‹ Vingt années de rectoratChapitre 90 sur 112 · LETTRE DE M«* LE RECTECR · texte numérisé non relu

LETTRE DE M«* LE RECTECR

Toutefois ce n'est point directement ni principalement une question scolaire que j'ai l'honneur de vous apporter dans cette Lettre. C'est plus haut que je me place; et l'intérêt supérieur qui me fait pousser vers vous ce cri d'alarme et d'appel, c'est l'intérêt de la science sacerdotale complète, celui de l'exposition et de la défense actuelle de nos divines croyances, celui delà supériorité à reconquérir pour le prêtre dans le domaine intellectuel, celui conséquemment de son action doctrinale et pastorale sur les âmes, qu'il a pour premier devoir de faire arriver à la vérité, pour les faire arriver au salut éternel.

Or, tout cela est en péril dans l'Église de nos jours, et ce péril date de loin. La cause générale en est que l'Eglise a perdu le sceptre des intelligences, jadis porté par elle si magistralement, alors qu'au moyen âge elle était en possession souveraine de la science totale de ce temps. Or il est à remarquer que le jour où ce sceptre commença à glisser de ses mains fut le jour où, au xvi* siècle, au lieu de prendre la tête du mouvement scientifique provoqué par la méthode expérimentale de Bacon, elle se confina exclusivement dans la spéculation, délaissant ou à peu près les sciences d'observation, lesquelles, s'émancipant alors de sa tutelle, s'avancèrent à grands pas, sans elle et bientôt contre elle, à la conquête du monde moderne qui leur appartint désormais sans réserve

11 est arrivé, en effet, que, par une conséquence naturelle des choses, la science, reine de l'école, est montée de là au pouvoir. Elle ne règne plus seulement sur les intelligences, elle régit les sociétés; et s'il est une prétention qu'élève très haut l'Etat moderne, c'est bien celle d'être enfin l'Etat né de la science, fondé sur elle, gouvernant par elle et par elle seule, à l'exclusion de l'Église obstinément attardée, comme ils disent, en des errements d'un autre âge. et réfractaire à tout progrès comme à toute liberté.

Ainsi la croyance d'un côté et la science de l'autre; l'Eglise et le clergé d'une part, l'Ecole et le pouvoir d'autre part : telle est. dans beaucoup d'esprits, la situation religieuse de nos jours. Or je n'en connais pas, je n'en imagine pas d'aussi périlleuse que celle-là.

sous ce titre : De l'enseignement scientifique dans les Séminaires. (Lille

el Paiis. 77 pages in-8", chez Lefort, 1894.) J'eD ai le plus souvent résumé la doctrine el reproduit les conclusions.

De la séparation est née l'hostilité : c'était inévitable. La guerre est déclarée ; et, qu'on le veuille remarquer : entre l'Église et le monde moderne, il n'y a pas de cause de conflit plus profonde à cette heure. Ce qui nous divise sur toute chose, ce n'est pas, qu'on le sache bien, une question de parti, c'est une question d'école. La lutte est sur le terrain d'ordre intellectuel. Mais la lutte est inégale. Tandis que tranquillement nous nous retranchons derrière ce qu'ils nomment nos vieux créneaux gothiques, avec nos armes d'un passé cinq ou six fois séculaire, la Science, elle, a bâti ses forts sur toutes les hauteurs de l'esprit humain, forgé des engins nouveaux, et rajeuni son armement pour des combats et des assauts qui bientôt, elle l'espère, auront raison du rempart déjà fort ébranlé de la vieille cité de Dieu.

Les sciences historiques, je le sais, ont été, elles aussi, enrôlées contre nous. Mais, à dire vrai, c'est, avant tout, sur les sciences de la nature, physique, chimie, géologie et paléontologie, astronomie, physiologie, biologie, anthropologie, que l'antichristianisme compte pour assurer sa victoire. Aussi bien, est-ce à s'emparer de cette position décisive qu'appelait déjà ses adeptes, il y a près de trente ans, un des prophètes de la prétendue religion de l'avenir : « Nous autres, philosophes et théologiens critiques, écrit Frédéric Strauss, nous avions beau décréter la fin du miracle et de la vieille foi, notre sentence restait sans écho, parce que nous n'avions pas pour mettre à la place une force qui pût y suppléer. La science de la nature a montré cette force ; elle a ouvert la porte par laquelle une postérité plus heureuse doit chasser le surnaturel à jamais. C'est donc là, c'est à la science de la nature qu'il faut aller et qu'on ira, là où les fanions flottent joyeux au gré des vents (1). »

Si là est le point d'attaque, n'est-ce pas là conséquemment que doit se porter la défense? Or à cela il y a urgence, car voici que l'ennemi reçoit chaque jour du renfort des masses profondes qui vont grossir ses rangs, en désertant les nôtres. Maîtresse de l'Ecole, maîtresse du Pouvoir, la Science séparée aura bientôt fait de mettre la main sur le Peuple, flatté d'ailleurs par elle dans ses instincts d'orgueil et ses convoitises d'affranchissement moral et religieux. C'est de la science po-

1 1 1 David Friedrich Strauss : Deralfe undder neue Glaube (l'Ancienne cl la Nouvelle Foi), g 54, Leipzig, 187-2.

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