‹ Vingt ans à Madagascar: colonisation, traditions historiques, moeurs et croyances d'après les notes du P. Abinal et de plusieurs autres missionnaires de la Compagnie de JésusChapitre 15 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Métamorphose. — Métempsycose.

Certains de nos savants d'Europe ne sont pas les seuls à répudier leur origine divine, afin de s'attribuer des ancêtres parmi les animaux. Longtemps avant une si importante découverte, due au génie civilisé de notre époque, plusieurs peuplades de Madagascar étaient arrivées instinctivement au même résultat.

On trouve en effet sur la Grande Ile des tribus entières, qui revendiquent rhonneur de descendre des singes de la forêt. Plus logiques seulement que nos docteurs, ils n'ont pas honte de tirer les conclusions pratiques de leur doctrine, et d'honorer comme des frères les descendants encore velus de leurs prétendus ancêtres.

U est vrai,disent-ils, que dans l'histoire de cette métamorphose, du singe en homme, les détails se sont malheureusement perdus ou obscurcis. Mais le fait est là, ajoutent-ils, et tous les petits neveux du singe Babakoto se lèveraient au besoin pour en affirmer la vérité.

Voici néanmoins, à défaut de l'historique complet de ce grand événement, sa légende la plus autorisée.

Un condamné à mort, qu'onconduisait au supplice, eut la chance de s'échapper ; il s'enfuit à travers champs, poursuivi par l'exécuteur, im coutelas à la main.

D'aventure il parvient à gagner la forêt et à se jeter au milieu des broussailles, où il disparaît soudain au pied d'un arbre. Le bourreau cependant arrivé sur ses pas va droit à l'arbre, et, à sa grande surprise, ne voit plus devant lui qu'un gros singe grimaçant sur une haute branche.

« Voilà gui est étrange I se dit-il, je poursuivais un homme condamné à mort, et je le vois devenir singe en un clin d*œil 1 évidemment, c'était un innocent. »

Là-dessus il se retire. Quant à Thomme métamorphosé eu singe, il s'enfonce dans la forêt, s'y allie avec ceux de sa nouvelle espèce, et devient la tige d'une famille nombreuse. La légende ajoute qu'au bout de quelque temps ses petits-fils naquirent hommes, des pieds jusqu'à la tête, et que leurs descendants forment une tribu nombreuse, établie à la lisière de la forêt, sur le versant oriental de l'île.

Les voyageurs qui traversent ces parages doivent s'abstenir de tirer sur le Bahakoto sous peine de se créer, comme l'ont fait plusieurs, des affaires désagréables. Témoin le P. Pages qui, tout en chassant quelques oiseaux dans la forêt, eut le malheur d'abattre un de ces hommes à évolution retardée. Fier de son coup, le bon père n'en fit point mystère ; il voulut avoir du sire au moins la fourrure. Mais il avait compté sans ses porteurs de palanquin ; ils réclamèrent à cor et à cris le cadavre de leur parent. Le père voulut plaisanter ; il comprit bientôt que rien n'était plus sérieux. Ses porteurs se révoltaient et se mettaient en devoir de l'abandonner seul, au milieu de la forêt. Il fallut donc venir à composition, et, avant toute chose, livrer le corps du Bahakoto, qui fut emporté au prochain village où tous les honneurs de la sépulture lui furent solennellement rendus. On lui fournit le suaire d'usage et son corps en fut respectueusement enveloppé. On y ajouta un double linceul fait de feuilles de raofia. Enfin il fut pieusement déposé dans une fosse creusée pour lui. Alors les cheveux dénoués en signe de deuil, on offrit au pauvre singe défunt le tribut accoutumé de pleurs et de lamentations, de chants et de sanglots. Quelques rasades de mauvais rhum terminèrent la cérémonie.

n est un autre singe, ci-devant homme, dont la métamorphose fut sans retour, n porte dans le pays le nom de RajakOy et il n'est point originaire de l'île : on l'y a introduit d'ailleurs. Il garde, dit-on, aux

femmes en général, une rancune profonde, pour la raison que voici :

Rajako, au temps où 11 était encore homme, avait uni son existence à une femme, dont la langue acérée entretenait la dispute au sein du ménage. Un jour, que le couple assis au coin du feu s'occupait à la cuisson du repas commun, une querelle s'engagea. La dame du logis tenait à la main une grande cuiller en bois, dont on se sert pour étaler le riz sur de larges feuilles de ravinala^ vaisselle encore en usage dans certaines parties de l'île.

Or, l'infortuné Rajako, de par son destin, ne pouvait toucher, sans le plus affreux malheur pour lui, à Tustensile de cuisine placé entre les mains de sa femme. Sur un geste qui lui parut menaçant, celle-ci crut nécessaire de se mettre sur la défensive : puis soit malice, soit précipitation, elle prit Toffensive et la cuiller maudite s'appliqua sur le visage du mari I Aussitôt Tinflexible destin eut son cours : Rajako subitement changé en singe, gambada d'abord jusqu'à la porte, grimpa sur le toit de sa case, s'élança de là sur une branche voisine, et disparut dans les profondeurs de la forêt.

Sa veuve ne pleura point ; aussi Rajako a-t-il voué une rancune éternelle à elle et à ses semblables, et légué sa haine à sa postérité. Depuis lors, les fils de Rajako se plaisent à laisser la trace de leurs ongles, sur la figure des descendantes de l'épouse perfide ; et les femmes malgaches de leur côté redoutent la vengeance de ce singe ; car encore petites filles, elles ont souvent entendu raconter rhistoire de Rajako.

Le singe n'est pas le seul des animaux qui ait eu l'honneur de compter l'homme parmi ses descendants immédiats ; plusieurs autres trîbus,sur divers points de Vile, font remonter au caïman la première origine do leur caste.

Par malheur les membres de la tribu, restés encore caïmans, ne perdirent point leur instincts féroces ; et ces goûts de carnivores les entraînèrent souvent à des repas fratricides, dont ils eurent lieu de se repentir. Leurs frères en efiet devenus hommes, furieux de passer

MŒURS ET CROYANCKS 23î>

SOUS la dent de ces parents dénaturés, résolurent de leur faire une guerre à mort, et en vinrent même à de sanglantes exécutions.

Après bien des représailles et des pourparlers, on consentit enfin de part et d'autre àunaccommodement.L'homme jura de ne plus traquer le caïman, et le caïman de ne plus dévorer l'homme, son parent ; il devait se contenter à l'avenir des chiens ou des bœufs égarés. On ajouta la clause que tout caïman parjure serait empalé. Et ce pacte prit rang parmi les conventions les plus religieusement observées.

Hélas î toutes les lois, tous les traités ont trouvé des prévaricateurs. Le caïman ne devait pas être plus parfait que l'homme. Souvent donc il transgressa le traité. Certains l'attribuent à son excessive voracité, d'autres à l'infirmité de sa mémoire, mise en défaut par sa prodigieuse longévité. Bref, que ce soit par oubli du pacte juré, ou injustice préméditée, ou reste d'habitude mal éteinte, le caïman mange encore les hommes.

Aussitôt qu'un délit de ce genre est commis, on le pubUe dans tout le canton. Le chef de la tribu ou, en son absence, quelque vieillard bien au courant des usages, se rend à la tête de la population, sur les bords du lac, séjoui' du criminel. Là, il porte une plainte en règle, contre les frères caïmans, leur rappelle le pacte solennel consenti par les ancêtres, leur reproche le nouveau crime commis contre la foi jurée, et les somme enfin de livrer le coupable, en le contraignant de mordre à l'hameçon quil jette aussitôt à l'eau, après l'avoir amorcé d'un quartier de bœuf. Chacun alors se retire pour faire les apprêts de l'exécution.

Le lendemain, le magistrat et le peuple reviennent sur le théâtre ^ du crime, qui sera aussi celui de l'expiation. Les femmes depuis la veille ont filé ou tordu des cordes de soie ; chacune arrive en portant un peloton. Les hommes sont munis de cordes ou armés de pieux aiguisés, et durcis au feu. Tout est prêt; aussi bien le caïman coupable a été déjà livré par les siens, ou plutôt s'est livré lui-même. Le voilà pris au bout de l'hameçon. Et comment ne se fût-il pas

pris ? Vu son chiffre élevé, la population des caïmans du lac jeûae plus qu'elle ne voudrait. L'appas de Thameçon a produit son effet. Avalé par un de ces affamés, il Ta rendu captif et impuissant, et le voilà maintenant entre les mains de la justice.

Dès que le monstre parait sur Teau, on le salue d'une huée formidable qui, répétée par les échos, annonce au loin le prélude de l'exécution. On le tire en terre ferme ; il a beau protester par d'énergiques efforts, des lacets à nœuds glissent sur la première corde et vont s'attacher à ses flancs et à sa queue. Toutes ces cordes tirées à la fois, et en tous sens par des bras vigoureux, réduisent à Timmobilité le coupable à demi suffoqué.

En cette pénible position, il lui faut subir d'abord le réquisitoire du magistrat qui commence par s'excuser d'être obligé de sévir contre un parent. Après avoir énuméré bien des considérants, et écarté ce que nous appelons les circonstances atténuantes, il arrive enfin aux conclusions : c'est la mort telle qu'elle a été décrétée par un article du pacte solennel.

Aussitôt on crie : haro sur le monstre.

Une forêt de pieux aigus s'enfoncent dans son ventre, déchirent ses entrailles, et malgré les contorsions et les ronflements désespérés du supplicié,flnissent par avoir raison d'une vie extraordina^rementtenace. Il est mort. Aussitôt la scène change comme par enchantement. Le deuil et les pleurs succèdent aux cris de rage ; les cheveux dénoués flottent épars au gré des vents. Les femmes déroulant leurs pelotons préparés, s'approchentrespectueusementdu cadavre et, avec des gémissements, elles entourent délicatement de soie l'horrible bête depuis l'extrémité de la queue jusqu'au bout du museau. L'opération terminée, le cadavre est censé enseveli dans son linceul, et on le porte alors à son tombeau au milieu des lamentations usitées dans un deun de famille. Sur sa tombe on élève un tumulus, et une grande pierre droite marque la place de la tête.

Certaines tribus, moins prétentieuses que celles dont nous venons

de parler ne s'attribuent qu'une origine canine. Elles auraient eu pour père un chien à museau court, à dents robustes, qu'on ne trouve point dans rîle ; le bouledogue sans doute. On ne sait quels furent ses premiers fils, ni comment ils devinrent hommes, on croit cependant que de ce chien vénérable sortit un couple d'hommes jumeaux pères de la tribu. Avant de mourir, ils maudirent ceux do leurs ftls, qui allieraient le sang bouledogue à des castes étrangères. Leur prohibition est respectée encore de nos jours par leur nombreuse descendance appelé les Antankaratra ; ils peuplent les montagnes de ce nom, aux portes de la capitale. Ce sont des hommes noirs et trapus, têtus, assez bons so dats, magiciens renommés.

D'autres tribus dans le Sud prétendent descendre du sanglier, et déclarent pour eux sa chair fady ou prohibée.

Aussi cet animal puUule-t-il dans le pays ; on eu rencontre des bandes immenses qui ravagent les récoltes, sans que personne songe à les détruire. Chacun préfère garder son champ jour et nuit pendant quatre mois, plutôt que d'assassiner son parent, le sanglier.

On trouve enfin des Malgaches qui se glorifient d'appartenir à l'espèce mouton. De là vient qu'ils ont cette chair en horreur. Toutes leurs maladies, toutes leurs infortunes ne fondent sur eux, disent-ils, pe parce qu'ils ont, par inadvertance, touché à la viande ou à la graisse de quelqu'un de leurs frères les moutons, ou peut-être foulé aux pieds, sans le savoir certains flocons de laine tombés du dos de leurs pères.

« J'ai pu constater par moi-même, ajoute ici le père Abinal, leur répugnance pour la chair du mouton. Un Jour que dans une visite à un village éloigné, mes élèves m'avaient suivi, je leur fis servir, vers midi, un plat de mouton au riz. Les espiègles, désireux de rire aux dépens de Tun de leurs compagnons, qui se disait issu du mouton, appelèrent ce plat un ragoût de chevreau, et lui en ojffrirent sans quil y prit garde. Le repas terminé on lui découvTit la fraude. Aussitôt une sueur froide le saisit, il s'affaissa sur lui-même, fut pris de naust'es

violentes, et ses compagnons durent le rapporter au village, où il resta trois jours malade.

Si des quadrupèdes nous passons aux oiseaux, il n*en est pas dans toute l'île une seule espèce qui n'ait eu sa métamorphose en homme. Et nos pauvres Malgaches croient non moins fermement aux fables qui les leur donnent pour ancêtres, qu'à la lumière du soleil. Il est vrai que l'ennemi de la vérité ne travaille qu'à ravaler ses sectateurs et à leur faire perdre de vue leur divine origine, pour leur fermer le chemin du retour à Dieu.

Mais à quoi bon poursuivre davantage cette énumération ridicule ? Les faits que nous avons signalés ne suffisent-ils pas amplement à établir auprès de nos lecteurs l'existence de la croyance à la métamorphose dans l'île de Madagascar ?

La foi à la métempsycose n'est pas moins universelle. Tous les naturels, à très peu d'exceptions près, admettent qu'Uest des individus, des peuplades mêmes,dont l'âme émigré à la mort, pour aller se fixer dans le corps d'une bête ; mais les Betsiléos,et certaines familles éparses sur quelques points de l'île, sont les seuls à croire au passage de leur propre âme dans le corps d'un animal.

Chaque âme de Betsiléo a son domicile assigné d'avance, en raison de la race et de la position sociale de l'individu qu'elle animait de son vivant. Les nobles voient leur âme entrer dans le corps des Fanano ou serpents boas ; celles des roturiers vont se loger dans le corps des caïmans ; les loiia, espèce d'anguilles, reçoivent les âmes du petit peuple.

Voici comment s'opère, pour les grands seigneurs, cette transmigration.

Quand un noble doit passer de vie à trépas, l'entrée de sa demeure est interdite à tout le monde, excepté à sa famille et à ses esclaves. Son corps, enveloppé de tissus de soie, est attachée debout au piUer central de la case. Sous ses pieds, on met un vase d'argent ou de f>orcelaine ; ce vase est destiné (que les délicats nous pardonnent les

détails répugnants, mais nécessaires dans lesquels nous allons entrer) à recevoir le liquide en putréfaction, qui ne tarde pas à suinter du cadavre à travers les étoffes dont il est enveloppé.

Un pareil travail de décomposition ne se fait pas sans engendrer des gaz qui affectent péniblement Todorat. Les personnes qui veillent près du mort (car on ne le laisse jamais seul), se défendent contre ces impressions, en se maintenant dans un état d'ivresse habituellement au-dessus de la moyenne.

Lorsque le noble pendu s'affaisse, on le redresse en serrant davantage les sangles qui le retiennent adossé au pilier. Au bout d'un certain temps, le liquide du vase placé sous ses pieds fourmille d'habitants divers ; l'infection devient insupportable. Mais on veille toujours et on s'enivre plus fort.

Enfin, paraît dans le vase qui déborde d'une manière horrible, une grosse larve à la tête noirâtre. A quelle espèce appartient-elle? Peu importe ; toujours est-il qu'elle a bientôt massacré et dévoré toutes ses compagnes.

C'est l'âme du noble défunt ! Elle a terminé son passage, et la voilà enfin dans le corps d'un boa en germe ! On emporte alors seulement les restes suspendus au pilier, détritus sans valeur de l'œuvre déjà accomplie, et on les enterre. A la larve tout l'honneur. La parenté fait publier la transformation du ci-devant seigneur de la contrée ; et le peuple est convié aux fêtes du transport de la larve, soit au tombeau des ancêtres, soit à quelque étang sacré. Les grandes familles tiennent à donner à cette cérémonie une solennité extraordinaire, et ne reculent pas devant des dépenses folles, au risque de se ruiner.

5Iais revenons à l'horrible larve, ou germe du serpent boa.

Devenu grand, le boa ainsi engendré, reconnaîtra sa caste et sa famille ; et la famille le reconnaîtra aussi aux couleurs voyantes de sa robe, reproduction fidèle des perles colorées que l'on avait intercalées dans le tissu de son suaire.

11 est d'ailleurs destiné à prendre une grandeur colossale.

D'après ropinion du vulgaire, il possédera un jour sept têtes et sept langues, et il sera entouré par une multitude d'autres bêtes, qui le garderont et le défendront.

Inutile de s'arrêter à ces fables. « En fait de bêtes, dit le Père Abinal, je n'ai jamais vu autour de ces serpents à une tète, que la foule stupide des curieux accourus pour leur parler : car lorsque le boa, Fanano se montre quelque part, la population noble et roturière vient en masse interroger son parent ou son seigneur. Il n'est pas rare de rencontrer mille et même deux mille personnes faisant escorte au noble serpent, et discourant sur ses couleurs, son nom, sa ressemblance avec tel ou tel prince défunt : Quelle grâce dans ses mouvements, s'écrie-t-on ! quelle dignité dans sa démarche i II est plus majestueux qu'au temps où il était homme : ce n'est pas étonHant ; il porte en son sein tels et tels seigneurs, sans rivaux parmi nous pour la prestance et le bon goût.

« Pour l'intelligence de cette dernière phrase, il faut savoir que tout individu noble, n'est pas pour cela même appelé à subir la merveilleuse transformation dont nous avons parlé; c'est le privilège des seuls chefs de la famille. Une fois devenus Fanano, ils donnent asile aux âmes de leurs nombreux rejetons, de telle sorte qu'un seul boa peut servir de demeure à ime foule d'âmes.

« Quelquefois il y a des réceptions de Fanano au village. Quand il parait, sa famille se porte à sa rencontre, étend sur son passage un beau tissu de soie et l'invite à s'y placer. S'il ne comprend pas, on l'y dépose avec précaution. Le chef de sa famille le salue au nom de tous, et ouvre le dialogue en ces termes : « Comment va mon seignem* ? » L'aïeul replié sur lui-même lève la tête et semble dire qu'il va bien. Son interlocuteur continue : « Voici votre famille restée digne de vous. Elle se propose de vous rendre les honneurs dus à votre rang. » Le Fanano lève la tête ; il consent évidemment à l'offre qui lui est faite, attendu que tout Malgache exprime son assentiment en levant la tête de bas en haut.

« On va immoler mi grand et gros bœuf, en Thonneur de votre seigneurie. »Le grand-père ramène sa tête au centre de ses replis, et la fait glisser circulairement tout autour, en dardant sa langue. C'est qu'il ne se sent pas de joie : « Faites, semble-t-il dire par ce signe ; n'ajoutez rien, commencez au plus vite. »

« On l'emporte donc sur la place publique, au centre du village, et on l'y dépose sur une étoffe rouge. Le bœuf gras est immolé ; on lui en offre les prémices, en lui servant le premier sang, qu'il déguste avec complaisance. Cela fait, il enfonce de nouveau sa tête dans ses replis et recommence à dormir.

« L'assistance interprète autrement la chose, elle pense que le serpent a dit : « Merci, mes enfants, à vous les restes ; mangez, buvez, dansez, amusez-vous; je vous écoute, roulé sur mon tapis. »

« On va le contenter, caries chants, les danses, etc., commencent aussitôt pour ne cesser qu'après complet épuisement des provisions, des jarrets et des voix.

« Alors pour congédier poliment la bête, on l'emporte en quelque lieu solitaire qui lui est consacré. Si quelque pied profane va fouler son domaine, on lui offrira encore le sang d'un bœuf pour calmer sa colère.

« Le boa est donc un animal sacré pour ce pays ; tout Betsiléo lui fait la révérence genou en terre, le front courbé, le visage caché entre ses mains, comme il fait pour son seigneur vivant. Jamais une main téméraire n'osera le frapper ; on croit que celui qui se rendrait coupable d'un tel crime mourrait sur le champ, victime de son audace sacrilège.

« Cependant je dois avouer que pour ma part, poursuit toujours le Père Abinal, j'ai tué deux Fanano ; et, chose merveilleuse, je ne m'en porte pas plus mal, quoique au dire des Betsiléos, je ne sois plus envie, mais mort aussitôt misérablement.

« Mon premier exploit faillit bouleverser la province. Mes amis instruits de mes intentions impies, après m'avoir en vain supplié de ne pas courir ainsi follement à la mort, prirent le large au moment déci-

sif, de peur d'être enveloppés dans le châtiment qui allait fondre sur moi. Dire tout ce que j'entendis de malédictions, pendant que j'enlevais la peau de mon boa, est chose impossible ; deux mille langues n'étaient occupées qu'à les faire pleuvoir sur ma tête.

« Le soir on savait à dix lieux à la ronde que j'avait péri de malemort et huit jours après, la nouvelle de ma fin tragique, portée par les mille voix de la renommée, arrivait à la capitale ; on la publiait à là cour, c'est-à-dire à plus de cent lieues du théâtre de l'événement.

« J'avais beau paraître en personne au bazar ; les yeux de dix mille Betsiléos s'obstinaient à ne voir que mon ombre. Quelqu'un même vint me dire, croyant sans doute parler à mon successeur : Vous du moins, n'allez pas attenter à vos jours, comme votre prédécesseur qui a voulu tuer un Fanano.

« Plus tard, on répandit le bruit que j'étais cloué sur un lit de douleur, que je m'y tordais sous les étreintes du serpent comme un ver sous la cendre chaude. Rire de ces fables, et me montrer partout plein de santé, était peine perdue : je ne rencontrais sur mon passage que des hochements de tête, signe d'une parfaite incrédulité. Si, de mon vivant et sous mes yeux, il en a été ainsi, que dira la légende dans cinquante ans ? En attendant, voici ce qu'elle raconte de la fin de ce merveilleux serpent.

« Le Fanano croîtra jusqu'à mesurer quinze ou vingt kilomètres. Levant alors la tête, il pourra voir la mer, située à soixante milles delà. A cette vue, il s'élancera dans sa direction, entraînant dans ses vastes replis, les villages, les bois, les montagnes. Arrivé à l'onde salée, il s'avancera jusqu'à la haute mer. Là, son corps se bandera comme un ressort immense, puis, se détendant brusquement, il bondira et disparaîtra dans les profondeurs des cieux.

« D'autres Betsiléos pensent que le Fanano meurt comme tous les serpents, mais qu'il suffit de brûler son cadavre sur un bûcher, pour le voir, nouveau Phénix, renaître de ses cendres. J'en ai brûlé un

SOUS leurs yeux, pour en faire Texpérience : peine inutile : rien ne sortit du bûcher. »

Le menu peuple, dont Tâme passe chez les anguilles, use d'un procédé à part pour faciliter cette métempsycose.

Quand le décès a été bien constaté, on ouvre le cadavre du défunt, on en retire tous les viscères, et on les jette dans le lac sacré ; l'anguille qui en goûte devient le domicile de l'âme qu'elle avale avec la première bouchée. Il va sans dire que le Betsiléo se garde bien de manger cette anguille.

On trouve parfois de pauvres hères qui ne sont pas parvenus à effectuer complètement leur transmigiation. Ces âmes, dont la métempsycose est à demi manquée, reçoivent un avorton de corps humain qui porte le nom de Kinolo. Les Kinolo sont donc plutôt des apparences d'hommes, que des hommes véritables. Leur corps, toujoiu's monstrueux en quelque endroit, n'a guère que deux ou trois pieds de haut.

Celui- ci est creux et transparent comme une lanterne vénitienne ; cet autre est noir comme du charbon, et massif comme ime enclume; quelques-uns sont percés à jour comme des cribles ; d'autres,vrais squelettes, n'ont que la seule peau, et sont munis d'un râtelier de caïman, armé de dents disposées comme dans un râteau. Ils vivent errants dans les maisons abandonnées , ou sous les seillies des grandes roches dont ils habitent les fissures.

Selon les Betsiléos, aucun animal ne reçoit l'âme des malfaiteurs, et des scélérats : elle se promène dans l'espace, et s'incorpore la douleur et la maladie. Ces âmes-douleurs sont fort redoutées ; Tune d'elles s'étant logée dans la dent d'un seigneur, celui-ci, suivi de tout son peuple, déserta son village, et alla en fonder un autre ailleurs.

En pareil cas, le roturier suit l'exemple du seigneur : il quitte sa maison, son village, son pays même, quand il pense que ces lutins lui font la guerre.

D'autres âmes enfin, celles des innocents sans doute, passent dans

des agneaux blancsi qu'on voit, la nuit, folâtrer au milieu de la plaine, ou brouter le gazon au flanc des collines.

L*âme des empiriques échoit à un tout petit nain mignon, du nom de Kalanoro, fameux parla connaissance de la nature et des simples. Il est le génie des médecins, qui ne manquent pas de Tinterroger, quand leur art est impuissant, circonstance assez fréquente à Madas gascar.

A la mort de ces différents animaux, les âmes qu'ils logeaient s'en vont on ne sait trop où: au néant, disent les uns; à Amhondromhé, séjour des morts, disent les autres en plus grand nombre. Bien peu encore ont voulu comprendre qu'un sort plus heureux et plus noble est réservé à leur âme, créée pour voir et posséder Dieu, sans distinction de nobles ni de roturiers.

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