‹ Vingt années de vie africaineChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ce fut après le retour de Stanley en Europe, en 1877, que commencèrent les diverses expéditions envoyées par l'Association Internationale Africaine à l'assaut du Continent noir, par la côte orientale.

Ces expéditions furent au nombre de six, de 1877 à 1885. Elles prirent, presque toutes, les mêmes itinéraires que ceux suivis par Burton et Speke en 1858, par Livingstone en 1867, par Stanley en 1869, par Cameron en 1873.

La première expédition belge était commandée par Crespel, ayant comme adjoints Cambier et Macs (1877-1879).

La seconde, commandée par Popelin, ayant pour adjoints Dutalis et Vanden Heuvel (1879-1880).

La troisième, composée de Burdo, Roger et Cadenhead (1880-1881).

La quatrième, commandée par Ramaeckers, ayant pour adjoints Becker, Deleu et Demeuse, en (1880-1882).

La cinquième, commandée par Storms, adjoint Constant (1882-1885).

Quant à la sixième expédition, commandée par Becker, ayant comme adjoints Durutte, Dubois, Dhanis et Molleur, elle ne dépassa pas Zanzibar et fut rappelée en Europe pour des causes diverses.

Ces six expéditions ne donnèrent d'autre résultat pratique, que la fondation du poste de Karéma sur la côte orientale du lac Tanganika, par Cambier, poste qui dut être aban-

donné plus tard, et enfin la création du poste de M'Pala sur la côte occidentale du lac Tanganika, par Storms, poste transformé aujourd'hui en mission des Pères Blancs.

Ces expéditions eurent plutôt des revers que des succès, causés par l'apathie ou la désertion de leurs porteurs, ainsi que par les difficultés que présentaient les routes infestées à cette époque de Rougas-Rougas de Mirambo.

La première, l'expédition de Cambier, qui avait succédé à son chef Crespel, mort à peu près à son arrivée à la côte, fut certes, de toutes, celle qui eut le plus à souffrir de la lenteur du recrutement de ses porteurs, des difficultés de la route et du climat africain. En effet, partie d'Europe en octobre 1877, elle perdit son chef, le commandant Crespel et le docteur Macs à son arrivée à Zanzibar. Cambier resta seul en ce dernier endroit, attendant les nouveaux adjoints que devait lui envoyer l'Association Internationale Africaine. Ces derniers furent le lieutenant Wautier et le docteur Dutrieux.

En juin 1878, l'expédition quitta Bagamoyo et n'arriva au Tanganika que le 12 août 1879, c'est-à-dire après quatre cent cinq jours de voyage, alors que Stanley n'avait mis que deux cent trente-six jours pour opérer le même trajet.

Cambier perdit, au cours de ce voyage, ses deux adjoints, et arriva seul à Karema, où il resta jusqu'en décembre 1881. Ce fut Ramaeckers qui lui succéda, mais pour peu de temps, car il mourut en février 1882 et fut remplacé par Becker qui, lui même, rentrait en novembre 1882, remplacé par Storms.

Ce dernier fit la route de la côte au Tanganika en cent et six jours.

Comme nous l'avons dit, c'est à Storms que l'on doit l'édification de la station de M'Pala, qu'il reçut l'ordre de créer en 1883.

En 1885, après le partage de l'Afrique, la côte orientale fut complètement abandonnée par l'Association Internationale

Africaine, transformée en Association Internationale du Congo, qui devint elle-même l'État Indépendant du Congo.

Pendant que ces faits se passèrent à la côte orientale, faits qui devaient, comme nous l'avons dit, n'aboutir à aucun résultat pratique, le Comité d'Études du Haut-Congo se formait à Bruxelles à la fin de 1878, ayant pour but l'assaut du continent africain, mais cette fois par la côte occidentale.

Cette tentative eut un succès inespéré.

Ce fut en mai 1879 que je vis arriver au Congo les premiers officiers belges Valke, Harou, Braconnier. Ils venaient rejoindre Stanley, représentant du Comité d'Études du Haut- Congo, arrivé de Zanzibar avec le steamer Albion, amenant un contingent de Zanzibarites.

Ces officiers étaient venus par le steamer Barga, qui avait à son bord les petits vapeurs suivants : la Belgique, VEspérance, le Royal, V En- Avant et VA. I. A., chaloupes à vapeur qui devaient, à part la Belgique, d'un plus grand tonnage, être transportées dans le Haut-Congo.

Toutes ces chaloupes, à part la Belgique, dont le remontage à Banana demanda plusieurs mois, firent seules le trajet jusque Boma, puis jusque Vivi.

Ce fut également à la même époque qu'arrivèrent les deux missionnaires protestants anglais Grenfeld et Comber, qui se rendirent d'abord à San Salvador, capitale du royaume du Congo, où ils créèrent une mission.

Nous devons dire que l'arrivée inopinée de Stanley et de ses compagnons suscita, dans le commencement, la méfiance des commerçants du Bas-Congo, y compris moi-même, qui représentais, dans cette partie de son activité, les intérêts de la maison française Daumas, Lartigue et C*®.

Les commentaires allaient leur train. Ce ne fut que quelques mois plus tard, voyant avec quelle froideur lui et ses hommes

étaient accueillis par les Européens du Bas-Congo, malgré la toute-puissance de son représentant, qui était la maison hollandaise A. H. V. (Afrikaansche Handels Vennootschap), que Stanley fit une déclaration publique dans laquelle il donna connaissance de la nature de sa mission qui, loin d'être commerciale, était toute d'humanité et de civilisation.

Mais de politique il ne fut pas question.

Si cette déclaration lui conquit immédiatement la bienveillance de tous les blancs, elle ne fut pas sans susciter un certain doute, mélangé de commisération quant aux résultats pratiques de sa mission. Mais chacun se plut alors à rendre service aux agents du Comité d'Études du Haut-Congo, chaque fois qu'il en avait l'occasion, admirant le dévouement de ces hommes qui allaient affronter l'inconnu en se mettant au service d'une noble cause.

On peut se figurer la joie que l'éprouvai, lorsque la question des intérêts qui m'étaient confiés étant écartée, je pus me livrer en toute franchise et sincérité à cet élan du cœur qui, dans les pays lointains, rapproche les enfants d'une même patrie à leur première rencontre.

A moins de l'avoir éprouvée soi-même, nul ne peut comprendre l'allégresse profonde que l'on ressent lorsque dans des contrées inconnues, alors que, par un long exil, l'idée de la patrie s'estompe dans le lointain, on a la joie de serrer la main d'un compatriote et de lui offrir la plus large hospitalité possible.

Pendant trois ans (1880 à 1882) j'ai eu souvent le plaisir de partager mon home avec beaucoup de nos compatriotes dont la plupart d'entre eux sont devenus des hommes qui ont honoré et illustré le nom belge, tels Valke, Harou, Braconnier, le docteur Allard, le capitaine Hanssens, les lieutenants Coquilhat, Van Gèle, Avaert, Haneuse, Orban, Gillis, Liévin Vandevelde, etc.

Tous croyaient sincèrement être mes obligés, alors qu'au contraire leur présence chez moi me donnait plus de satisfaction qu'à eux-mêmes, car ils m'apportaient, non seulement le parfum du pays natal, mais aussi sa gaîté gauloise, dont je n'avais plus aucune souvenance.

Que de charmantes heures j'ai passées avec Van Gèle, Coquilhat, Avaert, Vandevelde, Orban, heures dans lesquelles, suivant mon habitude, je laissais le plus souvent possible la parole aux autres, me délectant de leurs anecdotes ou de leurs causeries plus sérieuses^ qui toutes ravivaient en moi le souvenir d'un autre temps, d'un autre pays.

Que de nobles sentiments se firent jour alors, et que d'enthousiasmes, de dévouements, de sacrifices marquèrent cette première période de la grande œuvre africaine !

Ces pionniers d'élite, alors qu'ils étaient dans toute l'exubérance de leur belle et chevaleresque jeunesse, avaient cette foi profonde et robuste qui devait attirer le succès dans les résultats de leur noble mission ; aussi pas de mesquines questions d'intérêts, pas d'envie ni de jalousie !

Ce fut donc avec une réelle et véritable satisfaction que je mis mes connaissances et mon expérience déjà longues des choses d'Afrique, à l'entière disposition de mes nouveaux amis. Peut-être bien qu'à cette époque on était plus obligeant aux autres qu'aujourd'hui, soit parce que le nombre de Belges était plus restreint, soit à cause de la noblesse de la grande œuvre à laquelle nos compatriotes étaient attachés, soit surtout par l'esprit de confraternité qui les animait.

Ce fut ainsi que successivement, et grâce à mon influence sur les rois de Borna, je parvins à acheter à ceux-ci les terrains sur lesquels s'élevèrent quelques mois plus tard la maison de Gillis et le sanatorium de Boma, dirigé par le docteur AUard et qui ont fait place aujourd'hui aux nombreux bâtiments du gouvernement local.

Ce fut dans cette même période (1881) que de Brazza, le grand voyageur français, le rival de Stanley dans la prise de possession du Congo Moyen, venant de Kintambo, plus tard Stanley Pool, arrivait à Boma, où il descendait chez moi, à la maison française, et y séjournait pendant une semaine.

Quel contraste entre ces deux voyageurs à l'époque où je les vis !

Le premier, Stanley, au tempérament froid de l'homme du Nord, mais à la volonté tenace et énergique, dur surtout aux autres, à l'esprit flegmatique, perspicace et observateur, profondément égoïste. Sachant payer de sa personne et montrant l'exemple d'une endurance vraiment extraordinaire ; appréciant surtout les noirs de la côte orientale, les Zanzibarites entre autres, dont il savait mettre à profit l'esprit cauteleux et débrouillard. Se souciant peu des peuplades qu'il traversait, sauf en ce qui concernait les moyens qu'il pouvait en retirer pour arriver à son but, Stanley laissait percer malgré lui un dédain profond pour la race nègre. Il en était de même pour les petits Belges du reste, mais, comédien accompli, il savait en retirer momentanément les profits qu'il en voulait.

C'était sans contredit un homme admirablement doué, d'une audace et d'une énergie vraiment remarquables, mais qui n'inspira jamais de dévouement profond et dont le départ du Congo ne laissa aucun regret.

Stanley était de taille moyenne, trapu, solidement charpenté, la figure ronde, et d'une propreté de tenue dont il ne se départissait jamais.

Ce qui frappait dans sa physionomie énergique, c'était la fixité étrange de son regard et l'arc dédaigneux de ses lèvres aux commissures retombantes, dues sans doute à l'abus de la pipe qu'il tenait dans l'un ou l'autre coin de la bouche. C'était le type accompli de l'anglais ou du Yankee, se croyant supérieur aux autres hommes. Sa vie aventureuse, le succès

acquis dans les entreprises périlleuses, avaient laissé sur sa physionomie comme une empreinte de la confiance extraordinaire qu'il avait en lui-même.

Le second, de Brazza, au tempérament exubérant de l'homme du Midi, loquace à l'excès, à l'esprit fin et subtil, joignait parfois au tempérament généralement cauteleux et intrigant de l'Italien la bonhomie et la gaîté du Français, son compatriote d'adoption.

de Brazza avait le corps excessivement long et maigre, légèrement courbé ; il avait la figure allongée et osseuse, le poil noir, et s'il avait eu le chef entouré d'un turban, on l'eût pris pour un Arabe de pure race.

Si sa propreté n'était pas excessive, son urbanité était exquise, et les huit jours qu'il passa chez moi me parurent bien courts.

Le même contraste existait dans les moyens employés par ces deux voyageurs pour arriver chacun à leur but.

Incontestablement, Stanley dépasse de Brazza (comme explorateur s'entend) de plusieurs coudées, mais on doit reconnaître la différence des moyens que possédaient l'un et l'autre de ces voyageurs. Si l'on met en parallèle les grandes explorations de Stanley à côté de celles beaucoup plus restreintes de de Brazza, la comparaison n'est pas possible et Stanley conserve et conservera toujours le record de cette admirable époque de découvertes. Mais si l'on compare les moyens d'action que possédait Stanley, de beaucoup plus puissants que ceux dont pouvait disposer de Brazza, il est incontestablement vrai que l'œuvre de ce dernier est égale, toutes proportions gardées, à celle de Stanley.

Pendant cette période de la fin de 1879 au commencement de 1883, Stanley, brillamment secondé par les officiers belges et étrangers qu'il avait sous ses ordres, fit belle et utile besogne.

Après avoir créé Vivi en septembre 1879, espèce de nid d'aigle situé sur l'éperon dominant le fleuve Congo à son extrémité navigable, c'est-à-dire à quelques kilomètres en amont de Matadi et à quelques kilomètres en aval des chutes de Yelala, il installa Isanghila en février 1881, où il laissa Valke, et Manyanga en mai de la même année, qu'il confia à Harou.

Ces trois premiers postes étaient situés sur la rive droite du Congo et les transports se faisaient par terre entre Vivi et Isanghila et par eau entre Isanghila et Manyanga.

Son objectif était d'atteindre le plus tôt possible Kintamo (Stanley Pool) en compagnie d'un petit vapeur VEn Avant, où il arriva en décembre 1881 et y laissa Braconnier comme chef.

Ce fut en août 1881 que je vis arriver le lieutenant Liévin Vandevelde. En 1882 ce fut le tour de Van Gèle, Coquilhat, Hanssens, Avaert, Parfonry, Grang, Joseph Vandevelde, Haneuse, que j'eus le plaisir de recevoir tous chez moi à leur premier voyage en Afrique.

Comme on le voit, l'année 1882 a vu arriver au Congo l'élite, pour ainsi dire, des officiers belges qui se sont distingués en Afrique dans la période des débuts.

Stanley fonda le poste de M'Suata en avril 1882 et en confia le commandement au sous-lieutenant Janssens.

En mai et juin de la même année, il explora le Kwale, le M'Fini et le lac Léopold II.

Il rentra ensuite au Pool et tomba malade ; il remit le commandement au capitaine Hanssens et rentra en Europe en août 1882.

Hanssens arriva au Pool en août 1882, fonda Kwamouth et Bolobo fin 1882 et commencement 1883, et laissa Orban comme chef de ce dernier point.

Stanley revint en février 1883 et reprit le commandement. A son passage à Boma, j'eus le plaisir de lui offrir l'hospitalité.

Le jour de son départ fut fêté par un grand dîner, à la fin duquel Stanley remit à Gillis, au docteur AUard, à Greshoff et à moi, son portrait orné d'une charmante dédicace.

Ce fut à cette époque et sur les conseils de mes nouveaux amis, que je résolus, moi aussi, de travailler à la grande œuvre due à l'initiative du Roi des Belges, et malgré l'admirable santé que j'avais et la belle position que j'occupais, je résolus de rentrer en Europe et de me mettre à la disposition du Comité d'Etudes du Haut-Congo.

Pendant ces neuf années consécutives de séjour sous les tropiques, de 1874 à 1883, j'avais été baptisé quatre fois par les indigènes, c'est-à-dire que j'avais changé trois fois de surnom.

Le premier qui était tout indiqué : « Long Nez », fut suivi de « Grand Tireur », puis du « Chasseur d'hippopotames » ; et enfin le dernier « Mongongo », qui veut dire « celui qui aime les femmes », me fut donné par suite d'un petit incident que je raconterai pour la curiosité du fait.

C'était en 1878. Appelé, pour une palabre, dans les villages de Noki, au lieu de prendre pour le retour le sentier ordinaire, je décidai de continuer ma route vers les villages de Mossuco, point situé plus en aval sur le fleuve.

L'embarcation à voiles qui m'avait amené de Boma devait m'y attendre. J'avais entrepris ce voyage avec un grand et beau mulet de Ténériffe, que j'avais acheté quelque temps auparavant à un capitaine espagnol. J'étais accompagné de mon linguister Jouco Couto, de mon cuisinier et de deux de nos domestiques. J'avais l'intention d'établir une succursale en ce point et, comme j'avais plusieurs jours devant moi, je profitai de mon arrivée à Noki pour parcourir la route par les hauts plateaux de l'intérieur, vers Mossuco, au lieu de descendre et de remonter une seconde fois les hautes montagnes qui bordent le fleuve dans ces parages. J'arriverais

ainsi beaucoup plus vite et plus aisément chez les rois de Mossuco, que j'avais fait avertir du but de ma visite.

Je quittai vers 8 heures du matin le grand village de Né Prato, un des chefs de Noki et, suivi de ma petite bande, je me dirigeai vers le Sud-Ouest. Traversant des villages plus peuplés les uns que les autres, accueillis par une population des plus sympathique, qui s'égayait à la vue du mulet que je montais, nous arrivâmes, après une heure de marche, au grand sentier conduisant vers San Salvador. Nous laissâmes ce sentier à notre gauche. Le pays est très vallonné, mais parfois un long plateau s'étendait à perte de vue. Un espace que j'ai estimé à une lieue d'étendue était inhabité, puis les villages recommençaient. Nous étions arrivés dans la zone des chefs de Mossuco. Un petit village d'une cinquantaine de huttes presque isolé dans lequel nous entrions, semblait tout à fait désert. Mais bientôt nous aperçûmes toute la population rassemblée sur la place du village, d'oii une fumée épaisse s'élève. Un tas d'hommes et de femmes, maquillés de noir et rouge, dansait un pas endiablé, autour du point d'où sortait la fumée. Des cris, des vociférations, se faisaient entendre. Nous approchâmes, intrigués. Je m'aperçus tout de suite que la plupart de ces gens étaient ivres. Ils ne faisaient aucune attention à notre arrivée, à part quelques-uns d'entre eux qui nous regardaient d'un air hébété. Arrivé sur la place du village, j'aperçus tout à coup à travers la fumée la silhouette du corps nu d'une femme jeune encore, attachée à un fort pieu, qu'entourait de gros monceaux de buissons verts et d'herbes fraîchement coupées, d'où se dégageaient d'épais tourbillons de fumée.

Rapide comme l'éclair, je me rendis compte que cette femme avait été condamnée, pour adultère, sans doute, à être brûlée vive. Ce devait être une des femmes du chef de ce petit village.

L'idée me vint aussitôt de la sauver. On est chevaleresque lorsqu'on est jeune, et les conséquences de l'acte que l'on pose ainsi sans réfléchir, montrent souvent la faute que l'on commet. Mais, cette fois, les conséquences tournèrent en notre faveur. Je donnai l'ordre, à mes quatre hommes, de lâcher tout ce qu'ils portaient, sauf mon fusil de chasse que je passai en bandoulière, de couper les liens qui amarraient cette femme, de la jeter en travers de ma selle, de se faufiler ensuite parmi les hautes herbes qui bordent le village, et de déguerpir au plus vite du côté des grands villages de Mossuco.

Ce fut presque aussitôt fait que dit et, piquant des deux, en quelques bonds je fus hors du village. Mon mulet, peu habitué à ce traitement, fila comme une flèche, malgré la double charge et bientôt je n'entendis plus les vociférations que poussaient tous les habitants de ce village. Sans doute, tout d'abord surpris et muets d'étonnement à la vue de cet acte auquel nul d'entre eux ne s'attendait, ils me laissèrent prendre du champ, mais ils se mirent bientôt à pousser des clameurs de colère et se précipitèrent sur leurs armes pour nous poursuivre.

Pour ma part, un quart d'heure de course rapide me mit hors de leur portée. Quant à mes hommes, je ne m'en inquiétais pas, je les savais assez débrouillards pour se tirer d'affaire. J'avai ralenti quelque peu l'allure de mon mulet qui commençait à souffler, lorsqu'une demi-heure après je fis mon entrée au trot dans un grand village. Ma bonne étoile voulut que le chef de ce village, qui était un des rois de Mossuco, se trouvât en ce moment en désaccord avec le petit chef de celui où s'était déroulée la scène, de sorte que j'étais chez lui en pleine sécurité. Il me le fit bientôt voir, du reste, en m'offrant une de ces grandes cases dans laquelle je pus faire déposer ma protégée du moment.

Celle-ci, déjà inerte et à moitié asphyxiée par la fumée de

son bûcher lorsque mes hommes la saisirent, reprit bientôt ses sens pendant la course qui suivit sa délivrance. Elle me regardait de ses grands yeux noirs étonnés, mais sans marquer aucune crainte. Elle avait les pieds et le bas des jambes légèrement brûlés et ne savait plus marcher.

Mes hommes arrivèrent les uns après les autres, une ou deux heures après moi. Je fais grâce de ce qu'ils me contèrent, des ruses qu'ils employèrent pour déjouer les poursuites auxquelles ils furent en butte. Mais tous étaient indemnes et riaient aux éclats en racontant leurs prouesses.

Après la palabre et au moment du départ, je fis demander à la jeune femme si elle voulait nous suivre, ou si elle préférait rester dans le village où elle se trouvait en ce moment.

Sa réponse fut spontanée. Elle ne voulait plus nous quitter. A mon arrivée à Boma, je la donnai à l'un de mes travailleurs dont la femme était morte par accident peu de temps auparavant. Cet accident, bizarre s'il en fut, se produisit à Boma en plein jour au bord du fleuve, où la femme prenait un bain de pieds. Elle avait à peine vingt centimètres d'eau et était dans la position penchée, les seins pendants, car elle avait le torse nu. Quand tout à coup et sans qu'elle le vît venir, un crocodile s'approcha entre deux eaux et envoya un formidable coup de queue destiné à happer la femme. Le bout de la queue n'effleura que les seins, qui furent enlevés comme si on les avait détachés avec un bistouri, et la femme tomba en avant. Quelques jours après elle mourait.

La jeune recrue fut dorénavant considérée comme faisant partie du personnel de l'établissement. C'est elle qui me donna mon nouveau surnom de « Mongongo », et tout le monde l'imita.

Ce fut en mai 1883 que je repris le chemin du pays natal. Je l'avais quitté neuf ans auparavant. J'étais accompagné de

la petite fille âgée de trois ans que j'avais eue avec la fille de Jouca-Pava. Un jeune boy de dix ans, que j'amenai pour la soigner, m'accompagnait également.

Ce départ fut fêté par mes compatriotes le docteur Allard, Gillis, Valke, etc., qui voulurent me marquer leur gratitude pour les services que j'avais pu leur rendre. Ils mirent à ma disposition le Héron, vapeur de trois cents tonnes, à bord duquel ils prirent passage en même temps que moi.

Ce fut à bord de ce vapeur, tout pavoisé pour la circonstance, que je fis le trajet de Boma à Banana et les deux canons du Héron saluèrent mon départ, lorsque le vapeur China, de l'Epreza Nacional, leva l'ancre.

Cette compagnie portugaise de navigation touchait depuis très peu de temps dans le port de Banana, qu'elle dédaignait auparavant.

Pendant cette longue période de neuf ans, 1874-1883, à part quelques petites fièvres dans les premières années, je ne fus jamais malade.

J'attribue cet état de santé florissant à trois causes, qui sont et resteront pour moi le bagage indispensable à tout Européen qui prend l'Afrique pour champ d'action. Ce sont un moral excellent, une grande activité et un estomac de fer. Je fus peut-être le seul Européen qui fit de la gymnastique non seulement par goût, mais par hygiène. Chaque jour, sur le tard, après une journée bien remplie passée soit dans les magasins à acheter et payer de nombreuses tonnes de produits, soit revenant de l'inspection d'une factorerie quelconque, après un voyage éreintant, soit après toute autre occupation, je sautais sur les barres parallèles, j'évoluais sur le trapèze, sur les anneaux, ou j'exécutais tout autre exercice, au grand ébahissement des noirs et des blancs. Je me sentais les membres solides, plus souples, plus nerveux, et j'éprouvais une véritable satisfaction à me plonger ensuite dans l'eau

froide où une douche bienfaisante me fouettait le sang, me laissant un bien-être que seuls connaissent ceux qui s'en servent.

Puisque je suis sur ce chapitre, je veux dire encore quelques mots sur l'hygiène et sur la vie pratique à suivre en Afrique, afin d'être toujours bien portant, si naturellement on possède les trois qualités essentielles citées plus haut.

La propreté est une des principales causes de santé, mais hélas, combien de mes compatriotes, qu'ils soient fonctionnaires, commerçants ou missionnaires, pèchent par l'excès contraire.

La douche rapide, ne durant que quelques minutes, prise le matin en se levant et le soir avant de dîner, est, à mon avis, le système thérapeutique le meilleur en Afrique.

On changera le linge de corps au moins une fois par jour ; j'entends par linge de corps, chemisette, caleçon et chaussettes.

Pour la nourriture et la boisson, il faut user de tout et n'abuser de rien.

J'ai maintes fois remarqué que les Européens qui se portaient le mieux en Afrique, étaient généralement ceux qui s'occupaient eux-mêmes de leur cuisine et ne laissaient pas faire le menu par le premier marmiton nègre venu.

Il est difficile d'avoir un bon cuisinier, surtout dans l'intérieur, où souvent le boy ou un travailleur quelconque est choisi pour remplir ces délicates fonctions. S'il n'est pas surveillé de près et éduqué par l'Européen lui-même, il invente des plats sans nom, sans goût, sans saveur, trop cuits ou trop peu, et sa cuisine est d'une malpropreté écœurante. Qu'arrive-t-il souvent au jeune Belge livré à lui-même, ou trop insouciant, ou trop gentleman pour mettre la main à la pâte? Son estomac devient paresseux, puis finit par refuser cette nourriture sans nom. L'humeur chagrine arrive, la fièvre vient et il est tout étonné, après un an ou deux, d'être

obligé de rentrer en Europe, anémique, l'estomac détraqué, bien heureux s'il n'emporte que ce bagage que lui aura valu son incurie ou un amour-propre mal placé.

On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que ceux qui vont tenter fortune en Afrique ne quittent généralement pas les genoux d'une duchesse, et la plupart d'entre eux ont eu une brave mère qui s'occupait du ménage au logis paternel. On peut affirmer également que chacun d'eux avait un plat favori et qu'il a dû assister à sa confection, avec cette gourmandise et cette faim dévorante de l'enfance. Qu'ils se rappellent donc ce qu'ils ont vu chez eux et qu'ils essaient d'imiter leur bonne mère.

Certes, ils ne réussiront pas la première fois, ni la seconde, mais avec patience et surtout avec la volonté de réussir, ils y arriveront certainement. Et après ils viendront me dire si le premier plat passable qu'ils auront fait ne semblera pas meilleur que ce qu'ils auront mangé de mieux dans le restaurant de leur choix.

La diversité des plats viendra ensuite et tout naturellement. Alors ils pourront enseigner leur cuisinier et varier le menu, qu'ils feront toujours eux-mêmes, car quelles que soient les ressources de nourriture que l'on possède, la diversité dans l'accommodement est indispensable si vous voulez conserver un bel appétit et un bon estomac.

Quant à la boisson, on doit en user comme on est habitué à le faire en Europe, ni plus ni moins.

Pour ma part, je ne bois jamais d'eau que lorsque je n'ai rien d'autre.

Les Portugais se gorgent d'eau et ont presque tous un estomac détraqué. L'eau est en général mauvaise et lorsque vous en abusez, elle donne la fièvre. Mais prendre du vin raisonnablement coupé d'eau aux repas, un apéritif le soir avant de dîner et lorqu'on a la bonne fortune d'avoir un verre de

bière avant d'aller se coucher, ce régime n'a jamais fait de mal qu'à des sujets malades ou atteints d'une tare quelconque.

Il faut exclure les fez, les bonnets, les petits chapeaux et s'habituer depuis le matin jusqu'au soir à ne porter qu'un casque, ou mieux encore un large chapeau de feutre.

Il faut se coucher fenêtres et portes hermétiquement closes ; il vaut mieux avoir trop chaud que froid ; l'on ne fera jamais sa sieste dans un courant d'air, si agréable soit-il. Le lit doit être dur, mais souple et on changera au minimum deux ou trois fois de draps par semaine.

Si vous avez la fièvre, mettez-vous à la diète jusqu'à ce qu'elle soit passée ; un ou deux jours de ce régime ne fait jamais de mal. Apprenez à connaître votre tempérament et soignez-le en conséquence. Prenez de la quinine, mais n'en abusez pas. Si une boisson semble avoir des propriétés laxatives et si un plat vous constipe, sachez les prendre au moment opportun et n'abusez pas des purges ni des astringents qui, à la longue, détraquent votre organisme.

Que votre esprit ne s'effraye jamais de ce que votre corps peut avoir, c'est le meilleur moyen de guérir celui-ci. Fuyez la chaise longue et faites marcher vos jambes et votre esprit, car l'activité en Afrique est la cause essentielle d'une bonne santé.

C'est en suivant ces principes, que d'aucuns trouveront peut-être puériles et dont je me suis écarté le moins possible, que je dois la brillante santé dont j'ai toujours joui pendant les nombreuses années de mon séjour au Congo.

La traversée de retour se fit dans les conditions les plus agréables.

Quelles sensations étranges et diverses l'on ressent, lorsque, après une longue absence passée dans un pays primitif, on rentre dans les pays civilisés et surtout dans leur capitale.

Les rues paraissent trop étroites, les plafonds des maisons trop bas. On éprouve, pendant quelque temps, une sensation d'étouffement due à l'horizon restreint que l'on a devant soi, et l'on se demande souvent où courent tous ces gens à l'air affairé.

Les personnes que l'on a connues étonnent autant que le milieu dans lequel elles se meuvent, car l'esprit se les représente toujours comme elles étaient lorsqu'on les a quittées.

L'on est franchement étonné de trouver des cheveux blancs et gris, quand on les croyait blonds ou noirs. L'ahurissement est complet lorsqu'une belle jeune fille, à la poitrine développée, à la jolie figure souriante, vous est présentée et vous appelle gentiment « mon cher cousin », alors qu'on croyait trouver une charmante enfant de huit à neuf ans.

Toutefois, on a vite repris contact avec le milieu patrial, car on s'habitue promptement à une vie où le confort et le bien-être sont plus grands que ceux que vous ont donnés la vie aventureuse que l'on quitte, et la vie avec des gens qui vous aiment et vous choient, fait vite oublier les heures dures de jadis.

Cette réunion d'êtres que l'on aime, soit famille, soit amis, serait véritablement charmante si les voyageurs n'étaient assaillis de demandes continuelles sur les mœurs, coutumes des pays qu'ils ont vus. Ils répondent toujours avec plaisir à ces questions, même lorsqu'il y en a d'indiscrètes. Mais ils finissent par se lasser de répéter fidèlement ce qu'ils ont déjà dit maintes fois, à moins d'avoir le tempérament d'un Marseillais ou d'un Gascon et de les ornementer de hors-d'œuvres variés.

Les récits intéressants que j'avais faits de la vie africaine eurent entre autres pour résultat d'exciter l'enthousiasme de mon plus jeune frère Camille, alors âgé de vingt-quatre ans, qui me supplia de le faire partir en Afrique.

Sur ma demande, il fut immédiatement agréé par la maison française Daumas-Béraud et C^^^

Il partit après moi, c'est-à-dire en novembre, car malgré la douceur et le charme de cette vie nouvelle pour lui, le voyageur africain ressent bien vite la nostalgie des pays aux larges horizons et au soleil de feu. Il y a connu et aimé cette nouvelle vie de liberté et d'action que donnent seules ces terres lointaines et sauvages, habitées par des peuples encore barbares et pleines du mystère de l'inconnu. Il éprouve le besoin de les revoir.

Aussi, mon séjour en Belgique ne fut-il pas de longue durée ; je repartis pour le Congo la même année, en octobre 1883.

Page 1