‹ Vingt années de vie africaineChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Guerre avec les rois de Borna.

Les faits que nous allons relater se passèrent à la fin de 1878, après l'horrible famine qui sévit cette année.

Depuis quelques mois, le commerce de Borna diminuait encore. On était cependant en pleine saison de cueillette. D'après le dire des linguisters, la cause primordiale était due au tribut exorbitant que venaient d'imposer les rois de Borna aux caravanes venant du Mayumbe, sans se soucier de la mukaka (loi indigène) qui avait été édictée en 1872, entre tous les chefs des maisons de Boma, les neuf rois de Boma et les trois Mampatas ou rois du Mayumbe. Cette loi avait définitivement fixé le tribut que devaient payer les caravanes de négoce venant du Mayumbe et traversant les territoires des rois de Boma.

Selon la coutume, cette loi avait été consacrée, en 1872, par la mort d'un esclave, qui avait été exécuté au marché même de Boma, sur lequel on voyait encore le crâne de la victime, fiché au sommet d'une longue perche plantée sur un des côtés de la place du marché.

La hachette, toute neuve en son temps, qui avait servi à décapiter le pauvre diable, était profondément enfoncée au pied même de la perche, et ce lugubre apparat rappelait à quiconque, gens de Boma ou gens du Mayumbe, que cette loi était toujours en vigueur.

Lorsque la violation de la mukaka par les rois fut bien

avérée, une entente se fit entre les maisons de commerce et il fut convenu que chacune d'elles enverrait, à son roi respectif, les remontrances que le fait comportait, en les prévenant que s'ils continuaient à molester ainsi les caravanes, les blancs les obligeraient à payer aux Mampatas du Mayumbe, et aux blancs aux-mêmes, l'amende prévue par la loi.

Ces démarches aboutirent immédiatement. Mais les rois nous firent savoir que l'impôt était trop minime et devait être augmenté de commun accord.

Cette proposition fut re jetée de l'avis unanime des représentants des maisons de commerce.

Les princes n'insistèrent pas et pendant trois mois les produits affluèrent, les caravanes du Mayumbe arrivèrent nombreuses, et une grande activité régna de nouveau dans la plupart des comptoirs européens. Mais ce n'était qu'une feinte. Bientôt, en effet, le commerce diminua et nous apprîmes qu'une grande réunion des neuf rois de Boma avait eu lieu, dans laquelle ils avaient décidé d'augmenter l'impôt de passage, malgré la mukaka et malgré les blancs. L'un des premiers qui vint m'apprendre cette nouvelle fut le fameux Jouca-Pava, prince de la maison française.

Le rusé Mambouc n'avait aucun intérêt à voir augmenter l'impôt de passage, puisqu'il était perçu par les rois euxmêmes. Cet impôt devait accroître leurs richesses et par conséquent leurs forces, ce qui ne faisait pas l'affaire de Jouca-Pava, plus riche et plus fort que n'importe lequel d'entre eux.

Je voulus le charger des négociations que nécessitait l'attitude des rois de Boma, et voulus le prendre comme trait d'union entre les blancs et ces princes ; mais il refusa obstinément, alléguant qu'étant le premier ministre des rois, il ne pouvait porter la parole qu'en leur nom.

Devant la perspective que je lui fis entrevoir d'un conflit

possible entre les Européens et les rois de Borna, il s'empressa de retirer son épingle du jeu, jurant par tous ses fétiches qu'aucun de ses guerriers ne prendrait le parti des princes, attendu que d'après lui ils avaient tort.

Je pris acte de sa déclaration et l'informai que si une guerre survenait et qu'un de ses guerriers était pris les armes à la main, il serait lui, Jouca-Pava, reconnu coupable de trahison et que la peine des traîtres lui serait appliquée.

Les remontrances qui furent faites une seconde fois aux rois de Boma n'aboutirent pas, à l'instigation sans doute des féticheurs.

Les rois chargèrent nos envoyés de nous dire que la terre leur appartenait, qu'ils étaient seuls maîtres chez eux, que si les blancs n'étaient pas satisfaits, ils n'avaient qu'à s'en retourner d'où ils étaient venus ; qu'ils avaient décidé à l'unanimité d'augmenter les droits de passage, que si les caravanes du Mayumbe ne voulaient pas s'exécuter, ils leur défendraient l'accès de leurs terres.

C'était, en somme, une déclaration de guerre et chacune des maisons de commerce s'organisa et s'arma de façon à donner aux neufs potentats une leçon exemplaire.

Ainsi que je l'ai déjà dit, il n'existait au Congo aucune autorité européenne reconnue à laquelle les maisons de commerce eussent pu demander justice et réclamer l'exécution des engagements pris.

Une fois par an, peut-être, un petit navire de guerre, le plus souvent portugais, venait montrer son pavillon à Boma même, où il stoppait pendant quelques jours à peine.

Évidemment, l'on eût pu envoyer une requête au Gouverneur général de Saint-Paul de Loanda, lequel, sans doute, eût envoyé un navire de guerre portugais. Mais on savait aussi les résultats très platoniques qu'obtiendrait le commandant de ce navire de guerre dans les remontrances qu'il adresserait

aux rois de Borna, et nous savions aussi que, le navire de guerre ayant disparu à l'horizon, ces rois s'empresseraient de recommencer leurs vexations.

D'autre part, les grandes maisons de commerce n'étant pas portugaises, éprouvaient une certaine répugnance à demander secours à des étrangers. Il fut donc convenu, « les meilleures affaires étant celles que l'on fait soi-même », que nous obligerions les rois de Boma à tenir leurs engagements, ou que nous les punirions nous-mêmes.

Les préparatifs demandèrent au moins dix jours, car une certaine quantité d'hommes, d'armes et de munitions devaient nous arriver de Banana et de Cabinda, dépôts généraux des maisons principales.

La nouvelle de la guerre imminente se répandit avec rapidité dans tout le Bas-Congo. Des Européens, la plupart Portugais, accompagnés d'un certain nombre d'hommes, arrivaient de Banana, Punta da Lenha, Katala, Kissanga, etc.

Lorsque les forces furent réunies, elles se composaient de dix-sept Européens et d'environ trois cents hommes, nous les jugeâmes suffisantes. Leur armement était assez disparate ; on y voyait des Martini Henry, des fusils à piston, fusils Gras, Winchester et autres. Pour ma part, j'avais vingt-quatre solides gaillards qu'on appelait, je ne sais pourquoi, des Kroumans (hommes de la côte de Krou), et qui n'étaient que des esclaves venant de l'intérieur, mais depuis longtemps libérés.

Ils étaient tous armés de Schneider. Je possédais, moi, un Winchester à neuf coups. Dans une réunion qui eut lieu à la maison hollandaise, dont le gérant, un nommé Pinto Marâo, Portugais, était doyen d'âge et le plus ancien commerçant de Boma, il fut convenu que l'attaque commencerait dès le lendemain, au lever du jour. Le lieu de la réunion fut fixé au cimetière des princes, actuellement l'emplacement occupé par la maison du Gouverneur général de l'État Indépendant.

L'heure du départ des factoreries était fixée à 3 heures du matin.

Le jour venu et à l'heure dite, tout le monde se trouva réuni. Notre troupe se divisa en trois groupes sous les ordres de Matta Veiga, Portugais, gérant de la maison anglaise Hatton et Cookson ; de Lindner, Allemand, gérant de la maison hollandaise à Punta da Lenha, ancien adjoint de l'expédition allemande du Chiloango, et de moi-même.

Nous devions attaquer simultanément les banzas ou résidences des rois Né Curado, Né Cuco et Né Oro.

Ces différents villages étaient distants des factoreries de une à deux lieues et séparés les uns des autres de trois à quatre kilomètres.

Nous savions, par nos espions revenus la veille au soir, que tous les petits villages environnants avaient été abandonnés et que les habitants s'étaient groupés dans les banzas des rois.

L'assaut du village de Né Cuco, que j'étais chargé d'attaquer, eut lieu aux toutes premières lueurs du jour et une fusillade nourrie crépita pendant un quart d'heure.

Tous les indigènes à Boma étaient, dans ce temps-là, armés de fusils à pierre.

Le nombre des guerriers de tous les rois de Boma réunis était certainement douze fois au moins plus important que celui de nos hommes, mais je suppose que ne sachant pas par quel village nous commencerions l'attaque — car les résidences des rois étaient échelonnées sur un immense demicercle plutôt oval, ayant le fleuve pour base — chacun des potentats avait dû conserver ses propres hommes pour la défense de son boma.

Avant l'attaque j'avais donné l'ordre que, sitôt arrivé aux premières habitations, le feu devait y être mis afin d'éclairer la scène et de jeter la frayeur parmi les assiégés.

Un quart d'heure après, j'étais maître de la place ; les indi-

gènes s'enfuyaient de toutes parts, pendant qu'un soleil radieux éclairait cette scène plutôt sinistre.

Dans le lointain s'entendaient des fusillades nourries indiquant que mes collègues étaient également aux prises avec les villages qu'ils étaient chargés d'attaquer.

La position de quelques corps allongés de-ci de-là indiquait que les indigènes avaient été surpris par les clameurs de nos hommes poussées presque simultanément en cinq ou six endroits différents. Elles leur firent croire sans doute qu'ils étaient attaqués par toutes nos forces réunies. De là débandade générale des guerriers de Né Cuco.

Dans la poursuite qui eut lieu, mes hommes trouvèrent le grand fétiche de guerre, qui avait dû être emporté dès le premier assaut, puis jeté sans doute dans la brousse par ses porteurs, lorsque ceux-ci se virent serrés de près. Ce fétiche était l'une des idoles les plus réputées de toute la contrée. Haut de 1 ™20 il avait la tête bien proportionnée, très bien sculptée, mais son tronc démesuré empiétait sur la longueur des jambes, et cette disproportion donnait à l'ensemble de l'idole un air grotesque.

Le tronc et les bras qui rejoignaient celui-ci à la hauteur des jambes étaient littéralement couverts de clous de toutes formes et de toutes dimensions, de lames de couteaux, de poignards, de petits fétiches, d'anneaux de cuivre rouge et jaune, d'anneaux de fer, d'amulettes de toute espèce.

Je connaissais ce fétiche depuis longtemps et je savais la réputation très grande dont il jouissait à vingt ou trente lieues à la ronde. J'en fis l'expérience moi-même dans des circonstances curieuses qui méritent d'être racontées et qui montrent la foi qu'ont les indigènes dans certains de ces dieux.

Une demi-douzaine de mes hommes s'étaient enfuis à la suite d'un vol. Pour les atteindre, je dus naturellement cm-

ployer les moyens dont on disposait alors. Sur les conseils de Jouca-Pava, mon fameux prince, je fis ce que l'on appelle « battre le fétiche » sur tous les marchés des environs de Boma. Cette opération consistait à transporter le fétiche que l'on invoquait, et à la puissance duquel on avait recours, sur les différents marchés. Là où la foule à un certain moment est la p'us grande, le féticheur, employant toute espèce de simagrées et de pantomimes, invoque le fétiche, frappe sur un gong et convie l'assistance à l'écouter.

Alors, d'une voix de stentor, il annonce le motif de l'invocation. Pour le cas qui nous occupe, le féticheur fit savoir que six hommes de la maison française, après avoir volé le blanc, s'étaient enfuis ; il dit que tous ceux qui les rencontreraient devaient les appréhender et les ramener au blanc, qui leur accorderait une bonne récompense. Ceux qui, au contraire, leur donneraient asile ou les conserveraient comme esclaves mourraient, car le fétiche les condamnait à mort.

Au fur et à mesure que le féticheur débitait ces paroles prononcées avec une excessive lenteur, il enfonçait à petits coups un clou dans le corps même du fétiche, ce qui signifiait que le dieu était sollicité. Si le clou ne tombait pas, le fétiche était censé accueillir la demande de justice qu'on lui adressait. Si le clou venait à tomber au bout de quelques instants ou ne s'enfonçait pas dans le tronc, c'est que le fétiche rejetait la demande et ne voulait pas écouter l'invocation qui lui était soumise. Si on retirait le clou, l'effet sur le fétiche devenait nul.

Inutile de dire que la pénétration ou non des clous était l'œuvre des féticheurs.

A deux reprises différentes et sur les mêmes marchés, la dite invocation eut lieu, mais sans résultat : mes hommes n'apparaissaient pas.

Tous les soirs, le grand fétiche qui appartenait au roi Né Cuco était déposé sous la vérandah d'un des magasins de la

maison française et certes, pendant sa présence chez moi, j'aurais pu laisser les magasins complètement ouverts la nuit, sans que personne n'osât s'y introduire, ceux-ci étant sous la protection du fétiche.

Après avoir questionné maintes fois le féticheur, je conçus des doutes quant à l'honnêteté avec laquelle il remplissait sa mission et un jour, jour de sona ou de grand marché, je l'invitai brusquement à prendre son dieu qui était porté par deux hommes, toujours les mêmes, et à me suivre au marché qui se tenait, ce jour-là, au haut de la colline dominant la maison française. J'ordonnai en même temps à mon linguister Jouco Couto de veiller à ce que mes instructions fussent exécutées.

Le marché battait son plein.

Rarement un Européen apparaissait sur ces marchés, fréquentés par la plus grande partie des noirs commerçants de l'une ou de l'autre maison, de sorte que certains jours de « sona » il y avait plus de deux mille personnes sur la place du marché.

Comme j'étais très connu, ma présence fit grande impression et un silence profond se fit immédiatement, sitôt que mon nom « M'f umu Mata Ingouvou » eut circulé dans toutes les bouches. Mais l'étonnement fut encore plus grand lorsque tout ce monde aperçut que j'étais suivi d'un féticheur et de ses aides portant le fameux fétiche.

Je fis installer l'idole au milieu de la place.

Immédiatement, tous les assistants se prosternèrent et battirent des mains trois fois en passant au préalable la main droite sur la tête, qu'ils inclinaient à chaque battement de mains.

C'était leur façon de rendre hommage à ce dieu redouté.

Sur mon ordre, le sorcier commença immédiatement son invocation.

Lorsqu'il voulut enfoncer le clou habituel, Jouco Couto l'écarta brusquement et se mit à crier d'une voix de stentor « que ceux qui retenaient les hommes du blanc mourraient, car ainsi le voulait le grand fétiche ».

En même temps et d'après mes instructions, Jouco Couto, au moyen d'un marteau de vitrier, se mit à enfoncer lentement, et à petits coups, deux aiguilles dans le tronc du dieu.

Quand elles furent enfoncées de quelques millimètres il les cassa brusquement, laissant leur pointe dans le bois du fétiche, de telle façon qu'il n'y avait pas moyen de les retirer.

Il annonça en même temps que, sur l'ordre du blanc, le fétiche serait enfermé pendant plusieurs jours dans un magasin en fer, afin qu'il ne puisse pas subir d'influence extérieure.

Ce fait extraordinaire courut de bouche en bouche et les quinze cents ou deux mille hommes et femmes qui se trouvaient sur le marché et qui appartenaient à tous les villages de Boma, des environs et du Mayumbe même, n'eurent rien de plus pressé que de le raconter à leur retour chez eux. Deux jours ne s'étaient pas écoulés que j'apprenais que mes six hommes avaient été pris et qu'on me les ramenait. Telle était la crainte que les indigènes éprouvaient des menaces de mort que ce dieu, paraît-il, mettait toujours à exécution lorsqu'il était avéré qu'il avait conservé dans son tronc le fer au moyen duquel on l'invoquait, qu'ils s'empressèrent de me remettre les fugitifs.

Cette location d'idole, si je puis m' exprimer ainsi, ne s'accordait pas à tout le monde, et coûtait assez cher.

Il fallait payer d'abord le roi à qui appartenait le fétiche et il fallait nourrir et payer le f éticheur. A certains moments, celui-ci, lorsqu'il jugeait qu'un flacon d'eau-de-vie ou de genièvre lui ferait du bien, n'hésitait pas à le demander, sous prétexte que le dieu avait soif.

Effectivement, sitôt que l'on avait acquiescé à sa demande.

il se dirigeait vers le fétiche, se remplissait la bouche d'eau de feu et aspergeait bruyamment les bracelets qui ornaient les poignets de l'idole et faisait de même à la bouche et aux oreilles.

Il est inutile d'ajouter que la plus grande partie du liquide s'en allait réchauffer l'estomac du féticheur lui-même.

Lorsque je voulus faire prendre le fétiche ainsi trouvé, plusieurs hommes refusèrent absolument d'y toucher ; aucun homme autre que les miens n'osèrent y porter la main. Croyant avec raison que cette idole était un otage plus important qu'un otage humain, quel qu'il pût être, j'ordonnai à douze de mes hommes de le transporter chez moi et leur remis un billet pour mon second, le priant de le mettre en sûreté dans un de nos magasins en fer. J'avais la certitude que la prise de ce dieu fameux aurait un effet considérable sur la suite des événements qui se déroulaient en ce moment.

Cette guerre que nous avons faite à regret dura trois jours et huit résidences royales furent enlevées et incendiées ; la neuvième, celle du roi Né Chuva, s'étendant sur un large et beau plateau non loin de la fameuse île des princes, fut épargnée.

Si la banza de ce roi ne subit pas le même sort que les autres, c'est qu'elle ne devait être attaquée que le quatrième jour, et qu'à la fin du troisième les blancs reçurent une ambassade des rois demandant la paix.

Celle-ci fut accordée, à la condition que des messagers des rois de Boma fussent envoyés chez les princes du Mayumbe, les Mampatas, Zaza, Vumpa et Kaka, afin de convoquer ceux-ci à une grande palabre, à laquelle assisteraient les blancs et les rois. Cette palabre aurait lieu à Boma-Sundi, dans le village du chef qui avait la police du marché du même nom. (Boma- Sundi était, en effet, le lieu d'un marché des plus renommé

de toute la contrée, situé entre le Congo et la rivière Chilloango, à trois jours de marche de Borna.) Cette palabre devait avoir lieu dans les huit jours ; elle avait comme objet l'entente des blancs et des Mampatas, sur l'amende que devaient payer les rois de Boma, pour avoir enfreint la mukaka ; on devait y examiner, en même temps, l'augmentation éventuelle du droit de passage.

Les rois de Boma acceptèrent, naturellement, tout ce que les blancs exigèrent.

L'avant-veille du grand jour de la palabre arriva et, à l'aube, les six représentants des maisons de commerce, accompagnés d'une centaine d'hommes armés, quittèrent Boma pour l'intérieur.

Dans ce temps-là, et suivant la coutume portugaise, les Européens se faisaient transporter en hamac, genre de locomotion agréable lorsque les porteurs connaissent leur métier, mais tout à fait désagréable lorsque l'on a affaire à des porteurs novices.

Les voyages en hamac sont très rapides et l'allure des porteurs peut être comparée à celle d'un cheval au trot.

Douze vigoureux porteurs accompagnent chaque hamac des blancs, et si l'on y ajoute les domestiques, les cuisiniers et leurs aides, les porteurs de vivres, etc., notre escorte se montait à environ deux cents hommes.

L'émulation parmi les porteurs de hamac est excessive. Pendant des heures, sans s'arrêter, se relayant sans qu'une secousse se fasse sentir, ils courent plutôt qu'ils ne marchent, lançant souvent le cri « Makata piou ! piou ! », les deux premiers mots criés par les porteurs et le troisième répété en chœur par les suivants.

La sueur ruisselle de leur corps bronzé, cependant ils ne s'arrêtent pas.

Le voyage demanda huit heures par jour et l'on ne faisait

halte qu'après quatre heures de vraie course, généralement dans un charmant petit village ombragé de splendides palmiers et où l'on déjeûnait, ou campait.

Nous arrivâmes à Boma-Sundi vers deux heures de l'aprèsmidi du troisième jour ; les Mampatas et les rois y étaient déjà. La palabre commença aussitôt. Tout comme les rois de Boma, les Mampatas ne peuvent voir les eaux du fleuve Congo sans encourir la peine de mort que leur infligeraient les fétiches. Mais si les blancs peuvent voir les rois de Boma à visage découvert et leur parler au moyen d'un interprète, ils ne peuvent voir la figure des Mampatas, sous peine de jeter un mauvais sort à ces derniers.

Aussi, les Mampatas étaient -ils renfermés dans une case.

Eux nous voyaient très bien à travers les interstices des bambous et des papyrus formant les cloisons du chimbeck, mais nous ne pouvions les voir.

La palabre, commencée à deux heures de l'après-midi, dura jusqu'à six heures du soir, mais ne fut pas terminée ce jour-là.

La coutume voulant que toute palabre cessât avec le soleil, force nous fut de la remettre au lendemain matin.

Le chef du village, nommé Jouco-Longo, mit gracieusement à la disposition des blancs toutes ses cases.

Les hamacs furent disposés à l'intérieur des cases et posés sur deux des parois de celles-ci. Les Mampatas profitèrent de la nuit pour disparaître sans être aperçus de nous et allèrent loger dans un autre village. Les rois de Boma en firent autant, de manière que le village de Jouco-Longo ne fut bientôt plus occupé que par les blancs et leurs hommes. Des dispositions furent prises par nous pour éviter toute surprise et deux groupes de sentinelles, les unes avancées, les autres entourant le village, se renouvelèrent toute la nuit. La palabre recommença le lendemain vers huit heures du matin et ne fut terminée que vers midi. Les Européens abandonnèrent aux Mampatas

tout le bénéfice de l'amende infligée aux rois, et l'augmentation du droit de passage accordée à ceux-ci fut presque insignifiante, grâce au long discours plein de remontrances et de bon sens, sur les dangers pour les gens de Boma à voir s'accentuer une rupture avec les gens du Mayumbe, que fit le premier ministre Jouca-Pava, chargé de prendre la parole au nom des rois.

Au contraire, l'amende que devaient payer les rois de Boma, en cas de violation nouvelle de cet arrangement, serait dorénavant portée au double.

Le roi Né Cuco demanda que le grand fétiche lui fût rendu, ce à quoi je m'opposai formellement, la chose n'étant pas prévue dans la palabre.

Le fétiche étant une prise de guerre, m'appartenait ; je ne traiterai de son rachat que lorsque j'en jugerais le moment opportun.

Le roi Né Cuco se fâcha à tel point que je finis par lui dire que s'il voulait son fétiche, il n'avait qu'à venir le chercher chez moi, mais que je ne lui conseillais pas de tenter l'aventure.

Ce fut encore Jouca-Pava qui sut mettre fin à ce conflit, et la question du fétiche en resta là, malgré le mécontentement visible du roi Né Cuco.

La palabre terminée, nous reprîmes le chemin de Boma, où nous arrivâmes tous le surlendemain vers dix heures du soir. Ce fut cette guerre qui brisa pour toujours le prestige des rois de Boma et affermit considérablement l'autorité des Européens.

Elle eut comme écho, quelques mois plus tard, un conflit armé entre le roi Né Cuco et Jouca-Pava, que le premier accusait d'être la cause de l'insuffisance de droit de passage des caravanes du Mayumbe et de la non-remise du fétiche dont je n'avais pas voulu me dessaisir, malgré la riche rançon que m'en offrait ce roi.

Jouco-Pava battit les hommes de Né Cuco, lui incendia sa résidence et l'obligea à payer un tribut de guerre considérable. Quant au fétiche, j'en fis don, plus tard, à l'Association Internationale Africaine ; et il doit se trouver encore aujourd'hui au musée de la porte de Hal (1).

(i) Il se trouve au musée de Tervueren et je fus un peu étonné lorsque je constatai que d'après l'inscription qu'il porte il a été donné par le premier Gouverneur Général de Borna, M. Camille Janssens. Cet honorable gouverneur n'y est évidemment pour rien et il est assez logique qu'on lui ait attribué cette donation ; mais le nom du donateur n'en est pas moins inexact .

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