LETTRE DE M^ LE RECTEUR
pulaire. mais de la science sans Dieu, que chaque jour apportent aux foules des villes et des campagnes, aux ouvriers de 1 atelier et de l'usine, aux oisifs du cabaret comme du salon, aux jeunes filles comme aux jeunes hommes, ces milliers de journaux et ces centaines de revues de vulgarisation qui s'adressent à des esprits incapables de contrôler leurs affirmations et fatalement voués par nature et éducation à devenir une proie.
Ainsi, tandis que les intelligences cultivées se laissent séduire par le prestige des idées et des systèmes d'idées, les masses, moins éprises des idées que des faits, sont fascinées par les merveilles d'application scientifique qui éclatent aux yeux et qui sont en train de transformer le globe. C'est l'entraînement universel. Les simples eux-mêmes n'y échapperont pas ; et il ne servirait de rien de nous le dissimuler : le nombre est grand, de plus en plus grand, des âmes, même parmi le peuple, qu'inquiètent et troublent ces discussions courantes sur le dissentiment soi-disant irréductible entre la science et la foi, la nature et la Bible, et qui succombent au doute et à l'incrédulité, faute peut-être d'avoir trouvé quelque part la réponse autorisée qui leur eût apporté la lumière et le salut.
Or cette réponse salutaire, celte réponse à l'erreur, de qui Tattendent-ils, de qui ont-ils le droit de l'attendre, sinon du prêtre qu'avec raison ils tiennent pour le dépositaire, le dispensateur et, au besoin, le vengeur de la vérité, où qu'elle soit ? Mais, à ce droit indéniable qu'ils ont à l'apprendre de nous, correspond pour nous le droit de la savoir pour eux ; et ainsi entrons-nous dans le fond pratique de la question qui pèse d'un poids si lourd sur l'avenir de l'Eglise, et dès lors, sur la conscience de ceux qui en ont le souci.
D'abord, et avant toute question de controverse, qui ne voit quelle influence et quelle autorité obtiendrait, dans une paroisse de ville ou de campagne, un prêtre instruit, possédant des connaissances suffisantes en cosmographie, botanique, zoologie, géologie, physique, hygiène, chimie pratique, agronomie, ayant de chacune de ces sciences de simples notions. si l'on veut, mais des notions exactes, qui le feraient écouter avec sécurité; s'assurant déjà par là une supériorité dont il
userait au besoin pour l'honneur de son ministère et le service des âmes ; capable, lui, ministre de Dieu, d'expliquer l'œuvre de Dieu, non seulement l'œuvre de la grâce, mais l'œuvre de la nature; faisant tourner sa science au profit de la foi, menant les esprits de l'une à l'autre par les mêmes voies de confiance et de docilité ; passant ainsi sans secousse du livre de la création au livre de la révélation ; obtenant pour son savoir les respects de ceux môme qu'il n'aurait pas encore conquis à ses croyances ; disposant déjà les esprits par sa conversation à venir entendre ensuite sa prédication; et parfois même se souvenant de l'exemple de l'illustre Euler qui, comme lui-même le rapporte, n'eut pas de moyen plus efficace pour ramener au pied de sa chaire ses paroissiens deRiecken, je crois, que de leur expliquer le monde tel que Dieu l'a fait, et tel que la science le comprend, d'accord avec la foi(l).
Mais ces connaissances précieuses ne sont pas seulement pour le prêtre chose facultative et surérogatoire, affaire de pur agrément, ou tout au plus utile mais secondaire instrument d'influence pour son ministère des âmes. Elles touchent fréquemment et de près à son enseignement religieux et doctrinal, et tel est le grand côté par lequel l'importance de l'ins- Iruction scientifique se révèle à tous les yeux.
Elles sont sans nombre aujourd'hui les questions mixtes où la science des choses de Dieu se trouve connexe et mêlée à la science nécessaire des choses de la nature. Comment, par exemple, le prêtre sera-t-il en mesure d'aborder pleinement et de traiter pertinemment le dogme de la création, de l'origine de l'homme et de l'espèce humaine, sans rencontrer en face de soi cet évolutionnisme dont on a écrit justement :
(1) M. le baron de Barante dans ses Etudes historiques et biographiques, Notice sur la villede la Roche-sur- Von, raconte qu'en 1808, ayant l'ait une halle en Vendée, au retour d'un voyage d'Espagne, Napoléon parlait, aux prêtres vendéens ce « langage pétri de raison et de sens pratique » :
« Il expliqua ce que, selon ses idées et ses intentions, devait être un curé de village, quelle considération et quelle influence il était destiné à avoir; comment il lui convenait d'être le tuteur et le conseiller de sos paroissiens; le vrai juge de paix du canton; qu'il fallait, dans les séminaires, donner aux jeunes prêtres des notions de droit, de médecine et d'agriculture, afin que le curé fut consulté sur toute chose par les paysans; qu'il serait le meilleur distributeur des aumônes et le père des pauvres; qu'ainsi les curés exerceraient une salutaire puissance bien préférable à celles qu'avaient autrefois les seigneurs. »
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« L'histoire des sciences et de la philosophie n'offre peut-être pas d'exemple d'une idée, ou. si Ton veut, d'une hypothèse, ayant exercé une influence comparable à celle de l'hypothèse transformiste dans la seconde moitié de ce siècle (1). » Comment de même aborder la question de rame et de sa liberté, sans se trouver aux prises avec le positivisme et le déterminisme universel ? Et s'est-il illusionné, le grand cardinal anglais. Newman, qui a écrit : « L'extension calme et menaçante du positivisme, ses transformations successives, son évolution logique et rapide vers le nihilisme, constituent un phénomène plus vaste et plus redoutable que l'explosion de la plus audacieuse hérésie? » Comment entrer dans la discussion de l'âge de l'homme et de l'âge du monde, sans y porter la connaissance de la cosmologie, de l'anthropologie? Et, pour l'étude de l'âme, qui ne sait la grande place que la physiologie a prise aujourd'hui dans la psychologie? De môme dans le domaine de la théologie. J'ose dire que, depuis le dogme fondamental do l'existence de Dieu jusqu'à celui de l'Eucharistie, il n'est presque pasun seul des articles de notre Symboleqni n'ait avec les sciences physiques et naturelles quelque point de contact.
Ces points de contact, un jour ou l'autre, on les rencontre, on s'y heurte. On les a évités dans les études du séminaire. on les retrouve par la lecture dans les livres, par la conversation dans le monde. 11 en peut naître dans l'esprit des surprises troublantes. Il en peut naître pour la foi des scandales mortels. Mais, en tout cas. il en surgit, chez beaucoup de chrétiens, des questions inquiétantes auxquelles le prêtre qui a charge d'aines ne peut se dérober. Si à ces difficultés inévitables il ne sait pas apporter des solutions suffisantes, il est
(1) M. Duiliié de Saint-Projet. Apologie, scientifique de la foi chrétienne, 4e édition, 1897, p. 286.
Nous renvoyons volontiers à cet excellent ouvrage, donl la dernière édition 1897, « mise au niveau des plus récents progrès de la science », fut comme le testament du savant auteur qui daigna aous en adresser l'hommage avec ces deux mots d'adieu : Novissima scripta!
« Origine et formation de l'univers matériel, problème cosmique, écrit-il dans sa préface, — origine et développement de la vie, problème biologique; — origine, nature, histoire, destinée de l'homme, problème anthropologique : tous les conflits entre les sciences de la nature el la foi chrétienne, toutes les questions d'intérêt suprême soulevées par notre siècle et si passionnément poursuivies encore à celte heure sont dans ce livre. » Préface, p. xiv.
déchu de son prestige et de son autorité. On pourra le vénérer encore, on ne le consultera plus. Il restera encore le pasteur, il ne sera plus le docteur. Son enseignement religieux en recevra, dans son crédit, une atteinte sérieuse. Et comme, en définitive, sur ces questions capitales, il faut sortir du doute et savoir à quoi s'en tenir, la réponse qu'il n'aura pu faire on la demandera à d'autres. On interrogera l'instituteur de l'école laïque ou le médecin matérialiste du lieu; on en croira son journal ou l'article de sa Revue, et c'est la science sans Dieu qui bénéficiera finalement du silence du ministre de Dieu. Lui, pendant ce temps-là, isolé dans son presbytère, sans communication avec les idées qui préoccupent ceux de ses paroissiens qui lisent et qui raisonnent, n'aura plus qu'à gémir sur la désertion des esprits qu'il n'aura pas su retenir sous sa houlette.
On alléguera apparemment que le prêtre a assez à faire d'être un théologien, sans qu'il lui soit nécessaire et même possible d'être en même temps un physicien et un naturaliste. Sans doute la philosophie et la théologie seront et demeureront toujours les premières sciences du prêtre. Peut-il en être d'autre sorte? En quel esprit raisonnable a pu jamais tomber la pensée sacrilège de les faire descendre du rang suprême où les ont placées l'Eglise, les âges chrétiens, le génie des maîtres. et, de nos jours, les Instructions lumineuses du Docteur universel? Est-ce que la philosophie, est-ce que la théologie n'ont pas une prééminence et une prédominance inaliénables dans la formation intellectuelle du prêtre? Est-ce que ce n'est pas à ces deux sciences que doivent se coordonner, se subordonner, pour lui, toutes les autres connaissances, de quelque ordre qu'elles soient? Est-ce que la science elle-même n'emprunte pas nécessairement à la philosophie ses principes, ses méthodes, tous ses procédés de dialectique? Et si la philosophie est le flambeau de la science, la théologie, pour le chrétien, n'en est-elle pas la règle? J'ai honte d'insister.
De plus, est-ce que je vais demander à tous les futurs prêtres de se spécialiser dans les sciences physiques et naturelles? Est-ce qu'ils en ont le temps, l'aptitude, la vocation, les forces? Rien de cela n'est nécessaire, ni même désirable, utile. Aussi bien, pour la très grande majorité d'entre eux, l'intelligence et la défense de la vérité chrétienne, qui est le but premier de l'étude scientifique, en sera aussi la mesure. Mais encore, cette mesure, faut-il qu'ils la remplissent. Nous «Mitendons bien qu'au regard de la théologie, la science de la na-
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turc ne soit qu'un auxiliaire, mais encore entendons-nous que. cet auxiliaire, elle ne peut raisonnablement s'en pasaujourd'hui, si elle veut sérieusement assurer ses victoires sur l'incrédulité.
C'est qu'en effet, personne ne l'ignore, on distingue deux parties dans la théologie. Il y a une partie générale et fondamentale, telle que la dogmatique, et celle-là est immuable. 11 y a, au service du dogme, pour sa défense, une partie spéciale, c'est 1 apologétique; et celle-là. soit dans son objet, soit dans sa forme, doit tenir compte du besoin variable des esprits selon le^ temps et 1rs lieux. Nous sommes dans un de ces temps-là. Au commencement de l'époque moderne le terrain de la lutte était encore théologique, plus tard il devint philosophique : dans la seconde moitié de ce siècle, il est surtout scientifique. En face de L'objection ainsi transformée, les arguments métaphysiques ont beau faire : ils ne portent plus aujourd'hui. C'est sur le terrain des faits qu'il faut descendre avec elle, pour que la réponse soit reccvable. et d'abord pour qu'elle soit comprise (1).
Un de nos malheurs d'aujourd'hui, c'esl que nous et nos adversaires nous ne parlons plus la même langue. Nous ne comprenons plus leurs Livres, ils ne comprennent plus les nôtres. Nous sommes non avenus pour eux. ils sont non existants pour nous. Qui fera le rapprochement? Qui fera le grand pas vers eux. pour qu'ils le fassent vers nous? Sera-ce un grand génie, une grande école, une nouvelle ou une ancienne institution de l'Eglise? Tons les esprits élevés de notre époque Vont, appelé" de leurs vœux, depuis le P. Lacordaire et le P. Gratry jusqu'à Mfc'r d'Hulsi. de haute mémoire. Tous les catholiques, tous les prêtres au courant des besoins de leur temps doivent prier pour cela.
Mais personne assurément n'a plus fait à cet égard que le Pape Léon XIII. Ce grand promoteur de toute science devait
(1) SS. Leonis PP. XIII. Epist. ad Maarit. d'Haut, *io mai L887 : i mgressua Doctorum catholicorum habet mine fortassis quàm ullis rétro temporibusopportunitalem. si quidem rationalismi et naturalismi .uitores, metaphysics relutationem experti. mutato génère locoque taminis, malunt jam è rébus quae intelliguntur ad eas. quse cemuntur descendere. In piïmis conantur adversus mundi Opiflcem auctoremque nature Deum naturam ipsam percontari ac propemodum sollicitara repugnantem. »
l'être d'abord de la science ecclésiastique. Mais en se faisant premièrement, comme c'était sa mission propre, le restaurateur de la philosophie et de la théologie scolastiques, il savait que ni Tune ni l'autre n'avaient pu tout connaître ; et que, tandis que celles-ci sont, depuis des siècles parvenues à leur point culminant, les sciences naturelles ont reçu des accroissements et apportent chaque jour au monde des notions et des conquêtes qui doivent être prises en considération. Quand il recommande la fidélité aux procédés de l'Ecole, le grand Pape a soin d'ajouter « qu'il n'entre point dans sa pensée de proposer à notre imitation certaines théories des docteurs d'autrefois aujourd'hui démenties par la science moderne (1) ». Il insiste sur l'accord possible et même facile, estime-t-il, à établir entre les sciences de la nature et la philosophie scolastique, moyennant que celle-ci soit convenablement exposée. Et il demande comme une chose de nécessité pressante que, « pour la défense de l'Eglise, le clergé soit armé d'une science non commune et ordinaire, mais variée, étendue, embrassant la philosophie, les sciences physiques et historiques (2) ». Parlant de saint Thomas, il veut « qu'à son exemple les docteurs catholiques s'appliquent avec zèle à l'étude des sciences de la nature, mères d'inventions si admirables et si utiles (3) ».
(1) Encycl. JE terni Pair is. SS. DD. Leoms PP. XIII. Constit. et Acta. 1 Ici it. Desclée, t. I. 4 august. p. 107 : « Si quid enim est à doctoribus scholasticis vel nimià subtilitate quœsitum, vel parùm consideratè traditum, si quid cum exploratis posterions œvi minus coherens, vel denique quoquo modo non probabile, id nullo pacto est ajtati nostrœ ad iniitandum proponi. »
(2) Encycl. ad Episc. Italiœ : Etsi nos, 15 fév. 1882, p. 261. « Fidei catholicœ defensio, in quâ laborare maxime sacerdotum débet induslria, et quœ est tantoperè his temporibus necessaria, doctrinam desiderat non vulgarem neque mediocrem, sed exquisitam et variam; quœ non modo sacras, sed etiam philosophicas disciplinas complectatur, et physicorum sit atque historicorum tractatione locuples. »
(3) Encycl. /E terni Pat ris, 4 aug. 1873, p. 106 : « Scholastici intellexerunt nihilesse philosopho utilius quàm naturu' arcana diligenter investigare et in rerum physicarum studio diù multumque versari. Quod et facto suo confirmarunt S. Thomas, B. Albertus Magnus, aliique scholasticorum principes.
Item. AllOCUTIO ad catkolicos scient iarum cultures; 7 mars 1880, t. I, p. 143. — « Sancli Thomuï Aquinatis et in hoc exemplum secuti, in rerum naturalium consideratione strenuè adlaboretis ; quo in génère nostrorum temporum ingeniose inventa et utiliter ausa, sicut jure admirantur squales, sicposteri perpétua commendatione et laudecelebrabunt.
Item. Epistol. ad M.cVHulsl, 50 mai 1887, t. I, p. 265.
Ilem. Motu proprio devaticanâ spécula astronomicâ : « Sancta mater
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Ceux-là donc sont les sages, parmi les théologiens, qui, s'efforçant de rattacher le présent au passé et d'appliquer les théories anciennes aux faits nouveaux, savent faire un triage dans l'héritage du passé, laissant tomber les parties ruineuses de l'édifice pour en conserver les parties fondamentales et solides. Et ceux-là ne se trompent pas, qui disent que « si saint Thomas revenait parmi nous, il commencerait, sans rien répudier de la sagesse antique, par s'installer dans nos laboratoires pour s'initier aux découvertes de la science moderne, avant de reprendre la composition et la publication d'une Somme nouvelle
Et c'est bien dans les séminaires que le grand Pontife demande que se fassent ces études subordonnées, comme de juste, mais annexes et connexes à celles de la philosophie et de la théologie scolastiques. Il écrit, le 15 février 1882, aux évoques d'Italie : « En un temps de grande activité des esprits, comme le notre, il ne faut pas perdre de vue les heureuses découvertes et les progrès utiles qui se produisent de toutes parts, surtout quand on voit les efforts que font les impies pour s'armer de tous ces progrès contemporains contre les vérités divinement révélées. C'est pourquoi, Vénérables Frères, faites tout votre possible pour que la jeunesse du sanctuaire, non seulement soit plus versée dans l'étude des choses de la nature, mais encore spécialement pourvue de ces connaissances qui touchent de près à l'interprétation et à l'autorité des Saintes Écritures (1 . » Et dans une autre Lettre, du 4 janvier L887, a l'archevêque de Catane : « Je vous félicite du dessein que vous avez formé d'établir, dans le collège bénédictin de Saint-Anselme, un cours de deux années pour l'enseignement de la philosophie suivant saint Thomas, et des sciences physiques et mathématiques. Le caractère des temps pré-
lesia no illa> quidem neglexit disciplinas quœ in nature ejusque virïum explorationr versantur. Scholas aamque condidil et musea instruxit, (juo penitiùs illas juventus addisceret, etc. »
(1) Encycl. ad Episc, Italie, 15 fév. 1882, t. I. p. 262. — « Quoniam in tanto ingeniorum cureu plura -uni sapienter el utiliter inventa, qua minus decet non babere perspecta, prœsertim cum homines impii quidquid incrementi afferl dies in hoc génère, tanquàm nova tela in verilates divinilns traditas intorquere consneverint, date operam, veneral)iles Fratres, quantum potestis, m alnnina sacrorum juventus non nodo sit ab investigatione natura instructior, sed etiam iis artibus apprime erudita, qua* cum sacrarum Litterarum vel interpretatione vel auctoritate cognationeni habeant. »
sents demande ce complément, de telles connaissances étant plus que jamais nécessaires au sein d'un si grand mouvement d'études et, ce qui pis est, parmi un tel débordement d'erreurs. La première cause en est dans le devoir de défendre les vérités de raison et de foi ; la seconde, dans le devoir de ne pas laisser ce champ ouvert à nos seuls ennemis, qui sans cesse y cherchent des armes pour combattre les vérités de l'ordre naturel ou révélé (1). »
Je n'ignore pas toutefois que déjà des efforts ont été faits dans ce sens dans plusieurs de nos petits séminaires français. C'est une justice que je leur dois ; c'est une reconnaissance aussi pour l'exemple donné par eux à nos maisons secondaires ecclésiastiques. Mais à côté de celles-là, dont le nombre, hélas! est petit, combien d'autres où Tonna rien organisé, où l'on n'a rien tenté, où l'on ne veut rien tenter, et où l'on va s'étonner, se scandaliser presque, de ce qu'on ait pu leur adresser cet appel!
Même justice à rendre aux essais partiels tentés dans les grands séminaires. Je sais que, dans le cours des études théologiques, on a soin de rejeter à la fin de chaque thèse et de sa démonstration l'exposé des objections de l'ordre scientifique, suivi d'une brève réfutation donnée par le livre ou le maître. Dieu me garde de laire le procès à ces maîtres vénérés! Mais qu'ils me permettent de leur demander s'il n'y aurait pas mieux à faire ; et si c'est dans ces quelques lignes d'exposition et de réponse que l'élève sera capable de saisir et d'embrasser l'ensemble d'une théorie dont il entend parler peut-être pour la première fois? Est-il permis d'isoler telle conclusion fragmentaire de tout le système de faits, de déductions et de lois dont se compose une science ? Peut-on juger de l'erreur de telles et telles conséquences sans la connaissance des principes desquels ces conséquences sont ou se disent les corollaires? En un mot, toute controverse scienti-
(1) Epi st. ad Archicp. Cataniens. h janv. 1887, t, II, p. 252. — « L'indole dei tempi richicdeva qucsla aggiunta (délie scienze fisiche et matomatiche), poiche sifïalo discipline si sonorese pià che mai nécessaire in inezzo a tanto movimento di sludi e. quel che è peggio. Ira tanta colluvie di errori : la prima per difendere le veritâ délia ragione el délia fede; le altre, per non lasciare quel canipo aperto solo ai neniici, che da esse traggono copiose armi ad oppugnarc molti veri sia rivelali sia naturali.
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fique n'a-t-elle pas pour condition préalable l'intelligence des sciences engagées dans le débat?
C'est un autre inconvénient, je dirai même une injustice, de ne présenter ainsi la science que sous l'aspect de la négation, par essence et par destination, des vérités de notre foi. Par elle-même, la science n'a rien de commun avec l'impiété. Et c est un faux zèle que celui qui s'emporte contre elle en déclamations déplacées, lesquelles, on en conviendra, ne sont guère de nature à combler le fossé que l'esprit moderne s'efforce de creuser entre la raison et la religion, ces deux filles de Dieu.
Le chrétien, et à plus forte raison le prêtre, a mieux à faii *e assurément que de dénigrer la science, il la doit honorer. Ce n'est pas seulement pour lui affaire de tactique et d'habileté, c'est affaire de dignité : il ne doit pas ressembler en cela aux ennemis de sa foi à qui nous reprochons justement de blasphémer ce qu'ils ignorent. Sans doute les incertitudes et les obscurités ne manquent pas dans la science; il ne faut pas jurer sur sa parole en aveugle, ni la croire sur la seule autorité de son nom. En vertu de sa méthode même, elle appelle le contrôle et doit fournir ses preuves. Mais d'autre part, ce serait un non moindre aveuglement de nier à priori les résultats acquis, d'écarter systématiquement des faits constants, justifiés par des expériences multiples qui permettent de leur attribuer la valeur d'une loi. Remarquons bien que ce qui est erroné et pernicieux ce n'est pas la science ellemême, mais la philosophie parasite qui en usurpe le nom pour bénéficier de son autorité, en tirant des faits observés des conclusions athées qui ne s'en déduisent pas. La vraie sagesse ici consistera donc à savoir discerner ce qu'il faut accepter, ce qu'il faut rejeter, ce dont il faut douter, jusqu'où l'on peut s'avancer, là où il faut s'arrêter, dans les limites du vrai, sur ces frontières communes où Croyance et Science peuvent marcher de pair en se donnant la main.
Les études que je réclame pour le jeune clergé porteraientelles ombrage à ceux qui le dirigent, comme suspectes d'incliner les esprits au naturalisme et au matérialisme? Je ne puis le craindre, car, quoi qu'on puisse dire, ils ne sont pas dans nos rangs ceux qui « regardent comme un monstre un homme ayant deux yeux, l'œil de la science et l'œil de la foi ». Sans doute, il y aura des précautions à prendre. Il faudra d'abord que ces études soient circonscrites dans des limite-^
qui ne leur permettent pas de prévaloir sur le temps et l'importance dus aux études proprement ecclésiastiques. Il faudra de plus que ces études de l'ordre naturel trouvent à côté d'elles un double contrepoids : contrepoids moral et religieux dans une vie spirituelle d'autant plus abondante; contrepoids intellectuel dans l'étude supérieure des sciences de l'esprit : la philosophie, science des principes ; la théologie, science de Dieu. Et puis, Dieu est-il absent de la contemplation approfondie de son œuvre visible?
Ici encore que les vénérables gardiens de l'intégrité de la foi et de la vie sacerdotale se détrompent et se rassurent ! Qu'ils considèrent d'abord que ce n'est pas la science ellemême qui est matérialiste ou athée, mais les hommes et les livres qui, hélas ! en ont eu le monopole jusqu'à ce jour. Que ce monopole usurpé leur soit enfin ravi. Qu'au lieu d'être enseignée par ces livres ou ces maîtres de la libre pensée, la science soit apprise à l'école de professeurs aussi orthodoxes que savants, et elle redeviendra ce qu'elle est par destination : un hymne au divin Créateur de la nature. Ces études, elles aussi, sont des études sacrées, car Dieu s'y révèle admirable, adorable et aimable dans son ouvrage, au terme de chaque observation et démonstration. Et quelquefois on l'y surprend si proche et si manifeste qu'avec Linné on sent passer sur soi comme l'ombre de sa face, et qu'avec lui on s'écrie : Vidi et obstupuil Ainsi, en faisant rentrer Dieu dans ce domaine élevé, nous le ferons rentrer chez lui, et l'enseignement religieux de la science aura pour premier bienfait de rendre la Science religieuse elle-même.
Uu autre de ses bienfaits sera de raffermir la foi, bien loin de l'ébranler. Les solutions cherchées, les solutions trouvées, seront nécessairement des solutions chrétiennes : elles ne peuvent être d'autre sorte. En douter serait faire injure à la parole de Dieu. Ainsi, sans rien enlever à l'acte de foi de son motif surnaturel, qui en est l'essence et qui en fait le mérite, elles lui apporteront une confirmation de grand prix. « Celui qui ne se laissera pas décourager par la fatigue de l'ascension sera bien dédommagé par la vision lumineuse qui l'attend au sommet, écrivait un prêtre savant au terme de sa carrière. C'est là sur ces hauteurs qu'il distinguera l'avenue qui sert de communication entre la science positive et la religion révélée. Et là, à mesure qu'il montera, voyant le jour se faire, les vérités s'harmoniser, les chères
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croyances de la foi s'éclairer de nouvelles splendeurs, il sentira ce cri s'échapper de son cœur : « Oh! la lumière! quelle ivresse (1) ! » De même l'éloquent évêque de Tulle : « Ceux qui redoutent les pays splendides de la croyance, et qui ne veulent relever que de leur libre pensée, prétendraient vainement à l'allure audacieuse du chrétien, sur ce terrain de l'investigation scientifique. Ce qui fait la force et la liberté du génie chrétien dans ses recherches, c'est sa complète certitude que rien ne lui est hostile dans l'univers créé. Les axiomes, les lois, les faits intellectuels, les faits de l'ordre physique, tout est un fragment de l'hymne en l'honneur de son Symbole (2). »
Reste finalement la question d'organisation. 11 ne m'appartient pas d'y entrer, Messeigneurs, votre sagesse y pourvoira; et il est d'ailleurs évident que cette organisation devra se diversifier suivant la diversité des milieux et des ressources. Disons seulement que, pour être complète, elle devra comprendre deux choses : 1° la distribution de renseignement 2° la formation des professeurs (3).
(1) M. Duilhé de Saint-Projet. Fin de La préface d<> ta 'ie édition. 2 lui vêque d'autrefois, M- Berteaud par l'abbé Breton, ch. iv. |2, p. 251.
Sur ce double objet, pour plus de développement, voir la brochure de M. Boulay : L Enseignement scientifique dans les Séminaires, 2« partie.
8.8. Léon XIII, dans son Encyclique Proridentissimus Drus, 18 iinv. 1893, demande <•! suppose dans le professeur d'Écriture sainte cette connaissance des Bciencesde la nature :« Sacra Scripturae doctori cognitio naiiiralium îvniiii bono erit subsidio, m11" captiones in divinos Libros instructas facilius detegat et refellat. Nu] la quidem theologum inter el physicum vera dissensio Intercesserit, dum suis uterque flnibus se contineant, etc. Ea quœ. specnlatores natura certis argumentis certa jain esse affîrmarint, interpres ostendere debel nihil Scripturis recte explicatis obsistere, etc. « (Acta, t. V, p. 219).
Le Séminaire des philosophes à Issy, près Paris, celui de Lyon également, sont très bien organisés à cel égard. Aux Etats-Unis, les Séminaires <\>- Baltimore et de Boston, dirigés parle- Sulpiciens, possèdent un cours de philosophie de deux années donl chacune a son programme scientifique distinct. Dans la première, les élèves suivent un cours spécial de géologie, de chimie ou d'astronomie, complétant les études commencées au collège. La deuxième année est consacrée en-
Ici se plaçaient, dans la présente Lettre, les détails technique pour l'organisation des études et l'obtention des certificats de licence es sciences. Elle se terminait ainsi :
Ces études ainsi réglées et hiérarchisées, du petit et grand séminaires jusqu'à l'Université, porteront bientôt leurs fruits. Des hommes sortiront de là préparés et formés à diiférents degrés.
11 y aura d'abord, et ce sera nécessairement le grand nombre, ceux qui n'y auront puisé que les notions communes, mais, en (in de compte, égales sinon supérieures encore à celles qu'ils trouveront dans leur entourage ordinaire, où qu'ils soient.
Il y en aura d'autres, les professeurs, ceux qui, mieux doués, choisis, plus attirés par goût ou par devoir vers ces études, les auront conséquemment approfondies davantage, leur auront demandé des grades plus élevés, les auront ensuite propagées dans l'enseignement; et, par la parole et l'exemple, en auront inspiré le zèle à des disciples formés à leur école.
Il y aura aussi, nous en avons la confiance, les spécialistes, les grands savants; ceux qui à ce titre deviendront, par la parole ou le livre, les défenseurs compétents et autorisés delà foi ; ceux qui. sur l'une ou sur l'autre de ces diverses branches d'études, s'élèveront à la notoriété, à la célébrité, qui y conquerront un nom, qui y auront leur place marquée dans les académies, et dont l'Eglise comme la science pourra se glorifier, ainsi qu'elle le fait de ces prêtres qui, sous le nom de Hai'iy, de Nolet; de Lacaille, de Jean Chappe d'Auteroche et d'autres, lui ont été un honneur au siècle précédent.
« Ah! si nous comprenions bien notre force à nous catholiques, s'écriait encore Mgr Duilhé de Saint-Projet, si nous savions nous jeter hardiment dans cette mêlée, prendre la place qui nous convient à la tête de ce mouvement souvent désordonné, mais si puissant, de la pensée moderne, de la science moderne! Seuls nous avons le point d'appui et le levier : la foi, voilà le point d'appui; les procédés traditionnels de la saine dialectique, voilà le levier. Que faut-il de plus?
tièremenl à la biologie générale Outre les heures de classe régulière, les meilleurs élèves de philosophie-sciences ont à leur disposition, pendant quatre heures par semaine, un laboratoire pour leurs expériences personnelles sous la surveillance du maître.