CHAPITRE II
Les premiers rois de Tlmerina, d'après la tradition hova.
Règne de Rafohy (/527?).— A deux lieues de Tananarivo, sur un modeste coteau, non loin d'un petit lac, s'élève le village de Merimanjaka; un grand fossé l'entoure et des pierres d'une belle longueur, jadis fortement plantéçs en terre, mais aujourd'hui branlantes, formaient les montants des deux portes qui donnaient accès dans l'humble citadelle.
Là régnait, vers 1530, une femme qui avait reçu des dieux une destinée puissante ; Rafohy (la courte) était son nom. Quelle que fût sa taille, ses États étaient au moins aussi réduits : d'humbles hameaux groupés autour de la petite capitale formaient tout son royaume. Mais les dieux qu'elle avait su se rendre propices devaient en reculer les limites. Elle donna ses instructions à sa fille Rangita qui lui succéda, et elle désigna même parmi les enfants de cette dernière celui qui devait hériter du trône. Ces dispositions prises, elle mourut.
Conformément à ses volontés, son corps fut déposé dans une pirogue, recouvert à l'aide d'une seconde pirogue renversée, et ensuite coulé à fond dans le lac voisin. En recevant ces précieux restes, les eaux du lac devinrent sacrées. Elles recèlentdepuis ce jour-là la destinée des rois de l'Imerina, qui ne manquent pas d'ordinaire à leur avènement au trône d'offrir des sacrifices à leur aïeule ou à son génie, sur les bords de cet étang sacré. C'est là que pour la grande fête du bain (fandroand), on vint puiser dans la suite Teau où le souverain
doit se baigner, afin de renouveler la jeunesse et la vigueur de son destin. Ces usages se sont conservés jusqu'à nos jours.
Règne de Rangita (/547). — Rangita succédant à sa mère hérita de sa destinée, et s'inspira constamment des leçons qu'elle avait reçues. Sentant sa mort approcher, elle prit à paît ses deux fils, Andriamanelo et Andriamananitany et leur parla ainsi :
« Je ne changerai pas les dispositions prises par ma mère Rafohy : le jeudi est à Andriamanelo et le vendredi à Andriamananitany. Toi mon aîné, Andriamanelo, tu régneras donc le premier, et ton cadet te succédera. Ainsi sera réglée la succession au trône dans notre royaume. »
Après ces recommandations royales et maternelles, Rangita mourut. Sa dépouille mortelle fut déposée, comme ceUe de sa mère, dans le lac de Merimanjaka, et les eaux en furent deux fois sacrées.
Mais le royaume de Mérina ne s'était pas encore augmenté d'un pouce de territoire.
Règne (T Andriamanelo {i567?), — Andriamanelo inaugura son règne en se conformant à toutes les recommandations de sa mère. Cependant, soit sur Tordre des dieux, soit par son initiative personnelle il résolut de changer de capitale, et de se fixer à Alasora, autre village compris dans ses Etats, et peu éloigné de Mérimanjaka.
Mais cette nouvelle capitale n'était pas fortifiée. Le premier soin du jeune roi fut de l'entourer d'un fossé large et profond, selon Fusage du temps.
Andriamananitany en fit de même, à Ambohitrandrianahary, village à peu près de sa création. La jalousie éclata dès lors entre les deux frères. Le fossé d'Ambohitrandrianahary semblait en être la cause. Vainement le cadet essaya-t-il de calmer la colère de son frère en allant s'étabhr plus loin, au village d'Ambohimanoa (village de la soumission). La même cause produisit les mêmes effets. Un nouveau fossé creusé à Ambohimanoa porta encore ombrage à l'aîné, et causa la mort d' Andriamananitany. Andriamanelo, débarrassé de son frère.
songea à s'agrandir. Le roi d'Amboliitrabiby, ville située à quatre lieues au nord d'Alasora, avait une fille nommée Randapavola, qui devait être l'héritière de son modeste royaume ; Andriamanelo la demanda en mariage ; il fut assez heureux pour l'obtenir ; et à la mort du père de son épouse, les États d'Ambohitrabiby furent en effet réunis à ceux de Merimanjaka.
Cependant les dieux ne semblèrent pas d'abord agréer un mariage si politique ; tous les enfants d' Andriamanelo, issus de cette union, mouraient en bas âge.
Une septième grossesse étant venue raviver l'espoir des deux époux, on consultâtes devins pour savoir les précautions à prendre afin d'éloigner du futur héritier les terribles coups du destin. Sur leur réponse, la reine Randapavola alla se fixer dans un petit hameau près de Betsizaraina, à deux lieues au Nord-Est d'Alasora. C'est là qu'elle mit au monde, sous les meilleurs auspices, un prince appelé Ralambo (le sanglier), parce qu'au moment de sa naissance, un sanglier passa près delà demeure maternelle, etfut tué dans le fossédu village. Lesdevins avaient dit vrai. L'enfant vécut et grandit heureusement sous les yeux de son père, occupé de plus en plus chaque jour à consolider son royaume.
Entre Alasora au Sud et Ambohidrabiby au Nord, se trouvait au pouvoir des Vazimbas et sur la montagne où se bâtit depuis Tananarivo, le village d'Analamanga. Or Analamanga coupait en deux tronçons le royaume d'Alasora ; Andriamanelo comprit ce qu'une telle situation présentait de dangers pour sa domination, et il déclara la guerre aux Vazimbas.
La tradition rapporte que s'il ne parvint pas à s'emparer d'Analamanga, il fut du moins assez heureux pour faire craindre son pouvoir aux ennemis, et leur enlever tout désir de lui nuire. C'est alors eu effet qu'il aurait, d'après les récits hovas, inauguré l'usage des sasagaies en fer et des flèches du même métal, lancées à l'arc et à la main. « Fuyons, disaient les Vazimbas épouvantés, Andriamanelo a fabriqué du fer qui vole et qui tue. »
« Avant le règne d'Andriamanelo, disent encore les Hovas» nos ancêtres naviguaient sur de légers radeaux faits avec des joncs et quelques pièces de bois sec. Mais ce prince ayant inventé les haches, trouva ainsi le moyen de creuser des troncs d'arbres et de les approprier à la navigation. »
La circoncision et Fart de fixer les destinées par le mois, le jour et l'heure de la naissance, ainsi que la divination par les sikidy, remontent aussi à Andriamanelo.
Mais toutes ces découvertes dont on fait honneur au roi d'Alasora étaient déjà fort anciennes sur la côte orientale de Madagascar.
Les Portugais,qui abordèrent sur ce rivage plus de soixante ans avant le règne d'Andriamanelo, ainsi que de Flacourt, écrivant peut-être soixante ans après, s'accordent à dire que le fer était exploité sur une assez vaste échelle, et appliqué à tous les usages auxquels il sert aujourd'hui, et que les soldats portaient des sagaies en fer avec des dardillesou javelots du même métal ; qu'on construisait des pirogues absolument comme de nos jours. Enfin la circoncision, l'astrologie fataliste, la divination, de provenance arabe, étaient pratiquées universellement depuis le Galemboul au Nord, jusqu'au cap Sainte-Marie et à la baie Saint-Augustin.
Tout ce qu'on peut donc raisonnablement admettre à la gloire d'Andriamanelo, c'est qu'il aurait été le premier initiateur de sa tribu à la civilisation relative, déjà répandue sur la côte orientale, ou tout au moins lui aurait donné chez les Hovas une nouvelle impulsion, en dirigeant habilement cette civilisation rudimentaire au but principal de son règne, l'agrandissement de ses États.
Règne de Ralambo (1587 ?).
Ralambo fils d'Andriamanelo, hérita du génie de son père et tendit de tout son pouvoir au même but que lui, mais en s'appuyant principalement sur les idoles ou sampy, comme nous le verrons. Marié d'abord à une de ses cousines, petite-fille du frère de son père et son malheureux rival, U transféra le siège de ses États à Ambohitrabiby,
et fut un des premiers rois du pays, que la tradition nous signale comme notoirement polygame.
Il est à croire cependant que la polygamie, ce fléau destructeur de la famille, existait avant lui 'chez les Hovas, et qu'il n*en fut pas l'in. venteur. Voici du reste la tradition à cet égard.
Un serviteur de Ralambo aperçut un jour cinq jeunes filles recueillant, dans la vallée de l'Ouest d'Ambohitrabiby, certaines plantes potagères destinées à leur nourriture. L'une d'elles était la princesse Rafotsimarobavina, remarquable par sa beauté. Le serviteur en avertit son maître. Ordre lui fut aussitôt donné d'aller 1^ prendre pour sa seconde épouse. « Jeune fille, dit le serviteur à la princesse, mon maître m'envoie vous prendre pour son épouse. — Quel est votre maître ? dit la princesse. — Mon maître est le roi Ralambo, reprit le serviteur. Si Ralambo est roi, et moi aussi je suis reine, » ajouta la jeune fille ; et elle continua sa cueillette dans la vallée. Trois fois le serviteur revint de la part du roi, lui porterie même message, et trois fois rentra sans plus de succès. « Retourne vers cette fille une quatrième fois, dit Ralambo à son serviteur, et sans autres pourparlers, enlève-là. » Le serviteur obéit. « Eh ! quoi, s'écria la princesse ainsi entraînée, j'ai mon père et ma mère, et vous ne voulez pas que je les avertisse de l'offre qui m*est faite. Permettez que je les informe de la volonté du roi votre maître, et tout sera alors réglé convenablement. » Ainsi fut fait. Ralambo, heureux de voir sa demande exaucée, fit part de ses intentions à sa première femme. « Je veux épouser Rafotsimarobavina, lui dit-il, et je t'en avertis. — J'applaudis à tes volontés, répondit celle-ci. » Et le roi acquit ainsi la liberté d'avoir deux épouses.
Andriamanelo, comme nous l'avons vu, avait laissé s'introduire la divination au pays des Hovas; Ralambo à son tour donna asile aux idoles ou Sampy,
Une femme, du nom de Kalobé, apparut un jour dans l'imerina; elle portait un tout petit objet soigneusement enveloppé d'herbes et
de feuilles de bananiers. Elle était partie d'Isondra, là-bas, bien loin, au pays des Betsileos, emportant le palladium le son village, dévasté par un incendie. Elle n'avait marché que la nuit et quelques heures seulement chaque fois ; aussi avait-elle mis un temps considérable à parcourir une si longue route.
Elle venait, disait-elle, o£frir à Ralambo, roi des Hovas, le roi des palladium : c'était, à Tentendre, la fortune du royaume.
A tout le monde, elle disait mystérieusement en montrant sonhumble paquet enveloppé de feuilles : C'est Kelimalaza (le petit fameux).
Le roi Ralambo accepta le présent. Il donna à Kelimalaza un petit vaiage qui devint sa résidence, et il plaça auprès de Kalobé des disciples qu'elle devait initier aux secrets et aux rites du Petit- Fameux. Mais les disciples une fois formés, et par crainte, assure-t-on, que la maîtresse se ravisant ne quittât le pays, emportant avec eUe le précieux talisman, perdu ainsi pour le royaume des Hovas, on ût disparaître Kalobé.
Ralambo fut -il dupe de sa crédulité, ou, en homme habile, avait-il compris ce que l'élément religieux pourrait donner de prestige à sa personne et de solidité à ses institutions ? Il nous importe peu de le savoir. Toujours est-il qu'il se fit introniser solennellement alors par Kelimalaza et se déclara non le proecteur de l'idole, mais au contraire son protégé, son homme-lige : cène fut plus que comme son ministre, qu'il voulut gouverner sesÉtats,et marcheraucombatcontre ses ennemis.
Kelimalaza se devait à lui-même, il devait à son royal protégé, d'accomplir quelques prodiges pour asseoir solidement son influeuce. L'occasion de montrer ainsi sa reconnaissance ne se fit pas longtemps attendre.
Une armée de Sakalaves, d'autres disent de Vazimbas, s'avança nombreuse et résolue à l'assaut du village d'Ambohipeno, au Nord d'Alasora : « Laissez-les venir, s'écria Ralambo averti de leur approche ; Kelimalaza m'ordonne de leur jeter un œuf pourri ; il se charge du reste. Pas un ennemi ne nous échappera. »
Le projectile indiqué par l'idole est en effet lancé; il atteint un des assaillants qui tombe mort, et entraîne son voisin dans sa chute; celui-ci en renverse un autre, cet autre un quatrième : en moins de rien, tous les soldats ennemis sont foudroyés et jonchent le terrain de leurs cadavres. Jamais peste noire ne produisit des effets si prodigieux. On reconnut à ce coup que le pouvoir du Petit-Fameux répondait à son nom.
Kelimalaza était d'origine Antaimoro, tribu de la côte Sud-Est qui prétend descendre des Maures ; il avait laissé des émules en son pays. Instruits des succès du Petit-Fameux, ils accoururent, portés par d'autres Kalobe, et vinrent lui disputer la faveur dont il jouissait, ou la partager du moins avec lui.
Ce fut d'abord Ramahavaly (qui peut répondre), ayant les serpents à ses ordres, et sachant repousser toutes les attaques. Vint ensuite Manjaka tsy roa ou le roi sans rival ; celui qui le possède ne craint aucun concurrent. Grâce à 'ce nom, l'idole gagna spécialement la faveur de Ralambo, et devint le compagnon inséparable de ce prince et de ses successeiurs, jusqu'à Tannée 1869, fin du règne officiel des Sampys.
Presque en même temps que Manjakatsiroa, parut Rafantaka, habile à préserver ses dévots des blessures et de la mort. D'autres idoles les suivirent, et reçurent, comme les premières, droit de cité. Toutes à l'exception de Mosasa^ empruntée postérieurement aux sauvages Tanalas, habitant les forêts du Sud-Est, vinrent ou directement des Antaimoros, ou des Betsileos qui les tenaient de ceux-ci, de sorte qu'en définitive, la Mauritanie, patrie originaire des Antaimoros, serait aussi la patrie des Sampys Hovas.
Le peuple, toujours imitateur de ceux qui le gouvernent, créa bientôt pour son usage, des Sampys de second ordre.Gomme il y en avait pour le royaume, il y en eut pour les castes, les familles et les particuliers; et Sampys ou amulettes inondèrent l'Imerina, à partir de Ralambo.
Mais revenons aux étranges victoires du monarcpie, et essayons de les raconter par ordre.
Après la victoire de Tœuf pourri, voici d'abord celle du coup de fusil. Certains habitants des bords de l'Ikopa étant venus attaquer Ambohibaoladina, Ralambo se hâta de voler à la défense de ce village. Un seul coup de fusil qu'il tira de la main gauche efifraya tellement les ennemis, qu'au seul bruit de cette arme inconnue ils s'enfuirent en toute hâte, et périrent engloutis dans les eaux d'un marais voisin, appelé depuis, par suite de la corruption de leurs cadavres, Ankonamantsina (aux marais infects).
Or le roi n'était pas le seul à remporter de semblables triomphes. Un de ses lieutenants délivra le village d'Ambohimanambola, d'un assaut formidable d'agresseurs étrangers, en prenant en main Kelimalaza et tournant contre les assaillants sa redoutable puissance. Le dieu fit aussitôt tomber sur eux une si grande quantité de grêle, qu'ils en furent tous accablés, et y perdirent la tie.
Le pouvoir de Kelimalaza ne l'empêchait pas d'avoir recours à la ruse, c'est ainsi que dans deux circonstances dans lesquelles Ralambo se trouvait en guerre avec un Yazimba de ses voisins, d'autant plus puissant qu'il prétendait avoir la foudre à sa disposition, Kelimalaza ordonna au roi son ami d'envoyer vers le redoutable Yazimba un homme habile connu dans le pays sous le nom de Colonne de la tet^e (Andriamandritany).
« Puissant monarque de Mérin-Kasinina, dit au roi Yazimba le rusé parlementaire, mon maître Ralambo, trompé par ses dieux, m'envoie vous provoquer personnellement à la lutte, et il vous attend de pied ferme dans la vallée située à l'Ouest de votre capitale. Je le plains sincèrement, car c'en est fait indubitablement de lui : n'êtes-vous pas le maître de la foudre? »
Le roi de Merin-Kasinina heureux de ce combat singulier, dans lequel il espérait un facile triomphe, se dirigea vers la vallée où l'attendait en effet son rival. Pendant qu'il s'y rendait,le perûde Andria-
mandrilany mit le feu à sa capitale. A cette vue le Maître de la foudre se hâta de revenir sur ses pas ; mais une troupe des soldats de Ralambo, sortant alors d*ime embuscade habilement préparée, fondit sur lui à Timproviste et le contraignit de s'enfuir honteusement vers TEst, avec ses dieux vaincus.
La tradition ajoute que les descendants de ce roi Yazimba se gardent encore aujourdTiui de recevoir sous leur toit les descendants du perfide Andriamandritany qui trompa si cruellement leur père et ruina Merin-Kasinina.
RalambO; nous Tavons vu, s'était donné deux épouses ; il en eut deux enfants : Andriantompokoindrindra fils de la belle Rafotsimarobavina, et Andrianjaka qui lui naquit en second lieu de sa première et légitime épouse.
A ne considérer que Tordre de progéniture, et la loi des ancêtres promulguée au début de la monarchie hova par Rafohy la Courte, Andriantompokoindrindra devait le premier hériter du trône de son père ; mais son étrange passion pour le jeu du /anorana, sorte d'amusement assez semblable à notre jeu de dames, lui fit perdre, dans les circonstances que voici, cette précieuse prérogative.
Un jour que Ralambo goûtait à Ambohitrabiby les douceurs de la paix, un message extraordinaire lui apprit tout à coup que la puissante tribu des Sihanakas unis aux Bezanozanos s'avançait à marche torcée vers la capitale. Le monarque aussitôt envoya Tordre à ses deux fils de venir à son secours. Andriantompokoindrindra habitait d'ordinahre le village d'Ambohimalaza. Les envoyés du roi le trouvèrent occupé à son jeu favori.
« Prince, hâtez-vous, dirent-ils de voler à la défense de votre père. » Mais ce fils sans cœur ne daigna pas même les écouter.
« Avec ces trois graines, j'en prendrai cinq, » dit-il, et il poursuivit la partie commencée.
Andrianjaka au contraire ne perdit pas une minute et se rendit oti le devoir Tappelait. Ce fut même à la précoce sagesse du jeune
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prince que Ralambo dut sa singulière victoire sur les ennemis : « Mon père, dit Ândrianjaka, les fossés d'Ambohitrabiby sont profonds. Remplissons-les de cendre, de son, de bouse de vache desséchée ; que le feu y soit mis et entretenu jusqu'à l'arrivée des Sihanakas ; nous irons alors au-devant de leurs bataillons, et simulant la peur, nous nous retirerons en toute hâte dans intérieur du village, fermant nos portes et laissant les fossés sans défense à la merci des assaillants. Trompés par l'apparence solide des cendres qui recouvriront le feu ; ils pénétreront dans les fossés,et,s'enfonçant profondément dans un brasier ardent, y trouveront aussitôt la mort. »
Le conseil d'Andrianjaka plut au monarque. Il fut exécuté, et eut, dit-on, un si merveilleux succès, que presque tous les ennemis perdirent la vie dans les fossés d*Ambohitrabiby.
Cette promptitude d'Andrianjaka à accomplir les volontés de son père, et la malheureuse passion de son frère aîné pour le jeu, au détriment de l'obéissance paternelle, sont encore mises en scène à peu près de la même manière chez les conteurs hovas, quand il s'agit do la désignation par le roi d'Imerina du futur héritier de sa couronne. Ralambo ne voulait nullement, disent-ils, que ses États fussent partagés en deux royaumes. Deux taureaux pourraient-ils en effet, sans se battre, habiter le même parc ? n conçut donc le projet de déterminer clairement, et de faire approuver par le peuple le droit de succession au trône, pour chacun de ses deux fils.
Feignant d'être gravement malade, il envoya de nouveau appeler les deux princes. L'aîné jouait encore au fanorana. Vainement les envoyés le pressent de courir vers le roi son père, s'il veut retrouver vivant l'auteur de ses jours : « Avec ces trois, j'en prendrai cinq dit le prince, » et il continua à jouer. Andrianjaka arrivé le premier près du lit de Ralambo l'entendit s'écrier ; « Béni soit le Créateur ; bénis soient mes ancêtres que j'ai invoqués. Celui de mes deux fils, me suis-je dit, qui arrivera le premier à mon appel, me succédera au trône. Grâce à Dieu, ce n'est pas le méchant, et celui qui préfère
le fanordna à son père, mais toi, mon fils, si bon et si déyoué. Tu seras donc après moi le Roi de rimerina, tandis que ton frère aura seulement en partage la seigneurie d'Ambohimalaza. »
Le peuple consulté approuva les dispositions du monar(iue, et acclama aussitôt Andrianjaka, comme le futur souverain de l'Imerina.
Ralambo sur la fin de sa vie, après avoir augmenté ses États par la série de victoires que nous avons rapportées, ne se contenta pas de les confier, comme un dépôt indivisible, entre les mains du plus sage et du plus vaillant de ses fils, mais il essaya de mettre aussi de Tordre dans les diverses classes, qui composaient la noblesse du royaume.
Son fils Andriantompokoindriadra, seigneur d'Ambohimalaza, fut désigné comme chef de la première classe. Deux autres seigneurs de sa parenté et leurs enfants, composèrent la seconde et la troisième classe. Après eux, au 4« rang, se placèrent dans la suite des temps, sous le nom de ZanadralamhOy les descendants, par Andrianjaka, du grand Ralambo lui-même.
Nous terminerons les étranges traditions relatives aux faits et gestes de ce monarque, par une tradition encore plus étrange, celle qui fait de Ralambo l'instituteur du fandroana ou premier de l'an malgache, dans les circonstances incroyables que voici :
Un jour que ce roi suivi de ses officiers allait par la campagne, il aperçut au milieu des prairies un bœuf si gras, qu'il était littéralement suffoqué par la graisse. Jamais animal de cette espèce ne s'était présenté à ses regards. D'autres disent que les bœufs étaient connus dans l'Imerina, mais que jusqu'à Ralambo on ne lesmangeait.pas. Si quelque bœuf mourait de sa belle mort, il était, comme chezles indiens, enfoui à l'écart ou jeté à la voirie. Or Ralambo, le premier parmi les Hovas aurait eu la pensée de manger la chair de ces animaux. Quoi qu'il en soit, le monarque fit immoler le bœuf rencontré sur sa route. La chair de la victime placée sur des charbons ardents, exhala bientôt
une odeur délicieuse. Elle fut trouvée non moins excellente au goût, et solennellement déclarée par le roi propre à la nourriture du peuple.
Afin de célébrer sa découverte, Ralambo fit annoncer une grande fôte populaire dont la chair de bœufs, préalablement engraissés avec soin, ferait les principaux frais. Au jour indiqué un grand nombre de bœufs furent donc tués et distribués au peuple. Tout le monde en mangea et s'en régala. Personne cependant ne touchait aux parties de ranimai voisines de la queue. Le monarque en demanda vainement la raison : chacun sourit et garda le silence. Prenant alors la parole, le roi s'écria : « Cette part que vous dédaignez sera la part royale. Je me la réserve, sous peine de mort, dans tous les bœufs qui seront tués désormais. Je veux de plus, que chaque année, au premier jour de Tannée, anniversaire de ma naissance, après que je me serai baigné, tout le monde mange de la viande de bœuf. »
Ainsi fut établie la fête du bain royal ou du fandroana^ dont il sera parlé avec plus de détails dans la suite de cet ouvrage.
Ralambo mourut à un âge avancé. 11 fut enterré à Ambohitrabiby auprès du tombeau de son aïeul maternel.
Règne dAndrianjaka. — (1607?) Andrîanjaka à peine monté sur le trône tourna aussitôt ses regards vers la montagne et le village d'Analamanga soumis autrefois àla couronne par son grand-père Andrîamanelo mais dont les Vazimbas composaient encore néanmoins presque toute la population. Le nouveau roi songeait à en faire le chef-lieu de ses États, et nulle position ne lui paraissait plus propice à un pareil dessein, que celle de cette fameuse montagne, se dressant fièrement au-dessus de llkopa et de toutes les plaines et collines d'alentour, comme le piédestal naturel de la future capitale do Madagascar, n vint donc camper avec son armée aux pieds d'Analamanga. Les Vazimbas maîtres de ces hauteurs se rendirent sans combat au fijs de Ralambo.
Andrianjaka arrivé au sommet le plus élevé de la montagne» en fit couper les arbres, et y construisit sa demeure royale.
« Je veux, dit-il, installer près de moi, sur cette hauteur, une colonie de mille hommes. »
Aussitôt, soit d'eux-mêmes, soit par crainte des nouveaux-venus, soit sur un ordre du monarque vainqueur, les anciens habitants d'Analamanga durent se retirer en divers territoires qui leur furent assignés, et où Ton retrouve encore aujourd'hui leurs descendants fixés.
Analamanga perdit alors son nom, et ne fut plus appelé par la suite que Tanananvo, Tanana^ mains ou guerriers, arivo mille (village des mille guerriers).
Cette paisible conquête, ou mieux ce changement de capitale entraîna des conquêtes d'un autre genre.
Depuis longtemps déjà les rois établis à Alasora, préoccupés du bien-être de leur peuple, avaient commencé à endiguer fortement les bords de l'Ikopa, et à transformer par ce moyen en fertiles rizières les marais insalubres qu'on y voyait auparavant. Andrianjaka s'appliqua à poursuivre vaillamment ce travail, qu'il légua du reste inachevé à son fils et successeur.
Mais ce qui mit le comble à sa gloire dans l'esprit de ses barbares sujets, c'est d'avoir pu se procurer, probablement par des échanges avec les habitants de Matitanana, une cinquantaine de fusils, et trois barils de poudre. Ces armes nouvelles semblaient en effet assurer désormais aux Hovas une supériorité incontestable sur tous ceux qui voudraient se mesurer avec eux. Aussi furent-elles reçues au milieu des plus vives démonstrations de l'allégresse populaire et de réjouissances sans fin.
Andrianjaka mourut vers 1607 et fut enterré à Tananarivo dans un mausolée spécial, qu'on voit encore de nos jours.
Ses sujets pleurèrent sa mort plus que celle des autres rois, et c'est à partir de ce monarque que s'établirent dans l'Imerina les si gênantes
TRADITIONS HI8T0RIQUBS 73
prescriptions du deuil royal en usage à la mort de cliaq[ue souverain.
Règnes d'Andriantsitakatrandriana.— (LQ noble à la hauteur duquel la noblesse n'arrive pas,) (1627 ?) et é^Andriantsimitoviaminandriari' dehibe (Le noble sans égal parmi les nobles.) (1647 ?)
Si la grandeur royale se mesurait à la grandeur des titres, et à la longueur des noms, aucun monarque assurément parmi les souverains de l'Europe, et peut-être parmi ceux du monde entier, n'arriverait à dépasser en grandeur les deux rois successeurs d'Andrianjaka, sur le trône de Tananarivo.
Les traditions ne nous rapportent cependant rien de bien remarquable du très noble et très puissant Andriantsitakatrandriana, auprès duquel toute noblesse, à ne considérer que la signification de son nom, restait forcément petite.
Nous savons seulement qu'il était fils d'Andrianjaka, et qu'il s'appliqua à continuer les travaux de son père, relatifs à l'endiguement des eaux de l'Ikopa.
Cette gloire peut lui suffire ; mieux vaut être un roi pacifique, ami de l'agriculture, qu'un conquérant, fléau de ses sujets.
Ce monarque eut cependant le tort de vouloir partager son royaume entre les deux fils de ses deux femmes. Mais Andriantsimitoviaminandriandebibe, issu de sa première et légitime épouse, ne pouvant supporter cet affront, mit le feu au village de son frère, au momentoù on le proclamait roi, et par ce coup hardi, bien propre à effrayer son trop jeune compétiteur, il resta seul maître de tous les États paternels.
Le reste de la vie d'Andriantsimitoviaminandriandehibe ne répondit pas à ce terrible début.
« Le roi, nous disent les traditions, s'occupa comme ses ancêtres de pousser activement ses conquêtes pacifiques sur les marais proches du fleuve Ikopa et à les transformer en rizières. » . 11 eut aussi^deux fils.
Râzâkâtsitakatrandriana, rainé des deux, occupa le trône à la mort de son père, mais il se montra dur, égoïste, impitoyable dans Texercice de ses fonctions royales. Le peuple le surnomma l'entêté, et un parti puissant de la noblesse^ à la tête duquel se trouvait le sage Andriamampandry, ne tarda pas à proclamer sa déchéance, afin de placer au pouvoir son frère cadet, de mœurs plus douces, d'un cœur généreux, et d'une sagesse consommée.
Cette substitution ne s'opéra pas sans diflacultés. Andriamampandry, après avoir interrogé dans un kabary solennel la volonté du peuple, et s'être assuré de ses dispositions à cet égard, se chargea lui-même de l'exécution.Voici par'quel moyen singulier, il arriva, dit-on, à ses fins. Prenant avec lui un de ses amis auquel il donna pour instruction de lancer contre le monarque les plus terribles imprécations, et de s'enfuir aussitôt, ils se rendirent ensemble au palais deRazakatsitakatrandriana. Quel Ho va ne craint avec une terreur superstitieuse les imprécations de ses ennemis, et n'emploie tous les moyens en son pouvoir, afin de se garantir de leurs effets? Or les imprécations lancées au moment voulu conixe le roi de Tananarivo furent d'une telle force, que le prince en pâlit et trembla de tous ses membres. « Sire,dit Andriamampandry, l'insolent quia osé vous maudire a encore augmenté la force de ses malédictions, en secouant dans sa fuite son lamba contre vous. Laissez-moi interroger le sort,afin de connaître ce qu'il convient de faire pour échapper aux maux dont on vous a memenacé. »Le sort interrogé par Andriamampandry répondit que le roi devait aussitôt quitter son palais, et se retirer dans une maison plus au Nord. Ce qui fut exécuté. Une nouvelle demande à l'oracle fut encore suivie d'une pareille réponse :
« Le roi devait toujours aller plus au Nord. »
C'est à la fin de ces déménagements successifs, qu'il apprit tout à coup la révolte du peuple contre son autorité, et l'entrée de son frère cadet, au milieu des acclamations unanimes dans son propre palais si imprudemment abandonné.
L'entêté Razakatsitakatrandriana, frémissant de colère, prit alors le chemin du pays des Sakalaves. n espérait les soulever en sa faveur et ressaisir avec eux son royaume perdu. Mais il dut renoncer à cette folle espérance, et reconnaître enfin lui-même, comme son maître et son roi, ce frère cadet que les Hovas apprenaient tous les jours à chérir davantage sous le nom d'Andriamasinavalona (le saint Supérieur).
CHAPITRE III Règne d'Ândriamasinavalona et de ses successeurs immédiats.
Règne d'Andriamasinavalona (1667?). La réputation de douceur et d'équité du nouveau monarque, le bruit de Taffection dont son peuple rentourait,et du bonheur dont on jouissait sous sonempire,se répandirent au loin. Certains chefs des montagnes de TAngavo, à TEst, et de rimamo, à l'Ouest, gagnés par cette bonne renommée, commencèrent d'abord à se déclarer spontanément ses vassaux. L'accueil qu'ils reçurent détermina d'autres tribus à suivre la même voie, et Andriamasinavalona se vit bientôt, sans guerre, par la seule influence de sa bonté, maître d'un État double de celui qu'il avait reçu de ses ancêtres.
Les épreuves d'une famine de sept années, occasionnée par un vent extraordinaire qui ravagea ses rizières, loin de diminuer son prestige et ses pacifiques conquêtes, lui fournirent au contraire l'occasion de les accroître. Il vit en effet la plupart des chefs voisins, auxquels il s'adressa pour réclamer des vivres, se faire un bonheur de les lui offrir, et son peuple tout entier s'adonner, avec plus d'ardeur encore que sous les rois précédents, à la construction de nouvelles et plus importantes rizières, à l'Ouest de Tananarivo, par un endiguement plus sérieux de l'Ikopa, seul moyen de prévenir efficacement désormais le fléau dont on souffrait.
Mais cette douceur victorieuse de tous les obstacles ne sut pas résister aux attraits séducteurs de la volupté. La tradition rapporte qu'au
lieu de deux épouses comme ses pères^ Andriamasinavalona s'en donna officiellement jusqu'à douze.
Les futurs souverains et les grands de la nation ne se firent pas faute d'imiter un si mauvais exemple. La polygamie acquit ainsi pour tous force do loi, et ils la pratiquèrent sans pudeur sur une plus large échelle, avec cette différence cependant, que les simples particuliers ne durent jamais en fait d'épouses dépasser légalement le nombre de sept, tandis que les souverains pouvaient arriver à douze.
Andriamasinavalona eut huit enfants de ses douze femmes. Il rangea ceux qui ne furent pas ses successeurs dans une caste spéciale, appelée de son nom, la caste d'Andriamasinavalona, et placée, par rang de noblesse, immédiatement au-dessus des quatre classes de nobles déjà établies par Ralambo.
Cette nouvelle caste ne fut cependant pas la première en dignité. Le roi réserva cet honneur aux nombreux enfants de ses prédécesseurs, dont il composa la caste suprême appelée par IvâZazamarolahy (la caste des enfants nombreux).
Le plus sérieux reproche que la tradition ait le droit d'adresser à Andriamasinavalona est celui de sa faiblesse trop grande à l'égard de quelques-uns de ses fils, dont il favorisa l'ambition au détriment de l'unité du royaume, et du bon gouvernement de son peuple.
Vainement son plus sage conseiller et très fidèle ami, qui avait tant contribué à l'élever au trône, Andriamampandry, lui fit-il sur ce point les plus énergiques remontrances; tout fut inutile, le monarque persista dans son funeste dessein, et convoqua bientôt à cet effet une assemblée générale ou kabary du peuple, sur la place d'Andohalo.
Si l'on en croit la tradition, Andriamampandry y fut mandé par ordre spécial du roi; mais le vieillard s'excusa, prétendant que n'ayant pas de lamba ou manteau convenable, il avait honte de paraître ainsi au sein de l'assemblée. Le roi ordonna aussitôt qu'on lui expédiât le plus magnifique de ses lambas. Andriamampandry le déchira immédiatement aux quatre coins, et le roulant ensuite dans la
boue, le renvoya ainsi souillé et déchiré au monarque, avec Tintention de lui signifier par là, quel serait désormais le funeste sort de son royaume, sous la multiple administration qu'il allait lui donner. « Je comprends, dit le roi en recevant le lamba, la préoccupation d'Andriamampandry. 11 devrait savoir cependant que ce qui est sale peut être lavé, et que les décliirures peuvent être recousues. »
S'adressant ensuite à l'assemblée du peuple, Andriamasinavalona parla en ces termes : « Voici ce que j'ai à vous dire^ habitants de rimerina. Je veux partager le royaume en plusieurs seigneuries administrées par quatre de mes fils que voici, (et il montrait au peuple les quatre princes, déclarant en même temps les territoires que chacun d'eux gouvernerait à l'Est et à l'Ouest, au Nord et au Sud;) pour moi, ajouta-t-il, je continuerai à résider à Tananarivo, point central de llmerina. »
' Il termina enfin par ces paroles fatidiques, recueillies par les siens avec Un religieux respect, et que ses petits-enfants ne se firent pas faute d'exploiter chacun à leur profit.
« Andriambonimena,mon neveu, seigneur du village d'Alasora,vous succédera à tous, et le petit garçon blanc qui vient du Nord-Est sera roi unique, sur toute l'Imerina. »
Andriamasinavalona pensait peut-être, de bonne foi, avoir nommé en la personne de ses fils, quatre seigneurs principaux ou intendants supérieurs qui seraient sous sa main, et dont il se servirait utilement pour le gouvernement de ses États. L'avenir ne tarda pas à lui prouver qu'il avait en réalité créé quatre rois indépendants, fort jaloux l'un de l'autre, et les plus implacables ennemis du royaume par leurs rixes perpétuelles.
Il aurait dû et pu sans doute facilement dès le principe revenir sur son impolitique mesure. Andriamampandry d'ailleurs ne cessait de lui en donner le conseil tantôt ouvertement ou de vive voix, tantôt sous la forme de vivantes allégories, toujours comprises du monarque.
C'est ainsi, par exemple, qu'il apporta au palais, et fit battre un jour
SOUS les yeux du roi* quatre coqs furieux, et une autrefois quatre oiseaux de proie, trop véritables images de ses fils. Andriamasinavalona remerciait alors son fidèle conseiller, mais il se bornait là. Si parfois les remords le pressaient davantage, son unique pensée n'était pas de porter un prompt remède au mal, mais de savoir, par lui-même ou par d'autres, lequel des quatre princes trop aimés pourrait bien être un jour le plus digne héritier de son trône.
Trois idoles célèbres dans llmerina, Matsatso (l'Insipide), Soratra rÉcriture), et Kelimalaza (le Petit-Fameu) se virent par son ordre interrogés sur ce point important. Le grand prêtre de Matsatso ayant eu l'imprudence de répondre, contrairement à la pensée du roi, que le plus digne héritier du trône était celui de ses fils qui régnait à Ambohitrabiby, excita gravement la colère du monarque. Le grand prêtre fut mis à mort, et Matsatso jeté au fond d'un lac.
Un si triste sort rendit plus avisé Soratra et son grand prêtre. L'idole, enfouie profondément en terre, garda le plus complet silence, et dispensa ainsi son pontife de répondre pour elle,àune aussi dangereuse gestion. Kelimalaza, consulté à son tour, déclara fort sagement qu'Andriamasinavalona seul devait faire ce choix.
Le monarque se résolut en effet à l'entreprendre, mais non sans que son fidèle Andriamampandry l'eût précédé dans cette voie. Sommé ^ donc par son chef d'explorer à fond, lequel de ses quatre fils était le meilleur, le rusé vieillard s'y prit de la manière suivante.
Commençant par le petit neveu d'Alasora, il visita chacun d'eux dans son chef-lieu, et leur offrit un présent. Le neveu d'Alasora reçut un perroquet. L'animal fut aussitôt mis à mort et apprêté pour le repas. Le jeune homme était jugé : « C'est un fusil qui se charge lui-même», dit Andriamampandry.
Allant de là vers l'aîné des quatre fils, résidant à Tananarivo, «Prince, voici un pot de miel que je vous apporte. » Le prince se jeta sur le miel et le dévora. Le vieillard dit : « Celui-ci est du miel dans tmvase sans couvercle. Tous les sots le dévorent. »
Passant alors à Âmbohidratrimo : « Recevez ces rognons de bœuf, » dit-il, au seigneur de Tendroit. Le seigneur les prit, les fit rôtir aussitôt et les mangea. « C'est un gourmand, dit le sage. U est vaincu par des rognons de bœuf. »
Le troisième fils, seigneur d'Ambohitrabiby donna immédiatement à sa femme le modique présent qui lui était apporté, un citron et un pieu de tisserand. « C'est un avare, prononça Ândriamampandry. H est ridiculement attaché à des objets aussi mesquins qu'un citron et un pieu. »
Le seigneur d'Âmbohimanga ayant enfin reçu à son tour une sorte de petite corde et de hache, destinées toutes les deux à rimmolation des bœufs, s'empressa d'aller faire saisir dans ses pâturages un bœuf gras, et de le tuer, pour bien traiter son hôte. Il le retint même jusqu'au lendemain, et quand il partit, il le combla de présents ; lui donnant d'abord pour sa femme une corbeille pleine de la viande du bœuf, et pour lui, en retour de la hache et de la corde, le cou et les entrailles de l'animal immolé. « J*ai enfin trouvé le monarque sensé, s'écria Andriamampandry ; voilà le prince qui a su honorer la femme, la hache et la corde. Il gouvernera bien son peuple. »
Andriamasinavalona depuis longtemps préférait dans son cœur le prince d'Ambohimanga. Il fut heureux du jugement d'Andriamampandry ; mais voulant néanmoins rechercher lui aussi à sa manière lequel de ses enfants était le plus digne de la couronne, il les invita un jour à venir en son palais et les traita magnifiquement.
Lorsque la nuit fut arrivée, et que tous dormaient d'un profond sommeil; le monarque allumant du feu (on ne connaissait pas alors les bougies à Tananarivo), se prit à examiner attentivement dans quelle position étaient couchés ses fils. Seul le noble prince d'Ambohimanga avait la tête haute, reposant fortement et en plein sur son oreUler ; celui de Tananarivo touchait à peine le sien. Les deux autres dormaient le corps en travers au milieu ou au fond du lit.
Tout se réunissait donc afin qu'Andriamasinavalona désignât im-
TRADITIONS HISTORIQUES 6i
médiatement le prince d'Âmbohimanga pour l'unique et seul héritier de son trône. Mais sa faiblesse paternelle rempècha cette fois encore de prendre une si sage détermination. Une tarda pas à le payer chè* rement.
La seigneur d'Ambohidratrimo, on ne sait dans quel motif, ordonna à tous ses sujets de porter sur la tète, en guise de toupet, une touffe de cheveux plus longue que les autres. Tous ceux qui refusèrent de se conformer à cette prescription ridicule, rappellant un peu la longue queue en usage chez les Chinois, fmrent punis sévèrement, ou même vendus comme esclaves à des étrangers. Ce seul fai* indigue assez à quel degré d'insupportable tyrannie était assujettie la portion des Hovas soumise au seigneur d'Ambohidratrimo.
Andriamasinavalona réprimanda son fils, et se vit même obligé de se liguer contre lui avec ses autres enfants, pour le mettre à la raison. Mais attiré par ruse à Ambohidratrimo par les habitants de la vîlle,sous prétexte d*y pleurer leur seigneur et maître, mort, disaientils, subitement, il vit les portes de la cité se fermer traîtreusement sur lui aussitôt qu'il y fut si imprudemment entré. La tradition rapporte qu'il y fut retenu pendant sept années entières, prisonnier de ce fils ingrat et déloyal.
Il y serait probablement mort de chagrin et de douleur sans le dévouement de quelques pauvres pêcheurs des montagnes de TAnkaratxa qui, l'ayant délivré par ruse, le ramenèrent en triomphe dans Tananarivo.
Un fait assez curieux, et qui s'est reproduit dans notre siècle, sous le règne de Ranavalona l'«, marqua le retour du vieux roi dans sa capitale.
Les devins et les astrologues, consultés sur le moyen de préserver à Jamais le souverain d'une captivité pareille à celle à laquelle il ve* nait d'échapper, et d'éprouver en même temps le dévouement de ses sujets, lui conseillèrent d'offrir à leurs idoles le sacrifice d'une victoe humaine. Cette seule proposition épouvantais peuple. On prit la
fuite de toutes parts ; chacun redoutait d'être désigné par le sort comme la victime du sacrifice. Au milieu de la terreur générale un sujet dévoué, Trimofoloalina, se présente aux sacrificateurs et déclare que, de bon cœur, il ofl'rira sa vie pour celle de son roi.
Il fut alors saisi, garrotté et attendit sans effroi que la hache s'abatUt sur sa tête pour répandre son sang. Mais les ministres de la superstition hova ne voulaient pas la mort de Trimofoloalina. « Le sang d'un coq rouge, répandu sur le visage et le cou de la victime humaine, et coulant au lieu du sien jusqu'à terre, suffira, dirent-ils, pour obtenir la grâce désirée. » Tout le monde fut heureux de cette prescription si facile à exécuter.
Trimofoloalina délié, félicité, entouré par le roi et ses amis, reçut alors à perpétuité, pour lui-même et pour tous les membres de sa famille, en retour de cet acte de dévouement, la faveur de ne pouvoir être mis à mort avec effusion de sang, pour n'importe quel crime qui mériterait un pareil châtiment. On peut donc encore aujourd'hui étouffer, empoisonner, brûler un criminel descendant de Trimofoloalina ; mais le tuer avec un instrument qui ferait couler son sang, jamais.
Andriamasinavalona mourut à un âge fort avancé. Il laissait l'Imerina, d'unie qu'elle était auparavant, en proie aux troubles et aui rivalités de famille, et dans une situation assez semblable à celle de la monarchie des Francs, sous les deux premières dynasties de nos rois.
Règne des successeurs d'Andriamasinavalona (1687 ?). — Le lecteur comprendra assurément qu'il nous est impossible de suivre ici pas à pas les longs récits des chroniqueurs hovas concernant les fils et petits-fils d'Andriamasinavalona, et de nous jeter avec eux, dans l'ennuyeux dédale des guerres fratricides que se firent les fils et petitsfils, héritiers du roi défunt, dans le but d'arriver chacun de son côté à la prééminence. Nous dirons seulement que non contents de se •ombattre mutuellement au moyen des forces dont ils disposaient,
quelques-xms de ces princes sans cœur, tel que Andrianjakanavâlomandiby, roi de Tananarivo, vers 1687, et son fils après lui, conçurent la mauvaise idée d'appeler à leur aide les Sakalaves de TOuest. De là, un redoublement facile à comprendre de meurtres et de pillages, au seindePImerina, et un état de troubles qui durapendant près d'un siècle.
La famine suivit de près la guerre.
« Comme les fils d'Andriamasinavalona, nous dit la tradition, vivaient en perpétuelle discorde, les sujets d'un royaume n'osaient se hasarder à franchir les limites du royaume voisin, de peur d'être réduits en captivité. Si la récolte venait à manquer quelque part, on préférait mourir de faim plutôt que de chercher à s'en procurer hors de chez soi. »
Les petits-fils et successeurs d'Andriamasinavalona ne se montrèrent pas plus unis que leur père, ni surtout mieux avisés en ce qui regarde l'appel aux Sakalaves.Andrianponimerina notamment (1707 ?), fils d'Andrianjakanavalomandiby, roi de Tananarivo, tomba, comme son père, dans cette lourde faute politique, afin d'humilier la puissance du monarque d'Ambohimanga, dont la grandeur toujours croissante lui portait ombrage. Les Sakalaves accoururent donc et commencèrent le siège de la forteresse d'Ambohitraza ; mais, comme ils ne purent s'en emparer au premier assaut à cause de la profondeur de ses fossés, ils se prirent à insulter les assiégés et à les provoquer en rase campagne.
La légende raconte ici qu'un Sakalave à taille de géant, se faisant remarquer entre tous par ses insolents et orgueilleux défis contre les Hovas, Ratrimo, l'un des plus braves au village, osa s'offrir à son chef pour affronter le géant en combat singulier ; son dévouement fut accepté, et avis en fut aussitôt donné au camp des ennemis, qui firent éclater leur allégresse en cris féroces. On ne songea plus des deux côtés qu'à encourager les deux champions. Outre la traditionnelle sagaie, le Sakalave était armé d'un fusil. Ratrimo portait seulement la Bagaie et une bêche au fer déjà à demi usé.
Quand il sortit du village pour se rendre en rase campagne, les
femmes d*Ambohitraza commencèrent à faire entendre le chant terrier en usage dans les combats.
E ! E I Mahery ny anay I
E ! E I tsy ho leo ny olona anay !
Eh I Eh I n est courageux notre soldat I
Eh I Eh! Il ne sera pas vaincu notre soldat !
Au signal donné, le Hova fondit tête baissée sur son adversaire ; le Sakalave ne Tattendit pas et se hâta de décharger son arme contre lui, mais heureusement sans succès. Ratrimo alors lui asséna siu la tête un si violent coup de sa vieille bêche, qu'il retendit raide mort sur le terrain.
Les Sakalaves consternés prirent aussitôt la fuite.
Les Hovas sortant de leur village les poursuivirent avec vivaeité jusque assez loin d'Ambohitraza, et ils eurent même le bonheur, dans un nouveau combat, de leur infliger une sanglante défaite qui les obligea à quitter le pays.
CHAPITRE IV Règne d'AndmnampoinimeriQa et commencement du règne de Radama l***.
Andrianampoinimerîna ou Ramboasalama, selon qu'on le nommait d'abord, était le petit-fils d'Andriambelomasina, roi d'Ambohimanga, petit-fils lui-même d'Andriamasinavalona. Ilnaquit très probablement Ters 1745, à Ambohimanga, et sa jeunesse s'y écoula auprès de son grand-père au milieu d'un concours do circonstances et de signes qui révélèrent de bonne beure aux plus aveugles sa grandeur future.
Ainsi, il était né, comme le grand Ralambo, le premier jour de la lune Alahamady, destin heureux entre tous quand on est fils de roi. De plus, son grand-père ayant une fois donné à ses fils et petits-fils liberté entière de choisir parmi divers objets étalés à leurs regards celui qui leur serait le plus agréable, Andrianampoinimerîna avait fixé son choix sur une petite corbeille remplie de terre, ce qui charma tellement le vieuxmonarque qu'il s'écria plein de joie : « Celui-ci sera roi. A toi, mon fils, la terre et le royaume de Tlmerina. »
Etant allé, une autre fois, dans sa jeunesse, visiter son aïeule Ramorabe, mariée au roi d'Ambohidratrimo, cette reine inspirée par Voracle le reçut avec des égai'ds et ime tendresse extraordinaires. Elle le bénit en effet par trois fois, l'aspergeant d'eau à trois reprises, et pendant trois jours le traita avec les honneurs dus aux monarques régnants. Or comme ses propres enfants se plaignaient à elle d'ime si étrange manière d'agir : « Que voulez- vous que je fasse? leur répondit-elle ; je ne puis aller contre son sort. Q régnera : telle est sa
destinée. » Enfin, au moment où le prince se disposait à la quitter, elle le bénit de nouveau, le fit monter dans son palanguin royal et formula ouvertement mille souhaits en sa faveur, désirant quetousles Hovas le reconnussent pour roi.
D'après la tradition, Ramorabe ne se contenta pas de ces souhaits, mais elle agit si efficacement en sa faveur auprès des grands d'Ambohldratrimo, que plusieurs devinrent dans la suite ses plus zélés partisans, et contribuèrent beaucoup à lui soumettre cette capitale.
La jalousie, qui s'attache à tout ce qui est grand, ne pouvait manquer de poursuivre de sa haine un prince auquel ses qualités personnelles, plus encore peut-être que les pronostics du ciel, assignaient une si haute destinée.
Andrianjafy, fils aîné d'Andriambelomasina, venait de succéder à son père sur le trône d'Ambohimanga. Désireux de tromper le destin et de retenir la couronne sur la tête de ses propres enfants au détriment de leur cousin, auquel tant de signes semblaient la promettre, il essaya plusieurs fois d'attenter aux jours d'Andrianampoinimerina; mais ses coupables projets se retournèrent contre lui.
Douze chefs principaux d'Ambohimanga, excités par l'astrologue Ratondro, prirent parti ouvertement .pour le persécuté, soulevèrent le peuple en sa faveur, et accusant en pleine assemblée Andrianjafy de ne pas savoir les gouverner, élurent aux acclamations unanimes Andrianampoinimerina, roi d'Ambohimanga, à la place de son jaloux cousin (1787).
Celui-ci, abandonné de ses sujets, se réfugia à Tananarivo, d'où il intrigua vainement pendant quelque temps, afin de reconquérir son royaume. Mais attiré un jour traîtreusement dans une embuscade, il y perdit la vie.
On ne peut douter que le nouveau monarque, parvenu au trône d'Ambohimanga, n'ait songé dès lors, à réunir sous son autorité toute l'étendue de territoire occupé par les Ho^as, ou même l'île tout entière de Madagascar, si l'on se rapporte du moins aux paroles
qu'il prononça, pour la première fois, le jour de son installation solennelle, dans rassemblée du peuple.
« n faut que cette terre m'appartienne, dit-il; la mer doit être la limite de mon royaume. »
Andrianampoinimerina comprit néanmoins qu'avant d'entreprendre l'exécution d'un si vaste projet, il devait commencer par consolider sa puissance à l'extérieur et à l'intérieur ; aussi les sept premières années de son règne furent-elles des années de paix.
Le royaume d'Anbohitrabiby avait été depuis longtemps absorbé par celui d'Ambohimanga. Les autres États voisins, particulièrement celui de Tananarivo gouverné alors par le roi Andrianamboatsimarofy, ainsi que celui d'Ambobidratrimo, conclurent avec le sien des alliances plusieurs fois cimentées par les plus redoutables serments.
Seids les Sakalaves de l'Ouest et les Sihanakas du Nord pouvaient troubler la paix. Andrianampoinimerina établit contre eux des forts et des villes avec enceintes fortifiées, telle que la ville d'Imerimandroso, et désigna pour leur défense deshommes dévoués et courageux.
Enfin un conseil de grands, pris surtout parmi les douze chefs qui avaient le plus contribué à son élévation au pouvoir, eut mission de lui donner les avis les plus propres à faire fleurir son royaume.
Voici comment fut troublée, dit-on, cette ère de paix et de félicité.
Un nouveau fils était né à Andrianampoinimerina; c'est le prince qui, uni aux Anglais, devait plus tard, sous le nom de Radama 1", étendre jusqu'à la mer les conquêtes de son père.
Le monarque, heureux de cette naissance, désira que les rois ses voisins, participassent à sa joie. Il envoya donc en présent 1.000 bœufs au roi de Tananarivo, et autant au roi d'Ambobidratrimo. Mais tous ces bœufs lui furent renvoyés avec colère, sous prétexte qu'ils étaient ensorcelés, et la guerre fut déclarée.
Andrianampoinimerina, attaqué par ses deux voisins à la fois, dans sa propre capitale, laissa sa ville d'Ambohimanga à la garde de quelques intrépides guerriers, et par une diversion hardie vint inopiné-
ment surprendre Tananarivo dont il s*empara; et ilTeût certainement conservée, malgré les assauts plusieurs fois inutiles de son roi Andrianamboatsimarofy, si la petite vérole, décimant la garnison qu'il 7 avait placée, n'eût permis à celui-ci de la reprendre.
Reconquise de nouveau^etde nouveau perdue par Andrianampoinimerina, Tananarivo tomba enfin une troisième et dernière fois au pouvoir du roi d*Amboliimanga,pour ne plus lui échapi>er,et devenir désormais sa capitale.
Le chef-lieu du 3* royaume^ Ambohidratrimo, attaqué à son tour résista longtemps et avec opiniâtreté au vainqueur de Tananarivo. Mais son roi étant mort, et n'ayant laissé pour son successeur qu'un enfant en bas âge, ses sujets ne tardèrent pas à se défaire de lui, et à se déclarer les vassaux très fidèles du roi d'Ambohimanga.
Toutes les autres villes de l'Imerina passèrent ainsi peu à peu, soit par ruse, soit de vive force, en la puissance d'Andrîanampoinimerina.
Alors seulement, fut réparée la faute du trop faible Andriamasinavalona; et, pour la seconde fois, après plus d'un siècle de divisions, toute la tribu hova se trouva constituée, sous une autorité unique, en une seule et grande nation.
Les chroniqueurs indigènes se sont complu à nous raconter longuement les détails de l'attaque et de la défense de chacune des petites places assiégées par le grand monarque. Ils ne tarissent pas notamment à propos de la ville d'Ambohijoky, défendue par les Manisotra, et où les femmes elles-mêmes prirent part au combat, excitant leurs maris de la voix, du geste et par leur exemple, à tout souJBTrii' plutôt que de se rendre. Quoi qu'il en soit de la vérité et de la chaleur de ces patriotiques narrations, on nous excusera de ne pas suivre leurs auieurs sur ce terrain trop uniforme, bien que certains hauts faits,, qu'ils nous citent, fissent d'ailleurs assez bonne figure dans notre récit, s'ils n'avaient pas le tort d'être trop longs et de trop ressembler traits pour traits à plusieurs de ceux que nous avons décrits ailleurs-
La même remarque s'applique aux expéditions entreprises par An-
drianampoinimerina contre les Sihanakas,les Bexanozanos et les Betsileos. n nous suffît donc de les avoir enregistrées une fois pour toutes à la gloire du grand roi, et d'en relater seulement ici»comme ea passant, quelques détails parmi les plus curieux ouïes moins connus.
De tout temps, les Sihanakas avaient été réputés comme possédant dans leur pays les plus célèbres magiciens. Malheureux à la guerre, Tohana, chef d'Âmbohiheloma, voulut au moins montrer aux Hovas sa supériorité dans Tart de la magie ; il les déûa donc en ce nouveau genre de combat. Le magicien Rasoalahatra, qu'Andrianampoinimerina avait appelé autrefois du pays des Sihanakas, pour lui confier les importantes fonctions de gardien du dieu Ramahavaly.accepta le défi au nom des Hovas, à condition que le roi voudrait l'y autoriser. L'autorisation royale fut donnée,mais sousla réserve expresse qu'aucun des deux champions, ni personne autre n'en mourrait. La lutte commença.
Tohana, le premier, lança la foudre sur sonrival. Or, bien que la foudre ne cessât de tomber sur lui pendant une demi-journée, Rasoalahatra n'en fut pas cependant incommodé, et la case où il habitait ne devint pas même la proie des flammes.
Le gardien de Ramahavaly ordonna à son tour au dieu qu'il servait de remplir de serpents la demeure de son adversaire, et de le faire poursuivre par ces reptiles, de leurs assauts les plus irrésistibles. Une horrible cohorte de serpents pénètre à l'instaift dans la case de Tohana, s'empare de sa personne et l'étreint de mille nœuds. Le malheureux chef d'Ambohibeloma, saisi d'horreur, pousse d'affreuses clameurs et demande vainement à son dieu de le délivrer de ces insupportables ennemis, Rasoalahatra l'encourage de la voix et du geste à combattre avec vaillance, mais Tohana est vaincu et se voit obUgé de confesser, un peu tard, le supériorité du dieu Ramahavaly, prolecteur des Hovas, sur celui des Sihanakas. Délivré aussitôt des étreintes qui l'enlaçaient et le glaçaient d'horreur, le chef d'Ambohibeloma est rendu à la liberté sans avoir été piqué.
Andrianampoinimerina, heureux de cette victoire, ordonna au grand
dO MADAGASCAR
prêtre de Ramahavaly d'avoir à prendre, tous les lundis, au marché, une des portions de bœuf, réservées d'ordinaire au roi, afin de bien traiter les serpents de l'idole.
Lorsque l'expédition des Sihanakas fut terminée, le roi des Hovas tourna ses regards du côté des Betsileos. Les Betsileos, placés au sud des monts Ankaratra, se trouvaient divisés en une foule de petites tribus. Andriamanalinarivo était un de leurs plus puissants monarques ; c'est donc vers lui que se dirigèrent d'abord les six commis saires royaux de Tananarivo, chargés de porter aux habitants du pays des paroles de paix ou de guerre, selon qu'ils voudraient accepter la loi de l'Imerina ou s'y opposer.
Ayant demandé à être introduits auprès d' Andriamanalinarivo, les commissaires ne reçurent aucune réponse, mais ils entendirent chanter, de l'intérieur du palais, ces terribles paroles :
« Sont-ce des hommes ou non ? Si ce sont des hommes seulement, qu'ils viennent, nous les tuerons. »
Effrayés de ces menaces proférées évidemment à leur adresse, les envoyés Hovas commencèrent d'abord par prendre la fuite ; mais, honteux de leur terreur, ils revinrent quelque temps après sur leuis pas et se présentèrent hardiment à la demeure d'Andriamanaiinarivo. Or, la même voix chantait encore, au moment de leur arrivée :
« Si ce ne sont pas des bêtes, mais des hommes, qu'ils s'avancent, nous les tuerons. »
Les Hovas répondirent audacieusement :
« Nous sommes non des bêtes, mais des hommes, et vous ne nou« tuerez pas ; » et ils entrèrent auprès du roi des Betsileos.
« Voulez- vous, lui dirent-ils, vous déclarer l'enfant d'Andrianampoinimerina?
— Comment serais-je son enfant, répondit Andriamanalinarivo, puisque nous sommes frères? Chacun gouverne chez soi. »
Prenant alors un bâton, et en mesurant la longueur de ses bras étendus, il le fit porter au roi d'Imerina avec ces paroles :
« Voilà la longueur de ma brasse ; si celle d'Andrianampoinimerina est de même mesure, je me déclare son enfant. »
Or, le roi des Hovas se trouvait inférieur, par ce côté, au roi des Betsileos ; sa brasse était plus courte que la longueur du bâton. Sans se déconcerter il dressa le bâton devant lui,et montrant à ses envoyés que sa stature royale en dépassait d'un pouce la hauteur :
«Rapportez à Andriamanalinarivo, ajouta-t-il, que ce n'est pas dans la longueur des bras que consiste la grandeur de Tbomme. Vous le voyez, je suis plus grand que son bâton. Qu'il se constitue donc mon enfant.»
Et, aûn de gagner son rival par des arguments plus capables de faire impression sur son cœur, il lui fit porter en même temps par ses envoyés les plus riches présents. Andriamanalinarivo reçut les présents, et demanda deux mois de réflexion avant de se soumettre. U mit ce temps à profit pour se fortifier dans ses États et s'unir aux Sakalaves de l'ouest.
La guerre était inévitable. Elle allait éclater lorsque Andrianampoinimerina envoya au monarque Betsileo un superbe lambaen soie, avec prière de s'en revêtir. Lelamba portait un énorme trou vers le milieu. Réfléchissant à ce don singulier, Andriamanalinarivo comprit le malheur qui venait de lui arriver: son fils, jeune homme opposé à la guerre et gagné secrètement par les présents des Hovas, avait, malgré tous les avertissements paternels, fait acte de soumission à Andrianampoinimerina. Le royaume ainsi divisé ne pouvait résister avec succès à l'invasion du conquérant de l'Imerina. Le roi Betsileo se soumit alors lui-même sans plus de résistance et se déclara non le frère, mais Tenfant d'Andrianampoinimerina. Toutefois, cette soumission forcée ne dura pas longtemps. Les hostilités commencèrent bientôt sérieusement. Elles furent conduites contre les Betsileos par le roi des Hovas en personne, accompagné de son fils Radama qui, nommé pour la première fois dans cette expédition général d'armée, se distingua, dit-on, par sa valeur chevaleresque.
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On rapporte aussi que le butin fait sur les ennemis dans cettt campagne et les suivantes fut fort considérable, notamment en esclaves de toutes sortes ravis à leur pays, et entraînés par les vainqueurs au centre de Tlmerina.
Le royaume des Hovas, après la conquête des Betsileos, pouvait mesurer à peu près 100 lieues de long sur 40 de large. Comparé à celui d'Ândriamasinavalona, il le dépassait en étendue de quatre à cinq fois environ. Et cependant Ândrianampoinimerina n'était pas encore arrivé au comble de ses vœux. N'avait-il pas dit, au jour de son couronnement : « La mer doit être lalimite de ma puissance. »
Cette parole devait s'accomplir; et si le vainqueur de l'Imerina, des Betsileos, des Sibanakas et des Bezanozanos n'eut pas la gloire de la réaliser, on ne saurait du moins, en aucune manière, lui disputer celle de l'avoir nettement indiquée à son fils et successeur, RadamaF, comme le grand but à atteindre désormais pour la monarcbie hova.
Il ût plus encore, et les dernières années de sa vie se passèrent à tenter de gagner diplomatiquement quelques-uns de ces peuples du littoral, que la faiblesse de la France, plus encore que l'intervention efficace de l'Angleterre, et les armées de Radama devaient soumettre bientôt à la domination bova.
Trois envoyés d'Andrianampoinimerina se rendirent donc un jour, par les ordres de leur souverain, au royaume du Menabe, dans le but de s'aboucber avec Ramitraho, qui gouvernait alors, au nom de son vieux père Mikiala, les Sakalaves de cette contrée, et de lui proposer im traité d'alliance stipulant plus ou moins explicitement la suzeraineté de l'Imerina sur les peuples de la côte ouest.
Ramitrabo, désireux d'un côté de sauvegarder l'indépendance de son peuple, et craignant de l'autre les armes du puissant monarque des Hovas, eut recours à un biais, assez dans le génie de ce peuple.
n demanda du temps pour réflécbir et se retira dans ses terres. Un mois s'écoula vainement pour les envoyés bovas dans l'attente d'une réponse qui ne devait jamais venir. Au défaut de Ramitrabo, dont la
soumission eût engagé tout son peuple, quelques chefs inférieurs, sans mandat spécial, parurent enfin au lieu du rendez-vous.
Ils écoutèrent les promesses et les menaces des envoyés hovas, reçurent leurs présents et se prêtèrent même de bonne grâce à monter jusqu'à Tananarivo.
De magnifiques lionneurs, accompagnés de présents plus nombreux et d'une offrande spéciale de cent bœufs, les accueillirent à la cour d'Andrianampoinimerina ; et celui-ci reçut enfin leur serment de fidélité.
A leurs yeux le serment qu'ils prêtaient n'engageait nullement le corps de leur nation.
Le roi des Hovas ne l'ignorait sans doute pas. Il voulut bien se contenter pour le moment de cette apparence de soumission, qui lui donnait l'occasion d'intervenir désormais dans les affaires des Sakalaves, et de se proclamer, à tort ou à raison, leur suzerain légitime.
M. Guillain ajoute que Ramavolahy, fils d'Andrianampoinimerina, envoyé peu de temps après par le roi en expédition chez les Sakalaves du Menabé, y arriva lorsqu'on faisait le deuil du vieux Mikiala, père du monarque régnant alors dans le pays, et qu'il reçut seulement cent bœufs de la part de la femme du défunt.
U est à présumer que cette expédition ne fut pas une expédition militaire, mais une visite de politesse, dans laquelle, au lieu de coups de fusils, il y eut tout simplement échange de bonnes paroles et de cadeaux, propres à consolider les bons rapports entre les peuples.
La politique astucieuse d'Andrianampoimimerina chez les Sakalaves du Menabé avait produit de trop bons effets, pour que ce prince n'essayât pas de s'en servir une seconde fois contre les Sakalaves du Roéni, parents et alliés de ceux du Menabé.
La reine Ravahiny gouvernait alors cette contrée. Des ambassadeurs lui furent envoyés, avec mission de tenter tous les moyens possibles pour la faire monter] jusqu'à la capitale de Tlmerina. L'adresse et la générosité du roi devaient faire le reste.
Ravahiny, placée entre la crainte de s'attirer le courroux du puissant Andrianampoinimerina, si elle refusait d'accéder à son désir, et Tespoir d'en recevoir un accueil vraiment royal, crut qu'elle devait prendre le chemin de Tananarivo.
Elle s'y rendit en effet, avec sa fille, deux de ses petits-fils, et xme multitude considérable de ses sujets.
Suppliée alors de vouloir bien offrir au vieux roi des Hovas le Hasinay hommage ordinaire de suzeraineté, eUe s'y prêta sans résistance, accompagnant cet acte de l'offrande de trois canons, vingt fusils et sept barils de poudre.
Andrianampoinimerina la combla en retour de magnifiques présents, parmi lesquels figuraient 400 bœufs, 500 vary ou hectolitres de riz, et 1.500 pièces de cinq francs en argent.
Ravahiny mourut quelque temps après cet acte de vasselage et fut enterrée dans sa capitale de iMajanga où eUe était retournée.
M. Guillain rapporte que le roi des Hovas envoya à ses funérailles une ambassade de 1.200 hommes, et une offrande de 400 bœufs.
Rien de plus vraisemblable; mais il a tort, selon nous, d'ajouter que ce fut là le dernier acte de vassalité rendu par les Hovas à la puissante monarchie des Sakalaves.
Une pareille interprétation nous semble, en effet, le contre-pied de la vérité.
Les honneurs rendus dans cette circonstance à la reine Ravahiny par Andrianampoinimerina, avaient pour principal mobile d'enlacer de plus en plus les Sakalaves dans les liens de la suzeraineté Hova, ou d'achever au moins de les y attirer, s'ils n'y étaient pas encore tombés. Andrianampoinimerina ne paya jamais de tribut aux Sakalaves.
Jusqu'ici, nous avons considéré le grand monarque de rimeriua, au seul point de vue de la conquête et de l'extension de son royaume. Il nous resterait, avant de parler des dernières années de sa vie, à montrer en lui l'organisateur, le législateur, le protecteur éclaire
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de l'agriculture, du commerce, et de tout ce qui pouvait en un mot favoriser les progrès de son peuple.
Mais afin d'éviter des redites fastidieuses, nous remettons aux articles, gouvernement, législation et autres questions de cette nature qui seront traitées plus loin dans cet ouvrage, d'une manière spéciale, ce que nous dirions ici à ce propos, sur Andrianampoinimerina, et nous nous contenterons, en ce chapitre, de parler de la pro* tection que ce grand prince accorda toujours au commerce et à l'agriculture dans ses États.
Bien convaincu que la culture du sol est une des principales sources de la prospérité d'un royaume, Andrianampoinimerina s'ap* pliqua de tout son pouvoir à la favoriser.
« Le riz et moi, avait-il coutume de dire quelquefois, ne faisons qu'un. > Aux nécessiteux qui venaient lui demander de l'argent afin de nourrir une trop nombreuse famille, il faisait avant tout remettre une sorte de bêche, appelée angady:
« Travaillez, disait-il, et le sol vous nourrira; les paresseux deviennent forcément voleurs. »
Il ne manquait pas de récompenser ceux qui lui portaient en riz^ manioc, ou autres denrées, les produits les plus remarquables sous le rapport de l'abondance ou de la beauté.
On raconte qu'un de ses plus chers conseillers, Hagamainty, animé des mêmes sentiments que son maître, et voulant donner l'exemple au peuple, travailla si bien un seul pied de manioc, planté dans une terre profondément remuée, et fumée avec soin, que ce seul pied,, produisit la charge de huit hommes. Il va sans dire qu'un monarque tel qu'Andrianampoinimerina ne dut pas négliger les digues, les ca-^ naux et autres champs de riz, à la création desquels les rois de rimerina, s'appliquèrent tour à tour avec tant de zèle, dès les commencements de la monarchie.
La tradition lui attribue en effet sur ce point des travaux considérables, qu'il fit exécuter dans les diverses provinces de ses
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États, à mesure (ju'il les annexait à son patrimoine d'Ambohimanga.
Aussi, la famine sous son règne fut-elle ignorée de ses sujets.
Entre autres canaux creusés à cette épo(iue, on en remsa^que un, destiné à faciliter les communications entre la ville de Tananarivo, et celle d'Ambohimanga.
Le monarque inaugura lui même cette nouvelle voie, en se rendant en pirogue de son ancienne capitale à Tananarivo, ce qui donna lieu à une fête solennelle et à des réjouissances sans fin parmi le peuple.
Le commerce prit également sous ce prince un nouvel essor. Jusqu'à lui les bazars ou marchés étaient rares et insignifiants.
Par son ordre, un grand nombre de ces bazars s'ouvrirent dans des endroits désignés d'avance. Les chefs reçurent de lui mission, non seulement d'y protéger les vendeurs et les acheteurs,mais d'y vendre «ux-mêmes leurs denrées à bon compte, et d'y acheter à un prix raisonnable ce dont ils auraient besoin.
Afin d'empêcher la fraude et d'étendre du même coup par ce moyen l'influence hova, le grand roi établit un système de poids et mesures, qu'il eut soin de faire adopter aussi bien par ses sujets que par chacun des peuples vassaux soumis à sa domination.
Les Malgaches ignorent encore aujourd'hui l'art débattre monnaie. Veulent-ils payer des valeurs moindres que celle de la pièce de cinq francs, reçue des Européens, on les voit s'emparer d'une de ces pièces, la diviser en fractions ou morceaux de variable grandeur, et en soumettre le poids à des balances qu'ils portent habituellement sur eux.
Andrianampoinimerina fixa la valeur des poids destinés à peser ces fractions d'argent, et les désigna sous le nom de Loso(2fr. 50), Kirobo {i fr. 25), Sikajy (0 fr. 60) et Roavoamena (0 fr. 20). Au moyen de ces poids, diversement mêlés, ou opposés entre eux, sur les deux plateaux de la balance, ou à l'aide de grains de riz, quand il s'agit de valeurs moindres que dix centimes, on obtient toutes les sommes désirables.
Une brasse d'une longueur déterminée servit aussi à mesurer les
étoffes et une caisse cylindrique à capacité réglée par lui, fut employée pour la vente des riz ou autres denrées de ce genre.
Le roi de Tlmerina travaillait donc avec non moins de passion à la prospérité du commerce et de Tagriculture dans ses États, qu'à l'accroissement de son territoire parles armes de ses soldats. U semblait que son esprit possédât comme d'instinct le sentiment de la grandeur ; il la cherchait, non seulement pour son royaume, mais encore en ce qui concernait la dignité de sa personne. C'est ainsi qu'on le vit construire des palais ou demeures, plus somptueuses à Tananarivo, à Ambohimanga et dans la plupart des autres villes qu'il prétendait honorer de sa présence. Il se donna même le luxe d'une maison de campagne à Ambohipo où il aimait, dit-on, de venir se livrer de temps à autre soit au plaisir de la chasse, soit à celui de la pêche, sur un beau lac, situé à environ une lieue de Tananarivo et possédé aujourd'hui par la Mission catholique.
Le peu que nous venons de dire du caractère élevé de ce prince, de son amour pour le commerce et l'industrie, et ce que nous ajouterons plus tard relativement aux lois et aux institutions qu'il donna au royaume, ou sanctionna du moins de son autorité, laissent manifestement entrevoir certains reflets de notre civilisation européenne tombant déjà sur l'intérieur de Madagascar.
Qui pourrait d'ailleurs s'en étonner ? Dès 1804 la France avait établi garnison à Madagascar. Longtemps même avant cette époque il n'était pas rare de voir des traitants européens, soit pour le commerce des esclaves, soit pour tout autre négoce, être admis à pénétrer dans rimerina.
Aucun d'eux ne pouvait néanmoins s'établir ailleurs qu'à Ambatomanga, village situé à cinq heures de la capitale. Les idoles s'opposaient formellement à ce qu'ils fussent reçus dans d'autres villages ; et si, par une très rare exception, quelqu'un de ces Vazahas ou blancs étrangers obtenait l'autorisation de franchir l'enceinte de Tananarivo, il devait en sortir avant la nuit.
Ce contact, si faible qu'il fût des enfants de l'Europe avec la barbarie hova, nous semble plus que suffisant pour rendre raison de bien des mesures que le génie d'Andrianampoinimerina, laissé à lui seul, n'eût peut-être pas découvertes, ni encore moins appliquées à son peuple avec une si rare prudence.
Les dernières années du grand roi de l'Imerina furent troublées par des jalousies et des querelles entre ses fils auxquelles il ne put ou ne sut remédier autrement que par le supplice des coupables.
Le monarque avait déjà manifesté plusiem-s fois Tintention de n'établir dans l'Imerina qu'un seul héritier de son trône. Or, chacun de ses enfants aspirait à devenir cet unique héritier. La balance penchait néanmoins d'une manière évidente en faveur de Radama. Bien qu'il ne fût pas le premier-né, son courage, ses succès dans les combats, sa doucem" envers tous les siens, non moins que sa piété filiale, lui avaient gagné tous les cœurs. Les oracles consultés par le roi s'étaient bien gardés d'être d'un avis différent.
Radama devait donc régner ; ses frères ne purent se faire à cette idée. Une effroyable jalousie s'alluma dans leur cœur, et ils essayèrent d'attenter aux jours de leur frère.
L'un d'eux, Rabodolahy, se laissa même entraîner si loin par l'accès de sa passion, qu'il résolut de poignarder Radama de sa main, à la première occasion favorable qui se présenterait ; mais, comme cette occasion lui échappait toujours, grâce à la vigilance des amis du jeune prince, il en vint dans sa rage jusqu'à concevoir le projet de frapper l'auteur même de ses jours, très coupable, selon lui, de ses préférences paternelles en faveur de Radama.
Un jour donc que le roi se trouvait à sa villa d'Ambohipo, Rabodolahy se rendit auprès de sa personne, comme pour lui faire visite, mais en réalité afin d'exécuter son parricide dessein. Le monarque averti heureusement, avant que le meurtrier n'eût eu le temps de se glisser auprès de lui, ordonna aussitôt de s'emparer du coupable et de le fouiller avec soin. Ce qui fut exécuté. On a trouvé sous son
lambâ le poignard destiné à commettre son crime. Le peuple M «nssitôt réuni. Andrianampoinimerina, la douleur dans l'âme, dérlart au milieu de l'assemblée qu'un tel monstre n'était plus son :ûl5, et Rabodolahy, saisi par la justice, s'en alla expier dans le deraader supplice, au village d'Ambohimanatrika, les tentatives insensées de son effroyable jalousie.
Un si funeste sort ne parvint pas néanmoins à préserver d'un semblable malbeur Ramavolahy, fils aîné du monarque. Aveuglé par sa malbeureuse passion d'évincer du trône à son profit son frère Radama, il ne craignait pas, comme Robodolahy, de s'en prendre au vieux monarque lui-même, et de chercher à lui arracher violeminent la couronne avec la vie.
Il organisa dans ce but une conspiration à laquelle prirent part un grand nombre des habitants d'Alasora et d'Ambatolévy, ainsi que plusieurs officiers du palais. Un esclave royal, un poignard cadié sous son lamba, entra même dans la chambre du monarque afin de le frapper, mais saisi d'un invincible sentiment de crainte et de respect, au moment de consommer son forfait, l'esclave, tomba aux genoiux de son maître en s'écriant : « Je suis envoyé par votre fils Ramavolahy pour vous tuer; il m'est impossible de me rendre coupable d'un pareil crime.»
Andrianampoinimerina réunit alors une seconde fois le pem^ et accusa lui-même son fils. Un des chefs prenant la parole s'éoia : ^ L'enfant qui tette encore sa mère est bien vite repoussé, s'il roorà le sein qui le nourrit. Il faut que la loi ait son cours. Laissez-nous faire, sire, nous nous chargeons de la punition du parricide. >►
Le roi donna son consentement. Le peuple s'empara aussitôt de Ramavolahy et l'entraîna sur la route d'Alasora.
Andrianampoinimerina, du haut de son palais, suivit, dit-on, aussi loin qu'il le put, de ses regards voilés à chaque instant par les larmes, cet enfant dénaturé conduit par son peuple à la mort. Mais il n'intercéda pas en sa faveur, et laissa la justice accomplir sur Im jusqu'à la fin ses rigueurs. OOQ-I J f\
Tous les complices de Ramavolahy, dont la culpabilité était évidente, subirent le même sort. Les moins coupables furent réduits en esclavage. On fit boire le tanghen à ceux sur l'innocence desquels planèrent de justes soupçons.
Dans le but de prévenir désormais une nouvelle conspiration, Andrianampoinimerina proclama solennellement Radama son suceesseur. Il fit plus encore. Dans le cas, où son fils viendrait à succomber, Mavo, la jeune épouse de ce prince, celle qui fut plus tard Ranavalona I'«, fut désignée pour lui succéder. Tous les autres fils du roi, ou personnages influents, soupçonnés de pouvoir empêcher encore, par leurs intrigues, Teffet de cette disposition royale, se virent exiler ou garder à vue dans la ville qu*on leur assigna.
Alors le vieux monarque pensant avoir tout réglé pour le mieux, et concevant quelque crainte sur sa fin prochaine, fit un Toyage à Nosifito, ville située à 12 lieues environ au nord-est de Tananarivo. Le but principal de ce voyage était de contempler, à travers le cristal d'une fontaine sacrée, sa propre image {fizahana tandindona) et de savoir sûrement ainsi si sa mort était proche ou éloignée. Telle est la coutume superstitieuse en usage encore aujourd'hui pour les souverains hovas, lorsqu'ils se sentent mortellement atteints. La protestante Ranavalona II, décédée à Tananarivo le 13 juillet de l'année dernière, 1883, ne s'est pas fait faute de s'y conformer, comme ses prédécesseurs païens.
Andrianampoinimerina arrivé à Nosi-fito se sépara de sa suite nombreuse, et se rendit seul à Tune des sources du Mananara, lieu ordinaire de cette consultation. Ce qu'il vit dans le miroir des eaui, auprès de la pierre sacrée, l'effraya jusqu'au fond du cœur ; et il voulut contrôler cette réponse de mort à Nosi-fito, par une consultation seniblable, au Fizahana tandindona de Vodivato. Mais, hélas! la fontaine sacrée de Vodivato rendit le même oracle. Andrianampoinimerina en devint plus triste encoroi et ne douta plus do sa mort prochahie.
Deux mois après, il tomba en effet gravement malade dans sa ville d'Ambohimanga. Les comUsans, selon leur habitude, crièrent à Terapoisonnement. Des hommes ûdèles furent accusés. Le tangben les disculpa, et prouva au contraire la culpabilité du principal de leurs accusateurs, qui mourut en buvant à son tour la terrible potion.
Andrianampoinimerina n'en vit pas moins son mal redoubler d'intensité. Sentant alors la mort arriver, il réunit au'our de lui ses parents, ses amis, et les principaux chefs de son royau:ne :
« Je vous annonce à vous tous, leur dit-il, que la m iladie va fixer mon sort. Dieu va me prendre. Je ne tarderai pas à vous quitter» Mon corps sera bientôt enfermé dans le tombear, mais mon âme et mon esprit demeureront avec vous et avec Radama . Je vous laisse Radama. C'est le fils de mon cœur, Il est jeune encore. Je vous le confie. Eloignez de lui les mauvais sorts et les mauvaises destinées* Je veillerai du reste auprès de lui, et je serai moi-même son conseil. »
Le roi s'étendit ensuite longuement sur la sagesse qui fait fleurir les royaumes, sur l'union des sujets avec le prince, et du prince avec les sujets, et sur le respect de tous les droits, notamment du droit de succession au trône, et il ajouta :
« Souvenez-vous qu'après Radama, Mavo, son épouse doit avoir la couronne. Telle est ma volonté : ne l'oubliez pa?. »
n régla enfin qu'Ambohimanga serait le lieu de sa sépulture. Puis s'affaissant de plus en plus, il mourut en 1810, à l'âge de 65 ans environ, après 23 années de règne.
Commencements du règne de Radama /«' (1810-1815\ — Radama, devenu maître du trône à la mort de son père, chercha d'abord à affermir sa domination, en faisant disparaître autour de lui tout ce qui pouvait de près ou de loin lui porter quelque ombrage.
Une de ses sœurs Ratsimanompo fut exilée à Vohilena, à deux journées de Tananarivo, avec défense formelle de se rapprocher de la capitale. Un oncle de Mavo, sa femme, eut le même sort. Plusieuri
fOt MADAGASCAR
antire» princes ou princesses, entre autres, Raleinanahery, propre aère dm monargue, subirent un plus cruel destin : en leur qualité de descendants des rois on les ensevelit tout vivants dans Teaa touribeuse d*un marais, ou on les étrangla misérablement avec un lamba de* soie.
Des embarras plus graves survinrent au jeune roi. Les BezanozalÊOS d'Ambatomanga, à quelques hetu-es de Tananarivo, levèrent contre lui l'étendard de la révolte. Radama maa'cha contre eux, prit leur itille^ en brûla toutes les maisons et en chassa les habitants au delà de la forêt, à Ambodinangavo.
« Je veux, dit-il, que cette cité rebelle disparaisse à jamais, malh&at à ceux qui penseraient à l'avenir pouvoir s'y établir. Je les saiaft*si, je mettrai leur corps en lambeaux et les donnerai en nourritmre aux chiens. Eh quoi I nous pleurons encore mon père ; son deuil M* est pas fini ; et Ton se révolte déjà contre son autorité ! »
Après Ambatomanga vint le tour d'Ambositra.
€e*te ville située à quatre ou cinq jours au Sud de Tananarivo et soomîse naguère au joug de son père, par Radama lui-même, qui de sa ppopre- main en avait tué le roi, avait osé pareillement se mettre en révolte contre la domination hova. Le vainqueur d'Ambatomanga 7 comrut aussitôt, investit étroitement la place trop forte pour être prise d'assaut, et la contraignit bientôt à capituler.
Toutes les maisons d'Ambositra furent détruites, ses défenseurs mis k mort, les femmes et les enfants einmenés en captivité dans rimérina. Défense fut faite aux habitants du pays, de .songer jamais à s'établir sur les ruines de cette cité rebelle.
Radama encore une fois victorieux revint à Tananarivo, mettre fin au deuil de son père, qui avait duré une année, et prendre solennellement possession de sa couronne, au milieu de l'assemblée du peuple, selon toutes les prescriptions usitées en pareil cas.
Mais une nouvelle révolte du pays des Betsileos contraignit bientôt le monarque à transporter des troupes devant Fianarantsoa, et à les
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faire avancer par une suite de combats heureux, Jusqu'au village d'Ifandanana.
Ifandanana, bâti sur un roc élevé, coupé à pic de tous côtés, et où Ton ne pouvait arriver que par un sentier impraticable, servait de retraite à un très grand nombre de rebelles. Radama résolut de les prendre par un blocus rigoureux. La disette ne tarda pas en effet à se déclarer dans la petite cité.
Obligés de choisir entre les crueUes tortures de la faim et le glaive de Radama, les Betsileos, arrivés au paroxysme du désespoir, préférèrent se donner eux-mêmes la mort ; et on les vit alors avec stupeur se présenter par groupes nombreux, sur les bords du rocher à pic, au haut duquel Ifandanana était perché ; puis là, les yeux bandés, commencer sous les yeux des Hovas, avec accompagnement de chants et de cris effroyables, une ronde homicide dont le terme devait être infailliblement une chute en masse dans Tabime, comme il arriva en effet.
On évalue à plusieurs milliers le nombre des malheureux qui se suicidèrent de cette façon. Lorsque les plus fanatiques eurent succombé, et qu'il ne resta plus à Ifandanana que des femmes et des enfants, le courage leur manqua pour continuer cette ronde Infernalei et trois cents d'entre eux devinrent les esclaves des Hovas.
Plusieurs autres expéditions entreprises par Radama au Nord et au Sud de ses États, et toujours couronnées de succès, mirent le sceau à sa gloire militaire, et le rendirent dès lors, pour ses voisins, non moins redoutable que son père Andrianampoinimerina.
Telle était à peu près, d'après les traditions du pays, la situation politique du royaume hova, parmi les tribus de Madagascar, au moment où la France, échappée, non sans peine, aux ruines de la Révolution de 93 et aux guerres non moins désastreuses du premier Empire, songeait vers 1815, sur la foi des traités, au grand déplaisir de l'Angleterre, à faire valoir efficacement ses anciens droits sur la grande île africaine.
Mais avant de poursuivre le récit désormais strictement historique du règne de Radama I", et de voir la puissance hova s'unir à la Grande-Bretagne, pour tenir en échec la politique colonisatrice de la France à Madagascar, nous croyons utile de préciser nettement quelles pouvaient bien être, à cette époque, les aspirations véritables de la nation hova et celles de son souverain.