CHAPITRE VIII
L*aslrologie malgache et le destin.
Le Malgache est fataliste comme Tétaient les Grecs et les Romains de Tantiquité. Mais ses idées au sujet du destin ne sont pas absolument les mêmesque celles des ancienshabitants de Rome et d'Athènes.
D'après lui, le Créateur, alors qu'il tirait toutes choses du néant, créa aussi des destins et des sorts ; mais afin de s'épaigner la peine d'en faire une minutieuse et équitable distribution, il les attacha aux heures et aux jours de chacun des mois de Tannée, à tel point que le Malgache à qui on demande : Qu'est-ce que le sort ? répond invariablement : c'est le jour du mois.
Chaque être en venant au monde entre ainsi lui-même dans la destinée que lui apportent le mois, le jour et Theiwe de sa naissance.
Partant de ce principe, que le jour et le sort sont intimement et Inséparablement liés entre eux, le xMalgaohe n'eut qu'à se livrer à Tinvestigation du jour pour arriver à la science du destin. Mais la science du jour c'est la science du soleil. En remarquant les pérégrinations de cetlastre, du Nord au Sud et du Sud au Nord, il fut conduit à penser que, lorsque le soleil revenait du Nord vers son pays, c'était le commencement ou la reprise de Tannée. D'ailleurs la sève, la végétation, le riz reverdissant, attestaient à ses yeux ce que son esprit avait deviné. Or, le soleil, qui lui donnait le jour, émergeant de Torient entre le Nord et le Sud, partait de ce point, pour de là s'élancer sur sa route flamboyante. C'était donc bien là la source du jour, et, par suite, la source des mois et do Tannée, par concomitance la haute
destinée, la fleur du sort, le destin royal, le destin générateur par excellence.
On l'appela Alahamadintany. Les Romains auraient traduit : Ja nuarius terrœ, le portier de la terre. En ouvrant la porte do Tannée r il fut censé, pour le Malgache, ouvrir la série des destins.
La clef des plans du suprême Ordonnateur était trouvée ; il ne s'agissait plus que d'étudier le caractère particulier dos douze mois qui composant l'année et la physionomie des jours qui composent le mois^ pour saisir l'idée coordonatrice de l'ensemble et des détails. On observa donc les effets pour déterminer les causes, on épia le Créateur dans son travail, et on saisit son secret par ses œuvres.
De cette observation générale des mois, il résulte que leur destinée est à peu près celle-ci :
1° AZaAa?warfy (janvier). Destin princier. Les rois et les nobles n'ont qu'à oser, tout leur réussit. Heureux destin pour eux, s'ils sont nés en ce noble mois ; destin trop haut pour le roturier ; le roturier se trouve écrasé sous la haute fortune d'un mois qu'il est incapable de maîtriser.
2o Adaoro (février). Destin rouge ; bon, d'ailleurs, mais exposé à la foudre et incendiaire.
3» Adizaoza (mars). Bonne destinée ; hostile cependant à quiconque se propose de construire, ou veut se marier, à moins qu'il ne possède biens et esclaves.
4* Asorotany (avril). Destin du fer, fort dur, propice à la construction des édifices, mausolées et tombeaux.
5<» Alahasaty (mai). Destin de sorcier, de magicien, de charmeur^ de donneur de philtres. Le hibou est son enseigne ; le chat sauvage tigré et l'oiseau nocturne sont ses favoris, ainsi que ceux de l'homme qui naît sous son étoile.
6« Asombola (juin). Destin d'argent, propice à qui cherche la fortune» Elle va d'elle-même au-devant de celui qui est né en cet heureux mois. Il doit néanmoins, s'il veut voir ses cheveux blanchir, et vivre
de longs jours, éviter de se costumer en rouge; sinon, il meurt Jeune.
?« Adimizana (juillet). Excellent destin pour celui qui le reçoit en naissant, pourvu toutefois qu'il ait soin de porter sur lui un trébuchet, pour la double pesée de son argent. Sa fortune et son sort font un avec son trébuchet ; qu'il le garde donc soigneusement. U doit, en outre, éviter de porter un lamba de deux pièces. Moyennant ces précautions, sa vie est à l'abri de tout accident. Il mourra de mort naturelle, et ne saurait être tué, pas même par un canon tirant à bout portant. Rarement ce destin tourne à la vieillesse.
80 Alakarabo (août). Destin plein, plein de toutes sortes de fruits. Plantez des bananiers et vous serez heureux. C'était le destin de la reine Ranavalona II morte l'année dernière.
90 Alakaosy (septembre). Destin fort, indomptable, de bonne chance pour les rois et les princes : tout leur réussit émerveille avec ce sortlà ; mais, pour le vulgaire, destin diabolique . Les enfants nés avec un tel destin ne doivent pas vivre ; ils renverseraient toute la famille, la massacreraient, ou la mettraient au moins sous leurs pieds ; aussi les étouffe-t-on dans l'eau.
10° Adijady (octobre). Destin de bronze, raide et boudeiu*. n est propice à l'hymen. Celui qui prendra femme la rencontrera sobre de paroles, le lien sera fort durable, la mort seule pourra le rompre.
11 Adalo (novembre). Destin de pleurs, de larmes, de deuil. Mauvais pour les entreprises, surtout pour la construction des maisons qui ne s'achèvent jamais, si on ne les termine le mois même, n est bon, tout au plus, pour ceux qui ont des morts à pleurer. Celui qui naît en ce mois sera condamné aux larmes. Enfant, il pleure de par son destin ; devenu grand, il pleurera sur des contrariétés et des infortunes, car son sort est aux larmes. Le deuil se collera à sa personne.
12° Alohotsy (décembre). Destin d'inconstance. Le destin est léger, c'est pourquoi on peut construire des maisons ; la lourdeur de la masse est allégée par le destin.
MCEURS BT GROTANGBS 273
La découverte était trop belle et trop importante pour ne pas être consignée en un livre populaire ; on y avisa, et ce fut sur la case malgache elle-même qu'on la clicha par le procédé que voici :
Le plan de toute ancienne case chez les Hovas étant un parallélogramme un peu allongé, orienté du Nord au Sud avec porte et fenêtre à l'occident, fut considéré comme une sorte de projection de la sphère céleste, pouvant correspondre assez exactement par ses angles et ses cloisons aux différentes positions occupées par le soleil dans les douze mois de Tannée, et participant du même coup à chacune de leurs destinées.
C'est ainsi que Tangle Nord-Est de la case, regardant le côté du ciel, .où se trouve le soleil au premier mois de Tannée Alahamady, subit sa destinée. La cloison orientale subit la destinée de février et de mars ; Tangle Sud-Est celle d'avril ; la cloison Sud, celle de mai et juin, et ainsi de suite tout autour de la case, chaque angle correspondant à un mois dont il subit la destinée, et chaque cloison, à deux.
Le sort des mois trouvé, il fallait chercher celui des jours de chaque mois, de chaque semaine, et la destinée de chaque heure du jour. Le cours de la lune vint ici en aide à celui du soleil, et tous les deux s'ajoutant aux observations fréquentes des grands interprètes du destin, tout ce qu'ils désiraient savoir fut enfin découvert. Avec un peu de bonne volonté, aidée deTesprit du mal, ne trouve-t-on pas facilement ce qu'on désire en fait d'interprétation du sort? Les joiu's et les heures de chaque mois eurent donc aussi des destinées fixes comme les mois eux-mêmes. Nous donnerons seulement quelquesunes des interprétations relatives aux jours et aux heures de la semaine.
Le dimanche est un jour violent, dont la force va croissant proportionnellement avec Tascension du soleil. Bonheur et malheur grandissent en ce jour dans un rapport direct avec la marche du soleil. Si la fortune, Tagio, le jeu ou toute autre entreprise, vous sourit ce jourlà au lever du soleil, osez, car le soleil montant enfle pour vous la
voile du sort. Cependant, faites attention à Theure, car, vers deux heures après midi, le soleil penche, le jour se hrise et la roue descend. Joueur, esquivez-vous ; entrepreneur, retirez-vous ; halte pour aujourd'hui. La mort vous visite-t-elle dans quelques-uns de vos parents ou amis, gardez-vous de porter ce jour-là le cadavre en terre, car le vent est à la mort ; elle monte, et, au lieu d'un, vous pourriez en laisser deux au tombeau. Mais quand le soleil, après avoir glissé làbas sur la proclivité de l'occident, enverra ses rayons bien avant dans votre case et marquera quatre heures, par le retrait de l'ombre sur la paroi orientale du logis, emportez votre mort; vous pouvez en toute sécurité lui rendre les honneurs funèbres. Le soleil a glissé, et le sort aussi, la pente est raide, et ils n'ont plus, ni l'un ni l'autre, assez de force pour la remonter ; c'est pourquoi ils ne se mêlent plus de ce qui se fait après leur repas.
Lundiy jour rouge, propre aux expiations, aux sacrifices, à l'abandon de ce dont on veut se débarrasser. Son destin, qui est dur, ne choisit pas ; il emporte tout ce qu'on lui abandonne sans exiger davantage. Jour excellent pour se laver de ses méfaits et enterrer les morts.
Mardi, jour noir et de mort, très propice aux généraux pour lancer leur armée, ou pour la mettre en campagne. La mort marchera devant elle, les ennemis ne pourront lui résister puisqu'elle a la mort en tète. On fera la revue ce jour-là, pour donner la crainte aux lâches et les punitions aux réfractaires. Malgré la couleur, le destin de mardi est léger : aussi, le prince régnant et sa cour pourront-ils aller en villégiature. Leurs jeux et leurs ébats allégeront leurs soucis. Qu'ils se gardent bien de traiter des affaires de l'État; autant en emporterait le destin sur ses ailes légères.
Pour le mercredi, on ne s'accorde pas ; certains le disent excellent, d'autres au contraire le tiennent pour très funeste. Quoi qu'il en soit, il est consacré aux expiations, au rejet de ce qu'on ne veut point conserver, au renouvellement de la toilette des morts, à leur change-
ment de place ou de position, aux tombeaux, aux regrets, auxpleurs, au souvenir des défunts.
Jeudi, jour parfait de minuit à minuit, exempt de défauts. On n'enterre pas les morts, on n'ouvre pas les tombeaux et caveaux de famille ; on ne fait rien, en un mot, de tout ce qui pourrait ternir le lustre de sa perfection.
Vendredi. On le dit bon ; cependant le vulgaire le tient pour noir. Or, le noir étant la négation de toute couleur, le vendredi ne doit en avoir aucune. Quand U tombe en tête d'un mois lunaire, il a la vertu du lundi, et n'arrête sa roue qu'à l'accomplissement de l'entreprise commencée. C'est pourquoi la cour se réjouit et va en promenade ce matin-là.
Samedi, jour tendre, ballonné, gonflé de pleurs, bon à pleurer les trépassés, jour expiatoire.
Les heures successives du jour et de la nuit, bien que se suivant bout à bout, ne se ressemblent point, et les enfants, nés le même jour, ont des destins bien différents, contraires quelquefois. Un enfant naît-il à minuit, la famille tremble, car son destin sent le sorcier ; mais, si le jour tombe au mois de mai, toute la parenté est consternée ; un sorcier assurément vient de naître. A minuit, quand tout dort, seul le génie du mal veille. A l'ombre de sa ténébreuse égide, seul le sorcier quitte sa case, erre cà et là, pratique les opérations magiques de son art malfaisant, se glisse auprès de ses victimes, les tue, foule aux pieds les tombeaux et les ossements, et rentre couvert de la boue de ses crimes. Comment, à pareil moment, ne pas naître sorcier ?
Au contraire, venir au monde un peu plus tard et naître au premier chant du coq, c'est apporter un destin précieux de diligence et de vigilance. Commencer son existence à l'aurore, ou lorsque le soleil prend son essor vers sa majestueuse carrière, quel plus heureux destin ? La commencer quelques instants plus tard, lorsque l'ouvrier va à son travail, le bœuf à son pâturage, le peuple à la corvée, la
poule à la basse-cour, lorsque l'oiseau quitte son nid pour aller chercher sa nourriture, lorsque tout ce qui a vie sort de la case et Tabandonne, quel destin funeste pour celui qui le rencontre I S'il hérite, ce sera pour prodiguer et dissiper, car ce qui était réuni s'éparpille ; tandis qu'une heure plus tard, il aurait eu un destin ascensionnel vers le beau et le bon, tout comme le soleil, qui d'un pas ferme, s'est déjà fièrement élevé dans sa carrière.
A midi, destin de richard. Le soleil, au point culminant de l'orbe qu'il décrit, contemple, en équilibre de ce haut sommet, la campagne qu'il illumine et féconde, et darde ses rayons jusqu'au fond du silo ou grenier du Malgache. En ce moment de splendeur solennelle, le nouveau-né ne peut être qu'un soleil en son midi. Grandis donc, petit être, le bienvenu du jour, grandis sans soucis et sans crainte de l'avenir; tes greniers seront pleins et tes bœufs se multiplieront sans malheur dans de salubres pâturages.
A une heure, moment favorable pour entrer au monde. Le soleil est dans son beau feu; d'ailleurs, ses rayons commencent à franchir le seuil de la porte, comme pour saluer l'arrivée du naissant et loi souhaiter la bienvenue.
A deux heures, l'équilibre est rompu, le soleil et le jour penchent et s'acheminent vers la demeure des ténèbres. Destin brisé. Donc, si l'enfant qui naît à cette heure n'est pas intrépide à lutter contre lui, la fortune le trahira au moment où elle paraîtra lui sourire, et ce qu'il aura acquis lui glissera entre les mains, comme la partie du jour déjà écoulée. Mais, s'il attend le moment où les bergers réunissent les troupeaux de bœufs dans la campagne, pour les diriger vers leur parc ou vers le hameau, il sera riche propriétaire ; ses pâturages regorgeront de gros bœufs, hautement encornés, qui résisteront fièrement au charbon, aux bruines et à l'inconstance des saisons; ils seront pleins et bien repus; la fécondité des génisses sera prodigieuse.
Lorsque le soleD, descendant encore, pénétrera plus avant dans la
case et dardera ses rayons jusqu'à dépasser, dans la partie Est, le poteau du Sud, là où Ton attache le petit veau dans la maison ; si, à cette heure, un nouveau-né arrive dans la case, c'est, pour lui, fortune d^argent. Il aura des bœufs grands et petits ; qu'il vende les gros, les petits fourmilleront.
Plus heureuse encore sera la chance de celui qui naîtra au soleil couché, car alors poules, canards, oies, dindons, porcs, brebis, bœufs, esclaves, et enfin le maître retournent au logis. Tous habitent en effet la maison commune, l'un en haut, l'autre en bas, chacun y a son casier ou sa place, auprès de celle du maître située au Nord. Heureux enfant, il n'aura qu'à Jouir de l'abondance et à couler ses ^lours dans le bonheur et dans la paix, puisqu'il naît au moment où, tout étant au complet, on ferme la porte de la case.
A la nuit close, soit qu'on pile le riz soit qu'on le mange, la chance continue à être favorable. Le destin est à la vigueur, à la santé et à la bénédiction de la terre. L'enfant sera robuste, à l'abri de l'indigence, puisqu'il arrive à point nommé pour le repas. L'enfant aura donc vie avec exemption de défaillances et de faiblesses ; la nourriture, qui ne lui manquera jamais, devant le maintenir dans la force et dans la vigueur. Quel homme et quel soldat 1 Au premier et au second tiers de la nuit, le destin change. Tout dort ; c'est donc le moment de la paresse, et il n'y a qu'un futur paresseux qui choisisse ce moment pour venir dans ce monde ; il naît pour aller au lit, avec an destin de sommeil.
Dans ces calculs déUcats, il faut encore tenir compte de maintes et maintes choses, telles que la foudre, le ciel, le soleil et ses relations avec l'état du jour, la pluie, la gelée blanche, les frimas ou le froid, la lune et ses rapports avec ces circonstances diverses, Orion et son baudrier, les pléiades, la grêle, la bruine, le vent, les sauterelles et les trombes. Sans changer radicalement le destin, toutes ces choses l'accidentent de nuances infinies, d'autant plus difficiles à saish* que l'année lunaire y apporte, vu sa durée plus courte, des variations nouvelles
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dont on ne peut voir une série qu'en trente-trois ans moins deux ou trois jours, temps nécessaire à Tannée lunaire pour exécuter ses révolutions dans Torbe de l'année solaire. D'où il résulte que l'astrologue doit vivre longtemps, exercer sa mémoire, interroger minutieusement les vieillards avant de parvenir à la connaissance adéquate des secrets de son art.
Mais quelque peu instruit qu'il soit, il ne saurait ignorer que toutes ces destinées ne sont pas d'accord entre eUes, et qu'il y en a qui se font une guerre implacable. Comment des destinées placées à des parois ou des angles de la maison, diamétralement opposés entre eux, pourraient-eUes s'accorder? Le mois de janvier par exemple attaché à l'angle N.-E. peut-il ne pas combattre le mois de juillet placé à l'angle S.-O.? Ce n'est pas possible. Deux personnes nées en ces deux mois, fussent-elles liées par les liens les plus étroits du sang, se feront donc fatalement la guerre. Malheur à l'enfant venant au monde en quelqu'un des mois ainsi opposés au destin des mois de son père et de sa mère ! U sera bien heureux s'il échappe à la mort.
Pour si mauvais cependant que se montre le destin et, tout immuable qu'il soit en lui-môme, comme il est composé de deux éléments contraires, l'un bon, l'autre mauvais, les Malgaches pensent qu'il peut être arrangé, et que l'élément mauvais peut en être chassé.
Dans le cas même où il tombe sur l'homme avec ime violence supérieure et inéluctable, celui-ci peut habilement se substituer un remplaçant, un objet quelconque, lequel recevra le coup sans aucim préjudice pour celui qui l'a paré.
Ainsi, après avoir terminé une maison dans le mois de février, dont le soit inexorable est au feu, le Malgache prend une torche de paille, l'allume, fait le tour de sa future maison en faignant de l'incendier, crie au feu, revient, éteint sa poignée de paille, et habite désormais son logis sans crainte du feu et de la foudre : il a brûlé le sort incendiaire, on plutôt le sort a produit son effet en brûlant quelques brins de paille ; il n'existe plus.
Autre exemple.
Si un enfant naît dans ce même mois, il apporte un sort d'incendiaire comme le mois et le jour qui le voit naître. Sa case, lorsqu'il en aura une, ou celle de ses parents aura la funeste chance de devenir la proie des flammes, et lui-même, par accident, pourra la leur livrer sans s'en douter. C'est donc un destin à déverser ailleurs et sur autre chose. Voici donc comme on assure les cases contre le feu, et l'enfant contre son destin :
Dans la campagne on construit une petite case en mottes de terre ; on la couvre de chaume. On y place la mère et l'enfant, on met le feu à la hutte, puis on retire promptement l'enfant incendiaire. La mère se sauve de son côté, la hutte hrûle, et on la livre au destin. Ensuite on se réjouit du tour joué au sort, on rentre à la maison aveo une assurance à vie contre l'incendie.
A peu près de la môme manière et dans le même esprit, on fait des sacrifices au destin. Au mot de sacrifice, il ne faudrait pas s'imaginer que le Malgache va se ruiner en hécatombes de hôtes hautement encornées. Quand d'aventure il s'élèvera jusqu'à l'efTusion du sang, ce sera pour l'ordinaire un hanneton, une sauterelle, un insecte quelconque, celui que l'usage a consacré, ou celui que les savants dans l'art désigneront, qu'il immolera à son destin, lequel s'en contentera sans demander davantage. Si parfois il faut au destin une victime plus digne, il offrira un coq, un mouton, ayant soin, en homme avisé, de garder pour lui la meilleure part.
On sacrifie une perle, soit en l'abandonnant en un lieu secret ou découvert, comme en la tenant soigneusement serrée au fond de sa cassette, ou bien encore en la portant au cou, cousue dans un petit sachet. Ce sacrifice, généralement peu dispendieux, est d'une exécution facile et a le double avantage de renforcer le bien et de conjurer le mal du destin.
Si le sorcier dit au Malgache : « Votre destin exige le sacrifice de huit pieds de terre», il sort et, sur la première terre venue, il mesure
quatre fois la longueur de ses deux pieds. De la terre ainsi mesurée 11 prend une pincée, tourne sa face vers Toccident, lance la poussière au vent et prononce la formule. Le vent emporte tout, et son sacrifice est accompli.
Un volume suffirait à peine à la nomenclature des cérémonies ridicules employées en pareille circonstance. Nous nous bornerons à deux ou trois exemples en action.
Voyez ce malheureux dont le destin volage lui fait craindre maintes aventures et beaucoup de déceptions ou inconstances; il saisit au vol une sauterelle dont le destin versatile est de papillonner et de tituber jusque dans son vol inégal ; il lui arrache les ailes et les pieds, la dépose à terre, la couvre de sable fin, prononce la formule, et voilà son destin fixé. Gomment ne le serait-il pas? Il le déverse sur rêtre le plus volage du monde, devenu par son industrie plus paisible qu'un bœuf ruminant sa botte de foin.
Telle Jeune fille a une destinée de vitalité interminable ; mais d'autre part ce môme sort l'oblige de survivre à ses futurs rejetons, encore problématiques. Pour se délivrer de cette partie de chance funeste, elle saisit une douzaine ou deux de sauterelles de toute espèce et les mutile en leur coupant une partie des ailes et des jambes. Elle étouffe une autre sauterelle, elle enveloppe ce corps, censé cadavre humain, d'un chiffon en guise de linceul, pleure et chante les lamentations d'une mère sur le corps de ses enfants, et pose autour du cadavre les sauterelles mutilées, pour représenter la famille et les esclaves en deuil. Elles agitent les tronçons de leurs membres mutilés ; c'est le vacarme du deuil et de la douleur bruyante. La jeune Malgache enterre la morte, laisse les mutilées continuer le deuil qui finira bientôt par leur mort, relève ses cheveux dénoués pour la cérémonie et se retire en affectant la démarche d'une personne abîmée dans la douleur. Le deuil de la future mère a franchi l'avenir pour s'envoler dans le passé ; ses enfants seront viables et auront longévité au moins jusque après la mort de leur mère,
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laquelle ne saurait en faire deux fois l'enterrement et le deuil.
Ces pratiques, aussi bizarres qu'originales, sont, pour qui veut connaître le Malgache, la clef d'une foule de particularités inexplicables dans les mœurs du pays, déjà si originales par elles-mêmes. Ce côté mystérieux connu, on voit se dérouler une longue chaîne d'actes incohérents en apparence, mais dont on peut facilement suivre tous les anneaux, parce qu'ils sont les conséquences naturelles de principes superstitieux.
Pour comprendre l'importance attachée à ces cérémonies, il faut se souvenir de la terreur inspirée par la face mauvaise et violente des destins, terreur barbare qui a fait sacrifier et périr tant d'enfants, pour le seul motif du destin de naissance, censé supérieur à l'exorcisme et indomptable. Au premier jour d'Alakaosy ces innocents étaient étouffés, labouche dans reau,pour couper court à leur destinée. Quand l'heure était moins fatale, on les exposait aux pieds d'un troupeau de bœufs sortant de leur parc. Si les bœufs les écrasaient, le sort avait parlé et jugé; s'ils les blessaient, ils étaient voués à la mort et les parents exécutaient la sentence ; si les bœufs ne leur faisaient aucun mal, on mutilait les enfants pour livrer passage au destin, et les empêcher de l'accomplir-
Ce dernier sort fut celui de l'homme qui est aujourd'hui tout-puissant à Madagascar. Au doigt du milieu et à l'index de la main gauche, l'ongle et le bout de l'extrême phalange ont disparu : on les lui retrancha pour se mettre à Tabri de la fatale vigueur annoncée par sa naissance. Malgré ces précautions, il supplanta son frère aîné.Cet exemple et plusieurs autres confirment le peuple dans sa croyance au destin humain, indomptable ou corrigible selon le jour.
L'influence du destin est donc, dans son idée la chose la plus certaine du monde, n la tient pour aussi évidente que l'ex istencedu soleil, pour aussi indubitable que la parole divine, et il cherche à l'accomplir sans dévier.
A Madagascar d'ailleurs tout le monde, ou à peu près tout le monde,
est content de son destin, c'est-à-dire que chacun s'en accommode facilement, fût-ce même celui de voleur, qui, pour le dire en passant, ne figure point parmi les mauvais. Tout destin, donc, moyennant correction, est sortable, un seul, excepté, celui de sorcier. Voilà le cauchemar du Malgache. A tout péché miséricorde, sauf à celui de naître sorcier.
Le sorcier naît pour la perpétration du crime. Il sera le recors du génie du mal, son exécuteur des hautes œuvres. Il ndt bandit scélérat, empoisonneur, tueur, ennemi du genre humain, sans conscience sans remords. Le mal est son élément, puisqu'il naît sorcier. Il a le triste apanage d'avoir à ses ordres toutes les forces secrètes et nuisibles, toutes les vertus de la créature pervertie et toutes les aspirations subversives de l'esprit rebelle. La maladie, la suflfoeation, les fléaux, le ravage, lemalheur, la mort, forment son cortège inséparable, et fondent à son gré sur le pays et sur les individus qu'il désigne.
A l'exception peut-être des centenaires, tout le monde est censé mourir ici victime de l'art diabolique du sorcier. Aussi quelle terreur n'inspjre-t-il pas !
Votre parent vient, peur une cause ou une autre, à passer de vie à trépas ; on vous donne la consolation habituelle, et on soulage votre douleur par ces mots ; « Maudit soit le sorcier qui lui a envoyé la mort I »Votre cheval tombe dans le précipice et s'y fracture l'épine dorsale ; la faute en est au sorcier qui, l'autre jour, lui fit mauvaise mine. Votre chien meurt de la rage, votre bœuf du charbon ; quoi de plus naturel, puisque, il y a à peine quinze jours, le sorcier les lorgna de son regard fauve et sinistre? Vous retenez d'un pays fiévreux et vous tremblez. Vous attribuez ce tremblement à la fièvre. Erreur! Les sorciers vous ont rempli les os et les entrailles de sorts bien autrement terribles que les miasmes de ces climats pernicieux vous en seriez déjà mort, si votre constitution d'Européen, plus rebelle au maléfice, ne vous permettait de lutter un peu plus longtemps que lesMalgaches. Vite, allez trouver un tel ; c'est un dompteur
de charmes, il saisira le sort et.renverra opérer ses funestes effets contre ceux qui vous l'ont infiltré.
Voilà où en est Topinion sur le sorcier ; et il se rencontre des êtres assez malheureux, assez aveugles et assez dégradés, pour se croire investis d'un tel pouvoir, au point de se livrer aux œuvres de cet art pervers avec une frénésie et une constance qui ne s'expliquent que par une folie due à l'incitation diabolique, ou par un acte formel avec le démon..
L'histoire rapporte qu'une m^re, désolée d'avoir mis au monde un enfant ayant un destin de sorcier, voulut essayer de tromper le sort. Sa naissance, cachée soigneusement, fut déclarée en un jour favorable. Mais le sort dévoila le mystère en se trahissant luimême. Vers le quatorzième mois, un soir, en l'absence de la mère, l'enfant se traîna jusqu'à un tombeau, sur lequel il parvint à se hisser. Un hibou et un chat sauvage viennent l'y rejoindre et prendre leiu's ébats avec lui. Aux cris de la mère qui ne trouve plus son fils dans la case, les voisins accoururent ; on cherche l'enfant, et à la stupéfaction générale, le petit sorcier est surpris en flagrant délit, jouant avec ses animaux familiers. La mère, confuse mais non déconcertée, emporta son fils dans un pays lointain, où elle le laissa dans l'exil et l'ignorance de son destin. Mais le destin, plus tenace que la mère, entraîna l'enfant, devenu homme, dans la sorcellerie. Les secrets lui en étaient connus de science infuse, et il se rendit hélas ! tristement célèbre par d'énormes forfaits.
Après onze heures du soir, Madagascar ressemble à un désert ; on peut le parcourir en tous sens, sans crainte de rencontrer personne. Jusqu'à dix heures, c'est le moment du voleur de grand chemin, contre lequel il est bon de se prémunir ; mais, à minuit, seul le sorcier se promène. Si vous le rencontrez, n'allez pas lutter contre lui, car il est insaisissable. Huilé, graissé des pieds à la tête, n'ayant pour tout vêtement que le suif dont sa peau ruisselle, il vous glisserait entre les mains, et ses charmes vous donneraient le vertige. Fuyez. Chacun
connaît la triste issue de ces rencontres et pourrait vous dire les cent histoires connues de tous les Malgaches, plus deux ou trois autres à lui personnelles, qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête et frissonner de tous vos membres. Contentez-vous donc de l'expérience d'autrui.
Autrefois le tanghen purgeait et délivrait la société de cette race de Caïn. Le sorcier gui succombait à répreuve était privé de la sépulture ; son cadavre, traîné aux gémonies, c'est-à-dire en quelque vallée solitaire, y était livré en pâture aux chiens et aux corbeaux. Le torrent emportait ses restes, et, si ses ossements n'étaient point entraînés par les eaux, ils blanchissaient exposés aux feux du soleil. Quand on en permettait la sépulture, cas assez rare, les cendres du sorcier ne se mêlaient point à celles de ses parents dans le caveau de la famille. Son corps était enfoui dans une fosse creusée pour lui; on l'y jetait la tête vers le Sud, afin que les arrière-petits-neveux, le découvrant, connussent son crime. Le deuil, la pompe et les larmes étaient interdits à ses funérailles ; on confisquait ses biens, souvent la femme et les enfants étaient vendus et réduits en esclavage.
Aujourd'hui, les cas de sorcellerie paraissent devins plus rares. La justice en trouve cependant quelques-uns.