CHAPITRE m
Commerce.
Le séjour que je venais de faire sur cette partie de la côte occidentale d'Afrique, quoique court, avait suffi pour que je me rendisse compte de la situation politique et économique de ces pays, qui était du reste des plus simple.
A cette époque, la plus grande partie de la côte occidentale, à part quelques points tels que Mossamedes, Saint-Paul de Loanda, Ambriz, Gabon, n'était occupée par aucune puissance européenne, et aucune autorité autre que celle des roitelets indigènes n'existait en dehors des dits points.
Il arrivait, cependant, qu'un navire de guerre portugais, anglais ou français, vint montrer son pavillon aux Européens habitant Kissembo, Ambrizette, Moculo, Banana, Cabinda, Landana, Loango ou Cette-Cama, mais il ne restait généralement qu'un jour et s'en allait vers d'autres contrées.
Les Européens ne s'occupaient des indigènes que pour leur acheter leurs produits et si parfois, rarement, il se produisait un conflit entre natifs et blancs, il était presque toujours réglé à l'amiable dans des palabres publiques.
En somme, le commerçant se contentait de la justice indigène lorsqu'elle ne compromettait pas trop ses intérêts, et toutes les questions étaient jugées généralement suivant les coutumes indigènes. Dans les cas très graves seulement, un navire de guerre intervenait.
La question économique était aussi simpliste que la question politique.
Les principaux produits qui faisaient l'objet d'un trafic sur cette partie de la côte d'Afrique étaient le café, le caoutchouc, l'ivoire, les arachides, les sésames, le tabac, la malachite, la cire, les fibres de baobad, etc. Chacun des points de la côte avait ses spécialités. Ainsi, à Ambriz, on achetait beaucoup de café, à Kissembo du caoutchouc et de l'ivoire, à Ambrizette les mêmes produits plus les arachides, à Landana de l'huile de palme et des coconotes, etc.
Ces produits venaient de l'intérieur, souvent de très loin, à vingt ou trente jours de marche ; tels le caoutchouc et l'ivoire, qui provenaient en grande partie de San Salvador, capitale du roi Don Pedro V, du Kuango et du Lunda.
Jamais l'Européen ne s'avançait dans l'intérieur pour chercher à accaparer le commerce.
Chaque maison avait ses linguisters, espèces de commisvoyageurs, parfois au nombre de plus de cent, qui se chargeaient de cette besogne, faisant valoir à qui mieux mieux les articles d'échange de sa maison, attendu qu'ils étaient intéressés eux-mêmes, suivant la quantité de produits qu'ils convoyaient.
L'indigène était libre de vendre à qui il lui plaisait. Il arrivait souvent que les marchands d'ivoire, par exemple, offrissent les mêmes pointes successivement à toutes les maisons de commerce de l'endroit. Ils se réunissaient, discutaient des heures, parfois des journées entières et finissaient enfin par faire leur choix parmi les acheteurs.
Inutile de dire que la concurrence était grande et que les trucs des commerçants européens étaient aussi nombreux que les moyens qu'ils employaient pour se procurer ce riche produit.
Les Portugais avaient inventé pour l'ivoire une manière compliquée d'achat et des calculs plus compliqués encore pour le paiement, de façon que la concurrence ne pût con-
naître qu'approximativement le prix offert, qui variait naturellement suivant le prix de revient des articles d'échange.
Chacune des maisons de commerce avait pour ainsi dire sa spécialité en matière de marchandises ; la maison française était à ce moment renommée pour l'excellence de ses armes à feu (fusils à pierre) ; la maison hollandaise, pour son genièvre ; une maison anglaise, pour certains tissus, et chacune d'elles, quoique possédant à peu près toutes la même variété dans les articles d'échange, avait une spécialité bien à elle, et dont elle savait tirer profit.
Cette spécialité était souvent due à la qualité d'un article acheté en stock en Europe, dans des conditions exceptionnelles. Elle arrivait à avoir une fin et alors elle devait être remplacée par une spécialité nouvelle, que les dirigeants en Europe devaient savoir choisir avec discernement et dans de bonnes conditions.
Si au contraire, elle n'était due qu'à une industrie nouvelle ou à une fabrication à bon compte, elle ne durait généralement pas longtemps, car la concurrence avait tôt fait de rechercher le pays d'origine et de s'y approvisionner.
Quoi qu'il en soit, l'existence et la réputation de ces spécialités étaient incontestables à cette époque et connues sur toute cette partie de la côte africaine.
Tous les produits s'achetaient au poids, à part les graines qui s'achetaient par mesure d'une contenance de 10 à 100 kilogrammes.
En 1874, le commerce était important sur tous ces points, mais il était impossible d'en connaître la valeur exacte, attendu qu'il n'existait généralement pas de douane. Si nous prenons Ambriz, où la douane existait, les documents officiels accusent que le commerce général d'exportation, pour ce seul point, s'est élevé cette année-là (1874) à plus de 5 millions de francs.
— SS- II était beaucoup plus important à Banana, entrepôt central des nombreux comptoirs établis dans le Congo, entre ce point et Boma, et à cette époque on peut l'évaluer à plus de 30 millions de francs.
Ce fut dans le courant de 1875 que j'entrai pour la première fois dans l'estuaire majestueux du grand fleuve africain.
Pendant mon séjour à Banana, qui ne dura que quelques mois, j'eus l'occasion de voir à bord du vapeur anglais Kissemho, où mon service m'appelait, et qui revenait du Sud, l'illustre voyageur anglais Cameron.
Je ne me doutais guère à cette époque que je deviendrais l'émule de cet explorateur et que dix-huit ans plus tard, je lui apporterais la solution d'un problème géographique qu'il avait prévu (le problème de la Lukuga)(l). Je ne me doutais guère non plus que ce même voyageur nous ferait l'honneur de nous recevoir à Lisbonne, chargé au nom de nos amis de Belgique de nous congratuler et de nous fêter dans cette ville, lors de notre retour de l'exploration du Katanga.
La situation politique dans le Bas-Congo, à cette époque, était la même que sur la côte, c'est-à-dire qu'il n'y avait aucune autorité européenne. Par contre, les roitelets indigènes s'y montraient beaucoup plus autoritaires. Il se produisit mainte attaque de factoreries et même quelques voiliers furent pris par les pirates Mussorongos.
Ces pirates, qui étaient la terreur des petites embarcations à voiles obligées de remonter le fleuve jusque Boma, opéraient entre l'île des Bœufs, située un peu au-dessus de Boulembamba et la pointe de la roche Fétiche.
Sur cette distance, les deux rives du Congo et quelques îles étaient habitées par la puissante tribu des Mussorongos.
Ils occupaient la rive gauche du fleuve, s'étaient répandus
(i) Déversoir du Tanganika.
dans les îles et sur la rive droite, obligeant les autres tribus riveraines à se retirer vers le Nord.
Cette peuplade, très disséminée aujourd'hui et presque entièrement rentrée sur la rive gauche, était composée d'une belle race d'hommes, pêcheurs et canotiers habiles, manœuvrant leurs légers canots avec une dextérité sans pareille.
Leurs hauts faits, qui dénotaient une avidité au pillage et une audace remarquable, étaient souvent l'objet des conversations des Européens.
Ainsi, on racontait que peu de temps auparavant un voiMer, gréé en trois-mâts, avait doublé la pointe Padrâo pour entrer dans le fleuve.
Il était 5 heures du soir, une forte brise gonflait les voiles du navire et lui faisait vaincre aisément le courant du fleuve, très fort sur certains points de la rive gauche.
Arrivé à la hauteur de San Antonio, la brise fléchit et peu de temps après le navire était obligé de jeter l'ancre. Les pirates profitèrent de la nuit pour monter silencieusement à bord et amarrer tout l'équipage.
Pendant deux jours, ils pillèrent le navire. Ce ne fut que le troisième jour que les factoriens de Banana, ne sachant que penser de l'arrêt du voilier, envoyèrent une chaloupe montée par quinze rameurs. Le blanc qui la commandait n'était plus qu'à quelques centaines de mètres du navire lorsque, voyant un nombre considérable de légères pirogues entourer celui-ci, il comprit qu'il était assailli par les pirates. Il s'empressa de rebrousser chemin pour chercher du renfort. Lorsque celui-ci arriva, les pirates avaient disparu, avec une bonne partie de la cargaison.
Quant à l'équipage, il était toujours ligotté et ne souffrait que de faim et de soif.
Un fait de même nature s'était déroulé entre l'île des Bœufs et la pointe de Ponta da Lenha.
Le navire, cette fois, était un brick portugais se rendant à Ponta da Lenha et qui, comme le premier, fut arrêté dans sa marche par le manque de brise. Mais lorsque vint la nuit, le capitaine qui connaissait sans doute ces parages et leurs habitants, tint son équipage éveillé et armé, et lorsque les pirates arrivèrent, ils furent reçus par une vive fusillade, à laquelle cependant ils s'empressèrent de répondre.
Il y eut des morts et des blessés des deux côtés, mais la victoire resta à l'équipage du brick.
Ces actes de piraterie finirent par émouvoir le gouverneur de la province d'Angola, qui envoya deux ou trois navires de guerre remonter le fleuve jusque Boma et châtier les Mussorongos.
Deux villages au-dessus de Ponta da Lenha, dans le bras de Katala et appartenant au fameux Manuel Vaca, un des chefs Mussorongos les plus redoutés, et ancien négrier, furent pris et incendiés par la troupe.
Ce Manuel Vaca, que je vis à Ponta da Lenha, avait déjà été fait prisonnier par les Anglais, mais à la demande, paraît-il, des Portugais, avait été relâché.
Cette fois il ne fut pas pris. Il décampa et on ne le revit à Ponta da Lenha que plusieurs mois après le départ des navires de guerre.
Ceux-ci continuant à remonter le fleuve, attaquèrent et brûlèrent quelques villages en amont et en aval de la roche Fétiche, puis ils s'en retournèrent vers Saint-Paul de Loanda. Certainement, cette démonstration des navires de guerre portugais ne causa pas la mort de dix indigènes et les effets de leur action eussent été vite oubliés si un fait extraordinaire n'était venu donner un relief considérable à ce châtiment.
Ce fait se passa non loin de la roche Fétiche, plusieurs mois après le départ des navires de guerre.
Ces derniers ayant tiré des obus contre les villages indigènes, plusieurs de ceux-ci n'éclatèrent pas et s'enfoncèrent dans les terres meubles. Trois projectiles furent découverts par les indigènes ou leurs femmes, dans leurs champs de culture. Aussitôt les chefs des villages se réunirent pour examiner ce que devaient être ces grosses pièces de fer, qu'ils baptisèrent incontinent « fétiches des blancs ».
Après plusieurs jours d'hésitation, de crainte superstitieuse, les chefs décidèrent que ces « fétiches des blancs » devaient être brûlés et donner lieu à de grandes réunions et à de grandes fêtes.
(Il est assez singulier qu'aucun des chefs de l'endroit n'ait cru devoir en parler aux Européens, dont les factoreries se trouvaient à quelques heures en amont et en aval.)
Le jour fixé pour la réunion, plusieurs milliers de Mussorongos arrivèrent de tous les côtés et s'apprêtèrent à fêter ce grand jour, qui devait voir se consumer les « fétiches des blancs ».
Après des libations copieuses, des danses endiablées au son des tambours, on fit cercle autour d'un grand brasier allumé pour la circonstance et ce fut au milieu des cris forcenés de cette foule en délire, que les féticheurs jetèrent au feu, et en même temps, les trois projectiles.
Une épouvantable détonation domina quelques instants après les cris de la foule, qui se changèrent en hurlements de douleur.
D'après un témoin oculaire qui me conta ce drame (le fameux Sacra-Embacca, chef de l'île du même nom, située en face de Boma, et de plusieurs villages sur la rive gauche du fleuve, qui accompagnait son père à cette tragique solennité), plusieurs centaines d'indigènes furent tués et blessés et cette fête se termina dans un deuil public.
Pour ma part je suis convaincu que l'effet meurtrier de ces
projectiles, revêtus d'un caractère occulte par la superstition indigène, fit plus d'effet sur l'esprit des naturels que n'importe quelle expédition militaire, et que son souvenir se perpétua de génération en génération pendant bien longtemps encore.
En 1875, et 1876 des actes de piraterie eurent encore lieu, mais ils étaient isolés.
Les Mussorongos ne s'attaquaient plus qu'aux petites embarcations à voile, cutters, lanches, paillebote, etc., qui, remontant seuls le fleuve, étaient obligés de mouiller faute de vent.
D'habitude, les maisons de commerce se mettaient d'accord sur le jour de départ de ces petits voiliers dont les équipages, armés, pouvaient, ainsi groupés, résister à toute attaque des pirates.
Ce fut à bord d'un de ces petits voiliers que je fis pour la première fois le trajet de Banana à Boma, le 15 octobre 1875. C'était une lanche d'une dizaine de tonnes, aux voiles latines démesurément hautes, qui, lorsqu'elles étaient larguées et gonflées par la brise, la faisaient ressembler à une énorme mouette rasant la surface des eaux.
C'était un fin voilier qui laissa bientôt derrière lui les trois autres embarcations. La brise ne tomba que vers 10 heures du soir, nous dûmes jeter l'ancre entre Mateba et la roche Fétiche.
La nuit se passa sans incident, et nous fûmes tenus éveillés pour nous défendre, non seulement contre une attaque probable des pirates, mais aussi contre celles des moustiques qui étaient nombreux et avides.
J'arrivai à Boma le lendemain vers 5 heures du soir.
Bientôt le nombre de vapeurs remontant le fleuve devint plus grand. Plusieurs petites guerres ayant eu lieu, tant sur
la rive droite que sur la rive gauche, entre les blancs et les Mussorongos, ceux-ci finirent par se retirer presque complètement sur la rive gauche et le fleuve n e vit plus leurs exploits.
Ce fut dans le courant de 1876, près d'un an après mon arrivée à Boma, que je pris la gérance de cet important établissement de la maison française Daumas-Béraud et C*®. Je le transformai plus tard en comptoir principal des établissements français au Congo, ayant comme succursales Ponta da Lenha et Loango en aval sur la rive droite. Mussuco, Noki et San Salvador en amont, les deux premières sur la rive gauche du Congo et la troisième dans la capitale même du roi du Congo, alors Don Pedro V, à six jours de marche dans l'intérieur des terres (Via Noki).
Je restai le chef de ces établissements depuis 1876 jusqu'en 1883, date de ma première rentrée en Europe.
En ces temps-là, trois grandes maisons et six grands clients de celles-ci absorbaient le commerce du Congo, depuis Banana jusque Noki, et possédaient de nombreuses succursales échelonnées sur cette distance, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre.
Les trois grandes firmes étaient : la A. H. V., qui plus tard est devenue la N. A. H. V. (Nieuwe Afrikaansch Handels Vennootschap) ; la maison française J. Lasnier Daumas Lar- tigue de l'ancienne firme Régis, au temps de la traite des noirs et qui devint plus tard la maison Daumas-Béraud et C^® ; la troisième était la maison anglaise Hatton et Cooksoh. Les deux premières avaient leur établissement principal à Banana, la troisième à Cabinda, port situé un peu plus au Nord.
Les principaux grands clients étaient : Vale et Azevedo, Manuel Joaquim d'Oliveira, Domingo de Souza, John Scot, et les principales succursales se trouvaient à Ponta da Lenha, Katala, Quissanga, Boma et Noki.
A cette époque, tout comptoir qui s'installait dans un en-
droit quelconque du Bas-Congo devait, avant tout, obtenir des princes de l'endroit l'autorisation de s'établir sur un terrain qu'il désignait naturellement lui-m,ême. Ce choix se portait toujours à la rive du fleuve ou d'un de ses affluents, pour la facilité des transports et des communications.
Il payait ce terrain au prince par une valeur en marchandises ne dépassant pas généralement 30 à 40 francs.
L'Européen prenait l'étendue de terrain qu'il voulait et les limites de celui-ci étaient fixées par les délégués des princes. Ces limites étaient d'ordinaire marquées par des bornes ou des arbres, que l'on plantait à des endroits déterminés !
Chose curieuse, elles n'étaient jamais oubliées par les représentants des chefs, même lorsque les bornes et arbres avaient disparu. Ces points réglés, les princes ou rois choisissaient celui d'entre eux qui devait soi-disant protéger la maison du blanc.
Cette protection, plutôt intéressée qu'efficace, avait cependant son utilité.
Les obligations du roi vis-à-vis de toute maison consistaient :
10 A fournir au blanc un « comprador » et six « moços », ou travailleurs. Ces derniers étaient payés par le blanc en un salaire mensuel et une ration journalière à déterminer de commun accord ;
2° A servir d'intermédiaire entre le blanc et les autres princes ou rois pour toutes questions ou conflits quelconques ;
30 A rechercher et à punir, suivant les lois du pays et les coutumes des blancs, tout indigène ayant volé ceux-ci ou leur ayant causé du préjudice.
En compensation, le roi percevait une dîme sur tous les produits qu'achetait le blanc.
Cet impôt n'était pas payé par l'acheteur, c'est-à-dire par le blanc, mais bien par le vendeur, c'est-à-dire par l'indigène lui-même.
Il consistait pour les graines oléagineuses, telles que : amandes de palme, arachides, sésames, en une assiette creuse bien remplie de ces produits que le « comprador » percevait sur chaque mesure de n'importe quelle contenance. L'impôt sur l'huile de palme se prélevait au moyen d'une canette d'une contenance d'un litre.
Suivant le produit, un récipient spécial, une grande barrique d'ordinaire, était affecté à la réception de la dîme. Lorsque le récipient était rempli, on en mesurait le contenu de la même façon que si les produits appartenaient à un indigène et on en effectuait le paiement entre les mains du « comprador », le représentant du roi.
On pouvait évaluer en moyenne l'impôt ainsi perçu à un demi pour cent, ce qui, en ces temps-là, représentait à Borna, pour chacun des rois, une valeur annuelle moyenne variant entre 8,000 et 15,000 francs.
Boma était sans contredit le point le plus important de tout le Congo, tant au point de vue commercial qu'à celui de la population blanche.
Le commerce était très important et, pendant des années, des milliers de tonnes de coconotes, d'arachides, de sésames et d'huile de palme sortaient annuellement du Congo pour être vendues sur les marchés européens.
Il y eut, à certaines époques, des journées d'achat extraordinairement importantes et représentant plus de 100,000 kilos de graines, ce qui correspondait à un déplacement d'indigènes de plus de 5,000 individus.
J'ai moi-même, plusieurs fois, acheté en un jour plus de 25 tonnes de coconotes, arachides et huile de palme.
Cette grande prospérité dura surtout de 1872 à 1878 inclus, époque où sévit dans tout le Bas-Congo et dans l'intérieur une famine qui détruisit certainement le quart de la population.
Ce fléau fut tellement grand que les indigènes n'échan-
geaient plus le peu de produits qu'ils apportaient, que contre du riz, du poisson et de l'alcool.
Aux premiers signes de cette famine, les grandes maisons de commerce avaient fait venir des Indes, par voiliers, d'importantes quantités de riz et du poisson sec de Mossamedès.
Combien de pauvres diables décharnés ai-je rencontrés alors, lorsqu'une palabre quelconque m'appelait dans un village, et combien de pauvres hères, hommes ou femmes, cherchèrent dans les factoreries, à briser qui une assiette, qui un bol, ce qui signifiait qu'ils se déclaraient l'esclave du blanc. Tout cela pour obtenir une maigre pitance !
Je dois déclarer, à la louange des maisons de commerce, que, durant tout le temps de cette famine, chacune d'elles avait ses affamés, comme qui dirait ici ses pauvres, au nombre au moins d'une centaine, auxquels elles distribuaient gratuitement riz et poisson.
Ce fléau eut des conséquences désastreuses : mortalité importante de la population indigène, diminution considérable du commerce et, enfin, appauvrissement de la classe aisée des indigènes, qui étaient réduits à revendre aux Européens leurs produits manufacturés contre du riz et du poisson.
Boma, comme tous les points du Congo, du reste, fut longtemps à se remettre des effets de cette famine, causée uniquement par le manque de pluies.
Ce fut en 1877 que je cherchai à donner à ma maison d'autres débouchés et je me mis en route pour San Salvador.
Je fis ce voyage avec un Français, M. Protche, nouvellement arrivé au Congo, préparateur naturaliste, envoyé par le Musée de Paris pour étudier, collectionner et envoyer tous les échantillons de la faune, poils ou plumes, de cette partie de l'Afrique.
Ce voyage, qui dura à peine dix-sept jours, non seulement me fit visiter la capitale du roi du Congo, me fit faire la connaissance du roi Don Pedro V et de son secrétaire, mais me
donna surtout l'occasion de nouer des relations commerciales avec ces derniers.
J'avais apporté au roi des cadeaux véritablement princiers et une quantité relativement considérable des tissus les plus riches et les plus en vogue. Mon but était de détourner en faveur de Boma le grand commerce de caoutchouc et d'ivoire qui, passant par San Salvador, se dirigeait vers les points de la côte, Kissembo, Ambrizette, Mussera, etc. ; car la distance qui séparait ces points de la capitale du roi du Congo était beaucoup plus longue que celle de San Salvador à Boma via Noki.
Comme il était de règle chez toutes les tribus de faire payer un droit de passage aux caravanes d'ivoire et de caoutchouc qui traversaient des cours d'eau et des villages, il était évidemment plus avantageux aux propriétaires de ces produits d'effectuer le trajet le plus court pour arriver au même but, c'està-dire chez les Européens.
Je promis en outre de payer le même prix qu'à la côte et j'informai le roi Don Pedro de ce que pour chaque pointe d'ivoire et pour chaque mesure de caoutchouc de 20 kilogrammes, je lui réserverais, pour lui-même, soit un fusil à silex, soit un baril poudre, soit toute autre marchandise de même valeur à sa convenance.
Je le quittai sur l'assurance qu'il m'aiderait de tout son pouvoir et qu'à la pleine lune prochaine il m'enverrait son fils et son secrétaire avec une forte caravane d'ivoire et de caoutchouc. Je lui laissai un de mes linguisters.
Certain d'avoir réussi dans ces négociations importantes, j'en informai la maison mère de Paris, sitôt ma rentrée à Boma, en la priant d'augmenter l'envoi de certaines marchandises nécessaires à ce nouveau commerce.
Les dirigeants de Paris se montrèrent sceptiques, mais me firent cependant parvenir ce que je demandais.
Trois semaines plus tard, au matin d'une de ces belles journées si fréquentes en Afrique, une rumeur inaccoutumée se fit entendre sur le fleuve, qui amena bientôt à la rive et sur les débarcadères des maisons de commerce, quantité de noirs et même de blancs. Cette rumeur, qui s'accentuait de plus en plus, était causée par les chants et le bruit des pagaies dans l'eau, des équipages de vingt et une pirogues qui venaient de l'amont et semblaient se diriger sur Boma.
Dix minutes plus tard, toutes ces embarcations accostaient à la rive de la maison française, au grand ébahissement de tous les Européens de Boma. C'était la première caravane d'ivoire et de caoutchouc envoyée par le roi du Congo. Elle comportait 21 pointes d'ivoire et plus de 2 tonnes de caoutchouc.
Le chemin du commerce de San Salvador était donc ouvert.
Malheureusement, sept ou huit mois plus tard, une des caravanes qui continuaient à m'apporter, environ tous les quinze jours, des quantités importantes d'ivoire et de caoutchouc, subit un accident causé par la violence des tourbillons du fleuve à un endroit célèbre appelé « Fumo-Fumo » ou « roi des rois », à quelques kilomètres en aval de Mossuco. Elle perdit deux embarcations avec tout leur contenu, hommes et produits.
Cela suffit pour effrayer à tel point les Muchincongos, gens de San Salvador, qu'ils déclarèrent formellement ne plus vouloir descendre à Boma.
Pour ne pas perdre le fruit de mes peines, je résolus immédiatement d'installer une factorerie à Noki, point qui avait été abandonné par les Européens depuis quelques années.
A cet effet, et afin que la nouvelle en fût plus tôt connue à San Salvador, j'accompagnai jusque Noki les pirogues de la dernière caravane. J'y arrivai vers 5 heures du soir et expédiai immédiatement mon linguister dans les grands villages de Noki, situés à deux heures et demie de marche sur les hauts plateaux dominant le fleuve. Il devait prévenir les rois que
je désirais qu'ils se réunissent chez l'un d'entre eux où je me rendrais le lendemain matin, afin d'ouvrir une palabre au sujet de l'établissement d'une factorerie sur la rive leur appartenant.
Tous les gens de San Salvador furent invités à assister à cette réunion publique, afin qu'ils pussent rapporter au roi Don Pedro ce qu'ils auraient vu et entendu.
La palabre eut lieu le lendemain à 10 heures du matin et j'obtins immédiatement des rois ce que je voulais.
Ce fut le Mambouc Né Prato, l'un des plus puissants chefs de la contrée, qui prit la future factorerie sous sa protection.
Ayant escompté l'acquiescement des rois de Noki, j'avais pris avec moi un agent blanc, chargé de délimiter la nouvelle propriété conjointement avec les envoyés des rois. Ce terrain était contigu à celui de la factorerie portugaise abandonnée depuis quelque temps.
Aidé des hommes que lui envoya Né Prato, cet agent fut chargé de préparer le terrain pour l'érection des bâtiments, en attendant qu'il reçût de Boma les matériaux nécessaires à cette fin.
Quinze jours plus tard, la factorerie de Noki était déjà suffisamment avancée pour commencer les achats de produits, et j'eus la satisfaction de voir reparaître, quelques semaines après, les caravanes de San Salvador. La factorerie portugaise fut rouverte naturellement. Bientôt d'autres maisons, telle la maison hollandaise et un client de la maison anglaise, vinrent s'installer, celui-ci à Noki même, l'autre à Ango-Ango, un peu plus en amont, et le commerce de caoutchouc et d'ivoire que j'avais fait dévoyer de la côte, en partie tout au moins, continua à venir à Noki.
Lorsque fin 1878 la famine et son triste cortège de maux de toute espèce disparurent de la contrée, les rois de Boma,
voulant remettre sans doute leurs finances en meilleure posture, imaginèrent toute espèce de raisons pour soutirer aux Européens le plus de marchandises possible. Il y eut des vols nombreux dans les factoreries, et ces princes allèrent même jusqu'à menacer de fermer le chemin du négoce vers le Mayumbe, d'où provenait la plus grande partie des produits.
Ils devenaient intolérables et certans roitelets indigènes savent, quand ils veulent, mettre à bout de patience l'homme le plus calme.
A ce propos, je tiens à conter mes premiers débuts avec le prince de la maison française de Boma.