CHAPITRE IX Des fêtes. — Le Fandroana. — La clrconcl-^ion
Les Malgaches aiment les fêtes. Sans parler de celle du mamadika^ dont nous avons glissé un mot à Tarticle funérailles^ ni de plusieurs autres qui se pratiquent dans les familles, soit à la première coupe de cheveux des enfants de la maison, soit sca fitokantrano ou dédicace d'une nouvelle demeure, et en plusieurs autres circonstances semblables, nous nous arrêterons seulement ici aux deux fêtes les plus sonelles et les plus populaires dans la Grande Ile, la fête du Bain royal, et celle de la circoncision.
La fête du Bain (Fandroana), ou du premier de Tan malgache, qu'on appellerait mieux aussi, ce semble, la fête du bœuf, remonte aux commencements de la monarchie hova, et est attribuée au roi Ralambo, selon qu'il a été dit plus haut dans l'histoire de ce prince.
Comme l'année malgache se compose de douze mois lunaires, et se trouve ainsi plus courte de onze jours environ que la nôtre, il est clair que le premier de l'an, pour les Malgaches, ne saurait s'accorder avec celui des peuples qui suivent le calendrier grégorien.
Le jour où il tombe est annoncé un mois à l'avance, par décret royal, à tous les habitants de l'Imerina. Ce décret contient, en outre, une sévère prohibition de tuer tout animal marchant sur quatre pieds, bœufs, brebis, porcs, etc., les cinq jours qui précèdent ou suivent le renouvellement de l'année, et il exhorte les époux, et autres parents brouillés entre eux, à se rendre mutuellement leurs bonnes grâces, du moins pendant la période des trois principales journées de ce temps consacré à la joie.
Aussitôt après cetto proclamation, commence la perception de la faible cote personnelle imposée tous les ans à chaque sujet libre.
Trois semaines avant le grand Jour, toutes les affaires sont suspendues ; le souverain et toute sa cour sont occupés à distribuer des largesses aux employés du royaume. Ces cadeaux consistent en toiles, indiennes et autres produits des douanes. Les grands officiers reçoivent en outre une certaine somme d'argent, et des bœufs gras à psa> tager entre eux, selon leur grade. Aux consuls européens on envoie également un ou deux bœufs, selon le nombre de leurs nationaux. Huit jours avant la fête commencent les visites de bonne année. Dans ces visites, on apporte et on reçoit un peu d'argent ; manquer à ce devoir d'usage serait rompre avec les amis. Les petits, et les subalternes surtout, doivent être fidèles à sen acquitter.
La partie de la population nomade ou ambulante, telle qu'esclaves, porteurs ou marchands, rejoint la famille et rentre au pays avant la fête.
Meubles, nattes, habits et toilettes doivent être rafraîchis s'ils ne peuvent être renouvelés. Grands et petits sont, à cet effet, en mouvement un mois durant, afin de n'être point surpris par les deux grands jours du bain, appelés : l'un, le jour du roi, l'autre, le jour du peuple. On prépare aussi les étrennes.
Le jour du bain royal et la veille, à la tombée de la nuit, tous les enfants sortent, une torche allumée au bout d'un bambou et l'agitent en dehors du village. Ils Jouent avec leurs bambous en feu, courant, s'arrêtant ou tournant en cercle, ce qui donne un air fort joyeux à toute la contrée, qui s'illumine alors de la même manière, dans l'enceinte de l'Imerina, aussi loin [que s'étend la vue, et jusqu'aux frontières du royaume.
Le matin du jour du bain est consacré au souvenir des morts. On les pleure dans toutes les maisons. Jusqu'à l'aurore. Avant l'avènement au trône de Ranavalona II et du protestantisme, la cour se purifiait, au lever du soleil, par le sacrifice d'un coq rouge, céré-
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monie qui paraît tirée du cérémonial juif prescrit pour la consécration d'Aaron et des prêtres. Le sang du coq était présenté au souverain, lequel s'en marquait le front du bout du doigt, les ongles des pieds et des mains, le creux de Testomac et les principales articulations du corps. Après lui, ses officiers pratiquaient les mêmes onctions sur les mêmes parties de leurs corps.
Les différentes corporations d'ouvriers, tels que forgerons, charpentiers et autres serviteurs de TÊtat, reçoivent, au dernier jour de l'an, un certain nombre de bœufs tirés des pâturages royaux. Ces bœufs, distribués dans la cour du palais, sont chassés vers la demeure des destinataires. A la sortie de la cour intérieure, ils sont assaillis par une armée d'esclaves et de gamins, armés de cordes, qui cherchent à s'emparer du cadeau royal. Ce vol, autorisé par l'usage, divertit beaucoup le peuple massé sur les bords des chemins, afin de considérer l'habileté et la force de ces voleurs, dont l'audace n'est pas toujours récompensée comme elle devrait. L'animal poursuivi, irrité par les clameurs de la foule, se retourne en effet quelquefois contre ses trop téméraires voleurs, et d'un coup de corne terrible, les perce d'outre en outre, et leur arrache ainsi la vie.
Le tumulte causé par cette distribution une fois passé, la ville change aussitôt d'aspect. Des 'groupes joyeux, drapés dans leur lamba national, aux plus brillantes couleiirs, se répandent dans les rues et se dirigent dans tous les sens. Ce sont les familles qui se visitent entre elles et accomplissent la cérémonie des prémices par la béaédiction de Teau.Cette cérémonie consiste à prendre, du bout des doi gts de l'eau exposée dans un récipient quelconque, à l'entrée de toutes les maisons, et à s'en humecter la tête, en disant : « Les prémices, les prémices ! Dieu créateur y puissions nous atteindre mille ans sans nous séparer /» Durant ces jours, ces paroles se répètent à table et à chaque visite qu'on fait ou qu'on reçoit.
A la nuit close s'accomplit la grande cérémonie du bain royal. Les cours du palais sont gardées par l'armée et les serviteurs du royaume
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en fort grand nombre. Les principaux officiers et les chefs de caste, les chefs civils ainsi que certains étrangers sont admis dans la salle du bain où ils ont leurs places marquées avec les princes et princesses du sang. L'eau pour le bain royal et la collation pour les invités sont alors préparés et apportés en grande cérémonie et Ton voit ainsi défiler pompeusement des officiers du palais chargés du feu nouveau, tandis que d'autres portent des bûches, des ustensiles neufe, des cruches et du riz.
Durant cette scène de ménage, on offre au souverain le dernier hasina de Tannée. Il était reçu jusqu'à ce jour par une épouse d'Andrianampoinimérina, dernière survivante de ce grand prince. La famille royale offre la première une piastre entière, la noblesse vient ensuite, selon son rang, et enfin les roturiers, suivis des étrangers.
Un rideau tendu à l'angle de la salle dissimule la baignoire royale. Le souverain y entre en petit costume et prononce la formule de bénédiction. Au sortir du bain, il paraît en grand costume, la couronne en tète, un sceptre d'or à la main et va prendre place sur un sopha de pourpre. Aussitôt les princes et princesses du sang vont s'asperger à la baignoire, chacun selon son rang de famiUe, et se font bénir par le souverain assis. Après avoir béni sa famille, le souverain se lève pour la bénédiction de sa cour et de tout son peuple. D'une main il porte une corne blanche pleine de l'eau de son bain, la verse dans l'autre, et, en aspergeant ainsi les assistants, il sort, fait le tour de son palais et arrose de la même manière chacun de ses sujets placés sur son passage. Durant cette cérémonie, les musiques de l'État jouent toutes à la fois les plus beaux airs de leur répertoire, et ne cessent de se faire entendre qu'au départ des invités.
La cérémonie se termine par une collation composée d'un léger brouet de riz auquel on mêle de la viande des bœufs immolés au fandroana précédent, et conservée dans la graisse. Durant cette soirée, il y a triple salve générale de l'artillerie de Tananarivo, la première à l'entrée du souverahi au bain, la deuxième à sa sortie et la troisième
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durant les agapes finales. Ces canons, au nombre de 53, étendus la plupart sans affût sur le sol, couronnent la montagne sur laquelle est assise la capitale, et sont disposés à peu de distance les uns des autres sur les anciens remparts. L'effet de cette triple décharge, répétée quinze et vingt fois par les échos des montagnes, est vraiment magique. On dirait des canons portés dans le lointain pour donner la réplique à ceux de la ville.
La nouvelle année commence à partir de cette heure; on se saluera dans la ville en disant le lendemain matin : « Salut à vous, atteint par la nouvelle année ! Puissiez-vous vivre mille ans ! »
Le premier jour de l'an est le jour de la grande immolation des bœufs. Chaque famille en tue un ou plusieurs, selon le nombre de ses membres et sa fortune privée. Le souverain ouvre la journée par la bénédiction du sang des bœufs gras conduits aux portes du palais* À cet effet, il immole un bœuf, tacheté de blanc; et recueillant une partie de son sang, pour le déposer au tombeau des rois ses ancêtres, il l'offre à Dieu en baisant la corne arrachée à l'animal.
Le peuple commence sa journée par un déjeuner avec du riz mêlé de miel; il reprend ensuite ses visites de la veille. Partout on offre à Dieu les prémices de la nourriture en prenant une bouchée de riz au miel. Autrefois il existait un usage général, rappelant Tagneau pascal des juifs et la sortie d'Egypte. L'aîné de chaque famille recueillait sur une feuille de papyrus les premières gouttes du sang du bœuf, et clouait la feuille, ainsi teinte de sang, sur la porte de la maison. Cette cérémonie se pratique encore par les conservateurs des traditions paternelles, car les anciens l'ont transmise comme une garantie contre la mort et le malheur.
On ne saurait être taxé d'exagération en affirmant qu'en cette fête du premier de Tan, les Malgaches s'ensevelissent littéralement, plusieurs journées de suite dans la viande de bœuf; toutes les maisons en regorgent, les rues sentent le sang et la viande de cet animal, car
elles sont sillonnées par des esclaves portant des quartiers de bœuf
gras aux parents et aux amis. Ce quartier de bœuf ainsi envoyé porte le nom d'étrennes. Négliger d'en donner aux grands, aux parents, etc., serait un manquement considérable au devoir, et peut-être une occasion de rupture.
Les grands et les petits, chacun dans sa sphère, font leurs invitations. Quant à la reine, elle invite les seigneurs de son royaume et les étrangers. Ces invitations sont comme une démonstration d'amitié et d'alliance. L'étiquette donne un mois entier pour les accepter et les rendre.
Le festin des enfants en bas âge peut 4tre considéré comme le bouquet de cette grande fête du Fandroana. Aussitôt que les bœufe sont abattus, ils se rendent, ornés de leur plus élégant costume, sur la pelouse du vaste champ de mars de Afahamasina, au pied de la ville y allument des feux, font cuire leur viande, et y festinent jusqu'au soir, au milieu des chants et des danses de toute sorte. On dirait un jeune essaim d'abeilles jouant au pied de la ruche mère. Tout le mois du Fandroana est consacré à l'oisiveté : on le passe en visites ou en amusements.
Le souverain en fait la clôture par une visite au tombeau de ses ancêtres à Ambohimanga. U y pénètre, y prie quelque temps, après y avoir mangé un peu de viande, selon l'usage, et y dépose enfin le sang réservé du bœuf dont nous avons précédemment parlé. Le Fandroana est terminé.
Fête de la Circoncision. — Toutes les peuplades 4e Madagascar, à l'exception de celle desMahafaly, pratiquent encore aujourd'hui l'antique loi de la circoncision donnée par le Seigneur à Abraham ; mais tandis que la plupart d'entre elles, en font l'objet d'une fête annuelle, célébrée d'ordinaire avec beaucoup de pompe, elle n'avait lieu chez les Hovas que tous les sept ans, sur une prescription solennelle émanée du souverain. La dernière prescription royale relative à la circoncision date de 1869, année de l'établissement officiel du méthodisme anglais à Tananarivo comme religion de l'État. On aurait tort
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cependant de conclure de là à l'abolition chez les Hovas de la pratique dont noos parlons. Au lieu d'attendre le retour de la septième année pour célébrer cette fête avec la même splendeur qu'autrefois les partisans fanatiques des anciens usages, s'y livrent quand il leur plaît, et comme à la dérobée, au milieu d'un groupe choisi de parents et d'amis.
Avant 1869 la fête septennale de la circoncision était la fête par excellence des Hovas. Elle durait près de deux mois, et l'année entière était jubilaire.
Voici quelques-unes des principales cérémonies qui étaient en honneur.
Dès que le commencement de la fête avait été fixé par l'autorité, ordre était donné à tous les chefs et seigneurs de villages désignés pour théâtres de la circoncision, de faire administrer le tanghen à tout sujet accusé de sorcellerie. Il fallait, disait-on, purifier le royaume de ces auteurs de tous maux.
Sous Andrianampoinimerina, alors que tout le monde portait les cheveux longs, le premier des jours solennels était consacré aux soins de la coiffure. Les cheveux' du souverain, ainsi que ceux des pères et des mères ayant quelque enfant soumis à la circoncision, devaient être tressés, selon un rite déterminé, au milieu de la place pubUque de la capitale. On ouvrait cette première cérémonie par le sacrifice d'un bœuf tacheté de blanc; on la terminait par une décharge d'artillerie et d'autres armes à feu.
A partir de ce jour-là la joie devait être générale et se poursuivre sans interruption au sein des villages marqués pour la cérémonie. La nuit elle-même n'interrompait point les danses et les chants ; et on immolait force bœufs, destinés à la nourriture des nombreux et joyeux convives affluant de toutes parts.
On employait dans la circoncision une eau dite sainte. La prise de cette eau était fort solonnelle. Des officiers de la cour allaient la puiser en grand costume à quelque source superstitieuse. Ils passaient
plusieurs Jours sous la tente et la portaient triomphalement dans une gourde préparée et ornée de la maia royale elle-mAme.
Le jour où elle entrait au village était le jour solennel par excellence* U est impossible de décrire la prodigalité d'ornements et de parures étalés dans cette circonstance. Dans la dernière circoncision des princes, deux hommes robustes désignés pour héros de la toilette succombaient sous le poids des diaines d'or et d'argent dont on les avait chargés. On dût leur adjoindre à chacun deux coopérateurs ayant pour fonctions de les soulager dans le port des bijoux dont on les avait chargés, tant ce poids les accablait. Un habit de parade se loua 250 francs pour cette seule journée.
En ce jour encore on préparait le chandelier monstre, c'est-à-dire un tronc de bananier, surmonté d'une écuelle dans laquelle devait brûler de la bouse de vache en forme de mèche.
Le lendemain le souverain et toute la cour exécutaient une danse assez bizarre consistant à se mouvoir en mesure sur des lignes tracées par terre en quinconce. Le souverain suivait les lignes droites, tandisquesa suite foulait les lignes transversales. Cette sorte de danse se pratiquait aussi à la campagne sur la pelouse, et durait parfois trois journées consécutives.
L'avant-veille de la circoncision était le jour des bénédictions. Elles consistaient à souhaiter aux enfants à circoncire, tous les biens de la terre, la santé, le plaisir et une heureuse vieillesse. Ensuite un habile parleur exaltait dans un langage imagé et pittoresque leur force, leur gloire, leur richesse à venir. Simulant le prophète, il louait l'enfant comme un héros aux exploits merveilleux et déjà accomplis. Durant cette bénédiction les enfants étaient aspergés de l'eau sainte mêlée au miel vierge.
Au jour de la circoncision, dès minuit, tout le monde est sur pied. Des hommes en costume de guerrier sortent mystérieusement du village, tandis que le peuple se réunit à la grande salle préparée pour la cérémonie. Avant l'aurore on entend les guerriers mystérieux