‹ Vingt ans à Madagascar: colonisation, traditions historiques, moeurs et croyances d'après les notes du P. Abinal et de plusieurs autres missionnaires de la Compagnie de JésusChapitre 13 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Croyances religieuses. —Dieu et l'Ame.

Les notions religieuses chez les Malgaches encore païens sont gé* néralement confuses, pleines de contradictions et d'incohérences.

Elles semblent se résumer au premier abord dans la pratique du matérialisme et du fétichisme le plus grossier. Néanmoins, quand on considère de près les divers points sur lesquels s'accorde la croyance populaire, on parvient à retrouver le vieux fond de la religion primitive et monothéiste, corrompue postériexu'ement par les pratiques superstitieuses de l'idolâtrie et du fétichisme.

Malheureusement ce fond de croyances vraies reste conûné dans les régions abstraites du dogme pur, tandis que le culte et la morale surtout sont réglés par le fétichisme. Donc monothéisme au fond, et prédominance du fétichisme dans la forme, voilà, ce semble, la religion

Le Malgache païen, à quelque tribu qu'il appartienne, nlgnore pas généralement parlant, l'existence d'un Dieu unique, créateur du monde visible et maître absolu de l'univers.

n croit aussi à un monde invisible, composé d'esprits puissants, les uns bons, les autres mauvais, également créés par l'être souverains appelé Zanaharyy Andrianahary ou seigneur et créateur.

Ce seigneur et créateur, le Malgache pense qu'il ne doit l'être à personne, qu'il est essentiellement bon et parfait, qu'il donne librement la vie, et la retire quand H lui plaît ; qu'il est la source de tout bien

que son œuvre, éternelle comme lui, consiste à produire le bien, et à le communiquer aux créatures visibles.

Malheureusement, les esprits dont il doit se servir comme intermédiaires pour cette communication, ne sont pas aussi parfaits que lui: vrais petits dieux, puisqu'ils sont invisibles comme Dieu, ils ont des passions bonnes ou mauvaises. Il en est même, qui semblent comme voués au mal, et ne vivent que pour le mal.

Or, l'homme peut, disent-Us, incliner à soi ces esprits supérieurs, par des actes qui leur sont agréables. De là comme nécessaire conséquence, le culte idolatrique, les sacrifices, les pratiques superstitieuses.

Chaque peuplade de Madagascar a d'ailleurs sur ces divers points des croyances plus ou moins mêlées de fables.

Zanahary, disent les Sakalaves de la côte Ouest, est un être incomparable. Voulant donner à son fils un apanage digne de sa grandeur, il créa pour lui ce monde visible, dont il se réserva toutefois la conduite et l'administration ; puis il fit l'homme, qu'il soumit à l'autorité de ce même fils. Depuis lors celui-ci travaille à la propagation, à la conservation, et à l'extinction de la vie humaine : c'est de lui que nous tenons la naissance, lui qui nous donne la mort.

Le Betsimisaraka de la côte Est possède à peu près les mêmes idées, et U ne manque pas d'invoquer avant tout le Dieu créateur, dans chacune de ses cérémonies religieuses.

Le Tanala, demi-nomade, habitant des forêts, s'adresse dans ses prières à celui qui fit le ciel et la terre, l'homme et tout ce qui existe. Il lui demande d'abondantes récoltes de riz, et la multiplication des abeilles, trésor de ses forêts.

A la mort d'un parent, le Betsileo adresse à la famiQe ces paroles de consolation : « Durant la maladie du défunt que nous regrettons tous, nous avons fait tous les ejfforts possibles pour le soustraire au coup fatal qui Ta frappé, nous avons appelé tels et tels médecins de renom. Hélas I peine inutile. Nous disputions à Dieu ce qu'il voulait

M(EURS BT GROTANCBS 205

ressaisir ; il a tiré par la tête ce que nous retenions par les pieds. Dieu devait remporter. Nous n'avons pu Tempôcher de reprendre la vie, que lui-môme avait déposée dans le sein de notre parent bienaimé! »

Et tous les assistants de répondre :

« Cest la pure vérité ! »

L'Antaimoro, qui prétend descendre des Maures, raconte sur le premier âge du monde des choses assez singulières : « Dieu seul, ditil, existait d'abord, et rien avant lui n'a reçu l'existence. » Mais Dieu travailla et ût le monde tel que nous le voyons ; c'est aussi sa volonté qjaï le conserve.

Le créateur eut deux épouses Andriaunahary et Zanahary; la première lui donna deux fils, Zaomanery et Moussa ; il laissa vierge la seconde. Zaomanery fut sage, tranquille, tandis que Moussa par son audace inquiète s'attira maints avertissements, dont il ne sut point j^ofiter. Un jour il s'oublia jusqu'à oser lever les yeux sur Zanahary, l'épouse de son père ! Celui-ci outré de colère perce à l'instant la voûte des deux, et lance Moussa dans l'espace. L'infortuné, après avoir longtemps roulé dans l'air, tombe enfin sur la tête ; il se relève tout étourdi de sa chute, mais du reste sain et sauf.

Stimulé par le besoin et par l'ennui, le dieu exilé se met au travail ; il cultive les arbres, dont les fruits sont sa première nourriture ; il se construit ensuite un palais à l'instar de celui de son père ; il taille la forêt, y pratique de merveilleuses allées, et y dessine de ravissants jardins, où l'eau limpide des ruisseaux fait couler la frai- <dieur avec l'abondance.

Hélas ! Au milieu même des prodiges de son travail^ au milieu du paradis qu'il s'était créé, sa pensée le reportait souvent au séjour dont il était exilé I Et Moussa se trouvait malheureux.

Sa mère cependant ne l'oubUait point ; mais la colère divine qu'elle voyait toujours vive l'empêchait d'intercéder pour son fils. Cependant elle envoie un jour Zaomanery savoir ce que devient son frère.

L'envoyé s'acqiiitte de son message, en considérant attentivement la terre par la brèche du ciel, non encore réparée. Puis revenant vers sa mère :

« Moussa, lui dit-il, s'est fait un paradis sur la terre ; mais au milieu des beautés et des délices enfantées par ses mains, il semble triste et mélancolique. »

La mère fond en larmes, et sans essuyer ses yeux, va se jeter aux pieds de son époux. Elle demande grâce pour unûls que lafougue de la jeunesse a pu seule emporter un instant. Elle fait tant par ses pleurs que le cœur du père se laisse attendrir. « Moussa ne saurait être rappelé, dit-n ; mais qu'il demande ce qu'il désire pour vivre heureux dans son exil : tout lui sera accordé. »

Aussitôt, sur un signe de sa mère, Zaomanery vole auprès du dieu déchu, et lui annonce la bonne nouvelle. « Ce qui me pèse le plus, répond l'exilé, c'est mon isolement. Je demande le secret de la vie. » Le divin messager remonte au ciel, et revient bientôt chargé d'un fagot de petits bâtons qui contiennent la vie demandée. Moussa les saisit avec transport, les tourne, les retoxu'ne. « Hé ! Que dois-je faire pour tirer la vie de ce bois, » demande-t-il ? Zaomanery, dans son empressement, avait oublié de s'en informer. Delà, une troisième ascension vers le ciel.

Il en rapporte ces paroles : « Que Moussa façonne des figures à sa ressemblance, avec le limon du bord de l'eau ; qu'il les dépose sur la rive, et, passant du côté opposé, qu'il lance sur eux les bâtonnets qui contiennent la vie. Mais qu'il se souvienne que dans treize ans, je les demanderai avec les intérêts. »

Moussa resté seul se met à l'œuvre ; il pétrit l'argile, en fait force figures à son image, les couche au bord de l'eau, et, passant sur la rive opposée, il lance le bois de vie. Aucun des bâtonnets ne manque le but. Et, prodige plus surprenant encore, à peine touchées, les figures d'argile se lèvent sur leurs pieds, marchent, s'agitent. Le limon est devenu chai^. Moussa a devant lui des compagnons et des compagnes

MŒURS BT CROTANCBS 207

de son exil. Il leur parle, et tous le comprennent, leur langage est lésion. Son ravissement est inexprimable.

Telle fut l'origine de l'homme et de la société ; car les hommes se multiplièrent et couvrirent bientôt la terre.

Moussa, le dieu déchu, fut le père des grandes nations, des peuples forts, de ces blancs (Vazaha) dont les autres races subissent en tremblant la supériorité et Tincontostable empire. Les blancs sont les fils de Texilé du ciel ; c'est là tout le secret de leur prestige.

Or les hommes n'étaient d*abord sujets à aucune des misères, qui pèsent aujourd'hui sur l'humanité. Ils vivaient tous heureux auprès de Moussa, sans connaître ni les maladies ni la mort.

Treize ans s'écoulèrent ainsi. Quant la treizième année eut achevé son cours, Moussa fut sommé de restituer à son père du ciel le bois de vie avec les intérêts. Il rendit fidèlement les bâtonnets, source de la vie humaine, mais il nia qu'il eût des intérêts à payer.

2n apprenant sa réxK)nse, le créateur jura de reprendre quand bon luisembierait la vie qu'il avait prêtée aux hommes.

Dès ce fatal instant, la mort entra en effet dans le monde avec son cortège lugubre de maux, et tous les habitants de la terre devinrent mortels, sans en excepter Moussa lui-même, le dieu auteur de notre vie.

Ce récit bizarre, corruption informe des grandes traditions de l'humanité, a du moins le mérite de conserver à l'homme sa céleste origine ; il en fait le fils d'un dieu et non d'un singe.

Nous venons de parcourir rapidement les diverses peuplades de la Grande Ile, et de trouver en toutes quelque notion d'un dieu créateur.

Pour ce qui concerne la tribu des Hovas en particulier, il est constant qu'avant l'introduction relativement de fraîche date des sampys ou talismans, elle adorait aussi un seul dieu créateur. C'est là une tradition encore vivante chez eux. Jusque vers le milieu de ce siècle, on trouvait dans l'Imerina de vénérables vieillards qui luttaient contre l'idolâtrie populaire, et refusaient leur culte à tout

ce qui n'était pas le Dieu créateur adoré par leurs pères. Les deux derniers champions de cette doctrine monothéiste que nous ayons connus, sont morts entre 1868 et 1870.

La tribu Hova paraît donc avoir eu une notion du vrai Dieu plus complète que celle qu'on trouve chez les autres tribus. Ses anciennes formules de prières, encore aujourd'hui sur les lèvres de tout le peuple, en sont une preuve de plus. Dans toutes, invariablement on s'adresse d'abord au Dieu créateur^ principe de tout bien et ennemi de tout mal. Si on y ajoute d'autres invocations, par exemple, aux ancêtres, aux vertus des douze montagnes, etc., elles ne viennent qu'en second lieu, et le sens pourrait en être expliqué par le proverbe populaire :

« Demandez par les ancêtres le bien que Dieu seul fera. » D'ailleurs ces invocations à Dieu, aux ancêtres, aux vertus des douze montagnes, etc., pourraient bien n'être que la tradition corrompue des formules d'invocations juives au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, au Dieu de nos pères, au Dieu des douze patriarches, etc., et ajouteraient un trait de plus aux nombreuses ressemblances des usages malgaches avec ceux des Juifs.

C'est surtout chez les Hovas que l'on trouve la distinction du grand Dieu, avec des dieux inférieurs ou petits dieux, qui peuvent être bons ou mauvais. Ne serait-ce pas la tradition défigurée de l'existence et du pouvoir des Anges fidèles et des démons ?

Enfin au milieu du chaos produit par le féticiiisme dans les croyances religieuses du peuple, H est facile aussi de découvrir la notion du réparateur. Ici, c'est Moussa ; là c'est simplement le fils de Dieu, sans autre nom, qui descend tout incamé sur la terre. Ce dogme est si général, que dans chaque province on montre le lieu où, dit-on, le Rédempteur est descendu. Dans rimerina,par exemple, c'est sur la montagne d'Ankaratra, au Sud-Ouest de Tananarivo ; ailleurs c'est dans une plaine. Partout le Rédempteur a conversé avec les hommes. On le voit partout les instruire et passer en faisant le bien ; partout

MŒURS BT CR0TAMCB8 209

encore, il meurt comme les autres hommes^ou disparaît pour gagner une région inconnue.

Telles sont à peu près les notions \ dogmatiques, concernant le Dieu créateur, que nous avons pu recueillir chez les Malga-

Quelque vagues et superficielles qu'elles soient, elles paraissent cependant l'emporter encore en étendue et en profondeur sur les pratiques du culte qu'Us lui rendent. Invoquer en effet le nom de Dieu, et lui offrir les prémices de chaque chose, semble composer tout le fond du culte rendu par eux à ce Dieu créateur.

Quant à l'invocation de son nom, on remarque qu'elle est sans cesse sur leurs lèvres. Au sein du bonheur et du malheur, dans les plus grandes comme dans les plus petites circonstances de leur vie, ces mots Andriamanitra, Andrianahary (Dieu, Seigneur Créateur) reviennent à chaque instant dans leurs prières.

Ils ne prient du reste que pour demander ; c'est la forme invariable de leur supplication, et la nature de leurs demandes ne s'élève jamais plut haut qu'à la possession des biens sensibles.

Us prieront pour avoir de la santé, des richesses, des enfants, des honneurs, pour être délivrés de quelque mal, et autres choses semblables ; mais jamais ils ne songeront à demander les biens spirituels* encore moins les biens surnaturels.

La vertu, la justice, la probité, la droiture .... qu'ont-ils besoin de tout cela?

Us ne s'en persuadent pas moins que, tels qu'ils sont, avec leur ignorance et leurs vices hideux, ils sont parfaits. Qu'on n'essaye point de les dissuader; Us le trouveraient très mauvais. Un orgueU insensé lexu* tient lieu de toutes les vertus. Pour les biens de l'autre vie. Us n'en ont point l'idée ; le bonheur de ce monde leur sufût, pourvu qu'U leur soit donné d'en jouir jusqu'aux extrêmes Umites de la vieillesse.

Nous avons dit que le Malgache offre encore à Dieu les prémices de toutes choses ; ce n'est pas qu'U les lui consacre en s'en privant réeUe-

ment, ou lui en fasse un don véritable, mais sa bouche du moins les lui dédie, et les lui offre en effet par une formule très simple.

Ainsi au Fandroana, fête religieuse et nationale, on offre les prémices de Teau en s'aspergeant légèrement la tête et en disant: « A Dieu les prémices ! » Au repas solennel de cette fête, la première bouchée de viande est élevée à hauteur des yeux, et tous les convives s'écrient : « A Dieu les prémices ! >

Après s'être confectionné un habit, le propriétaire se le jette sur les épaules, et sortant comme pour le montrer à Dieu, il débite la formule : « A vous les prémices. Seigneur Créateur ! »

Parfois les Malgaches s'engagent par des vœux faits au Seigneur Créateur, mais ces vœux sont trop souvent puérils.

Une femme par exemple fera vœu d'allaiter son fils, si Dieu lui en donne un, ou de ne pas manger de tel mets jusqu'à ses relevailles.

Un voyageur promettra d'immoler un coq blanc (pour le manger bien entendu), si Dieu lui accorde heureux voyage et prompt retour. La générosité de ceux qui font des vœux ne va guère plus loin. Ajoutons qu'elle n'est guère plus grande dans les sacrifices qu'ils accomplissent sans en faire le vœu. Ces sacrifices ne sont pas même directement offerts au Dieu Créateur, mais plus généralement aux ancêtres ou aux dieux inférieurs. Le nom du Dieu Créateur est toutefois prononcé le premier, dans les prières qui accompagnent toujours l'offrande de ces sacrifices.

Notions sur Vâme. — Le Malgache n'a pas une notion bien claire de l'âme. Il n'en fait pas le principe vital de l'homme ; pour lui, âme et vie sont choses distinctes, indépendantes, quoique corrélatives. Le corps peut vivre sans l'âme, du moins pendant un certain temps ; l'âme de son côté peut vivre sans le corps, mais d'une manière précaire et pendant quelques années seulement.

Pour subsister, paraît-il, elle doit se nourrir de l'âme des ahments, tout comme au temps d'ailleurs de son imion avec le corps, alors que

l'âme humaine mangeait Tâme végétale du riz, dont le corps n'avalait que la substance matérielle.

Une pareille conception suppose que tout être animé ou inanimé a son âme, la plante aussi bien que l'animal. Le bœuf, le choux, le canon, la pierre, ont une âme, absolument comme chacun de nous.

Mais enfin qu'est-ce que Vâme humaine pour les Malgaches ?

L'âme humaine n'est point un esprit, fait à l'image du Créateur ; c'est plutôt une doublure de l'homme, plus subtile que l'homme visible et corporel, qui tombe sous les sens, et taillée sur le même modèle que lui.

La mort ne fait que séparer l'homme de sa doublure. Mais comme ils sont faits l'un pour l'autre, ils ne peuvent vivre séparés qu'au détriment l'un de l'autre. Aussi tous deux s'acheminent-ils alors d'un pas inégal vers leur terme fatal, qui est la seconde mort, le néant.

Les Malgaches ont plusieurs noms pour désigner l'âme ; si on leur demande ce qu'ils entendent par le premier de ces noms, ils répondent par le second ; ils définissent le second par le troisième, et le dernier enfin par le premier, complétant ainsi le cercle vicieux dans lequel ils s'enferment.

Sans avoir la prétention de voir clairement le fond de leurs obscures idées en pareille matière, nous essayerons d'exposer ici ce que nous avons pu comprendre des théories émises par eux, sur la nature de l'âme, en nous aidant cTe l'étymologie probable des mots dont ils se servent pour la désigner.

Ame, se dit, amhiroa , moroa ou miroa.

Or, amby ou ambiny, signifie surplus, ce qui est ajouté ; roa veut dire deux ; ambiroa signifie donc surplus de deux, ajouté à deux. Iforod pour mtrod, est un verbe qui signifie être deux. Qu'est-ce que ces deux, ou ce surplus de deux ? Les avis sont partagés. En voici néanmoins la curieuse explication :

Tout objet, tout corps a une ombre, mais on trouve auprès de Tombre quelque chose de moins obscur qu'elle : c'est la pénombre.

Et qui donc la produit cette pénombre, si ce n*est Tàme ?

Pour les partisans de miroa, Tâme c'est la pénombre.

Les partisans à'ambiroa admettent aussi Tombre et la pénombre; mais il y a encore, aJoutent-Us, cette légère nuance indécise et presque imperceptible de l'ombre qui côtoie la pénombre : voilà Tâme.

Cette dernière opinion est la plus générale, je dirais presque Tuniverselle croyance du pays, et celle qui est reçue comme la plus certaine.

A la sortie du corps, l'âme s'appelle encore ambiroa; mais en outre, elle prend le nom spécial ûematoatoa. ifa, préfixe du mot ^aa, comme. La répétition de toa indique le diminutif.

Le tout peut se traduire par : Vn semblant de Vindividu.

L'âme se désigne encore par le nom à'avelo.

Le préfixe a marque un acte ou une tension vers la chose signifiée par le mot principal ; velo^ obscur, noir, indécis. A-velo, vaguement obscur, fantôme de l'être. Nous dirions : une ombre de l'être.

Chez les peuples de l'Imerina, l'âme d'un malfaiteur mort prend le nom à^Angatra,

Dans les provinces, ce mot signifie lutin, mauvais génie. Les âmes des sorciers s'appellent lolo ; elles reviennent assaillir les vivants pour les faire souffi*ir.

Les Ângatra sont des êtres maigres comme des squelettes, avec de longues dents, une longue chevelure et de longues griffes. Une seule bouffée de leur haleine empestée peut donner la mort à distance.

Le lolOy très opiniâtre, s'acharne sur la partie du corps qu'il attaque ; les poitrinaires surtout meurent victimes de sa rage.

L'âme, n'étant point le principe vital, peut s^envoler sans que la mort de l'homme en résulte immédiatement. L'opinion la plus générale est que l'âme se retire du corps de l'homme un an avant la fin de sa vie. Pour certains, c'est onze mois environ ; pour d'autres, c'est treize lunes.

L'âme ne s'envole point de son plein gré. Quelle est celle qui se dégoûte du séjour des vivants, au point de lui préférer celui des om-

bres ? Certes, ce n'est point Tâme du Malgache. Elle redoute ces froides demeures, et ne cherche à s'y rendre que le plus tard possible.

Mais un être malfaisant par nature, un être dont le destin est de haïr, par-dessus tout, son semblable, le sorcier, puisqu'il faut le nommer par son nom, possède Tart infernal de ravir Tâme à la demeure paisible du corps, et de la jeter sur la route du néant. De là vient que les Malgaches ne croient pas à la mort naturelle. Personne ne finit naturellement chez eux. Un vieillard meurt-il plus qu'octogénaire, on n'attribuera sa mort ni à l'âge, ni à la maladie, mais à la malice d'un sorcier.

Quand un sorcier a choisi sa victime, il passe près d'elle inconnu, inoffensif en apparence ; il met le pied sur son ombre ou la pénomiMre ! Voilà l'âme saisie ! Il l'emporte captive sous la plante de son pied ; son art accomplira le reste.

L'âme est si légère, que celui qui en est privé ne s'aperçoit pas d'abord du vol commis à son préjudice ; mais bientôt H maigrit, il perd ses forces ; à peine s'il peut se traîner.

« Comme vous avez changé, lui dit-on ! Mais vous avez perdu votre âme !» — « Hélas ! répond la victime du sorcier, cela doit être puisque vous le remarquez. D'ailleurs, je me débilite à vue d'œU, je ne me reconnais plus moi-même. »

Là-dessus, le pauvre homme inspecte ses trois ombres ; il n'en voit que deux, d'où il conclut qu'il n'a plus d'âme. Elle est déjà loin ; comment faire pour la rejoindre ?

Le voici. Premier moyen pour ressaisir l'âme:

La famille éplorée tient conseil, et décide de consulter le mpsikidy (diseur de sorts). On va donc le trouver et on expose l'affaire. En homme expert, le mpsikidy se recueille d'abord profondément, puis relevant la tête : « J'ai parcouru le labyrinthe du cas dont vous m'avez saisi ; j'en ai mesuré toute la gravité. Consentez-vous à en subir les suites ou voulez- vous que j'opère ?» A ces mots, le patient qui ne peut plus se sentir de crainte dans l'âme puisqull n'a plus d'âme,

s'écrie avec ardeur : « Faites, monseigneur, faites ; si votre art peut encore quelque chose ; opérez de suite. » En même temps, il porte la main à la ceinture et en tire la pièce d'argent d'usage, nerf de Tart divinatoire chez tous les peuples.

La pièce reçue, le mpsikidy paraît plein d'espoir. Il aligne ses jetons, prononce des formules cabalistiques, des mots bizarres, le tout à l'effet de découvrir la piste de l'âme fugitive.

Bientôt il annonce gravement qu'il la tient ; eUe est là-bas, errant sur telle montagne, il faut partir à sa poursuite.

Le malade, sa famille et le devin s'acheminent donc vers la montagne désignée, emportant une corbeille à couvercle, destinée à rapporter sûrement l'âme au logis, après sa capture.

On arrive ; mais le travail est encore long.

Avant de tendre le piège où la fugitive doit se prendre, il faut, dit le mpsikidyy épier ses allées et venues, reconnaître les endroits qu'elle fréquente de préférence.

On fait donc promen er le malade, en chaise à porteurs, à la fraîcheur du matin ou du soleil couchant. Si le devin connaît son métier, il prescrit pendant ce temps force bouillons de poulets avec légumes frais. Le rusé compère amuse en même temps son malade par des contes joyeux et toutes sortes de distractions. Au bout de quelques jours, quand les couleurs revenues indiquent un retour de santé, notre homme annonce de son côté qu'il a fini par découvrir le lieu hanté par l'âme vagabonde : il va la prendre.

A cette fin, dans l'endroit si péniblement découvert, U dépose quelques rayons de miel sur une feuille de bananier proprement installée à terre, et, tout à côté, il place la corbeille avec le couvercle relevé, puis il lance vivement aux quatre vents du ciel une kyrielle de mots hideux, dont tout Malgache garde soigneusement sa langue : chaque vilain mot est un coup porté aux mauvais génies qui pourraient mettre obstacle à l'arrivée de l'âme.

Voici le moment décisif. Le sorcier se tait. Tout le monde se tait

MŒURS BT CROYANCES 215

aussi, recueilli, palpitant, et attend, la bouche béante, les yeux fixés sur le miel.

L'âme fugitive, que le devin seul peut voir, arrive enûn à son pas ordinaire; elle flaire et puis déguste le suc embaumé, doux fruit du travail des abeilles.

Tandis qu'oubliant toute autre chose, elle s'en donne à cœur joie, la corbeille que dirige Thabile main du chasseur, Tenveloppe doucement... et la voilà prise. Encore tout enivrée du nectar, elle se laisse faire sans résistance ; on Temporie en toute hâte.

Les paxents prennent les devants et vont tout préparer pour une réception joyeuse.

L'heureux chasseur, le malade et son âme en corbeille arrivent ensuite et se présentent à la porte de la maison, où Ton sent déjà les apprêts d'un festin : « Soyez les bienvenus, leur crient de Tintérieur des voix pleines d'allégresse ; entrez, nous sommes ravis de votre retour. »

On entre, on s'assied sur la natte neuve, déployée à la place d'honneur. Puis enfin, sur la demande générale, on ou\Te la corbeille, et chacun peut constater de ses yeux que l'âme n'y est pas ; preuve manifeste que durant le trajet, ennuyée d'être dans la corbeille, elle a préféré rentrer en sa demeure. On s'en réjouit par une fête de famille, et le devin est congédié chargé de présents : il a réussi.

Quelcfuefois le mpsiMdy est censé se tromi)er de montagne ; son chent ne va pas mieux ; l'âme ne se retrouve pas. Il n'en fera pas moins faire la cérémonie du retour avant que la vie n'abandonne tout à fait le malade. Il s'agit en effet pour lui de ne pas perdre le fruit de ses peines, et de ne pas renoncer aux cadeaux d'usage en pareille circonstance.

Telle est la première méthode pour retrouver et ramener les âmes perdues. Elle fut employée jadis avec succès, en faveur de la reine Ranavalona I'*, par un mpsikidy bien connu encore à Tananarivo sous 1« nom de matoâ. Ayant donné la chasse à l'âme royale, il eut l'adresse

de la ramener et de la retenir dans le corps de la souveraine jusqu'à une vieillesse avancée. Si on Tavait cm, il aurait également retrouvé celle de RasoheriHa ; mais, contrairement à ses prescriptions, on s'obstiHa à ne pas aller la chercher sur les montagnes. On la chercha seulement dans la plaine où elle n'était pas, et la reine s'en alla rejoindre ses aïeux.

La seconde méthode est plus expéditive que la première. En voici du reste le procédé fort simple :

Sitôt que par l'inspection des ombres il est constaté que l'âme a disparu, on s'adresse à l'un des habiles dans l'art de la ramener. Celui-ci, dès la veille du jour où il doit opérer, fait servir du riz cuit à l'angle de la case, dit l'angle de la prière ou l'angle des ancêtres. L'âme qui, naturellement, va rejoindre ses aïeux, ne peut manquer de serendreàcet angle. Elle voit le riz servi, s'en approche et en mange l'âme : car comment supposer qu'une âme malgache puisse résister à l'appât d'un plat de riz? Le lendemain on lui en apporte une seconde fois ; elle y revient et en mange en toute sécurité. Or, vers la fin de son invisible repas, l'opérateur se lève : il tient d'une main une gourde vide percée par le haut, de l'autre une feuille verte. Il siffle d'abord tout doucement, ensuite un peu plus fort ; bientôt il siffle dans toutes les directions, présente sa gourde aux quatre points cardinaux, regarde au dedans et sifûe encore tout en présentant sa gourde aux points intermédiaires. Il tourne en sifflant et manœuvre sa gourde en tournant, tantôt l'élevant, tantôt l'abaissant; puis il tend l'oreOle à l'ouverture de l'instrument.

Si, au son, il juge n'avoir rien saisi du côté du plafond, rien capturé vers le sol, il change de diapason; son sifflement devient strident et accéléré, son geste s'en ressent et ses mouvements se précipitent. Parfois il réussit assez promptement à saisir la fugitive ; le plus souvent elle est rebelle et exige avant de se rendre de pénibles efforts, une longue lutte. Alors le chasseur se dépouille de son lamha, s'en ceint fortement les reins et commence une course grotesque à la

MŒURS ET CROTAMGBS 217

poursuite de Tâme. Il se démène, court deTangledu Sud à Fangle du Nord, revient au Sud, passe à rOuest, bondit àTEst, et cela vingt fols en une minute ; il siffle cependant sans interruption, saute, se courbe, se relève ; on dirait cinq hommes éperdus Jouant aux quatre coins dans la maison. La gourde rapide passe partout, effleure tout, suivie du chasseur et de son sifflet strident.

La pauvre âme, déjà affaiblie par le dédoublement, n'y tiendra pas longtemps ; la voilà haletante, épuisée. Elle cherche dans sa fuite un trou pour se blottir ; elle ne voit que celui de la gourde impitoyable. Elle s'y précipite pensant n'être ni vue ni entendue de son persécuteur. Hélas ! celui-ci a saisi le frôlement de son aile ; il s'arrête et tend roreille.

Un bourdonnement imperceptible à tout autre lui décèle la présence delà fugitive. Plus rapide quePéclalr, sa main applique aussitôt la feuille verte sur roriflce de la gourde.

< Je la tiens ! » s'écrie-t-il.

Et il reprend haleine avant de terminer Topération, car il n'en peut ï^us de fatigue ; et si l'âme ne s'était pas rendue, il allait tomber luimême de lassitude et d'épuisement. Ne faut-il pas d'ailleurs laisser à sa prisonnière quelques minutes de réflexion.

Pauvre âme ! Elle réfléchit, en effets dans le fond de cette gourde. Humiliée donc profondément de se voir réduite à un si étroit espace, à une si petite demeure, elle prend la résolution de passer chez n'importe quel individu que ce soit, dès qu'un rayon de lumière lui en fournira l'occasion.

Cependant on lui prépare son logement.

Son premier possesseur, enveloppé d'une longue toile blanche, s'approche et s'accroupit auprès du chasseur d'âmes. Celui-ci passe la gourde et l'âme qu'elle renferme sous la toile^ blanche, ferme toute issue et retire la feuille que le souffle de l'âme a desséchée.

La captive, de s'envoler à l'instant et d'entrer dans le corps qu'elle rencontre sous mêmes voiles qu'elle. C'est ainsi que le malade re-

trouve son ancienne compagne et, par suite, sa santé première.

Quant à l'heureux chasseur, il reçoit pour prix de ses sueurs la somme de cinq francs, ou de un franc cinquante centimes environ, selon les conditions de fortune de celui dont il a ramené Tâme.

Quelquefois le rapsikidy se contente d'exposer dans un endroit favorable la gourde largement ouverte et do faire couler au fond dé la gourde un peu de miel. Mais avec cette méthode, Tattente est longue parfois, on préfère généralement donner Tassant à l'âme et la prendre à la course, comme nous venons de le voir.

Dans les maladies graves, on simule aussi quelquefois avec des tiges de papyrus, un bosquet dressé à Tangle de la case appelé l'angle des ancêtres. On allèche alors l'âme avec du miel et du riz, et l'on dépose à côté un bassin plein d'eau où elle va se désaltérer et se mirer. Le malade s'y mire aussi. S'il y voit son âme et que celle-ci se montre disposée à rentrer au logis, la maladie n'aura pas une terminaison funeste ; mais si eUe s'obstine à voltiger de branche en branche, et refuse de revenir, le malade connaît par là même le sort qui l'attend. Il ne lui reste qu'à faire son testament et à prendre ses dernières dispositions.

Quand tout est réglé, il se fait porter hors de la case et on l'expose aux rayons du soleil, afin qu'il en jouisse à son aise une dernière fois, n rentre ensuite pour mourir.

Page 1