‹ Vingt ans à Madagascar: colonisation, traditions historiques, moeurs et croyances d'après les notes du P. Abinal et de plusieurs autres missionnaires de la Compagnie de JésusChapitre 14 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du séjour des ombres. — Évocation des morts. — Ramanenjana.

Du séjour des morts, — Les anciens Ho vas n'avaient pas songé à créer des Champs-Elysées pour le séjour des âmes de leurs morts ; ces âmes, pensaient-ils, passaient un an environ à aller et venir de leur tombeau à leur case et de leur case au tombeau, et mouraient ensuite de la seconde mort, qui les replongeait dans le néant.

Au commencement de ce siècle, les Betsiléos amenés dans Tlmerina par leurs vaingueurs, y introduisirent la croyance à un séjour où les âmes des morts passent trois ans.

Ce lieu serait situé, d'après eux, au fond de leur pays,bien loin dans le Sud. Il porte en leur langue le nom de Ratsy, mauvais. Les Hovas lui ont donné celui à'Ambondrombé, pays où les roseaux abondent. C'est là que les âmes terminent enfin leur course, au royaume des morts.

Or, ce royaume des morts est une haute montagne, que couronne un énorme rocher abrupt, dénudé et dominant au loin la grande forêt des Tanala, Ses flancs sont couverts d'une forêt vierge comme il en reste encore quelques-unes à Madagascar. Des lianes innombrables, parfois hérissées d'épines, s'enroulent autour des arbres comme de gigantespes serpents, grimpent jusqu'au sommet, jettent d'un arbre à l'autre des ponts aériens, retombent, se relèvent et s'enchevêtrent dans les broussailles de manière à rendre le passage presque impossible. Les sangliers elles singes osent seuls s'avancer dans ces fourrés. Comme la montagne d'Ambondrombé se trouve sur la ligne de partage des

eaux, les rivières qui sortent de ses flancs se dirigent les unes vers le canal de Mozambique, les autres vers TOcéan indien. Sa position exceptionnelle, au-dessus de gorges profondes et impénétrables, de forêts humides et de marais pestilentiels, en fait le rendez- vous de toutes les vapeurs malignes des environs. Elles s'y condensent en épais brouillards, et alors que tout le pays d'alentour s'illumine et resplendit aux rayons d'un soleil étincelant, le rocher d'Ambondrombé est encore couvert d'un amas de nuages sombres, comme d'un manteau gris. Le peuple appelle ces vapeurs la fumée des ombres.

On raconte au sujet de cette montagne des faits merveilleux.

Jadis, au temps de la conquête, une armée en campagne passait non loin de là. Elle entend des salves d'artillerie qui saluent son approche, puis une musique militaire exécutant l'air royal. L'armée arrête sa marche, porte les armes et rend le salut. Le prodige parut de bon augure; lesHovas furent en effet victorieux, et le général, au retour de son expédition, ne manqua pas de s'arrêter au pied de la montagne pour immoler des bœufs en actions de grâces. Au bruit du canon tiré par les vivants, se mêlèrent de nouveau les ûratemelles détonations de l'artillerie des morts, et la musique d'Ambondrombé, pour la seconde fois, unit de même ses accords aux fanfares joyeuses des vainqueurs.

On raconte aussi dans l'Imerina l'histoire d'un jeune homme des environs d'Ambohidratrimo. Ce jeune homme tombaun jour dans une léthargie profonde ; sa famille le crut mort et commença les préparatifs de ses funérailles. Or, pendant ce temps, son âme voyageait et se rendit, parait-il, à Ambondrombé pour visiter un de ses amis. Dès son arrivée à la fameuse montagne, elle aperçoit des milliers de personnes qui vaquaient tranquillement à leurs occupations de tous les jours : des jeunes gens en grand nombre erraient çà et là sans soucis, tandis qu'ici des jeunes filles retouchaient les tresses de leur chevelure et s'ajustaient comme pour une fête ; plus loin quelques vieillards appesantis par l'âge, accroupis à terre, le dos appuyé au mur

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de leur case, réchauffaient aux feux du soleil leurs membres languissants. Le jeune homme ou son âme s^engage alors dans les rues d'une ville au milieu de laquelle se pressaient de nombreux habitants, et finit par arriver au quartier et à la case qu'habitait son ami.

Le premier étonnement passé et les salutations d'usage échangées : « Que signifie donc, demande le nouveau venu, tout ce que je viens de voir ? — Ne sais-tu pas, lui répond son ami, que tu es entré dans le séjour des ombres. Toutes les âmes, aussi bien celles des hommes que celles des brutes, des plantes, des maisons, des rizières, en \m mot tout ce qui a existé un jour à Madagascar se trouve ici. »

Mais déjà les ombres entraient dans la case et s'attroupaient autour de rame de l'étranger nouvellement arrivée dans leur séjour. Elles paraissaient affamées de nouvelles et commençaient à lui en demander de tous côtés. Leur curiosité s'accrût avec les réponses qu'elle leur donna et devint bientôt importune au delà de toute expression. L'âme du pauvre jeune homme en était accablée, et elle se sentait d'ailleurs tellement pressée parla foule des ombres, qu'elle ne savait où se mettre pour leur échapper. La voilà donc se juchant sur la claie du séchoir qui surmonte tout foyer malgache. EUe eut l'agrément d'y être enfumée jusqu'au soir. Et on ne lui servit d'ailleurs au repas que l'âme du riz, nourriture unique des morts à Ambondrombé. Ce dîner peu substantiel acheva de la dégoûter du pays. EUe s'échappe donc au plus tôt, à demi morte de fatigue et de faim, franchit les marais, et revient cliez elle en toute hâte.

La première chose qu'elle rencontre en entrant dans son village, c'est son cadavre qu'on portait en terre. Inutile de dire qu'elle s'empressa d'arrêter le convoi et de réveiller sur-le-champ son corps de sa trop longue léthargie, au grand ébahissement de tous les parents, voisins et connaissances.

Cette âme, heureusement, n'avait été séparée de son corps que d'une manière transitoire. Toutes les autres âmes définitivement séparées

^e leur corps et qui se rendent à Ambondrombé, qu'elles viennent de

loin ou de près, doivent demeurer uniformément un an en route avant de Tatteindre.

Le maître et seigneur du triste séjour des ombres réside au centre du nuage qui couvre le sommet du rocher. Chaque jour il envoie des officiers aux quatre portes, situées aux quatre points cardinaux, pour recevoir et introduire les nouveaux venus, et les distribuer dans leurs quartiers respectifs, selon leur caste et leur condition.

Certaines âmes n'arrivent pas seules, mais escortées par les âmes des bœufs tués à leur enterrement. Avoir des bœufs tués à son enterrement est un privilège qui, de droit, n'appartient qu'aux grands chefs ou à ceux qu'ils ont voulu honorer. Ainsi, quiconque se présente aux portes d'Ambondrombé, suivi de l'âme d'un bœuf au moins, est assuré d'être reçu et traité avec distinction; les autres sont logés avec la populace et les esclaves. Voilà pourquoi les Malgaches tiennent tant à ce qu'il y ait des bœufs immolés à leurs funérailles.

La montagne d'Ambondrombé est divisée en trois zones circulaires égales, comprenant chacune un tiers de sa hauteur. Durant la première année, les âmes habitent la zone inférieure; elle montent ensuite à la seconde zone, et arrivent, vers les commencements de la troisième année, au sommet du rocher, dans la région du nuage qui le couronne.

La quatrième année elles meurent.

On ignore si le seigneur d'Ambondrombé les anéantit ou s'il les dévore et se les incorpore.

Durant les trois ans que dure une vie d'ombre, chacune garde ses habitudes passées : l'ombre du militaire prépare pour les jours de revue l'ombre de son mousquet ; l'ombre du général fait défiler ses bataillons d'ombres, au son de l'ombre d'un tambour ; l'ombre d'un avocat pérore devant des ombres de jury, et pour la ruine des ombres de ses clients ; l'ombre de l'esclave y porte l'ombre de son maître sur une ombre de palanquin ; aux âmes des portes, les âmes des canons sont braquées; les ombres des servantes reviennent de la

fontaine, portant Tâme de leur cruche pleine de Pâme de Teau.

On raconte aussi que lorsque les souverains sont aux portes de la mort, des ombres choisies sont envoyées d'Ambondrombé au-devant d'eux ; on les voit errer autour de la capitale et annoncer le deuil prochain par les feux de leurs torches lugubres. Ce sont sans doute les feux follets courant au-dessus des rizières à certaines époques de Tannée. Toujours est-il qu'en les voyant, le peuple croit au présage de la raort prochaine du monarque, et que ceux-ci eux-mêmes sont terrifiés par ces feux.

Ambondrombé inspire aux Malgaches une terreur religieuse» Sa forêt est sacrée; jamais les indigènes n'y ont porté le feu, ni la cognée ; et personne n'oserait pénétrer dans ses épais fourrés. On dit que ses arbres parlent et peuvent donner la mort.

Autrefois cependant, si l'on en croit la légende, un jeune homme eut le courage de se rendre à Ambondrombé en traversant la forêt et réussit à mener à bonne fin sa téméraire entreprise. Il voulait consnlter son père sur une affaire très embrouillée, dont dépendait le sort de sa famille. Après de grandes difficultés et de grandes fatigues, il arriva enfin à l'enceinte sacrée. A peine a-t-il fait quelques pas, que des voix se font entendre : « Qui va là ? » Ses cheveux se dressent sur sa tête, et une sueur froide couvre ses membres; mais domptant son émotion, il répond :

« C'est moi! » et il se hâte de décliner son nom et ses titres de noblesse. « Que viens -tu faire ici? — Je viens consulter mon père sur une affaire très importante. — Quel est ton père? Comment est-il fait? — C'est un tel; il est court de taille et rouge défigure. — Avance donc car le voici qui joue au fanorona (sorte de jeu de dames ou de trictrac) là-bas au pied de ce grand arbre qui ombrage la place de son quartier. »

On ajoute qu'après avoir consulté son père, le jeune homme reprit le même chemin pour revenir sans encombre, mais non sans peur, au milieu des vivants.

Lorsqu'une guerre est sur le point d'éclater, la forêt, dit-on enfin, s'illumine toutes les nuits. On peut même alors voir le mouvement et l'animation cpii règne dans le royaume des ombres: chaque tribu se prépare à porter secours aux vivants, et fourbit ses armes ou s'exerce au combat.

Évocation des morts, — Les âmes des morts ne sont pas tellement attachées à leur séjour d'Ambondrombé, qu'elles ne voyagent quelquefois, et ne retournent visiter les vivants qui les évoquent.

Quoi de plus commun à Madagascar que leurs apparitions vraies ou imaginaires?

Les Malgaches distinguent à ce propos deux sortes d'apparitions ou visites faites par leurs morts, l'une de l'ombre, ou, ce qui revient au même, de l'âme toute seule ; l'autre du spectre en chair et os. Chacun de ces deux genres de visite peut apporter bonheur ou malheur; et l'on reconnaît ce qu'elles apportent à la conduite que tiennent les morts. S'ils parlent et se conduisent en amis, l'augure est favorable; s'ils sont mélancoliques, ne proférant point de paroles, et semant le désordre sous leurs pas, s ils oppressent ou obsèdent les vivants, s'ils les suivent dans les rues et à la campagne, ce sont des artisans de malheur, des malfaiteurs ou des sorciers.

Autant est désirable, d'après les Malgaches, la première espèce d'apparition, autant est à craindre la seconde ; et dès l'ensevelissement des morts, chacun prend ses précautions pour se procurer l'une, et éviter l'autre. Avant de draper le mort dans seslambas, chaque membre de la famille, ou l'un d'eux au nom de tous, dépose donc une pièce d'argent dans la bouche du défunt; cette pièce doit lui ouvrir les lèvres et lui délier la langue, lors de ses apparitions futures. Ce seul fait indique assez déjà quelle est l'erreur des écrivains qui ont assimilé la coutume malgache, dont il s'agit ici, à la coutume analogue pratiquée par les anciens aux funérailles de leurs morts. Personne en effet n'entendit jamais parler à Madagascar du Styx, ni de la barque à Caron, tandis que tout le monde tient au contraire à

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ouvrir la bouche de ses parents défunts lors de leurs apparitions.

Ce résultat s'obtient presque infailliblementi dit-OB, si Ton accompagne la pièce d'argent déposée dans la bouche du défunt, d'une tabatière garnie de bon tabac qu'on place à côté de lui ; mais il faut pour cela que le parent mort ait eu l'habitude du tabac, pendant sa vie. Or quel Malgache ne l'a pas? Ces précautions prises, on attend les apparitions avec l'assurance la plus complète, souvent môme avec impatience.

Pour quelques-uns elles commencent à avoir lieu dès le jour des funérailles, pour d'autres seulement au bout d'une année, quelquefois plus tôt, d'autres fois plus tard.

Au dire des Malgaches, les parents morts viennent s'entretenir avec leurs enfants, qui reposent à la place où jadis ils ont eux-mêmes pris leur repos; ils montent à l'étage, redescendent et inspectent toutes choses dans leur ancienne case. On ;ies voit manger l'âme du riz ou celle du miel qui leur est servi, boire à la coupe commune, etc., etc. Ck)mment avoir des doutes sur la réalité de ces apparitions, puisqu'on retrouve alors pendant la nuit les mêmes personnes avec lesquelles on fut autrefois en rapport. C'est leur voix, leur figure, leur démarche, leurs manières, leurs habitudes : rien n'est changé à leurs traits et à leurs mœurs bien connus. Parfois ces chères ombres demandent un objet qui leur manque, un chapeau neuf, un lamba, une tabatière ; on se hâte d'apporter l'objet réclamé au tombeau du défont ; et le lendemain, son ombre vient remercier.

Les maris reviennent consoler leurs épouses fidèles, et ne les laissent veuves que de nom.

Si elles enfantent dans leur veuvage, serait-ce douze ans après la mort de leur mari, la loi, fondée sur la foi en ces apparitions singulières, admet l'enfant au partage de la fortune du mort; bien plus, cet enfant peut être privilégié ; et on pourra le choisir pour chef de la famille, au détriment des frères, nés du vivant de leur père.

Les apparitions de ce premier genre sont, aux yeux des Malgaches

des événements qui n'ont rien que de consolant. Ils aiment à se les procurer, et possèdent certains secrets pour cela.

Une mère, par exemple, inconsolable de ce que ses enfants ne sont plus, se lèvera doucement de sa couche, à l'heure où tout fait silence dans la nature, et les appellera de sa voix la plus tendre. Puis doucement, dans sa case à Tangle appelé angle de la prière, elle servira du riz ou du miel à ses chères ombres, ainsi qu'une coupe pleine d'eau pure; elle placera une lampe à côté, et, montant l'escalier qui conduit à l'étage, elle s'y accroupira, les yeux attachés sur son offrande.

Les chères ombres en effet ne tarderont point à paraître, elle verra leurs silhouettes se dessiner sur la cloison opposée, elle pourra les contempler avec amour, durant tout le temps de leur repas, et au départ, elle aura le bonheur de les entendre de leurs voix d'enfants la saluer en lui adressant respectueusement la formule habituelle du remerciement.

Nous venons de parler des apparitions consolantes ; il en est d'autres qu'on désignerait mieux sous le nom de récréatives : nous n'en dirons qu'un seul mot.

On sait que rien n'égale la passion des Malgaches pour les combats de taureaux, de chiens ou de coqs. Dans un passé encore bien récent, le« souverains et les riches possédaient ici des animaux de combat, comme nous entretenons en Europe des chevaux de course; et ils avaient des esclaves au service de ces animaux pour les nourrir, les dresser et les conduire au combat. Or, il est arrivé parfois que des villages ont été réveillés en sursaut, par les cris tumultueux d'une foule d'ombres, qui se donnaient le passe-temps d'une de ces joutes. A la faveur d'une vive lumière on apercevait distinctement dans la plaine des ombres de taureaux, qu'entouraient des ombres de spectateurs; des esclaves chargés de dresser leurs bêtes, les poussaient l'une contre l'autre, les encourageaient par le cri d'usage, les applaudissaient après un coup d'éclat, s'apitoyaient sur elles après leur dé-

faite ; leurs mains caressaient le vainqueur, et soignaient les plaies du vaincu.

L'Européen qui lira ces lignes sourira peut-être d'un sourire d'incrédulité, et traitera ces récits de rêves ou d'hallucination. Nous avons les premiers éprouvé ces sentiments.

Ce que nous devons cependant certifier, c'est que les témoins de qui nous tenons ces faits parlaient sérieusement. Tous affirmaient avoir vu de leurs yeux, entendu de leurs oreilles, et ils appuyaient leur parole du témoignage des habitants de leur village, qui tous avaient vu et entendu comme eux: c'étaient des faits publics, et ils s'étonnaient fort de nous voir en douter et ne pas prendre au sérieux leurs étranges récits.

Voici d'ailleurs un fait analogue, et bien plus célèbre :

Le grand conquérant de Madagascar ,Andrianampoimmerina, venait de passer de vie à trépas. Néanmoins, durant l'espace d'un an environ, on le vit continuer, dit-on, de tout régler à sa cour, comme par le passé. Au signal du couvre-feu, alors que la circulation est interdite dans le labyrinthe de cassecou, qu'on appelle les rues de la capitale, il se montrait tout à coup dans l'enceinte intérieure du palais. La garde lui portait les armes, lorsqu'il faisait sa ronde à son ordinaire^ donnant un mot d'éloge à celui-ci, un mot de blâme à celui-là, suivant les occurrences et le mérite. Il entrait ensuite dans ses appartements privés, et y faisait paraître des signes sensibles de sa présence, malgré la garde quintuplée aux portes, et la consigne sévère de ne laisser entrer personne.

D'autres commandaient le jour, il régnait la nuit, et prenait à plaisir le contre-pied des ordres donnés le jour. Dix mille vétérans, qui se sont succédé dans la garde du palais, se portent comme les témoins de ces faits, et assurent avoir mille preuves de leur réalité objective.

Un mot encore, pour finir, sur les apparitions désagréables et les moyens de s'en débarrasser.

Nous avons dit que les visiteurs de mauvais augure se connaissaient à leur silence obstiné, au désordre qu'ils mettaient partout sur leur passage, à leurs obsessions insupportables, etc.

Ces signes ime fois obtenus, il n'y apas lieu de douter, et l'on doit aussitôt songer à mettre en fuite Tombre de malheur; d'abord par les moyens simples et ordinaires,ensmte par les plus redoutables.

Il se peut en effet que ce soit un parent qui vient avertir ainsi quelqu'un des siens d'un danger imminent auquel celui-ci ne songe pas. Le sacrifice d'un coq dont on lui offrira la tête, suffira pour conjurer le péril et faire cesser l'apparition.

Le fantôme persiste-t-il à molester la maison, il faut s'armer de haricots et de tout petits débris de pots cassés, et dès que l'ombre reparaît, la harceler sans relâche avec cette mitraille de nouvelle espèce. On peut être sûr, pourvu que ce ne soit pas l'ombre d'un parent, qu'avant cinq jours elle aura entièrement disparu. Mais si le visiteur désagréable et obstiné est un parent, c'est un signe manifeste qu'il était sorcier. En pareil cas, un honnête Malgache se garde de rendre son déshonneur pubhc, il tient secrètement conseil avec les membres les plus discrets de la famille, et désigne avec eux le plus capable de ne dire que ce qu'il faut.

Investi d'une pareille mission, celui-ci va trouver le mpsikidy, et le met au courant de l'affaire, autant qu'il le juge convenable. Le mpsikidy lui déclare alors qu'elle victime doit être immolée pour sauver le membre de la famille poursuivi sans relâche par l'ombre du sorcier. QuG la victime désignée soit un coq, un mouton ou même un bœuf, le sacrifice doit s'offrir au plus tôt. Le mauvais sort sera ainsi conjuré.

Les Ramanenjana. — Nous avons parlé de l'épidémie des Ramanenjana au premier volume de notre Histoire de Madagascar. (Tome I, c. XV.) Nous pensons toutefois qu'on ne sera pasfâché deparcourii'ici,à la suite de ce qui vientd'être dit d Ambondrombé et des évocations des morts, le récit entier de cet épisode remarquable du règne de Radama II; tel à peu près que le traçait alors le P. Finaz dans son mémorial.

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Vers la fin de février 1863, la discorde régnait à Ambondroinbé, le séjour des Ombres. Mécontente de voir son fils rompre avec les traditions de sa politique barbare,rombre de Ranavalona r% de sanglante mémoire, menaçait, assurait-on, d'aller en personne le mettre à la raison. L'ombre de Radama I",au contraire, cbarmée d'apprendie que Radama II avait, lui aussi, de larges idées de progrès, et qu'il ftiisait résolument entrer son peuple dans la voie de la civilisation, ne voulait pas que Ranavalona allât troubler de si beaux commencements.

Mais furieuse autant qu'elle pouvait l'être, l'âme de la vieille reine avait fait secrètement ses préparatifs de départ. Un beau jour donc elle partit soudain pour Tananarivo, suivie d'une nombreuse foule d'ombres, dont les unes accompagnaient seulement leur souveraine, tandis que d'autres portaient ses bagages. Au premier village qu'elles rencontrèrent sur la route, les ombres chargées des bagages passèrent leur fardeau aux vivants ; ceux-ci, à leur tour, le remirent à d'autres au village suivant, comme cela se pratique encore à Madagascar, où les colis royaux passent de mains en mains, et de village en village, jusqu'à ce qu'ils arrivent à destination.

Ainsi voyageait, disait-on, l'ombre royale. Les vivants réquisitionnés pour la corvée des bagages se sentaient tout d'abord saisis d'un violent mal de tête. Bientôt après leur apparaissaient les ombres de la suite de Ranavalona les entourant de leurs longues files, et leur assignant un paquet, avec ordre de le porter jusqu'au prochain village. Ces pauvres gens tombaient alors dans un état d'exaltation extraordinaire; ils se mettaient à danser pendant une journée ou deux dans leur village et aux environs, affirmant qu'ils voyaient leur ancienne souveraine, et lui faisaient cortège. Ce temps écoulé, ils revenaient à leur état ordinaire, et le village retrouvait la paix.

C'est le 12 mars 1863 que la nouvelle de cette étrange contagion fut portée à Tananarivo par des gens qui venaient du pays des Betsiléos ; elle produisit une sensation profonde dans un peuple tout imbu d'idées superstitieuses. Cette impression alimentée chaque jour par

de nouveaux bruits, alla croissant jusqu'au 26 du même mois. Ce jour-là, on annonça que Tombre de feu Ranavalona avait fait son entrée dans son ancienne capitale. Ce qui est certain, c'est que la contagion envabit la ville le 26, et qu'avant le soir, les visionnaires parcouraient les rues. Ils se disaient chargés d'un paquet imisible à tout le monde, qu'il leur fallait porter à la suite de Sa Majesté. Parfois leur négligence leur attirait de rudes corrections ; on les voyait alors se tordre, et pousser des cris comme sous l'impression de coups violemment administrés, et leurs larmes coulaient longtemps encore après la fin du châtiment. Leurs yeux rouges, leurs traits tendus, les firent appeler par le peuple, Xaniàt Ramanenjana (de henjana, tendu, raide), tantôt Raménabé (de mena, rouge, bé^ grandement), et comme ils répétaient sans cesse le mot maika (pressé, je suis pressé), on les appela aussi Ramaika,

Le 29 mars, jour des Rameaux, tous les Ramanenjana s'armèrent de cannes à sucre, peut-être pour singer lés catholiques qui, le matin, étaient sortis de leur église portant chacun leur rameau. Plusieurs champs de cannes furent ainsi dévastés. Peu après ce fat le tour des bananiers qu'ils dépouillèrent de leurs fruits, sans que personne osât protéger sa propriété contre les morts de l'escorte royale, chefs et inspirateurs des Ramanenjana. Grâce à cette impunité on vit bientôt la contagion du vol de la canne à sucre et de labanane gagner nombre de personnes fort bien portantes. Le produit de ces déprédations était entassé en partie sur la pierre sacrée qui s'élève au milieu de la place de Mahamasina, et sur laquelle Radama II avait été proclamé roi. L'ombre de sa mère était censée y avoir étabh sa résidence.

Pendant le mois d'avril, tout fut en confusion dans la ville. On ne rencontrait partout que des Ramanenjana escortés d'une foule de gens qui chantaient et battaient des mains, allaient, venaient, s'arrêtaient selon le caprice de ces étranges malades.

Le secret d'une semblable comédie commença enfin à transpirer et

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les moins Clairvoyants devinèrent un complot tramé à l'ombre de cette agitation populaire. Des Ramanenjana avaient osé dire publiquement au roi que sa mère était venue le prendre pour l'emmener chez les morts; elle ne pouvait supporter que, par l'introduction des blancs dans leur pays, et par la tolérance illimitée de leur religion, il ruinât tout ce qu'elle avait établi dans le royaume. Le monarque, dès lors, aurait dû se tenir pour averti : d'un mot il aurait pu couper court à tout le mal. Mais ce pauvre prince aussi faible qu'il était bon et droit, mal entouré, mal conseillé, énervé par les délices d'une cour où s'étalaifla plus infâme immoralité, ne tint nul compte de cet avertissement. En vain le P. Finaz, qu'il appelait son père et son ami, vint se jeter à ses pieds, le conjurant dans l'intérêt même de sa vie de mettre un terme aux complots qui se tramaient contre lui, et aux abominations qui déshonoraient sa cour ; l'infortuné Radama promit tout pour se débarrasser des instances d'un ami sincère, et ne fit rien. Il continua à s'amuser sur ce volcan qui grondait déjà ; et quand peu de jours après, le cratère s'ouvrit, il y tomba et disparut.

Les Ramanenjana donc ainsi laissés à leurs faits et gestes, sans que l'autorité semblât y prendre garde, voulurent bientôt que tou*. le monde les saluât. Quelques honnêtes gens, et parmi eux des Européens, ayant refusé de se découvrir devant les voleurs qui pillaien": leurs jardins, et les polissons qui couraient les rues, des rixes s'ensuivirent. Alors intervint un édit royal prescrivant à tout le monde de se découvrir indistinctement devant tous les Ramanenjana.

Le 1" mai, Radama, conformément à son édit, courait tête nue à la suite de Jones, son fils naturel atteint lui-même de ce mal extraordinaire, et son peuple le vit parcourir en cet état les rues de sa capitale. La fin ne tarda pas à se produire.

Le 12 du même mois, les Menamaso ses favoris étaient traqués partout et massacrés comme des bêtes fauves, et le roi enfermé dans son palais par les rebelles voyait finir son règne avec sa vie, de la manière tragique que l'on sait.

Dès ce moment, les Ramanenjana disparurent; le lendemain on n'en rencontrait plus un seul, ni à la ville ni dans les campagnes. Ce n'est que Tannée suivante, vers le mois de mars, qu'ils reparurent. Leur nombre s'accroissait rapidement, lorsque fut publié un édit de la reine Rasoberina, ordonnant de mettre aux fers quiconque se dirait atteint de cette maladie. L'effet produit par cet édit fut prodigieux, et la guérison parut générale. Les uns n'étaient en effet Ramanenjana que de nom. Ils feignaient d'être envahis par la contagion, aûn d'en tirer leurs profits. Ceux qui étaient réellement sous l'empire de la maladie, furent gardés et cachés avec soin par leurs parents ou par leurs maîtres. Mais depuis cette époque, le mal n'a pas cessé de reparaître périodiquement chaque année, versle printemps ; il n'afflige plus cependant qu'un petit nombre d'habitants des campagnes.

Lorsque les Ramanenjana firent leur apparition en 1863, les avis furent partagés sur la nature de leur mal. Des médecins n'y voyaient qu'un état morbide ordinaire, qu'ils attribuaient aux exhalaisons du chanvre en fleurs. D'autres n'y découvraient autre chose qu'une simple maladie; ou du moins, une maladie où la puissance et la malice des anges déchus se trouvaient singulièrement mêlées, et qu'exploitaient adroitement l'habileté et la malice humaines.

Il est certain que de temps immémorial il a existé à Madagascar un mal que les naturels qualifiaient de divin. Ils l'ont appelé, selon les différents dialectes des provinces : Tromba, Bily,Bilo,Salamanga,eio- Ceux qui en étaient atteints voyaient les morts,croyaient avoir des services à leur rendre, dansaient en leur présence et couraient à leur suite, etc. Les Malgaches ont toujours entouré de respect les personnes atteintes de ce mal sacré, qu'ils attribuent à un agent invisible. Or quelle différence peut-on signaler entre le tromba diabolique et le Ramanenjana ? Nous avons peine à la saisir, tant les symptômes physiques et moraux sont identiques dans l'un et l'autre cas.

La crise s'annonce par une violente douleur de tête, le sang afflue

aux membres supériem's, le pouls est vif et irrégulier ; le malade passe d'une extrême agitation à une prostration extrême. U est saisi de flrayeurs subites, ses paroles et ses gestes sont entrecoupés ; à sa démarche, on le croirait à moitié ivre. Ses yeux sont hagards et ne s'arrêtent sur rien de tout ce qui Tentoure; il semble n'avoir plus conscience du monde visible, et ne s'occuper que d'un monde invisible avec lequel il se dit être en communication ; souvent il s'entretient avec des interlocuteurs que personne n'entend,ni ne voit,se soumet à leurs ordres, ou se débat pour y échapper.

L'accès peut durer d'un jour à trois mois; il se termine par unbain froid ; le malade se rend à un lac ou à une rivière du voisinage et se jette à l'eau; il est guéri! Mais une douche froide donnée pendant la maladie ne le guérira pas. Il est aussi à remarquer que les personnes qui ne savent pas nager deviennent dTiabiles nageurs durant leur crise, et perdent ce talent lorsqu'elles ont recouvré la santé.

Les autres facultés physiques sont aussi grandement surexcitées. On voit des Ramanenjana danser avec autant d'aisance sur l'arête aiguë du toit le plus élevé, que sur la natte des parquets malgaches. D'autres,por tant un vase plein d'eau sur la tête, dansent, s'agitent, se trémoussent, plient leur corps en forme d'arc, s'inclinent en tous sens avec une rapidité prodigieuse, sans que le vase perde son aplomb et laisse répandre même une goutte d'eau ! Ils marchent nu -pieds sur les nopals et les euphorbes épineux, sans que leurs pieds subissent la moindre égratignure. Us ne connaissent plus la peur ni la fatigue : de simples fillettes, faibles et craintives, iront loin, en pleine nuit, au tombeau de leur famille, et (sacrilège horrible aux yeux des Malgaches), y danseront montées sur la pierre qui le recouvre, jusqu'au matin.

Enfin, il est certaines extensions des puissances de l'âme qui semblent difficiles à expliquer dans les Ramanenjana, sans l'intervention d'un esprit étranger. Ainsi pour en donner un exemple, j'ai plusieurs fois entendu des enfants de douze à treize ans décrire, jusque dans

les moindres détails, les traits, le maintien, les costumes de personnages qu'ils disaient avoir devant les yeux ; et à cette exacte description, les anciens du pays reconnaissaient unanimement, soit le bisaïeul ou quelque ancêtre de ces enfants, soit certains de leurs esclaves familiers, tous morts, vingt ou trente ans au moins avant la naissance des visionnaires.

Ce mal peut se communiquer par sympathie : voir les danses des Ramanenjana,écouter les chants des gens qui les accompagnent,suflBsent souvent pour déterminer un accès. Le sexe féminin, un tempérament faible où prédomine le système nerveux, un caractère mou, sans énergie, sont des prédispositions à cette étrange maladie ; mais rien n*y conduit plus sûrement qu'une vie voluptueuse et déréglée. Par contre, il est sans exemple qu'une personne d'un caractère posé et de mœurs pures en ait jamais été atteinte.

Un grand nombre de traitements ont été essayés, mais sans résultat encourageant. Les seuls remèdes qui aient obtenu un succès complet, soit pour prévenir l'accès, soit pour le guérir, s'adressaient au moral du patient. Ainsi, une volonté ferme et constante, opposée dès le début à l'envahissement du mal, l'a souvent arrêté. Ce remède devient impossible lorsque l'accès grandit, car alors la volonté du malade est paralysée, ou plutôt elle semble appartenir à autrui.

La crainte d'un châtiment sévère prévient et même guérit les accès: l'effet produit par l'édit de Rasoherina en 1864 en est une preuve. En voici une autre. Pendant la grande épidémie de Ramanenjana,enl863, un riche propriétaire de Tananarivoflt appeler les esclaves qu'il avait à la ville : « Soyez Ramanenjana si cela vous plaît, lem* dit-il, mais sachez que je n'en veux point chez moi. Voici donc l'unique traitement que je vous réserve, et il leur montrait des fers tout préparés ; vous n'en aurez point d'autre jusqu'à entière guérison : songez-y. » Parmi ses cinquante-deux esclaves aucun ne fut malade .

Un remède qui m'a toujours réussi, ajoute enfin le P. Finaz, et amenait chez les malades une guérison aussi prompte qu'efficace, c'est une

simple potion d'eau bénite, administrée même aux païens, et souvent à leur insu. Jamais le mal n'a résisté à remploi de ce moyen surnaturel.

Ces faits n'ont-ils pas une analogie remarquable avec ceux qu'on a recueillis sur le somnambulisme et le magnétisme des spirites ? Et de l'analogie des faits ne serions-nous pas en droit de conclure à la similitude des causes? Le lecteur en jugera.

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