CHAPITRE V
Arrivée de Stanley à Borna.
En août 1877, certaines rumeurs étaient parvenues jusqu'à nous, rapidement colportées par les indigènes venant de l'intérieur.
Elles annonçaient l'arrivée d'un blanc venant du levant avec une nombreuse escorte armée, et se trouvant encore à plusieurs journées de marche de Borna.
La plupart de nous étaient au courant des différentes explorations dont l'Afrique était en ce moment l'objectif, mais il nous était bien difficile de donner à ce voyageur un nom plutôt qu'un autre, et les hypothèses allaient grand train.
Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que les principales maisons étaient avisées par la voie du représentant de la maison Hatton et Cookson, que l'explorateur Stanley était à nos portes et nous demandait de lui venir en aide en lui procurant des vivres. Le nécessaire fut immédiatement fait.
Nous décidons en outre de nous porter à la rencontre du fameux voyageur, afin de lui faire les honneurs qu'il méritait.
Au jour fixé, les représentants des factoreries anglaise, hollandaise, portugaise et française se mirent en route, accompagnés d'une escorte amplement pourvue.
Après une marche de quatre heures, rapidement faite par nos porteurs de hamacs, nous nous arrêtons à un petit village admirablement ombragé et par lequel Stanley devait passer, suivant les ordres que nous avions donnés aux hommes que
nous lui avions envoyés, avec le ravitaillement en vivres qu'il avait demandé.
Une table fut dressée et bientôt couverte de tout ce que possédaient de mieux les factoreries de Boma, en fait de linge et de couverts.
Rien n'y manquait ; la nappe était même parsemée de fleurs, venant des jardins de Boma.
Des pavillons français, hollandais, portugais, anglais, américains et de grands écussons, sur lesquels s'étalaient en grandes lettres les mots « Vive Stanley », étaient disposés de-ci de-là, sur les palmiers, dans la verdure des arbres, aux sommets des cases, formant un tout pittoresque, animé d'un air de fête véritablement charmant.
Tous ces préparatifs de cordiale et enthousiaste réception étaient à peine terminés, que les gongs et les sifflets bien connus par nous des capitas que nous avions envoyés au devant de Stanley deux jours auparavant, se firent entendre.
Nous nous portâmes tous au devant du célèbre explorateur, que nous rejoignîmes une centaine de mètres plus loin, et auquel nous fîmes l'accueil le plus chaleureux.
Stanley, très ému, se contenta de serrer vigoureusement la main à chacun de nous, mais il ne parla pas pendant quelques instants.
L'émotion que cet homme énergique éprouvait devait être grande, car notre présence marquait pour lui la fin de son long voyage et le terme des souffrances et des privations qu'il avait endurées. Ce ne fut qu'à l'arrivée au petit village que Stanley commença à sortir de son mutisme.
Lorsque nous eûmes satisfait à ses premières questions et qu'il eût acquis la certitude d'être enfin arrivé au terme de son long voyage, il voulut bien, pendant la durée du déjeuner que nous lui offrîmes, nous narrer quelques-unes des aventures qui avaient marqué sa fameuse traversée du Continent africain.
Le repas fut plein d'entrain et de bonne humeur, et les convives légèrement échauffés par le généreux vin de Champagne ne tarissaient pas en éloges et en multiples toasts en l'honneur de Stanley. Celui-ci, du reste, s'était radicalement transformé, et son abord froid, quoique ému, qui avait marqué notre première entrevue, s'était changé en une gaîté communicative et en une verve brillante. A la fin du repas, il fit même exécuter par ses zanzibaristes une fantasia de guerre, qui fut admirablement réussie, au grand ébahissement des indigènes et de nos hommes.
L'heure du retour sonnant, nous invitâmes Stanley à prendre place dans un hamac, amené par nous à son intention.
Il refusa malgré nos instances, ce que voyant, le Portugais Chaves et moi, nous prîmes le grand voyageur et, aux cris de « Vive Stanley », nous le couchâmes dans son hamac, donnant l'ordre aux porteurs de prendre les devants.
Stanley, bon enfant, se résigna en souriant à ce genre de locomotion, qu'il a appelé dans son livre : A travers le Continent mystérieux, une manière efféminée de marcher.
A notre arrivée à Boma, quoique la nuit fût proche, tous les pavillons flottaient au haut des mâts des maisons, et des oriflammes claquaient joyeusement au vent, fêtant ainsi l'arrivée du grand explorateur. Celui-ci fut hébergé à la maison anglaise et, le soir même, un grand dîner était donné en son honneur.
Les trois jours que passa Stanley à Boma furent trois jours de fête, et j'eus le grand plaisir de l'avoir à ma table.
Ce fut lui-même qui m'apprit, dans un assez mauvais français, que lorsqu'il avait demandé du secours aux maisons de commerce de Boma, il avait écrit deux lettres, l'une adressée à la maison anglaise, l'autre à la maison française, car il savait depuis longtemps que d'importants comptoirs de ces nationalités existaient dans le Bas-Congo.
Lorsque je lui dis que je n'avais pas reçu la lettre adressée à la maison française, il se tourna vers Matta Veiga, alors représentant de la maison Hatton et Cookson, qui lui répondit en riant qu'il avait voulu conserver tout l'honneur pour sa maison, attendu qu'elle était anglaise et que Stanley était Anglais, mais qu'il avait averti toutes les maisons, afin que chacune pût avoir le plaisir de participer à l'envoi des vivres demandés par l'explorateur.
Stanley me demanda d'excuser la manière de faire de Matta Veiga, vu sa bonne intention, ce que je fis du reste, d'autant plus que Matta Veiga était un de mes bons amis.
Stanley quitta Boma le 6 août, à bord du vapeur Cahinda, appartenant à la maison Hatton et Cookson, qui le conduisit à Banana et à Cabinda.
En prenant congé du grand explorateur, je me doutais bien peu que moi aussi, dix ans plus tard, j'entreprendrais des explorations dans le centre du Continent africain.
Mais reprenons la suite des événements qui se déroulèrent après la famine de 1878.