CHAPITRE XI
La reconnaissance économique du Haut-Gong^o.
Le Congo, de Léopold ville à K^vamouth.
Le Bassin du Kassaï.
Partis de Léopoldville le 27 mars 1888, nous passons devant Kinchassa et pénétrons bientôt dans le Stanley-Pool.
Cette expansion fluviale reproduit, jusqu'à Kimpoko, sensiblement l'aspect du Bas-Congo en amont de l'îlot de Matéba. Le lit du fleuve est parsemé de bancs de sable que les bateaux doivent contourner. Du sein des flots jaillissent des îlots herbeux.
La grande île de Bamu, presque entièrement boisée dans sa partie méridionale, oppose un ton vert foncé à la teinte uniformément jaune du reste du paysage. Au loin, entourant le Pool, apparaissent des collines dont les sommets sont encore noyés dans la brume matinale.
Nous abordons à Kimpoko, un peu au-dessus de la mission américaine, qui est loin d'être aussi florissante que celles de Kinchassa et de Léopoldville.
Les missionnaires nous prient de passer la nuit chez eux ; mais nous déclinons l'invitation, dans la crainte de trop déranger ces braves gens.
Le courant rapide ronge la berge escarpée, haute de quatre à cinq mètres. Fréquemment, on entend le bruit sourd de
quelque paquet de terre se détachant et tombant dans l'eau. Comme nous sommes en mars et à la saison des fortes tornades, voici qu'un orage vient encore augmenter la violence des flots.
Le fleuve est une mer agitée et, pendant trois quarts d'heure, tandis que des torrents de pluie tombent du ciel, de véritables lames déferlent sur le pont du vapeur.
Ce n'est qu'au delà de Kimpoko, en face des « Falaises de Douvres », que la vue peut s'étendre sur le vaste bassin que forme ici le Congo.
L'immense nappe d'eau, coupée çà et là par la ligne blanche des bancs de sable ou par des masses sombres de végétation, est enfermée dans une ceinture de hauteurs dénudées ou verdoyantes, que dépassent quelques mamelons.
A l'entrée du Pool, le fleuve ne mesure que douze cents mètres de largeur. Ses bords, coupés à pic, sont des montagnes aux flancs revêtus d'épaisses frondaisons, alors que les sommets sont souvent arides ou tapissés d'une herbe aujourd'hui d'un beau vert, mais, à la saison sèche, calcinée par le soleil.
Nous abordons à la rive septentrionale dans un endroit très boisé où la liane à caoutchouc existe et où nous remarquons de nombreuses passées d'éléphants. L'abondance du bois mort nous permet d'y faire une ample provision de combustible.
Lorsque nous nous remettons en route, l'air est d'une délicieuse fraîcheur. N'était le Congo qui, lisse comme un miroir, déroule devant et derrière nous son long ruban liquide, nous pourrions oublier que nous voyageons sous les tropiques, à 40 de l'équateur, et nous croire dans quelque aimable site de Madère, la reine des îles africaines.
Le soleil que cachent encore des nuages d'aspect neigeux dore les crêtes des montagnes, dont les flancs disparaissent sous un voile de brouillard monté du fleuve, et dont la base s'enfonce dans la pénombre. Paysage bien fait pour séduire
le pinceau d'un coloriste par la variété de ses lignes et le charme de ses demi-teintes.
Mais la brume fond peu à peu et les contours se précisent. La rive française, bordant le fleuve d'une muraille abrupte, dessine plus nettement son haut relief drapé de bois sombre, tandis que la rive de l'Etat Indépendant offre un coup d'oeil vraiment féerique ; les hauteurs s'éloignent vers l'intérieur, étalent entre elles et le Congo une succession de petites collines et de vallons, envahis par une végétation luxuriante, OTJ nous distinguons les troncs renflés et les feuilles en éventail des Borassus.
Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons ces palmiers curieux. Il y en a de véritables forêts dans l'île de Bamu et à la rive du Stanley-Pool, un peu avant Kimpoko. Mais là, épuisés sans doute par d'imprévoyantes récoltes de Malafu, ils ont pour la plupart perdu leur feuillage.
Ici quelques huttes de pêcheurs sont dispersées ; plus loin, dans un vaste champ de manioc, couvrant le versant d'une montagne qu'on a déboisée en respectant les grandes essences, d'autres sont jetées comme à la débandade.
Nous voyons passer quelques canots bayanzis.
Les Bayanzi, qui ont la passion du négoce, sont les grands trafiquants d'ivoire de cette partie de l'Etat.
Ils vont par eau vendre leurs produits aux chefs de Kinchassa et à ce Ngaliema dont Stanley a tracé un portrait si vivant. Leurs pirogues, longues parfois de plus de quinze mètres, n'ont guère plus de quatre-vingt à quatre-vingt-dix centimètres de largeur. Les marchandises s'y entassent et dépassent les bords de plus de 1 mètre.
Ils y fixent des lances portant des parasols aux couleurs éclatantes. Des espaces sont ménagés entre les lots pour les rameurs des deux sexes qui, au nombre de quinze à vingt, pagaient avec ardeur, au rythme du chant monotone d'un
chef d'équipe, se tenant debout, un coq entre les pieds, sur une petite plate-forme placée à l'arrière.
Ils viennent de la région de Bolobo, située plus en avant.
Mais les collines perdent leur parure de beaux arbres que remplacent des arbustes rabougris assez drus, rappelant ceux de la région des chutes. Nous approchons de la Rivière-Noire, ainsi désignée parce que son eau paraît plus foncée que celle du Congo. Cependant, lorsqu'on en remplit un verre, on constate qu'elle est limpide et, à une brasse de profondeur, on aperçoit aisément le fond rocheux ou sablonneux.
L'entrée de ce cours d'eau est d'un accès difficile. Nous ne pouvons nous y engager qu'en longeant la rive méridionale, car un banc de sable, recouvert à peine d'un pied d'eau, occupe tout le reste de la rivière. A moins d'un kilomètre du confluent, après un coude assez brusque, quelques pointes rocheuses émergent des eaux. Un second coude apparaît et toute une ligne de récifs barre le courant. Plus loin, s'étagent deux ou trois petits rapides, coupant le lit dans toute sa largeur, qui est d'environ 30 mètres.
La Rivière-Noire n'étant pas navigable, nous regagnons le Congo, dont l'aspect reste sensiblement le même. Les collines de la rive gauche viennent mourir en pente douce, tandis que celles de la rive opposée baignent leur pied dans le courant. Parfois, coupées à pic à la suite d'éboulements, celles-ci laissent voir, au milieu du feuillage, des taches grises, brunes et rougeâtres, d'une roche sableuse. Le fleuve s'étend tout droit dans une direction Nord-Est, et ses bords, semblant se rapprocher insensiblement, finissent par se confondre dans la brume.
Aujourd'hui encore, une bourrasque éclate. De courtes lames embarquent des paquets d'eau à l'avant du vapeur, et nous sommes même contraints de stopper.
L'endroit où nous campons est une petite plaine bordée d'un bois de grands arbres et traversée de minces filets d'eau
formant marais en quelques endroits. Partout nous apercevons des passées d'éléphants, de buffles et d'antilopes. Ces animaux, par leur fréquent passage, ont même créé de véritables boulevards conduisant au plus profond du taillis.
Un splendide fouillis de verdure décore les rives, et toutes les hauteurs sont cultivées. Nous approchons du village de M'Suata. Ses habitants, au nombre d'environ sept cents, sont de caractère sociable. Ils s'adonnent au commerce de l'ivoire qu'ils achètent pour le revendre, et sont fréquemment en relation avec les Européens. Ils se livrent aussi à l'agriculture et font produire au sol une grande quantité de manioc, de patates douces, de cannes à sucre, d'arachides et d'ananas.
Nous passons à M'Suata la journée entière. Mais, comme c'est le premier village où nous touchons, je rassemble mes hommes et leur notifie qu'il leur est strictement défendu de rien dérober aux naturels, que je me montrerai d'une impitoyable sévérité pour les voleurs.
Cela fait, je parcours M'Suata. Les huttes, assez grandes, et d'une répugnante malpropreté forment des groupes ombragés par des bananiers, des élaïs et de grands arbres. Beaucoup sont environnées de jardins légumiers où croissent à foison l'oseille, l'épinard, le piment et le pourpier indigène. Mais les vivres coûtent cher : une poule, dix fils de laiton, soit un franc cinquante centimes ; une chèvre et deux chevreaux, cent dix fils, soit seize francs cinquante centimes. Le vieux chef Gobila vient me rendre visite et monte à bord. Ce qu'il voit l'émerveille. Son étonnement se manifeste par un gros rire, des exclamations et des claquements de mains. Puis il prend congé de nous, ravi surtout d'avoir vu manœuvrer la grande roue à aubes.
Le capitaine Martini m'assure que le Kassaï n'offre pas de combustible aux approches de son confluent. Aussi, nous en chargeons sans relâche. Le pont en est couvert et la carène
n'émerge plus que de dix centimètres. Le steamer La Hollande, de la maison hollandaise, passe au large, revenant, paraît-il, d'un voyage dans le Ruki. Puis nous sommes rejoints par V En- Avant, qui transporte Van Gèle, Liebrechts et Bodson, et atteint Kwamouth le 3 avril, une heure et demie après nous.
Le poste de Kwamouth, fondé par le Comité d'études du Haut-Congo, a été occupé, puis récemment abandonné par la mission catholique française. Situé au confluent du Kassaï, sur un joli plateau dominant la rivière de dix à quinze mètres, il ne se compose que d'un long bâtiment, aux murs de torchis et au toit de paille.
Désirant voir la liane vinifère dont parle le père Merlon dans son Congo protecteur, je décide de passer ici une journée entière et me rends le lendemain avec Van Gèle, Liebrechts et Bodson, à l'ancienne mission du père Merlon, sur la rive méridionale du Congo, à trois ou quatre kilomètres du confluent du Kassaï.
Nous n'y trouvons pas la moindre trace de la plante précieuse. Mais il n'était pas besoin d'aller aussi loin. Près du poste de Kwamouth même, au milieu d'un champ de manioc, des lianes enroulées autour d'un arbre de forte taille laissent pendre, d'une hauteur de trois à quatre mètres, de belles grappes violacées (fig. 2). Et nous voilà, suçant à qui mieux mieux ces raisins dont le goût, quoique un peu acidulé, est assez agréable. J'en rapporte à bord pour en faire du vin.
L'essai réussit et j'obtiens une liqueur douce, de la couleur du Porto. Malheureusement, elle ne se conserve pas longtemps et se transforme rapidement en vinaigre.
Le Bas-Kassaï et le Mfini.
Le lendemain 5 avril, après avoir pris congé de Van Gèle, Liebrechts et Bodson, nous quittons Kwamouth pour pénétrer dans le Kassaï, auquel on donne aussi, jusqu'à son confluent avec le Mfini, le nom de Kwa.
C'est le plus important des tributaires du Congo. Il n'y a cependant guère que six ans qu'on le connaît.
En 1882, Wissman et Pogge virent son cours supérieur. La même année, Stanley le remonta avec V En-Avant. Trois ans plus tard, il fut visité par Wissman, Wolff, François et Mueler. Enfin, Wissman et Grenfell le parcoururent à bord du Peace, en 1886. A l'heure présente, le réseau hydrographique du Kasaï est encore loin d'être entièrement relevé et j'espère que mon voyage me permettra, dans une certaine mesure, d'en compléter la carte.
Près de son confluent, la rivière est très profonde et encaissée. Son courant est de quatre milles et demi à l'heure. Au premier coude, il devient si violent que vainement, par trois fois, nous nous évertuons à le vaincre. Le capitaine Martini a évidemment fait charger trop de combustible et le vapeur déplace une masse d'eau trop considérable. Ce n'est qu'après avoir allégé l'avant et jeté à l'eau les grosses pièces de bois qui encombrent le pont, que nous parvenons à fendre le flot.
Mais voici qu'une nouvelle tornade s'annonce. Le capitaine me prie de prendre terre : « Le vapeur, dit-il, n'obéit plus au gouvernail lorsque le vent souffle si fort. » J'accède à son désir, bien que ces appréhensions me laissent assez sceptique. Je me demande pour quelle raison les bateaux se comporteraient autrement ici que dans le Bas-Congo, où je ne sache pas que l'un d'eux ait jamais été arrêté par un orage entre Banana et Matadi.
Plus loin, nous avons à doubler une pointe. Le courant y atteint une vitesse de six milles et demi. Nous n'en triomphons qu'avec une pression de dix atmosphères. Une heure après, la rivière, coulant entre deux murailles rocheuses, roule de nouveau des flots impétueux, et le loch accuse sept milles à l'heure. Il nous faut, cette fois encore, une pression de dix atmosphères pour avancer. Nous arrivons ainsi au petit village de Kisebe et y passons la nuit.
Au-delà de Kisebe, des plaines, larges d'un kilomètre, commencent à border le Kasaï, qui s'élargit lui-même et atteint de 1,500 à 1,600 mètres, en même temps que ses eaux deviennent plus calmes. Une série de petits villages apparaissent, tantôt cachés au milieu de bananiers, tantôt enfouis dans les grandes herbes, tantôt perdus dans les bois. Dans une des nombreuses îles que nous côtoyons, une trentaine d'hippopotames se prélassent sur le sable. Puis d'autres îles se montrent et nous pénétrons dans un dédale d'étroits canaux, qui nous forcent à faire d'incessants détours. En même temps, la rivière s'élargit et mesure successivement jusqu'à deux et trois kilomètres de largeur.
Nous passons en vue d'un beau village, établi sur la rive gauche. Ses huttes, ombragées par de grands arbres que la hache des défricheurs a épargnés, émergent de la verdure des champs de manioc, à côté de termitières coniques hautes de trois à quatre mètres.
Plus loin, toujours sur la rive gauche, se dressent de nombreux borassus aux têtes chevelues, et d'immenses agglomérations d'élaïs, entourant généralement quelque hameau. Puis apparaissent des fouillis de papyrus, larges parfois de plus de 500 mètres, et des îles basses habitées par des pêcheurs, dont les huttes sèment de points noirs l'ensemble vert et jaune. Les collines s'éloignent progressivement, et le lit de la rivière, s'élargissant encore, atteint de sept à huit kilo-
CQ
mètres. C'est un véritable Pool, semé de bancs de sable et d'îles basses.
Nous touchons à Mutshie, deux jours après notre départ de Kwamouth. Le village, contrairement à ce que renseignent les cartes, n'est pas situé au confluent du M fini, mais à trois kilomètres en aval, sur la rive droite du Kassaï. Il s'étend au bord de l'eau sur environ deux mille mètres.
Ses huttes rectangulaires et généralement divisées en deux compartiments, sont faites de bambous et de feuilles de palmier. Des jardins légumiers et des bananeraies les entourent presque toutes. On aperçoit, derrière le village, de vastes cultures de manioc, de patates douces et d'arachides, couvrant un terrain qui s'élève jusqu'au plateau, où apparaissent d'autres plantations.
Mutshie compte environ 800 habitants. A peine avons-nous mouillé que nous sommes entourés par une véritable flottille de petites pirogues, montées par des hommes, des femmes et même des enfants. Ils viennent nous offrir des denrées en échange de perles, de mitakos et d'étoffes. Craintifs d'abord et sobres de paroles, ils finissent par prendre confiance, et se livrent à un vacarme abominable où se mêlent, aux éclats de voix des vendeurs, les glapissements des femmes et les cris des enfants.
Le village a pour chef une femme, la reine Gankabi, dont Stanley parle en termes élogieux dans son journal de voyage. Cette souveraine, déjà sur le retour, porte au cou un collier de laiton fondu pesant 15 kilogrammes ! Elle vient me faire visite et m'offre une belle chèvre. Sur mes instances, elle consent à quitter sa pirogue et à s'aventurer sur le Roi des Belges. Mais moins loquace que Gobila, elle ne traduit sa surprise qu'en ouvrant démesurément la bouche et en écarquillant les yeux. Elle ne touche aucun objet. Le pont semble lui brûler les pieds, c'est à peine si elle ose y faire un pas. Après
la promesse d'aller la voir, elle regagne au plus vite son canot.
Je lui rendis bientôt cette visite et la trouve occupée à faire débroussailler les abords de sa demeure royale, qui se compose de cinq huttes, reliées entre elles par une palissade, de manière à former une cour intérieure.
Gankabi me montre un escabeau de bois et s'assied en face de moi, les pieds sur une natte. Puis apparaît son mari, un solide gaillard d'une quarantaine d'années, coiffé d'un bonnet crasseux en forme de cône tronqué et en cordelettes d'écorce. D'autres natifs accourent et font le cercle autour de nous, tandis que la palabre commence. La reine m'apprend qu'elle fait le commerce de l'ivoire avec Gobila de Msuata, Ngalyema de Léopoldville et les chefs de Kinchassa. Elle répond obligeamment à toutes les questions que je lui fais, et je la quitte après le traditionnel échange de cadeaux, pour regagner le Roi des Belges, qui passe la nuit à Mutshie.
Le Mfini.
Une heure après notre départ de ce village, nous voyons trancher sur la couleur jaunâtre des eaux du Kassaï, le ton noir de celles du Mfini, et bientôt nous pénétrons dans cette dernière rivière, que nous nous disposons à remonter. Elle atteint à son confluent 700 mètres de largeur ; mais, un peu en amont, elle se rétrécit et n'en mesure plus guère que 400. Elle est bordée de plaines herbeuses, et des îles basses divisent les eaux.
Sur la rive droite se montrent, au pied d'une hauteur, de petites bourgades perdues au milieu de champs de manioc et de plantations de bananiers. Un peu plus loin, une importante localité borde le fleuve. Derrière les huttes, d'immenses cultures de manioc drapent de leur verdure sombre la pente
douce d'une colline. Nous stoppons en vue d'un petit bois, près duquel deux petits villages montrent leurs toits de chaume. Au bord de l'eau se dressent deux cabanes coniques et nous apercevons dans le voisinage des indigènes occupés à faire du sel, ce qui nous donne l'occasion d'observer leur procédé pour obtenir ce précieux produit.
Après avoir réduit en cendres une quantité considérable de certaines herbes [Pistia statioidtes), les femmes, car ce sont elles qui se livrent à ce travail, en font un tas de quatre à cinq mètres cubes, en forme de pain de sucre, qu'elles recouvrent de feuilles sèches. Lorsqu'elles jugent la quantité suffisante, elles creusent dans le sol deux trous où elles fixent des récipients de terre cuite. Elles déposent au-dessus de ces vases un tréteau supportant deux paniers sans fond, en forme d'entonnoir et tapissés de feuilles de bananiers et de phimium. Elles remplissent ces paniers à pleins bords de cendres et y versent de l'eau. Celle-ci, filtrée par les cendres et entraînant des substances minérales dissoutes, tombe dans les pots de terre. Sur trois lignes de petites termitières en forme de champignon sont rangés des vases de dimensions moindres, sous lesquels pétille un feu bien entretenu. L'eau salée y bout d'une manière ininterrompue ; dès qu'elle est presque entièrement évaporée, on s'empresse d'y ajouter de la nouvelle eau déjà attiédie sur d'autres foyers. Finalement, on laisse tout le liquide s'évaporer et on retire du vase un produit grisâtre qui se durcit rapidement. C'est le sel en question qui se débite sur les marchés en petits morceaux de cinquante à soixante grammes au prix d'un mitako les trois pièces.
Comme nous passons devant un autre village enfoui dans des bananiers touffus, une vingtaine de pirogues se détachent du bord du fleuve et des indigènes viennent nous offrir des bananes. Un immense marécage, de plusieurs kilomètres carrés, forme la rive droite. L'autre rive est plus élevée et
plus fertile. Elle se couvre de grandes cultures de manioc, s'étendant parfois à plus d'un kilomètre et séparées l'une de l'autre par de jolis bouquets d'élaïs et de tamariniers. Au milieu de cette belle végétation apparaît un grand village dont les habitants nous invitent à aborder.
Plus loin, le paysage change encore d'aspect. A droite, à gauche et devant nous, une vaste mer d'herbes couvre un terrain plat et marécageux ; dans le fond se déroule en demicercle une immense ligne d'arbres touffus. Nous nous arrêtons près de minuscules hameaux, composés de quatre ou cinq huttes échelonnées soit sur la rive, soit dans l'immensité herbeuse ; les indigènes nous vendent, avec empressement, des pains de cassave, des chèvres et du vin de canne à sucre (Massanga) ; et voilà notre garde-manger garni pour quelques jours.
Plus loin, nous voyons beaucoup de ces fabriques de sel que j'ai déjà décrites plus haut. Elles s'annoncent au loin par un monticule de terre, surgissant du lac de verdure, et provenant des résidus accumulés depuis longtemps. Ceux-ci constituent sans doute un excellent engrais, car tout autour la végétation est plus puissante que dans le reste de la plaine.
Nous rencontrons ensuite plusieurs petits canots qui se cachent dans les herbes à notre approche. Ils sont montés par un homme ou par une femme. Les anneaux de cuivre que ces indigènes portent au cou sont plus petits que dans le Bas-Mfini. Les naturels en superposent généralement plusieurs de différentes dimensions ; le plus large tombe sur les épaules. Les autres, de plus en plus étroits, remontent jusqu'au menton. Bientôt, une cinquantaine de pirogues s'approchent de nous et nous entrons en relation avec les indigènes. Ils ne manifestent aucune crainte, sont à peine étonnés à la vue du steamer. Mais leur défiance est extrême, et ils ne nous remettent leurs denrées qu'après en avoir reçu le prix.
Le lendemain, nous passons encore devant un village très
peuplé. Comme d'ordinaire, un grand nombre de canots se détachent de la rive et nous entourent bientôt. Malheureusement, ces indigènes n'ont pas de vivres. Nous poursuivons donc notre route. Le paysage ne varie guère ; le fleuve, large de trois cent cinquante à quatre cents mètres, coule toujours comme entre deux rubans d'herbes bordés de sombres forêts qui semblent se rejoindre dans le lointain.
Un peu plus loin, de nombreuses pirogues viennent accoster le vapeur. Nous sommes au petit village de Yamu, bâti sur un plateau très boisé, haut d'environ sept mètres, et dont la base, revêtue d'une épaisse végétation, plonge dans le fleuve. Vu de loin, Yamu ne manque pas de pittoresque ; de près, c'est un amas de masures d'une malpropreté sordide, reliées entre elles par des espèces de vérandas dont le toit tombe de vétusté. La population est d'environ deux cent cinquante individus et se compose en majeure partie de femmes. Elles se livrent presque exclusivement à l'industrie de la poterie. Partout, dans les huttes, sous les vérandas, sous les hangars, nous ne voyons que cruches, plats, marmites en terre cuite blanche, noire ou mouchetée. Il y en a plus de deux mille pièces.
Autour du village et dans les bois voisins, nous trouvons de nombreux spécimens de la liane vinifère.
Au delà de Yamu, le fleuve, après s'être élargi jusqu'à atteindre 600 mètres, arrose un grand et beau village dissimulé dans des touffes de bananiers, d'élaïs et d'autres grands arbres, qui décorent la rive droite accidentée et parfois rocheuse. Puis nous apercevons, au milieu de magnifiques bois d'élaïs, une série de charmantes bourgades, dont la nombreuse population grouille au bord de l'eau ou s'élance sur des pirogues pour aborder le Roi des Belges.
Arrivés au chenal qui conduit au lac Léopold II, nous stoppons pour faire du bois. Une falaise, couronnée de bois, coupée presque à pic, surplombe le fleuve à l'endroit où nous
abordons. Sur un beau plateau, élevé de dix à douze mètres et couvert d'une végétation extraordinairement puissante, pointent les huttes de quelques petits villages dont le plus important, d'aspect assez misérable, ne contient qu'une vingtaine d'habitations, rangées en une seule rue.
Les huttes sont élevées sur une couche d'argile, épaisse d'un pied ; à l'intérieur, le sol est recouvert d'une autre couche d'argile, bien battue. Les parois sont faites de branches de palmiers, disposées verticalement et reliées par des traverses de bambou.
Les habitants, d'abord craintifs, accourent bientôt en grand nombre, armés de flèches, d'arcs et de zagaies. Mais ce n'est pas pour en faire usage contre nous qu'ils se sont munis de ces engins de guerre. Ils nous les offrent en vente contre des perles et des étoffes. Le steamer semble d'abord les effrayer, et ils se tiennent à distance respectueuse. Mais les soupapes ayant laissé la vapeur s'échapper, ils s'enhardissent jusqu'à venir le toucher.
Pêcheurs habiles, comme d'ailleurs tous les riverains que nous avons vus, ils font également, outre le commerce des tissus d'herbes, la fabrication de la teinture rouge, qu'ils obtiennent de la manière suivante : un morceau de bois de teinture, enduit de sable et d'eau, est fixé à portée de la main sur deux pieux fourchus plantés dans la terre et reliés l'un à l'autre par deux longues planchettes. L'ouvrière (c'est toujours à la femme que sont dévolues ces occupations) prend un autre morceau de bois de teinture, dont un des côtés s'adapte parfaitement au premier et elle frotte contre celui-ci. Le frottement détache des parcelles rougeâtres, légèrement humides, qui sont recueillies dans un récipient. On fait avec cette matière des petits pains, en forme de cônes tronqués, qui se débitent sur les marchés.
La circumnavigation du lac Léopold II.
Le 14 avril 1888, après avoir longé la rive droite du Mfini et dépassé les deux bras qui, à travers un lit de verdure, apportent les eaux de la Lukenié, nous pénétrons dans le lac Léopold II, découvert par Stanley en 1882. Sa pointe méridionale a une largeur d'environ 3 kilomètres et une profondeur constante de deux à trois brasses.
Nous ne percevons aucun courant. L'eau est d'un noir d'encre. Dans un verre, elle a, comme dit Stanley, la teinte du cognac, et tout ce qu'elle baigne prend un ton de rouille, notamment la cloison qui sépare la roue de l'arrière du bateau et les bielles enduites de blanc de céruse.
A droite et à gauche, deux sombres lignes de forêts dont les massifs semblent, à certains endroits, avoir été arrondis par la main de l'homme. Devant nous, un horizon d'eau dans lequel se noient, au loin, les nuages gris du ciel. A la rive occidentale, que nous suivons, de belles larges baies, entre les promontoires boisés ; parfois, des bancs de sable scintillant au soleil.
A la vue d'une troupe d'indigènes, nous accostons une plage sablonneuse, bordée d'un admirable fond de grands arbres. Ces naturels sont plus de cent, et des femmes et des enfants viennent de minute en minute grossir leur nombre.
Ils ne sont pas armés et ont les mains vides ; ce n'est qu'après une demi-heure de pourparlers qu'ils nous apportent des vivres : quelques poulets étiques et des poissons du genre lepidosiren, car ils sont très pauvres. Leur village, formé de trenteneuf huttes que cachent des bouquets de grands arbres et des buissons touffus, ne possède pas le moindre champ de culture.
Il nous était très difficile, voire impossible, de nous faire
comprendre des naturels du Haut-Mfini. Mais ceux-ci entendent beaucoup de mots de la langue bangala ; aussi nos interprètes se tirent-ils aisément d'affaire.
Les natifs, nous disent -ils, font le trafic de l'ivoire avec les gens du Mfini.
Ils se livrent aussi à la chasse. Chacun d'eux porte, attaché à la ceinture, un sac fait d'une peau de loutre. Mais c'est surtout de la pêche qu'ils tirent leur subsistance. Le lac présente ici, dans toute sa largeur, une multitude de perches distantes l'une de l'autre de 10 à 15 mètres, et solidement fixées dans le lit. Chacune d'elles indique l'emplacement d'un engin de pêche quelconque.
Plus loin, le lac s'élargit et il nous devient impossible d'évaluer, même approximativement, son étendue. A première vue, on s'imaginerait qu'il est semé de grandes îles boisées, mais ce ne sont que des promontoires séparant de vastes baies, dont les nappes d'eau se confondent au loin avec le ciel. Dans l'une se jette un petit cours d'eau, large d'une quarantaine de mètres, venant du Nord-Ouest.
La rive est toujours fortement boisée, parfois accidentée, et formée de rochers veinés de minerais de fer ; et c'est dans un cite charmant, dans un véritable bois de palmiers élaïs, que nous stoppons. En nous apercevant, quelques indigènes, occupés à pêcher, prennent la fuite et courent se cacher dans les grandes herbes.
Désireux de savoir si l'intérieur du pays est d'une nature aussi luxuriante que la rive, le fusil de chasse sur l'épaule, je fais une excursion pédestre de quelques heures. A une centaine de mètres de la berge s'ouvre une clairière de plusieurs hectares, où des poussées de jeunes taillis ont remplacé les grandes essences. Des vestiges de culture de manioc et des pieux vermoulus plantés en terre révèlent que jadis il y eut là un village.
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Puis, je m'enfonce de nouveau dans la forêt, où dominent les arbres de haute taille. Le sol, formé de détritus et de feuilles mortes, en est d'une extraordinaire fertilité. La couche d'humus doit être bien profonde, car les termitières, hautes de trois mètres, sont toutes faites d'une terre noire et grasse.
Nous ne voyons les indigènes que le lendemain matin. Il en arrive une cinquantaine, qui nous vendent des échantillons de bois de teinture et de tabac. La vue du Roi des Belges semble les frapper d'une extraordinaire surprise. Ils n'osent s'en approcher, imitent avec les bras le mouvement de la roue et se tapotent avec les doigts la bouche ouverte, ce qui est leur façon de marquer le comble de l'étonnement. Nous les laissons à leur stupéfaction et le vapeur se remet en marche dans une direction Nord-Est.
Nous nous engageons bientôt dans un des nombreux canaux qui découpent la rive. Il est large d'environ cinquante mètres. Beaucoup de signes semblent indiquer une crue considérable du lac. De l'eau recouvre les berges. On n'aperçoit plus un pouce de terre. Les arbres des rives sont à demi submergés ; enfin, des villages inondés apparaissent, s'échelonnant à des distances de quatre à huit cents mètres. Ces canaux forment un véritable labyrinthe et, après des circuits sans nombre, qui nous font voir dix-huit villages abandonnés, nous nous trouvons dans un large bras.
Mais bientôt, consultant le compas, nous constatons qu'il a fait un tour complet et que nous sommes revenus sur nos pas. En effet, nous passons devant une petite île que nous reconnaissons pour en avoir côtoyé l'autre rive et nous arrivons dans une sorte de lagune large d'un mille et demi et de six milles de long. Elle communique sans doute, en temps ordinaire, avec le Mantumba, par le chenal que nous avons suivi. A présent, elle forme comme une immense nappe d'eau où les arbres remplacent les herbes aquatiques. Comme elle
n'a pas d'issue, nous nous voyons forcés de rebrousser chemin.
En beaucoup d'endroits, les canaux sont complètement obstrués par des engins de pêche. Parfois, nous apercevons des indigènes sur de légers esquifs, mais ils disparaissent à notre approche et, malgré nos efforts, il nous est impossible d'entrer en relation avec eux. Nous sortons enfin de ce dédale, et la nappe d'eau d'une vaste baie apparaît dans toute sa majestueuse étendue.
Nous nous dirigeons en toute hâte vers la rive orientale de cette baie, car un orage s'annonce. Il importe que nous abordions avant la tombée du jour. Des indigènes nous y attendent en poussant des hurlements sauvages. A peine avons-nous jeté l'ancre et mis pied à terre, que plus de cinq cents moricauds nous enveloppent. Mais ils ne sont pas belhqueux. Ils nous offrent des chèvres, des poules, des œufs, des bananes et se montrent avides de nos marchandises, principalement des perles et des cauris. Puis ils retournent à Ylambu, leur village, dont les nombreuses huttes s'ahgnent le long du lac, et se répandent dans l'intérieur des terres au milieu d'une végétation luxuriante. Le lendemain matin ils reviennent en une foule plus compacte encore que la première fois.
Les habitants d'Ylambu sont vêtus de pagnes en tissu d'herbes. Ceux des hommes sont assez longs. Les femmes et les enfants se ceignent les reins, en laissant la poitrine à découvert. Les coiffures, très variées, sont artistement arrangées. Quelques-unes affectent la forme de pâtés à plusieurs faces, d'autres ressemblent à un chapeau chinois. Les cheveux, ramenés vers la nuque ou vers le front, forment autour de la tête un bord légèrement redressé, ou bien sont disposés en diadème, et quelques tresses, partant du sommet de la tête, sont recourbées en avant. Quant au tatouage, il consiste en trois excroissances charnues, rondes et concentriques, placées entre la tempe et le coin de l'œil.
Comme je demande à voir le chef, on me répond avec hésitation que le village n'en a pas. Mais quelques instants après, on vient m'annoncer qu'il est là et qu'il désire m'entretenir. Aucun de mes interprètes ne connaît l'idiome indigène. Heureusement, un de mes Bangalas en comprend quelques mots et consent à servir de truchement.
Le chef d'Ylambu se nomme Totay. L'arrivée du bateau lui a causé une grande frayeur et il avait formellement défendu à ses sujets de parler de lui aux blancs. Il veut savoir ce que nous venons faire chez lui, exige que nous payions tribut pour le bois que nous avons coupé sur son territoire, et déclare que, si nous ne nous exécutons pas de bonne grâce, il nous fera la guerre. Et, sur cet ultimatum fièrement signifié, il se retire avec toute sa suite.
Peu après, je me rends à Ilambu avec deux interprètes, et demande à être conduit au boma du chef, car je soupçonne que l'indigène qui vient de se présenter pourrait bien n'être qu'un imposteur.
Les habitants consentent à me guider, et je m'engage dans une interminable rue. Les huttes, dont les toits élevés forment un angle très aigu, sont propres et bien construites. Elles n'ont pas de porte ; un côté de l'habitation, clôturé la nuit par une natte, reste entièrement ouvert pendant le jour. A l'intérieur, une couche d'argile battue. Le mobilier se compose de quelques lits en bambous.
Au bout du village commence une large route, bordée de bananiers, de safoutiers, de palmiers bambous et d'élaïs. Après l'avoir parcourue pendant vingt-cinq minutes, je pénètre enfin dans une enceinte entourant six grandes cases et me trouve en présence du chef, qui est réellement l'indigène avec qui je viens d'avoir une entrevue.
Tandis que les natifs font cercle, je prends place sur un escabeau et mes interprètes s'accroupissent à mes côtés. Le chef
Totay reste au fond du hangar, avec ses familiers. Il a le torse nu et porte lui long pagne d'herbes, noué autour des reins. Il est coiffé d'un filet de cordelettes tressées, retombant sur l'épaule droite. Des plumes de coq, de perdrix, de pintade, de perroquet et de corydéal, attachées à ce filet, empanachent le sommet de la tête. Sur le front est également attaché à ce filet une rondelle de cuivre jaune refoulé, représentant le soleil, qui est ici le symbole de la royauté. Le chef tient en main un long couteau, de forme sensiblement ovale, aux bords bien aiguisés, et s'appuie sur deux zagaies reliées par un fétiche.
Je le prie d'abord de bien vouloir me répéter les paroles qu'il a prononcées précédemment et que je crois avoir mal comprises, car, en voyant en ce moment son attitude pacifique, contrastant avec son langage belliqueux de tantôt, je commence à douter de l'exactitude des propos que m'a rapportés l'interprète bangala.
« L'homme blanc, répondit-il, est venu chez nous avec sa grande maison qui marche sur l'eau. Que vient-il faire? Se présente-t-il en ami, ou vient-il faire la guerre? Que l'homme blanc réponde. »
Je n'ai guère de peine à lui démontrer que nous sommes venus avec les meilleures intentions du monde. Les nombreux achats que nous avons faits le matin et ma visite sans armes ne le prouvent-ils pas? «Au reste, ajoutai-je, le blanc est l'ami des noirs. Il leur apporte des perles, des cowries et des étoffes, en échange d'ivoire, de gomme, de bois de teinture et de vivres. »
Et Totay de déclarer aussitôt que, de son côté, il veut être l'ami de gens qui possèdent tant de belles choses.
Le jour tombe. Je prends congé du chef, après avoir enregistré sa rassurante déclaration.
Le lendemain, à huit heures, Totay me fait une nouvelle visite. Je l'invite à monter à bord. Mais, moins courageux
que le roi Gobila et la reine Gankabi, il n'ose s'y risquer, la « Maison qui marche sur l'eau » ne lui dit rien qui vaille.
Je me rends donc auprès de lui et la conversation s'engage amicalement. Il me fait présent, tout d'abord, d'une chèvre, de huit poules, d'un régime de bananes, d'une provision de manioc et de deux calebasses de vin de palme.
Non moins généreux, je lui remets deux brasses de drap rouge, une brasse d'americani, deux pièces de mouchoirs et des perles. Puis je lui demande si, avant mon arrivée, il n'a jamais vu de blanc ni de bateau à vapeur. « Oui, répond-il, il y a longtemps, très longtemps, nous avons vu un petit vapeur, dont le sifflet nous a mis en fuite. Il ne s'est pas arrêté chez nous. » C'était Stanley, qui faisait avec V En- Avant la découverte du lac Inkandu, auquel il allait donner le nom de lac Léopold II.
Le chef me prie de revenir chez lui dans quelque temps, avec beaucoup de perles et d'étoffes. Il pourra alors m'offrir une grande quantité de défenses d'éléphants. Sans lui promettre catégoriquement que je repasserai par ici, je lui conseille de recueillir le plus d'ivoire possible. Il me quitte, visiblement enchanté des rapports qu'il a eus avec moi.
Quelques instants plus tard, le vapeur se remet en marche, salué par les acclamations sympathiques de la foule. C'est presque à regret que nous partons. Rarement nous avons vu des sites plus beaux que le grand plateau où s'alignent les huit cents à mille huttes d'Ilambu, et où vivent plus de trois mille indigènes.
Après avoir côtoyé la rive entièrement boisée de la baie et rencontré quelques îles, nous pénétrons dans un véritable dédale d'îles et d'îlots. Longtemps, nous cherchons un point abordable pour faire du bois ; toutes les terres sont inondées.
Enfin, nous apercevons quelques indigènes et nous stoppons à proximité du petit village d'Ikoko, comprenant une seule
rue, bordée d'une soixantaine de huttes. Bien situé au milieu des bois, abrité par des arbres superbes, il est cependant assez pauvre. Impossible d'y obtenir le moindre renseignement. Le chef s'enfuit avec toutes ses femmes, dès que je m'approche de son borna.
Nous nous remettons à longer la rive septentrionale, parsemée de petites anses dont l'entrée est souvent fermée par des îlots sablonneux ou herbeux. Elle forme deux baies immenses, mesurant plus de 10 milles de profondeur sur 6 à 7 milles de largeur.
Puis, nous dirigeant vers le Sud, et suivant le bord oriental du lac, nous atteignons un promontoire dont la pointe a plus de dix mètres sur au moins cinq cents mètres de rive. Passé cette pointe, nous arrivons à l'extrémité d'un nouveau golfe, si vaste et si profond que, comme dans ceux de la rive septentrionale, les eaux semblent se confondre avec le ciel. Il est semé de quelques îles basses et boisées, qui ont généralement un fond de roches veinées de minerai de fer.
Enfin, nous sortons du lac Léopold II et, le 20 avril, nous entrons dans la Lukenie, qu'on appelle aussi Ikatta.
La Lukenie.
Les rives de la Lukenie, sensiblement pareilles à celles du Mfini, sont marécageuses, tapissées d'herbes aquatiques et partout bordées de bois touffus. Parfois, cependant, la forêt recule, s'efface dans le lointain et laisse à découvert quelques kilomètres d'un pays plat, recouvert d'herbes jaunies et parsemé de bouquets d'arbres. Puis elle reparaît et rapproche du fleuve son verdoyant décor.
Au bout de quelques heures de navigation, nous voyons s'avancer vers nous des pirogues, venant d'un minuscule vil-
lage composé de onze huttes. Les naturels nous présentent des régimes de bananes, et deux petites escravelhas, dont ils demandent un prix exorbitant.
Après avoir parcouru un chenal aux eaux noires, conduisant à une lagune de plusieurs kilomètres carrés, nous passons en vue d'une île boisée où se montrent, au milieu des élaïs, des bananiers, des cannes à sucre, quelques habitations à moitié submergées, ce qui semble indiquer que la crue de la Lukenie, comme celle du lac Léopold II, a été extraordinaire.
Un peu plus loin pointe à notre droite un gros village, bâti sur le versant d'une colline et ombragé de grands arbres. La population, amassée sur la rive, nous offre des régimes de bananes, des poules et des chiens, mais nous ne nous arrêtons qu'à Bumbu, agglomération plus importante située également sur la rive gauche.
A peine avons-nous débarqué, qu'une cinquantaine d'indigènes, marchant à la file indienne, débouchent d'un sentier. Ils se tiennent à une certaine distance de nous et brandissent leurs armes. Quelques-uns de mes hommes, que j'ai envoyés à la recherche de légumes, reviennent bientôt hors d'haleine et me disent que des guerriers les ont empêchés de passer, en les menaçant de leurs flèches.
Je décide que nous vaquerons à nos travaux habituels comme si les indigènes n'existaient pas. Cette tactique est la bonne. Une demi-heure après, ceux-ci nous apportent des poules, du manioc et des bananes, et nous sommes les meilleurs amis du monde. Comme ils ont également quelques escravelhas, nous leur montrons nos marchandises, qui paraissent les émerveiller. Mais, au bout de deux heures, ils n'ont pas encore fait un choix parmi les articles que nous leur mettons sous les yeux. Ils finissent par exiger que nous leur donnions tout ce qu'ils ont vu ! Naturellement, cette prétention arrête net les pourparlers.
Les habitants de Bumbu appartiennent à la tribu des Babangu ; ils portent le nom de Babanguma, c'est-à-dire de Babangu riverains. Les femmes sont tatouées sur le ventre et sur les seins. Les hommes n'ont que trois petites excroissances horizontales, à la naissance du nez. Leurs cheveux sont divisés en fines tresses, partant du sommet de la tête et tombant sur le front, les oreilles et la nuque ; l'extrémité de ces tresses est recourbée vers le haut.
Au-delà de Bumbu, le paysage ne varie guère. Les rives de la Lukenie, encombrées en certains endroits de pièges à lamantins et à antilopes, sont toujours formées d'une étroite bande d'herbes bordée d'un bois sombre. Plus loin, celui-ci se rapproche de la rivière qui baigne les racines des grands arbres. Le cours d'eau atteint une largeur moyenne de cent cinquante mètres. Des îles le divisent souvent en deux ou trois bras.
La végétation devient de plus en plus luxuriante. Nous n'apercevons plus la moindre trace de populations. Nous pourrions nous croire les seuls maîtres de cette plantureuse nature. Quelques volées de perroquets gris, qui jettent, en passant d'une rive à l'autre, leurs ricanements stridents, et quelques milans qui placent gracieusement, sont les seuls êtres animés que nous voyions. A droite, à gauche, devant nous, partout s'étend un invraisemblable océan de verdure. Le coloris ravissant des fruits bleu ciel, violets ou incarnats, émaille les feuillages, eux-mêmes variés de tons, passant du vert tendre au vert foncé, du jaune au brun, du rose au rouge, en une gamme inimitable.
Mais cependant, malgré sa magnificence, le panorama, qui se déroule devant nous, nous semble à la longue monotone ; et nous commençons à nous lasser de ce pays vierge. Voici quatre jours que nous n'avons plus rencontré de villages, et notre réserve de riz est entamée.
Un instant, j'ai l'espoir de me procurer de la viande. Le vapeur s'est engagé dans une lagune entourée d'une forêt qui, sur plus de deux hectares, présente un aspect des plus désolé. Des arbres de toutes dimensions gisent sur le sol, brisés, quasi déchiquetés ; d'autres, presque déracinés, sèchent sur pied ; d'autres encore sont à demi calcinés et leurs branches tracent de longues lignes noires sur l'ensemble gris et triste. Nous sommes, sans doute, devant l'œuvre accomplie par un violent orage. Mais j'aperçois dans cette lagune quelques hippopotames. Malheureusement, ils se retirent à l'approche du vapeur, et cette dernière ressoarce nous fait défaut.
Nous continuons donc à remonter la rivière entre deux immenses murailles végétales. Pas un être vivant ne se montre. C'est à penser que ce merveilleux pays n'est pas habitable.
Nous voudrions voir cet étroit horizon s'ouvrir devant nous et la forêt faire place à des montagnes, à des plateaux, à des plaines, et surtout à des villages. Mais la végétation revêt un aspect de plus en plus sombre et grandiose. Plus de palmiers aux troacs élancés, plus de jeunes taillis aux couleurs tendres. Rien que de grands arbres, d'une belle venue, aux bras noueux, au feuillage touffu et foncé, reliés par un inextricable fouillis de lianes. Et de ces bois, où règne un éternel silence, émanent d'humides exhalaisons, imprégnées de l'odeur des feuilles mortes entassées là depuis des siècles.
Le 27 avril, nous apercevons enfin quelques pirogues abandornées près de la rive. Les indigènes ne s'en servent, sans doute, que pour traverser la rivière. Il doit donc exister ici un sentier et, au bout de ce sentier, une agglomération quelconque. Nous abordons. Mais, comme l'heure est avancée, nous remettons au lendemain la recherche du village. Les indigènes nous préviennent. Ils se présentent au moment même où nous nous disposons à nous rendre chez eux. Un peu crain-
tifs d'abord, ils se familiarisent bientôt et visitent tous le vapeur. Nous les engageons à aller chercher au plus vite les provisions qu'ils ont à vendre. Quelques heures après, c'est en véritables processions qu'ils apportent, qui des poules, qui du manioc, qui des bananes ou d'autres fruits.
Ces naturels, qui sont des Bulumbu, paraissent peu belliqueux. Ils arrivent sans armes, munis d'un jonc fraîchement coupé, en signe de paix.
Ils se distinguent par de nombreux tatouages, disposés en cercles concentriques sur le front, les joues, le menton, les épaules, le dos, la poitrine et le ventre, le plus grand de ces cercles couvrant entièrement la partie du corps qu'il est destiné à orner. La chevelure forme deux longues et grosses tresses, qui contournent les oreilles et le cou et sont nouées ensemble sur la poitrine.
Deux chefs nous rejoignent bientôt. L'un d'eux, un nommé Langolico, m'apprend que la rivière prend ici le nom de Masi et que, beaucoup plus loin, il y a une chute et beaucoup de grands villages. De nombreux troupeaux d'éléphants sillonnent, dit-il, les forêts des deux rives, et, dans toute la région, les indigènes se livrent au commerce de l'ivoire. Les petites dents, dont ils se servent en guise de pilons, ne coûtent pas cher, nous en obtenons pour quelques perles. Les grandes pointes servent à acheter des esclaves, des femmes et des fils de laiton. Langolico, en me quittant, me promet d'en apporter quelques-unes. Mais son village est assez loin d'ici et, comme il tarde trop, nous reprenons notre route.
De nouveau, l'horizon restreint ne nous montre que le ruban foncé de la Lukenie, le ciel gris de la forêt vierge, qui envoie parfois des branches au-dessus des eaux jusqu'à 50 mètres de la rive. A certains endroits, la rivière n'atteint plus que 80 mètres de largeur pour regagner, un peu plus loin, 100 et 150 mètres. Elle continue à former d'incessants
La Lukenie. — Huttes indigènes (i
circuits. En une heure, nous sautons du Sud-Ouest à l'Est et de l'Est au Nord-Ouest. Par-ci par-là apparaissent des pirogues amarrées ou bien des pièges à lamantins et à antilopes.
Le l^r mai seulement, quelques pirogues passent près de nous et, un peu plus loin, nous voyons se trémousser un grand nombre d'indigènes, ce qui nous décide à stopper. Nous campons à trois milles du village de Kaïla-Ingi-Inkino et à trois milles et demi de Lugu-Mu-Fundi. Les naturels appartiennent à la tribu des Banabubulio. Ils se livrent surtout au commerce du cuivre, et leurs femmes portent toutes des jambières faisant trois ou quatre fois le tour du jarret.
Depuis mon entrée dans le Kassaï, j'ai chargé quatre hommes de recueillir un exemplaire de toutes les fleurs, de tous les fruits et de toutes les plantes médicinales qu'ils rencontreraient. En examinant leur récolte d'aujourd'hui, je remarque un fruit rond, à noyau, ayant la couleur et le goût de l'olive et contenant une huile brunâtre très abondante. C'est l'olive du Congo ! Je m'empresse d'en faire conserver dans de l'alcool et de la saumure.
Quelques huttes de pêcheurs s'élèvent au bord des baies que fait la Lukenie en décrivant ses nombreux circuits. Puis nous apercevons une vingtaine de naturels, groupés sur la rive gauche, qui nous font signe d'aborder et nous offrent en vente des chiens. Dix minutes après, nous voyons, pagayant ou rassemblés sur la rive, un très grand nombre d'indigènes. Comme ils nous montrent des chèvres, des poules et des bananes, nous jetons l'ancre et nous nous procurons, à des prix insignifiants, une très grande quantité de vivres.
Le village, qui porte le nom de Yasi, se trouve dans l'intérieur des terres. Nous abordons, avec le petit boat, dans une crique parsemée d'arbres morts, au pied d'une montagne boisée, haute d'une centaine de mètres. Un sentier de chèvres
nous conduit à un superbe plateau qui, planté de bouquets d'arbres, s'étend aussi loin que peut porter la vue. Bientôt nous arrivons à une série de petites agglomérations. Les huttes, rectangulaires avec un toit dépassant d'un pied les parois, sont groupées de la façon la plus charmante autour de massifs de palmiers.
Les indigènes Yasi forment une population d'environ neuf cents âmes. Ils sont Basongas et paraissent d'humeur très douce. Ils ne tiennent pas à entrer en relation avec les blancs, ni à recevoir leur visite. Aussi tâchent-ils de nous arrêter en se mettant en travers du chemin. Mais loin d'employer la violence, ils se contentent de nous supplier de retourner sur nos pas. Je leur fais aisément comprendre que nous ne leur voulons aucun mal.
Les principales productions du sol sont, outre les différentes espèces de palmiers, le manioc, le maïs, la canne à sucre, l'ananas, le bananier, la liane à caoutchouc, le cotonnier et le bois de teinture. L'industrie est, comme partout, rudimentaire. Elle ne comprend guère que la fabrication de poteries, de tissus à ramages, de bonnets en cordelettes de coton, ainsi que le fer forgé : flèches et lances.
Le seul trafic que connaissent les naturels est celui de l'ivoire. De même que dans les autres villages de la région, ce sont les femmes qui détiennent les petites dents (escravilhas). Les grandes pointes sont la propriété des hommes. Le pays, me dit-on, est peuplé de nombreux troupeaux d'éléphants. Les Basongas les tuent au moyen de pièges ou à coups de flèches empoisonnées et échangent l'ivoire, avec une tribu habitant plus au Sud, contre des cauris, du cuivre et des esclaves.
Au delà de Yasi, la Lukenie continue de couler dans la forêt vierge. Le pays, par places, devient accidenté.
Dans une mer de feuillage, des montagnes boisées ondulent
comme des vagues immenses. Parfois le fleuve se rétrécit et passe de cent cinquante à cent, quatre-vingts et même cinquante mètres de largeur, en même temps que son courant est plus violent et son lit plus profond. Des îles boisées apparaissent de temps en temps, mais elles sont toutes inondées, par conséquent inhabitées. A plusieurs reprises, nous voyons sur la rive des indigènes qui nous présentent des vivres et semblent nous attendre. Notre arrivée a, sans doute, été signalée au son du tam-tam ou de la trompe.
Le 7 mai, comme nous nous arrêtons pour faire du bois, des indigènes Boyayas arrivent et nous apportent des défenses, dont la plus lourde pèse quarante kilogrammes. Mais Bokenis, le chef, en exige un prix si élevé que je n'en achète pas une seule. Il m'assure, lui aussi, qu'il y a beaucoup d'éléphants et beaucoup d'ivoire mort. Je lui annonce qu'en redescendant la Lukenie, je lui rendrai visite pour reprendre nos négociations au sujet des pointes d'ivoire.
Le fleuve se resserre et s'encaisse. Les rives, assez accidentées, sont parfois montagneuses, mais toujours recouvertes d'une admirable végétation. Nous atteignons un coude brusque où le courant, d'une extrême violence, se rue dans un lit de moins de quarante mètres. Quelques rochers, qui montrent leurs têtes noires, forment des cascades et de gros tourbillons.
Avant d'engager le vapeur dans cette passe périlleuse, je me décide à aller, avec le petit boat, faire une reconnaissance en avant. La Lukenie décrit, en amont, de courts méandres en forme de S. Les eaux roulent avec une furieuse impétuosité dans un lit étroit et semé de rochers. Le vapeur pourrait, en remontant, doubler ces coudes, mais le retour offrirait d'incontestables dangers. En effet, tant que le bateau présente son avant au courant, il obéit au gouvernail, tandis qu'à la descente, l'arrière serait entraîné et l'embarcation infailliblement lancée sur la rive ou sur les rochers qui émergent.
Ne voulant pas risquer de perdre le Roi des Belges, je me résous à ne pas pousser plus loin la reconnaissance de la Lukenie, que j'ai remontée sur un parcours de cinq cent cinquante-cinq kilomètres, c'est-à-dire beaucoup plus en amont de l'endroit où l'ont traversée Kund et Tapenbeck.
Le vapeur retourne à l'endroit où il s'est arrêté en dernier lieu, à peu de distance des villages du chef Bokenis.
Dans l'après-midi, accompagné de mes deux interprètes, je prends le sentier qui conduit aux villages. Il serpente dans une belle forêt de grands arbres dont le sol s'élève en pente douce jusqu'à cinq ou six mètres de hauteur, puis forme un vaste plateau. Une plaine d'herbes remplace ensuite la forêt et, dans les replis du terrain, quelques bosquets jettent la note sombre de leur feuillage. Nous atteignons ainsi cinq petites bourgades, dont les huttes sont ombragées par des palmiers bambous et des élaïs d'une superbe venue.
A notre approche, une rumeur sourde, puis de grands cris s'élèvent. Une bande d'hommes armés vient à notre rencontre, bandant les arcs, faisant tournoyer les lances. Je m'avance d'un air confiant vers un naturel qui semble vouloir me barrer la route. Lorsque je suis à deux mètres de lui, il baisse sa lance, s'écarte brusquement pour me laisser passer, puis se met à rire aux éclats. Et tous les autres de l'imiter. Ces naturels ont, sans doute, espéré nous effrayer. A présent, changeant d'attitude, ils nous font l'accueil le plus amical.
Nous visitons successivement ces cinq villages. Par malheur, le chef Bokenis se trouve fort loin d'ici et il nous est impossible d'acheter les pointes qu'il possède.
Continuant à descendre la Lukenie, nous rencontrons une trentaine de canots que nous avons déjà vus au même endroit, il y a quelques jours. Mais cette fois, ils ne s'esquivent plus à notre approche. Ils suivent au contraire le sillage du vapeur, nous priant de nous arrêter et nous montrent un endroit où
l'abordage serait facile. Mais les eaux de la rivière baissent d'une manière inquiétante, et nous avons hâte de regagner le Kassaï.
Ce jour-là, 9 mai, un accident vient retarder considérablement notre marche. Tandis que, assis dans ma cabine, je rédige mon journal de voyage, une violente secousse, suivie de plusieurs autres, arrête net le vapeur. Nous venons de buter contre un rocher qui se trouve à deux pleins pieds sous l'eau.
Aussitôt, je saute à l'avant. La chambre de la chaudière est déjà à moitié envahie par l'eau et les feux sont éteints. Apercevant une petite île boisée, je fais accoster. En quelques minutes, les charges sont jetées à terre, et mes hommes, munis de seaux, entreprennent de retirer l'eau. Mais celle-ci, à mesure qu'on l'enlève, revient en plus grande quantité. Il y a huit trous dans la coque, et tout le vapeur est déjà à fleur d'eau !
Tant bien que mal, avec tout ce qui nous tombe sous les mains, nous fermons les voies d'eau. Nous donnons jusqu'à nos vestons et nos chemises et les noirs se dépouillent de leurs pagnes. Mais la violence du courant écarte tout espoir de faire les réparations sur place, et nous voilà obligés de tirer à terre le bateau.
L'opération n'est pas des plus aisée. Il s'agit de creuser dans cette île très boisée une véritable cale, un canal long de trente mètres et où il n'y aura que six pieds d'eau. Mes vingt-quatre hommes se mettent incontinent à la besogne et travaillent toute la nuit. M. Demeuse et moi nous nous relayons pour les surveiller.
Toute la journée du lendemain, ils creusent le sol avec ardeur. Cependant, le terrassement devient de plus en plus difficile. A chaque instant se présentent, en mailles serrées, de puissantes racines d'arbres. Le 13 seulement, le Roi des Belges est tout entier dans le canal et les mécaniciens com-
mencent à le réparer. Leur travail exige cinq jours d'un labeur opiniâtre. Enfin, la journée du 18 mai est employée à renflouer, nettoyer et recharger le bateau.
Le 9, j'étais entré dans la cale et m'y étais mouillé jusqu'à la ceinture. Cela suffit pour me faire connaître une maladie qui, pendant les douze années que j'avais séjourné au Congo, m'avait toujours épargné : la dysenterie.
Ce n'est que le 13, lorsque le vapeur est en cale, que je peux me retirer dans ma cabine et en condamner la porte. J'y reste claquemuré pendant deux jours, sans rien manger, sans boire autre chose que du thé et sans absorber le moindre médicament.
Cependant, comme mon état ne s'améliore pas, je finis, le troisième jour, par appeler M. Demeuse et lui fait rouler douze pilules composées de menthe, de laudanum, de bismuth et d'autres ingrédients, selon une recette que je dois à l'obligeance du D'" Rommelaere, de Bruxelles. Il ne fallait en prendre qu'une tous les quarts d'heure. Dans mon impatience de guérir, je les avale toutes en une fois. Je dormis quarantehuit heures sans me réveiller. Le remède est souverain. La maladie est jugulée du coup et, le surlendemain, maigri de moitié et la figure en lame de couteau, je reparais sur le pont, au grand étonnement de mes compagnons.
Le D^ Rommelaere, que je revis au retour et auquel je contai la chose, me dit que j'aurais très bien pu y rester.
Nous nous remettons en route le 19 mai, au matin. Aussitôt, près de l'endroit que nous venons de quitter, des indigènes se montrent à la rive avec de belles pointes d'ivoire, mais ils en exigent des sonnettes, article que nous ne possédons pas. Le lendemain, nous arrivons à notre camp, non loin de Kaila- Ingi-Inkino, village que je tiens à visiter.
Je descends donc à terre et, après avoir traversé, sur un parcours de deux milles, une forêt au sol détrempé et boueux.
j'atteins un magnifique plateau, élevé de vingt-deux mètres, tapissé d'herbes et parsemé de bouquets d'arbres et de petits villages. Les naturels, des Banebubuli, avides d'acquérir des perles et des étoffes, m'offrent en vente tout ce qui leur tombe sous la main. Ils me donneraient jusqu'à leurs huttes pour quelques perles ! Après avoir fait la connaissance de leur chef, un gaillard d'une quarantaine d'années, assez corpulent et d'une physionomie agréable, je regagne le Roi des Belges.
La descente continue à s'effectuer sans incident notable. Nous franchissons aisément la passe où, en montant, nous avons aperçu quelques roches. Elles sont, à présent, presque entièrement découvertes. Tantôt près de la rive, tantôt au milieu de la rivière, des bancs de sable brillent au soleil et de grands échassiers, héron gohath, ibis roses et jabirus aux couleurs belges, s'y promènent majestueusement sans s'effrayer du passage du bateau. Les eaux ont donc rapidement baissé. Il était temps que nous revenions sur nos pas. Si nous nous étions aventurés plus loin, nous aurions probablement été forcés d'attendre, pour redescendre, la prochaine crue de la Lukenie.
Après avoir atteint le confluent de cette rivière, nous remontons le bras qui conduit au lac Léopold II, afm d'observer s'il existe un courant quelconque venant de ce lac. Le courant existe, mais il est insignifiant
Nous descendons enfin le Mfini, dont l'aspect est le même que celui du bas Lukenie, au point qu'on pourrait identifier ces deux cours d'eau, et le 26 mai, nous rejoignons le Kassaï. Notre exploration de la Lukenie a donc duré un peu plus d'un mois.
Le Kassaï.
Nous voici de nouveau dans les eaux du Kasaï. Nous le remontons par le premier bras qui s'offre à nous, près de la rive droite, à une heure environ en amont de Mutshie.
Aussi loin que porte la vue, ce ne sont qu'îles, îlots et bancs de sable. Le canal que nous suivons s'élargit et se transforme en un dédale de petits chenaux, où nous échouons plusieurs fois.
Bientôt nous pénétrons dans le Wissman-Pool, large d'une dizaine de kilomètres, où émergent une infinité d'îles et d'îlots. Puis nous retrouvons une plaine le long de la rive gauche, qui, basse et herbeuse, laisse voir, dans le fond, des forêts et quelques sommets montagneux.
Kaji, la première localité que nous apercevons, est située sur la rive droite. Elle se compose de vingt-sept huttes coniques, recouvertes de paille et percées d'une ouverture basse et étroite, servant d'entrée. Les habitants, au nombre d'une soixantaine, pèchent et fabriquent de la Masanga. Plus loin, sur la rive droite, apparaît la petite agglomération de Bangumu qui comprend un hameau de dix-sept cases et deux autres de l'autre côté de l'eau.
Un vapeur a passé récemment par ici, car les vivres sont rares et les indigènes, que notre présence ne semble guère intéresser, restent chez eux.
Nous stoppons à Bangulu pour permettre aux mécaniciens de faire quelques réparations à la machine. A peine se sont-ils mis au travail, que Demeuse vient me dire qu'on leur a volé un burin. Je fais chercher le chef et appréhender le coupable présumé. Mais celui-ci pousse des appels déchirants et crie à tue-tête qu'il est innocent. Effectivement, nous ne trouvons pas sur lui l'objet dérobé.
Je consens à le relâcher et envoie Demeuse rappeler les Haoïissas, occupés à faire du bois dans la forêt voisine. Ils reviennent aussitôt, mais l'un d'eux est blessé. En passant près du village, il a reçu un coup de zagaie, sans la moindre provocation de sa part. En outre, on a tiré, à bout portant, un coup de feu sur Demeuse. Heureusement, la charge ne l'a pas atteint et n'a fait qu'égratigner un de ses compagnons.
Décidément, les noirs de Bangalu ne sont pas hospitaliers ! Me mettant sur la défensive, je fais armer tout mon personnel. Je lui donne l'ordre de ne tirer qu'en cas d'attaque des indigènes, car, si en ma qualité de simple particulier, je n'ai pas le droit de me faire justice à moi-même, j'ai cependant, comme tout le monde, celui de me défendre contre une agression. C'est un cas de nécessité.
Quelques heures plus tard, comme le chef n'est point encore venu et que nous avons besoin de bois pour nous remettre en route, j'envoie le capitaine Martini et Demeuse à la forêt, escortés d'hommes bien armés. Tandis qu'ils cheminent dans le sentier, une pluie de balles et de zagaies s'abat sur eux.
Cette fois, une véritable bataille s'engage avec les naturels. Elle se termine par leur défaite et la destruction de leurs villages. Cet incident est assurément fâcheux et cadre mal avec le but purement scientifique et économique de notre voyage.
Mais en pareilles conjonctures on ne peut agir différemment. L'arrogance et la méchanceté des indigènes n'ont plus de bornes, et les noirs de l'expédition perdraient toute confiance en un chef qu'ils jugeraient dépourvu d'énergie.
Le jour suivant, nous voyons le Kassaï étendre sa nappe d'eau sur environ douze cents mètres de largeur et nous atteignons bientôt un endroit où, au dire du capitaine, la navigation serait assez difficile. La rivière, que trois îles divisent en quatre bras, est parsemée de rochers. Cependant, nous fran-
chissons aisément ce passage, en continuant à côtoyer la rive gauche, beaucoup plus praticable que la droite.
Le fleuve n'est plus obstrué par des îles ou des bancs de sable, et de nombreux hameaux, établis sur ses bords, semblent indiquer que la population du pays est assez dense. L'aspect des rives ne varie guère. Elevées de deux ou trois mètres audessus des eaux, elles sont bordées d'une étroite bande de buissons et d'arbres, derrière laquelle jaunissent les hautes herbes des vastes plaines.
Dans le fond, des collines ferment l'horizon. Derrière des bouquets de borassus et d'élaïs aux troncs élancés, au milieu des bananeraies et des champs de manioc, s'élèvent de nombreux villages. Ils se succèdent presque sans interruption et, toujours, leurs habitants accourent en grand nombre à la rive, nous demandant d'aborder.
Puis le tableau change de caractère. La ligne de forêts qui forme le fond du paysage se rapproche de la rivière. Les rives sont accidentées ; des collines couvertes d'une herbe roussie par le soleil et parsemées d'arbustes rabougris, viennent y mourir en pente douce, séparées des eaux par des haies d'arbres et de buissons. Le Kassaï, encombré d'îles et de bancs de sable, s'élargit jusqu'à atteindre trois à quatre kilomètres, et c'est dans un labyrinthe d'étroits canaux que nous cherchons notre chemin.
Les villages, ou plutôt les hameaux, deviennent plus nombreux. Nous en apercevons plus de douze chaque jour, mais la plupart ne se composent que de quelques huttes et sont même loin d'égaler en importance ceux que nous avons été obligés de brûler. Pendant une dizaine de jours, nous voyons ainsi, presque à chaque heure, poindre à l'horizon quelque petite bourgade.
Peu d'incidents notables viennent marquer notre voyage.
Le 5 juin cependant, à quelques kilomètres au delà du
mont Pogge, le vapeur se trouva arrêté par un vaste banc de sable. Deux heures durant, nous cherchons vainement une passe. Finalement, n'en trouvant aucune, nous essayons de traverser le banc ; mais les eaux n'ont qu'un pied et demi de profondeur et nous échouons.
Je donne aussitôt l'ordre aux noirs de sauter à l'eau pour pousser le steamer. En même temps, la machine fonctionne et les palettes de la roue soulèvent des paquets de sable. Nous miettons cinq longues heures à franchir une centaine de mètres, et cela nous coûte la vie d'un de nos serviteurs.
Un nommé Zaji, ancien compagnon de l'explorateur Wissman, engagé à Léopoldville en qualité d'interprète pour la reconnaissance du Haut-Kassaï et du Sankuru, a disparu sans que personne s'en soit aperçu, pris sans doute d'une congestion ou enlevé par un crocodile.
Deux jours après, nous voyons surgir des hautes herbes les corps énormes de sept superbes éléphants, agitant avec inquiétude leurs vastes oreilles. J'en abats deux, ce qui fournit de la viande à nos hommes.
Le lendemain se produit un événement d'un autre genre. Mon équipe se composait de vingt-quatre hommes : douze Haoussas et douze Bangalas. Les Haoussas n'ayant pas travaillé la nuit, malgré mes ordres réitérés, j'inflige une punition à leur sergent. Celui-ci se rebelle et tente d'ameuter contre moi ses compagnons. Aussitôt, je le fais garotter et enchaîner par les Bangalas. A la fin du voyage, je le remettrai au commissaire de district de Léopoldville, afin qu'il reçoive le châtiment qu'il mérite.
Apercevant enfin un village plus populeux, nous nous arrêtons avec l'espoir de nous procurer des vivres autres que la viande. Situé sur la rive gauche, il se compose de vingt -trois huttes disséminées à la lisière d'un bois. Elles sont aménagées comme celles de cette partie du Kassaï. L'ouverture, qui sert
d'entrée, à peine assez large pour le passage d'un homme, est à un mètre du sol. C'est, paraît-il, la crainte des fauves qui motive cette disposition bizarre.
Le chef vient de mourir. Son corps, entouré de belles étoffes indigènes à dessins, est gardé par ses femmes. A côté du cadavre, une esclave, attachée au moyen d'un carcan de bois, est accroupie. Elle sera sacrifiée aux mânes du chef. C'est en vain que j'essaie de sauver cette malheureuse. Il faudrait recourir à la violence, ce qui me répugne.
Je fus cependant tenter de le faire, mais heureusement la réflexion me fit abandonner ce projet, car pour sauver cette femme, j'aurais dû déchaîner un conflit et tuer certainement plusieurs indigènes. Massacrer plusieurs personnes pour en sauver une, qui m'était aussi inconnue que les autres, ne me parut pas pratique. La pensée me vint que cet acte de violence ne modifierait en rien les coutumes ancestrales de ces sauvages et qu'il fallait user, vis-à-vis d'eux, d'autres moyens ; et ceux-là n'étaient pas à ma portée.
Dans quelques jours aura lieu la mise en bière. Le cercueil consiste en un tronc d'arbre évidé ; on y insinue le corps, puis on en ferme l'ouverture avec des morceaux d'écorce, et les sacrifices humains commencent. Ces cérémonies terminées, on place, dans la hutte, le cercueil sur des pieux fourchus, au-dessus les divers objets qui ont appartenu au défunt : sa lance, son arc et ses flèches, l'olifant ou trompe, sa coupe de corne. Et la hutte reste fermée pour toujours.
Une véritable orgie commence. Pendant vingt-quatre heures on se livre, sans discontinuer, à des danses échevelées ; et le malafu et le pumbe coulent à flots.
Généralement, à la mort d'un chef, l'emplacement du village est abandonné. On ne laisse debout que la case du défunt et une autre où ses femmes se tiennent pendant quelque temps. Celles-ci vont tous les jours, au coucher du
soleil, placer près de la hutte mortuaire une calebasse pleine de malafu et différents aliments. Le lendemain la calebasse est vide et les vivres ont disparu. C'est, dans l'esprit superstitieux de ces gens, le mort qui les a mangés et qui a bu le malafu. Un beau matin, les femmes s'aperçoivent que les provisions apportées la veille sont restées intactes. Leur rôle est terminé, puisque le mort a trouvé de meilleures victuailles là-bas, dans le mystérieux pays où il est allé.
Inutile de dire que ce sont les féticheurs qui enlèvent ces aliments et qu'ils les laissent lorsqu'ils jugent le moment venu de mettre fin à la comédie.
Au delà de Yonam, nous apercevons un autre village de dix-sept huttes et, un peu plus loin, quelques habitations nouvellement construites. De temps à autre, des indigènes rassemblés sur la rive nous invitent à aborder. Parfois même des canots nous accostent et nous apportent des vivres que nous achetons pour quelques cauris.
Nous pénétrons dans un bras du fleuve, large de 50 à 80 mètres, entre la rive gauche et une grande île boisée. Après avoir franchi un jjassage étroit et difficile, nous voyons le courant, encombré de troncs d'arbres morts, se rétrécir au point de ne laisser qu'un espace libre de 10 mètres. A chaque instant apparaissent de nouveaux villages, plus fréquents dans les îles que sur les rives, et si nombreux que nous ne les comptons même plus.
Le Kassaï, parsemé d'innombrables îles, s'étale sur une très grande largeur. A un endroit où la vue peut se fixer, il atteint 2,200 mètres. Les rives sont à présent montagneuses, souvent coupées à pic et revêtues d'une étonnante végétation. C'est, dans toute sa beauté, la féconde et débordante nature tropicale, le paradis terrestre que le soleil ardent fait jaillir des inépuisables trésors d'humus que contient le sol.
Arrivés au confluent du Loange, qui roule des eaux rou-
geâtres, nous essayons de remonter ce cours d'eau. Son courant est violent et son entrée obstruée par un banc de sable qui laisse, sur la rive droite, une passe d'une cinquantaine de mètres. Mais la faible profondeur de cette rivière — à peine un pied à cette époque de l'année — nous force à rebrousser chemin.
Nous reprenons bientôt la montée du Kassaï. Après avoir vu défiler une nouvelle série de villages, nous nous arrêtons à Konjo-Ganga, qui comprend une centaine de huttes et environ trois cents habitants. Ceux-ci font le commerce de l'ivoire, qu'ils achètent aux Bakutu de l'intérieur.
Le paysage ne change guère. Partout et toujours des villages éparpillent leurs huttes au milieu de l'admirable végétation forestière, où les palmiers élaïs se pressent par milliers. La rivière, coulant dans une vallée montagneuse, devient tortueuse, décrit d'incessants circuits, et sa largeur, se modifiant fréquemment, varie entre 600 et 1,200 mètres.
Quelques jours d'une navigation plus difficile nous conduisent au confluent du Sankuru, dont l'entrée est défendue par des îles nombreuses ; et, plusieurs jours après, au confluent de la Lulua. Nous remontons cette dernière rivière et, le 18 juin, nous sommes à Luebo, où nous trouvons Légat et Brison, de Macar et Le Marinel ; ces deux derniers nous attendent depuis une couple de mois.
Luebo est situé en pleine forêt, à la jonction des rivières Lulua et Luebo ; par conséquent, à peu de distance des rapides de la première de ces rivières. En remontant la seconde pendant trois quarts d'heure, on atteint un endroit où elle se divise en deux bras et forme de son côi:é deux rapides. La station se compose de cinq bâtiments en torchis, couverts de paille, de deux jardins potagers et de quelques arpents de manioc. Elle a été donnée à bail par l'État, à la Sanford Exploring Expédition. On y achète principalement l'ivoire et du
caoutchouc, qui proviennent respectivement du pays des Bakubas de la rive droite de la Lulua, et de celui des Bachilangas de la rive gauche. Mais ces produits, qui se payent en cauris, en cuivre rouge et en mouchoirs, atteignent un prix excessivement élevé.
Accompagnés de Le Marinel, nous nous rendons au village le plus proche. Le sentier, qui serpente à travers la forêt, nous conduit à une petite agglomération de huttes, qu'habitent des pottiers Bachilanga, puis une vaste clairière où s'alignent, en deux longues et larges rues, les deux cents cases de Bena- Kassongo.
Ce village, qui est situé sur la rive droite de la Lulua, à une heure de marche de Luebo, appartient aux Bokete. Il possède un vaste hangar, de trente mètres sur huit, qui sert à la fois de heu de réunion et d'abri aux caravanes en marche. Les Bokete sont les intermédiaires entre les blancs et les détenteurs d'ivoire Bakubas. Ils récoltent aussi du caoutchouc, qu'ils vendent à la factorerie.
Ne pouvant aller plus en avant dans la Lulua, je me décide à redescendre cette rivière, puis le Kassaï, pour me diriger vers le confluent du Sankuru. Le Marinel et De Macar me demandent passage à mon bord. Il a été convenu entre Thys, administrateur-délégué de la Compagnie du Congo, Liebrechts et moi, que je ramènerais ces Messieurs au Stanley-Pool. Mais ma reconnaissance n'étant pas terminée, je les avise qu'avant de reprendre le chemin de Léopoldville, j'ai encore à visiter le Sankuru, le Lubefu et tous les affluents de la rive gauche du Kasaï. Je les informe de ce que ce voyage me prendra au moins trois mois et que, s'ils veulent m'attendre à Luebo, je leur promets de revenir les chercher. Mais ils insistent si chaleureusement que je les prends à mon bord, charmé d'ailleurs d'avoir d'aussi agréables compagnons de voyage.
Avant d'atteindre le Sankuru, nous ne faisons qu'une seule
halte, à Mamburu. Ce village comprend cinquante-six huttes en bambou et qui sont contiguës, formant un quadrilatère au centre duquel est ménagé un espace libre, sorte de cour intérieure. Tout autour des habitations s'élève une haute et solide palissade de bambous. Les natifs ont, comme tatouage, des losanges sur la face et des lignes horizontales, longues de 10 centimètres, sur le bas ventre. Sur le sommet de la tête se dresse une touffe de cheveux, coiffure habituelle de la plupart des indigènes du Kassaï.
La montée du Sankuru.
Le Sankuru fut découvert en 1885 par le D^" Ludwig Wolff, membre de la seconde expédition Wissman, qui le remonta avec le petit vapeur En Avant.
C'est le 24 juin 1888 que nous en commençons la reconnaissance.
Un peu avant de se jeter dans le Kassaï, il forme un vaste pool, large de 3 à 4 kilomètres, parsemé de petites îles basses et herbeuses, où s'étale une île plus grande entièrement boisée. Sa rive droite a le même aspect que celle du Kassaï. C'est la même chaîne de hauteurs qui borde, sans interruption, les deux rivières. Boisée et accidentée, cette rive est parfois coupée de gorges profondes, par où se précipitent des torrents à la saison des pluies. Puis les collines se retirent vers l'intérieur et une rangée d'arbres cache de vastes plaines, où de petits villages sont enfouis.
Quant à la rive gauche, dont nous sommes d'abord séparés par les îles, elle présente des massifs boisés qui, par place, descendent à pic, dans le fleuve, d'une hauteur d'environ trente mètres.
Nous abordons à la rive gauche. Une montée d'une tren-
CQ
re
taine de mètres nous conduit à un beau plateau, où sont des champs de manioc et de maïs. Au milieu d'un jeune taillis, que sillonnent de nombreux sentiers, ont été édifiées les huttes misérables de Kuzu, qui forment deux petits villages. Les naturels, des Bakubas, sont plutôt pêcheurs que commerçants. Ils nous accueillent avec défiance. On dirait qu'ils ont eu jadis maille à partir avec les Européens. C'est à peine s'ils consentent à nous vendre un peu de malafu.
Nous passons en vue de bancs de sable, où des pêcheurs jettent leurs filets, et d'îles basses et herbeuses, buissonneuses et boisées, où travaillent des fabricants de sel. Parfois, des indigènes montés sur de petits canots nous accostent et nous offrent en vente des poissons, des poules et des pagnes en tissus d'herbes. Nous ne stoppons qu'à Bena Bari, village Bakuba d'une trentaine de huttes, entourées de palmiers élaïs. Les vivres y sont rares et chers. On nous demande, pour une seule chèvre, de 3,000 à 4,000 cauris !
Un peu plus loin, près d'un grand banc de sable, où s'élèvent quelques cases de pêcheurs, nous apercevons un chemin bien tracé, serpentant dans les bois et qui doit certainement aboutir à une agglomération de huttes. A peine sommes-nous à terre qu'une foule d'indigènes nous entoure.
D'autres, venant des îles, augmentent constamment le nombre des curieux. Ils nous offrent des vivres et des tissus peluches à dessins multicolores. Accompagné de l'interprète, je me rends au village de Bena-Muemba, dont les habitations, construites soigneusement, sont remarquables par leurs grandes dimensions. Elles sont rectangulaires et leur toit, à angle aigu, est recouvert de feuilles de palmiers. Les parois sont faites de bambous fins, rattachés l'un à l'autre au moyen de lianes formant des dessins variés.
Beaucoup de bancs de sable, habités presque tous par des pêcheurs, encombrent la rivière. La population est dense et
nous sommes constamment escortés par des pirogues, dont les occupants nous offrent du manioc. Dans un bois voisin du village Mta, nous voyons, en assez grande abondance, la liane à caoutchouc. Parmi les fruits que nous rapportent nos hommes, il en est un qui, par sa forme et son goût, ressemble au poivre ; c'est le Cubèbe africain. Il forme des grappes d'un beau rouge et est récolté par les indigènes, qui en font usage dans leur cuisine.
Sans cesse se succèdent des bancs de sable, des îles et des villages, ceux-ci situés tous sur la rive gauche. On peut prédire au bassin du Sankuru un bel avenir économique. Son sol est riche et fécond, et sa population extraordinairement dense et des plus industrieuse.
Nous abordons dans un endroit où quelques pirogues sont amarrées. Un grand nombre de Bakubas de présentent aussitôt avec du malafu. Ils habitent le village de Maba et ont pour chef Barito, qui se dispose, paraît-il, à nous rendre visite. En effet, il arrive bientôt, accompagné de ses femmes et tenant en main un chasse-mouches fait d'une queue de buffle. Il a, autour des reins, un grand morceau d'étoffe indigène, formant crinoline et descendant jusqu'aux genoux. Un ruban de cordelettes tressées, orné de cauris, auquel pendent deux gros grelots, lui sert de ceinture. Le sommet de la tête est recouvert du petit bonnet de Bakuba, fixé au moyen de deux longues épingles de cuivre, donl: les têtes sont agrémentées de petits grelots.
Notre conversation roule, comme toutes celles que j'ai eues avec des chefs nègres, sur le commerce du pays, l'achat et la vente de l'ivoire et les marchandises d'échange.
Un peu plus loin, la forêt fait place à une longue colline, parsemée de bouquets d'arbres, descendant en pente douce vers la rivière. Celle-ci s'élargit et atteint huit cents mètres, pour se rétrécir de nouveau jusqu'à n'en mesurer que quatre
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bfl
cents. Les rives, basses et boisées, sont couvertes de palmiers bambous et de palmiers lianes.
Nous n'apercevons plus de villages ; à peine quelques huttes de pêcheurs. Il est probable que le pays, à droite et à gauche du fleuve, est inondé à la saison des pluies. Sur un espace large de deux cents mètres, nous apercevons une infinité de petits arbres aux troncs minces et que leur écorce blanchâtre fait ressembler à des bouleaux.
Puis des indigènes, rassemblés sur des bancs de sable, nous invitent, par signes, à stopper. Nous nous arrêtons et ils s'approchent aussitôt. Ce sont des Bassongos-Méno et des Bakubas mélangés, car les individus des deux rives se distinguent aisément. Les premiers, plus chétifs et d'aspect plus sauvage, ont, comme la plupart des cannibales, les incisives supérieures limées en pointe, tandis que les seconds se les arrachent. Les Bassongos-Méno ont des arcs, des flèches, des lances et des couteaux absolument semblables à ceux des naturels de la haute Lukenie. Ils se rasent la partie supérieure de la tête, depuis le sommet jusqu'au front, en forme de fer à cheval. Les femmes, et surtout les jeunes filles de dix à quinze ans, ont pour coiffure an véritable échafaudage de cheveux, enduit d'huile de palme et de teinture rouge (takula), haub de huit à dix centimètres et semblable à une toque carrée. Le ton rougeâtre de ce monument donne un singulier caractère à ces figures de bronze, souvent espiègles et même jolies.
Nous poursuivons notre navigation et n'apercevons plus aucun village, mais des naturels rassemblés sur presque tous les bancs de sable nous regardent passer. Parfois, des tas d'herbes séchées brûlent lentement, déroulant des volutes de fumée. Leurs cendres serviront à fabriquer du sel.
Le 3 juillet, au matin, comme un brouillard intense nous empêche de partir, des Bassongos-Méno et des Bakubas, d'abord craintifs, s'enhardissent et finissent par entourer le
Roi des Belges. Ils sont plus impertinents, plus insatiables et plus voleurs encore que les indigènes d'aval. Ils s'accrochent au garde-corps du vapeur en poussant des hurlements et ne livrent leur poisson et leur malafu qu'après en avoir reçu le payement. Nous nous débarrassons d'eux d'un seul coup, grâce au purgeur dont le sifflement strident cause une telle panique, qu'ils se jettent tous à l'eau, en abandonnant leurs pirogues.
Nalle part la population n'est plus dense que dans cette partie du Sankuru. Des groupes de noirs se pressent constamment sur ses bords. En une couple d'heures, nous en apercevons certainement plus de trois mille. Je compte les canots qui escortent le vapeur. Il y en a cinquante-sept ! De temps en temps, une hutte isolée apparaît à la lisière de la forêt, puis nous voyons de nombreux canaux, larges d'un à deux mètres, creusés de main d'homme et destinés à irriguer les terrains bas le long du fleuve, pour former des marécages où la pêche est aisée.
Nous nous arrêtons à la rive gauche. Des barques amarrées et im sentier fréquenté indiquent la proximité d'un village. Il s'apiDelleBaba-Kashemba et est situé à une heure de marche dans l'intérieur.
Le Sankuru, toujours semé d'îles et de bancs de sable, roule au milieu de magnifiques végétations. A côté de grands arbres de toute espèce, beaucoup de palmiers bambous, de palmiers élaïs et de palmiers lianes y croissent. La rivière est superbe et assurément plus belle que le Kassaï, dans lequel elle déverse ses eaux. Nous sommes à cinq cents kilomètres de son confluent et elle atteint encore, par places, jusqu'à mille mètres de largeur. Elle reçoit à cette distance, à sa rive droite, un affluent large d'une cinquantaine de mètres, au courant assez rapide. Non loin de là s'élèvent les huttes d'un village qui paraît populeux et où nous nous décidons à passer la journée.
Le vapeur amarré, Je descends seul à terre, car tous les indigènes sont armés. L'arrivée brusque de mes hommes pourrait les effrayer et amener un conflit. Deux chefs, Kole et Mapembe, se présentent aussitôt. Je leur expose que nous venons en amis, qu'ils ne doivent concevoir aucune crainte de notre présence, et je les prie de laisser mes hommes circuler paisiblement pour faire du bois.
Kole harangue ses sujets qui lui répondent par des cris de joie. Cependant ils ne déposent pas encore leurs arcs et leurs flèches. D'autre part, en traversant le village, je constate que les femmes prennent la fuite, emportant tout ce que contiennent les huttes. J'en fais l'observation à Kole, que j'assure une seconde fois de mes bonnes intentions. Il rappelle immédiatement les femmes et les admoneste vertement.
J'engage la conversation avec Kole. Les questions et les réponses se succèdent rapidement. Les naturels sont Bakubas et leur village, qui se compose de quatre-vingt-sept huttes assez misérables, disposées sans la moindre symétrie, se nomme Bankole, c'est-à-dire « Terre de Koli ». Ils vendaient jadis leur ivoire aux gens de Mbié, mais ceux-ci, à la suite d'une épidémie de variole, ont cessé de visiter le pays. Pour chasser l'éléphant, ils creusent des excavations profondes, en forme d'entonnoir, au fond desquelles se dressent des pieux effilés. Tandis que l'animal, pris au piège, se débat, ils le criblent de coups de zagaies et de lances. Ces trous sont habilement dissimulés sous des branches recouvertes de feuilles, et l'œil le plus exercé ne pourrait les découvrir.
Nous passons la nuit à Bankole et, le 7 juillet, après avoir échangé des cadeaux avec les deux chefs, nous partons, salués d'un concert de cris et de battements de mains.
Le Sankuru atteint encore une largeur de cinq cents à mille mètres, puis il se resserre et ne mesure plus, à certains endroits que quinze cents mètres. Des villages, à demi cachés
dans les bois, se succèdent. Un chef, suzerain de sept petites bourgades, nous rejoint pour nous offrir un cadeau et nous prier d'aller le voir à notre retour.
De grands champs de manioc s'étendent sur les collines, pour aboutir à un vaste plateau où s'élèvent, au milieu de belles bananeraies, les huttes d'une localité importante. Nous stoppons devant un sentier bien frayé. Des indigènes accourent aussitôt. Ils nous offrent du malafu et nous invitent à aller voir leur chef. Un peu plus loin grouille une foule compacte, qui nous accueille par des exclamations d'étonnement. Ne pouvant résister au désir de passer quelques heures au milieu de cette population, nous descendons à terre.
Le chef nous conduit lui-même à son village, qui n'est, à vrai dire, qu'une agglomération de hameaux, reliés les uns aux autres par un lacis de sentiers, qui se croisent dans tous les sens. Les huttes, abritées par des milliers de bananiers et d'élaïs, forment parfois des rues longues et larges. Cette localité, la plus grande que j'ai vue dans le bassin du Kassaï, compte près de mille habitants.
Elle s'appelle Wadiembanga et son chef possède seize autres villages, dont il me cite les noms. Mais les nombreuses questions que je lui pose finissent par l'inquiéter. Il prend congé de moi précipitamment, tout en m'annonçant qu'il reviendra dans la soirée.
Il reparaît, en effet, accompagné de son frère, me fait mille protestations d'amitié et m'offre deux chèvres et deux femmes esclaves, dont l'une a un enfant à la mamelle. Après avoir accepté les chèvres et naturellement refusé les esclaves, je lui fais à mon tour un cadeau : chemises, mouchoirs, mitakos, perles et bonnets de laine. Le puissant souverain me quitte en manifestant la plus vive satisfaction.
Le pays reste toujours extrêmement peuplé. Sur les rives, ce ne sont que groupes d'indigènes regardant, avec la stupé-
Bolingé, chef du ^rand village de Bena-Wuadiembang-a.- Sankuru (i
faction la plus profonde, passer le vapeur ; c'est la première fois qu'ils voient un vapeur et des blancs. Nous apercevons une petite rivière qui rejoint la rive gauche du Sankuru, et, quelques heures après, nous atteignons le confluent du Lubi.
En face de nous se presse une foule considérable d'indigènes, et nous voyons flotter le pavillon étoile de l'Etat Indépendant. Comme cet emblème me surprend profondément, Le Marinel me tire de mon étonnement en m'apprenant que c'est ici, au village de Lusambo, qu'il a passé la rivière avec l'explorateur allemand Wissman, lors de son voyage à Nyangwe. Ce pavillon fut alors remis au chef Ylongo.
De nombreux canots se détachent de la rive droite. L'un est monté par le fils d'Ylongo, qui nous invite à aller voir son père. Nous acceptons. Le vieil Ylongo, debout sur la berge, nous fait présent d'un pot de malafu et de deux chèvres. Puis il nous montre son village, l'un des plus importants du pays, puisqu'il compte environ deux mille habitants. Lusambo s'étend sur un vaste plateau, à dix minutes de marche de la rive. Il comprend cinq cents à huit cents huttes disposées en deux belles rues bordées l'une de palmiers, l'autre de bananiers. Les cases, hautes de cinq mètres et surmontées d'un toit en forme de cône allongé, sont spacieuses et peuvent contenir chacune un nombreux ménage. Elles n'ont d'autre ouverture qu'une porte de bambous, glissant à l'intérieur sur deux tringles transversales.
Ylongo, qu'accompagne un de ses fils, s'assied sous un hangar. C'est un homme âgé, aux traits vulgaires et dont les yeux vitreux dénoncent les excès de tous genres. Une cinquantaine d'indigènes, plus bruyants les uns que les autres, assistent à notre entrevue. Le silence se fait et j'« interview » à mon aise le bonhomme, qui répond sans défiance et insiste pour que je laisse un blanc chez lui. Les renseignements qu'il me donne me prouvent que Lusambo est un endroit tout désigné pour l'établissement d'une station de l'Etat.
Le Sankuru conserve, en amont du confluent du Lubi, une largeur moyenne de deux cent cinquante mètres. La base de ses rives, toujours boisées, devient rocheuse, et nous franchissons une passe étroite où le courant se précipite avec violence. Deux heures après, nous voyons de superbes falaises hautes de septante à quatre-vingt mètres, bordant par places le cours d'eau et alternant avec des terrains bas, revêtus d'une plantureuse végétation. Puis se présente encore une passe difficile, non loin d'un pauvre village portant le nom de Moina Ymbu.
La rivière, qui fait de brusques coudes, est de plus en plus étroite et de moins en moins accessible à la navigation. En même temps, le pays devient plus accidenté. De hautes collines, de vastes plateaux se dessinent à l'horizon. Au pied d'une falaise de la rive gauche, le Sankuru s'étrangle et n'a plus que cinquante mètres de largeur. Un peu plus loin, il est barré par de longs bancs de sable. Le capitaine fait une petite reconnaissance avec le boat et m'annonce que la profondeur des eaux n'est plus que de nouante centimètres et que le fond est rocheux.
Il serait imprudent de nous aventurer plus loin. Nous allons donc rebrousser chemin, après avoir, du 24 juin au 13 juillet, remonté sur trois cent trente-neuf milles de son cours le fleuve Sankuru, qui constitue une excellente voie de pénétration vers le Sud-Est, jusque 5^ latitude Sud et 23^ 40' longitude Est.
Le problème du petit Lomani.
Nous commençons à descendre le Sankuru le 13 juillet, à midi.
Nous sommes dans le pays des Bassongo qui peuplent la région située au nord de la rivière. Les Bakuba habitent le
Un coin de falaise. — Sankuru (iS88).
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Sud, depuis le Kassaï jusqu'au Lubi. Ils ont, de plus, quelques villages sur la rive septentrionale. Nous visitons un village bassongo, qui porte le nom de Konjo. Les naturels y récoltent le caoutchouc et l'utilisent, soit pour adapter plus solidement les barbes de leurs flèches, soit pour en faire des boules, qu'ils fixent à l'extrémité des baguettes qui servent à battre le tam-tam. Au milieu des Bassongo vivent de petits hommes trapus, toujours munis de leur arc et de leur carquois. Ce sont des nomades Bantois qui ne tirent leur subsistance que de la chasse.
Nous arrivons, le 14, au confluent du Lubi, et je me décide à remonter ce cours d'eau pour savoir jusqu'à quel point il est navigable. Il conserve une largeur de 50 mètres jusqu'au premier coude qui se montre à 600 mètres de son confluent. A cet endroit son lit se resserre brusquement et des remous violents, des pointes émergeant de rochers et de nombreux troncs d'arbres nous arrêtent. J'envoie le boat en reconnaissance.
La passe, étroite et semée d'écueils, est infranchissable pour un vapeur tel que le Roi des Belges.
Nous continuons donc la descente du Sankuru, et après avoir passé devant Lusambo, Wadiembanga et Mongala, nous allons stopper au village de Bankole, dont le chef nous donne quelques renseignements sur le Lubefu, qui n'est qu'à une demi-heure de navigation de Bankole. D'après lui, nous ne trouverons pas d'habitants le long de cet affluent avant d'avoir fait quinze jours de navigation en canot. Aussi, fais-je acheter chez lui le plus de vivres possible.
Le Lubefu n'a encore été visité par aucun blanc et son exploration offre un sérieux intérêt géographique. En effet, Wissman, dans sa première traversée de l'Afrique avec Pogge et dans sa seconde traversée, a remonté une importante rivière, venant du Sud et se dirigeant vers le Nord-Est, dési-
gnée sous le nom de Lomami par les indigènes. Où va se jeter ce cours d'eau? Le D"* Wolff, qui a vu le confluent du Sankuru et du Lubefu, considère ce dernier comme le cours inférieur du Lomami. C'est cette hypothèse que je vais pouvoir vérifier.
Dès que j'aperçois, le 15 juillet, l'entrée du Lubefu, encombrée de nombreux bancs de sable que recouvre à peine un pied d'eau, j'envoie le boat à la recherche d'une passe. Il en trouve une, profonde de trois pieds, et nous nous y engageons.
Le Lubefu, à son confluent, se divise en deux bras, qui entourent une île buisonneuse. Ses rives sont basses et boisées, et sa largeur moyenne atteint de cinquante à soixante mètres. Mais, parfois, le courant se rétrécit jusqu'à trente et même vingt-cinq mètres.
Comme nous nous arrêtons pour faire du bois, quelques indigènes Bassongo se montrent. Ils ne manifestent pas la moindre frayeur et, en signe de paix, déposent sur le sol leurs arcs et leurs flèches. Les hommes sont vêtus de tissus d'herbes et se rasent le sommet de la tête, tandis que leurs compagnes, dont le corps est entièrement couvert de tatouages en forme de demi-cercles, se passent autour des reins une ceinture qui rappelle celle des femmes Bangalas. Elles ramènent les cheveux sur la nuque et en font des tresses, repliées sur ellesmêmes et enduites d'huile de plame.
Le Lubefu forme comme une large route, taillée en pleine forêt, serpentant entre deux haies d'arbres, de lianes et de plantes herbacées, hautes de 30 mètres et étonnamment touffues. La végétation prend un aspect grandiose. De beaux grand arbres apparaissent, séparés de la rivière par une épaisse ligne de bambous, dont les longues branches se courbent gracieusement. Nous ne voyons pas un être vivant. De loin en loin, cependant, sont amarrées des pirogues qui servent sans doute à passer l'eau.
Les rives deviennent accidentées, mais restent couvertes
par la forêt vierge, qui a tout envahi : collines, mamelons, plateaux et vallées. Nous ne trouvons que quelques petits espaces découverts, que tapisse une herbe courte, d'une admirable tonalité, et où débouchent d'innombrables sentiers, qui ne sont que des passées d'éléphants. Soudain, nous sommes arrêtés par un pont de lianes, solidement construit. Cela me fait supposer qu'il existe ici un chemin conduisant à un village, et je fais stopper le steamer. En effet, un large sentier se présente bientôt à mes yeux. Je le parcours sur plus de trois kilomètres, à travers une forêt d'arbres géants, sans le moindre taillis et sans rencontrer un seul naturel. Le village est probablement très éloigné. Renonçant à le visiter, je fais couper le pont à son extrémité pour donner passage au Roi des Belges. Le lendemain, nous voyons, sur la rive gauche, une haute colline qu'on a partiellement défrichée pour y établir des cultures. Un indigène descend un sentier qui serpente sur le versant de cette colline. A peine a-t-il aperçu le vapeur, qu'il détale et court se cacher dans les bois.
Nous débarquons. Sur la berge, quelques huttes récemment incendiées, pleine de paniers à demi calcinés et de débris de poteries, semblent indiquer que les habitants, récemment attaqués, ont dû se sauver sans rien emporter. Au bout de la colline, sur le plateau, de nombreuses huttes, brûlées également, frappent les regards.
J'envoie immédiatement Demeuse en quête de vivres, car nous en avons grand besoin. Il rencontre deux femmes, dans le costume d'Eve, lesquelles, moyennant un cadeau, le renseignent sur les événements qui se sont déroulés ici. Il y a huit jours, les naturels, qui appartiennent à la tribu des Batélélas, ont été attaqués nuitamment par les gens du Pania-Motumba et d'Ylongo, qui, après avoir réduit les villes en cendres, ont emmené en esclavage les habitants qu'ils ont pu prendre. Les autres se cachent dans les bois.
A peine Demeuse nous a-t-il rejoints, qu'arrivent deux indigènes qui nous offrent des poules. Nous leur faisons un présent et ils nous promettent de revenir avec des chèvres. Mais, pris sans doute d'un sentiment de méfiance, ils ne tiennent pas parole et ne donnent plus signe de vie.
Le 22 juillet, tandis que nous atteignons le confluent d'une petite rivière, une volée de flèches s'abattent sur le bateau. Heureusement, personne n'est atteint. Comme cette attaque est inqualifiable, étant donnés les bons rapports que nous avons eus avec les indigènes, nous ripostons par une décharge de nos fusils, qui met en fuite nos agresseurs.
Nous continuons à remonter la rivière qui, par places, n'a plus que quinze mètres de largeur, pour arriver à un coude où les eaux sont violemment précipitées sur la rive gauche, rocheuse et taillée à pic. La descente serait, en cet endroit, trop périlleuse. C'est pourquoi j'arrête ici ma reconnaissance du Lubefu. Je sais d'ailleurs à quoi m'en tenir dès maintenant sur la question du Lomami. La rivière de Wissman, large de soixante à nouante mètres, a un débit de beaucoup supérieur à celui du Lubefu, qui ne peut par conséquent être son prolongement. C'est au Congo et non au Sankuru que le Lomami doit s'embrancher.
Dès que la descente a commencé, je me rends compte des difficultés que nous aurons à surmonter avant de revenir au Sankuru. L'étroitesse de la rivière, la violence du courant, l'existence de berges abruptes, la présence de coudes trop brusques et les longues branches d'arbres s'avançant au-dessus des eaux, nous causeront plus d'une fâcheuse surprise. Le vapeur marche à reculons, l'arrière en avant, et un homme s'apprête à jeter l'ancre à la moindre alerte.
Au premier coude qui se présente, le steamer est projeté à la rive. L'ancre a refusé de s'accrocher. Heureusement, il ne se produit aucune avarie grave. Un peu plus loin, le bateau
n'obéissant plus au gouvernail, nous laissons de nouveau tomber l'ancre. Elle mord cette fois, mais l'anneau qui retient la chaîne se brise, tant le courant est fort. Durant plus de deux heures, nous essayons de repêcher l'ancre. C'est en vain. Et nous voilà sans ancre à bord, car l'autre n'a plus qu'une dent et ne peut nous être d'aucune utilité. Nous nous remettons en route, toujours à reculons, et dans les coudes brusques nous faisons machine en avant pour combattre la violence des eaux.
Enfin, apercevant quelques indigènes, nous abordons, car nous manquons absolument de vivres. Ces gens sont très craintifs. Bien que nous leur offrions des cauris, des perles et des étoffes, ils font deux pas en arrière chaque fois que nous en faisons un en avant. Enfin, ils s'enhardissent. Il nous a suffit de prononcer le nom de Zap-Zap pour voir s'évanouir leur effroi. Je fais un cadeau à celui qui semble être le chef, et il me promet, pour le lendemain, des poules et des chèvres.
Ces naturels appartiennent, comme ceux que nous avons vus hier, à la grande tribu des Batétélas. Leurs villages, qui s'étendaient sur plusieurs milles et portaient le nom de Kilongo, étaient tributaires du chef Ylongo, de Lusambo, lequel se faisait payer le « mirambo ». C'est parce que ce tribut n'a pas été acquitté qu'il a attaqué et brûlé Kilongo et emmené en esclavage la plupart de ses habitants.
Les Batétélas forment une race robuste et leur physionomie n'est pas désagréable. Les hommes portent un pagne et ne se tatouent pas. Les femmes, entièrement nues, ont des tatouages sur le bas ventre et quelquefois sur les seins. Généralement les cheveux, enduits d'huile, sont ramenés et tordus au-dessus des oreilles, formant ainsi des espèces de cornes.
Selon leur promesse, les Batétélas nous apportent des victuailles. Après les avoir payés en Gongas ou doubles clochettes indigènes, nous nous remettons en route.
Mais nous stoppons bientôt pour couper des bambous. Je fais entourer de paquets de bambou les hauts bords du vapeur, afin de lui permettre d'affronter les chocs avec moins de danger.
Un seul incident marque la descente. Quelques flèches empoisonnées tombent de nouveau sur le vapeur, et nous y répondons par des coups de feu. Enfin, le 26 juillet, nous sortons du Lubefu mais, malheureusement, à son confluent, un des gouvernails du vapeur accroche un (snag) bois mort, se trouvant à deux pieds sous l'eau, qui le tord complètement. Ces snags, généralement d'un bois très dur, sont aussi dangereux pour les navigateurs que les pointes des rochers, car ils sont souvent invisibles, étant à un, deux ou trois pieds sous l'eau. Nous stoppons un jour entier pour réparer le gouvernail et nous en profitons pour chasser l'hippopotame.
Le lendemain nous continuons la descente du Sankuru.
Dans les îles de cette rivière se montrent beaucoup d'indigènes. Nous y apercevons un grand nombre de huttes qui nous avaient échappé lors de la montée. Nous nous arrêtons à un endroit où s'ouvre un chemin très fréquenté. Nous nous y engageons et, après une demi-heure de marche dans la forêt, nous arrivons à un vaste plateau, parsemé de bouquets d'arbres et de termitières, et dont la terre argileuse est recouverte d'un court gazon.
Un indigène, suivi de quelques femmes, s'avance vers nous. A son allure, je devine que nous avons affaire au chef. Il nous accueille par un retentissant « Moyo », trois fois répété, ce qui est sa façon de nous souhaiter la bienvenue. Puis, il nous invite à le suivre. Fier sans doute de conduire les blancs, il marche devant nous en cambrant le torse, se servant de sa lance comme d'une canne.
Son village porte le nom de Mukamba et comprend deux longues et larges rues, où s'alignent de nombreuses huttes. La population paraît être de 400 à 500 habitants. Le chef