CHAPITRE IV
Le Mambouc Jouca-Pava.
A mon arrivée à Borna, à la fin de 1875, le représentant de la maison française qui y était établie était M. J. Conquy, frère du gérant en chef de la même maison.
Parmi les indications, les conseils et les instructions que me donna mon nouveau chef, pour me mettre au courant non seulement du commerce, mais aussi de la politique de Boma, un point entre autres me frappa : c'est la recommandation expresse de ne pas froisser ou mécontenter, de quelque manière que ce fût, le roi qui « couvrait », c'est-à-dire protégeait la maison française.
Ce fameux roi, que je vis quelques mois après mon arrivée, n'était en somme qu'un prince, mais un prince très puissant, qui avait la dignité de Mambouc, nom sous lequel on le désignait généralement et qui signifiait « premier ministre » des rois de Boma. Il s'appelait Jouca-Pava et avait, paraît-il, une très grande autorité sur ses sujets, dont il était plutôt craint qu'aimé.
On racontait de lui des choses extraordinaires. Il passait pour l'un des plus grands guerriers de la contrée, conduisant lui-même ses hommes au feu. Il passait également pour le plus rusé des princes de Boma, et son verbe haut, son éloquence de tribun savaient électriser ses hommes ou les convaincre. Il était l'égal des rois, mais il était plus redouté qu'eux-mêmes.
La première fois que je le vis, il arriva vers midi, précédé
de deux sonneurs de gongs et suivi d'une vingtaine d'hommes armés de fusils.
Il était vêtu d'un large pagne aux couleurs voyantes, lui ceignant les reins et dont les pointes traînaient sur le sol. Une ceinture de cuir, à laquelle était passé un pistolet d'arçon, entourait sa taille. Le torse était nu, la poitrine velue. Une écharpe rouge dont les pointes étaient re jetées en arrière, lui entourait le cou. Son long bonnet de chef, admirablement tressé, était posé sur le sommet de la tête et retombait jusque entre les épaules. Deux longues plumes de coq étaient piquées dans sa chevelure crépue, un peu au-dessus des oreilles. Il s'appuyait sur un très long bâton. Sa démarche était assurée et hautaine.
C'était un homme un peu en dessous de la moyenne, trapu, admirablement proportionné. Sa figure était ronde, son nez petit, droit et pas du tout épaté, sa bouche charnue, mais ferme. Il se rasait la face, laissant au menton une barbiche assez courte. Sa physionomie était plutôt sympathique. Mais, ce qui la gâtait, c'était un air d'insolence et de prétention excessives.
On sentait que cet homme était habitué à voir tout plier devant lui.
A l'arrivée du prince, qui à la différence des rois, pouvait voir les eaux du fleuve et visiter les factoreries, tous les capitas et linguisters qui étaient présents s'empressèrent d'aller le saluer.
Ce salut se faisait en mettant un genou par terre et en passant trois fois la main droite sur le sommet de la tête ; chacun de ces gestes se terminait par un battement des mains. La réponse du Mambouc, à ce salut, était la réunion des deux mains, la paume de la main droite sur le revers de la main gauche, tout en agitant les doigts de la main droite.
Certains personnages, tel notre linguister Jouco Couto,
L'Auteur, à l'âge de vingt et un ans (1876).
prince lui-même, se contentaient de s'incliner, tout en battant légèrement trois fois des mains, sans passer la droite sur la tête.
Lorsqu'il répondait au salut d'un esclave ou d'un homme libre de petite condition, Jouca-Pava se contentait de lever la main droite à hauteur de la poitrine et d'agiter légèrement les doigts.
Après avoir salué le gérant de la factorerie, dans le magasin où je m'occupais de l'achat des produits, le ministre entra. Ma figure lui était inconnue, et, sans doute, parce que je n'avais pas encore de poils au menton et qu'à peine un léger duvet ombrageait ma lèvre supérieure (fig. 1), il ne fit guère attention à moi. Il commanda au « comprador », son agent, de mesurer de suite le contenu des barriques réservées à l'impôt.
Celui-ci m'interrogea du regard. Au signe négatif que je fis, il demeura perplexe et finit par dire à son maître que le blanc refusait d'acquiescer à sa demande.
Je dois à la vérité de dire que j'étais froissé par la manière un peu cavalière dont le prince prétendait disposer des hommes employés à mon service et que, d'autre part, j'étais occupé à mesurer les produits assez nombreux d'un capita influent du Mayumbe ; de là mon refus. Ce que voyant, Jouca-Pava s'approcha de moi, me dévisagea en me saluant d'un sonore « Bons dias, Senhor » (bonjour. Monsieur). Je lui répondis tout aussi brièvement « Viva » et plantai mon regard dans ses yeux, lesquels, malgré leur insolence, finirent par se détourner des miens. Cela dura quelques secondes, mais nous nous étions compris.
Brusquement, le prince s'écria : « Moi, Mambouc-puro, « je dois passer avant tout le monde. »
Déjà les indigènes, en voyant la colère du Mambouc qui s'exprimait tantôt en portugais, tantôt en fiote, s'empressaient de s'effacer et d'enlever leurs produits, lorsque, sur mon ordre
formel, le mesurage de leurs graines continua. Jouca-Pava alla alors, en gesticulant et en clamant, trouver le gérant, M. Conquy. Un quart d'heure après, ce dernier arrivait en compagnie du Mambouc.
Je venais précisément de terminer mon travail avec le capita du Mayumbe.
Sur l'observation que me fit mon chef, je lui racontai ce qui s'était passé. Il ne me donna ni tort ni raison, et me pria de faire le mesurage demandé par le prince, ce que j'exécutai.
De ce léger incident naquit une certaine animosité du Mambouc envers moi. Elle dura jusqu'au moment où les circonstances, que je raconterai plus loin, m'obligèrent à lui donner une leçon exemplaire.
Le soir de ce jour, au dîner, j'interrogeai mon chef, M. Conquy, sur la puissance du Mambouc, sur sa façon de faire, sur ses allures provocantes, car, voyant ce prince pour la première fois, je craignais de me tromper en portant sur lui un jugement trop sévère.
Mon chef me répéta que le Mambouc Jouca-Pava, premier ministre des rois de Boma, était un prince très puissant, très autoritaire, qu'il fallait toujours traiter de la façon la plus courtoise. Il ajouta même que dans l'intérêt de la maison française, il était nécessaire de lui passer certains défauts, tels que son insolence, son verbe haut, son ton de commandement, car il pouvait mettre la maison à l'index et l'empêcher sinon complètement de faire du trafic, tout au moins la contrarier sérieusement dans son activité commerciale.
Il me conta même qu'un de ses prédécesseurs avait failli voir sa maison incendiée par le Mambouc dans les circonstances suivantes :
Un jour que le Mambouc était en visite dans la factorerie avec une cinquantaine de ses hommes armés, il commanda au gérant de lui servir un verre de vin. Celui-ci, soit qu'il
jugeât que le Mambouc avait déjà trop bu, soit qu'il fût froissé du ton du prince, refusa net.
Ce dernier se leva brusquement. Il souffleta le gérant qui était en train de déjeuner et, profitant de la stupeur générale et de l'émoi causé par cette agression inattendue, sauta de la vérandah. Poussant son cri de guerre, il rallia ses hommes. Le personnel de la factorerie n'avait pas encore eu le temps de se rassembler sur l'ordre du gérant ou du second, que des coups de feu se firent entendre de toutes parts.
Le gérant affolé envoya chercher du secours chez ses voisins et finit par se réfugier à bord du vapeur Tornado, de la maison française, qui était accosté au pier. Heureusement, les secours arrivèrent et empêchèrent les hommes de Jouca- Pava, déjà munis de torches allumées, de mettre le feu aux magasins et aux bâtiments.
Ce récit me fit faire tout haut la réflexion suivante :
« Mais pourquoi les blancs autorisent-ils les chefs indi- » gènes à pénétrer dans les factoreries avec des hommes » armés? Il me semble que, si j'étais chef de factorerie, je ne » permettrais à aucun noir de venir armé chez moi. »
Mon chef, que cette réflexion avait sans doute mal disposé, me répondit qu'il était impossible de prendre pareille mesure sans s'attirer de sérieuses difficultés ; que, du reste, j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour trancher des questions semblables et qu'il me priait d'être, à l'avenir, plus complaisant pour le Mambouc que je ne l'avais été ce jour-là. Et nous changeâmes de conversation.
Quelques mois plus tard, un nouvel incident se produisit avec Jouca-Pava. J'y étais, cette fois, tout à fait étranger.
Un des hommes du prince, travaillant à la factorerie, fut surpris à voler par le gérant lui-même. Bien qu'il fût pris, comme l'on dit vulgairement, la main dans le sac, il continua à nier son larcin. Furieux sans doute du mensonge audacieux
de l'indigène, le gérant lui fit administrer une maîtresse volée de bois vert. Mais cet homme était un homme libre et même le « comprador » du Mambouc.
Après la leçon bien méritée qu'il reçut, le noir s'éclipsa le soir même et s'en retourna dans son village pour se plaindre à Jouca-Pava.
Il faut noter, comme je l'ai déjà dit, qu'en ces temps-là il n'y avait aucune autorité à laquelle on put soumettre les méfaits des noirs, pas plus du reste que les méfaits des blancs. Il n'y avait aucun tribunal, ni même de police. Les Européens étaient donc livrés à eux-mêmes et devaient protéger leurs propriétés et leurs biens contre la convoitise des voleurs. Naturellement, aucune prison n'existait, et chaque Européen était libre de punir les délinquants, comme il le jugeait. Cependant, un usage établissait l'importance et le mode de châtiment.
La moindre punition était l'application de la « palmatoria », rappelant l'instrument qui servait jadis à punir nos écoliers. Elle consistait à frapper de cet instrument en spatule, la paume des mains largement ouvertes. Le nombre de coups dépendait de l'importance de la faute.
Le second mode de châtiment était la chicote, sorte de cravache faite, soit de rotins, soit de verges. Elle n'était appliquée qu'aux hommes (1).
Un troisième châtiment, la mise à la chaîne, existait également, mais il n'était employé que pour les grands coupables ou des linguisters indigènes qui, trompant la confiance du blanc, allaient porter leur commerce à d'autres maisons.
La punition infligée au « comprador » ne fut pas du goût
(i) La chicote en peau d'hippopotame ne fut connue que quelques années plus tard, pour l'unique raison que l'on ne chassait pas encore ce pachyderme.
du Mambouc, car, le lendemain matin, il se présenta à la factorerie, accompagné cette fois d'une centaine d'hommes armés.
Cette arrivée causa un grand émoi dans la station. Le gérant, au lieu de défendre l'entrée de la propriété à cette bande armée, paraissait en proie à une émotion étrange. Il perdit la maîtrise de soi au point de ne donner aucun ordre pour empêcher l'accès de la factorerie aux gens du Mambouc.
Nous possédions cependant vingt-quatre esclaves libérés, solides gaillards, qui n'auraient pas demandé mieux que de faire le coup de feu. L'armement du comptoir se composait d'une trentaine de fusils Schneider et nous avions assez de cartouches pour soutenir un combat de quelques jours.
Malheureusement, comme on le voit, mon chef était loin d'être un belliqueux. Il était d'une nature plutôt chétive et souffrait d'une hernie, qui le paralysait parfois tout à fait. Aussi ne pouvais-je lui faire grief de ne pas se montrer plus courageux.
Le Mambouc, lui, était beaucoup plus calme que d'habitude, soit qu'il fût à jeun, soit qu'il se sentît fort de l'appui de sa nombreuse escorte. Sans insolence, cette fois, mais avec fermeté, il exigea une palabre du gérant, qui n'eut rien de plus pressé que de la lui accorder.
Cette palabre, ou plutôt la réunion dans laquelle Jouca- Pava exigea un dédommagement, eut lieu dans la grande vérandah de la salle à manger.
J'assistai aux débats, frémissant souvent de colère à l'énoncé des exigences de Jouca-Pava. Mais, chaque fois qu'en langue française, comprise par le gérant seul, je lui faisais remarquer l'outrecuidance de ces demandes, mon chef me jetait un cou d'œil sévère et haussait les épaules.
Voyant sans doute que tout se terminerait paisiblement par le seul abandon d'une quantité assez considérable de mar-
chandises, le gérant avait repris son aplomb et discutait maintenant, en plaisantant la note à payer.
La thèse sur laquelle s'appuya avec raison le Mambouc pour obtenir satisfaction, fut la suivante : la loi indigène autorise le volé à conserver, comme esclave, le voleur pris en flagrant délit jusqu'à ce que le maître, si le voleur est esclave, les parents ou le roi, si le voleur est homme libre, viennent le réclamer et payent l'amende convenue et débattue au préalable dans une palabre publique. Le blanc, n'ayant pas conservé par devers lui le voleur et l'ayant au contraire frappé, a manqué à la loi. D'autre part, l'homme frappé, étant libre, a subi de ce chef un préjudice et a droit à une indemnité.
Plus tard, lorsque je fus plus au courant des us et coutumes, je compris le raisonnement de Jouca-Pava, raisonnement logique, mais qu'une plus grande connaissance des mœurs et des habitudes de Boma eût facilement réfuté.
En effet, Jouca-Pava avait légalement raison, mais le gérant pouvait lui démontrer que le voleur, étant au service du blanc, se trouvait soumis non plus aux lois indigènes, mais aux coutumes des blancs, qui punissaient d'une peine quelconque le délit commis. Cela se présentait tous les jours. Ainsi tel boy, fils de roi et confié par son père au blanc pour faire son éducation, recevait de la palmatoria pour une faute commise (vol de pain ou de victuaille), sans que son père se crût obligé de réclamer un dédommagement quelconque.
Finalement, le gérant, pour se débarrasser du Mambouc, lui paya une valeur en marchandises, qui ne fut pas inférieure à 200 francs. Certes, le résultat de cette palabre dut faire un tort considérable au prestige du blanc. Elle augmentait encore l'insolence de Jouca-Pava et l'autorité des chefs indigènes.
Ce fut vers cette époque que se tint à Boma un lit de justice composé de tous les représentants des maisons de commerce.
Ils avaient à juger le crime d'incendie ayant causé la mort de quelques enfants, commis par un groupe de noirs, esclaves libérés appartenant au commerçant portugais, Manoel Joacquin d'Oliveira, client de la maison hollandaise. Ce Portugais, ancien négrier, avait sa résidence principale à Ponta da Lenha, en aval de Boma. Elle fut en partie incendiée sous l'instigation d'une des femmes noires de ce Portugais, qui sut attirer dans son complot quelques esclaves de son maître.
Voulant faire un exemple, tous les Portugais habitant le Congo furent d'avis que la bande devait être jugée par un Ut de justice composé de tous les représentants des maisons de commerce.
Cette réunion eut lieu à Boma. Elle rendit un jugement régulier qui condamnait à mort tous les coupables, hommes ou femmes, et la sentence fut exécutée immédiatement. On enchaîna tous les incendiaires, au nombre de quinze, qui furent jetés par-dessus bord au milieu du fleuve.
Cette exécution sommaire donna lieu plus tard à des réclamations et à des recherches de la part d'un navire de guerre anglais, qui avait trouvé à l'embouchure du Congo le sinistre cortège, prêt à se perdre dans la haute mer.
Quelques journaux anglais ne se firent pas faute, à cette époque, de clamer contre les actes des Portugais qui, en somme, n'avaient fait que suivre de vieilles traditions.
J'assistai de loin à cette scène, à laquelle j'étais resté étranger, car, en ma qualité de second, je n'avais pas voix au chapitre.
Lorsque, dans le courant de 1876, M. Conquy quitta la gérance de Boma pour rentrer en Europe, la maison française, malgré mon âge — j'avais à peine vingt et un ans — m'appela à lui succéder.
Suivant l'usage, la nouvelle du changement du gérant fut
annoncée au son des tambours et des gongs sur tous les marchés de Borna et de l'intérieur, afin que les indigènes possédant des mukandas, c'est-à-dire des « bons à payer », vinssent en toucher le montant avant le départ du gérant.
On donnait généralement quinze jours de délai aux créanciers et, pendant ces quinze jours, l'annonce devait être faite trois fois sur ces marchés, à intervalles de quatre jours au moins.
Passé ce temps, le nouveau gérant pouvait légalement refuser le paiement des bons en retard. Néanmoins, presque toujours en cas semblables et pour leur bon renom, les maisons de commerce n'hésitaient pas à payer les bons qui étaient présentés même bien longtemps après le départ de l'ancien gérant.
L'usage de ces bons remonte à des temps lointains. J'en ai vu un portant la date de 1806, par conséquent en pleine époque de la traite.
Ils émanent incontestablement de l'initiative portugaise. Ce sont de véritables billets de banque que chaque maison crée et auxquels elle fait toujours honneur.
Pendant la gérance de mon prédécesseur et aux premiers jours de mon arrivée à Boma, j'avais été présenté aux chefs de toutes les maisons de commerce de Boma.
Ces chefs étaient, suivant l'emplacement de leurs comptoirs, d'aval en amont du fleuve :
10 Figuereido, Portugais, gérant d'une factorerie hollandaise ;
2° Azevedo, Portugais, de la firme Valle et Azevedo ;
30 Chaves, Portugais, gérant de la maison Manuel Joaquim d'Oliveira, client de la maison hollandaise ;
40 John Scott, Anglais, originaire de l'île de Sainte-Hélène, client de la maison hollandaise ;
50 Pinto Marâo, gérant d'une factorerie hollandaise ;
6° Domingo Dias Ferreira, commerçant portugais ;
70 Matta Veiga, Portugais, gérant de la maison anglaise Hatton et Cookson ;
La maison française, primitivement Jules Lasnier-Daumas, Lartige et C^^, puis Daumas-Lartigue et C^^, était située entre la maison Valle et Azevedo et la maison Manoel Joaquim d'Oliveira.
Ces huit comptoirs s'étendaient sur plus de trois kilomètres de rive.
Ma présentation fut marquée, de la part des Portugais, par leur ton d'affabilité et leur courtoisie habituels. Je le dis hautement, j'ai toujours conservé de mes relations avec eux les meilleurs souvenirs, et je dois ajouter que peu d'étrangers sont aussi accueillants et aussi hospitaliers que les descendants des plus grands navigateurs du monde, nos maîtres sur beaucoup de points en matière coloniale. Mais leur concurrence est redoutable, je serais tenté de dire même qu'elle est féroce.
Pas plus, du reste, que les Anglais et que les Hollandais, ils n'épargnent les intrigues les plus machiavéliques, pour conserver la tête des affaires ou pour y atteindre.
Tous, du reste, crurent, vu mon âge et ma récente arrivée, que je devais être quantité négligeable, et ils se félicitaient de ma nomination, car ils avaient craint un moment que le brave Pichot, ancien gérant de la maison française, ne revînt prendre la direction de Boma, qu'il avait si brillamment conduite quelques années auparavant.
Mais celui-ci déclina l'offre pour prendre la gérance de Landana.
On a vu dans le chapitre « Commerce » que les prévisions de mes concurrents ne se réalisèrent pas.
Ce fut, sans nul doute, à cause de mon jeune âge que l'on instigua le fameux Jouca-Pava contre moi dans les circon-
stances que je vais relater, et qui m'obligèrent à lui donner la leçon dont j'ai parlé plus haut.
Quelques jours avant le départ de mon prédécesseur, ce dernier fit appeler le prince pour lui signifier officiellement qu'il avait à me reconnaître dorénavant comme le représentant à Boma de la maison française et qu'il avait à me continuer ses bons offices, ainsi qu'il l'avait fait pour lui-même.
Comme d'habitude, Jouca-Pava arriva, escorté d'une vingtaine de ses guerriers, mais une heure seulement avant le départ de M. Conquy, qui n'eut que le temps de faire la présentation officielle et les recommandations nécessaires.
Jouca-Pava, et moi, étions allés conduire le gérant à l'embarcadère et, aussitôt le vapeur en route, je regagnai la maison d'habitation afin d'opérer au plus vite les paiements des produits achetés dans la matinée.
J'avais un jeune second, encore peu au courant du commerce. Je devais l'aider dans ses multiples paiements.
Le prince Jouca-Pava, rentré sous la vérandah presque en même temps que moi, me demanda un moment d'entretien. Je lui répondis que je n'avais pas le temps en ce moment, que j'avais beaucoup de travail et que, s'il voulait attendre quelques heures, je l'écouterais bien volontiers. Jouca-Pava resta un moment ahuri, puis, frappant de son long bâton, le plancher de la vérandah, s'écria : « Je veux que le blanc m'écoute tout de suite. »
En entendant l'ordre ainsi donné, je pressentis, en l'espace d'une seconde, que le moment était venu pour moi de faire acte d'autorité, de m'affranchir une fois pour toutes du joug de ce prince, dont l'insolence m'était devenue intolérable. J'avais observé, depuis longtemps déjà, que chez ces races primitives, les qualités physiques, telles que force et adresse, avaient une influence énorme sur leur moral et qu'elles excitaient chez elles l'admiration et la crainte.
Avec un calme parfait, je priai le Mambouc de s'asseoir et commandai à un domestique d'apporter une bouteille de vin.
La figure du Mambouc souriait déjà et il allait commencer l'entretien qu'il m'avait demandé, lorsque je lui dis brusquement de se taire et lui offris un verre de vin. J'en pris un autre, puis j'ajoutai que dans mon pays, quand on était amis, on trinquait, c'est-à-dire que l'on entre-choquait les verres avant de boire. Après une certaine hésitation, le Mambouc sourit de nouveau et trinqua, puis avala son verre d'un trait, en laissant, comme d'habitude, dans le fond, un peu de vin qu'il octroya généreusement à son entourage.
« Maintenant, lui dis- je, que tu as prouvé que tu étais mon » ami, je vais te donner un bon conseil.
» Puis, je te montrerai quelque chose que tu n'as pas encore » vu. »
Je donnai l'ordre à mon boy d'apporter mon fusil de prédilection. C'était un Schneider de cavalerie, arme courte, d'une précision étonnante.
Pour expliquer ce qui suit, je dois dire que depuis longtemps je m'exerçais, par plaisir et par goût, tous les dimanches, au tir à la cible, soit à l'arc, soit au fusil, et je puis avouer sans fausse modestie que j'étais devenu un tireur peu ordinaire.
Le boy reçut l'ordre de placer une bouteille au haut d'un bâton près du fleuve à une centaine de mètres de la vérandah. Je m'adressai au Mambouc, qui regardait ces préparatifs avec étonnement, et je fis traduire mes paroles par mon linguister Jouco Couto :
« Je serai toujours ton ami, lui dis-je, je te paierai toujours » exactement ce qui te revient comme impôt, et chaque fois » que tu me rendras visite, je te traiterai comme un grand » chef, mais aux conditions suivantes :
» 1° Tu te considéreras dans la maison française comme
» chez moi et non comme chez toi, car, moi qui suis un grand » chef blanc, et tout aussi grand chef que toi, je ne vais pas » dans ton village te donner des ordres ;
» 2° Je veux être prévenu par toi, la veille du jour de ta » visite, afin que je puisse m'arranger de façon à te donner » le temps nécessaire pour écouter tout ce que tu auras à me » dire ;
» 30 Je ne veux plus voir tes hommes armés chez moi.
» Quand ils voudront t'accompagner, ils déposeront leurs » armes avant d'entrer dans la propriété. »
Le Mambouc se fit répéter par mon linguister ce que je venais de dire, puis, se levant de son siège, me regarda de son air insolent et dit :
« Et puis ! C'est tout ce que tu veux? »
« Oui, lui répondis- je, c'est à toi à choisir, la paix ou la » guerre ; et si c'est la guerre, jeté mettrai la tête dans le même » état que cette bouteille que tu vois là. »
Epaulant mon fusil, je faisais, une seconde après, voler la bouteille en éclats.
Au même instant, me penchant au dehors de la vérandah, je donnai un coup de sifflet long et strident, que mes hommes connaissent bien.
Le Mambouc, déjà ébahi de la façon dont je maniais mon arme, devint tout à fait inquiet à ce signal. Il se préparait à s'en aller au plus tôt suivi de ses vingt guerriers, lorsque je lui dis qu'il n'avait rien à craindre de moi, que je désirais seulement lui donner un pas de conduite avec les honneurs dus à un aussi grand chef que lui.
Je n'avais pas achevé ces paroles que les vingt-quatre hommes, composant mon personnel, arrivaient en courant.
Je leur donnai l'ordre de prendre, avec ceinturons et cartouches, leurs armes, qui étaient toujours sur le râtelier dans la salle à manger, et de m'accompagner.
Je conduisis ainsi le Mambouc jusqu'à la limite de la propriété.
Le prince était furieux, mais n'exhala pas sa colère, car il se sentait pour le moment le plus faible, ses hommes, au nombre de vingt, n'étant armés que de fusils à pierre.
En prenant congé de lui, je lui montrai un gigantesque baobab, en ajoutant que c'était là ou ailleurs, mais en dehors de la propriété, que ses hommes déposeraient dorénavant leurs armes avant leur entrée chez moi. Et je le quittai.
Il n'avait pas fait cinquante mètres, que, levant le poing de mon côté, il s'écria que bientôt il me ferait la guerre, puis il s'éloigna.
Quelques jours se passèrent sans nouvelles du Mambouc. Brusquement, un matin, je constatai que tous les hommes qu'il avait à la factorerie, moços et comprador, avaient disparu.
J'envoyai mon linguister en ambassade près du Mambouc pour l'informer que si, dans deux jours, ses hommes n'étaient pas rentrés, je cesserais de prélever pour son compte l'impôt sur les produits et que si, dans huit jours, ses hommes n'avaient pas repris leur service, je confisquerais à mon profit les produits représentant actuellement l'impôt.
J'avais envoyé cette ambassade, en suivant les us et coutumes en pareille circonstance, c'est-à-dire en envoyant une bouteille de genièvre, de vermouth ou d'autres liqueurs.
Si le roi, prince ou chef, accepte de boire, en compagnie de l'ambassadeur, le flacon qui sert en somme de trait d'union, c'est qu'il accepte d'écouter les paroles de l'envoyé. Le refus de boire s'interprète comme un refus de s'entendre.
Mon linguister m'apprit que le Mambouc avait refusé le message et déclaré cesser toute relation avec la maison française. Il avait ajouté qu'il considérait comme une insulte les paroles que je lui avais dites et qu'il se jugeait dégagé de toutes ses obligations envers moi.
Je ne perdis pas mon temps à me demander si ma conduite n'avait pas dépassé le but que je voulais atteindre. Je résolus de convoquer immédiatement une grande palabre des rois de Boma.
Ce fut Jouco Couto, mon linguister, homme précieux s'il en fût et d'une autorité incontestée, qui reçut la mission de se rendre auprès des rois et de les inviter à une grande réunion qui devait se tenir chez le plus âgé d'entre eux, le roi Né Curado.
Le dissentiment qui avait éclaté entre le Mambouc et moi fut naturellement très vite connu de tous les commerçants et de tous les chefs des environs.
Je me rendis chez les plus importants représentants du commerce pour leur demander s'ils ne croyaient pas que la question soulevée par moi était d'un intérêt commun et s'ils ne voulaient pas assister à la réunion des rois que j'avais convoqués.
Mon honnêteté, ou plutôt ma naïveté, m'avait fait croire que mes collègues n'hésiteraient pas un instant à partager ma manière de voir et qu'ils profiteraient de l'occasion de défendre, une fois pour toutes, aux indigènes de venir armés dans les factoreries.
Il tombait évidemment sous le sens qu'une factorerie, dont le personnel est occupé aux travaux multiples qu'occasionnaient l'achat et le paiement de produits aussi encombrants et en quantité aussi considérable, était pour ainsi dire à la merci d'un coup de main quelconque.
Mais je me butai, soit à des refus catégoriques que l'on expliquait par le fait que les rois, protecteurs des autres maisons, ne pouvaient pas venir chez elles et que par conséquent on n'avait rien à craindre, soit à la plus complète indifférence. Sous prétexte de ne pas vouloir s'occuper d'affaires qui ne les concernaient pas, ces commerçants montraient trop visible-
ment le contentement intime qu'ils éprouvaient, en voyant un de leurs concurrents aux prises avec des difficultés de nature à nuire à son trafic.
En somme je constatai, non sans amertume et désillusion, que je devais savoir et pouvoir me tirer d'affaire sans aide de personne.
Cela n'était pas de nature à me décourager. J'étais résolu à démontrer définitivement que, ce que je voulais, je le voulais bien.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés que mon linguister revint, ayant terminé sa mission.
Il m'apprit que les neuf rois de Boma avaient consenti à assister à la réunion à laquelle je les convoquais, mais, sous prétexte d'écourter le plus possible la palabre, qui semblait devoir être sérieuse et grave, puisque tous les rois y étaient conviés, ils désiraient savoir quel en serait le sujet et en connaître les motifs dans ses grandes lignes.
Je n'hésitai pas à renvoyer mon linguister auprès de ces princes, avec la mission de leur raconter ce qui s'était passé avec Jouca-Pava, ce qu'ils n'ignoraient pas du reste, et d'exprimer mon désir de faire couvrir la maison française par un roi et non par un ministre. Cependant, afin de me laisser une porte de sortie, je fis dire en même temps qu'au lieu de choisir un futur protecteur unique, j'étais disposé, vu l'importance de l'impôt que touchait Jouca-Pava, à le partager entre les neuf rois de Boma.
Trois jours seulement après son départ, mon linguister revint avec un message des rois, m'annonçant qu'ils acceptaient de traiter cette affaire et d'examiner si Jouca-Pava devait être déchu de ses droits.
Tout comme mon dissentiment avec le Mambouc s'était répandu rapidement, la nouvelle de la prochaine réunion
des rois et de la question qui devait s'y débattre fut, dès le lendemain, connue de tout le monde.
Une nuit, c'était deux ou trois jours avant la date fixée pour la réunion des rois, j'entends frapper à la porte de ma chambre à coucher et des voix chuchoter.
Je me levai tout aussitôt. C'était mon linguister Jouco Couto, accompagné d'une demi-douzaine de ses hommes armés.
Avant que je l'eusse questionné, il m'apprit que Jouca-Pava devait venir attaquer la maison française au lever du jour.
Je lui demandai le nombre d'hommes dont lui-même pouvait disposer.
Jouco Couto me répondit qu'ordinairement, en étant prévenu à temps, il aurait pu me fournir une centaine d'hommes armés, mais qu'à l'heure actuelle la plus grande partie de ses hommes étaient partis vers Binda et le Mayumbe et qu'il n'avait guère que les six hommes qui l'accompagnaient. Il me dit aussi, après quelques hésitations, que j'étais naturellement maître de lui commander de rester avec eux, auprès de moi, mais qu'il était certain de voir son village incendié par Jouca-Pava, si celui-ci apprenait que ses hommes avaient participé au combat.
« Quant à moi, ajouta-t-il, je resterai, mais mes hommes » s'en iront, car moi je suis au service du blanc et eux ne le » sont pas. Je puis donc défendre mon blanc, car je suis censé » ignorer d'où viendra l'attaque ce matin, et il me sera facile » d'alléguer que mon service m'a retenu cette nuit à la facto- » rerie. »
Ce fut chose entendue, et ses hommes s'éclipsèrent, tandis que lui-même et la sentinelle de quart allèrent réveiller tout le monde avec l'ordre de faire le moins de bruit possible.
Jouco Couto m'apprit également qu'il savait de source
certaine que plusieurs maisons de commerce avaient donné au Mambouc de la poudre et des balles pour l'aider à me faire la guerre. A cette nouvelle, qui ne me surprit du reste pas, je me contentai de répondre que cela était faux. Mais je me promis, in petto, de rechercher le nom de ces Européens dont la loyauté n'était pas le moindre des défauts.
D'après ce que m'avait dit mon linguister, le prince Jouca- Pava pouvait disposer de trois cents à quatre cents fusils. Je devais donc prendre mes dispositions pour lui tuer le plus d'hommes possible et ménager les miens, d'autant plus que je ne voulais recourir à une demande de secours chez mes voisins qu'à la toute dernière extrémité.
Mon plan de défense fut le suivant :
Il était minuit, je n'avais donc ni le temps ni les moyens, avec vingt-quatre hommes, de creuser des retranchements pour les mettre à l'abri de la première attaque, toujours la plus meurtrière.
L'idée me vint d'employer à notre défense les grandes barriques (pipas) qui servent à l'expédition de l'huile de palme. Ces fûts jaugeaient de cent trente à cent cinquante gallons (quatre cent cinquante à cinq cents litres).
Avec vingt-quatre hommes, mon linguister et mon second, je me rendis à la tonnellerie, où il y avait cent cinquante à deux cents de ces futailles. Pour éviter tout bruit et ne pas attirer l'attention des sentinelles des maisons voisines, au lieu de faire rouler les barriques, je les fis porter chacune par deux hommes jusqu'au sommet de la colline dominant la maison française et au bord du versant par lequel devaient venir Jouca-Pava et sa bande.
Quatre-vingts fûts furent ainsi alignés debout, se touchant. Leurs ventres rebondis laissaient en haut et en bas un intervalle suffisant pour servir de créneaux et donner la possibilité du tir couché ou debout.
Mes hommes devaient se tenir derrière cette forteresse improvisée et certes d'un genre nouveau.
Quant à moi, je me réservai la barrique du centre. Je fis placer dessus une seconde barrique que le tonnelier n'avait pas terminée ; ses douves étaient plus écartées d'un côté que de l'autre et elle ne possédait pas encore de fond. C'était en somme un large cylindre plus évasé à un bout et dont la partie la plus large était dirigée vers l'ennemi, de façon à me réserver un champ de tir plus étendu.
Il était trois heures du matin, quand tous mes hommes, armés de leur Schneider et ayant à leur portée une quantité assez grande de munitions, furent mis à leurs postes, espacés de trois en trois barriques.
J'avais donné l'ordre à mon second de rester à la garde de la factorerie avec le linguister, les domestiques, le cuisinier, le laveur, le tonnelier et son aide. Il lui était défendu de quitter la factorerie sous n'importe quel prétexte. Mais, dans le cas où mes hommes et moi serions débordés et qu'il nous vit nous replier sur la factorerie, il devait envoyer Jouco Couto demander du secours à nos voisins.
Aux premières lueurs du jour, tout était encore calme, et je me disais déjà que mon linguister avait été induit en erreur, lorsque soudain, réveillant les échos d'alentour, les sons assourdis de nombreux tambours et de gongs résonnèrent dans l'aube naissante. On ne distinguait encore rien, mais le bruit indiquait que l'ennemi devait être à quinze cents ou deux mille mètres de nous.
Bientôt, le jour s'accentuant, nous apercevons, sur la rive gauche de la rivière des Crocodiles, une masse sombre et compacte qui s'avance rapidement vers l'espace d'une cinquantaine de mètres, séparant les deux marais situés au fond de la vallée que nous dominions.
Le jour est tout à fait venu, l'aurore étant très courte sous
les tropiques. L'ennemi commence à gravir le versant de la colline. Mes hommes ne peuvent tirer sans mon commandement et même, si je tire, ils ne peuvent faire feu que sur mon ordre formel.
La troupe qui s'avance vers nous est considérable. A sa tête marche un féticheur, grand et maigre gaillard, portant un fétiche de guerre qu'il invoque constamment afin de rendre propice à son maître le sort du combat.
Celui-ci le suit en personne, car Jouca-Pava ne veut pas manquer à ses traditions de conduire lui-même ses guerriers à la bataille.
Il y a là évidemment un certain courage et une certaine crânerie de la part de cet homme, qui n'a pu oublier ma menace et qui connaît mon adresse de tireur.
Lorsque la troupe ennemie ne fut plus qu'à cent cinquante mètres environ de notre forteresse improvisée, qu'elle semblait au surplus regarder avec une certaine appréhension, je jugeai le moment venu d'entrer en action.
Je pris pour cible le féticheur, qui roula par terre une seconde après.
La détonation de mon arme et la chute du sorcier furent suivies de hurlements épouvantables et d'une décharge générale de la part des hommes de Jouca-Pava, mais leur troupe s'arrêta net. Sans doute la mort du féticheur avait jeté l'effroi dans leurs âmes superstitieuses.
Soudain, Jouca-Pava, saisissant lui-même le fétiche qui était tombé, le brandit au-dessus de sa tête et, électrisant ses hommes, les ramena en avant.
Mon but était manqué. Rapide comme l'éclair, la pensée de tuer Jouca-Pava me fit réfléchir aux conséquences que cette mort pouvait avoir au point de vue commercial et par conséquent au détriment des intérêts qui m'avaient été confiés.
Je résolus donc de le ménager jusqu'à la dernière extrémité.
L'émoi causé chez nos ennemis par la mort du féticheur me fit prendre pour cible le fétiche lui-même, que tenait Jouca-Pava.
Ce fétiche, haut de soixante à quatre-vingts centimètres, était en pierre tendre, peint moitié en rouge et moitié en blanc.
Mon second coup de feu le fit voler en éclats, et toute la troupe s'arrêta de nouveau.
Mais j'avais affaire à forte partie.
Revenu de sa seconde surprise, je vis, quelques instants après, Jouca-Pava ramasser les longues pointes de son pagne, les retrousser, les mettre à sa ceinture et, saisissant le fusil d'un de ses hommes, exciter de nouveau ceux-ci à la marche en avant.
Diable d'homme ! Faudra-t-il donc que je le tue !
J'étais perplexe, car la distance qui nous séparait devenait de plus en plus courte, lorsque, avant de donner l'ordre de tirer, je voulus essayer encore une fois d'effrayer Jouca-Pava. J'étais certain, vu l'allure peu décidée de sa troupe, après mes deux succès de tir, que si Jouca-Pava faisait lui-même un mouvement de retraite, toute sa troupe se débanderait.
J'augurais déjà de la victoire. J'étais convaincu que, si la nécessité de prendre pour cible Jouca-Pava m'était imposée, la mort ou une blessure de ce vaillant chef serait le signal d'une fuite de tous ses hommes.
Jouca-Pava ne se servait pas du fusil qu'il avait pris à un de ses hommes. Il se bornait à le tenir élevé au-dessus de sa tête, tout en excitant son monde. Sa troupe n'était plus qu'à quatre-vingts mètres de nous et, quoique envoyant constamment des coups de feu contre nos solides barriques, qui en étaient à peine entamées, elle ne s'éparpillait pas.
Je voulus en finir et faire un essai nouveau avant de m'attaquer directement à Jouca-Pava.
Mes hommes me regardaient, ne comprenant rien, sans
doute, à mon silence, lorsque j'épaulai une troisième fois mon arme, et la crosse du fusil que Jouca-Pava tenait dans la main fut brisée net.
Cette fois, soit que je l'eusse blessé, soit qu'il fût pris d'une vraie terreur, Jouca-Pava jeta le morceau de fer qui lui restait en main et décampa sans se retourner, produisant par là une panique générale dans sa troupe, qui se débanda complètement.
Je donnai alors à mes hommes l'ordre de tirer, ce qu'ils firent plusieurs fois pour accroître l'allure des fuyards, qu'ils se mirent à poursuivre.
L'affaire n'avait pas duré un quart d'heure, que tous les hommes de Jouca-Pava repassaient la rivière des Crocodiles, laissant plusieurs des leurs sur le terrain.
Ce fut une victoire totale qui se termina avant que Boma fût complètement réveillé.
Les commerçants indigènes affluèrent comme d'habitude à la maison française.
L'après-midi seulement, les Européens vinrent à tour de rôle me demander ce qui s'était passé et m'offrir leur concours. Je leur racontai mes exploits de tireur et leur dis, à tous, que je savais que des blancs avaient fourni de la poudre et des balles à Jouca-Pava et que je regrettais de ne pas savoir celui d'entre eux qui l'avait fait, car je lui aurais réservé le même sort.
Cette affaire augmenta le prestige de la maison française, surtout après la réunion des rois que j'avais convoqués et qui eut lieu deux jours après.
La palabre se tint au jour fixé au village de Né Curado. Aucun autre blanc n'y assistait. Mais tous les rois y vinrent, accompagnés d'une suite nombreuse. La proposition que j'avais faite de faire « couvrir » la maison française par tous les rois de Boma ne fut pas admise, sans doute à la suite de la
défense sous main que durent faire les autres maisons de commerce à leurs rois respectifs.
Elle eut du reste une autre solution.
Au milieu de la discussion, des gongs et des tambours se firent entendre. Ils n'attirèrent d'abord pas l'attention des assistants, puis causèrent un émoi que je compris, lorsque je vis apparaître le Mambouc Jouca-Pava en personne.
Déjà NéCurado s'était levé, sans doute pour faire respecter ses hôtes. Mais Jouca-Pava, malgré sa suite nombreuse, n'avait pas l'air de venir en agresseur.
Il se prosterna devant le roi et lui dit, de façon à être entendu de toute l'assistance, qu'étant le Mambouc il avait le droit d'assister à toutes les palabres des rois et que celle-ci, traitant une question qui l'intéressait au plus haut point, il demandait à la plaider lui-même. Il termina en priant le roi d'intercéder auprès de moi pour qu'il pût en être ainsi.
Je n'avais pas encore pu répondre que le Mambouc s'approcha de moi et, s'agenouillant, me demanda de lui permettre de redevenir mon ami.
J'hésitai quelques instants, puis lui dis :
« Après la conduite que tu as tenue vis-à-vis de moi, je ne » crois pas à ton amitié. Du reste, avant de traiter toute autre )) question avec toi, je suis content de te voir, car je vais de- » mander aux rois ici présents, et cela immédiatement, quel » est le tribut de guerre que tu dois me payer. »
A ces mots, le Mambouc se releva et, au lieu d'employer le ton insolent dont il était coutumier, il me répondit qu'il était tout disposé à me payer ce que les rois décideraient.
Je fus, au premier abord, surpris de ce changement. Mais je me dis que, somme toute, si Jouca-Pava voulait s'abstenir de ses airs d'insolente bravade et de ses façons de matamore, il pouvait faire un roi tout comme un autre et qu'assurément la leçon qu'il avait reçue lui ôterait toute envie de recommencer.
Le Mambouc s'étant éloigné, j'envoyai mon linguister prier le roi Né Corado de décider, avant de continuer la palabre, le tribut de guerre que devait me payer Jouca-Pava, ici présent, pour m'avoir attaqué sans motif et pour avoir été battu.
Cette question n'étant qu'un corollaire de la même palabre, j'avisai en même temps le roi que j'exigeais que l'amende ne fût pas inférieure à dix mesures d'amandes, dix grandes mesures d'huile de palme, et vingt moutons.
Il n'y eut réellement pas de discussion, car Jouca-Pava déclara que je serais payé avant la nouvelle lune.
Ce ne fut, en définitive, qu'un aparté de le première partie de la palabre, mais il suffit pour en modifier complètement le cours et les résultats prévus.
La palabre se continua une demi-heure à peine, après l'arrivée du Mambouc, et celui-ci y prit part.
Ce prince véritablement intelligent plaida si éloquemment sa cause et fit tant et si bien que tous les rois de Boma me prièrent de lui rendre sa « barette », c'est-à-dire de le réintégrer dans les droits qu'il avait auparavant, en sa qualité de prince protecteur de la maison française. Lorsque, après quelques moments de réflexion, je fis savoir, par la voix de mon linguister, que j'acquiesçai à la demande des rois, les hommes de Jouca-Pava poussèrent des hurlements véritablement sauvages avec des cris d'enthousiasme et de joie.
Jouca-Pava vint s'agenouiller près de moi, me prit la main et la baisa.
Ce fut la première fois, mais non la dernière, que je vis un chef nègre accomplir un acte semblable de soumission. Je croyais, jusqu'alors, que le baise-main était inconnu dans ces parages.
Le Mambouc me demanda l'autorisation de me reconduire avec toute sa suite afin de me faire escorte jusqu'à la maison française.
Cette fois, je refusai net, en lui disant que ni lui ni aucun de ses hommes ne pourraient entrer chez moi que lorsqu'il aurait payé complètement son tribut de guerre et que, jusqu'à ce jour-là, l'impôt auquel il avait de nouveau droit, ne serait pas perçu à son profit, mais au mien.
Je pris ensuite congé des rois, auxquels je remis à chacun un bon (mukanda) pour un cadeau à toucher à la maison française.
J'étais de retour à sept heures du soir. Cette palabre avait duré six heures.
Je me sentais content et je dirai même fier d'avoir aussi bien réussi dans mon premier conflit avec les indigènes.
Certes, tous les conflits et les nombreuses et souvent très graves palabres que j'eus, depuis cette époque, pendant ma longue carrière africaine, n'ont eu pour moi la même saveur particulière que donne l'inconnu, car, en somme, c'était mon baptême du feu et mes débuts de diplomate.
J'avais accompli un acte qui, malgré mon âge, me donna visà-vis des indigènes et des Européens une situation morale au moins égale à celle du plus ancien des représentants des maisons de commerce. J'étais certain qu'à l'avenir rien ne se passerait dans la politique intérieure de Boma, sans que je fusse consulté.
Quinze jours après la réunion des rois, le Mambouc me fit savoir qu'il avait réuni ce qu'il devait me payer comme tribut de guerre ; il me demandait l'autorisation de se présenter chez moi.
Sur ma réponse affirmative, il vint le surlendemain, précédé de gongs et de tambours et suivi d'une très forte caravane.
Aucun homme armé ne l'accompagnait.
Il avait laissé son escorte habituelle de guerriers dans le petit village, situé sur la droite de la rivière des Crocodiles.
Je dois dire que, ce jour-là, la conduite du Mambouc
m' étonna quelque peu. Après avoir payé son tribut de guerre, dont le mesurage nécessita un certain temps, il ne me demanda rien, pas même un verre de vin.
J'en fis la remarque à mon linguister qui me dit que sans doute Jouca-Pava, de caractère très fier, ne voulait rien solliciter de moi aujourd'hui, parce que c'était le jour du paiement de l'amende à laquelle il avait été condamné et qu'il jugeait probablement qu'il était ici pour payer et non pour recevoir.
En effet, j'offris un verre de vin au prince, qui le refusa.
Cependant, avant de prendre congé de moi, Jouca-Pava me demanda si je ne voulais pas lui faire le plaisir d'aller lui rendre visite dans son village, où aucun blanc n'avait jamais pénétré.
Tout en parlant, le Mambouc me regardait de ses yeux hardis, mais sans aucune insolence.
La pensée qui me vint tout aussitôt fut que le Mambouc s'attendait de ma part à un refus, dû sans doute à la crainte.
Cette pensée me fut confirmée par l'étonnement qui se manifesta sur sa figure expressive, lorsque je lui répondis que j'acceptais et que j'irais lui rendre visite le dimanche suivant. Jouca-Pava me regarda de nouveau ; ses yeux exprimèrent une joie non équivoque, et il prit congé de moi.
Le dimanche venu, je me rendis, ainsi que je l'avais promis, au village du Mambouc, distant de quinze à dix-huit kilomètres, dans l'intérieur des terres, vers le Nord-Ouest de Boma.
Selon l'habitude de ces temps, je fis le trajet dans un hamac porté par douze de mes hommes, qui alternaient leur tâche deux par deux. Selon l'usage aussi, tous mes hommes étaient revêtus de pagnes neufs aux couleurs voyantes, tant pour faire honneur au blanc qu'ils transportaient, qu'en l'honneur du prince chez qui ils se rendaient. J'étais accompagné en
outre de Jouco Couto, de mon cuisinier et d'un boy portant mon fusil qui, avec mon revolver, formaient les seules armes de mon escorte.
Nous arrivons chez Jouca-Pava, après deux heures et demie de marche rapide, dans un pays très vallonné et après avoir traversé une dizaine de villages. La plupart appartenaient au prince et me firent l'accueil le plus chaleureux.
La résidence du Mambouc a nom Né Sonho. Elle est située dans une large vallée très fertile et ombragée par de multiples palmiers élaïs, ainsi que par de très beaux et très grands arbres, parmi lesquels se trouvaient le safoutier, le kolatier, le banian. Au centre de la place s'élevait un immense ficus, dont le tronc raboteux et boursouflé mesurait plus de deux mètres cinquante de diamètre ; ses branches, noueuses et gigantesques, couvraient de leur ombre une surface de plus de trente mètres de diamètre.
Ce village se composait d'environ cinq cents huttes. Les chimbecks du prince étaient larges et spacieux, placés en cercle autour d'une maison construite à l'européenne, faite de bambous et de planches, recouverte de carton bitumé provenant d'achats faits aux blancs. Cette habitation servait de lieu de réunion et contenait plusieurs tables et une quinzaine de chaises, les unes en bois, les autres en jonc de même provenance. Des nattes très bien faites couvraient le plancher. J'y vis également un filtre à eau, tout comme dans les maisons européennes.
Quatre petits canons de campagne semblaient en défendre l'entrée. C'étaient des canons de commerce avec lesquels on ne pouvait tirer qu'à blanc et qui servaient à faire du bruit dans les grandes fêtes et réjouissances publiques.
Ce fut dans cette maison que l'on m'introduisit et, cinq minutes après mon arrivée, Jouca-Pava parut.
Il avait revêtu ses plus beaux atours.
Des manilles en argent ornaient ses chevilles et des bracelets du même métal entouraient ses poignets. Cinq ou six rangées de gros tubes de vrai corail ornaient son cou. Des boucles d'or pendaient à ses oreilles. Un large et long pagne de velours frappé était retenu à la taille par un large foulard de soie noire formant ceinture et où se voyait un riche poignard. Une fine chemisette de soie blanche recouvrait le torse et les bras et, sur ses épaules, s'étalait^ pendant jusqu'à terre, un long manteau en drap rouge brodé d'or. Il était coiffé du traditionnel bonnet des chefs, long de quarante à cinquante centimètres, retombant sur les épaules.
Jouca-Pava me souhaita la bienvenue en termes cordiaux et me dit, dans son langage imagé, que tout ce que je voyais était à moi et que je pouvais en disposer selon mon bon plaisir.
Il me demanda de me servir à déjeuner et, sur ma réponse que j'avais apporté avec moi ce qu'il fallait pour me restaurer, il sembla si peiné de mon refus que je m'empressai d'ajouter que, pour lui faire plaisir et le traiter en ami, j'acceptais volontiers ce qu'il m'offrirait.
Je dois à la vérité de dire qu'une certaine méfiance à son égard était encore dans mon esprit. Je connaissais les mœurs à la Borgia que pratiquaient souvent ces petits potentats, mais je connaissais aussi les différentes manières de les éviter. Je n'eus pas à les employer, car Jouca-Pava s'empressait, à chaque plat qu'on me servait et suivant ainsi l'usage, de les goûter devant moi.
Je finis par avoir honte de ma méfiance, car Joaca-Pava paraissait réellement heureux de me servir et fier de ma présence chez lui.
Après ce repas que je partageai seul avec le prince, je lui demandai à voir ses femmes et ses enfants, qu'il fit venir aussitôt. Je m'étais muni, dans ce but même, de plusieurs riches pagnes et de petits colliers de corail que je distribuai
à tout ce monde. Le Mambouc avait vingt-deux femmes et une kyrielle d'enfants des deux sexes.
Parmi ceux-ci se distinguait une toute jeune fille, à peine âgée de onze à douze ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne et admirablement proportionnée. Femme déjà, elle avait les attaches très fines, les pieds et les mains d'une enfant, une figure pouponne, de grands yeux noirs largement fendus et d'un éclat mouillé de nacre, des dents éblouissantes, un nez petit et plutôt mince, des lèvres un peu charnues, mais sensuelles, en un mot, elle offrait un ensemble charmant.
Malgré sa chevelure crépue, c'était une adorable Vénus bronzée, à l'air à la fois timide et capiteux. Elle rougit et baissa les yeux, lorsque, lui passant un collier de corail au cou, j'effleurai sa peau douce et fraîche et lui déclarai en fiote, tout en lui caressant le menton, qu'elle était la plus jolie fille que j'eusse jamais vue. Puis, me retournant vers Jouca-Pava, je lui dis brusquement :
« Tu devrais me la donner pour femme ».
Le Mambouc ne répondit pas, mais se mit à rire ; et je n'insistai pas, car la jeune fille, en entendant cette demande que j'avais faite dans la même langue, s'empressa de s'éclipser.
Lorsque le prince vit que j'avais donné l'ordre à mes hommes de préparer le hamac pour mon départ, il me dit que tous les gens de ses villages, venus pour me voir, demandaient que je voulusse leur montrer mon adresse au tir. D'aucuns prétendaient que c'était le fétiche du blanc qui avait brisé le fétiche de guerre à l'attaque de la factorerie française. Ils disaient que c'était un maléfice et non une balle qui avait brisé la crosse du fusil tenu par le prince et qui était parvenu à faire fuir celui-ci, reconnu comme le plus courageux de tous les guerriers de Boma.
La réponse à cette demande était fort délicate, car je com-
pris que le prince avait fait croire à ses sujets que sa défaite n'avait pas pour cause la peur qu'il avait ressentie subitement, lorsqu'il avait vu tomber l'un après l'autre le féticheur, le fétiche et la crosse de son fusil, mais qu'elle était uniquement due au fétiche du blanc, plus fort sans doute que le sien.
Le prestige du Mambouc, qui pouvait m'être précieux, exigeait que je laissasse subsister cette croyance ; cependant, d'autre part, ma jeune autorité, conquise depuis si peu de temps, demandait à être maintenue.
Je répondis qu'en effet j'avais invoqué mon fétiche, le grand Zambi des blancs, qui était bien plus fort que tous les fétiches de guerre des noirs. Que le grand Zambi m'était toujours favorable parce que je ne faisais jamais le mal. Je ne pouvais cependant l'invoquer que pour les choses graves et importantes. Je savais très bien me servir de mon fusil sans invoquer le Zambi. Il m'arrivait dans ce cas de manquer quelquefois mon but, tandis que, lorsque j'invoquais le Zambi, c'était lui-même qui dirigeait ma balle. Alors celle-ci ne manquait jamais son but.
« Il n'est donc pas étonnant, dis- je, que le grand guerrier » Jouca-Pava ait été obligé de s'enfuir par la toute-puissance » même du Zambi, car autrement il aurait été tué, tout » comme le grand-prêtre du fétiche de guerre. Pour moi le » Mambouc Jouca-Pava est toujours le plus grand et le plus » brave des guerriers de la contrée. »
Des hourras frénétiques soulignèrent ces paroles, et le Mambouc radieux vint s'incliner devant moi et me baiser la main. Je lui avais rendu, aux yeux de ses sujets, tout son prestige et toute son autorité.
Lorsque le tumulte fut apaisé, Jouca-Pava revint à la charge, car beaucoup de ses guerriers voulaient me voir tirer. Ce jeu m'amusait. Aussi, demandai-je au prince de me piésenter le meilleur tireur de ses guerriers.
Il fut bientôt devant moi ; c'était un homme de vingt-cinq à trente ans, de taille petite, plutôt maigre, à figure de fouine, à la barbiche crépue, et dont les petits yeux étaient extrêmement brillants. Lorsque je lui demandai de tirer le premier, il se récusa, en disant qu'il ne voulait pas se mesurer avec moi.
J'allais le plaisanter, lorsque Jouco-Couto, s'approchant de moi, me dit à voix basse :
« Maître, il est inutile que tu te fasses un ennemi de cet » homme qui est un parent influent de Jouca-Pava. Tu es » beaucoup plus fort que lui et tu vas le froisser inutilement, » car tous ceux qui ne l'aiment pas vont rire de lui et il ne te » pardonnera pas de l'avoir rendu ridicule. »
J'hésitai une seconde, mais je me rendis au sage conseil de mon linguister.
Je voulus détourner l'attention et demandai qu'on me servît à boire, puis, m'adressant au tireur indigène, je lui dis que j'étais enchanté de faire la connaissance d'un aussi grand guerrier que lui, mais que le temps me pressait et que je remettais à un autre jour le plaisir de me mesurer avec lui. Je sifflai ensuite mes hommes, qui accoururent avec le hamac.
Jouca-Pava et son nombreux entourage, qui avaient été inattentifs à cette courte scène, me demandèrent encore avec insistance de tirer, ne fût-ce qu'un coup de feu, afin de répondre au désir de tous.
Enfin je m'exécutai de bonne grâce et dis au prince de m'indiquer lui-même ce qu'il voulait que j'abattisse.
Je tirai six coups et les différentes cibles que l'on me désigna : bouteille à soixante ou quatre-vingts mètres, calebasse attachée au sommet d'un palmier, orange ou citron pendant à leurs branches, tout fut atteint par les balles de mon excellente carabine.
Chaque fois, c'était un étonnement général. Les indigènes jetaient des regards ébahis, aussi bien sur mon fusil que sur moi-même.
Je voulus terminer cette séance par un coup de maître, auquel l'idée me vint d'attacher une double signification.
A vingt ou vingt-cinq mètres de nous s'élevait un palmier élaïs dont les feuilles avaient été presque complètement effilochées par le petit oiseau jaune et noir que l'on appelle « Tisserand ». Il se fait un nid suspendu aux frondaisons mêmes du palmier en entrelaçant dans tous les sens ces fibres fines et souples. Ces oiseaux vivant en bandes, le palmier choisi par eux porte souvent trente à quarante nids, tous suspendus aux longues côtes, seuls restes des feuilles déchiquetées.
Couper avec une balle une de ces côtes qui descendaient en ligne droite vers le sol, devait paraître aux yeux des indigènes un fait d'une habileté extraordinaire, alors que, pour nous et surtout pour un tireur adroit, ce n'est qu'un jeu, attendu que le tir vertical est toujours plus facile.
Je prévins Jouca-Pava que j'allais couper une de ces côtes afin d'avoir un nid, mais que je désirais que l'on m'apportât ce nid aussitôt qu'il tomberait, car je voulais le remettre moimême au prince, en lui adressant une demande.
Jouca-Pava promit tout ce que je voulus ; un grand silence se fit pendant que j'épaulais mon arme. Le coup partit et un des nids tomba par terre, en même temps que des exclamations d'admiration et même de crainte s'élevaient autour de moi.
Je dis crainte, car ceux qui étaient les plus rapprochés de moi se reculèrent à une distance plus que respectueuse.
Lorsqu'on me remit le nid, je le montrai à Jouca-Pava en lui disant :
« Que manque-t-il dans ce nid pour qu'il soit complet? »
Après quelques instants d'hésitation, Jouca-Pava répondit :
« Il manque les deux oiseaux, le mâle et la femelle ».
« Eh bien, repris- je, moi aussi j'ai un nid, qui est ma maison » de Boma, mais je n'ai pas de femme pour habiter mon nid. » J'y suis seul. C'est à toi à m'en donner une, car tu es le
» prince protecteur de ma maison et tu dois vouloir qu'elle » soit complète. Donne-moi donc ta fille Mabenjia, la jeune » fille que tu m'as présentée tantôt. »
« Oh ! s'empressa de répondre le Mambouc, ma fille est » encore trop jeune, et elle ne peut être la ménagère d'un » blanc, car elle est princesse de sang et ne peut que se marier. » Cependant, si tu veux une compagne, tu en auras une avant » la nouvelle lune ».
Je pris alors congé du Mambouc. En lui faisant mes adieux, je lui répétai que je ne voulais d'autre compagne que sa fille elle-même et que je saurais lui payer une dot beaucoup plus importante que n'importe quel prince ou roi de Boma, à qui elle était peut-être destinée. Je vis un peu d'hésitation se peindre sur la figure du Mambouc, mais il ne répondit pas.
Le laissant sous cette impression, je donnai le signal du départ et arrivai à Boma à la nuit tombante.
Six mois plus tard, je devins le gendre du Mambouc, mais je dus épouser sa fille, suivant les rites, us et coutumes de la contrée. C'est de cette femme qu'est née la petite fille que j'ai ramenée en Europe.
Pendant les cinq années qui suivirent, le Mambouc Jouca- Pava se montra bon prince et me rendit de réels services, soit dans les différentes palabres que j'eus durant cette période, soit comme intermédiaire dans mes relations commerciales avec les Mampatas du Mayumbe et la grande triba des Mussorongos, tant de la rive gauche du fleuve que du Bas-Congo.
Malheureusement, la sixième année, il perdit sa femme favorite, sœur du roi Né Corado. Par orgueil ou par vanité, il voulut que les funérailles fussent solennelles.
En effet, il rénova une mode barbare qui avait disparu de ces contrées et qui consistait à enterrer vifs un certain nombre d'esclaves dans la tombe, et à en égorger d'autres sur cette même tombe.
Une véritable panique surgit parmi ses sujets et la plus grande partie de ses esclaves l'abandonnèrent. Le Mambouc devint morose, hargneux même, et pour comble de malheur, il se mit à boire.
Les premières fois qu'il me rendit visite en cet état, je l'admonestai sévèrement, lui montrant l'indignité de sa conduite, et je lui refusai impitoyablement toute liqueur. Généralement il s'en allait gesticulant et criant, mais en somme inoffensif.
Mais un jour, étant venu recevoir le paiement de l'impôt qui lui était dû, soit que son humeur fût plus hargneuse encore que d'habitude, soit qu'il eût bu plus que d'ordinaire, soit encore qu'il fût froissé du peu de cas que je faisais à présent de lui, il prétendit être le seul maître de la maison française et s'écria, au milieu de la foule des indigènes venus avec leurs produits, qu'il saurait bien le montrer et même qu'il allait le montrer tout de suite.
Il donna alors aux hommes qui lui appartenaient et qui travaillaient chez moi au nombre de six, l'ordre d'abandonner immédiatement leur besogne et de le suivre. Ces hommes étaient alors occupés à réparer le toit de paille d'un des grands magasins. A l'injonction qui leur fut faite, ils hésitèrent un instant. Mais, en voyant la colère du Mambouc, ils finirent par descendre et se disposaient à l'accompagner, lorsqu'on vint me prévenir de ce qui se pasasit.
Outré de la conduite du Mambouc, je sifflai mes hommes et leur donnai l'ordre de chasser, à coups de bâton, Jouca-Pava et ses esclaves et de les poursuivre jusqu'à ce qu'ils eussent passé la rivière des Crocodiles.
Lorsqu'il me vit paraître et qu'il entendit le coup de sifflet, le Mambouc, à moitié dégrisé sans doute et sachant que je ne badinais pas sur le service, s'empressa de déguerpir.
Je sus que la chasse que lui firent mes hommes l'obligea à passer la rivière des Crocodiles à la nage.
Le lendemain, j'envoyai mon lingiiister informer Jouca- Pava que je lui défendais, à l'avenir, l'entrée de la maison française, sous peine de voir sa tête servir de cible à la balle de mon fusil.
Je ne revis jamais plus ce trop fameux prince.
J'appris sa mort un an environ après. Il avait été empoisonné par les siens et, finalement, étranglé par un de ses propres esclaves.
La réputation de cet homme, qui avait été un très grand chef et un très grand guerrier, survécut bien longtemps après sa mort. Aujourd'hui même, son nom est souvent évoqué le soir, à la tombée du jour, lorsque, réunis sur la place du village, les indigènes de Boma et de toute la contrée environnante parlent des grandes palabres et des hauts faits du passé.