CHAPITRE
Caste. — Familles. — Esclavage.
La Caste. — On appelle caste, à Madagascar, rensemblo de plusieurs familles issues d'un père commun, mort depuis de longues années.
Les castes se retrouvent plus ou moins nombreuses au sein de chacune des peuplades malgaches. Au dire des vieillards, la division par caste tirerait son origine du mode dont on était appelé autrefois par le souverain à payer les tribus en nature et à faire les corvées d'usage. On s'y rendait, disent-ils, en corps, et famille par famille. Il paraît, en effet, que cet appel à la corvée par castes s'est continué jusqu'à Radama !•'• qui introduisit l'appel par provinces et divisions territoriales .
On distingue chez les Hovas des castes nobles et des castes roturières.
Les castes nobles se composent des Malgaches d'origine royale.
Ralambo et Andriamasinavalona furent les premiers rois, d'après les traditions, qui mirent de Tordre dans les castes des nobles.
Nous ne reviendrons pas ici sur le peu que nous en avons dit plus haut, au chapitre de l'histoire de ces deux souverains, et que nous croyons suffire à nos lecteurs.
Les castes roturières comprennent tous les sujets libres, désignés dans le pays sous le nom générique de Ho va.
Les castes principales de cette catégorie sont les deux castes rivales des Tsimahafotsy et des Tsimiambolahy, d'où sont sortis les divers
favoris ou maires du palais et ministres-époux des dernières reines depuis Ranavalona I'«.
On croit généralement que les premiers rois Ho vas étaient issus de la caste des Tsimahafotsy.
Signalons aussi, parmi les autres castes roturières, celle des Zaflmbazaha, dont le nom signifie petits-fils de blancs. Une tradition populaire fait remonter Torigine des Zafimbazaha à un célèbre naufirage, sur la côte Est de Tîle. Cette tradition paraît assez probable. Les Malgaches de cette caste reproduisent, en effet, par leur type et leur couleur plus franchement cuivrée, quelque chose des traits de nos matelots.
Les castes roturières ne jouissent, à proprement parler, d'aucun privilège remontant à leur origine. On en trouve cependant quelquesunes à qui les souverains ont conféré certaines immunités, dont les membres de ces castes se montrent assez jaloux.
C'est ainsi, comme nousTavons déjà dit, qu'aucun des descendants de Trimofoloalina qui se dévoua à la mort sous Andriamasinavalona,ae peut être exécuté, en cas de crime, par la sagaie, le glaive ou le couteau.
D'autres familles, au contraire, sont vouées à des corvées humiliantes, telle que celle de balayer les places et les chemins en expiation de certaines fautes de leurs ancêtres.
La caste réunie en corps possède une juridiction supérieure à celle de la famille, et eUe peut prononcer un jugement, pour lasolu-. tion de certains cas,dans lesquels la juridiction de la famille aurait été impuissante.
Quoique toutes les terres dans l'Imerina, en vertu d'un principe sacré, appartiennent à la reine, les sujets en ont toutefois la jouissance indéfinie et, chaque caste, sa quote-part. Or, les terres ainsi attribuées à une caste ne sauraient être aliénées ni vendues aux membres d'une autre caste. La loi des ancêtres ne le permet pas. A Tananarivo cependant, où chaque caste a un quartier déterminé, les terres peuvent être indifféremment vendues ou achetées par quelque Malgache que ce soit.
Quant aux nobles des hautes castes répandues un peu partout dans le pays, ils en prélèvent, à titre de seigneurs et maîtres, une partie des fruits les meilleurs.
La famille. — Nous appliquons, dans ce paragraphe le nom de famille au petit groupe composé, non seulement du père, de la mère et des enfants réunis sous le même toit, mais encore de Faïeul et du bisaïeul s'ils existent ; de toutes les femmes secondaires des maris avec leurs enfants et petits-enfants, ainsi que des autres rameaux vivants, plus ou moins proches ou éloignés, ralliés à la souche principale par des rapports de parenté, d'aifianité, ou même d'adoption. Pour les Malgaches, comme pour le reste des hommes, Tunion par un vrai mariage est le grand et légitime moyen de fonder la famille. Si le concubinage et la polygamie interviennent avant ou après et se produisent à Madagascar plus souvent qu'il ne conviendrait, ce sont des faits accidentels qui ne vont pas jusqu'à détruire cette règle çénérale : sans union matrimoniale, pas de famille.
Le trait le plus saillant du mariage malgache, c'est qu'il a beaucoup d'aflanité avec celui des juifs . Comme chez les Juifs, il se contracte en effet le plus souvent dans la caste et la parenté, avec faculté ou plutôt facilité de divorce.
Le Juif et le Malgache ont également lastérihté du mariage en horreur, tandis qu'ils honorent la fécondité comme une bénédiction du ciel La veuve enfin, chez Tun et l'autre peuple, passe au frère du mari défunt.
Nous noterions aussi que, comme chez les anciens patriarches, la polygamie est autorisée sur la Grande Ile, si une loi anglo-hova du 29 mars 1881 (loi qui n'est du reste que pour la montre) n'était venue, depuis peu, rendre illégale à Madagascar cette plaie de la famille.
Mais si le mariage malgache a des ressemblances frappantes avec celui des Juifs, il a aussi des traits hideux que le mariage des anciens patriarches ne connaissait pas.
Ainsi, avant d'être définitivement arrêté et de prendre son nom
de mariage, Tunion des deux futurs Malgaches subit une épreuve totalement ignorée des anciens justes, Abraham, Isaac et Jacob, l'épreuve du libertinage. « Si la vocation du mariage comportait un noviciat, disait saint François de Sales, bien peu de ceux qui l'embrassent feraient peut-être profession. » Or, les Malgaches ont fait passer dans le mariage cet absurde noviciat.
La jeune fille est donc introduite dans la maison de son futur époux avant les noces définitives. Si les partis se conviennent, s'ils agréent aussi aux deux familles qui les examinent et les interrogent, il y a des chances pom* que l'affaire se termine heureusement. Quand l'épreuve sera jugée suffisante, on invitera la future à rentrer dans ses foyers, où la demande de sa main ne tardera pas à la suivre. Les mœurs faciles du pays exigent, parait-il, ce petit décorum, après les tristes préliminaires, d'ailleurs assez publics, dont nous venons de parler.
Il va sans dire qu'au cas où l'épreuve n'aurait pas été satisfaisante, les deux futurs se séparent et que tout en reste là ; sauf, pour chacun, le droit de recommencer ailleurs une semblable épreuve.
L'usage de fiancer les enfants dès le bas âge est très répandu à Madagascar, surtout chez les Hovas où les fiançailles étaient un moyen fort employé, il n'y a pas encore longtemps, pour protéger la personne et les biens des mineurs contre les coups possibles d'une condamnation, frappant, avec les biens et la personne du chef de famille, les biens et la personne de sa femme et de ses descendants. Des enfants déjà fiancés et dotés étaient en effet regardés dès lors par la loi, comme des membres émancipés et formant une famille nouvelle ; la proscription tombant sur leurs parents ne les atteignait pas.
Mais à côté de cet avantage, se trouvaient de grands inconvénients. Le goût particulier des deux futurs arrivant à l'âge nubile ratifiait rarement celui des auteurs de leurs jours. Après le désordre des mœurs, venait donc le désaccord, et puis la séparation, suivie parfois
de la rancune. Les lois de proscription ont aujourdliui en partie disparu. Mais les fiançailles dès le bas âge avec leurs inconvénients demeurent encore.
Si de Tusage des fiançailles nous passons maintenant à la demande elle-même du mariage, aux formes du contrat, et à la célébration des noces, nous trouverons d*assez grandes différences, parmi les Malgaches, selon le caractère divers de chacune des peuplades de l'île.
Ainsi TAntaimoro obtient sa fiancée moyennant un coup de lance bien paré. A neuf heures du soir, son bouclier au bras, sa sagaie à la main, il s'en va frapper à la porte de son futur beau-père, déjà au courant de la chose. Celui-ci, également armé, répond: Entrez. La porte s'ouvre, et le prétendant est accueilli par un rude coup de lance; à lui de le parer lestement et sans mal. S'il réussit, son adresse prouve que sa valeur est à l'épreuve de toute surprise ; il va s'asseoir au sein de la famille réunie. On lui accorde l'objet de sa demande, vu la sécurité dont jouiront sa femme et ses enfants, à l'abri de sa terrible lance et de son bouclier. Mais si le prétendant maladroit se laisse toucher, il partira confus, avec la perspective de réparer ailleurs sa mauvaise fortune.
Le Betsileo, type de l'originalité, rançonne sans pitié le jeune homme qui aspire à devenir son gendre. Quoi de plus ridicule à son avis, qu'un père s'appauvrissant en mariant sa fille? Au Jour donc où le prétendant généreux augmentera d'un bœuf le troupeau de son beau, père, et suspendra à la chevelure de la fille de la maison un anneau d'argent grand et luisant, il en obtiendra sa main et l'emmènera chez lui chargée d'une cruche vide.
L'union subsistera, tant que cette cruche vide ne sera pas, de propos délibéré, brisée par le mari sous les yeux de sa femme.
Par le fait de cet accident, assez ordinaire sur le chemin de la vie d'un Betsileo, son épouse redeviendrait libre, et le divorce serait prononcé.
Chez le Hova, la famille du mari fait officidllement la demande à celle de la femme, et les deux réunies discutent les conditions.
Jadis, la question capitale était celle des destins des deux futurs, à savoir s'ils s'accordaient ou se combattaient ; dans le second cas, il fallait les accorder parles cérémonies prescrites. Puis venait la question relative à la dot ; elle est bientôt réglée, attendu que chacun possède la sienne en propre et que la misé en commun est ainsi répartie, un pour là femme, deux pour le mari.
Les noces sont brillantes et pompeuses eu égard au pays. Au jour choisi, une joyeuse députation ayant souvent le fiancé en tête, se rend à la maison de la fiancée, afin d*y conclure solennellement le contrat déjà consenti de part et d'autre.
Un orateur, expert routinier en de pareilles matières, expose poliment le but de la députation, décline les titres généalogiques de la future, et termine par la demande de mariage, au nom du fiancé et de toute sa famille.
Le père de la jeune fille ou son délégué répond par un nouveau discours fort élogieux à l'adresse du fiancé et de sa famille, pose les conditions d'une conduite morale et d'une sage administration des biens, sans oublier de mentionner le divorce, ou la séparation à l'amiable en cas d'ennui ou de mésintelligence, et il termine enfin par accorder, selon les conditions posées, au jeune homme qui la demande, la main de sa fille bien-aimée.
Le premier orateur, ravi de la justesse des précédentes observations, loue le bon sens qui les a dictées, convient de tout ce qui a été dit et ajoute poétiquement :
« Le mariage commence par les ris et finit par les pleurs ; c'est pourquoi si les cas précités se produisent, on ouvrira grandement la porte de sortie, ménageant autant que possible l'honneur de la jeune fille, attendu qu'elle ne serait point alors la véritable épouse ; celle qui lui succéderait en dernier lieu, étant la seule qui mérite véritablement ce nom. >
Là-dessus, le fiancé donne les arrhes du contrat au père de la jeune fille, et acquiert ainsi toute l'autorité maritale. Désormais sa jeune
femme sera une chose lui appartenant. Elle devient un de ses biens meubles, et pourra au besoin entrer dans Texpropriation légale, soit pour dettes soit pour crime.
Nonobstant les restrictions et les clauses du contrat, le mari seul prononce le divorce.
Dans les mariages princiers le hasina est réglementaire ; c'est en effet le souverain qui les détermine en vertu de son autorité suprême. Pour les autres unions, le hasina est de convenance.
Si le mariage constitue la famille, la naissance ou l'adoption des enfants lui donne son accroissement. Nous avons déjà dit que la fécondité dans le mariage était considérée à Madagascar comme ime bénédiction du ciel. Aussi, la plus noble manière de témoigner une reconnaissance bien sentie pour un bienfait reçu ou un service rendu consiste-t-elle à faire entendre, à la suite de la formule banale de remerciements, ces mots toujours agréables : que Dieu vous soit propice et vous donne des enfants !
A la naissance d'un enfant, la politesse exige de la part des amis de la famille une visite de congratulation, dans laquelle les félicitations prennent le pas sur les formules ordinaires. La première parole en entrant dans la maison doit être celle-ci : « Salut, ô vous que Dieu a gratifié d'un descendant. » On ajoute à la sortie : * Puissent-ils vous en accorder beaucoup d'autres. — Et à vous aussi, » répondent ces heureux époux au comble de la jubilation.
Beaucoup de tribulations peuvent frapper le Malgache. Doué d'un esprit de résignation à surpasser Job sur son fumier, il présente à toutes, un front d'airain ; une seule déconcerte son impassibilité, c'est celle de la stérilité. 11 n'est rien qu'il ne tente pour y échapper; et Ton peut dire, sans se tromper, que ce désir effréné de postérité a été jusqu'ici pour la nation un des fléaux de moralité publique. Combien de fois, n'a-t-il pas brisé le lien conjugal, foulé aux pieds la fldéUté, et introduit l'étranger à la place de l'époux. Tout enfant est en effet bien venu dans la famille, et ceux de père inconnu sont
môme privilégiés en quelque sorte, par l'usage qui les élève au rang de frères de la mère, avec part égale à l'héritage paternel et maternel ; ce qui revient à donner une prime à l'immoralité et à l'encourager au sein de la famille.
Mais, pourquoi donc dans les Malgaches ce désir effréné d'avoir des enfants ? Sans parler d'autres raisons qu'on pourrait apporter , U en est une qui explique, sans la justifier, la passion que nous signalons ici. Tous les biens des individus morts sans postérité reviennent, en beaucoup de castes, au seigneur du domaine et à l'État. Telle est la loi et c'est aussi un motif puissant sur le cœur cupide du Malgache pour se créer à tout prix des rejetons et des héritiers, dès qu'il a une fortune à leur transmettre.
Quand une famille n'a pas d'enfants, elle en adopte. Elle en adopte même quand elle en a.
Autant est rare en effet dans notre Europe la pratique de l'adoption, autant elle est fréquente à Madagascar, et il est bien peu de familles qui ne comptent dans leur sein quelque fille ou fils adoptés.
Cette adoption est du reste possible à tout âge et à tous les échelons divers de la société, et elle se fait avec une profusion presque fabuleuse, ou tant soit peu bizarre aux yeux des étrangers, mais fort sage au fond et pleine de précautions.
Le petit adopte le grand, l'enfant adopte son père, le frère adopte sa sœur, l'esclave adopte son maître, le pauvre adopte le riche et ainsi de suite, à l'inverse de ce que nous ferions nous-mêmes.
Il est des fils adoptés, âgés de cinquante ans, qui ont plus de cinquante pères adoptifs : ce sont les puissants du jour.
Ne faut-il pas que le faible se couvre de la puissance du fort? f^ pauvre de la richesse de l'opulent ? etc.
Les puissants et les riches, pénétrés de reconnaissance poiu: cette attention de leurs nouveaux pères adoptifs,et sachant d'ailleurs qu'ils doivent hériter d'eux et partager leurs biens dans certaine mesure déterminée par l'adoptant, leur donnent autant qu'ils le peuvent l'oc-
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casion de s'enrichir. Que de pères adoptifs des hauts personnages de Tananarivo ont été ainsi nommés gouverneurs de province, administrateurs de ville par leurs fils adoptifs au sommet du pouvoir.
On le voit, l'industrie est ingénieuse et méritait d'être signalée.
Ajoutons que ce genre d'adoption véritable jeu d'exploitation, est joué à coup sûr. Il n'est pas rare de voir en effet ces enfants adoptifs au comble de la fortune, hériter avant le décès de leur père adoptif,
Si l'enfant d'autre part adopte l'auteur de ses jours, c'est qu'il est déjà maître de ses biens, et qu'il pourrait mourir avant de s être créé des héritiers. Sa fortune alors s'en irait à l'État, car les descendants n'ont pas droit de succession ; l'adoption pare à cette éventualité, le père devenu fils adoptif recueille l'héritage.
L'esclave adopte enfin son maître pour obtenir l'intendance sur sa fortune et la direction de ses compagnons d'esclavage. D'une main il donne à son maître et fils adoptif, et prélève de l'autre sur ses compagnons d'esclavage. C'est ici encore le jeu du petit donnant au grand.
Malgré l'extrême désir de tout Malgache d'avoir des enfants, la naissance d'un fils n'est pas toujours cependant pour la famille un jour de bonheur, il faut auparavant compter avec le destin. Si le jour est bon et que son destin s'accorde avec ceux de son père et de sa mère, le nouveau-né vivra ; si non, il mourra au seuil de la vie. Nous avons parlé déjà et nous parlerons encore de l'influence du sort sur la naissance des enfants.
Quant au rôle sublime du père et de la mère, représentants de Dieu dans l'éducation de leurs enfants, il est complètement oublié à Madagascar. Tous les soins se réduisait à la lactation souvent abandonnée aux esclaves, à la nutrition et au renouvellement d'un peu de toile, composant le vêtement. Pour tout le reste, ce sont les parents qui se fo^t les humbles serviteurs des caprices de leurs enfants.
L'éducation de famille manquant, la formation sous le toit paternelle est nulle; l'enfant y grandit, avec ses qualités et ses défauts na-
turels, sans gue rien le contraigne, à peu près comme les boutons du rosier, ou du chardon sauvage, s'épanouissent aux rayons du soleil, sur les bords d*un grand chemin.
Nous allions presque oublier de parler d'une coutume fort singulière qu'on retrouverait peut-être difficilement ailleurs. La gloire de la paternité et de la maternité à Madagascar se reflète jusque dans le nom du père et de la mère. A la naissance de leur premier enfant on les voit en effet se dépouiller du nom propre qu'ils ont porté jusque-là, pour prendre désormais celui de l'enfant auquel ils viennent de donner le jour. Soit par exemple les époux Rakoto et Rasalama devenant Tun père, l'autre mère de la petite Kétaka ; Rakoto ne s'appellera plus désormais que Rainikétaka (le père de Kétaka) ; et Rasalama mettra également son bonheur à se faire appeler Rénikétaka (la mère de Kétaka).
Quatre choses contribuent puissamment au maintien de l'esprit de famille à Madagascar] : la vie en commun, les lois de famille la place au tombeau des ancêtres et la crainte de la malédiction paternelle.
Sous le toit domestique, tout le monde participe deloin, ou de près, au genre de vie du maître de la maison. Le jeune Malgache, à peine au sortir de l'enfance, apprend bientôt à distinguer de celui de son père, le bien qu'on lui donne en propre. Il compte déjà ses esclaves et ses bœufs. Il sait qu'il possède des rizières qu'on cultive en son nom, en attendant qu'il les cultive lui-même. Et cependant jusqu'au jour de son mariage, il vit sous le toit paternel avec ses frères, ses sœurs, ses cousins, voire même ses neveux, sans autre souci que de faire prospérer son avoir particulier au sein de la communauté. Là, meubles, habits, nourriture sont à peu près en commun. La rizière et le champ du père fructifient pour tous. Et la troupe de ses esclaves, quoique déjà partagée en lots, travaille pour tous. Rien de plus excellent que la vie en commim pour pénétrer un jeune cœur de l'esprit de famille. Chacim sait, d'ailleurs, que la loi du rejet le livre-
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râit à la honte, peut-être à la misère, s'il refusait d'adopter les vues et Tesprit de la communauté.
Tous les enfants, même de lits différents, sont sur le même pied, et nous ayons déjà signalé ce fait de rillégitimité, créant pour ainsi dire un privilège dans la succession du père et de la mère.
Cette forte tendance à la vie en commua n'exclut pas cependant une certaine inégalité le plus souvent inévitable.
Ainsi l'aîné a droit au respect de tous.
Quant à l'héritage, il est soumis aux seules volontés paternelles. Oîi trouve de ces enfants privilégiés, sous le rapport de l'héritage, dans toutes les familles ; mais loin d'être en butte à la jalousie des autres frères, ils sont vus de bon œil, et regardés par tous comme leurs soutiens et protecteurs naturels.
Toute famille malgache forme au sein de l'État une sorte de petit État avec ses lois propres, et possédant le droit de se régir selon les ordonnances des ancêtres transmises oralement. Ces règlements traditionnels sont comme un code domestique auquel on ajoute des articles conformément aux besoins, mais dont on ne retranche rien, car le Malgache respecte religieusement les coutumes établies dans les temps passés.
Voici quelques-unes de ces lois :
Outre la liberté de tester selon sa volonté, tout père de famille possède le droit de l'adoption illimitée, et celui du rejet contre tous ses enfants légitimes, naturels ou adoptés. La notification de cette volonté à l'État, avec le hasina offert à la reine, constitue la validité de l'acte, sans plus de formalité.
Le rejet, pour obtenir ses effets, doit cependant être accompli quinze jotffs avant la mort du père ou de la mère qui rejettent un enfant.
Le père avait autrefois le droit de vendre ses enfants. DepuisâSôl, ce droit exorbitant lui a été enlevé.
Les affaires importantes, telles que contrats de mariage, ventes de biens patrimoniaux, se discutent d'abord en comité privé des chefs
de la famille, et sont ensuite proposés à ses membres divers. Dans les circonstances solennelles tous sont appelés au conseil.
Ainsi se traitent également les procès domestiques.
Heureux peuple s'il savait apprécier les douceurs de cette loi ! Mais la cupidité et la passion aveuglent souvent les contondants, et Ton des partis, interjetiant appel au souverain, ruine ainsi la famille; attendu qu'aux tribunaux de l'État, les juges dévorent toujours l'huître, laissant d'ordinaire les seules écailles entre les mains des plaideurs.
Pour les délits et méfaits, la famille peut également infliger des peines jusqu'aux fers inclusivement. Mais elle ne saurait emprisonner.
De tous les liens rattachant ensemble les divers membres de la famille, celui de leur place au tombeau des ancêtres est peut-être un des plus puissants. La mémoire des ancêtres est extrêmement chère au Malgache ; il est passionné pour leur culte ; et leur tombeau est à ses yeux la chose la plus sacrée du monde. Il ne voit donc pas déplus grand honneur que celui d'y dormir son dernier sommeil auprès des siens, car il y recevra l'encens et la prière de ses fils et arrière petits-fils. Par suite l'exclusion du tombeau est le plus grand déshonneur qu'une famille puisse infliger à un de ses membres. Une menace d'exclusion est terrible ; les plus obstinés n'y résistent point, tant l'honneur do la sépulture est grand et sacré. On peut dire que chaque membre do la famille, estime sa place au tombeau, à l'égal de sa vie; et pour ne point la perdre, il reste uni de son vivant avec ceux dont il ne veut point se séparer après la morL
Il est un quatrième lien contribuant aussi beaucoup à l'union et à la grandeur de la famille, c'est la crainte de la malédiction paternelle.
Les Malgaches considèrent en effet l'amour de leurs parents comme un gage assuré de bonheur.
Avec la confiance inspirée par le sentiment de cet amour, le Malgache se livre résoluinent aux affaires. Les encouragements reçus au foyer lui donnent du cœur pour l'entreprise, et de la patience au mi-
lieu des revers. Par contre, le manque de cet amour le désespère et le laisse à ses seules forces.
Si par son inconduite il s'attirait la malédiction paternelle, il n'ignore pas que dans l'esprit de ses concitoyens, il serait considéré conmie \m objet d'universelle réprobation. Maudit lui-même, toute sa descendance serait maudite, et subirait jusqu'aux âges les plus reculés les effets de la malédiction paternelle lancée contre sa personne.
Citons une histoire assez curieuse que les Malgaches ne manquent pas de raconter à ce propos.
Un homme du nom de Ramazava avait deux fils, l'un se fit mendiant, Tautre voleur. Le premier resta pauvre ; l'autre s'enrichit et finit par tomber entre les mains de la justice ; ses crimes lui attirèrent la peine de mort. Avant l'exécution de la sentence, le père présent avec toute sa famille demanda la parole et lança sa paternelle malédiction contre ceux de la descendance du coupable, qui ne se conformeraient point à la loi qu'il allait leur imposer : « Fils, petits-fils de cet enfant voleur, dit-il, et vous tous qui naîtrez d'eux, vous mendierez de porte en porte jusqu'aux dernières générations. »
Aujourd'hui les descendants de Ramazava forment une grande caste ; ils sont riches ; et cependant pour éviter la malédiction de leur ancêtre, ils sortent de leur pays deux fois par an, et vont, malgré la honte, tendre la main jusque dans les rues de la capitale. Mais afin de ne pas être confondus avec les mendiants vulgaires, ils demandent Vanmône avec certabies paroles et en chantant une sorte de ritournelle, que les pères et mères se hâtent d'apprendre à leurs garçons et filles, aussitôt qu'ils peuvent bégayer et chanter.
ûe Uesclavage. — Le nombre des esclaves dans l'Imerina dépasse celui de la population libre, tandis qu'on trouve l'inverse dans les autre provinces de llle.
Cette diflérence est le résultat des guerres dirigées par les Hovas, pendant cinquante ans, contre les peuplades voisines, régulièrement naoissonnées par leurs vainqueurs, qui en massacraient les hommes
et emmenaient dans leur pays les femmes et les enfants, pour les vendre comme esclaves dans les bazars.
Jusqu'à nos jourS; ce honteux trafic est demeuré xme branche de commerce assez lucrative et activement exploitée.
Les esclaves se divisent en deux classes bien distinctes, celle des serfs de la couronne, et celle des esclaves proprement dits. Les premiers compris sous la dénomination de noirSi se subdivisent en Tsierondahy, Tsimandoa et Manisotra auxquels on peut ajouter les Mozambiques récemment libérés.
Les seconds portent le nom de Zazahova, Zazavery quand ils sont d'origine hova.
Les Tsierondahy et les Tsimandoa sont les esclaves arrivés à Madagascar à la suite des Hovas, leurs maîtres. Au partage des terres ils eurent un lot comme les conquérants; peut-être leur confia-t-on la part spéciale du souverain, auquel ils paraissent avoir été attachés dès le principe. On les trouve encore généralement sur ces terrains royaux avec leurs villages à part. En de certains endroits, ils sont mêlés au peuple, mais avec un lot de terrain spécial. Ils sont en général de couleur plus noire, d'une stature plus grande et d'une plus forte constitution que les Hovas. Us ont les cheveux crépus, la barbe forte et épaisse, et se montrent capables de tout oser.
Leurs jarrets paraissent d'acier, et comme coureurs ils sont sans rivaux; l'État les emploie donc en guise de courriers; et comme dans l'exercice de cette fonction ils sont hébergés gratis par le peuple, on leur a donné le nom de Tsimandoa, mot à mot, qui ne paye pas.
On trouve par suite des guerres civiles quelques Tsierondahy, 'appartenant à des mdtres particuliers. L'affranchissement de ceux-ci consiste à rentrer dans la classe des serfs de la couronne.
Les Manisotra (supplanteurs),qu'on appelle aussi Tsimanisotra (non supplanteurs), sont les descendants de trente affranchis fort célèbres.
Us avaient reçu la liberté d'une princesse, femme d'Andriamasinayalona.
Ce monarque conquérant, sous le sceptre duquel tout rimerina s'était incliné, voyait une seule ville lui résister victorieusement, c'était Ambohijoky, il la donna aux trente ain:anchis de son épouse, el à leurs descendants, à condition qu'ils la soumettraient.
Ceux-ci, dit la tradition, s'introduisant de nuit dans Ambohijoky, condamnèrent toutes les portes des maisons au moyen de cordes apportées exprès, puis les ouvrant successivement une à une, ils en massacrèrent tous les hommes, se réservant leurs veuves pour épouses.
Afin de repeupler rapidement la ville, qu'un tel massacre avait rendue déserte, ils en firent un refuge, où accoururent en foule des brigands et des esclaves déserteurs. Ambojohiky devint bientôt par ce moyen, une principauté forte et redoutée, et pouvant, dit-on, mettre sur pied, jusqu'à dix mille combattants.
Ses habitants, au temps d'Andrianampoinimerina, résistèrent fort longtemps à ce conquérant, et furent les derniers soumis. Ce prince les disx>ersa alors sur divers points de sa conquête, et changea leur nom en celui de Tsimanisotra (non supplanteurs).
Les Tsimanisotra sont des hommes durs, tenaces, intelligents, excellents soldats et fidèles à leur souverain.
Les diverses sortes d'esclaves de la couronne dont nous venons de parler peuvent aspirer à tous les emplois de l'État.
Ainsi l'un d'eux a commandé en second toutes les troupes, et rempli officiellement la première dignité dans le royaume après celle de premier ministre, depuis 1864 jusqu'à 1876, époque de sa mort. C'était Rainingory, 16* honneur.
D'autres ont aussi commandé en chef des expéditions. Le nom du rasé et intrépide Ramena, fort connu de nos missionnaires, et dont plusieurs enfants se sont faits catholiques, est resté légendaire dans les contrées du Sud, témoins de ses exploits.
Un gi'and nombre d'entre eux s'occupent à Tintérieur du palais, où ils ont la main à tout. Us font encore la police supérieure dans le royaume, et se trouvent auprès de tous les gouverneurs, et de tous les généraux en campagne, prêts à servir de gendarmes et d'espions pour eux ou contre eux, selon les ordres qu'ils reçoivent de la capitale. Ils ont toujours le mot d'en haut, et en dehors de Tananarivo, aucune grande affaire ne se traite sans eux.
On regarde encore les Tandonaka comme esclaves de la couronne, bien qu'ils soient comptés parmi les hommes libres, et ne soient es* claves que de nom. Soit qu'ils aient engagé leur liberté aux souverains pour cause de dettes, ou qu'ils l'aient perdue pour des raisona souvent ft*ivoles, ils remplissent des fonctions honorables au palais» tantôt comme gardes du corps, tantôt comme grands officiers de la couronne. Les pères nourriciers des princes sont habituellement choisis parmi eux.
La plupart de ces esclaves noirs jouissent d'un grand crédit mêm^ auprès des hommes libres et des nobles. Leur position auprès du souverain et des hauts fonctionnaires les fait redouter des gouverneur eux-mêmes, et leur crée une influence marquée sur tous les points du royaume. Us pourraient la rendre prépondérante à un moment donné, vu leur immixtion dans les affaires, et leur accès auprès de tous lea personnages.
Leur condition est aisée et certains d'entre eux, tout en restant le^ serfs du royaume, possèdent de brillantes fortunes et des centaines d'esclaves. Malgré ces avantages, les véritables esclaves dédaignent leur alUance, attendu que l'affranchissement complet de leur per^i sonne et de leurs descendants est légalement impossible : nés sert^ Us doivent rester serfs.
Parmi les esclaves proïMrement dits, se trouvent des Malgache^ arrachés par la guerre à toutes les tribus qui composent la popula^ tion de Madagascar; les BetsUeos y figurent pour les trois quarts.
On y remarque aussi quelques Hovas, dont les parents furen^
réduits en esclavage pour detles, ou inconduite, souvent pour crimes politiques, ou soi-disant tels, plus tréguemment encore en vertu de répreuve du tanghen.
Avant le commencement de ce siècle, les grands propriétaires possédaient jusqu'à 40 esclaves ; aujourd'hui, il en est qui en comptent plus de mille.
La condition de l'esclavage à Madagascar ne correspond point à l'idée laissée dans notre esprit, soit par l'histoire, soit par les récits de nos romanciers.
L'esclave malgache, loin d'être traité en brute, est assimilé de près à la famille, quoiqu'à un degré inférieur. 11 doit à son maître une certaine corvée, mais cette corvée est relativement légère, si on la compare à notre domesticité. Ainsi l'esclave exécute, s'il le veut, les différents travaux de la maison pour sa quote-part, ou bien s'en affranchit moyennant un équivalent d'argent, donné au maître, ou à ses compagnons de servitude.
Les femmes font le ménage et s'en partagent les diverses fonctions, telles que celles de piler le riz, de porter l'eau, etc.
C'est l'intendant des esclaves, esclave lui-même, qui d'ordinaire, avec une grande équité, indique à chacim sa tâche. Les intendants i malgaches, dont on retrouve le type dans les récits d'Homère, sont les intimes des maîtres de la maison très souvent leurs pères nourriciers, s Aussi, les respecte-t-on et les aime-t-on généralement, comme de ! véritables parents. Intendants du bien général, ils en gèrent le déi tail, à la ville et à la campagne. A eux le secret et les clefs du trésor, [ ainsi que le compte des dépenses ; ils ont part à la^ table et au vesli ti^re commun.
Après les esclaves familiers de la maison, viennent les esclaves cul-
; tivateurs et pasteurs, préposés au rizières et aux pâturages. Les es-
1 claves cultivateurs possèdent d'ordinaire une rizière à côté de celle
du maître. Si les beaux fruits du verger sont offerts au maître, la
i part la plus grande leur revient à eux, sans conteste.
L'esclave pasteur élève toujours son veau à côté du bœuf du maître, n peut s'en rencontrer quelquefois d'inûdèles et assez osés pour vendre le troupeau du maître et aller jouir du ûruit de ce larcin, en quelque province éloignée. Mais ce fait est rare.
Tout esclave s'entend au commerce de détail, et nombre d'entre eux jouissent d'un honorable crédit sur les places etles maa-chés de l'Imerina. Plusieurs font leur fortune et celle de leur maître ; il en est qui ont maison garnie et esclaves à leur service.
Enfin, dans toute grande famille bien montée en esclaves, on rencontre toujours quelqu'un de ces joyeux et heureux nomades, appelés esclaves porteurs. Les porteurs se déclarent toujoiurs prêts à transporter voyageurs et paquets, jusqu'au bout de l'île, moyennant finances, bien entendu. Us composent à eux seuls une armée plus nombreuse que celle de l'État.
Cette classe d'esclaves porteurs à Madagascar est la plus heureuse de toutes, et l'on envie son sort ; d'abord parce que la jeunesse seule la compose ; parce qu'elle gagne ensuite beaucoup d'argent en peu de temps; et qu'enfin sa manière de vivre est mieux adaptée au caractère et aux mœurs populaires. Le Malgache en effet aime les plaisirs et les jeux, il est inconstant et un peu nomade. Or, le porteur s*amuse tous les soirs, il chante, danse, mange, boit et dort, comme il veut ; il se promène dans toute l'île, il est content et voudrait rester jeune toujours, afin d'avoir la force de remplir son heureux rôle jusqu'à la fin de sa vie.
Quelque soit le genre d'occupations assigné aux esclaves, on peut dire qu'en moyenne, le service du maître leur demande un douzième de leur temps; ils restent libres de disposer des autres onze douzièmes, et de les louer à qui ils voudront.
Les esclaves établis comme domestiques à gages, chez les Européens, partagent leur salaire avec leur maître, et celui-ci en retour les délivre du service.
Si l'esclave manque à son devoir, il peut être châtié par son maître.
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Les punitions autorisées par la loi sont les fers et le fouet ; jamais les coups ne doivent aller jusqu'au sang ; le faire couler serait un cas réservé au souverain.
Les esclaves représentent la majeure partie des capitaux du maître ; on comprend assez qu'il est de l'intérêt de celui-ci de ne pas les maltraiter, et les exposer ainsi à se soustraire par la fuite à ses procédés iBliumains.
Les esclaves fugitifs sont cependant assez nombreux, surtout en certaines contrées, où ils se réfugient de préférence, et en deviennent vraiment les maîtres et les rois. 11 est tel refuge fort respecté de l'État lui-même, qui pourrait peut-être un jour mettre sur pied une armée de plusieurs milliers d'hommes décidés et armés jusqu'aux dents. Il porte le nom de Soamady.
Personne ne tieilt à augmenter par des mauvais traitements la population de ce lieu d'affranchissement.
Bien que tout esclave puisse se racheter à prix d'argent, soit par Itd-même, soit par ses parents et amis, et rentrer alors dans la caste d'où il est sorti, peu profitent cependant de cette manière de recouvrer leur liberté, non que l'argent leur manque, mais parce que la corvée de l'état les attend, plus rude que celle du maître.
Quant à l'affranchissement général, le pays n'y est point encore préparé : ce serait sa ruine pour de longues annés, car sa condition financière ne permet pas l'inauguration subite et générale des domestiques et des ouvriers, en supposant même que libres et esclaves s'y prêtassent volontiers.
Telle est d'ailleurs l'opinion de l'amiral sir Gore Jones, dans son rapport publié en 1883, et présenté aux deux chambres du parlement anglais, relativement à son voyage à Tananarivo, entrepris quelque temps auparavant.