CHAPITRE VII
Une grande palabre.
Rancune tenace.
C'était en 1879.
L'établissement français de Noki était installé depuis environ deux ans, lorsque j'y plaçai comme gérant un Français. Cet agent, docteur en droit, était intelligent et avait fait ses preuves comme adjoint dans une des factoreries de la côte. Il était d'un caractère ombrageux et, quoique très accueillant et très hospitalier, d'une susceptibilité extrême.
Il dirigea convenablement le comptoir de Noki, mais il se heurtait souvent au naturel plutôt fier et indépendant des indigènes, qui étaient depuis peu de temps en contact direct avec l'Européen.
A Noki, comme à Borna et sur tous les points du Congo et de la côte occupés à cette époque, chaque établissement commercial, ainsi que je l'ai déjà dit, était placé sous la protection directe d'un chef du pays, soit roi ou Mambouc (prince-ministre).
Ce comptoir était sous la tutelle politique de Né Prato, un des plus puissants chefs de ce district.
Né Prato était Mambouc.
A cette époque aussi, les villages des différents chefs de Noki étaient situés à l'intérieur des hauts plateaux boisés,
dominant le fleuve, et d'une altitude de quatre cents à cinq cents mètres. C'étaient de grandes agglomérations de huit cents à quatre mille âmes, dont les principaux centres avaient pour rois Né Longo, Né Corado, Né Sodokilo, etc.
J'avais été forcément amené, lors de l'achat du terrain de Noki et de l'établissement de ce comptoir, à rendre visite à tous les chefs et à faire dans leurs villages les palabres nécessaires à l'octroi du terrain et à l'autorisation de nous y installer. J'avais parcouru les nombreux villages vivant sous les lois patriarcales de ces rois, dont les paroles sages auraient étonné plus d'un juriste.
Deux de ces chefs étaient remarquables.
L'un, le Mambouc Né Prato, était réputé le plus retors de tous et, malgré sa corpulence et son âge déjà avancé, il avait des yeux qui pétillaient de malice et qui révélaient la vivacité de son esprit.
L'autre, le roi Né Sodokilo, de grande taille et dans la force de l'âge, était d'une prestance vraiment imposante. Sa longue barbe, coupée en pointe, terminait un visage d'un ovale parfait. La tête haute, le regard fier lui donnait un air de majesté incontestable. En dépit de sa jeunesse — il avait de trente-cinq à quarante ans — il était réputé le chef le plus sage et le plus conciliant, dont les avis étaient toujours écoutés avec respect et presque toujours suivis.
Dans les classes dirigeantes de ces peuplades primitives, le Mambouc ne peut jamais devenir roi, mais il possède de tels privilèges que sa puissance est parfois plus grande que celle des rois eux-mêmes. Ainsi, aucune palabre entre rois ne peut se faire sans la présence du Mambouc. C'est lui qui porte la parole au nom des deux parties, faisant ressortir, d'une façon habile, les avantages de l'une et de l'autre. Chacun paie ses services. De ce fait, sa richesse augmente et il devient souvent le plus puissant seigneur de l'endroit.
Dans le cas qui nous occupe, le Mambouc Né Prato plaida si bien sa propre cause que le roi Né Sodokilo consentit à lui donner la tutelle de la maison de commerce que j'avais installée. Tout comme à Boma, cette tutelle rapportait au bénéficiaire d'assez gros profits, par les redevances prélevées par son délégué résidant à la factorerie, sur les produits achetés aux indigènes.
Or, il arriva qu'un jour le gérant eut une discussion avec le représentant du Mambouc, chargé de prélever cette redevance. La querelle s'envenima à tel point que le gérant décocha une gifle au délégué. Celui-ci, homme libre et peu habitué à de semblabes procédés, riposta, mais si malheureusement qu'il brisa le lorgnon de l'Européen, que les éclats de verre blessèrent assez grièvement.
Fou de colère sans doute, le gérant fit empoigner par ses hommes le représentant du Mambouc, le fit lier à une échelle et lui fit octroyer plusieurs centaines de coups de fouet. Puis il lâcha l'indigène, qui s'empressa de regagner, comme il le put, son village.
Ce fait se passa vers 2 heures de l'après-midi. Le reste de la journée et la nuit furent calmes, sans incident. Mais, au point de jour, quelqu'un frappait à la porte du gérant, qui dormait profondément et qui, réveillé en sursaut, demanda ce qu'on lui voulait. On lui réjîondit : « Mukanda » (lettre).
Le gérant, sans méfiance, sauta du lit, ouvrit la porte de sa chambre à coucher, attenante à la salle à manger qui, comme d'habitude, était ouverte à tous les vents. Il n'avait pas fait trois pas que quatre bras vigoureux le saisissaient, le bâillonnaient et le ligottaient avec une rapidité incroyable. Ce pauvre gérant, demi-nu — il était en chemise — fut enlevé et jeté hors de sa propre maison, puis traîné par les pieds jusqu'à un ravin situé à trois cents mètres de là.
Cependant, cet attentat n'avait pu se commettre sans atti-
rer l'attention des sentinelles, qui donnèrent l'alarme. Mais la douzaine de noirs qui composaient le personnel de la factorerie, s'apercevant que les ravisseurs étaient nombreux et armés, n'osèrent pas les attaquer directement et s'en furent prévenir le gérant de la maison portugaise, située à une centaine de mètres de la maison française. Celui-ci, qui reposait encore, mis au courant de ce qui se passait, arma ses hommes et vint au secours du gérant. Le pauvre diable fut retrouvé dans un triste état. J'ai su plus tard que les indigènes avaient reçu l'ordre du Mambouc de le lui amener mort ou vif. L'arrivée inopinée du gérant de la factorerie portugaise, précédée d'une fusillade assez vive, sauva la vie de notre agent.
Je fus mis au courant de ces faits le lendemain, par courrier spécial que m'envoya à Boma le gérant portugais.
Je pris immédiatement mes dispositions pour me rendre sur place.
J'envoyai mon linguister habituel, Jouco Couto en avant, afin de prévenir tous les rois de Noki et les informer de ce que je les convoquais à une grande palabre, qui aurait lieu dans le village du roi Né Sodokilo.
Selon la coutume, je remis à mon envoyé les cadeaux d'usage. Ces cadeaux consistent généralement, suivant l'importance des chefs appelés à juger les différends et l'importance du différend lui-même, en une bouteille de genièvre ou une caisse de douze bouteilles du même liquide ou de liqueurs quelconques. Si le prince consent à être un des arbitres, il accepte le cadeau, débouche la bouteille, absorbe une gorgée, en arrose légèrement ses fétiches au moyen d'un vaporisateur tout à fait primitif, qui n'est autre que sa bouche, et passe ensuite le flacon à l'envoyé, qui l'imite.
Je ne pus quitter Boma que quelques jours plus tard.
L'incident provoqué par mon agent était déjà connu dans tout le Bas-Congo.
Je partis à cinq heures du matin et, plus ou moins confortablement installé dans une de ces longues pirogues, faite d'un tronc d'arbre, montée par vingt-quatre vigoureux rameurs, j'arrivai à cinq heures et demie du soir à Noki.
Lorsque je mis pied à terre, je fus reçu par le gérant, qui souffrait encore de l'attaque inqualifiable dont il avait été l'objet. Il m'apprit que, d'après les rumeurs locales, le Mambouc avait l'intention de venir attaquer la factorerie.
Pour toute réponse, je lui demandai où était mon linguister Jouco Couto. Il me répondit que c'était aujourd'hui le troisième jour qu'il était parti pour les villages et qu'il n'était pas encore de retour. Je lui dis qu'en ce cas il pouvait avoir tous ses apaisements, que le Mambouc ne déclarerait pas la guerre.
Dans la soirée, je mis mon agent au courant de mes intentions et lui demandai quel était, à son avis, la pénalité ou l'amende à infliger à ses agresseurs. Il me répondit d'un accent presque sauvage : « C'est le Mambouc lui-même que je voudrais avoir ».
« Cela, mon ami, lui répondis-je en riant, c'est comme si vous » demandiez la lune. On ne va pas prendre ainsi dans son » village un chef aussi puissant que le Mambouc, à moins » que l'on ne soit en force, et encore n'attendrait-il pas votre » arrivée. »
Le gérant toujours sombre, réfléchissait. « Avouez, lui dis-je, » que les premiers torts sont de votre côté. Incontestablement, » un Européen ne peut pas être traité comme vous l'avez » été, sans que les auteurs soient punis. C'est du reste pour- » quoi je suis venu. Mais si vous n'aviez pas offensé cruelle- » ment le représentant du Mambouc, rien de cela ne serait » arrivé. Ce dernier ne vous aurait pas traité comme il l'eût » fait sans doute avec un des siens. Enfin, soyez raisonnable. » Rappelez-vous les faits qui se sont passés, réfléchissez à la » culpabilité qui existe aussi bien d'un côté que de l'autre.
» et donnez-moi votre réponse demain. Je ne puis vous laisser » ainsi insulter. Mais encore faut-il que la punition qui sera » infligée soit en raison de la faute commise et que, d'autre » part, vous soyez satisfait de la réparation exigée. »
Le lendemain, Jouco Couto revint dans l'après-midi. Il me fit part : 1° qu'ainsi que je l'avais demandé, le roi Né Sodokilo avait consenti à réunir, dans son propre village, les rois Né Curado et Né Longo, qui devaient également servir d'arbitres dans l'incident: 2° que le Mambouc avait été convoqué par lui pour s'entendre accuser par moi ; 3° que j'étais convoqué moi-même à assiser à la grande palabre qui se tiendrait le surlendemain matin, pour entendre les accusations que le Mambouc lançait contre mon agent ; 4° qu'enfin les deux parties devaient entendre la décision des arbitres Né Corado et Né Longo et, en cas de désaccord dans le jugement porté par ces derniers, entendre et accepter la sentence que prononcerait éventuellement le roi Né Sodokilo, tiers arbitre.
La journée du lendemain se passa en conciliabules avec mon linguister, prince lui-même, grand parleur, connaissant à fond toutes les roueries, toutes les ruses employées généralement dans ces conseils patriarcaux qu'on appelle des palabres.
Imitant la partie adverse, mon linguister, à chacune de mes demandes de réparations, me demandait « à boire de l'eau », ce qui signifie l'autorisation de se retirer à l'écart, pour se concerter et préparer la réponse à faire à la demande de la partie adverse.
Lorsque nous eûmes tous deux prévu et combiné les réponses éventuelles que pouvait nous faire le Mambouc, et les demandes qui les avaient suscitées, je prévins mon linguister qu'il avait à arranger tout ce qui était nécessaire pour notre départ le lendemain matir».
Dans cette soirée, j'eus encore avec le gérant une dernière conversation, où il me dit qu'il serait satisfait si les deux indi-
gènes qui l'avaient saisi et bâillonné lui étaient livrés. Je ne lui laissai pas d'illusion et lui fis remarquer qu'il devait être bien peu au courant des mœurs et coutumes des chefs indigènes pour espérer un instant que ces derniers consentiraient à livrer des hommes qui, en somme, n'avaient fait qu'exécuter leurs ordres. Que le seul qui pouvait et devait être puni était le Mambouc lui-même. « Si, ajoutai-je, vous aviez été frappé » le premier par le délégué du chef, la question changerait » du tout au tout et c'est ce même délégué qui eût été châtié. » Le différend se résume ainsi :
» Vous avez frappé. On vous a frappé, ce qui est logique. » Mais vous avez commis un délit, en amarrant un homme » libre et en le faisant fouetter. Vous avez été amarré, traîné » sur le sol et traité d'une façon brutale, ce qui constitue » également un délit. Mais celui-ci est plus grave que le pre- » mier, attendu que vous êtes considéré comme chef.
» D'après les lois indigènes qui nous régissent à défaut » d'autres, vous êtes en droit de réclamer ce qu'on appelle- )) rait chez nous des dommages et intérêts. Celui qui doit » payer ces dommages est évidemment celui qui est cause du » délit le plus grave, c'est-à-dire le Mambouc. Vous devez » donc vous contenter de ce que je parviendrai à obtenir en » plaidant votre cause. »
« Soit ! répondit mon agent, puisqu'il le faut, je me con- » tenterai de cette réparation ; mais jamais je ne pourrai par- » donner au Mambouc l'insulte qu'il m'a faite. »
« Comme vous voudrez, lui répondis-je finalement, agacé. » Mais si les affaires, le commerce en souffrent, je vous reti- » rerai la gérance de ce point. »
Le lendemain, à la pointe du jour, accompagné de mon linguister, de six porteurs de hamacs, de mon cuisinier, de mon domestique, sans autres armes que mon fusil de chasse et mon revolver, je pris le sentier qui escalade les hauts plateaux de Noki.
Après deux heures et demie d'une marche fatigante, nous arrivâmes au premier village du roi Né Longo. Puis, traversant la résidence de ce dernier, nous passâmes près de ses huttes, au centre desquelles se dressait une maison de genre européen, en planches et à un étage. Cette dernière datait de quelques lustres à peine, mais tombait déjà en ruines. Elle marque l'époque de la toute-puissance du chef Né Longo, qui remonte aux derniers temps de la traite des noirs. Ce chef, âgé d'une soixantaine d'années, très bien conservé pour cet âge, grand, sec, au pas saccadé, avait les cheveux, la moustache et la barbiche d'un blanc bizarre. Ils seraient en effet d'un blanc neigeux, si le tacula et l'huile de palme ne leur donnaient un ton indécis, mélange de blanc, de rouge et de jaune.
Ce fut chez ce roi Né Longo que je trouvai, il y a quelques années, des bons (mukandas) datant de 1811 et de 1825 ; ils provenaient de négriers portugais et avaient été donnés en cadeau à l'oncle du chef actuel, en ce temps-là roi lui-même.
Ayant questionné un des indigènes du village, mon linguister m'apprit que les chefs étaient déjà partis pour le village de Né Sodokilo, où devait avoir lieu la palabre. Nous continuâmes notre route et, ayant traversé une heure après la résidence du Mambouc, dans laquelle nous ne vîmes que des femmes et des enfants, nous atteignîmes, quelques kilomètres plus loin, le grand village de Né Sodokilo.
Une rumeur confuse, pareille à celle que produit une grande foule assemblée, nous guida vers le lieu de la réunion.
Bientôt nous débouchions sur la place du village au pas accéléré de mes porteurs, qui, frappant le bambou du hamac en cadence, annonçaient l'arrivée du blanc. Aussitôt le calme se fit parmi cette multitude d'hommes, que j'évaluais à deux mille environ. Tous étaient armés ; aucune femme, aucun enfant ne se voyait.
Les hommes du Mambouc, au nombre de cinq à six cents, se
distinguaient des autres par leur tenue de guerre. Trois bandes en couleurs divisaient leur visage du front au menton, deux étaient rouges, la troisième, au centre, était blanche et partait du sommet du front, suivant la ligne du nez pour descendre jusqu'au menton. Ils étaient nus jusqu'à la ceinture et une large bande de cuir, à laquelle étaient attachés la poire à poudre et le sac à balles, ceignait leurs reins. Leurs pagnes étaient courts, ne descendaient pas plus bas que les genoux. Ils accueillirent ma venue par des murmures menaçants, mais une voix s'éleva sonore et autoritaire, et tout rentra dans le calme absolu.
La palabre commença bientôt.
Chacun des chefs était assis sous la véranda d'une des huttes qui entouraient la place ; il avait, à côté de lui, ses parents et ses notables et, un peu plus loin, la masse de ses hommes groupés en demi-cercle. Un espace de cinq à six mètres de diamètre environ restait libre au centre même de la place. C'était l'endroit réservé aux orateurs de la palabre.
Le roi Sodokilo, assis sous la véranda de sa hutte la plus spacieuse, m'invita à prendre place à côté de lui sur un siège qui m'était destiné et sous lequel se trouvait une peau de léopard, tout comme sous les sièges des rois et du Mambouc.
Les trois huttes, occupées par les chefs Né Longo, Mambouc et Né Corado, formaient avec la nôtre, à des distances presque égales, les quatre points qui dominaient le pourtour de cette place. Les intervalles étaient encombrés de guerriers.
A un signal donné et au son de plusieurs tambours, le roi Né Sodokilo se leva. Il s'avança, au milieu d'un profond silence, fier, hautain, la nuque couverte d'un de ces bonnets admirablement tissés qui retombe au milieu des épaules et est le signe distinctif des rois. Il portait un long pagne rouge dont les pointes largement frangées tombaient jusqu'aux pieds et formaient entre ceux-ci une longue traîne dont l'ex-
trémité balayait le sol, certainement à deux mètres en arrière des talons du chef.
Appuyé sur un jonc très long orné de clous de cuivre, il s'avança jusqu'au centre de la place où il s'arrêta, dominant de sa haute taille cette foule accroupie et silencieuse.
Passant sa longue canne dans la main gauche, il leva, sans prononcer une parole, le bras droit d'un geste majestueux. La main ouverte, il semblait faire l'imposition sacerdotale à toute cette populace qui, subitement se prosternant, fit avec un accord parfait les signes de son obéissance. Puis le porte-parole du chef Né Sodokilo s'avança près de lui et, après s'être prosterné de la même façon devant le roi, se releva et s'exprima à peu près dans ces termes :
« Rois, Princes et hommes libres. Né Sodokilo, mon maître, » vous a réunis chez lui sur la demande du chef blanc de la » maison française, afin de juger le différend qui a éclaté » entre lui et le Mambouc, notre grand et vénéré ministre. » Tous ici présents, aussi bien les parties adverses que celles » qui sont appelées à juger, vous vous trouvez sous la haute » protection du roi Né Sodokilo, qui ne permettra à personne » de violer la neutralité de son village. Toute manifestation » hostile est donc défendue. Le blanc et le Mambouc ont choisi » Né Longo et Né Corado pour juger le différend qui existe » entre eux. La sentence qui sera déclarée par la voix de ces » rois sera définitive, et chacune des parties en cause doit » venir déclarer devant le grand roi Né Sodokilo, ici présent, » qu'elle accepte, sans aucune restriction, le jugement qui » sera rendu ».
Aussitôt le porte-parole du Mambouc et mon linguister Jouco Couto s'avancèrent au milieu de la place, et après avoir accompli les formalités de respect en usage devant le roi Né Sodokilo, ils annoncèrent à haute voix que leurs maîtres accepteraient la sentence que la sagesse des rois, ici réunis, devaient prononcer.
Le roi Né Sodokilo, suivi des trois porte-parole, quitta alors le milieu de la place, et chacun regagna l'endroit qui lui était assigné.
Un court silence suivit ce préambule.
Bientôt le porte-parole du Mambouc, s'avançant au milieu de la place réservée aux orateurs, prit la parole.
Il énonça d'une voix sonore et vibrante les accusations que le Mambouc portait contre moi. Il parla pendant plus de deux heures avant d'arriver au premier terme de l'accusation.
Dans ces plaidoiries indigènes, l'orateur commence toujours par faire l'historique détaillé des premières relations qui ont existé entre les parties en conflit. C'est ainsi que celui-ci fit débuter son plaidoyer par la narration des épisodes qui avaient précédé l'installation de la maison française à Noki, Il narra, dans tous leurs détails, les premières palabres que je fis, il y avait deux ans, avec les rois de Noki, et comment ceux-ci m'autorisèrent à bâtir une maison, et comment cette dernière fut « couverte » (protégée) par la haute bienveillance de son maître, le grand Mambouc.
Ce nom de Mambouc revint souvent dans cette longue harangue. Chaque fois, les guerriers de ce chef se levaient, avec un ensemble parfait en brandissant leurs armes et, de leur main restée libre, tapotaient leur bouche ouverte, saccadant ainsi le hourra fébrile qu'ils poussaient en l'honneur de leur chef.
Le Mambouc restait impassible. Souvent, au milieu de son discours, l'orateur posait à la foule attentive une interrogation brusque, qui exigeait pour ainsi dire une réponse affirmative. Celle-ci ne se faisait pas attendre, et des Ah ! et des Eh ! émis par l'auditoire, marquaient l'approbation de celui-ci aux paroles prononcées. Parfois l'orateur, sortant de son calme habituel, ponctuait ses phrases par des mouvements brusques des jambes et des bras, appelait en témoignage de ce qu'il
avançait tous les fétiches renommés de la région. Il termina en accusant le fils du blanc d'avoir frappé le délégué du Mambouc.
Suivant les usages, je me levai et, suivi de mon linguister, je me retirai à l'écart, afin de « boire de l'eau ». Dix minutes après, je repris ma place. Mon linguister s'avança à son tour vers l'endroit réservé aux orateurs et prit la parole au milieu du silence général.
Il commença par faire l'éloge des rois appelés à juger le différend ; il exalta leur sagesse et leur puissance. Puis, en termes chaleureux, il retraça les bonnes relations qui avaient existé entre moi et le Mambouc. Il rappela que les parties, aujourd'hui en désaccord, furent les promoteurs du grand commerce qui existait actuellement entre San Salvador et Noki, commerce considérable de caoutchouc et d'ivoire, auquel tous les chefs ici présents et tous leurs villages devaient en grande partie leur prospérité.
A cet endroit de son discours, Jouco Couto adressa à la foule une interrogation vibrante, demandant la confirmation de ce qu'il avançait. Tous les rois se levèrent, y compris le Mambouc. Tous leurs sujets suivirent leur exemple et une acclamation immense approuva cette déclaration.
J'étais resté assis et impassible. Tous les rois, le vieux Mambouc lui-même, vinrent me serrer la main, puis tout rentra dans l'ordre et Jouco Couto continua son discours.
Reprenant, comme l'avait fait son devancier, la longue suite des faits qui s'étaient écoulés depuis mes premières relations avec les rois de Noki, il parla, lui aussi, pendant au moins deux heures, retraçant, en tableaux véritablement saisissants, la marche progressive de la prospérité des villages de Noki, entièrement due au commerce avec les Européens.
Il fit sentir à son auditoire attentif la différence qui existait entre la vie plus large que menaient aujourd'hui les habitants
et celle d'il y a quelques années. Il leur demanda, aussi bien qu'aux rois eux-mêmes, de qui ils tenaient les riches pagnes dont ils étaient couverts, les armes qu'ils avaient entre leurs mains et les ornements qui recouvraient leurs femmes favorites.
Chaque fois que Jouco Couto faisait valoir les bienfaits qu'avaient apportés chez eux les bonnes relations commerciales avec les Européens, il lançait une interrogation à son auditoire, et celui-ci y répondait toujours d'xme façon affirmarive et bruyante.
Mais quand, à la fin de son plaidoyer, il aborda la question brûlante du différend, un grand silence se fit et aucune manifestation, soit favorable, soit défavorable, ne se produisit. Enfin, il termina en disant que, si le blanc est un chef reconnu, il ne peut être insulté ; que le châtiment infligé par lui au délégué du Mambouc avait été provoqué par une insulte verbale de ce délégué, lequel croyait sans doute que l'Européen ne connaissait pas la langue fiote ; que, de plus, le délégué du Mambouc, homme libre il est vrai, avait fort aggravé sa première faute, en frappant l'Européen, délit excessivement grave qui ne pouvait pas rester impuni. Et Jouco Couto se tut.
Le Mambouc et ses gens allèrent « boire de l'eau », mais ils y mirent tant de temps que j'eus tout le loisir de déjeuner à mon aise. Chacim m'imita ou alla, qui fumer sa pipe, qui boire du malafou. D'autres encore s'allongeaient sur leur natte pour faire la sieste.
Ce ne fut que vers 3 heures de l'après-midi que la palabre put continuer. Les diverses péripéties du drame, dont mon agent avait été la victime, furent relatées avec le même cérémonial et le même verbiage. Chacun des orateurs remontait aux origines du conflit jusqu'à ce que l'accusation d'un nouveau fait vînt à se produire.
La nuit commençait à tomber, lorsque la dernière accusation, la plus grave de toutes, fut portée par Jouco Couto contre le Mambouc. Il lui reprocha en termes violents le crime qu'il avait fait commettre en ordonnant d'amarrer le blanc.
Pendant cette accusation formelle, qui dura au moins une heure, le Mambouc, suivant son habitude journalière, se mit à boire du vin de palme. Ces libations, prises à intervalles très rapprochés, le mirent bientôt dans un état de surexcitation qui n'échappa pas au roi Né Sodokilo. Celui-ci donna à son porte-parole des ordres que je n'entendis pas, mais que son agent s'empressa d'aller exécuter.
Lorsque Jouco Couto eut terminé en accusant le Mambouc d'avoir voulu tuer un blanc, ce chef se leva brusquement. Malgré son âge et son obésité, relevant les longs plis de son pagne, il s'élança vers l'endroit où se trouvait Jouco Couto. Il tira brusquement son large couteau qu'il jeta à terre, la pointe en avant, assez violemment pour qu'elle s'enfonçât profondément dans le sol, clamant qu'il déclarait l'accusation fausse et que, si elle était maintenue, il déclarerait la guerre au blanc.
Les choses prenaient mauvaise tournure, lorsque soudain un hamac, porté par deux vigoureux noirs, s'aligna à côté du Mambouc à demi ivre ; des bras vigoureux soulevèrent celui-ci et le posèrent délicatement dans le hamac. Pendant ce temps, le roi Né Sodokilo surgissait brusquement près du Mambouc, lui conseillait de sa voix calme, mais énergique, de regagner son village et de remettre la palabre au lendemain matin.
Sur un signe de ce roi, qui craignait sans doute les effets de l'exaltation du Mambouc, les porteurs du hamac se mirent immédiatement en route, entourés des guerriers, des notables et des parents du prince, lesquels étaient certainement d'accord avec Né Sodokilo au sujet de cette retraite précipitée.
Le roi Né Sodokilo, du reste, congédia tous les assistants,
en leur donnant, par la voix de son porte-parole, rendez-vous pour le matin suivant. La foule s'écoula lentement, commentant les divers incidents de la palabre. Les chefs Né Longo et Né Corado prirent congé de Né Sodokilo et vinrent me serrer la main.
Mon royal hôte m'offrit gracieusement, pour passer la nuit, le grand chimbeck sous la véranda duquel nous avions tous les deux assisté à la réunion.
Né Sodokilo fit grandement les choses : poules, canards, chèvres et moutons furent mis à la disposition de mon boycuisinier et de mes gens.
Je dinai copieusement, et mes hommes firent de même. Ceux-ci ne ménagèrent point le malafu (vin de palme) que Né Sodokilo leur envoyait en abondance. Je leur permis de boire, de fumer et de chuchoter à leur aise, mais il leur fut formellement défendu de s'écarter de la hutte, car mes gaillards étant de tempérament entreprenant, il ne me convenait pas, vu la gravité des circonstances, qu'ils allassent conter fleurette à quelque Vénus de l'endroit.
Pendant qu'ils s'adonnaient à leurs libations, je fis une promenade dans les multiples sentiers qui entouraient les cases du grand village de Né Sodokilo.
La nuit était admirable : la lune, dans tout son éclat, inondait de clarté le sommet des palmiers et des frondaisons luxuriantes, et projetait sur le sol l'ombre allongée des huttes, des fûts de palmiers et des dômes des grands arbres. La température était exquise ; une brise rafraîchissante inclinait doucement les hautes herbes et faisait frissonner les feuilles. Un grand calme régnait dans le village, parfois troublé cependant par les hurlements d'iui chien qui s'enfuyait à mon passage ; parfois aussi des murmures de voix, dans un chimbeck isolé, indiquaient que tous les habitants du village ne s'étaient pas encore livrés au repos.
Après une longue promenade, je revins sur mes pas. La soirée n'étant pas encore trop avancée — il était à peine huit heures et demie — je fis placer mon hamac en dehors de la hutte, de telle façon que, mollement étendu dans ses plis profonds, je pus rêvasser tout à mon aise.
La suite de la palabre qui m'avait amené dans ce beau et grand village, entouré d'une végétation exubérante, n'était pas de nature à m'empêcher de jouir, en véritable dilettante, du charme pénétrant de cette belle nuit équatoriale et, tout en fumant des cigarettes, je laissais monter vers les lointaines étoiles ma pensée vagabonde et légère.
Après quelques heures de douce rêverie, la nuit devenant fraîche, je fis installer mon hamac à l'intérieur de la hutte dans une température légèrement chauffée par un feu de charbon de bois, qui couvait au milieu du réduit et, m' enroulant dans ma couverture, je m'endormis profondément.
Le lendemain, à huit heures du matin, la palabre recommença.
La foule était encore plus nombreuse que la veille et j'évalue à plus de deux mille cinq cents le nombre d'hommes qui, accroupis à la manière orientale, les jambes croisées sous le torse, les mains appuyées sur leur fusil, attendaient avec une certaine impatience la fin de cette palabre remarquable. Elle devait, en effet, faire date dans l'histoire de leurs différends.
La parole était au représentant du Mambouc, dont le chef avait recouvré tout son calme.
Dans un long discours, mais cette fois diffus et embarrassé, il chercha à atténuer l'effet de la dernière accusation, formelle et catégorique, lancée la veille par Jouco Couto, et la sortie intempestive du Mambouc.
Lorsqu'il eut fini son plaidoyer, je me retirai à l'écart, pour « boire de l'eau » et cinq minutes après, Jouco Couto posa au
Mambouc, sans autres préambules, les questions suivantes :
« Le grand chef Mambouc peut-il affirmer, sur l'invocation » du grand fétiche de la médecine connu dans toute la région, » qu'il n'a pas donné l'ordre à ses guerriers d'aller amarrer le » blanc et de le lui amener mort ou vif?
» Le grand Mambouc n'avait-il pas, à ce moment même, » l'intention de tuer le blanc, si celui-ci lui était livré?
» Ce crime n'a pas été commis, non pas parce que le Mam- » bouc ne l'a pas voulu, mais parce que l'aide du blanc por- » tugais l'a empêché de le commettre.
)) Au contraire, après l'invocation du fétiche qui se char- » géra de le punir, au cas où il ne dirait pas la vérité, si le grand » Mambouc connu dans tout le pays pour sa sagesse et sa » loyauté, affirme que j'ai menti, le blanc, mon maître, rcti- » rera ces accusations et tendra la main au Mambouc en signe » de paix ».
Jouco Couto se tut et il allait se retirer, sa mission étant terminée, lorsque le Mambouc, se levant brusquement, vint d'un pas rapide prendre place à l'endroit réservé aux orateurs. Cette fois, sans l'aide de son porte-parole, d'une voix vibrante, la tête haute :
« Moi Mambouc, grand ministre des rois de Noki, prince » puissant dont les guerriers sont nombreux et forts, je vais » répondre. »
Chacune de ces appellations, énergiquement proclamées par ce chef, étaient bruyamment acclamées par ses guerriers qui debout, brandissant leurs armes, répétaient avec frénésie les paroles du Mambouc.
Celui-ci reprit :
« Ce que le chef de la maison française a dit est vrai. »
Un profond silence suivit ces mots, et l'étonnement se peignit sur les visages attentifs du nombreux auditoire, y compris les rois Né Longo et Né Corado. Seul, le roi Né Sodokilo
eut un sourire et un léger m,ouvement de tête approbatif , qui ne m'échappèrent pas.
Le Mambouc continua :
« Je reconnais, en effet, avoir donné à naes hommes l'ordre » de m'amener le blanc, mort ou vif, parce que celui-ci avait » insulté cruellement mon délégué, homme libre, en le faisant » fouetter. Je suis prêt à payer les indemnités auxquelles me » condamneront les rois. Mais je déclare hautement que, » malgré mes bonnes relations avec le chef blanc, ici présent, » je recommencerai et traiterai de la même façon tout fils de » blanc qui insultera aussi cruellement les hommes libres délé- » gués par moi auprès d'une maison de commerce. »
Un bruit assourdissant s'éleva de la multitude, et ces deux mille cinq cents hommes, tous debout, accueillirent ces fières paroles par des acclamations effrénées et des gestes désordonnés.
Cet enthousiasme était vraiment beau par le caractère d'indépendance sauvage qu'il manifestait.
Le Mambouc fut saisi par ses guerriers, qui le portèrent en triomphe au milieu des hurlements de cette foule en délire.
Enfin, le tambour du roi résonna, et tout rentra dans le calme. Le porte-parole de Né Sodokilo fit savoir que les juges allaient se réunir afin de délibérer sur le jugement qu'ils avaient à rendre. Mais, attendu que le Mambouc s'était reconnu coupable des accusations porte es contre lui, le chef blanc devait faire connaître au préalable ce qu'il réclamait au Mambouc à titre de dommages.
Sur un signe de ma part, Jouco Couto, qui connaissait mes intentions, s'avança et, d'une voix haute et claire, il prononça ces paroles :
« Le blanc, mon maître, demande aux rois, ici réunis, que le » Mambouc soit condamné à lui payer une amende consistant » en deux pointes d'ivoire de cinquante fusils chacune et en
» dix mesures de caoutchouc. Il exige que les hommes cou- » pables lui soient remis, à savoir : le délégué du Mambouc, » qui a frappé le blanc, et les deux hommes qui l'ont amarré » à la sortie de sa chambre. »
Ces dernières paroles furent accueillies par des hurlements et des ricanements indescriptibles poussés par les cinq ou six cents hommes du Mambouc, tandis que ce dernier restait impassible.
Sur un signe du roi Né Sodoliko, la foule s'écoula. Les rois entrèrent dans les huttes qui leur étaient destinées, et chacun s'en fut à la recherche de son déjeuner, car il était midi.
Vers trois heures de l'après-midi, les rois, juges du différend, sortirent de la case où s'étaient tenues leurs délibérations, et ils vinrent reprendre les places qu'ils occupaient le matin. La foule les avait déjà devancés.
Le porte-parole de Né Sodokilo, s'avançant au milieu de la place, fit un long discours pour démontrer l'exagération de la réparation demandée par moi. Après avoir cité de multiples exemples de palabres de guerre, où les dommages à indemniser étaient plus grands, il finit par annoncer que les rois ne pouvaient apprécier en ce moment que la demande d'indemnité, soit en esclaves, soit en ivoire, soit en caoutchouc, mais que cette indemnité ne pouvait être sérieusement discutée entre eux que si le Mambouc consentait à livrer les trois hommes coupables ou à offrir une compensation en échange.
L'orateur avait à peine terminé que le Mambouc (qui, suivant le protocole, peut prendre la parole lui-même) se leva et vint avec calme et appuyé sur un long jonc, prendre la place de l'orateur.
D'une voix forte et vibrante, le Mambouc, après avoir comme précédemment étalé tous ses titres de gloire, toujours bruyamment acclamés par ses hommes, prononça ces paroles :
« Je fais savoir à toute l'assistance que le premier de mes
» hommes réclamé comme coupable par le blanc, est mort » de ses blessures. »
Un frémissement parcourut la foule.
Je me tournai vivement du côté du roi Né Sodokilo, qui me répondit d'un signe de tête afïirmatif. Le murmure de la foule s'accentua et bientôt une clameur lugubre assourdit l'air. Après quelques instants laissés à cette manifestation qui transformait pour ainsi dire l'accusé en accusateur, le calme se rétablit peu à peu.
Le Mambouc ajouta :
« Quant aux deux autres de mes hommes, ils n'ont fait » qu'obéir à mes ordres et jamais ils ne seront livrés par moi. » Maintenant j'exige que le blanc me rende l'homme qu'il » a tué. »
Le Mambouc se tut et regagna sa place au milieu d'acclamations unanimes.
Les choses se gâtaient. Cette mort inopinée du délégué du Mambouc contrariait sérieusement ma demande de dommages et intérêts et de châtiment à infliger aux agresseurs du gérant.
Je fus « boire de l'eau » avec mon linguister et mes gens.
Après un quart d'heure de délibérations, Jouco Couto prit la parole au sein de l'assemblée. Il se livra pendant une heure au moins à des élans oratoires pour conclure en proposant l'échange du délégué décédé contre les deux autres coupables. Il alléguait que, si le premier était mort, c'était lui-même qui en était la cause. Mais, puisque cet homme faisait défaut au Mambouc, le blanc n'exigeait pas la livraison des deux autres coupables. Quant à l'indemnité, le blanc demandait d'abord deux esclaves en échange des deux coupables qui ne pouvaient lui être livrés, puis deux pointes d'ivoire de cinquante fusils chacune et dix mesures de caoutchouc. Moyennant quoi, le blanc considérerait la palabre comme terminée et les relations commerciales réouvertes.
Un nouveau silence accueillit ces paroles.
Les rois et le Mambouc allèrent « boire de l'eau » .
La nuit avançait à grands pas. Je prévoyais ne pouvoir regagner ce soir-là les rives du fleuve et devoir encore loger dans le village de Né Sodokilo.
Je me promenais en fumant, au milieu de la foule qui petit à petit se dispersait, se doutant bien que la fin de la palabre devrait être remise au lendemain.
Une demi-heure après, je vis passer un hamac escorté d'une cinquantaine d'hommes armés, qui lançaient à pleine volée les cris et les appellations en usage parmi les porteurs de hamacs. C'était le Mambouc qui regagnait son village.
Bientôt le chef. Né Sodokilo parut et m'informa que le Mambouc se refusait à payer une indemnité quelconque.
« Je le comprends, lui répondis-je. Mais ce n'est pas au » Mambouc que revient le droit de juger cette question : c'est » aux rois eux-mêmes. Si je ne reçois pas demain matin l'in- » demnité exigée par moi, je fermerai la route du fleuve et » aucun canot de commerce ni de vivres ne pourra plus des- » cendre la rivière. Vous serez ainsi privés de tout contact » avec les Européens, car ceux-ci ont déclaré que les relations » devaient entièrement cesser, si une réparation suffisante » n'était pas donnée pour l'insulte faite à un blanc. »
Le roi Né Sodokilo ne répondit pas et prit congé de moi.
Cette nuit se passa aussi tranquillement que la précédente.
Le lendemain matin, le Mambouc et ses hommes ne parurent pas. Ce ne fut que vers dix heures qu'arrivèrent Né Longo et Né Corado. Ils se rendirent chez Né Sodokilo, qui leur communiqua ma réponse de la veille. Ils se mirent à délibérer et, une demi-heure après, j'envoyais Jouco Couto leur dire que je partirais après mon déjeuner de midi et qu'il serait fait ainsi que je l'avais déclaré.
Quelques instants plus tard, les rois Né Sodokilo, Né Longo
et Né Corado vinrent prendre place sous la véranda de ma hutte. Une cinquantaine d'hommes à peine les accompagnaient. La foule des deux jours précédents avait sans doute repris ses occupations journalières.
Après un court silence, le roi Né Longo fit savoir que lui et Né Corado estimaient que l'indemnité demandée était trop forte, parce que le délégué du Mambouc était mort et qu'ils jugeaient qu'une pointe d'ivoire et une mesure de caoutchouc étaient une amende suffisante.
Je refusai net.
Enfin, après des tergiversations, ils m'offrirent un esclave, une pointe d'ivoire et deux mesures de caoutchouc.
Je refusai encore et leur dis que, pour en terminer, je me contenterais de deux esclaves, deux pointes d'ivoire et cinq mesures de caoutchouc. Ils se levèrent alors, firent amener leurs hamacs et s'en allèrent, laissant Né Sodokilo seul avec moi.
Celui-ci ne me cacha pas qu'il serait bien difficile d'obtenir du Mambouc de payer cette indemnité, qui était exagérée, et que celui-ci préférerait sans doute la guerre.
Je fis comprendre à Né Sodokilo, que si je n'avais pas insisté sur la livraison des coupables, je ne céderais pas sur l'indemnité, attendu que le crime commis par le Mambouc était grand et, comme il était très riche, il pouvait aisément payer cette amende. J'ajoutai que je laisserais chez lui, jusqu'au lendemain matin, mon linguister Jouco Couto ; quant à moi, je partirais dans une heure ; qu'au lever du soleil, la route du fleuve serait fermée ; que les habitants de Noki et des villages d'amont qui voudraient descendre en canot seraient invités à remonter le fleuve et qu'en cas de refus de leur part, nous ferions usage de nos armes.
Le roi Né Sodokilo hocha la tête, ce qui me fit croire que son doute était grand quant à la possibilité d'établir l'accord.
Il avait donné auparavant des instructions pour qu'un cadeau me fût remis, cadeau consistant en moutons, poules, chèvres, etc. Il reçut en échange une mukanda ou bon pour dix fusils à pierre, dix barils de poudre et une pièce de drap rouge, cadeau qui le fit sourire de joie et le mit de bonne humeur.
Evidemment, le roi regrettait de ne pouvoir me donner à l'heure actuelle une réponse satisfaisante, car il ne pouvait répondre de l'acceptation du Mambouc, Je ne doutais nullement qu'il fit tous ses efforts pour y arriver ; il avait trop grand intérêt, en effet, à ce que la route du fleuve restât libre. La perspective de futures palabres avec les villages d'amont qui pourraient le rendre responsable de la fermeture du fleuve devait le faire réfléchir.
Je quittai le village vers une heure de l'après-midi, en y laissant, comme je l'avais dit, Jouco Couto pour recevoir l'indemnité demandée par moi.
Je savais que celui-ci ne courait aucun danger. Neveu d'un roi de Boma, il n'était que mon porte-parole et sacré par conséquent pour les rois de Noki.
Avant de prendre congé de lui, je lui dis qu'il était autorisé, pour en finir, à réduire l'indemnité à deux esclaves, deux pointes d'ivoires et deux mesures de caoutchouc. Je lui annonçai également que je l'attendrais à Noki deux jours pleins et que, le troisième, je repartirais pour Boma. Il devait donc insister auprès de Né Sodokilo pour terminer le différend pendant ma présence à Noki, ce qui rétablirait tout de suite les relations commerciales, tandis que si le gérant recevait l'ordre de continuer le blocus du fleuve après mon départ, vu ses sentiments rancuniers, il était probable que la palabre continuerait encore longtemps au détriment de tous les habitants de Noki.
J'arrivai à la factorerie à quatre heures de l'après-midi et
pris mes dispositions, d'accord avec le représentant de la maison portugaise, pour opérer le blocus du fleuve.
Le lendemain, dès le point du jour, les sentinelles hélèrent plusieurs canots venant de l'amont et les invitèrent à rebrousser chemin. Immédiatement, les trois canots que possédaient les deux factoreries, y compris le mien, furent équipés et s'avancèrent au devant des canots indigènes, dont les marins, ne sachant ce qu'on leur voulait, avaient arrêté le mouvement cadencé de leurs pagaies.
Quand ils furent mis au courant du motif qui avait occasionné la fermeture du fleuve, ils protestèrent vivement, affirmant qu'ils n'étaient pas des gens appartenant aux chefs des villages de Noki et qu'ils venaient de Pallaballa.
Nos marins leur dirent de venir s'entendre avec les blancs, mais un de leurs canots ne voulut rien écouter et continua la descente du fleuve. Cette manœuvre ne nous avait pas échappé. Aussi, n'avait-il pas fait cinquante mètres, qu'une balle vint frapper l'eau à un mètre à peine de l'avant de la pirogue.
Cette sommation, plus brutale que la première, arrêta net sa marche. Les pagayeurs indigènes qui montaient cette pirogue semblèrent se concerter, pendant que nos propres marins, occupés des autres canots, leur donnaient, en criant, le sage conseil de revenir en arrière.
Après quelques instants d'hésitation, les récalcitrants reprirent leurs pagaies avec vigueur. Ils avaient à peine fait quelques mètres qu'une seconde balle vint briser l'avant de leur embarcation. Mais ils n'y prirent garde et, redoublant d'efforts, ils cherchèrent à se mettre hors de la portée des armes. Malheureusement pour eux, une troisième balle blessa un pagayeur, qui s'affaissa dans la pirogue, tandis que les autres abordaient enfin à la rive, où nos marins les rejoignirent bientôt.
Lorsque les indigènes, au nombre d'une trentaine, débar-
quèrent devant les factoreries, je leur fis comprendre que nous ne leur voulions aucun mal et qu'ils étaient libres de retourner d'où ils venaient, mais qu'il était absolument interdit à quiconque de descendre le fleuve jusqu'à ce que le Mambouc Né Prato eût payé l'indemnité exigée.
La nouvelle de cet acte d'autorité fut rapidement répandue dans tous les villages, car, à peine avait -il été accompli, que tous les moços (gens du roi Né Longo) travaillant à la maison portugaise, s'éclipsèrent et allèrent le colporter partout.
Pendant la journée, plusieurs autres canots essayèrent de descendre le fleuve. Cette fois, à la première injonction, ceux qui les montaient s'empressèrent de remonter le courant.
Jouco Couto ne parut pas de toute la journée.
La nuit, un de nos canots, à demi chargé de bois à brûler, fut ancré au milieu du fleuve, afin d'intercepter le passage. Les feux allumés à son bord et les tisons enflammés que faisaient tournoyer de temps en temps les marins qui le montaient, éclairaient les eaux d'une lueur parfois vive. Ils avertissaient les indigènes d'amont que des sentinelles veillaient. Cette précaution était prise plutôt pour faire acte d'occupation que par mesure utile.
Je savais, en effet, que la nuit, peu d'indigènes osent affronter les tourbillons qui se produisent souvent dans le courant rapide du fleuve. Plusieurs endroits de celui-ci, entre Noki et Binda, points situés à une trentaine de kilomètres en amont de Borna, jouissent parmi les indigènes d'une très mauvaise réputation. Maints canots y ont chaviré et maints pagayeurs s'y sont noyés. Cette partie a, du reste, été baptisée du nom de « Fumu Fumu », ce qui veut dire le « Maître des Maîtres », ou « le Roi des Rois ».
A l'aube, aucun canot n'avait paru, mais la surveillance continua.
Vers midi, Jouco Couto revint, accompagné du frère de Né
Sodokilo et du porte-parole du Mambouc. Ils avaient avec eux deux négrillons de huit à neuf ans, deux pointes d'ivoire et deux mesures de caoutchouc. La palabre était donc terminée, évidemment grâce au blocus du fleuve. Celui-ci redevint immédiatement libre.
Je pus regagner Boma le même jour, après avoir fait au gérant la recommandation d'être plus patient et plus humain avec les indigènes. Je le prévins que je lui laissais toute la responsabilité de la mort du délégué du Mambouc, si, plus tard, il arrivait que le capitaine d'un navire de guerre d'une nationalité quelconque, mis au courant du fait, le châtiât comme il le méritait. Je l'informai de plus qu'au premier acte de brutalité de sa part sur des indigènes, je le renverrais à Banana.
Six ou sept mois après cette palabre, j'appris la mort du Mambouc. Je n'attachai d'abord aucune importance à ce fait. Après cette mort, le gérant de Noki, malade depuis quelque temps, avait demandé à être remplacé et à rentrer en Europe par le voilier de la maison française La Camille, ancré à Banana tout récemment. Lorsque cet agent arriva à Borna, il y passa quelques jours, afin d'attendre une embarcation pour Banana. Il avait maigri beaucoup et était constamment sombre. Il m'affirmait que, se sentant dépérir de jour en jour, il n'arriverait pas vivant tn Europe. Ma pensée ne s'arrêta pas longtemps sur son état, car j'espérais que, comme beaucoup de malades, il recouvrirait la santé aussitôt après son embarquement, qui eut lieu quelques jours plus tard.
Plusieurs semaines se passèrent. Un jour, je fis l'inspection du comptoir de Noki. Je fus informé par le nouveau gérant des conséquences de la terrible rancune de son prédécesseur. Sur son conseil, je questionnai le linguister de la factorerie, prince de la suite de feu le Mambouc, sur la mort de ce dernier et sur la maladie de l'ancien agent.
Par les affirmations catégoriques du linguister, confirmées par celles d'autres notables de Noki, j'appris que l'ancien gérant avait tout d'abord donné une apparence de sincérité aux relations reprises avec le Mambouc et qu'ils échangeaient souvent des cadeaux.
Le Mambouc était grand amateur de vermouth. Le gérant lui en envoyait une bouteille toutes les semaines. Il savait que le Mambouc la buvait tout entière le même jour.
Or, il arriva que, le lendemain d'un jour où il avait reçu un de ces flacons, le Mambouc fut trouvé mort. La bouteille était renversée à côté de lui et contenait encore un peu du liquide, dont la plus grande partie s'était répandue sur le sol de la hutte.
Tout d'abord la mort du Mambouc n'éveilla aucun soupçon dans l'esprit des naturels.
Cependant, quelques instants plus tard, alors que le corps du Mambouc avait été transporté dans la plus grande de ses huttes, une femme du chef, entrant dans la case où le Mambouc était mort et dont la porte était restée entr'ouverte, aperçut deux belles poules pondeuses étendues sans vie sur le sol.
Cette mort la frappa. Croyant à un mauvais présage, elle s'empressa de faire part de sa découverte au grand féticheur du village, arrivé immédiatement à la nouvelle du décès du Mambouc.
Le sorcier, aussi superstitieux mais plus malin que la femme, s'empressa d'ouvrir le corps des poules et d'examiner le cœur, les intestins, pour y lire le présage qu'il croyait y trouver. Il constata sans doute quelque chose d'étrange, car il s'empressa de se rendre dans la hutte et se fit indiquer l'endroit où les deux poules avaient été trouvées mortes et où le vermouth s'était échappé de la bouteille. Celle-ci fut relevée. Il y restait encore un peu de liqueur.
Le féticheur se rendit bien vite compte que les poules,
assoiffées sans doute, avaient picoré la terre imprégnée de vermouth. Il fit aussitôt chercher un jeune chien auquel il fit boire le restant de la bouteille et qui ne tarda pas à expirer.
La preuve fut donc faite que le Mambouc avait été empoisonné. De déduction en déduction, on accusa tout bas le gérant de la maison française. Ce dernier avait dû mettre dans le vermouth une forte dose de cyanure, poison qui provenait de la pharmacie de la factorerie.
Puis l'intrigue criminelle commença.
On rendit d'abord malade le cuisinier du gérant, Cabinda de la côte, pour qu'il dût s'en aller.
Cela fait, le gérant, restant sans cuisinier, dut en chercher un autre. Un homme du village se présenta. Il fut engagé provisoirement, sur la recommandation de plusieurs nègres travaillant à la factorerie.
Quelques jours plus tard, le gérant commençait à ressentir les premières atteintes du mal, qui l'obligea à rentrer en Europe.
Au premier malaise qu'il ressentit, l'Européen ne douta pas qu'il était empoisonné et comprit qu'on lui avait rendu, si l'on peut dire, la monnaie de sa pièce. Dès lors, sans accuser personne, il ne mangea plus, jusqu'à son départ de Noki, que des œufs et des conserves qu'il faisait cuire lui-même.
Mais il était trop tard. Quelque temps après ma visite à Noki, j'appris que cet ex-agent était mort à bord de la Camille.
Pour expliquer cette mort, il faut savoir que les indigènes ont la connaissance de poisons foudroyants et d'autres qui n'agissent que lentement, mais sûrement.
Tous ces toxiques ont leur contre-poison, mais je ne suis jamais parvenu, malgré la confiance que j'inspirais aux indigènes, à me les faire indiquer.
Epreuve de la Gasca.
Puisque je parle de poison, disons quelques mots de la Casca.
La Casca est produite par l'écorce d'un arbuste assez commun.
On la pulvérise et on la donne à tout accusé qui nie le délit pour lequel il est accusé, lorsque ce délit est important.
Les féticheurs en administrent une dose grosse comme une noisette au délinquant. Si elle n'est pas vomie trois heures après, l'accusé est reconnu coupable.
Toutefois, si l'on sait corrompre le féticheur et en le payant bien, il fait vomir, à sa guise, la personne accusée, en lui donnant en cachette une petite boule de la grosseur d'une noix d'huile de palme solide. Il la lui donne immédiatement après qu'il a fait ingurgiter la Casca.
L'huile de palme a le privilège, prise à une certaine dose, de faire rendre le poison.
La justice chez les potentats noirs, qui est des plus expéditive lorsque leurs intérêts ne sont pas en jeu, se sert souvent de cette épreuve.
Je ne veux en citer qu'un exemple.
C'était en 1880. Les travailleurs libérés, au nombre de vingt-quatre, qui formaient le personnel de la maison française à Boma, avaient tous leurs femmes et presque tous un ou plusieurs enfants.
L'aîné de ceux-ci, fils d'un vieux travailleur, avait quinze à seize ans. Il remplissait les fonctions de maître d'hôtel après avoir occupé, depuis qu'il était tout petit, celles de boy.
C'était un jeune nègre à la figure agréable, solidement bâti, et qui s'exprimait presque correctement en français.
Parmi les enfants de mes travailleurs se trouvait une petite fille de cinq à six ans, gentille et pouponne, qui venait tous les jours à l'heure du café, après le déjeuner, me dire bonjour afin d'obtenir quelques morceaux de sucre ou des friandises quelconques.
Elle s'amusait avec les boys et jouait fréquemment avec le maître d'hôtel, qui se considérait comme son grand frère.
Or, il y avait bien deux jours que je n'avais plus vu la petite Sicia et, un matin, je m'informai si elle n'était pas malade, quand je vis paraître son père, qui me demanda de lui permettre de me parler en particulier.
J'acquiesçai aussitôt, et j'appris avec stupéfaction que son enfant avait été violée. Par qui, il n'en savait rien encore ; la petite fille s'était refusée à le lui dire, de crainte sans doute que l'on fît du mal à l'auteur du viol.
Tout en parlant, les yeux du père brillaient de colère. Il tremblait de tous ses membres. Je le calmai et le priai de m'envoyer l'enfant, comme de coutume, à l'heure du café, c'est-à-dire vers une heure et demie de l'après-midi.
Je fis en sorte d'être seul à cette heure-là.
Après avoir pris l'enfant sur mes genoux, je lui demandai, en lui offrant un morceau de sucre : « Qui a fait bobo à Sicia »? Elle me regarda de ses grands yeux noirs, baissa ses longues paupières et se tut. Je réitérai ma demande, mais cette fois en faisant ma grosse voix, ce qui la fit pleurer.
Puis, sans mot dire, elle me désigna de son doigt mignon le maître d'hôtel, qui, à ce moment, nous tournait le dos, occupé qu'il était à ranger des objets sur une étagère de la véranda.
Je déposai doucement l'enfant sur mon fauteuil, m'approchai du jeune nègre et le saisissant par la nuque je lui demandai si c'était bien lui qui avait abusé de l'enfant.
Il regarda celle-ci, ne dit rien, mais se cambra pour échapper à mon étreinte. Il fut vite maté. Je le remis à mes hommes,
que j'avais sifflé, qui le mirent aussitôt dans l'impossibilité de nuire.
Cet acte accompli, je rassemblai tout mon personnel et lui posai cette question :
« A votre avis, qu'a mérité cet homme pour avoir violé cette enfant? » « La mort », fut la réponse unanime. C'était aussi mon avis. Mais il n'était pas possible que nous nous rendions justice nous-mêmes.
Il fut donc décidé que le misérable serait confié à mon linguister Jouco Couto pour être remis au prince Jouca Pava, qui devait, en mon nom, suivre les us et coutumes de la contrée, en pareille circonstance.
La palabre eut lieu au village du roi Né Cuco et ne fut pas longue. La mère et son enfant étaient seules présentes, accompagnées de mon linguister Jouco Couto. Lorsque le roi fut convaincu de visu de la réalité du délit, il fit faire ce que son ministre Jouca Pava lui demanda : l'application de l'épreuve de la Casca.
II y fut procédé. Comme l'accusé qui continuait à rester muet ne vomit pas cette substance, il fut reconnu coupable et immédiatement exécuté. On lui trancha la tête et on apporta celle-ci à la factorerie, pour que le père de l'enfant fût convaincu que justice était faite : celle-ci avait été rendue endéans les trois jours.
Si je raconte ce fait, c'est qu'il faillit m'occasionner quatre ans plus tard des désagréments sérieux.
Lorsque, à cette époque (1884), je m'eus aliéné la sympathie de tous les Portugais, par la signature des traités de souveraineté avec les rois de Boma, que j'avais obtenus pour le compte de l'Association Internationale Africaine, dont j'étais devenu l'agent, l'un d'eux, par rancune ou par vengeance, ayant échafaudé tout un système de calomnie, m'accusa de
meurtre, commis quatre ans auparavant sur la personne d'un de mes domestiques et adressa une plainte au commandant d'un navire portugais, en ce moment à Boma. Il était prêt à faire appuyer ses dires des déclarations de témoins noirs à charge, qu'il avait su embaucher, et qui prétendaient avoir assisté à la scène.
Heureusement pour moi, les deux témoins principaux de l'acte de justice que j'avais fait rendre d'après les lois et coutumes de pays, le roi Né Cuco et Jouca Pava, vivaient encore. J'obtins du commandant qu'il envoyât au roi Né Cuco une commission rogatoire composée de deux officiers, accompagnés de Jouco Couto et d'un interprète. Le roi leur confirma ce qui s'était réellement passé.
J'en fus quitte pour recevoir les excuses que me présenta le commandant, que je connaissais d'ailleurs depuis longtemps. Il me dit, en me serrant la main, que j'avais le droit de porter plainte pour une calomnie qui l'écœurait, ce qu'il me conseillait de faire. Mais je haussai les épaules en lui disant que je ne voulais même pas connaître le nom de mon accusateur. L'affaire en resta là.