CHAPITRE VI
Radama II (1861-1863). — Rasohérioa (1863-1868). — Ranavalona II (1868-1883). Ranavalona III (1883).
Règne de Radama H (1861-1863). — La grande île malgache si longtemps fermée à toute civilisation européenne par la barbarie triomphante de Ranavalona, entrait enfin avec Rakoto, fils de cette reine et son successeur au trône des ïlovas, dans une voie toute nouvelle et jusqu'alors pour elle sans précédents. Ce jeune prince, devenu Radama II, voulait en effet le progrès pour son peuple ; non point à demi et avec mesure, comme Radama I«', ni en s'appuyant seulement, à Tinstar de ce monarque, sur la nation européenne, la plus habile à flatter son orgueil et sa cupidité ; mais il le voulait sans borne, sans mesure, et par tous les moyens capables d'en procurer au plus tôt le complet épanouissement au milieu de ses sujets. « C'est une pensée fixe chez Radama II, écrivait le P. Jouen au mois de novembre 1862, de convier à la civilisation de son pays, non point la France et l'Angleterre seules, mais tous les peuples de l'Europe et même du monde entier. Ce prince n'excluerait pas plus les Chinois et les Turcs, s'ils se présentaient, que l'Espagnol et le Russe. Il est profondément convaincu que jamais les populations inalgaches n'arriveront à un véritable progrès sans le concours et l'expérience, les lumières et les ressources des nations civilisées. » Une circulaire de M. Lambert en date du 7 avril 1862, au nom de Radama II, proclamait de même le royaume de Madagascar ouvert au commerce de toutes les nations, et afin que cette proclamation ne parût pas une vaine parole, Radama abolissait tous les droits de douane payés jusqu'icJi à l'entrée et à la sortie des marchandises de
chaque port hova. Inutile d'ajouter que tous les cultes, tous les arts, tous les intérêts matériels ou spirituels, de quelque nature qu'ils fussent, bénéficiaient de cette liberté illimitée du commerce, et pouvaient espérer de rencontrer faveur et protection auprès du nouveau monarque.
Aucun autre gouvernement, pas même celui de la libérale Angleterre, n'aurait pu alors se vanter d'être aussi libéral que celui de Radama IL On comprend donc sans peine qu'il ait eu aussitôt pour ennemis les chefs du vieux parti hova, directeurs de la politique sauvage de Ranavalona : c'était tout naturel. Mais comment des apôtres du libre examen, des agents plus ou moins officiels du gouvernement britannique ont-ils pu s'unir avec eux, et conspirer sans pudeur, contre le monarque hova, avec ces superstitieux représentants de la vieille politique malgache ? C'est là un fait tellement odieux qu'on aurait peine à y croire, s'il n'éclatait avec la dernière évidence dans l'ensemble des rares événements qui composent le règne si court de Radama II, et n'en formait pas comme le caractère dominant.
U est très certain que l'infortuné souverain aurait obtenu les plus riches présents des méthodistes et toutes les faveurs de la Grande-Bretagne, s'il avait voulu, infidèle à ses vieux amis, marcher sur les traces de Radama I«', et se lier exclusivement avec l'Angleterre, au préjudice de la France. Mais Radama II, ainsi que nous venons de le dire, éprouvait d'autres sentiments. Formé à l'école de messieurs Laborde et Lambert, il croyait comme eux à la puissance du droit et de la liberté illimitée du commerce, et ne vit pas que le droit et la liberté ne sauraient sans la force se protéger contre l'injustice et les convoitises brutales de la sauvagerie. La raison du plus fort est toujoxurs la meilleure, disait le fabuliste en son temps : la force prime le droit, affirmait de nos jours, avec non moins de vérité, le chancelier prussien. Pour triompher à Madagascar, Radama II et son libéraUsme outré, M. Lambert et sa charte approuvée, signée du jeune roi, et reconnue officiellement par Napoléon gui
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résumait en elle tous nos anciens droits sur le pays, la France enfin elle-même et ses intérêts avaient besoin à Tananarivo de quelque chose de plus que raffirmation solennelle du droit et de la liberté illimitée.
Il fallait à tous une force militaire capable de dissiper les conspirations anglo-hovas qu'on voyait s'agiter dans Tombre, presque au début de ce règne. Les hommes les plus sages avisèrent cependant alors le gouveruement de TEmpereur des dangers imminents auxquels étaient exposés et la Charte, et nos droits^et Radama lui-même, sans mie escorte de soldats français placés autour de son palais. Mais l'Empereur n'en tint pas compte. L'entente cordiale eût peut-être un peu souffert de l'adoption d'une semblable mesure. Quant à Radama II, il songeait si peu à se servir de la force pour soutenir son autorité qu'une de ses premières mesures, en montant sur le trône, fut de licencier la plupart des anciens soldats, et de donner des grades nouveaux dans son royaume à ceux qui déjà méditaient sa perte- Tout entier à ses plaisirs, ou à ses théories de civilisation illimitée, devant transformer sa nation par le moyen des Européens, il ne pouvait voir l'abîme qu'Ellis et les flls de Rainiharo, unis à Rainijoary, creusaient tous les jours sous ses pas. Nous ne répéterons pas ici comment il y tomba et se vit, après 21 mois de règne, enlever par une conspiration militaire, soutenue des conseils d'Ëllis, le trône avec la vie (12 mai 1863).
Règne de Rasohérina (1863-1868). — Que les auteurs anglais excusent les meurtriers de Radama, en chargeant la mémoire de la victime; qu'ils attribuent, comme Sibree {Madagascar et ses habitants page 394), aux ministres Rainivoninahitriniony et Rainilaiarivony, la gloire d'avoir sauvé le pays par leur sagacité et leur courage, bien qu'au prix de la vie du roi mal conseillé, aucun historien sérieux ne se laissera prendre par un semblable esprit de parti, et il conclura avec nous que la mort de Radama fut due, non à ses mœurs lictneieuses ou à son administration défectueuse, mais bien à la
jalousie protestante coalisée avec la sauvagerie hova, dans le but d'arracher Madagascar à l'influence française, que la Charte Lambert était sur le point d*y établir d'une manière prépondérante.
U suffit d'ailleurs d'un simple coup d'oeil sur les décrets et les actes des régicides triomphants, pour se rendre parfaitement compte que tel fut en effet le but véritable de la conspiration.
Ainsi Rabodo, veuve du défunt, se voyait proclamée reine sous le nom de Basoherina; mais comme on craignait ses idées larges, ses sympathies pour la France, on ne lui laissait qu'une autorité nominale, le pouvoir restant efTectivement entre les mains du premier des meurtriers, qui prit alors le titre de premier ministre et se fit bon gré mal gré l'époux de la reine.
Tous les traités de commerce conclus avec les étrangers étaient à re viser .La mort de celui qui venait de les signer leur avait, disait-on, enlevé toute valeur. En d'autres termes, les Hovas reprenaient leur indépendance sauvage envers les étrangers, spécialement envers M. Lambert et la France, et se réservaient le droit de faire triompher ians leur pays telle nation qu'il leur plairait de choisir pour protectrice de leurs intérêts, à l'exclusion de la nôtre.
Volontiers on eût aussi dès ce moment promulgué à Madagascar l'interdiction de la religion catholique, appelée communément la religion des Français. On pouvait prétendre en effet qu'elle n'avait définitivement pris pied à Tananarivo que sous le règne du monarque rejeté par la nation, et qu'elle était en opposition avec les mœurs du pays; mais il aurait fallu dans ce cas proscrire également la reUgion anglaise d'Ellis, ou faire en sa faveur une exception par trop compromettante. On crut donc plus habile de tolérer tous les cultes en apparence, se réservant de poursuivre en secret le catholicisme, et de l'interdire autant qu'on pourrait, sous un prétexte quelconque de politique, imaginé à plaisir. Et telle est sans doute la raison de ce décret promulgué par le nouveau gouvernement dans les termes suivants : « Tous les Malgaches ont la liberté de professer telle religion
qu'ils voudront. Mais quiconque, sous prétexte de religion, ferait de la politique, serait puni de mort. »
U suffît de connaître Thistoire des insultes de tout genre que le» missionnaires français eurent à endurer sous le ministère de Rainivoninahitrioniony, Tami d'Ellis, tandis que le protestantisine était alors comblé de faveurs, pour se rendre un compte exact de Topinioik que nous formulons ici. A défaut d'ailleurs de ces preuves de fait^ déjà exposées autre part et trop longues à reproduire en ce court résumé, un simple coup d'oeil sur l'attitude des deux gouvernements anglais et firançais en face des Hovas, montre suffisamment que si notre mission naissante n'a pas été traitée alors comme la société Lambert, et étranglée comme elle dans le lamba en soie passéautour du cou de Radama II, c'est par une faveur inespérée du ciel, et aussi grâce au courage des missionnaires français décidés^ à ne point capituler devant l'ennemi, au milieu même des circonstances les plus périlleuses.
Si l'assassinat de Radama II avait été une simple révolution de palais^ ni la France ni l'Angleterre n'auraient eu à intervenir à Madagascar. Mais, comme nous venons de le montrer, en étranglant leur roi c'était en réalité l'influence française que les conspirateurs avaient principalement en vue d'atteindre. Ils avaient donc tout à craindredes vengeances de la France ; et le châtiment ne leur eût certes pas manqué sous un gouvernement plus indépendant de l'Angleterre :: que celui de l'Empereur. Mais Napoléon, de plus en plus paralysé par son entente cordiale, ne sut pas en venir à des actes de rigueur. Pendant que son alliée d'Outre-Manche caressait les meurtriers, soutenait leur courage et reprenait avec eux ses anciens procédés de cor-^ ruption, qui avaient eu tant de succès auprès de Radama I«', Napoléon, se bornait à des protestations menaçantes et à de simples ruptures diplomatiques dont ces sauvages se montraient fort peu touchés On arriva ainsi à l'année 1865, et les canons de la France n'avaient point encore tonné. Aussi les coupables se rassuraient-ils de jour en.
jour davantage. La France n'exigeait plus d'ailleurs du gouvernement de la reine qu'une indemnité de 1.200.000 francs, afin de regarder comme non avenue la rupture du traité Lambert, et, de reprendre les négociations pour un traité diflérent, sur une base nouvelle.
Le conflit cessait d'être à l'état aigu. L'Angleterre se hâta de profiter de cette accalmie, pour entrer la première en pourparlers officiels avec les Hovas, et conclure son traité de commerce signé le 27 juin 1865. Or c'est à peine si l'indemnité réclamée par la France fut payée par le gouvernement de Rasoherina au mois de décembre de cette même année. Une nouvelle année s'écoula alors en d'infructueuses négociations, entreprises par M. le comte de Louvières pour la conclusion du traité français. Raconter tout ce que le noble comte, ainsi que les missionnaires catholiques, eurent pendant ce temps à soufTrir en fait de vexations et d'insolences, de la part du gouvernement hova, serait refaire une histoire écœurante que nous ne nous sentons pas le courage de recommencer ici.
Notre consul plénipotentiaire mourut à son ingrate besogne. L'Empereur lui donna un successeur avec mission de se montrer plus conciliant, c'est-à-dire moins français, plus anglais que M. de Louvières. Divers événements survenus à Madagascar, les lenteurs affectées du ministère hova et enfin le trépas de la reine Rasoherina qui s'en alla, le l«"f avril 1868, rejoindre au tombeau le roi son premier époux, empêchèrent M. Garnier, le nouveau consul plénipotentiaire français, de mettre la première main à son œuvre avant le 7 juillet de cette même année 1868.
Règne de Ranavalona II (1868-1883). — Dès que les jours de deuil consacrés à pleurer Rasoherina furent expirés, M. Garnier entra en pourparlers avec Rainilaiarivony, ministre époux de la nouvelle reine, et les poursuivit activement. Un mois plus tard, le 8 août 1868, la France possédait enfin son traité, mais il venait trois ans après celui de l'Angleterre, deux ans après celui des États-Unis. Encore était-il abolument calqué sur le leur ; et si notre liberté commer-
ciale et religieuse s'y trouvait stipulée, ce n'était qu*à grand renfort de clauses odieuses et restrictives.
Quant au droit de propriété, c'est à peine si le nouveau traité du 7 août 1868 osait nous Vattribuer, prenant des détours et se traînant pour atteindre ce but à la suite d'une clause fort ambiguë relative à ce droit, insérée dans le traité anglais. La France reconnaissait enfin la reine des Hovas comme reine de Madagascar ; ce titre du moins lui était donné, sans qu'aucune mention expresse de nos anciens droits sur l'île, toujours réservés, assurait-on, fût insérée dans le corps du traité. Est-ce à dire que M. Garnier et l'Empereur eussent sacrifié ces droits ? Nous avons prouvé ailleurs que telle n'était pas leur intention. Il y a loin en effet de la concession d'un titre honorifique à la reconnaissance formelle des droits et avantages que le titre, considéré en lui-même et pris au pied de la lettre, pourrait conférer à son possesseur. Quoi qu'il en soit, on pouvait regretter et on regretta en effet que ce titre honorifique de reine de Madagascar eût été alors reconnu à la reine des Hovas.
Que de chemin en arrière parcouru par la France à Madagascar dans le court espace de cinq années ! Notre pays n'était pas, hélas ! parvenu au terme de cette triste route, et nous allons le voir, de 1868 à 1883, faire chaque jour un pas de plus en ce sens, jusqu'au moment où M. Ducler, jugeant cette situation intolérable pour l'honneur national, prescrira à l'amiral Pierre le mouvement en avant, dans lequel nous sommes engagés à l'heure présente, et qui aboutira, espérons-le, au triomphe prochain de tous nos droits méconnus sur la Grande Ile.
Mais avant d'entrer dans le résumé de cette période, il ne sera pas inutile de faire en peu de mots le portrait de cet homme puissant qui, sous le nom de premier ministre et d'époux de la reine, commença à gouverner le royaume hova, sous Rasoherina, quinze mois après la mort de RadamaP', conclut le traité anglais en 1865, paya l'indemnité à la France, résista h M. de Louvières, traita avec M. Garnier, dirigea
tous les événements du règne de Ranavalona II, et se trouve encore aujourd'hui avec le même titre de ministre-époux de Ranavalona III, notre principal adversaire à Tananarivo.
Rainilaiarivony eut pour père Rainiharo, Tun des plus puissants favoris de la cruelle reine Ranavalona I'«. Lerévérend Sibree nous Ta déjà montré uni à son frère aîné, Rainivonikahitriniony, afin de sauver le royaume hova, au prix de la mort violente du roi Radama II. €e grand exploit accompli par les deux frères, il paraissait de stricte Justice que le principal meurtrier commençât par se donner, avec le titre de premier ministre d*État, celui d'époux de la veuve du monarqnie disparu. Le cadet ne disputa donc pas d'abord à son aîné la double dignité à laquelle celui-ci s'élevait de lui-même. Doux en apparence, bon et honnête autant qu'un païen avait pu le devenir à ïécole du protestantisme, Rainilaiarivony était d'ailleurs depuis longtemps marié à une femme de sa caste, dont il avait eu de nombreux enfants. S'il se sépara de cette femme, le 14 juillet 1864, quand, après Avoir renversé du pouvoir son frère aîné, il se déclara premier ministre et l'époux officiel de Rasohérina, ce fat uniquement, dit la chronique hova, par pur dévouement pour le bien du royaume, et ^fln de maintenir la puissante famille des Rainiharo en possession 'de la suprématie, que les brutales violences de son frère Rainivoni- «ahitriniony menaçaient de faire passer à une famille rivale.
Rasohérina trouva en Rainilaiarivony le plus complaisant des miaiistres et le plus doux des époux. Autant le frère aîné avait cherché à la contrarier et à l'entraîner de vive force vers l'Angleterre et le protestantisme, autant le cadet usa de bons procédés à l'égard de la sou- 'veraine, affectant même, pour lui plaire, de tenir la balance égale •entre les Français et les Anglais.
Outre ces qualités, Rainilaiarivony possédait encore à un degré rare le talent de savoir cacher ses véritables sentiments, et lorsque -sa main dirigeait en réalité tous les fils d'une affaire politique; on aurait juré, à voir sa modestie et son apparente bonhomie, qu'il
n'était pour rien dans la tournure qu'elle prenait ; si quelque part pouvait lui en être attribuée, c'était tout au plus la dernière de toutes, celle qui convenait à un humble serviteur des volontés royales.
Ce seul trait de son caractère suffit à expliquer la diversité de Juge* ments portés sur sa personne, pendant les premières années de son administration. Il était naturel .que ceux auxquels était caché le fond de son cœur, et qui le jugeaient d'après de simples apparences le crussent ami de la vérité, équitable pour tous, uniquement dévoué au triomphe du bien général. Et peut-être môme dans les commencements ces qualités existèrent-eUes en lui.Toujoiu's est-il que la conspiration protestante, qui éclata contre lui pendant la dernière maladie de Rasohérina, et faillit le renverser du pouvoir, enleva soudain ces bonnes qualités, supposé qu'il les possédât ; ou ût éclater ses vrais sentiments retenus jusqu'alors au fond de son cœur. Rainilaiarivony, à partir de cette date, ne se montra plus en effet que comme un vulgaire ambitieux, jaloux de conserver le plus longtemps possible son autorité, et usant dans cette vue de tous les moyens bons ou mauvais en son pouvoir; et on le vit, comme son frère aîné se jeter ouvertement du côté de l'Angleterre, soit afin de jouir de ses faveurs pécuniaires, soit plutôt pour échapper aux conspirations, sans cesse fomentées par l'or des méthodistes, contre toute autorité qui afficherait à Madagascar la prétention de tenir la balance égale entre Anglais et Français, protestants et catholiques, et ne paraîtrait pas résolue à travailler exclusivement pour le compte de l'influence britannique.
Les deux fils de Rainiharo, coupables du meurtre de leur souverain, poursuivirent donc en réalité, depuis la mort de ce prince, le même et unique but. L'aîné se perdit bientôt par trop de violence; le cadet plus habile, plus opportuniste que son frère, a évité longtemps ce perfide écueil, ayant su jusque en 1883, louvoyer entre Anglais et Français, sans jamais faire naufrage. Si depuis ses violences du mois de aim 1883, à l'endroit de la France, il se maintient encore au pou-
Toir, c'est que notre patrie, occupée à la guerre de Chine, diffère encore d'aller à Tananarivo lui demanderun compte exact des injustices innombrables commises par son gouvernement envers les Français. Mais n'anticipons pas sur les événements, et avant de parler de la guerre aujourd'hui déclarée entre la France ei Madagascar, signalons brièvement chacune des mesures prises par Rainilaiarivony, sous le couvert de Ranavalona II, à partir de 1868 à 1883, et celui de Ranavalona III actuellement régnante à Tananarivo.
L'un des premiers actes administratifs de Ranavalona II, aussitôt après son avènement au trône et la signature du traité français, fut de se déclarer ouvertement protestante en môme temps que Rainilaiarivony, et de recevoir avec lui, dans le courant de février 1869, le baptême des méthodistes.
Déjà avait vu le jour au mois de décembre 1868, une église d'État malgache, conçue par les indépendants de Londres, sur le modèle de l'église officielle d'Angleterre, avec hiérarchie parfaitement distincte, présentant, à sa base, les pasteurs des vDlages des différentes provinces de rimerina ; au milieu, les prédicants d'Angleterre, grands administrateurs des neufs temples sacrés de Tananarivo, qu'ils gouvernaient en qualité d'évêque ; au sommet enfin, l'imposante figure de Sa Majesté Ranavalona II, chef suprême de cette église.
Afin d'assurer la vitalité de cette machine protestante, plus anglaise que malgache, un ordre royal prescrivit, vers le même temps à tous les habitants de l'Imerina d'avoir à ouvrir, au sein de leurs villages, une école gouvernementale, où chaque enfant serait tenu de venir obligatoirement apprendre, sous le nom de prière de la Reine, la haine de la France et l'amour de l'Angleterre.
Les idoles ou Sampy, par nouveau décret du 8 septembre 1869, furent proscrites. La bible anglaise devait désormais remplacer ces objets superstitieux condamnés aux flammes. Elle devait aussi persécuter et pourchasser partout, autant que la prudence le permettrait, le culte et la langue des Français condamnés irrévocable-
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ment, comme de vulgaires Sampys malgaches, à la disparition.
Il faut lire le second volume de notre histoire de Madagascar pour comprendre jusqu'où Hainilaiarivony, conseillé par ses amis les méthodistes, a poussé ou laissé pousser contre la France cette guerre perfide, malgré la foi des traités nouvellement signés. Nousne referons pas ici cette navrante histoire, pas plus que celle des efforts en sens contraire, tentés par les missionnaires français, pour s'opposer à ce méthodisme aussi oppresseur de la liberté de conscience, que destructeur de Tinfluence française exercée sur la Grande Ile.
Et d'ailleurs si la guerre a éclaté entre la France et Madagascar, nous sommes heureux de dire qu'elle n'a pas éclaté à propos de la question religieuse, mais pour d'autres injustices non moins graves.
Avec le droit de liberté religieuse, tous les autres droits reconnus par les traités à la France, se voyaient chaque jour audacieusement violés. Et l'empire fermait les yeux sur ces infractions.
Vinrent les désastres de 1870, nos ennemis en profitèrent pour décrier de plus en plus la France dans l'esprit de Rainilaiarivony, et de chacun des chefs hovas en relation avec les Français. Nous n'étions plus ime nation ; toutes nos forces avaient été détruites par la Prusse. On pouvait tout contre nous. Sur ces entrefaites la demeure d'un traitant de Bourbon, audacieusement violée à Fénérive, donna occasion à l'insolence hova de se produire jusqu'à l'excès. Mais la Providence avait heureusement placé alors à la tête de la station navale de la mer des Indes, un marin au grand cœur, et au courage éminemment français. C'était M. Lagougine.Ilparla si haut et si ferme ; méthodistes et hovas le virent si résolu à agir selon toute l'étendue de ses moyens, qu'ils battirent en retraite, et donnèrent quelque relâ- (die à leur besoin de destruction de l'influence française à Madagascar. « Pourquoi d'ailleurs, pensaient-ils, sortir de la route plus sûre des hostilités cachées et des oppressions systématiques de la légalité ? Une guerre ouverte n'aboutirait qu'à tout ruiner, ou à tout compromettre, du moins pour longtemps. On devait donc l'éviter à tout
prix. » M. Lagougine obtint ainsi toutes les satisfactions quOl demandait. Mais la persécution anglo-hova contre Tinfluence française, un Instant assoupie par cet incident, ne tarda pas à se rallumer avec une nouvelle fureur, spécialement en ce qui regardait les écoles et la liberté de la religion.
Nous devons affirmer ici, à la gloire du protestantisme anglais, (ju'il a su tourner au profit de son accroissement à Tananarivo chacun des moyens que la révolution dirigeait en France contre la religion catholique. Instruction obligatoire, tribunaux perfectionnés rendant la justice selon la volonté de TÉtat, service militaire pour tous, francmaçonnerie, création d'un parlement, corruption par la presse et surtout par Targent, tout a été employé pour anglicaniser Madagascar, sans que les ministres de la France républicaine, pendant ime assex longue période d'années, aient cru trouver matière à récrimination.
Nos consuls étaient impuissants. Ni les représentations modérées de M. Laborde, ni les énergiques réclamations de M. Cassas, ni les paroles ardentes de M. Meyer, rien n'arrêtait plus le torrent méthodiste, qui, sans aucun souci de nos intérêts, traitait l'île entière de Madagascar comme un pays soumis à l'Angleterre, ou une sorte de protectorat britannique dont les prédicants étaient les vrais fonctionnaires, et l'imprimeur Parrett, le résident secret mais tout-puissant.
Plus de droit de propriété pournoussur le sol malgache; plus de possibilité pour nos colons de contracter des baux à longue échéance ; notre commerce était entravé ; et les prétentions des Hovas, stimulées par leurs conseillers habituels,n'allaient àrien moins qu'à s'établir en maîtres et souverains sur la côte Nord-Ouest soumise à notre protectorat.
M. Baudais, remplaçant de M. Meyer au poste de consul de France à Tananarivo, poussa un dernier cri d'alarme vers le ministère des affaires étrangères à Paris. On ne pouvait plus différer de porter remède au mal. U fallait protester oflËlciellement et agir avec vigueur, ou consentir à voir les derniers vestiges de notre influence et de nos anciens droits sur Madagascar disparaître sans retour sous
le flot de plus en plus envahissant des usurpations anglo-hovas.
Or le ministère des affaires étrangères était alors dirigé par un homme, chez qui la fibre de Thonneur national et des intérêts français résonnait plus haut ([ue celle des misérables préoccupations des partis politiques ou des mesquines recherches de Tintérèt personnel. M. Ducler entendit le cri patriotique de M. Bandais, et résolut de travailler de tout son pouvoir à opposer une digue au torrent envahisseur.
La justice nous oblige de dire qu'il fut d'abord puissamment aidé dans cette noble entreprise par le député républicain de la Réunion, M. de Mahy, auquel s'adjoignirent plus tard M. le sénateur Milhet Fontarabie et le second député de la Réunion, M. Dureau de Vaul* comte, comprenant tous admirablement de quelle importance capitale était, pour Tavenir de leur pays, le plus prompt et le meilleur règlement de la question malgache. On n'ignore pas à Paris que de peine s'est donné M. de Mahy, ainsi que chacun des autres représentants de la Réunion, afin de montrer à leurs collègues de la Chambre des députés et du Sénat les affaires de Madagascar sous leur véritable jour, et d'en procurer auprès des ministres la plus satisfaisante solution. Tous les Français de Bourbon, de Maurice et de Madagascar, sans distinction de partis, font des vœux pour qu'ils réussissent. C'est ici en effet une question nationale et éminemment française, où les divisions politiques et religieuses n'ont rien à voir. Espérons qu'on ne la passionnera pas par des querelles de ce genre.
M. Ducler, décidé à s'opposer au mal signalé par M. Bandais, fit avertir officiellement le gouvernement de la reine que la France avait de sérieux griefs à lui reprocher, concernant spécialement le droit de propriété à Madagascar et l'envahissement progressif par les Hovas de la côte N.-O. soumise à notre protectorat.
Comme Rainilaiarivony, soutenu par ses fidèles conseillers, ne tenait aucun compte de cette première sommation, l'amiral Le Timbre fut chargé au mois de juin 1882 d'enlever le pavillon hova des points de la côte N.-O. où il était indûment arboré.
Il y réussit sans avoir à tirer le canon.
Dans l'espoir de gagner du temps et de se créer des alliances parmi les gouvernements d'outre-mers, Rainilaiarivony envoya, le mois, suivant des ambassadeurs, en Europe. Ces ambassadeurs se rendirent d'abord à Paris. M. Ducler les trouva intraitables. « La force seule, disaient-ils, ferait capituler les Hovas. >
On en vint donc aux mesures violentes, et dans le courant de mai et de juin 1883, l'amiral Pierre bombarda Morotsanga, Majanga, Tamatave, ainsi que divers autres points de la côte.
Rainilaiarivony, plus que jamais alors dominé par l'influence méthodiste, répondit à ces mesures de vigueur par Texpulsion de tous les Français de Madagascar. C'était un coup hardi, rendant désormais fort difficile, pour ne pas dire impossible, toute transaction honorable entre la France et le gouvernement de Tananarivo.
Notre commerce, notre industrie, notre influence religieuse et • politique disparaissaient en un moment dans cette violente tempête.
Sur ces entrefaites, le 14 juillet 1883, Ranavalona II, accablée depuis longtemps par de cruelles infirmités, rendait le dernier soupir.
Règne de Ranavalona III (1883). — Rainilaiarivony la remplaçait aussitôt par Razafindrahety, veuve depuis quelques jours à peine du prince Ratrimo. Avec cette jeune reine qui prit le nom de Ranavalona III; et ne fut pas plus libre de ses actes, sous son ministre-époux que Ranavalona II, le méthodisme continuait à dominer officiellement dans le pays. Si les plus sages de la nation malgache accusaient parfois le premier ministre d'avoir trop cédé à l'influence anglaise, au détriment de l'influence française, et d'avoir ainsi jeté le pays dans une guerre sans issue, ils n'osaient pas formuler ouvertement leurs plaintes, et le parti protestant en profitait de plus belle, afin de faire proclamer par les mille voix de sa prédication dans les temples, et de ses gazettes malgaches et anglaises, la guerre sainte, la guerre à outrance contre notre patrie.
Mais cette guerre, aussi odieuse et onéreuse à la majorité des habi-
tants de rimerina qu'indispensable à Rainilaiarivony et à ses conseillers, pour se mamtenir au pouvoir, .aboutira inévitablement au complet triomphe des droits de la France sur Madagascar, dès que la France voudra sérieusement en poursuivre Texécution. Que ce soit là son désir; le vote de la Chambre du 27 mars dernier le prouve avec évidence.
J'oserais dire cependant que jusqu'ici elle semble s'en être à peine préoccupée. Tous nos divers bombardements sous les amiraux Pierre, Galiber et Miot, tous nos blocus de ports et de rades, toutes nos occupations partielles de points sur la côte orientale ou occidentale, ne nous ont valu que des déboires et se sont retournés contre nous.
Mgr Freppel Ta hautement proclamé à la tribune : Nous sommes nous-mêmes bloqués dans les ports que nous bloquons. Il faut marcher sur Tananarivo. Là seulement est le nœud, ainsi que la vraie et dernière solution de la question malgache (1).
En attendant que cette décision soit prise, les marins et les soldats français qui bloquent, ou sont censés bloquer Madagascar, s'u-* sent dans l'inaction et les maladies, exposés à Tamère dérision des Hovas; et pendant que sous les ordres du colonel anglais Willoughby, nos ennemis fortifient leurs armées, nos alliés naturels* Sakalaves, Betsimisaraka et autres perdent courage ou menacent même de se détacher de nous.
Nous craignons fort que, si le gouvernement de la République firançaise ne se résout pas enfin à trancher le différent hova par une marche militaire vers Tananarivo, on ne puisse peut-être l'accuser Justement un jour de ne s'être mêlé de cette question importante que pour en consommer définitivement la ruine.
1. On trouvera à la fin du volume les deux remarquables discours de M. le comte A. de Mun et de Mgr Freppel, prononcés à la Chambre des députés, aux mois de mars et de juillet 1884, sur la question de Madagascar.