‹ Vingt ans à Madagascar: colonisation, traditions historiques, moeurs et croyances d'après les notes du P. Abinal et de plusieurs autres missionnaires de la Compagnie de JésusChapitre 16 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le culte des ancêtres. — Les Vazimbas. — Le culte de la pierre. Les sampy.

Le culte dea ancêtres, — De ce que Dieu est connu à Madagascar, et considéré généralement comme le Seigneur créateur de toutes choses, il ne faudrait pas conclure que son culte occupe la première place dans le cœur des indigènes. Cette première place, les morts la possèdent de temps immémorial, et le christianisme aura bien de la peine à les en déloger pour la rendre à Celui qui y a seul droit.

Bien que les Malgaches comprennent, dans leur culte envers les morts, tous leurs parents dont le tombeau de famille a reçu la dépouille mortelle, leurs hommages s'adressent néanmoins, d'une manière toute spéciale, aux ancêtres fondateurs de la famille.

Dans la pensée de leurs descendants, cesvénérés ancêtres,trépassés depuis longtemps, et réunis à la divinité, conservent toujours la direction de la famille, avec un pouvoir illimité ; ils s'intéressent à tout ce qui la touche, et la gouvernent avec une justice vigilante.

Si, d'une part, ils ne manquent pas de combler de bénédictions un neveu qui fait honneur à leur race, rend à ses ancêtres le culte qui leur est dû, respecte leurs volontés et leurs goûts ( les morts, paraîtil, ont les mêmes goûts que lorsqu'ils étaient vivants ) ; d'autre part Us savent appeler un trépas inévitable sur un descendant qui ferait honte à leur sang, sur un fils rebelle aux ordres de ses ancêtres, insensible à leurs avertissements. Oui, à leurs avertissements ; car les morts peuvent, comme nous l'avons vu, venir se mêler encore à la famille qu'ils ont quittée, faire leur ronde à certaines heures de la nuit,

et par conséquent avertir, donner des conseiïs. Malheur à qui n'en tiendrait pas compte ! Prospérité à qui s'y soumet I

C'est donc un principe reçu à Madagascar : tout succès, toute joie ou bonheur inespérés découlent des ancêtres, heureux de récompenser ainsi la fidélité de leurs descendants. F.a mort au contraire, ou un accident quelconque arrivent-ils à l'improviste, c'est encore l'œuvre des ancêtres, irrités contre des neveux indociles, qui négligent surtout d'exécuter les dispositions testamentaires de leurs parents.

Qu'un jeune homme, par exemple, tombe malade et meure, après avoir hérité de son père ; un Européen n'apercevrait dans ce fait rien d'extraordinaire : la mort moissonne les héritiers comme les autres. Les Malgaches sont d'un autre avis : amis et ennemis, riches et pauvres, instruits et ignorants,répéterontàrenvi que le défunt a été frappé pour n'avoir pas rempli les intentions de son père. « Son père l'a étouffé ! lui a tordu les entrailles ! Les voisins le savent : On a entendu ce triste combat. On a vu sur le toit dQ la case comme deux yeux brillants d'un rouge de feu. »

Il faudrait des volumes pour rapporter toutes les anecdotes de ce genre qui se racontent sans cesse, et très sérieusement, dans les familles, et sont données comme preuves indubitables de la puissante intervention des ancêtres dans les choses d'ici-bas. Il y a peut-être là un témoignage de piété filiale, mais il y a surtout beaucoup de supercherie et de superstition diabolique, voire même une sorte d'idolâtrie.

Les formules des prières adressées aux ancêtres sont en effet calquées sur celles qu'on adresse au Dieu créateur. Néanmoins, on pourrait peut-être dire, ce me semble, que la pensée distingue ici ce que la langue confond ; les Malgaches ne regardent pas leurs ancêtres comme les auteurs, mais comme les dispensa^urs des biens qu'ils croient en recevoir ; de là, leur proverbe : « Demandez par les ancêtres le bien que Dieu seul fera. »

Dieu seul est l'auteur de tout bien, mais U a pour trésoriers les

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ancêtres , sur lesquels il se repose entièrement pour la distribution de ses grâces.

Considérée à ce point de vue, la pratique de l'invocation des ancêtres serait plutôt la parodie satanique du culte de nos saints, quedu culte de la divinité.

Quoi qu'il en soit, les Malgaches demandent à leurs ancêtres tout ce que Dieu peut donner ; et les Malgaches ne se font pas faute de leur demander toutes sortes de biens ; tout, excepté la vertu inconnue dans le pays et dont les ancêtres ne leur parlèrent jamais.

Les morts ont comme deux autels, où ils sont censés recevoir les vœux de leurs enfants, le premier à l'un des angles de la case malgache, le second au tombeau de la famille. L'un sert aux demandes ordinaires, l'autre aux prières plus importantes et dans les circonstances solennelles.

Un mot sur chacun de ces deux autels.

A l'angle Nord-Est de la case malgache, se trouve le lit ou du moins la place du lit. Les ancêtres ont jadis couché dans cet angle qui, suivant leurs idées, est tourné vers le principe des choses, le destin delà vie, comme nous l'expliquerons plus au long quand nous parlerons de l'astrologie malgache. Leurs âmes, par un reste d'habitude, hantent encore ce coin favori, aux heures où autrefois eux-mêmes avaient coutume d'y prendre leur repos. C'est donc tournée vers cet angle que la famille suppliante se prosterne ou s'accroupit.

On se recueille d'abord, puis on gémit, puis on pleure afin de ne laisser aux morts aucun doute sur la réalité des besoins de la famille. On chante ensuite, sur un ton monotone et mélancolique, les louanges de ceux dont on veut émouvoir la compassion ; enfin, on récite les formules de prières. Les larmes, les sanglots, les cheveux épars, le ton suppliant et le û*ont prosterné dans la poussière sont autant de marques que les secours demandés sont urgents et nécessaires.

Parfois, on suspend à cet angle de la prière un os de bœuf ou de

mouton ; Tomoplate de ces animaux a, dit-on, une vertu souveraine confirmée par Texpérience. Pendant qu'on prie, l'os est hissé peu à peu jusqu'en haut ; la supplique est censé le suivre dans son ascension progressive, et lorsque l'os touche le plafond, la famille tend, vers le point où il s'est arrêté, les mains ouvertes prêtes à recevoir les grâces demandées. On recommence ainsi autant de fois qu'on le juge utile et nécessaire, et l'on répète chaque fois la demande jusqu'à ce qu'on soit exaucé.

Ces prières sont bonnes, mais celles que l'on fait aux tombeaux paraissent encore meilleures. En voici la pratique :

Quand les portes du tombeau s'ouvrent, on murmure tout bas sa demande en jetant de petits morceaux d'argent (unique monnaie malgache) sur les bancs de pierre où reposent Içs restes des ancêtres. Dans les grandes circonstances, la famille se pare de ses habits de fêle, et se rend au tombeau précédé des instruments de musique.

Elle s'est munie d'une tranche de viande, taillée dans 'la bosse d'un bœuf. Cette viande est grillée, puis on la divise en cinq, sept ou neuf portions, toujours en nombre impair. La moitié de cette viande graisseuse est employée à oindre la grande pierre, dressée extérieurement à la tète du tombeau ; le reste est consommé sur place. Cette cérémonie s'appelle :, « l'encensement des morts. » Les demandes son! ensuite fornmlées devant la pierre que l'on vient de graisser , et au pied de laquelle on enfouit quelques perles de verre ou un morceau d'argent.

Si quelqu'un vient ensuite à découvrir les objets ainsi cachés, on peut être certain qu'on a obtenu ce qu'on demandait.

Lorsque la prière est tout à fait solennelle, la supplique se chante avec accompagnement de fifres et de tambours. Pendant ce chant, un compère apporte adroitement un peu de riz cuit à l'eau et encore fumant, enveloppé d'une feuille de bananier, puis jouant la surprise : « Les morts accordent la requête, s'écrie-t-il, voyez comme ils ont servi le riz aux vivants, »

La musique cesse, et pour finir la cérémonie, les suppliants avalent le riz cuit, preuve du succès de leurs vœux. Cette preuve, cependant, ne semble pas suffire. On a toujours l'habitude de demander aux morts un signe qui fasse connaître que la prière est exaucée, mais on n'est pas difficile sur le choix de ce signe : Un coup de vent qui emporte en tourbillonnant quelques brins de paille ou le chapeau d'un des assistants ; une sauterelle qui se heurte à la figure du priant ; une allouette qui s'envole, une motte de terre qui roule au bas d'un talus ; toutes ces circonstances insignifiantes ou autres semblables seront interprétées comme autant de marques indubitables du succès.

Dans certaines occasions, on gagne d'abord les bonnes grâces des morts en leur servant du riz et du miel. Lorsqu'on ouvre un tombeau pour y déposer les restes d'un membre de la famille décédé au loin, on immole deux bœufs, l'un pour les vivants, Tautre pour les morts, mais à ceux-ci on n'offre aucune partie de la viande : ils doivent, pour cette fois, se contenter de l'honneur.

Outre les âmes de leurs ancêtres, les Ho vas honorent encore spécialementcelles des Vazim bas. Nous avons déjà dit que par ce motde \azimba, on désignait généralement le peuple aborigène de Madagascar.

« Ce peuple, disent les Hovas, doit un jour rentrer dans l'Imerina et le reconquérir. Il est donc sage d'en honorer les ancêtres à l'instar ûe ceux de la nation hova. » Dautre part, les âmes des Vazimbas diffèrent beaucoup de celles des Hovas. Elles résistent en effet au tem^s et ne meurent pas de la seconde mort. Blotties sous quel- Qïie pierre, sous quelques touffes d'herbes ou de roseaux, elles conservent leur haine contre les conquérants et attendent l'occasion de la vengeance. De là, elles lancent des fièvres et des malate de toutes sortes sur ceux qui foulent sans respect les endroits où elles résident. Afin d'éviter un pareil malheur, les Hovas ont placé (îaûs ces lieux terribles des marques particulières et sacrées, propres ^ les faire reconnaître du peuple superstitieux.^

Les Vazimbas d'ailleurs, comme les autres morts, possèdent autant •de pouvoir pour faire le bien que pour nuire à ceux qui les outragent. Naturellement ils ont plus d'inclination à nuire, puisqu'ils sont les ennemis des Ho vas ; mais ce ne sont pas des ennemis insensibles aux bons procédés. Aussi leur oifre-t-on des prières et des sacrifices afin de tléchir leur rancune et même de se les rendre favorables. On vient leur demander conseil, on les prie pour obtenir fortune et postérité. On leur offre une sorte de perles blanches, qu'on dépose sur ce qu'on dit être leur tombeau, et on immole des coqs et des agneaux -dont les pieds et la tête sont abandonnés dans les broussailles, ou mieux, suspendus à une perche plantée en terre.

Certains Vazimbas se montrent plus exigeants et veulent qu'on leur offre des bœufs en sacrifice .

Dans le culte qu'on rend aux âmes de ces puissants vaincus, on a égard au rang qu'ils ont occupé de leur vivant. Les princes vazimbas, appelés Ranakandriana, sont, en effet, restés princes riches et puissants parmi les âmes. On parle de leur magnanimité, de leur bienfaisance ; noblesse oblige partout. Les roturiers, les gens du peuple ont gardé leurs basses passions : ils sont haineux, jaloux et vindicatifs.

Ces Ranakandriana résident au sommet des grands rochers, à l'ombre des grottes silencieuses, ils hantent aussi les bosquets plantés dans les hauts lieux, tandis que les Vazimbas du peuple s'embusquent auprès des fontaines, dans les joncs des marais ou au bord des fleuves.

Les Ranakandriana se firent voir, dit-on, à Ranavolona I'*, sur les rochers qui dominent les rives du lac Itasy : ils avaient choisi ce lieu pour y prendre leurs bains. La reine leur fit présent d'une pièce de pourpre, couleur réservée aux princes de race royale.

Les Vazimbas vulgaires se montrent aux gens du peuple ; il paraît que les laveuses et les pêcheurs surtout ont part à leurs faveurs. On dit même qu'ils leur apprennent l'art de vivre dans l'eau ; leurs adeptes peuvent alors se promener comme les poissons, sous les ondes du

fleuve. Tel Malgache, assure-t-on, y passe jusqu'à vingt jours pour pêcher aux anguilles ; après ce temps, il reparaît chargé d'un butin fabuleux. Une esclave, après avoir mené trois jours une vie de naïade, s'en est dégoûtée, et est revenue, on ne sait pourquoi, reprendre ses fonctions d'esclave.

Mais qui fut plus malheureuse que la pauvre Ranoro ? Les Vazimbas lui avaient jeté un sort : Elle ne devait jamais , sous peine d'un affreux malheur, entendre prononcer devant elle le mot sira (sel). Son mari, hélas ! dans un moment d'oubli, ou peut-être de dépit, le prononça deux fois dans sa demeure ! A l'instant, le sort saccompUt. Ranoro plongea dans l'eau du lac et se changea en nymphe. Depuis dans sa colère, assez innocente du reste, eUe se venge sur tout passant chargé de sel, en jetant son fardeau dans l'eau ou le faisant fondre à l'instant.

Les habitants d'Andranoro, le vilage de Ranoro, évitent encore avec soin de jamais prononcer le mot sira, mais ils se servent de synonymes tels que Fanasina Farao. Il paraît que si le mot fatal était prononcé la malicieuse Ranoro emporterait à l'instant tout le sel du village.

On évoque les Ranakandriana au son du valia (guitare faite avec le bois d'un bambou nommé lui-même valia). Du fond des cavernes qu'ils habitent, ces princes vazimbas rendent leurs oracles par paroles distinctes et articulées à trois reprises différentes. Mais il faut d'abord leur ouvrir la bouche par un petit présent en argent. Sans argent, point d'oracle.

Sous le règne de Radama P% le plus fameux de ces Ranakandriana avait élu domicile au fond d'une grotte obscure, perchée à l'extrémité d'un rocher désert. L'endroit était favorable aux mystères.

Un jour Radama lui-même se présente, expose sa demande et offre en présent une grosse pièce d'argent ; aussitôt une main s'étend pour la recevoir. Le roi la saisit brusquement et, par une violente secousse, amène à ses pieds un homme qui évilemment n'était

point Ranakandriana ; il fut exilé au loin et son antre fut renversé. Les Vazimbas passent aussi pour d'excellents empiriques ; leurs cures sont étonnantes, mais ils ne guérissent que les maux envoyés par eux-mêmes. Ils prescrivent généralement force abstinences; et malheur à qui ne les observe pas I Celui-ci est devenu maniaque ridicule, et tel autre porte la tête de travers, poiu* les avoir négligées avec mépris.

Nous transcrivons ici une prescription des Vazimbas, très communément employée et fort connue de tous les Malgaches.* Que le malade prenne un têt de cruche de forme circulaire, y trace des lignes droites allant du centre à la circonférence, et le dépose ensuite dans un endroit désigné. Là, il récitera les litanies de tous les sorts et maléfices connus ajoutant au dernier nommé : ils sont tous partis dans telle direction, et il prendra lui-même la fuite dans la direction opposée ; aussitôt le vent emportera le mal, en emportant les sorts qui l'occasionnaient. Rentré au logis, le malade battra la caisse sur un morceau de ferraille avec un vieux couteau. Le jour suivant il reprendra le même traitement ; mais ferraille et couteau seront chauffés au feu. Pour terminer, n se frictionnera avec des plantes aromatiques jusqu'à ce que la guérison ou la mort s'ensuivent. »

Il est clair que dans les deux cas, le Vazimba s'en tire avec honneur : le malade guérit-il ? c'est le Vazimba qui l'a guéri ; vient-il à mourir? c'est le Vazimba qui a exercé sa vengeance.

Le culte de la pieire, — Le Malgache, en faisant de la pierre un objet de son culte, ne l'a jamais divinisée en ce sens qu'il la crût Dieu. Il n'a jamais pensé qu'elle pût être la maison ou la prison de quelque divinité, mais il l'honore comme une puissance douée d'une action physique et morale aussi bien sur l'homme que sur les autres créatures.

Cette vertu, incluse dans la pierre parle Créateur de qui elle émane, y réside avec ime liberté d'évolution, capable d'être activée, car elle est à la disposition de la pierre, à peu près comme est dans l'homme

la faculté d'agir. Tailler la pierre serait en amoindrir la vertu dans la proportion des parcelles détachées.

Aussi les anciennes pierres idolâtriques sont-elles vierges du ciseau, par la raison bien simple que le tout est préférable à la partie. D'autres diraient peut-être (jue le Malgache, peu ou point versé au temps ancien^ dans Tart de la sculpture a forcément conservé dans ses pierres divinisées le type rudimentaire des temps primitifs.

Les pierres taillées sont toutes d'origine récente. Elles sont les témoins d'un événement, ou appartiennent au culte des morts .

La pierre représentant de sa nature la force, la durée, la stabilité, la permanence, Timmutabilité et autres attributs de Celui qui, de toute éternité, étant par lui-même, possède toute vertu, le démon devait s'en faire une arme contre Dieu et contre son Christ qu'elle représentait. Il n'y a pas manqué et nous allons parcourir ici rapidement, les différentes superstitions qu'il a attachées à la pierre en l'île de Madagascar.

Dans les temps reculés, les Malgaches, ignorant l'écriture, songèrent au moyen de conserver au moins l'histoire de la famille, en la confiant à des pierres qui, par leur dureté, pouvaient lutter contre cet opiniâtre démolisseur qu'on appelle le temps, et à travers les âges redire aux derniers neveux les hauts faits de leurs ancêtres.

Lors donc qu'un événement était Jugé digne d'être transmis à la postérité, ou que la nécessité l'exigeait, la famille érigeait une pierre témoin quilui servit de titre devant les générations présentes et à venir.

Au jour indiqué, par devant le peuple réuni, le chef se levait et dressait im procès-verbal consistant dans le récit historique du fait déjà connu de l'assistance. Ensuite apostrophant l'assemblée, il s*écriait : Ai-je dit vrai ? Sur la réponse affirmative de tous, il ajoutait : Vous êtes témoins. Et après une parole d'assentiment général, il conviait l'assemblée à un repas solennel.

En ces temps-là toute pierre représentant un souvenir recevait ime

onction, et prenait ainsi quelque chose de sacré, propre à faire impression sur l'esprit des Malgaches.

Ainsi se sont transmis les contrats, les pactes, les droits de conquête, les prises de possession^ les conclusions d'un jugement, les gains de procès, en un mot tous les souvenirs que les nations civilisées confient aux parchemins de leurs archives.

Le premier roi hova fut, dit-on, acclamé sur une pierre ; ce fut son investiture et son sacre. Son fils, héritant à sa mort du royaume de son père, en prit possession en montant sur la même pierre. Ses fils et petits-fils Timitèrent ; ils furent souverains par la grâce de la pierre.

Chaque roi qui se d(5clarait indépendant ou se créait une petite monarchie quelconque, se hâtait de trouver une pierre pour y poser ses pieds, et se faire proclamer en forme.

Les pierres d intronisation se multiplièrent et, par elles, les rois reçurent le sceau de leur souveraineté.

Ainsi s'est perpétuée jusqu'à nos jours la prise de possession de Tautorité chez les Hovas.

A douze kilomètres environ au Sud de Tananarive, g^t un gros bloc de pierre de forme ovale, renflée vers le milieu et déprimée à ses deux extrémités comme la navette des tisserands. Elle est connue sous le nom de pierre enceinte, non qu'elle porte postérité, mais bien chances de vie, force et santé pour ceux qui l'invoquent, et c'est ce qu'on lui demande avec la fécondité : son seul aspect indique assez que les onctions ne lui ont pas manqué.

On honore sous le nom de pierre marchante, celle qui, n'étant plus équilibrée sur sa base, se détache et roule, cherchant la place quelui indiquent les lois de la gravité, comme celle qui, violant ces mêmes lois, glisse en remontant, ou se meut dans la plaine sous l'action d'une force invisible. A Madagascar le démon n'a pas manqué d'égarer les esprits, en se faisant le moteur des masses inertes : la pierre prenait ainsi une vertu divine ; et le peuple la vénérait en trem-

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blant, avec recours immédiat à ronction et aui sacriûces ; car ces mouvements désordonnés sont pour le Malgache un augure sinistre. On consulte aussi la joierredécAo*, dont la réponse est un oracle, ainsi que les pierres gloussantes et caquetantes. Les vieillards assurent qu'autrefois il y avait des pierres qui répondaient en gloussant. Le ton du gloussement et Tarticulation servaient à Tinterprétation. Un toQ sec, brusque ou saccadé, annonçait le refus ou la colère. Le calme et la douceur de la voix présageaient que la demande serait accordée. Il est plusieurs de ces pierres qui au siècle où nous vivons ont reçu les honneurs du sacrifice et des supplications publiques ;car elles avaient parlé et fait entendre des mots inconnus, ce qui annon« çait des malheurs pour le peuple et pour le royaume ; il fallait donc les conjurer.

Les ancêtres avons-nous dit, plantèrent des pierres bornes de leurs propriétés. Ces bornes étaient des témoins séculaires dont le principal mérite consistait à garder et protéger le champ de la famille. Leurs petits -fils plus supertitieux, non contents de demander à ces pierres de vouloir encore continuer leur office, les supplient d'y ajouter la fécondité pour le champ ainsi gardé, et de donner tous les fruits de la terre, une bonne récolte de riz, de patates et de manioc.

Ils n'étaient pas rares, il y a quinze ans à peine, les vieux Malgaches qui faisaient ainsi des vœux à des pierres traînées et dressées par leurs propres mains.

Au temps des guerres civiles,les villages étaient entourés d un fossé profond, muni d'un seul passagedont on fermait l'entrée, au moyen à'épaûsses et longues pierres fichées en terre, et entre lesquelles on faisait rouler une autre immense pierre plate et ronde. Combien de fois œs pierres portes ou protectrices oni'éûes vu les habitants du village leur adresser leurs supplications et leurs vœux. Quand ils sortaient de chez eux pour se rendre au .bazar, ils s'approchaient respectueusement de la porte du fossé, et accostaient une des pierres à laquelle ils disaient doucement: «Voici ime petite onction (et en

même temps ils oignaient le bord de la pierre avecTindex) , donnemoi bon profit, et ce soir à mon retom*, je t'oindrai plus largement.»

Si, grâce à la pierre, les affaires avaient été bonnes, fidèles à leur promesse, ils en payaient la réussite d'une nouvelle onction faite avec la main ; se passant ensuite cette même main graisseuse dans leurs cheveux et sur la cuisse, comme pour se communiquer la bonne vertu et la constance de la divinité, ils s'inclinaient respectueusement.

Si la pierre avait été sourde à leur prière, ils la frappaient du pied à leur retour, lui tournaient le dos et la payaient d'un petit sifflement de bouche assez strident, grave insulte selon les usages du pays ; mais il fallait bien apprendre à la pierre à se montrer à l'avenir plus favorable à leurs vœux.

On trouve aussi sur le bord des chemins force pierres plantées, d'autres gisant dans leur position naturelle ; la tête des unes et le dos des autres sont couverts de petits cailloux : ce sont des diseuses de bonne aventure. Elles ne parlent point et cependant elles répondent ; c'est au passant de les tirer de leur mutisme, et d'interpréter ce c[u'elles annonceront.

Qu'il se munisse à cet effet de trois, cinq, sept ou neuf petits cailloux, qu'il les lance successivement sur la tête ou le dos de la devineresse. En reste-t-il. quelqu'un ? l'affaire pour laquelle il a quittésa maison réussira, et le voyage qu'il entreprend sera heureux. Si de plus le nombre des cailloux ainsi suspendus est pair, tout ira à merveille ; la chance sera simplement bonne,s'il est impair ; qu'il se hâte au plus tôt de rentrer au logis, dans le cas où tous ses cailloux seraient retombés à terre, car le sort lui serait fimeste : inutile de lutter contre la chance qui se déclare.

Il est certaines de ces diseuses de bonne aventure que l'on interroge les yeux fermés et un bâton à la main. Après trois ou quatre pas on donne le coup de bâton ; toucher la prophétesse, c'est avoir une bonne réponse ; on Fa mauvaise dans le cas contraire.

« Je sais par expérience, dit le Père Abinal, que ce sont là des puérilités fort sérieuses. Le premier jour d'un voyage de Tananarivo à Tamatave en 1866, il y eut consultation générale de mes douze porteurs, qui s'adressèrent à une pierre carrée, plantée tout près du chemin, et fort graisseuse. La consulte se fit au bâton : elle était facile; cependant quatre y échouèrent. Novice encore dans la connaissance de leurs mœurs je crus à un jeu et je les regardais en riant. Ils agissaient fort sérieusement, et me le prouvèrent, car, un quart d'heure après, les quatre maladroits ou infortunés m'a" valent abandonné. »

Tout rocher, toute pierre est propre au culte de l'homme, et apte, pai* cela même qu'elle est pierre, à recevoir ses prières et ses suppliques, sans que cependant toutes puissent avoir une égale vertu. Certaines ont toutes forces et tout pouvoir, d'autres au contraire n'ont qu'une seule propriété ; plusieurs en ont deux ou trois : de là des spécialités.

L'une est la pierre au vertige; l'autre donne Vaplomh. Pourquoi ? on ne le sait pas, mais on le dit, parce qu'on l'a entendu dire, et on le croit. Cependant la raison en est naturelle ; je la donne de visu. Pour oindre l'une, il faut faire quatre pas fort périlleux, sur un filet de la dite pierre très lisse,qui domine le précipice. Arrivé au bout, le dévot peut facilement sentir sa tête tourner, car il est perché sur l'abîme, le moindre écart peut l'y faire rouler ; tandis que pour oindre la seconde, il est nécessaire de s'accroupir sur ses talons, attendu qu'elle affleure à peine le sol. Dans les deux cas la grâce est sûre, puisqu'on la ressent tout en la demandant.

Il est des pierres auprès desquelles se passa ou fut annoncé un événement heureux ou malheureux ; on le rapporta à la pierre, qui depuis lors a la réputation de bonne ou mauvaise chance. On prie la bonne pour soi et ses amis ; on demande malheur à l'autre contre ses ennemis

Parmi les pierres à vertu universelle, la célébrité donne le premier

rang à celle qui est connue à Tananarivo, sous le nom de pierre à chiffons. C'est le type des pierres brutes et informes. Elle n'est qu'un fragment détaché par le temps, des grands rochers sur lesquels est assise ime partie de la ville ; sous le rapport de la vertu, on ne saurait donc la comparer à toute la masse delà montagne qui supporte la capitale. Et cependant de quel respect n'est- elle pas entourée ? Dans l'opinion des gens du pays aucune des forces que la pierre en général peut receler en ses flancs, ne fait défaut à celle dont nous parlons. Les Malgaches pensent qu'elle peut communiquer la fécondité aux champs et aux hommes, "guérir les infirmités du corps et de l'esprit, donner chance et prospérité, bœufs et argent à ses dévots, ainsi que la force de vaincre leurs ennemis à cent lieues de distance et servir enfin de rempart à toute une armée en campagne. Il serait certes plus facile de compter les grains de poussière provenant des brimborions qui ont jadis décoré ses flancs que d'énumérer ses vertus ! 1 1

La transmission de ses grâces s'opère surtout par sonattouchemenl quoiqu'elle entende à distance, et exauce de loin. Jadis le client allait, à la faveur des ténèbres, s'asseoir sept fois sur cette pierre durant sept nuits consécutives. Ce mode de supplication était réputé souverainement efficace et infaillible.

A ce bloc informe, sont suspendus des chiffons de tout ce qui peut en fournir : chiffons de toile, de drap, de rabane, de feutre, de nattes ou de mille autres choses. Des cheveux coupés pour la première fois sur la tête d'un enfant, des grains de riz prémices de la récolte, des plumes, des parcelles de coque d'œuf, des poUs de tout animal, des feuilles de chanvre, etc.

La graisse sert de colle pour la suspension de ces innombrables et immondes ex-voto si bizarrement assemblés. Le premier soleil, comme la première pluie, délivre le bloc de ces ornements qui se détachent et vont pourrir pêle-mêle sur le sol ; mais la superstition l'attife aussitôt de nouvelles décorations, aussi nombreuses, aussi dégoû-

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tantes que les premières, destinées elles aussi à aller bientôt rejoindre la poussière des anciennes.

Non loin des bords du Mady, on voit, à côté du chemin, une série de grosses roches, surmontées de pierres de toutes dimensions amoncelées et disposées entas. Ces pierres, dit la chronique, viennent de loin, et ont été déposées là par un seul homme, un soldat qui, ayant perdu son fusil, se trouvait de ce chef condamné à la peine de mort; il se voua, s'il en échappait, au transport de ces roches. La divinité Texauça. n ne fut pas ingrat. L'accomplissement de son vœu lui coûta plus d'iman de sueurs.

Autre superstition : Sur les bords de certains chemins fréquentés, (j^peut voir ime multitude de petites pierres amoncelées çà et là parles voyageurs qui augmentent chaque jour le nombre de ces tas. Autant de pierres, autant de vœux formulés par les passants. Que de pierres ainsi lancées, la prière sur les lèvres, ont manqué leur but 1 Ailleurs enfin sur quelque pierre, au sommet des montagnes, dans les bosquets et autres endroits solitaires, il n'est pas rare de rencontrer les pieds et la tète d'un coq, ou d'un mouton, qui auront été immolés à la suite d'un vœu fait à la divinité de la pierre.

Le Ho va, mourant hors de l'Imerina, tient à être transporté après sa mort au tombeau de ses ancêtres, dans la terre sainte de sa province. Or, en temps de guerre^ bien des corps sont perdus et ne remontent point au pays natal. La parenté dans ce cas dresse au défunt une pierre commémorative,représentant son corps. Il était naturel dès lors que certaines de ces pierres devinssent des talismans de famille, fussent, à ce titre, graissées et invoquées, et possédassent même ime histoire plus ou moins authentique, quelquefois merveilleuse, toujours embellie par la crédulité des générations passées. Souvent c'est l'histoire d'un accident sans aucun rapport avec la pierre, plus souvent encore,une fable mêlée de surnaturel diabolique.Ecoutez la légende. Ici, c'est une pierre qui, ayant parcouru quatre kilomètres dans la plaine, monta sur le dos de cette grosse masse, et après quel-

ques pourparlers, put s'y établir en paix. Là, une autre, portant malheur et mauvais destin dans ses dures entrailles, se fendit en deux pour le laisser passer. Celle-ci, roulant du haut de la montagne, hurlait comme im chien cousu dans un sac. Cette colline làbas se démena tant et si bien, qu'elle rejeta Ténorme quartier gisant à ses pieds ; car elle ne pouvait souffrir son destin de sorcier.

En passant au pied d'un pic granitique dominant toute la forêt, le Malgache met un frein à sa langue et se tait. C'est pour honorer la reine des roches qui réside là. Elle exige le silence aux environs de son palais, et envoie la foudre, la pluie et la grêle à qui ne le garde pasj Pour vous, blanc incrédule, parlez et riez : vos porteurs scandalisés ne vous écouteront pas ; ils sont innocents do votre témérité. A la limite du terrain consacré, ils diront : pouah ! et cracheront : c'est pour vous renvoyer toute la culpabilité, et les effets de la faute.

Les vœux et les promesses à n'importe quelle pierre sont religieusement acquittés, car la croyance populaire tient pour sûr que la pierre se venge toujours par l'envoi d'un malheur ou d'une maladie. L'infidèle et le parjure sont infailliblement atteints ; l'exécution de la promesse et l'accomplissement du vœu peuvent seuls les délivrer du mal qui a fondu sur eux.

Les faits appuyant cette croyance ne sont pas tellement rares qu'on ne pût en donner ime série, ce qui n'est nullement surprenant : dans un pays où le diable règne en maître, il doit, avec la permission de Dieu, punir souvent l'infidélité de ses serviteurs.

Culte des Sampy, — Du culte delà pierre à celui des Sampy, ou des idoles, la transition est toute naturelle. Nous avons déjà vu, au chapitre des traditions historiques, quel accueil favorable reçut lafameuse Kalobé transportant le premier Sampy dans le pays des Hovas. Nous nous bornerons donc à étudier ici les Sampy en eux-mêmes, et dans le culte qu'on leur rendait.

Le vrai nom des Sampy est Ody^ remède, préservatif, talisman. Le mot Sampy signifie qui est à califourchon. Ce nom leur fut donné à

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cause de leur tenue habituelle : le talisman, enveloppé de linges avec deux bandelettes ou deux rubans pendant de chaque côté, est en effet juché au bout d'une hampe, sur laquelle il semble se tenir à califourchon [misampy).

Le Sampy peut être un objet quelconque, doué, ou censé doué d'une vertu surnaturelle. Cette vertu, bien qu'inhérente à l'objet, ne procède pas de lui ; elle lui est communiquée. Par qui? Est-ce un génie, un esprit qui l'habite? Le Malgache ne saurait trop le dire. Une fois convertis et baptisés, nos catholiques n'hésitent pas à y reconnaître le démon; mais les païens croient à une puissance surhumaine, unie à l'objet matériel qui constitue le Sampy; elle agit librement, comme l'homme, et si son pouvoir ne va pas jusqu'à changer les grandes lois de la nature, elle peut jusqu'à un certain point les suspendre et les vicier. Ainsi le Sampy ne saurait, par exemple, changer le cours du soleil ou de la lune ; mais il peut en intercepter les rayons, s'en emparer, leur communiquer ime influence heureuse ou funeste. Il a ime vertu analogue pour les lois du monde moral.

Nous avons dit plus haut que d'après les Malgaches, la distribution des biens et des grâces, dont ils reconnaissent Dieu comme l'unique auteur, se fait par des agents intermédiaires, dont les uns sont bons, les autres mauvais. Le Sampy est l'auxiliaire de ces premiers intendants: telle est l'idée des grands docteurs de la nation. Quant à la masse vulgaire, elle ne voyait dans les Sampy que des êtres supérieurs, divins môme, doués d'une double faculté : la faculté illimitée de faire le mal, et la faculté plus restreinte de faire le bien.

Aucun Sampy n'avait ime vertu générale, aussi leur nombre égalait-il presque celui des recettes pharmaceutiques. L'un préservait de la foudre, un autre de la grêle, un troisième de l'incendie. Celui-ci était un charme qui retenait les esclaves au foyer et les bœufs à la crèche; celui-là faisait découvrir les voleurs, les enchanteurs et les sorciers. Il y en avait pour garder le royaume, conseiller le prince,

protéger les soldats, mettre en fuite Tennemi, etc., efc Les traditions relatives à Thistoire des Hovas sont pleines de faits merveilleux qui montrent la puissance des Sampy . Nous en avons rapporté quelquesuns seulement dans le court résumé de ces traditions, en la seconde partie de cet ouvrage.

Les Sampy royaux portaient le titre de nourrissons princiers; le souverain leur donnait des domaines et des gardes.

A Texception du Sampy Zanaharitsimandry, qui avait le don de la parole, tous les autres rendaient leurs oracles, par le moyen de songes envoyés h leurs prêtres et gardiens; il y avait des rites déterminés pour provoquer ces songes. Mais il arrivait aussi fort souvent que le songe était dicté d'avance.

Les principales fonctions des Sampy royaux ou nationaux étaient deprévoir les événements, d'indiquer les moyens de conduire à bonne fin les dessins formés sous leur inspiration, et d'aider à leur exécution. Une fois à l'œuvre, le Sampy manifestait d'une manière sensible sa force divine, qui restait d'ordinaire à l'état latent jusqu'au moœenl de l'action. Ainsi par exemple, ceux d'entre eux qui faisaient découvrir les voleurs, les sorciers, les choses perdues, entraînaient leurs gardiens jusqu'à l'endroit où se trouvaient les coupables ou les objets volés; là ils s'arrêtaient.

On dit que des brigands célèbres furent appréhendés jadis parce procédé, et subirent la peine de leurs méfaits.

Le peuple ne pouvait, sans la permission du prince, consulter les Sampy royaux; mais il en obtenait facilement de l'eau lustrale et des amulettes. ^

Au départ d'une expédition, Ramahavaly bénissait l'armée au moyen ae deux fois sept officiers, lesquels aspergeaient deux fois icp x*uis chaque soldat, et leur donnaient, de la part du Sampy, un morceau de gingembre à mâcher durant le combat pour les rendre invulnérables.

Jamais les Sampy n'eurent de temple, ni d'autel. Sujets du roi, ils

ne pouvaient prétendre à des privilèges et à des honneurs que celuici n'avait pas. Un coffret était leur sanctuaire, un bâton leur piédestal, une case leur palais.

Dans les invocations solennelles, leurs nom^-étatent pr<tfioncés en dernier lieu.

On leur offrait des perles, de l'encens, et même des sacrifices ; ils en jouissaient de la façon suivante : Dès que l'encens était répandu sur des charbons ardents, on promeaait le Sampy dans la fumée qui s'en élevait ; on lui offrait de la même manière les prémices du sang d'une victime par ime promenade au-dessus du sang fumant.

Quand la victime était un bœuf, on plantait la hampe du Sampy, dans la plaie saignante de l'animal, et on l'y laissait longtemps, afin que le dieu pût à son aise s'enivrer des vapeurs de ce sang.

Que pouvait refuser le petit dieu à celui qui l'avait ainsi rassasié ?

Avant Tannée 1869, où toutes les idoles furent condamnées au feu, chaque Malgache possédait au moins un Sampy, qu'il honorait suivant ses ressources. Or, la constance dans le bien n'était point, paraît-il, la vertu dominante de ces tristes divinités; mais le dommage était mince ; rien de plus facile que de se procurer un Sampy de rechange ? On en vendait au bazar par pleines corbeilles. Toutefois la prudence exigeait que Ton sondât leur caractère et leurs dispositions présentes, avant de les admettre dans la famille. Pour cela on les soumettait à l'épreuve, dite épreuve de la danse, qui se faisait de la manière suivante :

Au premier jour à'Alakaosy (9« lune), mois redoutable entre tous, chaque Sampy devait se rendre au lieu fixé pour la danse générale. En guise de préparation les femmes sabstenaient de riz, et les hommes de tout travail. La foule réunie pour la cérémonie chantait d'abord en chœur ; puis le silence se faisait, et chaque propriétaire de Sampy apostrophait le sien en ces termes : « Si tu dois faire le mal, danse ! » Tout Sampy qui se mettait alors à danser, et ils n'étaient pas rares, était immédiatement enterré ou brûlé.

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Le chant reprenait,et,à la seconde pause^ nouvelle apostrophe : < Si tu dois faire le bien, danse ! » Tous dansaient alors ; c'était la contreépreuve. Il fallait qu'un Sampy eût donné cette marque évidente de ses bonnes intentions, pour qu'on pût l'admettre au foyer domestique. Mais comme il pouvait changer, l'année suivante, à pareil jour, on lui faisait de nouveau subir la même épreuve.

La danse des Sampy durait tout un jour, voire môme toute la nuit suivante, et parfois aussi tout le lendemain ; car Vesprit ne manquait jamais 'd'envahir trois, cinq, sept ou neuf membres de sa nouvelle famille adoptive, et de les faire danser avec lui.

Ces malheureux, d'abord pris de tremblement hideux, s'agitaient en branlant la tête, et tombaient ensuite dans des convulsions qui les bouleversaient tout entiers. Au bout de quelque temps, ils se redressaient en titubant, se secouaient anxieux et entraient définitivement en danse. Ils commençaient à trépigner, à sauter au plafond, ou à glisser légèrement contre les parois de la case. Mais ce n'était encore que le prélude.

Obéissant à l'action du Sampy, le danseur plaçait sur sa tête une assiette pleine d'eau, et se livrait à des bonds prodigieux ou à une course vertigineuse. On le voyait tout en dansant, s'incliner en tous les sens, prendre des poses où H semblait qu'il fût impossible de garder l'équilibre, s'agiter et se trémousser avec des soubresauts inattendus, sans qu'une goutte du liquide contenu dans l'assiette fût répandue sur le sol.

Souvent le danseur partait comme un trait, s'élançait dans la campagne, et y continuait durant plusieurs heures sa course échevelée. Il semblait, à le voir, qu'il ne ressentît aucune fatigue, et que cette danse furibonde fût pour lui un délassement.

Rentré au logis, il s'armait d'une bêche ou d'une sagaie et en frappait la terre en certains endroits ; c'est là, disait-il, qu'ont été enfouis les maléfices jetés aux gens de la maison.

Les Malgaches possédaient encore outroi les Sampy, des amulettes

de toute sorte : Il y avait les amulettes des honnêtes gens et les amulettes des scélérats ; les amulettes du vol et celles du meurtre ; Tamulette du rapt et de la folie, et l'amulette pour être préservé de tout mal, ou pour réussir dans la perpétration du crime.

Malgré Tédit de 1869, les amulettes et les Sampy n'ont pas disparu : le protestantisme n'a pas assez de vertu pour cela, et il est peu de choses auxq[ueILes les habitants de Madagascar croient aussi fermement qu'à la puissance de leiu's divers Sampy.

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