CHAPITRE X
Catholicisme et protestantisme à Madagascar.
Ce que nous venons de rapporter des institutions, des mœurs et croyances du peuple malgache, montre suffisamment que Tidolâtrie et la superstition, c*est-à-dire la religion de Satan domine depuis des siècle sur la Grande Ile. Royauté, magistrature, armée, société civile ou domestique, naissance, mariage et trépas, deuil ou fêtes populaires, tout en un mot est imprégné de ce triste esprit de paganisme.
Qui guérira un mal si profond? Le catholicisme seul, parce que seul il a le pouvoir de porter jusqu'au fond des cœurs, avec la foi en Jésus- Christ, la seule morale individuelle et sociale, capable défaire germer la civilisation où croissaient auparavant les épines de la barbarie.
Mais dans quelle mesure le catholicisme a-t-il déjà pénétré à Madagascar. Telle est la question que plus d'un lecteur désirerait peutêtre nous poser après avoir parcouru les précédents chapitres. La meilleure réponse assurément que nous pourrions faire à leur légitime ciu*iosité, serait de les renvoyer à notre histoire de Madagascar, écrite précisément au point de vue de Tévailgélisation catholique sur la Grande Ile.
Nous préférons toutefois, en faveur de ceux qui ne pourraient se procurer cet ouvrage, présenter à la fin de celui-ci un court tableau de Torigine et des progrès du catholicisme à Madagascar, ainsi que son état général au moment où a éclaté la guerre avec la France.
Un tableau correspondant sur les débuts, et l'état présent du protestantisme dans l'intérieur du pays, achèvera de montrer quel sort est fait actuellement aux Malgaches par la protestante Angleterre.
Catholicisyne. Laissant de côté les essais d'évangélisation, d'aillems assez infructueux que les missionnaires catholiques tentèrent sur les côtes de l'Ile, aux xni^ et xvra* siècles, on peut dire que notre religion n'a vraiment pénétré dans la grande île africaine qu'en 1861, àTavènement de Radamall. Elle y fut portée parle R. P. Jouen, préfet apostolique de Madagascar, en compagnie de plusieurs autres missionnaires, attendant depuis longtemps à Bourbon et aux petites îles, le moment marqué par la Providence pour Tévangélisation de cette grande terre.
Accueilli d'abord avec faveur à Tananarivo, le catholicisme ne tarda pas à se voir simplement toléré par le nouveau gouvernement qui subissait alors malgré lui les influences perfides du protestantisme anglais.
Dès la chute de Radama II, et surtout après la mort de Rasoherina, à l'avènenent de Ranavalona II, on le tint comme en suspicion ; et bien peu de jours se passèrent jusqu'à sa proscription en 1883, où il ne se trouva pas en butte à des intrigues de toute sorte, ayant pour fin de le ruiner, ou du moins d'arrêter définitivement ses progrès sur le sol de Madagascar.
Nous ne referons pas ici l'histoire de cette injuste persécution.
Le moins que nous puissions dire, c'est que la clause du traité conclu en 1868, entre la France et la Reine, relativement à la liberté religieuse, fut toujours considérée en pratique comme non existante. La moindre démarche des missionnaires catholiques, pour la propagation ou la simple défense de leur religion, appelée la religion des Français, soulevait des difficultés et des procès interminables de la part des principaux personnages du gouvernement hova, presque tous acquis à l'hérésie anglaise.
Cependant les missionnaires catholiques, destitués de tout appui officiel, et n'ayant pour seules ressources que les allocations de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance, poursuivirent sans découragement l'œuvre quileiu: était confiée. Forts de la bonté de leur
cause, et comptant par-dessus tout sur le secours de Celui qui promit aux apôtres d'être avec eux jusqu'à la consommation des siècles, ils multiplièrent, à force de dévouement, leurs moyens d'action, afin d'étendre de plus en plus le royaume de Dieu au milieu de ce peuple avide d'instruction.
Deux grands centres de mission, celui de TananarivOy dans la capitale du royaume, et celui de Fianarantsoa, chez les Betsiléos, furent établis, sans compter la mission d'Ambositra, au Nord de Fianarantsoa, et celle de Tamatave, sur la côte orientale. Ils créèrent aussi une importante imprimerie d'où sortirent nos livres de prières et de doctrine, destinés aux chrétiens, et les livres classiques à l'usage des écoles.
On y imprimait également une revue mensuelle ayant surtout pour but, soit de répandre parmi le peuple les principes de la vraie religion, avec les connaissances utiles à la civilisation, soit de réfuter les attaques des feuilles protestantes et de démasquer leurs grossières calomnies.
Ferons-nous mention de notre cathédrale, tout en pierres de taille, et le plus bel édifice religieux de Tananarivo ? Pourquoi non, puisque c'est une gloire qui servit puissamment au triomphe de notre foi; mais nous nous hâterons alors d'ajouter que son premier et principal mérite consistait moins, à nos yeux, dans l'éclat de son style gothique, dans la beauté de ses hautes tours, ou de ses fraîches peintures, que dans le spectacle consolant qu'elle offrait chaque dimanche au Seigneur, en se remplissant de ces chrétiens de bonne volonté, qu'aucune pression extérieure ne forçait à y entrer.
Enfin nous possédions à Tananarivo et à Fianarantsoa deux collèges ou maisons d'études plus relevées qui donnaientles meilleurs résultats.
Le catholicisme, occupait donc à Madagascar, au moment de notre expulsion, une place marquée qui lui assurait la considération du public le moins bienveillant.
Mais afin de donner à nos lecteurs une idée plus juste des résultats
MŒURS ST CROTAMCBS 29*7
précieux auxquels la mission catholique était alors parvenue, qu'ils veuillent bien un instant considérer plus en détail le mode d'évangélisation et d'éducation employé par tous nos missionnaires. Quelle différence avee celui du protestantisme 1
A l'exception donc des quatre ou cinq prêtres occupés à desservir les églises de la capitale, tous les autres se trouvaient d'ordinaire répandus dans les villes et les villages des provinces ; et chacun d'eux était placé à la tête d'une chrétienté comprenant jusqu'à 15 et 20 paroisses différentes. Il les visitait à tour de rôle et, tous les dimanches, présidait à quelques-unes de leurs réunions. Les autres assemblées étaient tenues non par des prêcheurs, comme chez les protestants, mais par des instituteurs-catéchistes qui, le livre à la main, enseignaient au peuple les éléments de la doctrine chrétienne. Et c'est ce qui se poursuit encore aujourd'hui, nous dit-on, au sein des campagnes de l'imerina, et dans la ville même de Tananarivo, depuis que tous les missionnaires catholiques, anglais, belges et français ont été expulsés de Madagascar, sous le prétexte avoué que tout prêtre catholique est par là même français aux yeux des Malgaches. Puisse le ciel continuer à veiller sur ces bons catéchistes si zélés, au milieu de la persécution, et Tunique et faible ressource de nos brebis sans pasteurs!
Or le succès avait répondu d'une manière bien consolante au zèle ainsi déployé ; car on peut évaluer à 80.000 au moins, à la date du 24 mai 1883, le nombre de ceux qui faisaient profession de prier, comme ils disaient, avec les Français, c'est-à-dire dans les églises catholiques. Ce nombre, sans doute, est inférieur à celui des sectes protestantes réunies. Mais nous estimons qu'il est considérable, si l'on réfléchit qu'il est le résultat de vingt années seulement de mission, et si l'on tient compte des difficultés que la morale catholique offre à un peuple nouveau, faisant ses premiers débuts dans les voies de la civilisation, ainsi que des obstacles inouïs accumulés contre nous afin d'arrêter nos progrès.
Avec la prédication de l'Évangile, la formation de la jeunesse dans les écoles était aussi notre œuvre de prédilection, celle qui s'imposait le plus à notre zèle et à nos sacrifices, parce qu'elle était sans contredit, après la prédication, la plus importante de toutes. Aussi dans chacun des villages qu'il nous fut possible d'évangéliser, l'école occupa-t-elle la première place, dès que nous pûmes l'y établir. Outre ces écoles des campagnes, la mission possédait à Tananarivo, pour les deux sexes, une sorte d'école normale, si nous pouvons l'appeler ainsi, où l'on réunissait les enfants les plus capables de tous les districts. Celle des petites filles était dirigée par les religieuses de Saint- Joseph de Cluny, tandis que celle des garçons obéissait aux Frères des Écoles Chrétiennes, ûes soins particuliers donnés à ces élèves leur permettaient d'arriver au degré d'instruction nécessaire pour être convenablement employés en qualité d'instituteurs, d'institutrices ou de catéchistes dans les écoles des campagnes. On leur confiait alors ime classe, sous la direction générale du missionnaire chargé de cette paroisse. Instituteurs et institutrices étaient ordinairement mariés, et il n'était pas rare que l'institutrice fût l'épouse de l'instituteur.
Un inspecteur, choisi parmi les plus capables, venait de temps en temps, et sans se faire annoncer, s'assurer que les préposés aux écoles accomplissaient fidèlement leur devoir. Enfin, le missionnaire à son tour contrôlait dans chaque paroisse l'enseignement donné et les méthodes suivies.
Au temps de notre expulsion nous comptions à peu près 530 instituteurs ou institutrices, employés,aux frais delà mission, à la grande œuvre de la civilisation du pays par l'instruction catholique.