CHAPITRE PREMIER
Aspect de Tile. — Climat et salubrité. -^ Culture du sol et ses productions.
Aspect de Vile. — La grande terre de Madagascar s'étend presque parallèlement à la côte orientale d'Afrique. Du cap d'Ambre qui la termine au Nord, au cap Sainte- Marie situé à son extrémité Sud, elle a une longueur d'environ 350 lieues, tandis que sa largeur moyenne ne dépasse pas 110 lieues. On évalue à près de 600.000 kilomètres carrés sa superficie totale.
Qu*on se représente un immense monstre marin, allongeant au sein des flots, dans la direction du Nord au Sud, de manière à obliquer de 18 degrés environ sur la méridienne, son squelette décharné ; sa tête occuperait la partie septentrionale de l'île, les vertèbres et l'épine dorsale la portion du milieu, tandis que sa queue s'épanouirait dans le Sud en éventail ; on aura ainsi une idée approximative de l'aspect général de Madagascar, et du relief de ses montagnes au-dessus de la surface des eaux.
Vu de la mer par un ciel sans nuage, le pays apparaît, comme un
magnifique amphithéâtre de verdure s'élevant à l'extrémité d'une plaine d'étendue variable et assez fertile. Mais quand on a mis pied à terre, et qu'on s'avance dans l'intérieur, l'illusion s'évanouit, et Ton se trouve en réalité au milieu d'un sol étrangement tourmenté. Ce n'est pas à dire que les plaines manquent entièrement ; mais les mamelons et les coteaux séparés entre eux par des vallées étroites et assez profondes, y sont bien plus fréquents. S'étageant, comme nous Pavons dit, les uns au-dessus des autres, ils ont bientôt porté le voyageur qui les franchit, pour arriver au centre de l'île, à des hauteurs de plus de 2.000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Les régions des plateaux supérieurs sont formées principalement de roches primaires et cristallines. Des terrains d'alluvion composent au contraire les portions basses du littoral, surtout du côté de l'Ouest et du Sud.
Quels que soient la situation, le nombre et l'altitude des montagnes de Madagascar, c'est un fait certain que les innombrables cours d'eau qui sillonnent cette contrée se rendent tous ou dans l'océan Indien ou dans le canal de Mozambique. La division de l'île en deux versants principaux, l'un oriental, l'autre occidental peut donc être géographiquement maintenue, bien que les deux versants soient loin d'être égaux en qualité et en étendue. Sous ce dernier rapport le versant occidental comprend au moins les deux tiers de Madagascar. Quatre beaux fleuves, le Betsiboka, le Betsiriry, le Mangoky et l'Onilahy, ainsi qu'un nombre considérable de rivières larges et profondes, arrosent ce vaste bassin. Tous ces cours d'eau sont flottables jusqu'à deux ou trois joiu^s de marche dans l'intérieur.
Le versant oriental, plus tourmenté que le versant opposé, et traversé du Nord au Sud par une assez large vallée courant "dans presque toute sa longueur, ne comprend qu'un tiers environ de la surface totale de l'île. Parmi ses cours d'eau assez nombreux, le Manangoro, le Mangoro et le Mangataka méritent seuls de porter le nom de fleuves.
Madagascar est donc un des pays les mieux arrosés du monde.
Aucune autre contrée n'offre aussi aux navires des refuges plus sûrs et plus nombreux. Toute la côte Ouest, du Nord au Sud-Est est découpée par des baies spacieuses et profondes creusées par la nature. Telles sont les baies de Saint-Augustin, de Baly, de Bombetoka ou Majanga, de Passandava, de Nossi-Bé, etc.
La côte orientale est moins bien favorisée.
On y remaorque cependant Diego -Suarez au Nord, qui peut rivaliser avec les plus beaux ports de Tunivers, et un peu plus au Sud le port Louquez.
La baie d*Antongil formerait aussi un beau port, si elle n'était ouverte aux vents du Sud-Est. On peut enfin considérer comme une rade assez sûre toute la partie de la mer comprise entre l'île Sainte- Marie et la Grande Terre. Mahambo et Foulpointe méritent à peine d'être mentionnés. La rade de Tamatave est assez vaste et assez bien abritée ; elle occupe d'ailleurs, au centre de la côte Est, ime position privilégiée. Les autres points plus méridionaux n'offrent aucun abri aux navires. On en créerait facilement en faisant de profondes entailles à la digue de coraux dont l'île est si fréquemment entourée, et qui, arrêtant les sables en dunes, obstrue l'emboucbure des rivières et rend très difficile l'écoulement des eaux de Pintérieur à la mer.
Cet obstacle a contribué en revanche à former cette série de lacs, assez rapprochés entre eux, qui courent sur la côte, parallèlement à rOcéan, pendant plus de 60 lieues. En les reliant l'un à l'autre, on obtiendrait un magnifique canal, traversant les parties de terrain les plus susceptibles de culture, et unissant Tamatave avec toutes les villes maritimes du sud.
Saisons et climat. — Comme dans tous les pays de la même zone l'année se divise à Madagascar en deux saisons principales : la saison sèche, de Mars en Novembre, et la saison pluvieuse appelée aussi hivernage, de Novembre en Mars. La côte orientale fait cependant exception à cette règle : les pluies y sont plus fréquentes. Ce
fait tient peut-être, entre autres causes, à ce que la plage et les montagnes situées de ce côté n'ont pas été déboisées autant qu'ailleurs.
Les ouragans si redoutables à Maurice et à la Réunion s'abattent plus rarement sur Madagascar qu'ils se contentent de menacer. Les orages y sont en revanche très fréquents, surtout dans Tintérieur du pays, où les victimes de la foudre ne sont pas rares.
Considéré d'une manière générale, le climat de l'île doit être classé parmi les climats chauds et humides. Il varie cependant beaucoup selon le degré de latitude et d'élévation du sol au-dessus du niveau de la mer.
Dans rimerina la température oscille entre 5 et 25 degrés centigrades; sur la côte Est elle va de 15 à 30 ; à l'Ouest elle ne descend pas plus bas que 19.
On peut voir, si Ton veut, à la fin du volume un tableau contenant le résultat des observations météorologiques faites à Tananarivo en 1882.
Ce que nous avons dit de la configuration générale de l'île, de la variété de ses saisons et de son climat, indique naturellement qu'il existe à Madagascar des différences fort sensibles, entre les points extrêmes de sa surface, tant sous le rapport de leur salubrité que sous celui de l'exploitation du sol.
Salubrité, — En ce qui concerne d'abord la salubrité du pays, eUe augmente d'autant plus qu'on s'éloigne davantage des régions chaudes et marécageuses du littoral pour s'élever vers les terres du plateau central. Les fièvres paludéennes régnent, il est vrai, sur les côtes de Madagascar ; il semble toutefois qu'auprès de celles qui sévissent sur les côtes orientales et occidentales d'Afrique, nos fièvres malgaches soient moins tenaces et plus bénignes. L'emploi rationnel de la quinine et de purges prises de temps à autre, selon les besoins de chaque constitution, mais surtout la fuite des excès de boisson et des divers abus de ce genre si funestes dans les climats chauds, permet-
tent aux Européens de séjourner à Madagascar un temps beaucoup plus considérable que les autres colons de la terre d'Afrique, sans éprouver le besoin de revenir en Europe refaire leur santé. Nous oserions presque dire que Madagascar ne le cède guère en salubrité à Maurice et à la Réunion, ces deux îles sœurs autrefois si saines, mais ravagées depuis 1867 par les mêmes épidémies de fièvres paludéennes, ou par des épidémies analogues, et nous croyons même qu'elle l'emporte en ce point sur nos petites colonies de MayottC; Nossi-Bé et Sainte-Marie.
La grande île africaine ne mérite donc pas, selon nous, aussi exclusivement qu'on veut bien le prétendre en certains ouvrages, Tinjurieuse appellation de cimetière des Européens. Madagascar subit le sort de toutes les terres d'Afrique : c'est tout ce qu'on est en droit de dire contre sa salubrité.
Fertilité et culture du sol. Productions diverses,— Si nous ]^aico\iions ce qui a été écrit par divers auteurs sur la fertilité du sol malgache nous nous trouverons en présence de deux opinions en apparence diamétralement opposées : « Le sol de Madagascar, lisons-nous dans ime foule d'auteurs, résumés en M. Francis Riaux, est d'une fertilité inouïe. La végétation s'y déploie avec une exubérance et une richesse incroyables... C'est vraiment la terre promise. »
Voici d'autre part l'opinion d'un savant consciencieux qui a consacré cinq années de sa vie à parcourir Madagascar en tous les sens.
« Qu'on aille, dit M. Grandidier, du Nord au -Sud, de l'Est à rOuest, ce n'est qu'auprès de la mer qu'apparaît la végétation. Partout ailleurs il n'y a qu'un sol dur comme la pierre où pousse à peine un chétif et maigre gazon. Pas d'arbustes, pas de fleurs. Les fonds marécageux des vallons toujours très étroits sont transformés par le travail de l'homme en riches rizières. Mais les versants et les sommets sont abandonnés à leur stérilité... Il n'est pas douteux que la moitié de l'île peut être considérée comme entièrement impropre à la culiure, au moins dans l'état actuel de la population et
avec les moyens de travail et d'amendement dont elle dispose. Le reste de Tile est moins ingrat. »
Au lieu de pren ire parti pour Tune ou Pautre de ces opinions, ou de chercher directement à les concilier, nous invitons le lecteur à vouloir bien entreprendre avec nous un voyage d'exploration à vol d'oiseau, à travers les différentes réglons qui composent Tensemble de la Grande Ile. Il n'aura pas de peine à se convaincre, en nous suivant, qu'il en est de Madagascar comme de tous les vastes pays du monde : il y a du bon, du très bon et du mauvais. Si certains points sont d'une fertilité inouïe, d'après M. Francis Riaux, et présentent de riches rizières, selon M. Grandidier, il s'en rencontre d'autres, et en assez grand nombre, puisque Madagascar est une contrée fort sablonneuse et montagneuse, sur lesquels la fertilité doit laisser grandement à désirer.
.Mais, afin de procéder avec ordre dans cette exploration, il est opportun de diviser tout le pays, sous le rapport de sa fertilité et de la culture du sol, en trois zones distinctes. Le terrain des côtes semble, en effet, à première vue, fort différent du terrain central, et il existe, entre ces deux zones extrêmes, une région moyenne susceptible des avantages possédés par les deux premières. Parcourant maintenant, d'un vol rapide, chacune de ces trois zones ; le regard fixé sur l'état actuel ou possible de l'agriculture au sein de chacune, il nous sera facile de nous former, croyons-nous, une idée assez exacte des espérances du sol par rapport à sa colonisation.
Quand on part du cap Nord et qu'on se dirige par l'Ouest vers Nossi-Bé en suivant le littoral, les yeux s'arrêtent d'abord sur des montagnes formant à proximité de la mer un rempail très élevé, mais qui diminue insensiblement et court en s'aplatissant vers le Nord-Est. Ces montagnes, superposées les unes aux autres, sont fort abruptes et très boisées. Nous n'avons pas appris qu'en cette partie de l'île aucun établissement sérieux se soit jamais, formé.
En continuant vers le Sud, toujours sur la côte Ouest, on voit les
rochers s'éloigner de plus en plus de la mer, et laisser à découvert un terrain baigné de nombreux cours d'eau. Un dépôt neptunien,sur lequel est venu se superposer un second dépôt de détritU8,entrainé des hauteurs de nie par les fortes pluies de l'hivernage, donne au sol ime teinte noirâtre qui fait concevoir les plus belles espérances de fécondité.
Et cependant, presque toute cette partie du littoral Ouest s'offre aux regards dans im état de stérilité à peu près complète. La tribu des Sakalaves qui occupe cette région mène en eflet une vie nomade, et n'admet pas le travail de la terre. Son unique ambition est de posséder beaucoup de bœufs. Or, comme le sol du voisinage de la mer est moins propre au pâturage que celui des montagnes et des vallées de Tintérieur, ie Sakalave s'éloigne du rivage autant qu'il peut. Pen* dant que ses troupeaux paissent autour de lui en liberté, il cherche à se procurer, sans grand travail, une misérable nourriture au moven de certaines -plantes qui croissent en plus grande abondance sur la terre des forêts. S'il sème du riz, c'est à la manière la plus expéditive, soit en brûlant les arbres, soit en faisant piétiner par ses bœufs les marais de son choix. Comme il se garde de sarcler ces sortes de champs, les produits qu'il en recueille sont assez peu abondants. Aussi ne mange-t-il du riz qu'un tiers de Tannée environ. Le reste du temps il se nourrit de racines de manioc qui poussent à l'état sauvage, ou de kabija^ espèce d'oignon d'un goût un peu amer, ainsi que de cambare ou camare sauvage, sorte de tubercule fort semblable à la liane patate pour le feuillage et la racine, mais un peu plus gros qu'elle. Les Bares du Sud composent même avec la Cambare et le millet une sorte de pain qu'ils nomment ampango.
A la hauteur de la baie de Saint-Augustin, sous le tropique du Capricorne, la culture des pois du Cap a pris ime certaine extension, grâce aux bateaux de la Réunion, qui y viennent s'approvisionner de cette denrée, et charger quelques autres articles de commerce assez communs en ces parages, tels que les tortues et l'orseille (sorte do lichen pour la teinture).
La côte Ouest présente encore aux futurs planteurs des inconvénients plus graves que ceux de la dépopulation et de ce manque presque total de culture dont nous venons de parler.
Les pluies de Thivemage y sont en effet si abondantes, qu'elles nuiraient aux récoltes. Tout terrain labouré sur le penchant d'une colline serait entraîné par les eaux pluviales au fond des vallées. Comme les arbres se trouvent d'ailleurs en ces régions fort clairsemés, le sol est exposé parla même aux rayons ardents du soleil couchant,et il reçoit de plus la réverbération et les miasmes d'une mer peu profonde qui, se retirant au loin, au moment de la marée basse, donne asile sur ses bords à des forêts de palétuviers dont le voisinage est peu salubre.
Pour toutes ces raisons et malgré ses baies nombreuses et ses magnifiques cours d'eau, la côte Ouest est généralement abandonnée des colons européens, tandis qu'ils accordent à la côte Est des préférences plus marquées. S'ils n'ont créé en effet aucun établissement sérieux au versant occidental, il n'est pas de point du versant oriental sur lequel ils ne cessent de multiplier leurs plantations. Peut-être aussi la proximité des îles Maurice et Réunion est-elle pour quelque chose dans cette préférence.
En parcourant cette côte orientale du Nord au Sud on remarque trois parties principales : la première, comprise entre le cap d'Ambre et Fénérive, est à peu près partout remplie par des montagnes et des vallées où les forêts sont conservées dans toute leur vigueur. Mais les montagnes, [venant généralement expirer sur le bord de la mer, laissent peu de place pour des plantations considérables. Yohémar fait exception à cette loi. On y remarque en effet de vastes plaines, au milieu desquelles d'immenses troupeaux de bœufs rencontrent d'excellents pâturages. La rareté des arbres dans ces plaines compense cet avantage et détourne peut-être les colons d'y fixer leur séjour. Ils préfèrent donc cultiver les vallées rendues fécondes par les détritus provenant des forêts, et où les cafés poussent admirablement.
Ce que nous venons de dire de la portion de terrain comprise entre le cap d'Ambre et Fénérive s'applique également à l'espace situé entre Fénérive etTamatave. Ici cependant les montagnes, s'éloignant un peu plus de la mer, laisseraient assez de terrains fertiles propres, aux vastes entreprises agricoles.
Toutefois ce n'est qu'autour de Tamatave et le long du littoral depuis cette ville jusque bien avant dans le Sud, que se trouvent les grandes plantations. Sur tous ces points le sous-sol, et parfois le sol lui-même, assez avant dans l'intérieur du pays, se composent de sable, mais d'un sable végétal qui montre sa puissance dans la prospérité et la vigueur des arbres qu'il nourrit. A mesure qu'on se rapproche des montagnes, ce sable se mêle en des proportions plus considérables à une terre végétale bien terrautée et éminemment propre à la culture. Aussi est-ce là que les colons établissent d'ordinaire leurs plantations de choix.
Jusqu'à ce jour les caféiers avaient été en possession presque exclusive de la faveur des planteurs, et l'on avait pensé que le terrain sablonneux leur était très favorable. Les plants poussaient en efTet admirablement de prime abord ; mais, comme la quantité d'humus est assez limitée, et qu'on ne la remplaçait pas par des amendements, il est arrivé, au bout de quelques années, que les cafés ont dépéri. De là, des doutes sérieux sur l'avenir de cette plantation à Madagascar. Un choix de terrain plus riche et une culture mieux entendue ont montré depuis que le caféier est le vrai produit du sol malgache, et qu'on ne devait s'en prendre qu'à soi-même si l'on ne réussissait pas dans cette culture. On nous a assuré que, sur les propriétés bien cultivées, chaque arbuste ou plant de caféier produisait un revenu de 1.500 à 2.000 grammes de café.
A côté du café on a essayé l'introduction de la canne à sucre, avec une certaine timidité d'abord. Frappés bientôt de sa belle venue, plusieurs colons se sont enhardis à étendre leurs plantations et à faire les frais d'installation d'une usine pour le sucre. Ils avaient été
précédés, il est vrai, dans cette voie par M. de Lastelle, mais comme son entreprise, mille fois paralysée pour diverses raisons et arrêtée enûn par sa mort, n'avait pas réussi, nous ne chercherons pas à leur enlever la juste gloire, qui leiur revient, de s'être franchement lancés les premiers dans cette voie. C'est ainsi que M. d'Unienville a mérité d'être signalé pour avoir établi im moulin fort primitif, que des bœufs mirent d'abord en mouvement, mais qui convainquit clairement tout le monde, parles résultats obtenus, des avantages de la plantation des cannes à Madagascar. Depuis lors les sucreries se sont multipliées sur la Grande Ile. Les plus anciennes en sont déjà à leur troisième année d'exercice ; d'autres se construisaient, et elles fonctionneraient en pleine prospérité, si les événements du mois de mai 1883 n'étaient venus interrompre brusquementle cours de leurs opérations.
Nous citerons, parmi les premières, la sucrerie de Melville, appartenant à M. Wilson de Maurice, celle de MM. Morcy et Roggers à Widland, et enfin l'établissement du premier ministre Rainilaiarivony àMahanoro. M. Dupuy, traitant à Tamatave, avait commencé un établissement qui n'eût rien laissé à désirer sous le rapport des machines et de leurs perfectionnements divers, et les frères Bocard, à Mananjary marchaient sur ses traces quand la guerre a éclaté. On parlait aussi alors d'une usine centrale à Andevoranto. Toutes ces sucreries et ces projets reprendront vie, espérons-le, et recevront même un accroissement notable, lorsque Madagascar aura échappé aux mains inhabiles des Hovas pour être soumis au protectorat de la France.
On doit considérer comme un fait acquis aujourd'hui que la canne prospère sur le sol de la Grande Ile. La manipulation de certaines plantations de ce genre a donné jusqu'à huit et dix milliers de sucre ou 5.000 kilos, par arpent ou surface de 60 mètres carrés. On estime généralement la moyenne de 5 à 6 milliers. Notons encore que les cannes à Madagascar subissent un nombre fort considérable de coupes, sans que la souche ait besoin d'être renouvelée par une plantation nouvelle. On cite, à Mahasoa près de Tamatave, des cannes cou-
pées plus de vingt fois et repoussant toujours. Bourbon et Maurice ne connaissent plus une telle fertilité depuis longtemps.
Toutefois, comme on n'est encore qu'à la période des essais, on fera plus sagement d'attendre des renseignements nouveaux avant de préciser définitivement quelle sera, dans Tavenir, la valeur plus ou moins grande de la culture de la canne dans la Grande Ile.
Le coton réussirait aussi admirablement sur le littoral de Madagascar. La nature du sol, son exposition, la proximité de la mer qu'il recherche,seraient éminemment propres au développement du cotonnier. Nul doute que les produits ne rivalisent en qualité et en quantité avec ceux des contrées les mieux favorisées. Cette culture ne serait pas d'ailleurs une innovation. Le cotonnier était cultivé dans le centre de l'île, moins propice par lui-même à sa venue, que les points du littoral dont nous parlons. On nous a assuré qu'une des raisons qui ont porté les indigènes à en abandonner ou diminuer notablement la plantation,c'est qu'au moment de la maturité du coton, les grands du pays et autres chefs envoyaient leurs esclaves en récolter le produit, pour leur propre compte,aux dépens du véritable propriétaire frustré ainsi dans son espoir, et découragé d'entreprendre à l'avenir un travail sans profit.
Celui qui s'adonnerait sur la côte Est à la culture du cotonnier en retirerait, outre l'habituelle production, l'avantage de pouvoir assoler facilement son terrain, opération qui, pour le dire en passant, est beaucoup trop négligée par les planteurs. Pourquoi s'étonner après une telle faute que le sol constamment fatigué se refuse a produire ?
Nous pensons enfin que la vigne plantée au pied des montagnes, ou sur les premières pentes inclinées de la région moyenne, donnerait les plus magnifiques résultats. Les collines paraissent disposées exprès pour la recevoir et les fruits qu'on recueille, deux fois par an, des vignes déjà plantées dans quelques jardins de la côte, font concevoir les plus belles espérances au sujet de cette culture pour le reste du pays. Madagascar possède d'ailleurs ime vigne sauvage in-
digène ainsi qu'une autre sorte de vigne tuberculeuse qui croît sur la côte Ouest. Quel genre de plan devrait-on cultiver de préférence, et dans quelles conditions faudrait-il les cultiver, c'est ce que Texpérience et des essais multipliés feraient seuls connaître.
Si, en outre de ces productions, on enrichit sa propriété de cacaoyers, de cocotiers, de girofliers et autres arbres semblables qui ne demandent pas de frais d'entretien,on peut être assuré d'un revenu suffisamment rémunérateur pour toutes ces terres situées sur le littoral.
Élevons-nous .maintenant à ce que nous avons nommé la région moyenne, comprenant les points de l'intérieur situés entre 400 mètres •t 1.200 mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer. Cette zone est fort peu exploitée. Les habitants s'y trouvent en petit nombre. Et cependant c'est sans contredit la partie de l'île la plus favorable à tous les genres de culture.
Le terrain silico-argileux dont elle est composée en partie se laisse manier facilement, et, comme les forêts disparues ailleurs subsistent encore ici, on conçoit que le sol soit en très bon état. Une eau parfaitement fraîche et limpide y coule en abondance : et le cultivateur peut, s'il le veut, unir dans son jardin les produits des tropiques à la plupart des productions européennes, tels que : le café, la canne à sucre, le riz, le manioc, le maïs, les haricots et les pommes -de terre, la vigne, etc. Si la culture du blé n'y est pas en honneur c'est qu'elle n'a pas été suffisamment encouragée. Plusieurs essais dans différents endroits de Tintérieur prouvent que cette céréale y viendrait parfaitement; certains plateaux très étendus de cette région n'attendent que la pioche et la charrue pour montrer combien ils seraient fertiles.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que, sur tout le parcours de cette région moyenne, abondent les pâturages les plus propres à l'élevage des bêtes à laine. La volaille et toutes sortes d'oiseaux de basse-cour s'y rencontrent déjà dans des circonstances exceptionnelles pour leur multiplication et leur complet développement. Aussi les vend-on à un prix fabuleusement réduit.
La zone centrale, qui constitue la principale partie de Tîle, contraste péniblement avec le reste du pays. Bien qu'on y trouve le chef-liefù de la puissance civile, on voit immédiatement que ce n'est pas à sa richesse territoriale qu'elle» doit cet honneur. A part quelques débris de forêts, ayant échappé, pense-t-on généralement, aux ravages do rincendie, l'œil n'aperçoit de toute part que des monticules dénudés et des landes arides, où pousse un petit Jonc que les habitants appellent hozaka, et dont ils se servent pour allumer leur feu. N'était le fond des vallées magnifiquement paré pendant quelques mois par la verdure des régions, on se croirait en un vaste désert d'où s'est retiré toute vie humaine.
Dans un passé déjà assez reculé ces monticules et ces landes ont peut-être été boisés comme dans les portions de la zone moyenne, mais Thabitude de brûler les forêts, soit pour la plantation du riz, soit pour se mettre à couvert des surprises de l'ennemi, a réduit le pays en cet état. Les pluies, tombant par avalanche sur ces monticules dégarnis d'arbres, en ont d'abord transporté la terre au fond des vallées; les vents et les rayons du soleil, que rien n'arrêtait plus, ont achevé l'œuvre de mort, et il semble que ces landes, sur lesquelles reste seulement une terre argileuse et de couleur rougeâtre, doivent 86 refuser à tout espèce de production. Les faits cependant montrent qu'elles ne sont pas entièrement stériles, et qu'avec du travail on peut en tirer parti. Le caféier y vient assez bien. On y récolte çà et là de beaux maïs, et dans plus d'une localité la canne à sucre y est plantée sur une assez grande échelle, en vue du rhimi ou toaka qu'on en extrait. Les pommes de terre, les haricots y sont deveaus si communs, qu'on les vend à vil prix. C'est que le Hova n'épargne pas sa peine: n'ayant pas, comme les indigènes du littoral ou de la région moyenne, la ressource des forêts et des pâturages pour les bestiaux, il s'est adonné à la culture de la terre, afin de subvenir à sa subsistance ; et on doit dire qu'il s'est vraiment rendu habile dans cette partie- On en jugera surtout par la manière dont il a su trans-
former en rizières les moindres vallées de son pauvre domaine.
Si Teau faisait quelque part défaut dans la vallée de son choix, ou que la source fût insuffisante, il a eu recours à l'art de la canalisation, et par des travaux bien entendus, bien dirigés, il y a amené de bien loin un filet abondant et Yj a retenu par des digues, autant de temps qu'il était nécessaire à la production du riz.
Quand le moment est venu de travailler sa rizière, on le voit une grande bêche à la main, commencer par défoncer profondément le sol, qu'il soulève par grandes mottes, afln de lui faire prendre Tair et le soleil. Dans ce but, il va même jusqu'à empiler ces mottes les imes sur les autres. Il les brisera ensuite, les éparpillera et les émiettera à coup de bêche. S'il est soigneux, ilaura soin d'y répandre du fumier. C'est alors qu'il amènera l'eau destinée à former, de ces débris de mottes et de fumier, soigneusement foulés et nivelés au moyen de ses pieds et de sa bêche, la boue sur laquelle il plantera son riz. Généralement le riz est semé d'abord en un petit coin de terre préparé avec un très grand soin. Quand il est à l'état d'herbe un peu grande, on l'en retire brin par brin et on le replante dans la nouvelle rizière, en maintenant entre les brins la distance convenable. Il est nécessaire d'entretenir l'eau dans les rizières tout le temps que le riz fait sa croissance.
Les terrains marécageux sont réduits à l'état de terre propre à recevoir le riz par le piétinement des bœufs qu'on force de passer et de repasser dans les marécages, jusqu'à ce qu'ils aient parfaitement fait disparaître les herbes dans la vase, et pétri convenablement le sol. On y sème alors le riz, et on oblige les bœufs à piétiner de nouveau le marais, afln d'y enfoncer la semence. Mais ce dernier mode a été prohibé en quelques endroits de l'Imerina, parce que les bœufs, dépassant parfois les limites des champs du propriétaire qui les employait, pénétraient dans la rizière voisine, et outre les dommages qu'ils y causaient, devenaient l'occasion de contestations sans fin.
QueUe différence de cette culture des Hovas avec celle des Malgaches de la forêt ! Nous avons dit ailleurs qu'une fois le terrain choisi,
les habitants de la forêt mettaient le feu aux arbres et semaient ensuite leur riz sans grande difficulté. Tenant d'une main un petit bâton aigu, avec lequel ils font un trou dans la terre; ils y laissent tomber de Tautre quelques grains de riz, et les recouvrent avec le pied. Voilà tout leur travail. Aux éléments à faire le reste.
L'ennemi cependant est aux aguets et vient stimuler leur paresse. Du haut des arbres les plus voisins les oiseaux surveillent le maître du champ, et, s'il ne fait pas bonne garde, ils fondent sur le grain nouvellement confié au sol, comme ils feront plus tard sur les épis jaunissants.
Tous les Malgaches récoltent généralement le riz par bottes ou petites gerbes ; les femmes apportent ces gerbes dans une aire préparée d'avance, et au milieu de laquelle se trouve, comme chez les juifs, une pierre ou im tronc d'arbre. Battre le riz c'est le ftapper contre cette pierre ou ce tronc d'arbre, jusqu'à ce que le grain se détache de l'épi. On a ainsi du riz en paille. Pour le décortiquer, on le pile dans un mortier, et on le vanne jusqu'à ce qu'il soit dépouillé de sa paille et de toute écorce trop rude.
Bois, mines, Gic, — La culture n'est pas la seule richesse du sol de Madagascar, et nous avons le devoir de dire ici quelque chose de ses bois,de ses mines, ainsi que de certaines autres productions se rattachant de près ou de loin à l'agriculture.
La Grande Ile a été de tout temps renommée par- la quantité et la variété de ses bois. La plupart des arbres qui croissent dans ses forêts sont d'essence supérieure et aptes à toute sorte d'usages, soit pour l'ébénisterie, soit pour les constructions. Citons entre autres le grand et le petit natte, bois précieux pour les ouvrages fins, rivalisant avec l'acajou, le takamaka, dont la veine se rapproche de celle du chêne, Vébène, le tamarin, le bois de rose, Vintsy, bois très estimé pour les constructions, car il passe pour incorruptible. Le tronc de quelques espèces, le varongy, par exemple, atteint des proportions telles que les indigènes peuvent enfermer des pirogues de 15 mètres de
long sur l«»50delarge.L'orseille en tapissant tous ces arbres de ses feuilles blanchâtres leur donne paxfois;un air de vétusté qu'ils n'ont point.
Parmi les arbustes et plantes à feuilles textiles, le vakoa^ le bananier^ Yaloès abondent dans la grande île africaine. Le ravinala et le rofia fournissent aux Indigènes les éléments de leurs constructions et de leurs vêtements. La rabane, espèce d'étoffe très répandue, est tissée avec le rofia effilé. N'oublions pas la liane (caoutchouc) très commune dans les forêts de l'île. C'est une vraie richesse pour le pays ; malheureusement les Malgaches, au lieu de lui donner les soins qu'elle mérite, la coupent au pied pour en exprimer le suc et se privent ainsi des récoltes subséquentes. Parmi les plantes indigènes on trouve encore le ravintsara, (agathophyllum aromaticum) qui peut fournir une épice digne d'intérêt.
Outre les arbres du pays, Madagascar possède également le mûrier, le pêcher, le pommier, le citronnier, l'oranger, le figuier, le bananier, le manguier, le jacquier,la vanille etc., introduits depuis peu et cultivés avec>uccès sur les différents points de l'île.
Si, de ses trésors apparents, nous passons à ceux que la terre malgache recèle dans ses entrailles, nous aurons encore de quoi admirer largement.
Le fer, de tous les métaux le plus utile, y est très répandu, et présente fort peu de difficulté pour être séparé de son miilerai ; on le rencontre presqu'à l'état natif. Le minerai de plomb est aussi très riche. Le cuivre semble abonder également, mais l'usage en étant moins connu, il est beaucoup moins exploité que le fer. L'or et l'argent existent aussi. Dans quelles proportions? C'est ce qu'il est impossible de déterminer, car les gisements en sont soigneusement cachés par les indigènes qui ont défense, sous les peines les plus sévères, de les exploiter, de peur d'attirer la cupidité des étrangers. On trouve dans la Grande Ile du lignite et de la houille. Mais, jusqu'à ce jour, il a été impossible d'en venir à une exploitation sérieuse, le gouvernement hova s'y opposant de toutes ses forces.
Depuis que les Français ont été expulsés dernièrement deTintérieur du pays, et que les Anglais y sont seuls en faveur, le gouvernement malgache semble s'être départi, au sujet des mines, de sa rigueur accoutumée. S'il faut en croire des renseignements qui paraissent exacts, les chercheurs d'or, de houille et d'autres minerais, pourraient maintenant à Tananarivo se donner carrière dans une certaine mesure, et leurs recherches n'auraient pas été vaines. Certains méthodistes se seraient même vantés, à tort ou à raison, de s'être rendus adjudicataires pour 99 ans, du plus grand nombre de ces mines. « Que les Français s'emparent du pays, disent-Us, ils n'auront pas les mines que nous nous sommes déjà fait concéder par le gouvernement ho va. »
Parmi les animaux utiles, outre les bœufs à bosse ou zébus, les porcs et leis moutons, signalons les abeilles et les vers à soie. Les variétés des vers à soie sont nombreuses à Madagascar, et donnent une soie très solide et très durable, quoique moins brillante que celle des Bombyciens séricigènes exploités par nos manufactures françaises. Ces animaux ne sont pas difficiles pour leur nourriture et, malgré certaines préférences, ils s'accommodent des feuilles de presque tous les arbres. DansFOuest, par exemple, ducôtédeMajanga, ils vivent sur les palétuviers et autres arbres qui croissent sur le bord de la mer. Mais c'est surtout la feuille de Tembrévatier, espèce de cytise que les Bombyciens séricigènes, élevés par les indigènes, affectionnent entre toutes. Les cocons des vers à soie malgaches ne se dévident pas, mais se filent comme notre chanvre ou comme la flloselle.
Ce simple exposé bien succinct de l'agriculture et des productions
de la grande île africaine suffit pour montrer le bel avenir qui est réservé à Madagascar. Si déjà la Grande Ile, par ses produits naturels, a pris rang dansla société commerciale, que sera-ce lorsqu'mie culture, plus étendue et bien dirigée aura décuplé ses produits, que l'industrie aura augmenté ses forces et que des voies de communication prati-
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cables et faciles auront relié entre eux et aux ports principaux de rOcéan les points les plus éloignés.
La terre malgache n'attend donc que des bras. Même celle du plateau central, toute stérile qu'elle paraisse, peut acquérir une vraie valeur si elle est convenablement travaillée ; et nous l'avons vue nousmêmes, depuis quelques années, se transformer complètement, sous l'empire du travail. Qui n*a admiré dansl'Imerina ces arbres fruitiers plantés en assez grand nombre, auprès des villages nouveaux établis çà et là, et présentant, par leur verdoyant feuillage, l'aspect de charmantes oasis au milieu du désert ? Nous le répétons parce que nous en sommes intimement convaincus, le sol de Madagascar, pour être convenablement exploité, ne demande que des bras. Mais là peut-être est la plus grande difficulté d'une colonisation sérieuse sur la Grande Ile. Où trouver des travailleurs?
Nous avons déjà dit en effet que les Sakalaves de l'Ouest, volages et nomades, ont peu de goût pour la culture de la terre. Les tribus du centre, aussi indépendantes, tout en ayant moins d'horreur du travail des champs, consentiront peut-être difficilement à louer leurs sueurs aux colons. Quant aux Betsimisarakas, habitués depuis plus longtemps à vivre avec les Européens, ils feront sans doute moins de difficulté pour s'engager avec eux ; ce qu'ils préfèrent toutefois c'est le service sur mer.
Il existe cependant une tribu dans le Sud-Est, celle des Antaimoros, qui fournit pour la culture des champs de bons et fidèles travailleurs. Les planteurs se félicitent généralement de leurs services. On pensera peui-ôtre aussi aux engagés recrutés sur d'autres terres et amenés de l'Afrique, de l'Inde ou d'ailleurs à Madagascar; mais, peut-on y songer, alors que pour complaire à l'Angleterre nous avons été siur le point de supprimer de nous-mêmes l'immigration indienne à la Réunion ?