CHAPITRE II
Commepco. — Industrie. — Constructions.
Commerce. — Le commerce, entre les diverses peuplades do Madagascar, se réduit en général à fort peu de chose. Chaque tribu vit en effet séparée de la tribu voisine et tâche de se suffire à ellemême, ce qui n'est pas bien difficile, vu le peu de besoins des barbares qui en font partie.
Les Hovas cependant font exception à cette règle. Soit par intelligence et désir réel d'exercer sur le reste de l'île une sorte de suprématie, soit par l'ambition de s'enrichir ou tout autre motif, ils s'adonnent de bonne heure au commerce, et ils l'exercent selon leurs moyens, au milieu de leurs compatriotes ou avec les tribus voisines, avec autant d'ardeur que les Européens qui fréquentent le pays.
Sans parler des bazars ou petits marchés de chaque jour, établis dans les principales villes pour fournir à l'acheteur les objets les plus indispensables au cours ordinaire de la vie,il existe, dans tout le territoire soumis aux Hovas,des marchés plus considérables, tous portant invariablement le nom du jour de la semaine auquel ils sont tenus. On a ainsi le marché du lundi (aZa^^may), du mardi (talata), du mercredi (alarobia). Celui de Tananarivo a lieu le vendredi {zomà).
Chacun de ces grands marchés se distingue par une affluence de monde plus ou moins considérable, accourant parfois de fort loin. Tous les produits du pays, bœufs, riz et tissus; les œuvres de l'industrie indigène ou étrangère, les esclaves mêmes,y sont exposés et mis en vente»
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Les traitants européens gui accaparent pour l'exportation n'ont pas besoin d'ordinaire d'aller dans ces marchés. Il leur suffit de déclarer aux vendeurs indigènes leur désir d'acheter telle ou telle sorte de produits du pays. Ils seront assiégés par les offres d'achat au détail, jusque dans leur propre demeure. Chaque petit propriétaire lui apportera de soi-même une charge de riz, s'il en demande, ou une peau de bœuf, on quelques livres de cire, de caoutchouc, etc. A l'acheteur lui-même d'emballer et d'expédier le tout pour l'étranger quand il le jugera convenable.
Ce genre de commerce en gros demeure généralement entre les mains des traitants d'Europe . On voit cependant aujourd'hui quelques riches Hovas faire concurrence sur cet article à l'élément européen.
Les principales matières d'exportation sont les bœufs et le riz. Les colonies de Maurice et de Bourbon vivent principalement des bœufs et du riz de Madagascar. La côte Ouest en fournit aux îles du canal de Mozambique et jusqu'au littoral d'Afrique.
Les grands troupeaux de bœufs se tiennent dans l'intérieur des terres, surtout vers le Nord de l'île et dans la région des Antsihanakas. Dirigés de là principalement vers les ports de Tamatave, Foulpomte, Vohémar, et Baly, ils sont exportés à l'étranger.
Le capitaine de navire qui désire se procurer une cargaison de bœufs, s'adresse d'ordinaire à certains courtiers, étabUs dans les villes du littoral vers lesquelles ces animaux sont dirigés. Une fois les conventions faites, ces courtiers font venir du voisinage la quantité de bœufs demandée, et les parquent près de la mer.
Voici la manière dont on les embarque. Le navire mouille le plus près possible du rivage et se tient en communication avec lui au moyen d'un gros câble solidement fixé à terre. Entre le navire et le rivage vont et viennent de grandes pirogues, destinées à charger les bœufs et pouvant effectuer leurs évolutions parla seule opération du halage que les matelots exercent sur le gros câble dont nous avons parlé.
Ces pirogues sont garnies d'une dizaine de forts rondins disposés transversalement et débordant à droite et à gauche.
Cependant les chargeurs sont à leur poste. Munis d'une longue corde dans laquelle ils ménagent un nœud coulant, ils enlacent les cornes du bœuf qui d'ordinaire se débat fortement pour y échapper. Mais il est lié ; on le tire ; n faut qu'il suive, et arrive ainsi de la sorte, bon gré mal gré, jusqu'à la pirogue où il perdra pied, et aux rondins de laquelle on l'attachera dès lors facilement par la tête, maintenant de cette façon celle-ci au-dessus de l'eau, pendant que tout le corps de l'animal restera plongé dans la mer. Rien de plus curieux à voir que lesbonds désordonnés du bœuf au sortir du parc, alors que, tout désireux de rompre la corde à laquelle il est attaché, il poursuit de ses impuissantes fureurs ceux qui le tiennent, le harcèlent, et qui tantôt le poussant, tantôt le tirant et l'agaçant de miUe manières, finissent par le conduire dans l'eau profonde où il perd pied, et se laisse sans plus d'efforts attacher aux rondins de la pirogue. Lorsque le nombre des bœufs est complet, les hommes qui sont dans la pirogue la tirent, en faisant effort sur le gros câble, jusqu'au navire. Là un système de sangles et de poulies prend les bœufs au miUeu de l'eau, et les hisse à l'intérieur du navire, dans les parcs préparés pour les recevoir.
Comme la rade de Tamatave abonde en requins de toute sorte, il n'est pas rare de les voir prélever un sanglant tribut sur quelqu'un des bœufs attachés aux flancs de la pirogue. Afin de parer à cet inconvénient des hommes armés de sagaies, et montés sur de petites embarcations, courent çà et là, et donnent la chasse aux requins qu'ils aperçoivent.
De tout temps on a pratiqué à Madagascar la salaison des viandes de bœuf, de porc, etc. Mais dans ces dernières années, ce genre de commerce a pris une très grande extension, et on expédie une quantité relativement considérable de barils de salaison, dans les îles voisines.
U n'y a pas encore longtemps, le commerce des peaux de bœufs était inconnu à Madagascar» Tout animal tué était dépecé avec son CTiir. Les blancs achetant les peaux ont fait prévaloir l'usage con-
traire, et aujourdliui il s*en fait une assez grande exportation. Comme les peaux se gâteraient facilement, si elles ne subissaient ime préparation, les acheteurs les imprègnent d'abord de sel, les font sécher ensuite avec soin, les replient d'une certaine façon, et les mettent à la presse, afin qu'elles occupent im moindre volume dans les magasins et les cales des navires. Il paraît que les cuirs de Madagascar sont assez estimés. Les traitai^ts européens et américains se font en effet à ce sujet une rude concurrence.
Outre le riz et les bœufs, le commerce de Madagascar exporte encore un peu de caoutchouc, suc congulé de la liane de ce nom, qu'on rencontre dans les forêts de l'île. Ce produit recueilli par les indigènes en grosses pelotes se vend au poids, et au prix de 150 à 200 fr. les 100 livres. Nous avons dit plus haut comment les Malgaches coupant la liane par la racine, afin d'en extraire plus de suc que n'en produirait ime simple saignée, compromettent l'existence de cette plante si précieuse, qui ne tardera pas à disparaître du pays.
Mentionnons encore comme objet d'exportation, outre une faible quantité de sucre, un peu de vanille, de la gomme copal et de la cire. Mais la remarque faite à propos du caoutchouc s'applique encore à ce dernier produit.
Si Ton ne contracte pas l'habitude d'élever les abeilles à l'état domestique, et qu'on se borne, comme on Ta fait jusqu'ici, à ravir aux ruches rencontrées par hasard dans la forêt le miel et la cire qu'elles contiennent, les abeilles diminueront progressivement, et avec elles le revenu qu'elles apportent aux habitants.
Les articles de commerce d'importation à Madagascar consistent surtout en toiles américaines et en rhum de Maurice.
Les Malgaches en général, considérant plus la quantité et le bas prix des objets que leur qualité et leur durée, sont fort avides des toiles venues d'Amérique, et les achètent facDement. Nous en dirons autant du rhum de Maurice. Bourbon ne pouvant vendre le sien au prix de celui de Maurice en exporte beaucoup moins. Toutes les
boissons du reste, vins et liqueurs, trouvent un débit facile et assuré dans la Grande Ile, malgré les prohibitions du pouvoir central.
La France dépasse momentanément tous les autres pays à Maaagascar, par les ventes de soieries et articles de Paris, tels que mercerie, quincaillerie, bijouterie, bimbeloterie, ainsi que par ses comestibles de Marseille, conserves diverses, et absinthes importés par la maison Roux de Fraissinet.
Dans le désir de donner une idée exacte du commerce de Madagascar, aucune statistique n'étant encore publiée à cet égard, nous avons eu recours à l'obligeance d'un planteur qui n'a pas reculé devant le rude labeur de dépouiller les factures de diverses maisons de commerce, et de consulter les statistiques des îles voisines, afin d'arriver à un résultat sérieux. Son travail l'a conduit à un tableau qu'on peut regarder comme suffisamment exact et ne s'écartant de la vérité que de 4 à 500.000 francs au plus. Nous avons renvoyé ce tableau à la fin du volume, où on pourra le consulter.
U serait assez difficile d'apprécier le mouvement commercial de la côte Ouest. Tout ce qu'on peut dire sûrement c'est que les valeurs d'importation et d'exportation y sont moins élevées qu'à la côte orientale. Le mouvement commercial s'y opère principalement par les nombreux boutres arabes se rendant de Madagascar et des autres rades de cette côte à Mozambique, Zanzibar, ou dans l'Inde. La maison française Roux de Fraissinet y fait concurrence à une maison américaine qui trafique surtout à Morondava, ainsi qu'à ime autre maison, allemande d'origine, établie depuis longtemps à Nossi-Bé.
Ajoutons que la partie Ouest de l'île échappant à la domination hova n'éprouve aucun obstacle à exporter le bois de ses forêts, ce qui n'a pas lieu pour les ports du versant oriental, où une semblable exportation est sévèrement interdite par le gouvernement de Tananarivo.
On comprend, sans qu'il soit nécessaire de le dire, que le commerce prendrait immédiatement sur la Grande Terre un merveilleux accroissement, si la direction du pays passait en des mains européennes.
Qui osera en effet risquer ses capitaux dans une importante opération d'agriculture et de commerce, tant que la propriété du sol sera censée appartenir à la reine seule, tous les autres détenteurs n'en étant que les usufruitiers ; et surtout tant que des routes ne seront pas créées, et que les transports des produits ne pourront s'opérer qu'au moyen des forces si restreintes de l'homme, alors môme que les porteurs seraient plus multipliés qu'ils ne sont, et se chargeraient de fardeaux dépassant de beaucoup le poids de 40 kilogs qu'ils portent généralement.
Sans confiance, point de commerce. Or le gouvernement hova est essentiellement défiant.
Que dire des autres peuples qui habitent Madagascar? Par leurs craintes et leurs soupçons, mille fois pires que les défiances des chefs hovas, ils opposent au commerce une barrière encore plus infranchissable. Aussi est-il plus que temps d'avoir enfin raison de toutes ces sortes de barbaries.
Industrie, — Parmi les diverses branches d'industrie, en vigueur à Madagascar les unes sont purement malgaches ; les indigènes en ont eu depuis longtemps l'initiative ; d'autres sont d'importation étrangère, ou, tout en étant originaires du pays, ont reçu par le moyen des Européens de sérieux perfectionnements ou des modifications importantes. Nous parlerons successivement des imes et des autres.
Entre tous les produits de Tindustrie malgache, les tissus et les divers ouvrages en paille et en joncs occupent sans contredit le premier rang. Les tissus en soie sont les plus estimés. Nous avons déjà dit un mot des vers à soie du pays. Dès que leurs cocons sont recueillis, les Malgaches en retirent la chrysalide qui devient un mets recherché, puis ils font bouillir la soie dans l'eau pour la débarrasser de la matière visqueuse qui y adhère ; quand elle a été desséchée, commence le travail de la flleuse. De la main gauche, entre le pouce et l'index, elle tient la soie, de la droite elle tire et tord le fil, qui va ensuite s'enrouler dans un léger roseau adapté à son petit doigt. Le fil recevra diverses couleurs en rapport avec celle du tissu qu'on se propose de faire.
Pour le tissage, le métier est on ne peut plus élémentaire : qu'on
se figure six petits pieux de 0.20 centimètres de haut plantés en terre
et disposés en rectangle ; ils servent à tendre les fils. Une navette
passant successivement d'un côté à l'autre, ainsi qu'une règle faisant
fonction de peigne et destinée en même temps à serrer le tissu, c'est
là tout Tappareil. Aussi la pièce qui sort d'un pareil métier n'a-t-elle
guère plus de 50 centimètres de large et 3 mètres au plus de long.
Pour teindre ses tissus, le Malgache trouve dans le pays à peu près
toutes les couleurs : il les prend partie dans le suc des plantes, partie
dansTécorce des arbres, partie dans la terre. Leslambasen soie sont
un fort beau travail, soit au point de vue du tissage, soit pour la
délicatesse et la distribution des couleurs. Us sont fort prisés des
Européens. Il y a quelques aimées, les lambas de 3 m. de long sur
1.50 de large se payaient jusqu'à 400 fr. Ils sont l'objet d'un grand
commerce dans Tlmerina, notamment pour les sépultures. Ensevelir
un parent, sans revêtir son corps d'un ou plusieurs lambas en soie,
serait un déshonneur qu'il faut éviter à tout prix, et l'on dépensera
s'il est nécessaire toute sa fortune, on contractera même des dettes
ruineuses afin de se procurer ce lamba précieux.
Le coton nommé par les Malgaches : landi-hazo (la soie du bois), trouve aussi dans le pays des ouvriers habiles, qui savent, par diverses opérations successives, le dégager des matières grossières dont il est enveloppé à l'état de culture. Sa filature et son tissage diffèrent peu de celui de la soie. On fait des lambas exclusivement en coton, ou moitié soie, moitié coton.
Le chanvre n'est pas inconnu dans la Grande Ile. On en voit çà et là de superbes plantations, spécialement au Sud-Ouest de l'Imerina, au pied des montagnes d'Ankaratra. Quand on a coupé le chanvre, on le met tremper dans l'eau bouillante jusqu'à ce que la partie ligneuse s'en sépare facilement. Il est ensuite frappé et lavé à grandes eaux. Lorsqu'il est bien nettoyé on le fait sécher et on le file par m procédé bien simple, mais fort peu usité en Europe. La fileuse
assise par terre prend de sa main gauche quelques ûlaments de chanvre, tandis qu'avec la main droite elle les traine sur sa jambe comme sur un rouleau. Quand un fil est bien tordu, elle passe à un autre jusqu'à ce qu'elle ait fait sa tâche. Rien de plus primitif et aussi de plus facile ; Tépiderme de la main et de la jambe seuls en sont endommagés. Le tissage du chanvre ne diffère pas de celui de la soie, sauf que le tissu étant plus commun et plus grossier, n se fait avec moins de soin et de propreté. Cette étoffe do chanvre que les Malgaches appellent lamba rongony est le vêtement des esclaves et des pauvres. Beaucoup de riches mômes ne le dédaignent pas, pour les jours ordinaires. Il a le double avantage d'être chaud et peu coûteux: aussi les marchés en sont-ils bien fournis, quand le froid commence à se faire sentir. Certains Malgaches font un triste usage des feuilles du chanvre en les fumant en guise de tabac : c'est un vrai poison qui les enivre d'abord, et finit peu à peu par les hébéter.
Le raofia est un arbre dans le genre du palmier ou du cocotier. Il croît à merveille dans les régions du littoral, et est l'objet, d'une industrie considérable.
On en coupe les jeunes pousses» puis avec une lame très mince, faite pour cet usage, on sépare entre elles les diverses feuilles qu'on met tremper dans l'eau. Là, on les frappe, on les piétine, on les lave avec soin, afin de les rendre molles, flexibles, et de les dégager de toutes leurs scories. Le raofia ainsi préparé est tordu par les fileuses, selon le procédé que nous avons signalé pour le chanvre. Ce fil est très solide. Les tissus faits avec le raofia sont souvent très fins et très délicats, et portent des couleurs variées comme les tissus en soie. Ceux que la reine reçoit en tribut tous les ans de certaines castes sont de ce genre. Le tissu du raofia est ordinairement plus grossier et se vend bon marché. Il sert alors de lamba pour les gens très pauvres, de toile d'emballage, de sac pour le riz et diverses céréales. Mêlé avec le coton ou le chanvre, le raofia donne de très jolis tissus
bien solides, dont on peut faire des vêtements très propres, que les Européens eux-mêmes ne dédaignent pas.
On trouve au bord des marais et dans les bas-fonds des joncs fins souples et tenaces fort recherchés des Hovas, qui en font des chapeaux de diverses formes et de petits ouvrages d*art très estimés. Les chapeaux surtout pourraient facilement passer pour une contrefaçon des panamas. Avec ces joncs découpés en parcelles très minces on confectionne aussi dans l'Imerina des corbeilles, de petites boîtes fort gentilles, quelquefois ornées de couleurs, et dont les étrangers admirent avec raison la délicatesse et le travail. Ces petites boîtes sont tantôt isolées les unes des autres, tantôt concentriques ; on en voit jusqu'à cinq ou six renfermées les unes dans les autres, et toutes semblables, excepté pour la dimension. Ces joncs servent encore de matière première pour la fabrication de corbeilles plus simples et plus grossières destinées aux divers besoins du ménage. Enfin, ces mêmes joncs appelés zozoro sont employés pour les nattes, dont les unes épaisses et un peu grossières remplacent le plancher dans les maisons malgaches ; les autres fines et plus soignées servent de nappes et de draps de lit. Ces dernières nattes sont d*un travail remarquable chez les Betsileos et chez les Betsimisarakas.
Quel traitant n'a pas vu sur les marchés de Madagascar ces cuillers et fourchettes de diverses dimensions, ces assiettes et verres à liqueur, ces tabatières et autres vases en corne opaque ou transparente?
C'est encore un produit de l'industrie malgache. Afin d'arriver à donner à la corne toutes ces formes, que de sa nature elle semble repousser, l'ouvrier indigène commence par chauffer à petit feu cette matii^rc réfractaire, et, dès qu'elle est assez ramollie par la chaleur, il la découpe en lames plus ou moins épaisses. Ensuite il chaufiTe chacune des lames séparément. Devenues assez molles pour céder à une pression ordinaire, il les place dans un moule en bois, et les étend de manière à leurs faire prendre parfaitement la forme du
moule. La corne refroidie sortira de ce moule, assiette, cuiller, etc. Quelques coups depolissoir achèveront l'ouvrage. Les étrangers sont étonnés à la vue de ces gracieux produits de Tindustrie malgache; ils le seraient hien plus s'ils voyaient les misérables instruments dont se servent les indigènes pour les confectionner.
La poterie du pays n'a rien de bien remarquable,elle fournit à peine les objets les plus indispensables à la vie. La terre en est excellente, mais la cuisson laisse à désirer: les potiers visent à Téconomie; aussi c'est presque tous les huit jours qu'il faut renouveler la vaisselle. Leurs vases n'ont pas de vernis ; ils en mettent cependant dans un certain genre d'assiettes portant sur un pied. Ce vernis appelé manga-rano n'est autre chose que de la mine de plomb. La forme de ces vases varie selon l'usage auquel ils sont réservés. Les uns ont le col im peu étranglé : c'est d'abord la grande urne destinée à contenir au logis la provision d'eau de la journée ; ainsi que la cruche avec laquelle on puise à la fontaine, et le petit broc de terre dans lequel on présente l'eau pour le repas ; d'autres au contraire ont l'ouverture évasée. Celui où Ton cuit le riz est de ce genre.
L'orfèvrerie n'est pas inconnue à la Grande Ile. Nous avons des orfèvres, et même assez habiles, surtout si Ton tient compte, comme il est juste, des instruments rudimentaires dont ils disposent, et des difficultés qu'ils rencontrent dans l'exercice de leur art. Il est certain qu'on voit sortir de leurs mains des chaînes d'or, d'argent, des anneaux, des pendants d'oreilles, des bracelets, travaillés avec une déUcatesse, une perfection telles, qu'on les croirait facilement de fabrique européenne. L'orfèvre malgache n'a pas écrit sur sa porte son nom, encore moins celui de sa profession; il est modeste et son laboratoire est relégué d'ordinaire dans l'endroit le plus retiré de sa maison, loin de tout regard indiscret. Il craint en effet, et avec raison, que, si son talent est connu du public, et surtout de ses chefs, cette connaissance ne lui procure moins de profit que de travail et d'ennuis.
La matière première dont les orfèvres se servent pour leurs travaux
est ordinairement la pièce d'or, d'origine européenne qu'ils se proeurent comme ils peuvent, et qu'ils font venir souvent à grands frais. L'or en effet n'a pas cours à Madagascar, et nous n'avons pas appris, sauf depuis la guerre, comme nous l'avons dit plus haut, qu'aucun de ces artistes indigènes ait songé sérieusement à exploiter les mines d'or qu'on dit être dans le pays.
Si les orfèvres sont souvent embarrassés pour la matière première de leurs travaux, il n'en est pas de même des forgerons.
Le minerai de fer est si abondant dans l'Imerina qu'on en voit des traces presque partout. 11 se présente d'ordinaire à l'état d'oxyde mêlé avec la terre et le sable. Après l'avoir broyé, on le lave dans l'eau courante, et le fer se sépare ainsi de tous les éléments étran* gers. Après cette première préparation, il passe aux hauts fourneaux, qui sont ici de simples trous creusés dans le sol, où l'on entasse alternativement le fer et le charbon. Quand n a été mis en fusion sous l'action du feu, on le bat avec un fort marteau et on lui donne la forme qui lui fera trouver le plus d'acheteurs au marché. Si on y remarque trop de scories, on le fait fondre une seconde fois, et on le soumet encore au battage. Les forgerons et les fondeurs malgaches pourraient être fort habiles, s'ils avaient mieux profité des leçons des Européens ; mais on dirait qu'ils avaient hâte de tout oublier pour revenir à leurs vieilles routines. On trouve aujourd'hui dans les marchés des pentures de porte, quelques mauvais outils, des cadenas qui ne valent guère plus, etc.
Si les Hovas ne font pas le fer-blanc ils le travaillent du moins fort bien, et je ne crois pas qu'Us soient inférieurs sur ce point à nos ferblantiers d'Europe ; ils font des chenaux, des arrosoirs, des assiettes, des boites de toutes dimensions, des caisses, des malles, etc., etc. Les ferblantiers se recrutent dans une caste noble. Us sont de corvée toutes les fois qu'U y a quelque travaU de ferblanterie au palais de la reine ou chez quelques grands personnages.
De l'or et du fer passons à la pierre dont l'extraction demande bien
quelque industrie. Que de mineurs européens seraient embarrasses, si on leur demandait d'extraire sans poudre ni dynamite d'épaisses lames de basalte mesurant 8 et même 9 mètres de superficie ? Le mineur malgaobe n'a nul souci de cette difficulté, et U s'en tire par un procédé bien simple. Sur tme belle roche basaltique de son choix, à surface régulière et uniforme, il étend une quantité de bouse de vache en rapport avec l'épaisseur de la pierre qu'il veut extraire. Tout le temps que la bouse brûle, il est là nuit et jour, frappant souvent la pierre, afin que le son lui révèle le travail opéré pas le feu, excitant la flamme dans un endroit, la retirant d'un autre. L'opération finie met à sa disposition une superbe plaque de basalte avec l'épaisseur, la largeur et la longueur demandées.
Madagascar a enfin ses produits chimiques et organiques :1a potasse, l'huile de ricin, l'huile de pieds de bœuf. La potasse, en malgache sira-hazo (sel de bois), fait depuis longtemps partie de l'industrie du pays. On la tire des cendres de certains bois, et surtout de celles des joncs. Ces diverses cendres sont détrempées dans de l'eau que l'on filtre. La potasse se cristallise, et on lui donne alors dans les moules la forme de petits pains : c'est sous cette forme qu'on la vend dans le commerce. Elle est un peu caustique, et on l'emploie à différents usages. Il est des indigènes qui s'en servent encore aujourd'hui en guise de sel pour assaisonner les aliments, comme c'était la coutume générale avant que l'usage du sel ordinaire se fût introduit et vulgarisé parmi eux. Mais la potasse entre surtout dans la pharmacie malgache, où elle est employée soit seule, soit mêlée à quelque autre drogue.
Le Palma-Christi pousse comme de la mauvaise herbe à Madagascar, et ne demande aucun soin, aucune culture. Dans peu d'années si on ne le coupe pas, il devient un bel arbre. Le climat étant moins li'oid qu'en France, il n'est pas tué tous les ans, mais grandit en pleine terre comme les autres arbres du pays. Le Malgache en cueille les fruits quand ils sont mûrs, les fait griller au feu, en enlève la pre-
mière écorce, et, après en avoir pilé les graines dans un mortier, les met bouillir dans Teau. L'huile de ricin se dégage peu à peu par la cuisson et monte à la surface de Teau. Recueillie alors dans des calebasses, elle est portée au marché. Cette huile est employée comme purgatif; les Malgaches en font grand usage. Mais elle est mal épurée d'ordinaire, et contient diverses autres matières grasses qui nuisent à sa qualité.
L'huOe de pieds de bœufs, employée fort souvent pour Téclairage, n'est pas mieux purifiée, et les fabricants ne se font pas scrupule de la falsifier fort souvent, en y ajoutant lors de la fabrication une certaine quantité de graisse.
Pour extraire cette huile, le Malgache coupe en petits morceaux bon nombre de pieds de bœufs, les jette dans une marmite pleine d'eau et les fait bouillir. Sous l'action du feu, l'huile se dégage, et monte au-dessus de l'eau, comme nous avons dit pour l'huile de ricin.
Terminons, par la fabrication du tabac, cette courte revue de Tindustrie indigène, afin de passer sans plus tarder à Tétude de l'industrie européenne à Madagascar.
lUen de plus commun que le tabac sur la Grande Ile. Sa culture coûte peu puisqu'il vient de lui-mieux sans avoir été semé, et qu'on le rencontre à l'état de plante parasite sur les vieux murs et le long des chemins. La préparation du tabac est une industrie privée, sans contrôle de TÉtat, et chacun l'exploite à sa guise. Le tabac à priser devrait changer de nom dans le pays : à Madagascar en effet on ne le prise pas, mais on le mâche à l'instar de nos chiqueurs. Il est rare de trouver un Hova au-dessus de quinze ans, qui n'ait sa tabatière dans son lamba et la prise à la bouche. L'exemple des blancs commence à accréditer le cigare parmi les jeunes gens ; ils croient qu'il est de bon toQ de fumer. Pour quelques francs on se procure environ un millier de cigares du pays.
Nous venons de parler des branches d'industrie plus strictement indigène.
L'Anglais Caméron et le Français Laborde, sont de l'aveu de tous, les deux hommes qui ont le plus contribué à répandre parmi les Malgaches la connaissance de l'industrie européenne. M. Laborde est déjà connu de nos lecteurs ; nous avons signalé ses travaux industriels dans le premier volume de notre histoire de Madagascar, ch. VIU.
L'Anglais Caméron, simple ouvrier dans la mère patrie, se mit de bonne heure à la disposition des Missionnaires de Londres, qui lui firent apprendre en Angleterre un peu de tous les métiers, en vue des services qu'il pourrait un jour rendre à leur Mission de Madagascar. M. Caméron vint en effet dans la Grande Ile en 1826, sous la vieille reine, veuve de Radama I, et il fut successivement maçon, architecte, prédicant, maître d'école. Sur ces entrefaites, la reine envoya un offi* cier du palais aux prêcheurs méthodistes. « Vous nous avez enseigné la lecture, l'écriture, dit la souveraine, c'est bien : avez-vous encore quelque autre chose à nous apprendre?
— - Rapportez à la reine, répondirent ceux-ci, que nous n'avons enseigné jusqu'ici que les éléments de la science ; il reste encore à apprendre le grec, l'hébreu, etc.
— Assez comme cela, leur manda de nouveau Ranavalona ; nous n'avons nul besoin de grec et d'hébreu ; mais savez vous faire le savon ?» Il fallait répondre à un désir si juste. M. Caméron se mit à l'œuvre, et dans huit jours, il put présenter à la reine Ranavalona du savon fabriqué avec les produits du pays. Il venait de doter la Grande Ile d'une industrie fort utile, qui depuis a pris un grand développement sans beaucoup se perfectionner. Pour l'obtenir on fait tremper dans l'eau des cendres et de la chaux, on filtre le mélange où l'on ajoute du suif, et l'on fait bouillir à petit feu. Quand le tout est bien mêlé et réduit en pâte, on décante dans des moules. Le savon malgache est généralement trop mou et très caustique ; cela tient peut-être à un excès de potasse et à un manque de chaux.
Au commencement du siècle, les Malgaches ne connaissaient pas la fabrication de la poudre ; pendant les guerres de Radama mort en
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1828, on Tachetait aux Européens sur les côtes. Plusieurs croient que c'est M. Caméron qui en a fait le premier avec les produits du pays ; d'autres centestent cette assertion. Quoi qu'il en soit, voici comment les indigènes fabriquent leur poudre. C'est toujours le soufre, lo salpêtre et le charbon qui en constituent le fond ; mais ces divers éléments sont ou mal préparés ou mal combinés ensemble, de sorte que la poudre est ordinairement grossière. On trouve le soufre à l'état natif dans le pays ; mais en petite quantité.
Le charbon n'est pas difficile à obtenir. Pour avoir le salpêtre on recueille l'urine des vaches ; c'est la corvée des femmes qui n'ont pas de mari. On y fait détremper de la terre, de la bouse de vache et d'autres choses putréfiées. M. Laborde avait enseigné à ses ouvriers la manière de fabriquer la poudre blanche qui entre dans les capsules. Mais pourquoi signaler ici ce titre si modeste de la gloire de M. Laborde, quand on songe aux merveilles créées par son génie persévérant, à son célèbre établissement de Mantasoa. La barbarie hova a dispersé depuis longtemps les ouvriers qui y travaillaient sous sa direction, et M. Laborde est passé lui-même à une vie meilleure. Mantasoa n'est plus aujourd'hui qu'un amas de ruines et de décombres ; et cependant le voyageur qui désire se rendre compte de ce qu'un seul homme d'énergie peut réaliser au milieu d'un peuple barbare, remarquera encore, en visitant ces ruines, des vestiges de la fonderie de canons et de mortiers. Il y verra aussi la grande roue hydraulique, destinée au forage des canons, les hauts fourneaux, la fabrique de verre et de porcelaine assez bien conservée, le four à chaux, et dans un îlot la fabrique des bombes et des fusées à la Congrève. Les armuriers formés à Mantasoa ne font plus aujourd'hui d'armes à feu ; Us réparent seulement les vieux fusils.
Une tannerie établie aussi par M. Laborde a également disparu. Mais les Malgaches ont retenu ses leçons, et il faut avouer que leurs cuirs ne sont pas en général trop mal préparés ; ils emploient pour
t^urécorce de pêcher et de grenadier.
Le cordonier malgache a tout appris des blancs, et il imite assez bien les chaussures venues d'Europe. Les coutures sont néanmoins assez souvent en défaut. Il les remplace par des clous, ce gui ne rend pas ses chaussures plus solides.
Le métier de tailleur vient également d'Europe. Les Malgaches ne le regardent pas comme une profession servlle ; les princes du sang et autres nobles personnages se montrent tout ûers quand ils sont devenus assez adroits pour se coudre un habit.
Art de construire. — Rien de plus simple autrefois que les constructions de la Grande Ile. Quelques poteaux en bois soutenant un humble toit de chaume, des murailles en roseaux ou en jonc, on plancher en rondins assemblés et serrés les uns contre les autres au moyen des lianes de la forêt, des portes et des volets grossièrement taillés à coup de hache, composaient les demeures des habitants de la côte aussi bien que celles des Malgaches de l'intérieur. S'il y avait des différences entre les cases des Sakalaves, des Betsimisarakas, des Betsileos et celles des Hovas, elles étaient peu sensibles. Aujourd'hui il en est tout autrement, et si les cases en chaume et en roseaux s'élèvent encore d'ordinaire dans la région du littoral, elles sont en voie dedispardtre complètement de l'intérieur de l'Imerina. La boue durcie au soleil, la brique cuite au four, ou seulement séchée à l'air, le pisé, très rarement le bois seul, presque jamais la pierre, tels sont maintenant les éléments fondamentaux des nouvelles constructions du pays des Hovas.
La terre argileuse de l'Imerina réduite en boue a une grande force de cohésion ; une fois séchée elle devient très dure. On la dispose par couches de 30 centimètres de haut, sur 50 de large. Quand une de ces couches est assez durcie pour en supporter une autre, on en ajoute une seconde, puis une troisième, et ainsi de suite. La boue préparée de cette façon sert à faire des murs de clôture qui ont jusqu'à 4 à 5 mètres de haut, et durent fort longtemps ; on en voit qui, après 15 et 20 ans, se tiennent encore debout, malgré les intempéries des saisons.
GOLOmSATION 35
Les maisons en bois étant trop dispendieuses, on n'en fait guère plus maintenant. Autrefois les riches seuls pouvaient se donner ce luxe. L'architecture en était fort simple : plusieurs pièces de bois grossièrement équarries, les unes droites et fixées en terre les autres transversales, se reliaient ensemble en s'appuyant mutuellement. Là-dessus, on jetait un bordage en planches superposées Tune sur Tautre, de manière à renvoyer l'eau en dehors, môme quand il faisait grand vent. La maison était bâtie.
Le pisé a été Introduit à Madagascar parla Mission catholique, et il a réussi au delà de toute espérance, la terre s'y prêtant on ne peut mieux.
Pour l'obtenir on jette dans des moules en bois, ou dans des caisses sans fond, de la terre légèrement humide. Le moule une fois plein et bien pilé, on a une belle pièce de pisé qu'on retire pour recommencer Topération. On la laisse sécher un ou deux jours, et on peut alors la manier, la transporter sans qu'elle casse. Sur le mur on les cimente Tune à l'autre au moyen d'une boue claire préparée avec soin.
On fdit ainsi des constructions solides qui durent lonptemps, si on a soin de préserver les fondements de l'humidité.
Au lieu de procéder par petits blocs de pisé, la Mission catholique a essayé avec succès d'un autre mode plus économique et plus expéditif
Le constructeur prend une caisse sans fond, d'une longueur arbitraire variant entre 3 et 4 mètres ; large d'environ 60 à 70 centimètres et d'un mètre de profondeur ; ses quatre côtés sont mobiles et reliés par de solides boulons.
Sur les fondations ordinairement en pierres, il pose cette caisse, ayant soin de la maintenir d'aplomb. Pendant que quelques ouvriers la remplissent peu à peu de terre, d'autres placés dans l'intérieur pilent sans discontinuer jusqu'à ce que la terre bien foulée déborde la caisse. On déboulonne alors les ais solides de lacaisse^ et on les transporte à côté ou au-dessus, refaisant le même travail jusqu'à ce
que les murs aient atteint partout la hauteur voulue. Si les fondations sont solides, les murs bien droits, on peut sans danger élever la construction à une grande hauteur. Le grand collège de la Mission, qui a plus de 11 mètres de haut, n'a pas été fait autrement.
On emploie beaucoup aussi dans l'Imerina la brique simplement séchée au soleil. Ces briques ont environ m. 25 de long sur m. 12 de large et 0. m. 08 de hauteur.
Ce genre de construction est facile et peu dispendieux. Quand Teau n'est pas trop loin du chantier, un ouvrier fera facilement 3.000 briques pour 5 francs. On les laisse bien sécher avant de les placer ; si le poseur est entendu et que la boue qui sert de ciment soit bien préparée, les murs faits avec ce genre de matériaux sont très solides. Une fois en effet que le mur est bien sec, les briques ne forment qii'un seul bloc inébranlable. Les briques cuites au four coûtent fort cher à cause de la rareté du bois ; aussi l'usage en est-il fort restreint. On les emploie donc principalement dans les fondations, les corniches des façades, et les colonnes destinées à soutenir les balcons. Les édifices entièrement bâtis en briques cuites, tels que le palais du premier ministre et le collège des Anglais, sont extrêmement rares.
Le peu que nous venons de dire sur les progrès et l'état actuel de l'art de construire à Madagascar, explique les divergences parfois notables qu'on remarque en cette matière dans certains ouvrages de date même récente, écrits par des auteurs qui n'ont pas revu sans doute depuis de longues années la grande île africaine, ou se sont bornés à eu parler d'après des témoignages trop anciens.
N'est-ce point induire le public en erreur que d'écrire, par exemple sur Tamatave, que cette ville est un ramassis de paillettes, où l'on rencontre à peine deux ou trois maisons convenables ?
Il n'en esl plus ainsi depuis quelques années.
On rencontre au contraire à Tamatave, dans le quartier européen,
un grand nombre d'habitations non seulement convenables, mais encore d'assez belle apparence ; il est vrai qu'elles sont construites en bois du pays, et recouvertes en bardeaux (sortes de lattes en boia servant de tuiles) selon l'usage de Bourbon et de Maurice ; elles possèdent néanmoins de fort jolis appartements, vastes et bien disposés, s'ouvrant au rez-de-chaussée et au premier étage sur de grandes varangues, (vérandas ou balcons), qui y entretiennent la fraîcheur si nécessaire aux pays chauds.
Tamatave renferme en outre un grand nombre de magasins et d'agences en bois, aussi bien installés que la plupart do nos magasins d'Europe.
On doit appliquer la même remarque aux autres villes de Madagascar. Ivondro, Andevoranto, Mahanoro, Mahela, Mananjary, Fouipointe, sur la côte Est, Majanga au Nord-Ouest, et surtout Tananarivo et Fianarantsoa dans l'intérieur, voient de Jour en jour le nombre des paillettes ou des cases disparaître de leur enceinte, pour faire place à de vraies maisons bien bâties qui seraient convenables même dans nos villes d'Europe.
Nous ne pensons pas pouvoir mieux terminer ce chapitre, que par la description des deux principaux édifices, élevés par les Hovas à Tananarivo, avec le concours des Européens, je veux dire le palais de la reine et celui du premier ministre actuel.
Le palais de la reine, construit autrefois en bois, sous la db-ection de M. Laborde, se faisait déjà remarquer par ses proportions relativement gigantesques et son ornementation unique dans le pays.
Lorsque, en 1858, M. Caméron se chargea de l'embellir et de le rendre vraiment digne d'une reine, que sa conversion à la religion méthodiste mettait sous la tutelle de l'Angleterre, il conserva le corps de l'ancien bâtiment en bois, et en fit seulement disparaître les vieilles galeries, également en bois, qu'on remarquait tout autour, pour les remplacer par de nouvelles galeries en pierre, bâties sur de plus grandes proportions.
titre de Traditions historiques, tout ce que Téradition malgache, patiemment interrogée par certains de nos missionnaires, leur aurait fait connaître sur l'histoire des obscures peuplades de Madagascar. Ce chapitre et les suivants renfermeront uniquement ce qui nous ^ paru le plus propre en cette matière à intéresser nos lecteurs français. Encore même nous bornerons-nous dans ce choix, aux traditions relatives à la tribu la plus intelligente et la plus puissante de Tîle, la tribu des Hovas.
Nous pensons toutefois qu'il ne sera pas inutile, pour la clarté des récits qui vont suivre, de donner auparavant un aperçu sommaire des principales tribus difiTérentes des Hovas, répandues encore aujourd'hui sur la surface de l'île.
j5e^5î7eo5.— La première tribu qu'on trouve, auSuddenmerina,s'étendant dans Tintérieiur depuis le 20o jusqu'au 22° de latitude, est celle des Betsileos. Le Betsileo a généralement le visage plus noir que le Hova, ses lèvres sont plus épaisses, son nez plus aplati, son front plus bas ; tout l'ensemble de ses traits accuse en un mot plus de grossièreté que chez son vainqueur de Tlmerina. Mais il a en revanche une stature plus haute, et des membres plus forts, mieux proportionnés. Hommes et femmes portaient autrefois la chevelure artistement tressée. Cet usage tend à disparaître aujourd'hui chez les hommes. Les femmes cependant l'ont encore retenu, et possèdent jusqu'à la perfection le talent de donner à leurs cheveux toute espèce de formes. A voir de loin leurs têtes nues, on jurerait qu'elles sont coiffées de riches bonnets de couleur noire. Aussi quelle peine, lorsque pour un deuil il faut dénouer ces belles tresses, ou même, à la mort de la reine, les livrer à l'impitoycible ciseau !
Quelques femmes plus riches ajoutent à cette coiffure naturelle un anneau d'argent suspendu au milieu de la tête.
Le caractère du Betsileo se ressent de son tempérament ordinairemei^t peu nerveux et souvent lympathîque. Quoique grand et robuste, il est moins énergique au travail que le Hova, moins capable d'efforts
vigoureux. Mais aussi il est plus doux, plus calme, et n'est point porté aux spéculations véreuses du mercantilisme hova. Le vrai bonheur, pour lui, consiste à vivre au milieu de ses propriétés, entouré d'une nombreuse famille qui le vénère, occupé à planter ses rizières, ses champs de maïs ou de manioc, et à se livrer tout entier au soin de ses nombreux troupeaux de bœufs.
Bien que, sous le rapport de la moralité, les Betsileos ne soient pas de beaucoup supérieurs aux Malgaches des autres tribus, ils sont un peu moins voleurs, et paraissent en général plus probes. Aussi ne tolèrentils pas une injustice, et se montrent-ils d'un entêtement incroyable dans leurs procès ; et il arrive ainsi fort souvent que des familles rivales se ruinent complètement.
En fait d'intelligence, le Betsileo semble suivre de fort près le Hova. On le remarque facilement dans les joutes solennelles et les disputes des écoles, où les enfants des Hovas paraissent souvent jaloux de voir primer les jeunes Betsileos. Cependant leur simplicité les rend victimes de la rouerie des commerçants deTImerina.
Avant la conquête des Hovas, c'est-à-dire avant le commencement du xix« siècle, les Betsileos habitaient exclusivement dans des villes construites au sommet des montagnes et d'un très difficile accès. On n'y arrivait d'ordinaire que d'un seul côté, tous les autres étant à pic ; et une triple enceinte de fossés profonds entourait encore la ville et la montagne ; précautions bien nécessaires, à raison des guerres continuelles que les Betsileos se faisaient entre eux, ou qu'ils soutenaient de la part des Baras leurs voisins. Ces villes sont aujourd'hui presque toutes abandonnées, par les habitants du pays qui préfèrent se loger dans des fermes, généralement épaxses au milieu des plaines et entourées d'épais massifs de cactus épineux vraiment impénétrables.
Cette population intelligente et forte serait d'un grand secours à l'empire hova, si les chefs de l'ImeriHa savaient lui octroyer une administration moins oppressive, moins arbitraire, et plus conforme aux règles de la justice.
Tanalas. — En quittant la région desBetsileos et en nous avançant un peu vers l'Est, nous arrivons bientôt à la ceinture de forêts épaisses qïjl entoure la région centrale de Madagascar. Dans les profondeurs de ces forêts vivent des populations, dont le caractère et le physic^ie tiennent beaucoup du Betsileo. On les appelle Tanalas (habitants de la forêt). Moins bien partagé sous le rapport de la nourriture^ que la plupart des autres tribus malgaches, le Tanala n'a pas ces belles rizières si faciles à cultiver et si productives, qui font surtout la richesse des Hovas et des Betsileos. U se procure du riz en brûlant souvent, comme le Sakalave, une partie de la forêt. Les produits ainsi récoltés ne sont pas fort abondants. Le Tanala y supplée, en se rendant, sur la lisière delaforêty aux marchés des Hovas, afin d*y vendre du bois de chauffage, des paquets de bambous ou des poutres pour les construv tiens.
Ajoutons, sur cette peuplade, que si la partie Nord reconnaît nominalement l'autorité de la reine de Tananarivo, et lui envoie tous les ans, à titre de redevance, quelques bouteilles de miel sauvage, il n*en est pas de même de la partie Sud, et dlkongo, sa capitale. Cette ville en particulier, située sur la plus haute crête d'un rocher où Ton ne parvient que par un sentier fort étroit et presque à pic, a conservé jusqu'ici son entière indépendance. Jamais les Hovas n'ont pu la soumettre. Perchés sur leurs rochers les Tanalas d'Ikongo se rient des lances et des fusils des armées hovas.
Baras. — Restant toujours dans l'intérieur de Madagascar, mais avançant au Sud et à l'Ouest des Betsileos, nous nous trouvons au milieu d'une population beaucoup moins douce et paisible que celle des Tanalas et des Betsileos ; c'est la tribu guerrière des Baras. Bien que, au physique, ils ne diffèrent guère des Betsileos, Us ont en gêné* rai un extérieur plus grossier. Ce qui les distingue surtout c'est leur chevelure, disposée en grosses boucles sur la tête. Ces boucles, dont un énorme chignon occupe le centre, sont enduites de graisse, de cire et souvent de terre blanche ; l'aspect en est peu gracieux. Un os
blanc de la grandeur d'une pièce de cinq francs, mais un peu convexe dans sa rondeur, véritable talisman auquel ils attachent une grande importance, est attaché par un fil au milieu de leur front. Ils en portent souvent un autre plus grand, rattaché au cou, et tombant sur la poitrine, au milieu de tatouages plus ou moins bizarres.
Ce qui attire surtout les regards, au premier aspect d'une bande de fiaras, ce sont leurs armes, telles que fusils brillants à culasse ornée de nombreux clous de cuivre, et resplendissants au soleil ; sagaies toujours polies et étincelantes, corne à poudre, etc.
Le Bara ne se sépare jamais de ses armes ; et l'on dit même que la nuit elles doivent reposer à portée de sa main auprès de sa couche rustique. Les Hovas redoutent ces guerriers, et ils n'ont jamais pu les soumettre, bien qu'ils aient établi un poste militaire dans une de leurs provinces. Les Baras jusqu'ici n'ont pas montré beaucoup d'empressement pour l'instruction et la civilisation. Ils ont cependant demandé des Missionnaires catholiques. Quant aux missionnaires anglais ils les détestent comme ne faisant qu'un avec les Hovas. Les Anglais prédicants s'en vengent en les dépeignant dans leurs relations sous le jour le plus désavantageux.
Sakalavas ou Sakalaves. — De toutes les tribus de Madagascar, la plus guerrière sans contredit c'est la tribu des Sakalaves, qui habite la côte Ouest depuis la baie de Saint-Augustin au Sud jusqu'à la baie de Passandava. Dès que le jeune Sakalave est adolescent, et qu'il a douze à treize ans, on l'arme d'un fusil et de plusieurs sagaies. Il porte nn ceinturon autour de ses reins ; et à ce ceinturon se trouvent accrochés, entré autres objets, une épinglette pour le fusil, un sachet de balles, une corne de bœuf pleine de poudre- Le voilà soldat ; mais soldai sakalave, c'est-à-dire, armé pour la chasse, pour les embûches dressées aux autres tribus, pour le pillage, surtout au pays des Hovas ; carie Ho va voilà l'objectif de tout guerrier Sakalave, son ennemi par
excellence. Aussi dans ses imprécations le Sakalave jure-t-il d'abord
par le caïman, ensuite par une maladie terrible, et enfin por les
Hovas ; cette dernière imprécation, la plus violente, ne sera proférée que dans le paroxysme delà colère.
Bien qu'ennemi juré du Hova le Sakalave néanmoins marche rarement contre lui en bataille rangée. Il ne peut se soumettre à une discipline. Ce qu'il lui faut c'est la guerre d'embuscades. Toujours prêt pour une campagne de ce genre, il y affronte la mort sans sourciller, et s'y montre vraiment habile, surtout s'il est excité par l'appât du butin. A la baie de Baly, un jeune guerrier sakalave se présente un jour chez le Père missionnaire, affublé d'une vieille défroque d'officier anglais. « Ou as-tu pris ce brillant costume ?» lui dit le Père. Le jeune homme lui raconta son fait d'armes. Il s'était mis en embuscade sur le passage d'un corps hova. Mais ne voyant que des soldats mal habillés, il avisa le chef, placé à l'arrière-garde de la troupe. Il résolut d'en faire sa victime. Profitant donc d'un moment favorable il tire contre son ennemi. Les Hovas épouvantés prennent la fuite; le Sakalave se jette sur le vaincu, s'empare de son uniforme et court rejoindre les siens dans la plaine.
On aurait donc tort de nier les qualités guerrières du Sakalave. Cette tribu est néanmoins affectée de vices profondément enracinés, qui ne lui feront accepter que très difficilement les bienfaits de la civilisation. Nous avons eu déjà l'occasion de noter sa paresse pour le travail de la terre. Bien qu'en général les Sakalaves ne soient pas cruels, certains faits cependant semblent prouver que si la superstition, l'intérêt ou la vengeance l'exigent, ils savent être inexorables. Dans ce cas les blancs eux-mêmes, ne sont pas à l'abri de leurs coups.
Gomme tous les autres peuples de Madagascar, les Sakalaves ont pour leur souverain un culte qui tient de l'adoration- Ils leur donnent le nom de dieu, Zanaharyy et se prosternent devant lui ; il y a des expressions particulières pour parler de lui, et le saluer. Personne ne peut manger à sa table, ou plutôt sur sa natte ; car, pas plusquesessujets,le roi n'use de table. Il est maître de tout, mais dans
TRADITIONS HISTORIQUBS 45
la guerre il doit être le premier au feu. Il a plusieurs fusils que des serviteurs lui chargent, et il ne fait que les décharger. Si deux princes sakalaves se font la guerre, les soldats se garderont de tirer sur le roi du camp ennemi. Quelquefois les deux rois s'attaquent; le combat général se change alors en un combat singulier, et les soldats n'osant intervenir restent spectacteurs haletants et respectueux.
Tous les Sakalaves,hommes et femmes, ont les cheveux tressés avec soin ; ils y mettent une grande coquetterie. Celui qui n'aurait pas la chevelure ainsi arrangée passerait pour un brigand dont il faudrait se défier. Les hommes portent à leurs poignets des bracelets d'argent. Les femmes, surtout si elles sont riches, se chargent d'anneaux d'argent aux poignets et aux jambes, et quelquefois leur marche en est assez embarrassée. Leur cou est orné de grands colliers de perles brillantes. Les femmes qui sont épousées par des Arabes, et il y en a beaucoup, portent au nez un anneau d'argent qui retient le plus souvent une pièce de 50 centimes; et aux oreilles un petit morceau de bois d'ébène rond, un peu renflé à ses deux bords. Les femmes moins riches remplacent les bracelets d'argent par des bracelets de perles qui sont le plus souvent des amulettes.
H fut un temps où la race sakalave était la plus puissante à Madagascar. Leurs traditions rapportent qu'Andrianandazohala (qui brûle la forêt), fondateur delà monarchie sakalave, était un blanc débarqué avec plusieurs compagnons à la baie de Saint-Augustin. Charmés de ses belles qualités, les habitants du pays en firent leur roi, et il sut à son tour les rendre maîtres et seigneurs de tout le pays d'alentour. Andrianandazohala eut un fils appelé Andriamosara (le mouchoir), regardé par les Hovas comme le grand patriarche des Sakalaves, et un petit fils Andriandahifotsy (l'homme blanc) quifit de [grandes conquêtes dans le Nord de Saint-Augustin, et fonda le royaume du Menabe, dans les premières années de la monarchie hova. Il est certain que la division et les querelles intestines ruinèrent l'empire des Sakalaves, beaucoup plus que les guerriers de llmerina qui se ruèrent sur luî,
soit seuls, soit avec le secours des Anglais, sous Andrianampoinimerina et Radama I. Aujourd'hui encore, quoique vaincus, les Sakalaves sont loin d'être soumis, et Tautorité des Ho vas ne s'exerce guère que dans un rayon de quelques kilomètres autour des forts construits par eux sur le territoire de cette tribu.
Ajoutons en terminant que la grande cause de la faiblesse actuelle des Sakalaves est dans l'excès des boissons que leur fournissent les traitants Européens, et surtout dans la funeste influence qu'exercent sur eux les Arabes, ces propagateurs de dégradation et d'abrutissement.
Antànkaras. — Le Nord-Ouest de Madagascar, à partir de la baie de Passandava, est habitée par la tribu des Antànkaras. Cette petite tribu, que l'on pomrrait considérer comme une variété de la tribu des Sakalaves, se rapproche beaucoup de cette dernière par ses usages et par sa bravoure ; cependant elle possède un gouvernement distinct de celui des Sakalaves, au moins depuis quelque temps. Le dernier roi des Antànkaras, Tsimiharo, qui vient de mourir en 1882, a régné 40 ans. Réfugié dans une petite île pour ne pas se soumettre aux Hovas, il y recevait l'hommage de ses vassaux de la Grande Ile. C'est lui qui, de concert avec Tsiomeko, reine des Sakalaves, céda à la France, en 1840, l'île de,Nossi-Bé, et plaça alors le reste de ses États sous notre protectorat. Les Antakaras montrent moins d'éloignement pour la civilisation que les Sakalaves ; ils ont beaucoup de sympathie pour les Français. Plusieurs jeunes gens des meilleures famiUes, et même un fils du roi Tsimiharo, ont fait leur éducation à l'école de la Mission catholique. Mais ici encore la civilisation a tout à craindre de l'élément arabe qui tend à s'y introduire et à y propager la dépravation morale.
L'industrie chez les Antànkaras est nulle, comme chez les Sakalaves. La culture du riz, la pêche et l'élevage des bœufs résument tout leur savoir et marque la limite de leurs occupations ordinaires. Cependant ils sont plus laborieux que les Sakalaves. Ils excellent dans la fabrication et dans le maniement des pirogues de toutes sortes, dont
Tusage est pour eux une véritable néoessité, à cause des lies (qu'ils habitent, et des relations qu'ils ont avec leurs voisins. La mer généralement tranquille, qui baigne leurs côtes, leur permet d'avoir de ces embarcations d*un genre particulier également connues des Sakalaves du Boeny. C'est le lakafiara, formé de plusieurs pièces, à forme très effilée et dont Télégance et la vitesse l'emportent de beaucoup sur les autres. Rien n'égale l'intrépidité des Antankaras dans leurs frêles embarcations, qu'ils dirigent avec une adresse remarquable, comme un bon cavalier fait de son coursier. Rien aussi de plus solennel, en ce genre, qu'une flottille de ces pirogues, lorsque les Antankaras accompagnent leur chef dans ses excursions. La nacelle du roi, la plus belle et la plus grande de toutes, s'avance majestueusement la première, et règle la marche. Toutes les autres suivent en ordre. Nulle n'oserait dépasser d'une coudée la nacelle royale qui attire tous les regards. Arrivés au port, et le roi servi, chacun s'occupe de tirer sur le rivage son lakafiara, pour le dérober aux vagues.
Betsimisarakas, — La tribu des Betsimisarakas (beaucoup qui ne se séparent pas) s'étend sur la plus grande partie de la côte orientale de Madagascar. La physionomie de cette population diffère peu de celle des autres tribus de la côte Est. Leur teint noir est luisant et peu foncé ; leur visage, plutôt arrondi qu'oblong, se termine par un front assez saillant. Leurs cheveux sont épais, mais peu crépus, leur taille dépasse ordinairement la moyenne. Les Betsimisarakas sont surtout connus par la douceur de leur caractère, et par la sympathie qu'ils ont toujours eue pour les blancs, notamment pour les Français dont le caractère généralement ouvert et jovial s'harmonise mieux avec le leur. Paisibles par tempérament, on ne les voit guère s'irriter que devant des injustices trop criantes. De là vient leur haine contre les Hovas qui les ont subjugués à force de trahisons et de mauvais traitements, mais dont ils subissent patiemment le joug. Si parfois ils se sont montrés cruels, c'est que chaque fois ils y ont été poussés par les injustices et les mauvais traitements de quelques Européens.
La probité est une qualité que l'on trouve généralement chez les Betsimisarakas, et ils tranchent par là d'une façon remarquable sur la plupart des autres tribus qui ont une grande propension au vol.
L'ivrognerie est un de leurs principaux vices. Ils s'y livrent en toute occasion et sans la moindre honte;surtout depuis l'importation du rhum dans le pays ; et si le Christianisme n'y apporte un remède efficace on peut prévoir une époque où ces populations disparaîtront peu à peu, sous les ravages de ce vice abject.
Les Betsimisarakas aiment leurs enfants. S'il leur arrive de se débarrasser des nouveau-nés, ce qui se produit quelquefois malheureusement, c'est un tribut payé à contre cœur aux coutumes superstitieuses du pays.
Lorsqu'un jeune homme doit s'absenter pour un voyage, le moment de la séparation ne manque pas d'avoir quelque chose de solennel. C'est la cérémonie du fafirano ou bénédiction. Les parents font à celui qui va les quitter leurs dernières recommandations ; ils appellent sur sa tête la protection de la divinité, et lui souhaitent toutes sortes de bonheurs qu'ils ont soin d'énumérer. Enfin ils l'aspergent d'une sorte d'eau lustrale en confirmation de la bénédiction qu'ils lui donnent. Le jeune homme peut alors partir ; un jour il reviendra grand et heureux auprès de ses parents.
Les Betsimisarakas n'ont pas les mœurs guerrières des Sakalaves. mais ils paraissent du moins avoir de l'aptitude et du goût pour la navigation et les excursions lointaines. On en peut juger par l'empressement que ceux de Sainte-Marie mettent à se présenter, lors d'une levée d'hommes, pour remplir les cadres de marins soit aux navires de commerce, soit surtout aux navires de l'État.
Il n'y a pas cent ans encore, les Betsimisarakas étaient redoutés aux îles Comores, par les expéditions qu'ils y entreprenaient de temps en temps pour faire des razzias. A la saison favorable, ils partaient sur de grandes pirogues dites lakandrafitra faites d'un tronc
d'arbre surhaussé de larges planches. Après avoir doublé le cap d'Ambre, ils se dirigeaient à toute voile vers les îles Mayotte, Anjouan el Mohély, surprenaient les populations incapables de leur résister, et retournaient dans leur pays, chargés d'esclaves et de butin.
Nous voyons les Betsimisarakas vers le commencement dul8« siècle, constituer une nation puissante sous la domination de certains chefs malates ou mulâtres, issus d'Européens mariés à des femmes du pays. Un soldat de la compagnie des Indes en garnison à Maurice, le caporal Labigorne, épousant la reine Bel i, la même qui céda Sainte-Marie à la France en 1750, fit reconnaître son autorité sur tout le littoral oriental de Madagascar, à partir de Tamatave jusqu'à la baie d'Antongil. Il servait d'arbitre suprême aux chefs des diverses tribus, organisait des échanges entre eUes et les traitants, et fut très utile à notre commerce de 1750 à 1767.
Après lui, dans les mêmes parages, mais un peu plus au Nord, vers le fond de la baie d'Antongil, le Polonais Benyowsky, fonda en 1774, et au nom de la France, un établissement célèbre, auquel il eut le talent de rallier la plupart des tribus environnantes. Mais quand les basses jalousies des gouverneurs de l'Ile de France, jointes à l'abandon et puis à l'hostilité à main armée de la métropole, eurent ruiné l'œuvre éphémère de Benyowsky, les Betsimisarakas se redonnèrent aux chefs malates, et leur pouvoir se maintint avec dés alternatives diverses, jusqu'au jour où Radama I, attirant à Tananarivo, ces chefs malheureux, les eut fait traîtreusement assassiner.
Sihanakas. — Presque en face de l'île Sainte-Marie, en remontant le fleuve du Manangory,on arrive à travers une forêt épaisse jusqu'au lac Alaotra le plus grand lac de Madagascar. Autour de ce lac, entre deux lignes de forêts, s'étend une région marécageuse, habitée par une peuplade assez semblable aux Betsimisarakas. Ce senties Sihanakas (peuples du lac). Cette population peu active se livre à la garde d'innombrables troupeaux de bœufs, dans d'immenses pâturages, ainsi qu'à la culture facile des rizières, ou à la pêche des anguilles et des cre-
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vettes dont ils font un certain commerce avec les Hovas. Leur capitale Ambatondrazaka est une ville très populeuse. Soumis à la domination des Hovas depuis le commencement de ce siècle, ils ont été établis,par leur vainqueur, planteurs de leurs cannes à sucre et gardiens de leurs bœufs. Il y a des Hovas qui possèdent chez les Sihanakas lO.OOObœufs, d'autres5.000, d' autres unnombre moins considérable.
Dans un village au sud du lac, habite une petite tribu qui ne fusionne guère avec les Sihanakas. Ses cases en jonc sont disposées de telle sorte que lorsque le lac déborde, pendant Thivemage, elle sont soulevées par les eaux, et Ton voit ainsi un village flottant pendant plusieurs mois.
Bezanozanos.—De chez les Sihanakas,en descendant vers le Sud entre les deux mêmes lignes de forêt, nous arrivons chez les Bezanozanos (nombreux rejetons) ou Tankay, pays brûlé, parce que probablement ils occupent la place de forêts incendiées . Plus noirs et plus forts que les Hovas et les Betsimisarakas, ils semblent tenir par leurs usages des Tanalaset des Sihanakas, leurs voisins. Ils n'ont guère'que l'industrie des nattes ou autres tissus faits avec divers végétaux. Ils fournissent de nombreux porteurs pour le transport des marchandises de la côte dans Tintérieur de llle. Leur vigueur et leur solidité sont admirables dans ces chemins escarpés et gUssants qui traversent des forêts impraticables.
^n^aimoros-An^ano552/.— Les Antaimoros (lesMaures) habitent la côte Sud-Est de Madagascar au Sud des Betsimisarakas. On leur attribue une origine arabe, comme Tindique leur nom. De fait leur activité et leurs mœurs contrastent avec les autres tribus malgaches, généralement paresseuses et de mœurs très libres. Us vont souvent par bandes nombreuses fournir des travailleurs aux colons européens. La polygamie n'est pas en usage chez eux, et l'adultère est sévèrement puni. Les jeunes filles se respectent. Aussi les familles de 12, 15 enfants ei au delà ne sont elles pas rares. Cette tribu pourrait devenir irés puissi'ute, car outre qu'elle tend à se multiplier beaucoup, elle
est intelligente, robuste et guerrière. Vaincue par les Hovas, elle a été plusieurs fois décimée sous prétexte de rébellion.
Au Sud des Antaimoros, toujours sur la côte Est,on trouve plusieurs autres tribus plusou moins sauvages, et peu différentes des Betsimisarakas. Ce senties Taifasy, les Taisakas et les Antanossy, au milieu desquels les premiers colons de la France vinrent se fixer en 1642, et créer l'établissement de Fort-Dauphin.
Signalons ici en passant et pour mémoire les causes principales qui firent échouer alors notre colonisation. Mauvais choix d'un grand nombre de gouverneurs, hostilité systématique des Français contre les indigènes, immoralité flagrante, s'unissant chez la plupart des colons à un étroit esprit de rivalités et d'injustices de toutes sortes : c'était plus qu'il n'en fallait pour étouffer dans son germe, sur cette terre sauvage, toute tentative sérieuse de colonisation. Les Malgaches poussés à bout se ruèrent sur Fort-Dauphin le 25 décembre 1672, pendant la messe de minuit, brûlèrent le fort, et égorgèrent tous les Français. Notre première colonie à Madasgacar était ainsi détruite. La France pendant plus d'un siècle ne fit rien pour la relever de ses ruines. Toutefois afin de couper court à toute entreprise de nations différentes qui aurait eu pour but la fondation d'un établissement colonial à Madagascar, un arrêt du conseil du roi de 1686, confirmé par les édits subséquents de 1720 et 1725, réunit solennellement l'île de Madagascar au domaine de la couronne de France.
Tandroy-Mahafaly. — Du cap Sainte-Marie, en remontant par l'Ouest vers le Nord jusqu'à la baie de Saint-Augustin, les yeux ne rencontrent qu'une sorte de montagne ou rempart de couleur grise, complètement dénudée, qui s'élève à quelques kilomètres du bord de la mer, et court parallèlement au rivage. On croirait ce pays entièrement désert. Cependant les navires marchands qui viennent pour le commerce, n'ont qu'à tirer un coup de canon, et ils voient arriver de l'intérieur des terres des bandes de 20 ou 30 Malgaches qui viennent
traiter avec eux. Ce sont en général des hommes robustes, couverts à peine de quelques sales haillons, et d'aspect assez sauvage. Les Tandroy (peuples des buissons), habitent la pointe Sud ; viennent ensuite les Machicores ou Misikorefos (habillés de joncs) ; et enfin en remontant vers Saint- Augustin, les Mahafaly. Ces trois peuplades soumises à des chefs différents ont beaucoup de ressemblance entre elles, si ce n'est que les Mahafaly sont guerriers comme les Sakalaves et marchent toujours armés d'un fusil et de plusieurs sagaies, tandis que les Machicores et les Tandroy sont beaucoup plus paisibles. MaisiK sont tous également fourbes et voleurs, tous aussi également pauvres. Chez eux, on ne trouve, dit-on, d'autre nourriture que les figues de Barbarie et quelques autres fruits sauvages.Toute cette partie de iMadagascar est entièrement indépendante de la reine de Tananarivo, comme du reste la majeure partie de la côte Ouest de la Grande De.
Mais il faut nous hâter, et laissant là au plus tôt cette fatigante nomenclature de tribus à demi barbares, entrons, sans autre préambule dans le sujet principal que nous nous sommes proposé en ce chapitre, c'est à dire l'étude des premières origines de la nation hova, selon les traditions du pays.
Diverses significations du mot Hova, — On désigne assez communément aujourd'hui, sous le nom de Hova, l'ensemble de cette population malgache qui relevant politiquement du souverain de Tananarivo, et habitant le plateau intérieur de l'Imerina, a étendu sa domination, tant sur les autres Malgaches de l'intérieur, que sur les Betsimisarakas et Sakalaves de la côte.
D'une manière plus précise et au point de vue ethnographique, le Malgache strictement Hova est reconnaissable aux caractères suivants :
Cheveux plats ou légèrement bouclés, barbe peu fournie, teint olivâtre, bouche grande, lèvres un peu fortes, nez droit et court, yeux bridés, pommettes saillantes, corpulence médiocre, taille assez avantageuse, formes plutôt élégantes qu'athlétiques.
Tout Malgache, véritablement Hova, par le pouvoir politique au-
qnel il appartient, et son habituelle résidence dans llmerina, n'est donc pas ethnographiquement Hova. Il peut provenir en effet d'une race mélangée, dans laquelle le type malais se croise plus ou moins avec le type arabe, africain, ou même européen.
Ne serait-ce pas à cause de cette confusion des races, assez fréquente parmi les habitants de llmerina, que les autres indigènes s'abstiennent généralement d'employer le mot Hova, comme le font d'ordinaire les Européens, et désignent plutôt leurs vainqueurs par le nom d'Ambaniandros (sous le jour), ou par le terme plus odieux d*AmboaS'lambos (qui tient du chien et du porc) î
Disons enfin, pour être complet, que dans la vie civile de la langue de Tananarivo, le mot hova s'applique à tout sujet de la reine, roturier de naissance, c'est-à-dire qui n'est ni noble ni esclave .
Origine du Hova d'après la tradition sakalave. — « Les Amboaslambos sont venus d'au delà des mers. Le navire qui les portait se brisa sur les côtes de Madagascar.
« Ces naufragés s'étabUront d'abord près de l'Océan sans se mêler aux habitants du pays. La fièvre faisait parmi eux de nombreuses victimes ; cependant ils se multipliaient peu à peu et occupaient la contrée. Les indigènes en furent jaloux et leur suscitèrent d'abord de minces querelles, qui se changèrent plus tard en combats meurtriers.
« Les Amboas-lambos furent vaincus et presque exterminés.
« Or un jour, après une sanglante défaite, ils prirent le parti de se retirer vers l'intérieur de l'île ; leur nombre était fort réduit alors ; il n'y avait peut-être pas cent hommes en état de porter les armes. Ils partirent donc vers le désert, avec leurs femmes et leurs enfants, à la recherche d'une terre plus paisible et d'un climat plus salubre. Ils trouvèrent l'un et l'autre vers le centre du pays ; ils se fixèrent dans cette région et s'y multiplièrent rapidement. Plus tard ils firent la guerre à leurs voisins pour s'emparer de leurs troupeaux et de leurs terres.
« Des hommes sages, venus aussi d'au delà aes mers ont aidé les Amboas-lambos dans ces combats où ils ont été vainqueiurs.
« Ces Amboas-lâmbos sont venus à Madagascar après les Silamos (Arabes musulmans) et Us ont été les amis des Karany (Indiens). »
Tel est le fond du récit sakalave ; on voit assez (ju'il ne manque ni de patriotisme ni de couleur locale ; son origine est d'ailleurs fort ancienne, parmi les tribus de l'Ouest.
La mention des hommes sages, venus d'au delà des mers qui ont aidé les Amboas-lambosdans leurs] combats aurait bienpuêtre ajoutée il une date postérieure, pour signaler le concours prêté par les Anglais à Radama I".
L'arrivée des Hovas, après celle des Silamos ou arabes que l'on fixe assez communément à la fin du 7« siècle, est poiu» nous tout à fait certaine, mais rien ne l'indique clairement.
Ces Karany ou Indiens, avec lesquels les Hovas auraient lié amitié, sont probablement des trafiquants venus à la côte Ouest à une date assez récente. Il est peu probable qu'ils aient ensuite quitté Madagascar. Nous pensons plutôt qu'ils se sont fondus avec les Amboas-lambos ou avec quelqu'une des tribus du littoral.
Ongine des Hovas cT après leurs propres h'aditions. —Touile monde connaît l'engouement des Cbinoispom» eux-mêmes et pour leur céleste empire ; les Hovas, sous ce rapport, ne le cèdent guère aux fils du cieL
Ils se croient modestement une nation privilégiée, et leur monarchie est à leurs yeux la première du monde. Ils ontpoiu'tant la bonne grâce de ne pas s'attribuer une antiquité fabuleuse de plusieurs milliers d'années. Ainsi ils ne comptent que 13 souverains avant Andrianampoinimerina,lequel monta sur le rône de ses prédécesseurs vers 1787.
Voici du reste, par ordre de succession, la série de tous les rois hovas, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, avec la désignation des villes, capitales de leurs États et la date approximative de leur avènement.
Rafohy régna à Mérimanjaka (1527 ?) ;
Rangita lui succéda dans la même ville (1547 ?);
Andriamanelo régna à Alasora (1567?) ;
Ralambo, à Alasora et à Ambohitrabiby {158'ï?) ; Andrianjaka, à Tananarivo (1607 ?); Andriantsitakatrandriana, à Tananarivo (162'7?) ; Ainsi que ses successeurs : Andriantsimitoviaminandriandeliibe (1647 ?) ; Andriamasinavalona (1667 ?) ; Andrianjakanavalomandimby (1687 ?) ; Andrianponimerina (1707 ?) ; Andrianavalobemihisatra(1727?) ; Andriambalohery 1747 ?) ; Andrianamboatsimarofy (1767 ?) ; Andrianampoinimerina (1787-1810) ; Radama I (1810-1828) ; Ranavalona I (1828-1861) ; Radama II (1861-1863); Rasoherina (1863-1868); Ranavalona II (1868-1883) ; Ranavalona III, 1883, encore régnante.
En attribuant à chacun des prédécesseurs d'Andrianampoinimerina une durée moyenne de 20 ans (cMffre qu'on ne saurait trouver trop faible) on n'a qu'un total de 260 ans pour tous les prédécesseurs du grand roi. L'inauguration de la royauté envahissante des Hovas serait par là même fixée vers l'an 1530 de notre ère.
La tradition hova mentionne, il est vrai, sept autres rois antérieurs à ceux dont nous venons de parler ; mais elle constate en même temps qu'ils n'appartenaient pas à la race hova. C'étaient, d'après eUe, les souverains des premiers habitants du pays. On ne saurait, par conséquent, les ajouter à la suite des rois hovas ni se servir de leurs noms pour reculer la date de la fondation de la monarchie hova.
Il reste donc établi, d'après les intéressés eux-mêmes, que leurs
premiers essais de souveraineté dans le plateau central de Madagascar ne remonteraient pas au delà de la première moitié du 16« siècle.
Les Hovas sont très sobres de récits sur leur arrivée dans les plateaux intérieurs de l'île.
« Les Vazimbas,disent-ils, étaient autrefois les maîtres de la province que nous habitons aujourd'hui. C'était une peuplade grossière, ignorante et pauvre ; elle ne savait pas travailler le fer ; ce fut là la principale cause de son infériorité dans les guerres qu'elle eut à soutenir contre nos premiers rois. LesSampy (dieux protecteurs) des Vazimbas étaient bien puissants, mais les nôtresle furent encore davantage. Le sort se déclara pournous. Les Vazimbas furent défaits en maintes rencontres, et sous Andrianjaka, le 5« de nos rois, le 1" qui s'établit à Tananarivo, ils quittèrentdéflnitivementlepays. »
Malgré cette assertion trop générale des anciens Malgaches on peut croire que beaucoup de Vazimbas restèrent dans l'Ankova et se soumirent aux Hovas leurs vainqueurs.
La caste des Antehirokas,à quelques lieues au Nord-Ouest de Tananarivo serait, d'après cette opinion assez plausible, leurs descendaûls les plus purs de tout mélange.
On trouverait encore quelques Vazimbas dans le Nord-Est. Ceux qui s'expatrièrent se réfugièrent, dit-on, à 5 ou 6 journées de marche dans la partie occidentale de l'île, entre le Mania et le Betsiriry ou sur les bords du Manambola.
Certains auteurs ont assez ingénieusement rapproché le nom de Vazimbas primitivement établis, comme on vient de le voir, au centre de Madagascar, avec le nom de la tribu des Zimbas (Mazimbas et aussi Cazimbas), habitants de l'Afrique équatoriale, vers le 10» parallèle et le 30« de longitude environ.
Ils font également remarquer qu'un général romain poussa ses conquêtes au Sud de l'Ethiopie, jusqu'au pays de Cazembes.
Les Vazimbas de TAfrique et ceux de Madagascar auraient-ils jadis appajtenu à la même famille ? Nous n'avons rien qui puisse nous
fixer à cet égard. On verra plus loin, dans la suite de cet ouvrage comment les Hovas ont rendu aux anciens Yazimbas, tombés sous les coups de leurs llèclies, un culte superstitieux.
Si nous ajoutons maintenant à ces récits traditionnels surM'origine des Hovas, les renseignements recueillis par Flacourt au l»*^ chapitre de son histoire sur les provinces centrales de llle et tout particulièrement sur le pays de TAnkova, nous aurons épuisé ce qu'on peut dire d'ua peu clair à ce sujet.
« Depuis la baie d'Antongil, dit-il, en venant vers le Sud, tout 1« pays lelong de la côte de la mer a été découvert par les Français, jusques à la baie de Saint-Augustin, comme aussi toutes les terres qui sont par le milieu de l'île, depuis le pays des Vohitsangombés qui sont sous le 19« degré d'icelle, dont les provinces sont : le Vohitsangombé, les Antsianakas et l'Erindrane.
« Ces pays sont en perpétuelles guerres les uns contre les autres, le tout pour s'entrevoler et enlever les bestiaux sous prétexte de vieilles querelles. Toutes ces provinces sont gouvernées par plusieurs tyranneaux. »
L'historien nous donne ainsi en quelques mots la géographie politique de Tintérieur de l'île ; il y signale trois provinces : TAntsianaka, le yohitsangomba, par le 19« degré de latitude (c'est précisément celle de Tananarivo), et enfin TErindrane (Betsileo).
Uétat de ces trois provinces est décrit sommairement : des tyranneaux les gouvernent et elles sont perpétuellement en guerre les unes contre les autres. De Flacourt revient encore sur les Vohitsangombés au chapitre VI, voici en quels termes :
« Le pays des Vohitsangombas a, au Nord, le pays des Antsianactes, à TEst le pays des Sahavez (1) par 19 degrés et demi; et des hautes montagnes Ambohitsmenbes, il s'étend du côté de
1. Sahavez pour Sahaveza, signifie plaine ou campagne découverte et nue ; c'est un synonyme de Ankay, qui signifie terre brûlée et nue.
rOuest jusqu'à la mer de Mozambique ; au Sud il est borné par TErindrane. »
Les limites de TAnkova sont ici parfaitement indiquées. S'il y aune erreur pour le côté Ouest, Tauteur la corrige dans la carte qui accompagne son ouvrage : une ligne pointillée y marque en effet le Vohitsangomba ; or cette ligne est fermée à l'Ouest comme sur les autres côtés.
Flacourt poursuit encore :
« Le pays de Vohitsangomba est un pays très peuplé, où les villages sont plus beaux qu'en aucun endroit de cette terre ; les maisons de char penterie bien bâtie. Ce pays peut fournir plus de 100.000 hommes en un besoin; très riche en riz qu'ils sèment comme le blé en France; riche en bestiaux et pâturages et en mines de fer et d'acier... Ce sont les ennemis jurés des Erindranes. Les Français y ont été à la guerre pour ceux d'Erindrane qui y furent jusques au nombre de 10.000 sous 40 Français (1). »
Parmi les assertions contenues dans ce passage, il en est au moins une bien propre à étonner le lecteur, c'est celle qui porte à 100.0001e nombre de soldats que le Vohitsangomba peut fournir en un besoin.
Ce chiffre qu'on ne s'aurait atteindre aujourd'hui à moins d'armer des vieillards et des enfants ne peut manquer de paraître exagéré.
Cependant de Flacourt n'hésite point à fixer ce chiffre ; il confirme encore son assertion par le fait qu'une guerre venait d'avoir lieu, dans laquelle on comptait 10.000 Erindranes et 40 Français d'un côté, ce qui suppose des forces également considérables chez leurs adversaires.
Nous savons d'ailleurs que les indications géographiques données par le vieil historien sont d'une exactitude incontestable, et s'il nous fallait encore une preuve, nous la trouverions dans la description du
1 . En 1645, mille bœufs furent le prix du concours prêté par les Français aux Erindranes (Betsileos) en cette circonstance. Mais les bœufs n'arrivèrent pas à Fort-Dauphin.
pays des Erindranes : la configuration du sol et les rivières qui l'arrosent (1) sont très bien indiquées.
Nous ne pouvons donc écarter à la légère ce témoignage d*un auteur dont la véracité est parfaite sur tant d'autres points.
Nous croyons par conséquent, sur le témoignage de Flacourt, que les Français avaient exploré Tintérieur de Madagascar, depuis l'Antsilianaka jusqu'aux pays des Erindranes et des Matitananas, et qu'ils avaient même relevé la latitude du centre de TAnkova. Nous croyons que de nombreuses populations vazimbas, hovas et autres, se pressaient dans ces provinces centrales, sauf à se faire des guerres fréquentes, mais peu meurtrières, pour s'entrevoler les bestiaux et sous prétexte de vieilles querelles toujours mal assoupies.
La conquête hova, l'exportation des esclaves et le tanghen, ont exterminé et dispersé une partie notable de ces populations, vers la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, et c'est seulement de nos jours que ces vides tendent peu à peu à se combler.
Nous pensonè enfin que lorsque Flacourt écrivait son histoire, et que les Français occupaient Fort-Dauphin au xvii« siècle, les Hovas en étaient peut-être à leur sixième roi, dans l'Imerina, le second à Tananarivo. Bien petits étaient leurs Etats ; c'est à peine s'ils s'étendaient au delà de dix lieues de diamètre. Quant à leur influence, eUe ne portait encore ombrage à personne ; et il est douteux qu'elle eût même Ûxé l'attention de ceux qui fournissaient des renseignements à l'historien français sur le Vohitsangomba. Dumoins il n'apas jugé à propos de nous en communiquer quelque chose ; et nous le regrettons vivement, car ils jetteraient un grand jour sur les traditions de ce peuple que nous étudions en ce moment.
l. Le Manangtang (Manantanana), le Somnondo (Tsinandoa) et le Mansiatra (Matsiatra). — Ces trois rivières réunies forment le Mangoky, dont l'embouchure »e trouve par le 22« parallèle près du cap Saint-Vincent.