‹ Vingt ans à Madagascar: colonisation, traditions historiques, moeurs et croyances d'après les notes du P. Abinal et de plusieurs autres missionnaires de la Compagnie de JésusChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Résumé historique. —Radama I»^ (suite) 1815-1828.— Ranavalona I« (1828-1861),.

Avant que l'île de France fût passée aux Anglais en 1815, et (jue sir Charles Robert Farquhar, gouverneur de cette île, eût commencé à nouer des rapports de bonne amitié avec Radama I«% par le moyen de ses agents, de ses prédicants et surtout de ses cadeaux séducteurs, les Européens n'étaient pas totalement inconnus du peuple de Tananarivo et des monarques hovas. Plusieurs de nos compatriotes de Bourbon, de l'île de France, ou des points de iMadagascar soumis à notre domination, avaient pénétré depuis longtemps, pour l'intérêt de leur commerce d'esclaves, ou pour tout autre raison, jusqu'au cœur de rimerina, et étaient entrés en relation avec les souverains du pays.

Nous avons déjà dit qu'Andrianampoinimerina s'inspira très probablement, dans les règlements qu'il donna à son peuple, des lumièresde la civilisation européenne; bien que, sous son règne, aucun Européen n'eût joui du droit de séjourner à la capitale, ou dans une autre ville de l'Imerina, à l'exception d'Ambatomanga. 11 semblait, en effet à ce prince, comme à la plupart de ses sujets, que si les enfants de l'Europe s'établissaient lil)rement au milieu du territoire bova, ils arriveraient bientôt par leurs ricbesses,leur habileté, leur supériorité^ en tout genre, à y asseoir leur domination, au détriment de ceUe des dieux et des habitants du pays. De là ce sentiment de déûance et d'inexplicable susceptibilité qu'on retrouve encore aujourd'hui, plus ou moins accentué, au fond de toutes les mesures gouvernementalesde la cour d'Imerina, ayant trait à des Européens.

On peut donc être sûr que si la cupidité des richesses des blancs, plus forte quelquefois que la défiance, ou une terreur facilement superstitieuse de notre puissance, ne domine pas le cœur du politique Bova, c'est le premier sentiment dont nous venons de parler, celui 4e la défiance, qui en sera l'unique régulateur, et se montrera dans toutes ses relations avec les étrangers. L'appât de nos présents ou la crainte de nos armes pourront bien, pendant quelque temps et en quelques cas particuliers, créer des exceptions à cette grande loi, mais les présents .une fois reçus, ou la crainte du danger passée, rien n'empêchera le Hova de reprendre son habituelle suspicion envers les étrangers. Ceux-ci auront beau protester, invoquer la force de leurs droits et des traités conclus avec le royaume, le politique hova n'en aura nul souci, et il se hâtera, avec autant de prudence que possible, de mettre hors de chez lui ces importuns étrangers.

Le grand tort de la France, dans l'ensemble de ses démêlés avec le gouvernement de Tananarivo, est d'avoir pratiquement méconnu les lois de cette politique barbare, telles que nous venons de les signaler. La grande habileté au contraire de sir Robert Farquhar, d'Hastie son ^gent, des méthodistes ses coopérateurs, et en général du gouvernement de Londres, c'est de les avoir prises pour règles constantes de leur conduite avec les Hovas, depuis 1815 jusqu'à nos jours.

Pendant que nos ministres français, forts de la bonté de nos droits sur Madagascar, affectaient d'ignorer que l'appât des présents ou la force des armes pouvaient seuls leur donner quelque efficacité sur l'esprit des Hovas, et qu'ils se bornaient d'ordinaire, en cas de violation de ces droits, à des protestations ridicules, au nom de la justice, ou à des déploiements de forces militaires notoirement insuffisantes, par un misérable esprit de parcimonie, l'Angleterre, mieux avisée, allait droit à la fibre de la cupidité, toujours si sensible parmi les chefs barbares : on la voyait ainsi répandre son or dans leurs mains, leur promettre aide et protection contre nous, discréditer auprès d'eux notre puissance, enfler la sienne à plaisir, et abaisser

par là d'autant plus entre elle et la nation hova les barrières de la défiance, qu'elle les élevait davantage entre cette même nation et la nôtre.

En trois mots : chez les Hovas, habitude invétérée de défiance envers tous les étrangers, tempérée d'ordinaire par le double sentiment de cupidité pour notre or, et de crainte de nos armes; nul respect du droit et des traités.

Même manque de respect pour les lois de la justice, à l'endroit de la France, chez certains agents de la Grande-Btetagne ; et prévenances sans bornes, générosités excessives de la part du gouvernement anglais envers nos ennemis les Hovas.

Confiance aveugle dans la force naturelle de nos droits à Madagascar chez les ministres de la France; manque presque total d'énergie pour en imposer le respect par les armes, alors qu'on ne se décidait pas à en acheter le succès auprès des chefs indigènes, par des libéralités jugées inopportunes : tel est en résumé le fond de la triple histoire de France, d'Angleterre et de la nation hova à Madagascar, depuis 1815 jusqu'à nos jours.

Le lecteur s'en convaincra en reprenant avec nous la suite du récit au point où nous l'avons laissé au précédent chapitre.

Le traité de Paris du 8 mai 1814 venait de rendre à la France ses aiïciens droits sur Madagascar, passés à l'Angleterre pendant les guerres de l'Empire, il était en effet stipulé, par l'article 8 de ce traité, que nous rentrions en propriété de nos établissements de tout genre possédés par nous, hors de l'Europe, avant 1792, à l'exception toutefois de certaines possessions, au nombre desquelles ne figurait point Madagascar. Mais comme cet article 8 portait en même temps cession à la Grande-Bretagne de l'île de France, désormais l'île Maurice, avec ses dépendances, c'est-à-dire les Seychelles, Rodrigue, etc., sir Robert Farquhar, nommé par l'Angleterre gouverneur de Maurice, émit ouvertement la prétention de comprendre parmi les dépendances de cette île tous nos anciens établissements de Madagascar.

Le gouverneur de Bourbon protesta, mais sans succès; Farquhar s'était mis à l'œuvre, et soit par la prise de possession de Port-Louquez, vers la pointe Nord-Est, où, pour le dire en passant, il n'eut (pie des déboires, soit par d*incessantes négociations auprès des indigènes, il essaya de tirer le meilleur parti possible, au profit de l'Angleterre, de nos anciens droits sur Madagascar.

J'ai reçu l'ordre du gouvernement de Sa Majesté britannique, écrivait-il en date du 25 mai 1816, au général de Bouvet, de considérer l'île de Madagascar comme ayant été cédée à la Grande-Bretagne, sous la description générale de l'île de France. Il n'est aussi ordonné de maintenir et de réserver à la Grande-Bretagne l'exercice exclusif de tous les droits dont la France usait anciennement... Si l'île de Bourbon craignait de manquer des secoiu-s que jadis elle tirait de l'île de Madagascar, le gouverneur de Bourbon s'adresserait au gouverneur de Maurice pour obtenir la permission de commercer avec cette île...»

Hâtons-nous d'ajouter que le gouvernement de Londres mieux informé, après débat préalable et pourparlers diplomatiques avec le cabinet de la Restauration, fit savoir par dépêche du 18 octobre 1816 à sir Farquhar « que lé prince régent avait bien voulu admettre l'interprétation donnée par le gouvernement français à l'article 8 du traité de paix du 30 mai 1814, stipulant la restitution de certaines colonies que la France possédait au i" janvier 1792 dans les mers et sur le continent d'Aifrique ; je vous transmets en conséquence, ajoutait-il, les ordres de son Altesse Royale le Prince Régent, qui sont que vous preniez les mesures nécessaires pour remettre aux autorités françaises à Bourbon les établissements que le gouvernement français possédait sur les côtes de l'île de Madagascar à l'époque sus-mentionnée. Signé Bathurst. »

La dispute avec Farquhar ne fut pas close par cette dépêche. « Les Instructions de mon gouvernement, écrivait-il le 30 août 1817 au gouvernement de Bourbon, m'ordonnent de prendre les mesures néces-

saires pour remettre aux autorités françaises à Bourbon les établissements que la France possédait sur les côtes de Madagascar au 1«' janvier 1792.

« Je vous prie donc, messieurs, de me faire connaître clairement et nommément quels sont les établissements que vous regardez comme ayant appartenu à la France, à l'époque précitée sur la côte de Madagascar.

« Toutefois, je vous demande la permission d'observer que le gouvernement de Maurice n'a conservé à Madagascar aucun établissement et emplacement sur les lieux où les Français avaient auparavant fixé leurs postes. Sur ce point de vue, il est clair que ce gouvernement-ci n'a rien à remettre aux Français.

« Les mesures prises parle gouvernement de Maurice se sont bornées à former des traités d'amitié avec les princes et les naturels du pays.

« Ma conviction est que, dès ce moment, dans l'état actuel des choses, les ports de Madagascar sont également aux habitants de nos gouvernements, et qu'ils ont les mêmes droits à y établir des relations commerciales. »

Le gouverneur et l'ordonnateur de Bourbon, par une lettre du 7 novembre 1817, répondirent parfaitement à cette nouvelle prétension de sir Robert Farquhar : * Qu'avant l'époque du 1" janvier 1792, la France possédait, depuis plus de 150 ans, la souveraineté de l'île de Madagascar, aux mêmes titres que différentes puissances, et particulièrement l'Angleterre, qui exerce une souveraineté semblable sur des côtes étendues dans différentes parties du monde. Ces titres sont l'acte de prise de possession et une longue jouissance non contestée. »

Le gouverneur de Bourbon opposant ensuite sir Farquhar à luimême dans cette question de Madagascar lui rappelait avec quelle rigueur, dans sa lettre du 25 mai 1816, il réclamait pour l'Angleterre l'exercice exclusif de tous les droits dont la France jouissait autrefois à Madagascar, tant qu'il avait pensé que Madagascar faisait partie des dépendances de Tîle de France.

Puis il ajoutait : « Votre Excellence nous observe qu'elle n'a formé aucun établissement à Madagascar, et qu'elle n'a par conséquent aucune remise de territoire à effectuer à la France ; mais en même temps, eUe nous fait connaître qu'elle entretient des rapports politiques avec les chefs de cette île, et nous savons d'un autre côté que des agents anglais y sont établis. Nous prenons la liberté d'observer que la continuation de ces rapports est incompatible avec l'exercice des droits de souveraineté de la France.

« Nous pensons donc que la rétrocession, que nous sommes autorisés de réclamer, ne sera pleine et entière qu'autant que l'Angleterre renoncera à entretenir des rapports politiques avec Madagascar. »

Pas plus que nos précédentes protestations, cette admirable lettre de messieurs Desbassayns de Richemond et Lafitte du Courteil ne devait avoir la vertu de ramener sir Robert Farqubar à des procédés plus équitables envers la France. Le gouverneur de Maurice se sentait une tâche à remplir : il fallait, à tout prix, empêcher notre patrie de relever, dans la mer des Indes, son influence maritime et coloniale, si profondément atteinte par la perte de l'île de France. Notre souveraineté exclusive à Madagascar eût promptement réparé cet échec ; l'administration de Bourbon ne pouvait dès lors, selon Farqubar, songer en aucune manière à pareille acquisition.

Qu'avait fait d'ailleurs le gouvernement français, à partir de 1814 jusqu'à cette date du 7 novembre 1817, pour tirer quelque profit de ses droits sur Madagascar? Rien, absolument rien, à part les protestations dont nous avons parlé.

Farqubar, au contraire, s'était empressé d'agir. Sans parler du malheureux essai de colonisation britannique, tentée vers 1815 au Nord-Est de la Grande Ile, à Port-Louquez, où les Anglais s'étaient fait massacrer par les indigènes, le gouverneur de Maurice avait noué d'importantes relations avec les plus puissants chefs du pays, notamment avec Radama. Le traitant Chardenaux, monté en 1816 à Tananarivo, afin de pressentir le monarque H«va, l'avait trouvé plus ami des

TRADITIONS HISTORIQUES lit

étrangers que son père AndriaDampoinimerina. Grâce aux présent» du gouverneur anglais et aux négociations de son envoyé, Radama n'avait pas craint d'expédier à son ami Farquhar ses deux jeune» frères Marotafika et Rahova, aûn de visiter Maurice et de s'instruire à l'école des blancs. Farquhar s'était hâté, on le comprend, de les recevoir avec honneur et de les remettre aussitôt à la haute direction du sergent Hastie, son homme de confiance et déjà in petto son futur résident anglais à Madagascar.

La Mission de Chardenaux avait réussi. Une nouvelle et plus solennelle ambassade confiée à Lesage avait réussi mieux encore. Ea route pour Tananarivo, vers la fin de 1816, avec de riches présents et une escorte de trente soldats, destinée à frapper Tesprit de Radama et de ses sujets par l'important appareil de la discipline et des uniformes européens, Lesage se fit recevoir à la capitale des Hovas, au milieu d'un concours immense de populations accourues pour contempler les étrangers, et il en partit le 5 février 1817, victorieux sur tous les points. Devenu />'ère de sang avec Radama, c'est-à-dire son ami le plus intime, il avait tellement captivé par ses dons, ses flatteries et ses promesses l'esprit du souverain, que celui-ci promettait de se lier avec Farquhar par un traité solennel, sur les bases que voici :

Le roi des Hovas, reconnu roi de Madagascar et dépendances par l'Angleterre, recevrait annuellement 1.000 dollars ou piastres en or ; 1.000 dollars en argent ; 100 barils de poudre de cent livres chacun ; 100 mousquets anglais, avec accessoires complets ; 1.000 pierres à fusil ; 400 gilets rouges ; 400 chemises ; 400 pantalons ; 400 paires de souliers ; 400 shakos ; 400 montures de fusil ; 12 sabres de sergents avec ceintures ; 400 pièces de toile^lanche de l'Inde ; 200 pièces de toile bleue de l'Inde ; un habit d'uniforme avec chapeau et bottes, le tout complet, pour le roi Radama, et deux chevaux; à condition que le roi Radama s'engagerait de son côté à faire cesser la traite des esclaves dans son royaume.

Deux sergents anglais étaient aussi laissés obligeamment par

Lesage, à la disposition de Radama, pour la formation d'une armée sur le modèle des armées européennes.

Enfin, comme pour tout couronner, le très prudent négociateur ne s'était pas fait faute d'insinuer au roi que l'occupation d'un point sur la côte Est, tel que Tamatave par exemple, possédé autrefois' par les Français, et détenu aujourd'hui injustement, disait-il, par Jean René, ne pouvait qu'être très utile à la bonne entente entre l'Angleterre et le royaume hova. Il serait ainsi plus facile aux deux puissances, par le moyen des bateaux anglais, de se mettre en communication l'une avec l'autre.

Il n'en fallait pas tant à Radama, qui rêvait déjà depuis longtemps, comme son père, la conquête de l'île entière, pour se mettre en campagne. L'agent de Farquhar avait à peine quitté Tananarivo que le roi des Hovas se prépara en effet à soumettre à sa puissance le territoire de Jean René.

Le roi de Tamatave, ayant eu vent de ces préparatifs, en témoigna quelque appréhension au général Lesage, à sa descente de la capitale, pour rentrera Maurice. Mais Lesage rassura le bon Jean René : « Que craignez- vous, lui dit-il ? N'avez- vous pas reçu les présents de l'Angleterre ? N'êtes-vous pas devenu l'ami des Anglais ? Jamais Radama, ce chef d'une horde sauvage, n'osera s'attaquer à l'allié de la puissante Angleterre. » Jean René le crut, et se tint en repos.

Quelques mois s'étaient à peine écoulés que le roi des Hovas, à la tête d'une armée de 25.000 hommes, commandée par le sergent anglais Brady, se présentait devant Tamatave, pendant que le Phaéton, navire de Sa Majesté britannique, envoyé de Maurice par Farquhar, mouillait sur la rade de cette ville, ayant à son bord les deux jeunes frères de Radama avec leur précepteur Hastie.

Jean René n'était point de taille à résister efficacement aux troupes de son ennemi. Des intermédiaires officieux, le commandant àuPhaéton, Pye, agent anglais, successeur de Lesage et Hastie lui-mêmes'offrirent aussitôt au roi de Tamatave et à celui de Tananarivo pour régler

les conditions de la paix. Jean René fut reconnu comme chef héréditaire de Tamatave, mais à condition qu'il accepterait la suzeraineté de Radama, le grand souverain de Madagascar et dépendances. Jean René dut en passer par là. Le>oi de Tananarivo, ses frères et l'armée, Hastie et les porteurs des présents anglais stipulés précédemment comme condition de la signature du traité hova, se dirigèrent par divers chemins vers la capitale de Tlmerina. Hastie y arriva avec les présents, le 6 août 1817. Deux mois après, 23 octobre 1817, le traité dont Lesage avait posé les bases, ainsi gue nous l'avons vu, était signé par la volonté du roi, malgré les plus vives oppositions de la part des chefs et du peuple hova, furieux de voir le royaume envahi par les étrangers.

Voilà tout ce qui avait été fait par Farç . iar,un mois environ avant qu'il reçût la protestation de messieurs Desbassayns et Lafitte, dont nous avons parlé plus haut. Sous couleur de philanthropie et de générosité universeUe,il avait pénétré avant nous et contre tous nos droits au centre de la Grande Ile. En faisant vibrer fortement la corde de la cupidité dans le cœur du roi des Hovas, il avait su triompher des défiances personnelles du monarque et de celles de son peuple, et avait ainsi posé les premières bases de l'influence anglaise à Madagascar.

Comment le gouverneur de Maurice se fût-il arrêté en si bonne voie ? Son cabinet de Londres ne le désapprouvait pas. Il mettait même en son pouvoir des sommes relativement considérables (1.549.099 fr. 80 de 1813 à 1826), aûn d'assurer le triomphe de sa politique ; tandis que la France entravée, par un étroit esprit de parcimonie, n'était pas encore parvenue, vers la fin de 1820, à réunir les fonds nécessaires pour reprendre possession de ses anciens établissements de Madagascar. Quelques hommes occupaient cependant Fort-Dauphin depuis le 1" août 1819. Farquhar alla donc plus que jamais de l'avant, et résolut de pousser à fond sa grande affaire du triomphe de la politique anglaise sur la Grande Ile, par l'écrasement complet de la nôtre.

Pendant un voyage à Londres entrepris par lui à cette époque, son

remplaçant intérimaire à Maurice, le général Hall, avait, il est vrai, par sa mauvaise foi à exécuter le traité conclu avec Radama, grandement compromis ce triomphe. Le souverain des Hovas, irrité de ce manque de parole, avait de nouveau autorisé la traite dans ses États. On ne parlait plus parmi les chefs et le peuple que de la fausseté britannique ; et Ton songeait à mettre tous les étrangers hors du pays comme par le passé. Farquhar ne se découragea pas. Grâce à sa persévérance, à sa générosité inépuisable et surtout à Thabileté diplomatique d'Hastie, il répara si bien cet échec momentané, que le traité nouveau du 11 octobre 1820 dépassa en avantages pratiques pour l'Angleterre celui du 23 octobre 1817.

Outre la clause philanthropique concernant la vente des esclaves, insérée dans le premier v Mté, on lisait dans celui-ci « que le gouvernement anglais élèverait ix ses frais vingt jeunes Hovas, dix à Maurice et dix à Londres, et les instruirait aux arts et métiers, tels que ceux d'orfèvre, bijoutier, tisserand, charpentier, forgeron, etc. ». C'était l'influence anglaise, pénétrant ainsi par le moyen de l'éducation religieuse et professionnelle jusqu'au cœur du pays. L'autorisation accordée peu de temps après par Radama, au missionnaire méthodiste Jones, d'ouvrir des écoles à Tananarivo, comme conséquence naturelle de cette clause du nouveau traité, suffit en effet pour en indiquer le sens et la portée. Le procédé était habile et réussit au delà de toutes les espérances. D'après EUis luimême, huit ans après l'établissement de cette première école méthodiste, 8 décembre 1820, on comptait plus de trente-deux maisons du même genre, disséminées dans l'Imerïna, et inspirant déjà après de quatre mille Hovas, avec l'instruction anglaise et protestante, la haine du catholicisme et de la France.

Quelle différence de cette politique anglaise si nette,si ferme, si hbéralement prodigue de ses dons pour arriver au but, avec la politique si indécise, si mesquine de la France en ce qui touchait alors à Madagascar!

Lorsque les 420.000 fr. affectés par le miaistère français à la réouverture de nos établissements de Madagascar furent enfin votés par les chambres, et que la petite expédition formée dans ce but se fut établie, dans le courant d'octobre 1821, à l'île Sainte-Marie, au milieu de maladies et de difficultés de toutes sortes, les Anglais no nous y laissèrent même pas respirer en paix. Nous eûmes, en effet, à compter avec une certaine visite insolente de leur corvette, le Menai, et surtout avec les injonctions qu'ils nous firent parvenir de la part de leur étrange roi de Madagascar et dépendances, d'avoir à nous retirer au plus tôt de cette terre malgache. Comment la France répondit-elle à l'insolente visite duMenaï et aux injonctions non moins insolentes de Radama ? De la même manière qu'elle avait répondu aux prétentions de sir Robert Farquhar : par de belles mais très inutiles protestations.Quoi d'étonnant alors que Radama,conseillé,soutenu parses alliés, les Anglais, et porté par leurs vaisseaux où il voulait aller, ait méprisé nos inutiles protestations, entrepris même, en septembre 1823, une expédition sur le littoral oriental, dans le but hautement avoué de conquérir tous nos anciens établissements de la Grande Ile, en face de Sainte-Marie, et n'ait pas craint enfin, le 14 mars 1825, d'envoyer un corps d'armée hova chasser de Fort-Dauphin les cinq soldats et l'officier, qui le gardaient au nom de notre patrie.

L'honneur de la France, autant que ses intérêts, semblait exiger une solennelle réparation pour tant de violations do nos droits les plus formels. Mais on n'osait pas contrarier l'Angleterre, on craignait surtout de grever le budget de dépenses trop fortes, et Radama mourat trois années plus tard, sans qu'on eût essayé contre lui une seule démonstration militaire, unique moyen de défendre, alors comme aujourd'hui, nos anciens établissements coloniaux, et de soutenir nos alliés Betsimisaraka, attaqués par le roi des Hovas. Aussi, tout fut-il perdu pour nous, établissements et alliés, et le royaume de Tlmerina 8'arrondit de tout le territoire oriental et septentrional que nous ne sûmes pas garder.

Nos lecteurs voudront bien nous excuser de ne pas entrer dans le détail fastidieux des expéditions, souvent désastreuses, entreprises par Radama, soit au Menabe, sur la côte occidentale, soit dans le Boéni,au Nord-Ouest de l'île, ou sur les autres points vers lescjuels ce prince dirigea ses cohortes assez mal disciplinées. Comme cette histoire a été déjà écrite, notamment par le révérend EUis et M. Guillain, nous renvoyons à ces auteurs ceux qui se sentiraient le désir de la connaître plus intimement.

Il nous suffit à nous d'avoir mis ici en relief le double fait capital du règne de Radama I", je veux dire Tétablisement de l'influence anglaise à Madagascar, au détriment de la nôtre, par sir Robert Farquhar, et sa prépondérance quasi exclusive auprès du prince hova, sousThabile direction d'Hastie. Nos gouvernants français ne doivent pas s'y tromper : c'est à cette prépondérance de son influence à Madagascar, s'il faut en croire certains aveux précieux à enregistrer, que vise principalement encore aujourd'hui la Grande-Bretagne. Ses prédicants, ses missionnaires ou autres agents plus ou moins avoués, entretenus par eUe à Tananarivo, sont prêts à lui fournir, pour le rôle d'Hastie, autant de sujets qu'elle en demandera. Nous n'en voulons pour garant que le révérend Sibree, écrivant ce qui suit dans son ouvrage intitulé : Madagascar and Us people^ page 372 : « Un homme sage, dit-il, perspicace et patriotique, tel qu'un résident britannique à la capitale, propre à diriger par ses conseils les actes du gouvernement indigène et à montrer le chemin du vrai progrès, par le moyen d' une introduction habile des institutions européennes, serait sans doute très utile au pays. Mais il serait probablement impossible en ce moment (1870) à qui que ce soit, à cause de la jalousie des autres puissances européennes, d'occuper la position tenue par Hastie à l'époque de Radama W. »

Nous n'ajouterons qu'un mot à ces paroles du missionnaire Sibree. 11 y a longtemps qu'un résident français aurait, plus légitimement qu'Hastie et bien mieux que ce sergent anglais, occupé le poste dont

il s'agit, et entraîné la Grande Ile de Madagascar dans la voie du véritable progrès; si des missionnaires protestants, comme Ellis ou quelç[ues-uns de leurs agents, tels que MM. Parret, PickersglU, ne s'y étaient pas opposés injustement par toutes sortes de moyens. Mais ce n'est pas ainsi que le comprennent Sibree et ses amis : l'homme sage et perspicace, destiné à civiliser par ses conseils la grande terre malgache, doit être avant tout anglais. Manque de cette qualité, tous ses conseils seront contrecarrés, toutes ses vues, combattues sans trêve ni merci. MM. Laborde et Lambert, et chacun de nos consuls à Tananarivo prouveraient tous au besoin la vérité de notre assertion.

On doit cette justice à Radama !«' qu'il se montra toujours reconnaissant à Hastie pour les services que cet officier lui rendit en maintes rencontres. Il l'appelait l'ami sincère, l'époux de Madagascar, et quand il le perdit, le 8 octobre 1826, il se montra très affligé de sa mort et lui fit faire de très pompeuses funérailles. Ce sentiment de la reconnaissance était d'ailleurs dans le caractère de Radama. Si sa politique, conduite par Hastie, était exclusivement anglaise, son cœur ne Tétait pas, et nous le voyons, au contraire, s'affectionner au sergent Robin et au charpentier Le Gros, tous deux français d'origine, presque autant qu'à Hastie lui-même.

Une autre qualité fort remarquable du monarque hova était la constance avec laquelle il poursuivit toujours les projets qu'il avait une fois pris à cœur. Ainsi, deux expéditions désastreuses auMenabe, ne l'empêchèrent pas d'en entreprendre une troisième qui, mieux organisée cette fois avec l'aide de ses conseillers européens, lui obtint un succès partiel, sinon définitif. Quelqu'une des peuplades soumises à sa domination venait-elle à se soulever, Radama n'hésitait pas, malgré les résistances du peuple, à entreprendre aussitôt une expédition nouvelle pour la retenir sous sa juridiction. Malheureusement, dans ces cas-là ou dans d'autres semblables, la barbarie et l'astuce naturelles à ceux de sa nation prévalurent quelquefois sur ses bons instincts personnels, et le rendirent un peu cniel.

nS MADAGASCAR

On ne saurait douter que les Européens qu'il voyait, et surtout les missionnaires de Londres, ne lui aient souvent parlé de Jésus-Christ et du protestantisme. Radama resta néanmoins toujours attaché personnellement au culte de ses ancêtres, et ne crut pas devoir tolérer parmi ses sujets la prédication de l'Évangile. Les traditions nous rapportent qu'il suivait habituellement les usages de la nation. C'est ainsi que nous le voyons, lors de sa seconde expédition au Menabe, sacrifier, au moment du départ, un coq et une génisse, et offrir une pièce d'argent sur la tombe d'Andriamasinavalona, les idoles nationales étant d'ailleurs constamment en tête de l'armée, et les devins ou mpsikidy indiquant d'après le sort les meilleurs campements du jour et de la nuit.

Cependant,rincrédulité pratique des Européensà l'égard àessampy déteignit fortement sur son esprit, et il osa même plus d'une fois tourner enridicule certaine idole fameuse, l'illustre Kelimalaza, et affirmer que ce petit dieu était puant. Les Hovas racontent à ce propos qu'ayant voulu également outrager le dieu Ramahavaly et contester sa puissance, celui-ci s'en vengea en se fixant sur ses épaules, et entraînant malgré lui à droile et à gauche, par tout le palais, le trop irrespectueux monarque. En vain Radama conjura-t-il le gardien de l'idole outragée d'avoir pitié de lui, et de le débarrasser des assauts de la puissance supérieure, dont il était si brutalement victime, il ne fut délivré qu'après avoir pubhquement avoué qu'il croyait au sampy.

Quoi qu'il en soit de ce fait et de la superstition plus ou moins grande de Radama, il est certain que les missionnaires de Londres ne prêchèrent le protestantisme parmi les Hovas, qu'à l'insu du roi, et seulement sous couleur d'enseignement et de science. Le prince admettait la science mais non la religion des Européens. Les contradictions qui s'étaient d'abord manifestées parmi les seigneurs de son entourage, lors de la conclusion du traité anglais, et qui se renouvelèrent encore plus vives, après le manque de parole du général Hall, lui

firent sans doute craindre d'autoriser dans ses États la prédication de rÉvangile. On se passa de cette autorisation ; et les Bibles méthodistes, imprimées sur les lieux, commencèrent, au témoignage d'Ellis, à se répandre par milliers dès 1821, sur la surface de l'île.

Gomme son père Andrianampoinimerina, Radama aima Téclat de la grandeur royale, et certains progrès de la civilisation matérielle. On lui doit les palais de Tranovola et de Soanierana qu'il se fit construire, ainsi que plusieurs ponts en pierre, entre autres celui d'Antanjombato sur l'Ikopa. Il ne consentit jamais cependant, quelques prières que lui en fissent les Anglais, à ouvrir une route carrossable entre Tananarivo et Tamatave : « Si pareille route s'ouvrait, leur répondait-il alors, les Anglais eux-mêmes ne tarderaient point à s'en servir pour s'emparer du pays. » Ces seules paroles prouvent assez le degré de confiance éprouvée par le prince, à l'endroit de ses plus chers alliés.

Radama mourut à Tananarivo le 27 juillet 1828, des suites de ses débauches et de ses excès habituels en fait de boisson. Il fut enterré avec tous les honneurs dus à la majesté royale, et son épouse Mavo, d'après la décision d'Andrianampoinimerina, lui succéda sous le nom de Ranavalona.

Règne de Ranavalona /'«. (1828-1861). — La nouvelle reine était loin d'avoir la générosité de caractère du monarque que la mort enlevait aux Hovas. Défiante à l'excès envers les étrangers et d'une crédulité extrême à l'égard des superstitions idolâtriques de ses ancêtres ; se livrant d'autre part, comme femme, à des favoris qui allaient prendre successivement sur eUe le double ascendant d'époux et d'administrateurs plus ou moins indispensables de ses volontés absolues, Ranavalona devait être l'incarnation vivante de la barbarie hova dans toute sa laideur.

L'un de ses premiers actes, approuvés par ses conseillers, et en parfaite conformité d'ailleurs avec la conduite des monarques précédents, fut l'ordre barbare de faire mettre à mort les divers membres

de sa famille qui auraient pu porter quelque ombrage à son autorité. Ainsi périrent Rakotobe, neveu de Radama ; Ratefy, général illustre, et alors gouverneur de Tamatave ; Ramananolona, gouverneur de Fort-Dauphin et Rafaralahy, gouverneur de Foulpointe. Le père de Jomby soudy, Ramanetaka gouverneur de Majanga, n'échappa au même sort que par une fuite rapide vers Mayotte.

Sous le règne précédent le Tanghen ne pouvait être administré qu'aux esclaves. Ranavalona ne tarda pas à en prescrire Tusage à tous ses sujets indistinctement, et cela sur les moindres apparences de sorcellerie, de trahison ou de tout autre crime.

Si les Malgaches eux-mêmes furent ainsi traités par la reine défiante, on comprend sans peine quel dut être alors le sort fait aux Européens. Il est certain que si des raisons de prudence et de crainte superstitieuse ne fussent venues plaider en leur faveur, ils eussent tous été sans exception renvoyés du pays immédiatement après la mort de Radama, comme il est facile de le conjecturer d'après ce qui arriva dans le même temps à l'Anglais Robert Lyall. Ce fonctionnaire nommé en 1827 agent général de l'Angleterre auprès des Hovas, en remplacement d'Hastie, décédé un an auparavant, n'avait pu atteindre son poste de Tananarivo qu'au mois de juillet 1828, époque de la mort de Radama. La cérémonie du deuil royal le força de retarder sa présentation jusqu'au 28 novembre. La reine lui fit alors déclarer qu'elle ne se considérait pas comme liée par les traités de son prédécesseur ; et elle refusa en conséquence de le recevoir.

Un ordre de quitter le pays suivit de près cette déclaration. Mais comme l'agent anglais retardait chaque jour son départ, il se vit assailli à l'improviste, dans le courant de mars 1829, par les gardiens de l'idole Ramavahaly. Les récits européens nous le montrent entouré, accablé par une troupe de forcenés, qui, Tentrainant avec de grands cris jusqu'au village d'Ambohipeno, l'obligèrent à faire certaine réparation d'honneur à la divinité outragée, disaient-ils, par son insolence. D'après les récits hovas, l'horrible escorte qui l'arracha de

Tananarivo et Tentraîna malgré lui à Ambohipeno fut celle des serpents, instruments habituels des vengeances du Dieu. Ce qui est certain c'est que l'agent britannique ne tarda pas à devenir fou, et qu'il s'en alla bientôt mourir à Tîle Maurice des suites de l'incroyable violence dont il venait d'être la victime.

Nous ne dirons rien des fêles du couronnement de la reine, solennellement célébré à Tananarivo, quelques mois après l'incident que nous venons de raconter. Ranavalona et son peuple s'y montrèrent tels qu'ils étaient en réalité, c'est-à-dire des fanatiques adorateurs de leurs dieux et des ennemis implacables de l'étranger.

La France en ce moment cherchait à venger enfin les injures qui lui avaient été faites sous Radama, et à reprendre possession de Tintingue, en face de Sainte-Marie. Mais le seul fruit que la perspective de cette guerre imminente avec notre gouvernement put obtenir des Hovas et de leur souveraine, fut peut-être de les empêcher alors d'exclure brutalement du royaume, les missionnaires anglais, afin sans doute de paraître avoir quelques amis parmi les Européens, et de ne pas exciter à la fois contre le pays la France et l'Angleterre. Une armée d'environ 14.000 Malgaches fut levée pour la défense des côtes, et l'on se tint en repos.

Les hostilités commencèrent le il octobre 1829. Le capitaine de vaisseau Gourbeyre bombarda Tamatave avec succès, fut moins heureux devant Foulpointe, et répara vainement cet échec par la destruction du fort de la Pointe à Larrée. La France avait entrepris cette expédition d'une manière trop mesquine. Le coup ftappé par ses armes produisit seulement à Tananarivo des velléités de soumission que les missionnaires de Londres établis à la capitale n'eurent pas grand'peine à faire avorter.

Force était de poursuivre les hostilités,mais on préféra parlementer, promettre et menacer encore avant d'agir. Le temps s'écoula. Tout porte à croire que Charles X allait accomplir à Madagascar, malgré l'Angleterre, ce qu'il avait déjà si glorieusement réalisé, devant Alger,

lorsque la révolution de juillet 1830 renversa tous ces projets avec le trône du roi légitime.

Le conseil d'amirauté du nouveau roi des Français exprima l'avis « que le parti le plus sage à prendre à l'égard de Madagascar, était de renoncer, au moins quant à présent, à tout projet d'établissement sur cette île, en prenant toutes les précautions nécessaires pour sauver 1 honneur de nos armes. » En conséquence, Tintingue et tout le littoral Est de la Grande Ile fut aussitôt évacué par la France, et les trop confiants Betsimisaraka nos alliés, livrés ainsi sans défense à la fureur des Hovas, tombèrent en grand nombre sous leurs coups.

Quelques années de paix relative entre RaHavalona et Louis-Philippe, ainsi qu'un accroissement d'entente cordiale avec l'Angleterre, furent le prix de notre lâche désertion.

L'intrépide M. de Solages, préfet apostolique de Bourbon, essaya vainement d'en profiter en 1832, pour aller planter à Tananarivo l'étendard du catholicisme. La jalousie méthodiste, plus clairvoyante et non moins cruelle que la barbarie de Ranavalona, arrêta, dit-on, sur le rivage d'Andevoranto, le zèle de l'apôtre de J.-C. Il y tomba martyr de sa charité ; mais les missionnaires de Londres, frappés au cœur par le sang de ce juste, criant contre eux vers le Seigneur, plus encore peut-être que par la sauvage défiance des Hovas contre les étrangers, se virent tous expulsés de Tananarivo le 18 juin 1835.

S'il faut en croire Ellis qui prône à l'excès les merveilleux résultats auxquels étaient arrivés ses confrères les méthodistes, pendant les quinze années de leur apostolat exclusif à la capitale, dix à quinze mille indigènes auraient appris à lire, plusieurs à écrire, et certains même à s'exprimer en anglais.

La reine Ranavalona ainsi délivrée de la crainte superstitieuse du dieu des Européens, n'eut plus désormais qu'un seul souci, celui de changer de favori ou de conseiller principal et d'époux, selon les calculs de sa politique ouïes caprices de son cœur et de ses divinités. A Rainimahay qui lui aida à prendre possession du trône avait suc-

cédé Andriamihaja, le même que Ton dit être le père de Radama II ; ce prince étant né, comme on sait, un an et demi environ après la mort de Radama I", son prétendu père. Andriamiliaja, devenu odieux aux autres chefs et à la reine elle-même par son despotisme, fut condamné à boire le Tanghen en 18tS4 et perdit la vie dans cette épreuve. Rainiharo lui succéda, comme commandant en chef de l'armée et favori de la reine. Il fut le père du premier ministre Rainilaiarivony, qui gouverne actuellement le royaume des Hovas. Au dire de M. Laborde qui le connut intimement, Rainiharo avait un caractère et des sentiments d'humanité bien opposés à ceux de Rainijoary son remplaçant en 1852 dans la faveur de Ranavalona. Autant Rainijoary se montra cupide et cruel dans Tapplication de la peine du Tanghen, autant Rainiharo avait cette pratique en horreur, et cherchait à en détourner la reine. Mais que pouvait-il lui seul contre les idées et les tendancesqui prévalaient alors ? L'opinion prescrivait la confiance la plus aveugle aux superstitions idolâtriques, et la haine de l'étranger : Rainiharo se soumit à l'opinion. S'il n'en fut pas l'inspirateur, il consentit donc lui aussi à l'ordre de Ranavalona daté du 13 mai 1845, et parlequelil était enjoint à tous les Européens, de quelque nationalité qu'ils fussent, d'avoir à s'assimiler désormais, en tout et pour tout aux sujets de la reine, pour les corvées, la loi du Tanghen ainsi que celle de l'esclavage et de la sujétion à chacun des officiers malgaches, même au dernier d'entre eux; à cette condition seulement ils pouvaient demeurer dans le pays. Au cas où, après quinze jours de réflexion, les Européens ne déclaraient pas adhérer purement et simplement à cette volonté de la reine, ordre était donné de les chasser du royaume, et de livrer immédiatement leurs biens au pillage. Voilà jusqu'où allait la barbare défiance de l'étranger, privée du contrepoids de la cupidité ou du frein d'une crainte salutaire.

D'énergiques réclamations furent adressées par tous les traitants européens au gouvernement de la reine. Elles restèrent sans succès. < Si les Hovas, répondit-on de Tananarivo, ont bien voulu autrefois

permettre aux Européens de s'établir à la côte et dans rintérieur du pays, ne sont-ils pas les maîtres de retirer aujourd'hui cette autorisation? » Et après que les étrangers eurent été de nouveau sommés de s'éloigner, les dévastations et les pillages commencèrent.

M. Romain Desfossés, commandant de notre station navale des côtes d'AfWque ne put voir sans horreur s'accomplir sous ses yeux de pareils actes de sauvagerie ; le capitaine Kelly, du navire anglais le Conwayy partageait son indignation. Il fallait châtier au plus tôt l'insolence hova sourde à toutes représentations.

La Batterie de Tamatave fut donc bombardée le 15 juin 1845, et on osa même, avec des forces et des munitions notoirement insuffisantes, en tenter l'escalade. C'était une faute. Comme on ne put, avecle petit corps de 300 hommes^dont on disposait en ce moment,et qui manquèrent de cartouches au milieu du combat,pénétrer dans le fort ennemi, on dut se résigner à battre en retraite,en laissant même quelques morts au pouvoir des Hovas. C'était plus qu'il n'en fallait pour leur permettre, malgré les pertes subies par eux, de s'attribuer la victoire. Ils n'y manquèrent pas. L'amiral Desfossés et le capitaine anglais avalent à peine levé l'ancre et quitté Tamatave que dix-huit têtes d'Européens, hideux trophée de cette victoire, étaient hissées sur le rivage au bout de pieux aigus. Dix ans après on les voyait encore.

La reine des Hovas se trouvait avec sa cour et ime partie de son peuple en voyage déplaisir vers Manerinerina, quand elle apprit cette glorieuse nouvelle. Telle fut la joie ressentie alors par Sa Majesté qu'elle dansa de bonheur, et que tout son camp dansa solennellement avec elle, au bruit de cinq salves de canon.

La France s'indigna, et parla de vengeance définitive à tirer des Hovas. Mais la politique s'en mêla. Il fallait faire échec au ministère d'alors.La révolution de 1848 surprit notre pays dans les mêmes hésitations et les mêmes menaces inutiles à propos de Madagascar. Une fois de plus, la barbarie avait triomphé de nous.

Loin de menacer comme la France, l'Angleterre sembla regretter

d'avoir pris paxt au bombardement de Tamatave. Le capitaine du Conwày l'avait fait sortir de sa ligne habituelle à l'égard des Hovas. Quatre navires de guerre anglais se présentèrent donc devant Tamatave, non point pour réparer par les armes l'échec du 15 [juin 1845, mais afin d'appuyer de leur présence la reprise des négociations.

Ranavalona se montra Inflexible dans sa haine pour l'étranger. Ses ports demeurèrent fermés à toutes les nations depuis 1845 jusq[u'en

1853. Quinze mille piastres offertes à cette époque, par le commerce mauricien, au cupide Rainijohary favori de Ranavalona, les ouvrirent avec peine.

En attendant ce terme encore assez éloigné, Anglais et Français no manguèrent par de tourner leur activité du côté des points de Madagascar indépendants des Hovas, et de se livrer sur ce nouveau théâtre à leurs rivalités accoutumées, soit par les courses de leurs bateaux, soit par l'apostolat de leurs missionnaires. Nous avons raconté ailleurs comment, au moment même où l'amiral Romain Desfossés et le capitaine Kelly unissaient leurs efforts contre Tamatave, M. Dalmond et les Pères de la Compagnie de Jésus, récemment arrivés de France pour l'évangélisation de Madagascar, se voyaient contrecarrés à la baie de St-Augustin dans la fondation de leur Mission,et chassés enfin de cette côte par les intrigues des méthodistes de Maurice. Nos lecteurs savent également que, si les missionnaires français ne subirent pas le même sort, ou un sort plus cruel encore, à Baly, vers

1854, ce ne fut certes pas la faute des mêmes méthodistes, qui excitèrent contre eux par tous les moyens en leur pouvoir, les barbares susceptibilités de Ranavalona.

Qu'est-n besoin enfin de rappeler les inavouables manœuvres des Ellis et des Lebrun, pour troubler les bons rapports établis en 1855 entre le prince héritier de Ranavalona d'une part, et messieurs Laborde et Lambert de l'autre ? Il s'agissait du triomphe de l'humanité et de la civilisation à Tananarivo. Au lieu de quelques esclaves, on délivrait tout un peuple, opprimé sous le joug du fanatisme, et qui demandait

lui-même à grands cris sa délivrance, par la voix de Rakoto et de ses amis. Mais cette œuvre de philanthropie tournait au profit de la France et du catholicisme. C'était plus qu'il n'en fallait pour que nos rivaux la jugeassent exécrable. Elle fut donc dénoncée calomnieusement à la reine des Hovas, qui en prit occasion de multiplier alors plus que jamais les décrets d'exil et de proscription en masse. L'histoh-e de la Grande Ile ne connaît pas de temps pendant lequel le peuple hova fut plus malheureux que de 1857 à 1861. Seuls, au milieu des gémissements de tous, nos ennemis triomphèrent, ne pensant pas payer ainsi trop chèrement l'avortement de l'entreprise Laborde et Lambert.

Nous étions cependant à la belle époque de notre intimité avec l'Angleterre. Pourquoi ces deux pays, unis d'intérêt sous les murs de Sébastopol, se trouvèrent-ils divisés à Madagascar ? C'est que Farquhar vivait toujours en la personne de Lord Clarendon, ministre du Foreign-offîce, et Hastie en celles des révérends Ellis et Lebrun. C'est que Napoléon surtout, plus encore peut-être que Louis XVIII et Louis- Philippe, ferma volontairement les yeux sur la question malgache, et fit passer, avant le souci delà conservation de nos droits dans la grande île africaine, la préoccupation autrement grande à ses yeux, de maintenir parfaite l'entente cordiale entre l'Angleterre et la France.

Rien ne put donc troubler la quiétude impériale, parmi tous les sujets d*ennuis,que la reine des Hovas,et certains agents de ^Londres ne cessèrent de créer à la France de 1853 à 1861. Ni l'assassinat de M.Darvoy à Ambavatoby ; ni la captivité de quatre matelots français et; de leur heuteîiant Périer d'Hauterive, entraînés à Tananarivo et obligés de se racheter à prix d'argent, pour éviter l'esclavage ou la mort ; ni la lettre de Rakoto et de ses amis qui imploraient si ardemment le protectorat de la France ; ni l'expulsion enfin de tous les Français de la capitale,àla suite des dénonciations calomnieuses dés méthodistes.

Ranavalona jouit toujours en paix du fruit de sa barbare pohtique, et celle qui avait fait périr injustement un si grand nombre de ses sujets s'éteignit doucement en son palais de Tananarivo le 16 août 1861.

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