Discours du 23 février
lion en Afrique. {Très bien 1 très bien! sur les mêmes bancs)
Voici, messieurs, plusieurs années que je me suis fait bien inatilement d'ailleurs, devant la Chambre, le défenseur de cette polititique qu^on a traitée quelquefois de paradoxale, et cependant ce n'est pas la mienne, c'est la politique de Fancienne France. Elle a été inaugurée, il y a des siècles, par l'ancienne monarchie, elle a été suivie par tous les régimes, confirmée, il y a vingt-cinq ans, par la guerre de Grimée.
Je dis, messieurs, que si vous étiez restés fidèles à cette politique, vous n^auriez devant vous aujourd'hui ni question tunisienne ni question égyptienne. La Turquie serait à nous ; ce seraient des officiers français qui réorganiseraient Tarmée turque; ce seraient des administrateurs français qui mettraient de Tordre dans ses finances et dans ses services publics ; ce seraient des diplomates français qui conseilleraient sa politique et dirigeraient sa main. Vous savez, sans que j'insiste, quels sont les étrangers qui ont pris notre place à Constantinople, et quel usage ils font de l'influence dont ils nous ont dépossédés ! [Très bien ! à droite.)
Cette politique, que je crois bonne puisque je la défends, n'a jamais été la vôtre; vous en avez pris le contre-pied. Depuis le congrès de Berlin, vous, monsieur le ministre, et les ministres qui vous ont précédé, vous vous êtes faits les adversaires déclarés, militants, persistants de la Turquie ; vous avez fait échec à son influence et à sa puissance partout où elle a voulu et même où elle avait le droit de les exercer : en Grèce, vous Pavez sacrifiée aux hallucinations du philhellénisme, et dans la question égyptienne, vous lui avez interdit l'intervention.
C'était une autre politique ; elle est bonne ou mauvaise : je ne l'apprécie pas ; mais elle exigeait des précautions, des garanties contre les revanches possibles de la Turquie. Où sont les précautions que vous avez prises ? où sont les garanties que vous nous offrez? Et quelle sanction comptezvous donner à vos interdictions? (Très bien! à droite,)
Il y a trois semaines, tous disiez, aux applaudissements de la Chambre: « En ce qui nous concerne, nous ne souscrirons à aucune démarche, à aucune négociation, à aucnn arrangement duquel TEgypte pourrait sortir moins indépendante qu^elle ne Test à cette heure. »
Messieurs, il y a pas deux manières d*interpréter ce langage. C^était, & n'en pas douter, une interdiction hautement signifiée & la Turquie de ne pas intervenir en Egypte. Gomment se fait-il donc aujourd'hui que non seulement vous soyez prêts à accepter cette intervention, si elle sort, comme elle doit sortir fatalement de la conférence européenne, mais que vous la sollicitiez ? Et quelle confiance voulez-vous que nous ayonSf — je le demande aux membres mêmes qui siègent devant moi — en une politique à ce point incertaine, confuse, troublée, vacillante et qui, à trois semaines de distance, témoigne de pareilles contradictions? [Très bien! très bien! à droite.)
Ce n'est pas tout, monsieur le ministre : vous avez envoyé une escadre devant Alexandrie, sans même en aviser la Chambre... (Interruptions à gauche,)
Plusieurs membres à droite. C'est vrai.
M. Jules Delafosse. — Je me demande, messieurs, contre quoi vous protestez. Il me semble que la loi de déférence dont se recommande le cabinet actuel lui faisait un devoir de prévenir le Parlement. M. de Freycinet nous disait, il y a trois semaines, que Téducation parlementaire d'Arabi lui semblait incomplète : c'était bien le moins que lui, qui a un si vif souci de la correction parlementaire, avisât la Chambre d'une résolution aussi grave que l'envoi d'une escadre en pays ennemi I {Interruptions à gauche.)
Et quel était le sens de cette manifestation? A quoi répondait l'envoi de cette escadre ?
Si vous l'avez envoyée pour appuyer la sommation par vous adressée au khédive et à ses ministres, vous avez visiblement manqué votre but; car, non seulement vos somma-
— nations ont été dédaignées, maïs elles ont été retournées contre vous.
Vous avez voulu faire disparaître Arabi ; il a disparu un jour, mais pour reparaître le lendemain, plus puissant et plus arrogant que jamais ; de ministre qu'il était, vous en avez fait un dictateur ; vous lui avez fait un piédestal de vos menaces. Vous avez exalté jusqu'à la révolte Tinsolence de cet aventurier militaire ; à l'heure actuelle, il règne et gou* veme en Egypte : il fait plus : il provoque un pétitionnement dans lequel on réclame le rappel de votre escadre et de vos consuls.
Eh bien, devant les résultats de cette démonstration, je dis que ce ne sont plus seulement les intérêts français qui sont menacés, que ce n*est plus seulement Tinfluence française qui est compromise, que ce n'est plus seulement la sécurité de nos nationaux qui est en péril, c'est Thonneur qui est atteint! {Vive approbation à droite.)
M. Vernhes. — Alors, déclarez la guerre à l'Europe entière ; cela vaudra mieux ! (Bruit.)
M. Jules Delafosse. — Nous direz-vous, monsieur le ministre, que renvoi de Tescadre était dirigé, non contre Arabi, mais contre la Turquie? Alors je vous répondrai que la déconvenue est plus complète encore ; car à Theure qu'il est, vous vous écartez spontanément devant la Turquie, vous lui ouvrez vous-même l'accès de l'Egypte que vous aviez prétendu lui fermer.
Par cela même que vous faites appel à l'Europe, vous sollicitez une délégation qui lui sera donnée, et j'ai le droit de dire que la diplomatie de la Porte, sans qu'elle ait fait un geste, sans qu'elle ait dit un mot, a vaincu la vôtre ; elle vous précède, elle vous domine, elle s'installe en Egj'pte, et je me demande comment elle en sortira. {Approbation à droite.)
Quant à moi, partisan déclaré de l'accord intime avec elle, je suis inquiet de la façon dont cette intervention va se pro-
duire; car il y a une différence capitale entre le concert exclusivement turc et français, que j'avais souhaité, et la délégation anti-française qu'on nous prépare.
La Turquie interviendra, non pour nous, mais contre nous, et je partage dès lors les inquiétudes de ceux qui redoutent la force d'expansion que Ton va donner à Tislamisme, lorsque la Turquie va rentrer en puissance victorieuse en Egypte ; j'ai le droit de craindre que cette rentrée n'ait un contre-coup sur toute la côte d'Afrique et n'y ruine notre domination. (TVé* bien! à droite,)*
Voilà ce que j'avais à dire de la politique passée du cabinet; quant à sa politique ultérieure, j'attendrai ses explications pour la juger. Il y a des négociations engagées, et j'espère que M. le ministre des Affaires étrangères voudra bien faire violence à sa discrétion professionnelle pour éclairer un peu l'avenir.
Je souhaite que sa diplomatie nous vienne en aide, mais je doute qu'elle ^it les ressources suffisantes pour racheter les fautes accumulées en quelques semaines, et corriger l'effet de tant d'imprévoyance, d'impéritie et de témérité. (Vifs applaudissements à droite. — U orateur est félicité par ses collègues.)
1. Les résolutiona de la Conférence internationale et llnterventiontur^e qui devait s'en suivre furent prévenues par le coup de main de TAngleterre.
DISCOURS
SUR LE PROJET D'ARRANGEMENT ANGLO-FRANÇAIS {Séance du £6 juin 18S4)
L*Angleterre occupait depuis deux ans TÉgypte. Mais elle trou-» Tait à cette occupation de grandes difficultés, les unes intériearesy les autres d*ordre diplomatique. Une conférence inter-» nationale devait se réunir pour traiter et régler les questions en litige, et, au premier plan, le sort même de TÉgypte.
Un arrangement préalable était intervenu entre le gouvernement anglais et le cabinet français, présidé par M. Jules Ferry, et comme cet arrangement sacrifiait plutôt qu'il ne défendait nos intérêts et nos droits, il fut Tobjet de Tinterpellation suivante :
M. Jules Delafosse. — Messieurs, vous avez entendu, dans la séance de lundi, le président du conseil des ministres de France tenir à cette tribune, pour rhonneur de l'Angleterre et à son plus grand profit, un langage que le chef du cabinet an* glais lui-même n'a pas égalé. {Très bien 1 très bien! à droite,)
M* le président du conseil a constaté notre déchéance en Egypte, et vous a prêché la résignation. Il yous a conviés à vous accommoder des faits accomplis et à vous défendre des regrets inutiles. Il a dit qu'étant dépossédés de notre situation en Egypte» il fallait faire bon visage à cette mauvaise fortune. Il a célébré la noblesse et le désintéressement de la politique anglaise, à Theure même où il nous laissait dépouiller par elle, et, comme conclusion, logique
d'ailleurs, à ce singulier panégyrique, il nous a présenté, comme un succès national, un arrangement qui consacre la prépondérance de TAngleterre en Egypte et notre éviction définitiTe. (Très bien ! très bien 1 à droite.)
Je ne Tiens pas répondre à la philosophie, selon moi, trop résignée, de M. le président du conseil : il m'a pam que la froideur inusitée de votre accueil en a fait suffisamment justice. (Nouvelle approbation à droite, — Réclamations sur divers bancs à gauche.)
Plusieurs voix au centre et à gauche. — Comment ? vous vous trompez !
M. Fbeppel. — Mais non ! Nous Tavons constaté I
H. Jules Delafosse. — Je reconnais qu'un certain nombre de mes collègues ont applaudi, et ils me permettront de dire, en passant, que je ne serais pas fâché que ceux-là vinssent expliquer ici le sens et la portée de leur approbation. (Très bien! très bien ! à droite. — Humeurs sur divers bancs à gauche et au centre.)
Je viens simplement vous dire que le Gouvernement se trompe et vous trompe lorsquHl affirme que le dernier mot de la politique française en Egypte est la résignation. Je viens vous dire que ce qu'il appelle des protestations chagrines ou des regrets inutiles, n'est pas autre chose que la revendication parfaitement légitime, parfaitement nécessaire de droits et d^intérèts qui sont restés vivaces et qui, pour se développer et s^étendre, n'ont besoin d'obtenir da Gouvernement que Tappui et le concours qu'il leur refuse. Je viens essayer de vous démontrer que dans l'arrangement qu'il vous a soumis, les concessions sont énormes et les avantages absolument imaginaires.
Je viens enfin vous demander, pour peu que vous ayez à cœur de sauver la part déjà très amoindrie qui nous reste en Egypte, de rejeter l'arrangement qui vous est présenté, parce qu'il consacre à jamais notre dépossession. [Tris bien ! très bien ! à droite.)
Messieurs, nous avions en Egypte une double puissance : une puissance politique et une puissance financière, et, à ce double titre, on avait raison de dire que la situation de la France était privilégiée. Notre puissance politique a disparu sous le flot de Tinvasion anglaise, il y a deux ans ; mais cette disparition n^a jamais été consacrée jusqu'à ce jour par un acte diplomatique, et, en tous cas, en dehors de la part qui nous était faite dans les institutions et dans les fonctions publiques de TEgypte, il y avait et il y a toujours l'influence française, qui survit à ce désastre, qui s'alimente des sympathies depuis longtemps acquises à notre nationalité, du souvenir des services rendus, des grandes œuvres accomplies ensemble, et, je suis obligé de le dire, de Tef* froyable impopularité qui poursuit en ce moment la domination anglaise*
Pour que cette influence pût se développer et s'étendre, pour que, grà^e à elle, nous pussions reprendre la part que nous avons perdue, il suffisait, à la veille de la conférence, ou dans la conférence elle-même, d'affîrmer la volonté de faire respecter les droits et les intérêts qui subsistent toujours, parce que rien ne les a infirmés. (Nouvelle approbation à droite.)
M. le président du conseil les a, au contraire, sacrifiés. Messieurs, si vous ratifiez ce sacrifice, c'en est fait pour toujours de l'influence française, non seulement en Egypte, mais dans tout l'Orient, et vous perdrez cet admirable et fécond foyer de relations commerciales, d'influence, de respect et de sympathies qui de là rayonnait partout. [Approbation à droite.)
Quant à la situation financière, elle consistait dans l'ensemble des intérêts français, dont la somme peut être évaluée, je crois, à près de 2 milliards, dans l'institution du contrôle que nous partagions avec l'Angleterre, et enfin dans l'organisation de la commission de la dette et dans les pouvoirs dont elle était investie.
Nos droits subsistent; ils sont entiers, mais ils sost menacés. Le contrôle a été aboli, comme vous le savez, par un décret du khédive, rendu sur Tinjonction du gouvernement anglais ; quant à Torganisation de la commission de la dette, elle a subi, du fait de Tarrangement anglo-français, des modifications sur lesquelles il est nécessaire de s'expliquer.
M. le président du conseil a présenté ces modifications comme un avantage acquis à la France, comme une concession faite par F Angleterre ; il devrait en être ainsi, car il eût été de toute justice que TAngleterre compensât à notre profit la perte que nous avions subie par la disparition da contrôle, en étendant les pouvoirs de la commission de la dette.
Mais cette prétendue extension de pouvoirs dont se prévaut le Gouvernement n'est, en somme, qu^une restriction de pouvoirs, par conséquent une perte pour nous, et j'ajoute une menace pour les intérêts dont la commission avait la défense.
En quoi consiste l'extension de pouvoirs dont nous a parlé M. le président du conseil?
Il nous a dit que la commission de la dette était appelée à participer à la confection du budget égyptien, à titre consultatif; c'est-à-dire sans qu'aucune espèce de sanction soit attachée à ses remontrances, si elle avait lieu d'en faire. M. le président du conseil me permettra de lui faire observer que cette prérogative, qu'il nous présente comme une concession arrachée à l'Angleterre existait déjà, qu elle résultait des articles 2 et 4 de la loi de mai 1876 et de Tarticle 28 de la loi de liquidation, avec cette différence toutefois qu'elle était alors sanctionnée par la fiiculté qu'avait la commission de la dette de citer le gouvernement égyptien devant les tribunaux de la réforme. Cette sanction a disparu, et, par conséquent, j'ai raison de dire qu'en réalité cette extension de pouvoirs se réduit à n'être qu'une
diminution de pouvoirs pour la commission de la dette et de garanties pour nous. {Très bien ! très bien ! à droite,)
M. Jules Fbrry^ président du conseil, ministre des affaires étrangères, — Quels articles avez-vous cités?
M. Jules Delafosse. — L'article 28 de la loi de liquidation et les articles 2 et 4 de la loi de mai 1876.
H. LE PRÊsmENT DU CONSEIL. — Eh bien, ils subsistent!
H. Jules Delafosse. — Je dis précisément que vous vous êtes trompé en annonçant à la Chambre que vous aviez obtenu de l'Angleterre une extension de pouvoirs, alors que celte prérogative existait déjà. {Très bien! très bien! à droite,)
M. le président du conseil. — Gela n'existait pas : c'est ane erreur de fait absolue. Je vous le démontrerai.
M. Jules Delafosse. — Il est vrai que vous ajoutez que, si l'extension de pouvoirs n'est pas considérable dans le présent, elle le deviendra dans l'avenir, car vous dites :
« Après le départ des troupes anglaises, la commission jouira des pouvoirs les plus étendus d'inspection sur toutes les finances égyptiennes. »
Après Tévacuation I Mais si, comme je vais essayer de TOUS le démontrer tout à l'heure, l'évacuation est invraisemblable, vous reconnaîtrez, monsieur le ministre, que la concession faite par l'Angleterre est singulièrement douteuse.
En tous cas, s'il y a un intérêt sérieux à ce que le contrôle soit intégral, que ce droit d'investigation s'étende sur Vensemble des finances égyptiennes, sur toute la gestion financière de l'Egypte, c'est précisément pendant ToccupatîoQ anglaise^ et non pas après l'évacuation. {Très bien 1 très bien ! à droite.)
Enfin, messieurs, il y a une autre modification qui, cellelà, n'est pas présentée comme un avantage : c'est la clause en vertu de laquelle la présidence de la commission de la dette est réservée k un Anglais ; et M. Gladstone ajoute : « avec voix prépondérante ».
Je sais bien que cette question n'a pas été tranchée et qu*elle est réservée à la conférence; mais enfin, telle qu'elle est, cette modification est fort grave, car elle a pour effet, d'abordy de substituer un caractère anglais au caractère international qu'avait la commission; ensuite, de mettre aux mains de TAngleterre la disposition de la caisse de la dette.
Messieurs, il n^y aurait qu'un faible inconvénient à ce que la présidence fût acquise à un Anglais, si la commission se composait, par exemple, de douze ou quinze membres ; mais elle n'en compte que quatre, et, dans ces conditions, il est évident qu'il sera toujours facile au président anglais d'avoir la haute main sur toutes ses délibérations.
Par conséquent, j'ai raison de dire que vous avez livré la caisse de la dette au gouvernement anglais. (Nouvelle approbation à droite.)
Pour comprendre toute la portée de ce changement^ il faut que vous sachiez que la commission de la dette est la clef des finances égyptiennes ; que c'est elle qui a garanti jusqu'ici aux créanciers de TEgypte la propriété de leurs créances et la totalité de leurs revenus. En faisant passer la commission de la dette aux mains du gouvernement anglais, vous la dépossédez, je ne dirai pas du contrôle, mais de Tefficacité du contrôle ; vous compromettez les garanties qui s'y trouvaient attachées. Et ce qu'il y a de particulièrement pénible dans cette affaire, c'est que vous avez livré à l'Angleterre un titre et un pouvoir qui nous étaient offerts spontanément par l'Angleterre elle-même, il y a dix-huit mois, et que le Gouvernement d'alors refusa pai^ dignité. {Très bien! très bien! à droite,)
En effet, au mois de novembre 1882, l'Angleterre, qui venait d'abolir le contrôle contre nous, fut prise d'un certain scrupule et elle eut l'idée d'offrir à la France une compensation. Et savez-vous quelle fut la compensation offerte ? Précisément, la présidence de la commission de la
dette ! L'honorable M. Duclero, qui était alors président du conseil, refusa d'accepter cette compensation, afin de ne pas paraître sanctionner l'usurpation commise contre nous par PAngleterre en Egypte. 11 répondit à lord Granville, dans un langage qui est un modèle de dignité et d'énergie. [Très bien ! très bien I à droite et sur divers bancs à gauche.) Je vais vous lire, si vous le permettez^ les dépêches dans lesquelles lord Granville nous faisait cette proposition. Je TOUS lirai ensuite la réponse de M. Duclerc, afin que vous puissiez prendre mesure des conquêtes réalisées par la diplomatie du cabinet actuel. {Marques d'approbation à droite.)
Voici en quels termes s'exprimait lord Granville^ le 25 novembre 1882, dans une dépêche à M. Tissot:
« Nous avons recherché et examiné, mes collègues et moi, toutes les combinaisons qui pouvaient constituer une solution acceptable pour la France. Une seule chose nous a paru possible: c'est celle qui vous donne la présidence de la dette publique. Nous voudrions même faire un peu plus. J'ai lieu de croire que mes collègues ne verraient pas d'inconvénients à grossir la présidence de la commission en augmentant Timportance de la conunission elle-même. » M. Duclerc répond, le 4 janvier 1883 : « Nous n'avons jamais pensé que les désordres survenus dans le bassin du Nil et la répression dont ils ont fait l'objet eussent entraîné l'anéantissement implicite de l'organisation établie dans un intérêt général, garantie par des stipulations régulières et acceptée de toutes les puissances. Nous n'avons pas supposé et il nous est encore impossible d'admettre que des obligations synallagmatiques, régulièrement intervenues entre trois Etats, soient anéanties ou modifiées sans le concours et l'assentiment de toutes les puissances contractantes. »
Et H. Duclerc termine ainsi sa dépêche : « Je voulais espérer que de nouvelles ouvertures, dont
nous n'avions pas à prendre rinitiaiive, auraient complété les dernières suggestions du Foreign-Offîce et fourni les bases d*un arrangement compatible avec les intérêts dont nous ne saurions abandonner la surveillance et ceux dont TAngleterre poursuit la consolidation immédiate. Le gouvernement de Sa Majesté Britannique en juge autrement et nous met dans Tobligation de reprendre en Egypte notre liberté d'action. »
Vous pouvez dire après cela que Thonorable M. Duclere pratiquait, comme vous, la politique des mains nettes; mais lui, du moins, réservait le droit et sauvait Thonneur de son Gouvernement. ^TVé* bien! très bien! adroite.)
Ce n'est pas tout. Vous avez cédé la commission de la dette. Cela ne vous suffit pas; vous cédez FEgypte ellemême. Car ce n'est pas autre chose, en effet, que l'abandon même de l'Egypte que le droit à Toccupation temporaire que vous avez concédé au gouvernement anglais.
Je sais bien que vous dites: « L'Angleterre est en Egypte: en lui permettant d'y rester pendant un laps de temps déterminé, nous ne faisons que constater un fait existant ; mais, en l'obligeant à l'évacuer, nous réservons l'avenir, »
Ce n'est là, messieurs, qu'une illusion; si je n'avais conscience de parler à des politiques sérieux, je dirais que c'est un enfantillage. Certes, l'Angleterre est en Egypte. Mais elle y est contre le droit des gens ; elle y est contre la volonté de l'Europe ; elle y est malgré nos protestations ; elle y est au mépris de ses propres engagements ; au mépns des conventions internationales qu'elle a mises sous ses pieds.
L'Angleterre est en Egypte ; mais vous savez qu'elle n'y peut rester qu'à condition d'obtenir la sanction de l'Europe, que vous lui préparez.
Le laissez-faire que nous avons pratiqué, que les puissances ont pratiqué comme nous depuis deux ans, n'a pu, j'imagine, prêter une sorte de légitimité après coup aux
entreprises de TAiigleterre. Il y a toujours eu une protestation permanente des intérêts et du droit, de la part de la France et des puissances intéressées, contre Tusurpation anglaise. C'est ce que voulait dire Thonorable M. Duclerc dans la dépêche dont je donnais tout à Theure lecture, lorsqu'il déclarait que la France réservait sa liberté d'action. Voos, au contraire, en concédant à TAngleterre le droit d'occupation temporaire, vous lui reconnaissez la possession d'état, et les concessions que vous faites ont tout le caractère et toute la portée d'une renonciation. {Très bienl très bien 1 à droite.)
Vous dites que l'Angleterre s'est engagée à évacuer TEgypte. En étes-vous bien sûr? Pouvez-vous nous en donner Tassurance? Pouvez-vous même nous en donner l'espérance?
Moi, messieurs, non seulement je crois, mais je suis absolument certain que l'Angleterre n'évacuera pas l'Egypte. Elle ne le peut pas, et elle ne le veut pas. Je vais le démontrer.
De deux choses Tune: ou l'Angleterre, plus heureuse pendant les années qui lui restent à courir qu'elle ne l'a été dans le passé, remplira son programme, c'est-à-dire qu'elle rétablira l'ordre, qu'elle rendra à l'Egypte dévastée l'abondance et la prospérité ; ou bien, au contraire, dans trois ans et demi, les choses se présenteront à vous sous le même aspect qu'aujourd'hui.
Dans le premier cas, pourrez-vous sommer l'Angleterre de se retirer, d'abandonner l'œuvre qu'elle aura magnifiquement remplie et de rejeter l'Egypte dans l'anarchie d'où elle l'aurait tirée?...
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Elle s'y ost engagée. (Interruptions à droite,)
H. Jules Delafosse. — Je vais dire ce que valent ces engagements.». Dans l'autre cas, si l'Angleterre ne réalise pas son programme, si elle ne rétablit pas Tordre, si
les choses restent dans le même état et si vous-mâmes êtes encore au pouvoir dans trois ans et demi... {Sourires à droite)^ quelles raisons pourrez-TOUs faire valoir, quels arguments pourrez-vous donner pour vous opposer à la volonté de TAngleterre de rester en Egypte ? Les raisons étant les mêmes, la situation restera fatalement la même.
Et l'Angleterre Ta si bien compris qu'elle a pris une sorte de précaution résolutoire contre rengagement qu'elle a signé. Car ce n'est pas, j'imagine, autre chose qu'elle a voulu dire dans ce court passage d'une dépêche de lord Granville que je livre à vos méditations :
« Le gouvernement de Sa Majesté Britannique croit qu^il est raisonnable d'espérer qu'on pourra établir, en Egypte, dans une période de trois années et demie, les garanties nécessaires pour un ordre de choses satisfaisant Mais si, malheureusement, tel n'était pas le cas et si le gouvernement britannique considérait alors qu'une prolongation de l'occupation fût nécessaire, il n'est pas à supposer que les puissances européennes s'entendissent pour s'opposer à une mesure exigée par la sécurité de l'Egypte, intérêt qui, à divers degrés, est commun à tous. »
Mais il y a plus. J'ai dit tout à l'heure que l'Angleterre s'était réservé la possibilité de continuer à occuper l'Egypte. Je puis, en outre, vous apporter la preuve que l'Angleterre a la volonté parfaitement calculée et préméditée de ne pas l'évacuer.
Ceci, messieurs, a un double intérêt ; car, outre que vous pourrez saisir sur le vif les procédés et les secrètes intentions de la diplomatie anglaise, vous allez y trouver un échantillon vraiment rare de l'esprit diplomatique qui préside, de notre côté, aux négociations. C'est votre négociateur, M. Waddington, qui, le premier, a fait à l'Angleterre la proposition de fixer le terme de l'évacuation. Et voici, messieurs, en quels termes M. Waddington a formulé sa proposition :
«r II y aurait entre les deax gonvernements un engagement synallagmatîque comportant, de la part de TAngleterre, une clause d*évacuation à échéance déterminée, qui ne pourrait être prolongée sans une nouvelle consultation des puissances. »
Messieurs, le sens de cette proposition est parfaitement clair. Elle signifie que l'Angleterre s^oblige à quitter TEgypte à date fixe, et que, pour qu'on Ty laissât, il faudrait ane consultation préalable des puissances. M. Waddington transmet cette proposition à lord Granville, qui l'examine ; et, le lendemain, lord Granville répond à M. Waddington en retournant absolument les termes de la proposition. M. Clemenceau. — C'est vrai I
M. Jules Delafosse. — Voici, messieurs, ce qu'a fait lord Granville du texte de M. Waddington :
« Le gouvernement de Sa Majesté, afin d'écarter toute espèce de doute à l'endroit de sa politique dans cette affaire, et eu égard aux déclarations faites par la France, s'engage à retirer ses troupes au commencement de l'année 1888, à condition que les puissances seront alors d'avis que l'évacuation peut se faire sans compromettre la paix et Tordre en Egypte. »
M. LE COMTE Albert de Mun. — C'est juste le contraire ! M. Jules Delafosse. — J'ai donc raison de dire que la situation a été absolument retournée dans la proposition faite par lord Granville à M. Waddington. {Très bien! c'est évident ! à droite,)
En effet, suivant le système de M. Waddington, l'Angleterre s'oblige à évacuer TEgypte, et elle ne peut y rester qu'à la condition que toutes les puissances le permettent.
Suivant le système de lord Granville, au contraire, pour que TAngleterre quitte l'Egypte, il faut que les puissances se réunissent, délibèrent et disent qu'il n'y a pas d'inconvénient à se retirer.
Or, comme une puissance peut toujours dénoncer un
inconvénient, et comme cette puissance peut être TÀngleterre elle-même, il est clair que TAngleterre s'est réserré la faculté de s'opposer toujours à révacuation. [Marques iapprobation à droite.)
M. Raoul Duval. — On trouvera toujours, au moins, une puissance pour s'opposer à Tévacualion.
M. Jules Delafosse. — Ce n'est pas tout. Lord Granville renvoie le texte de la proposition, ainsi modifié, à M. Waddington et vous croyez sans doute que M. Waddington fait des objections, réclame des éclaircissements? Pas du tout. M. Waddington enregistre simplement le texte de lord Granville et répond : C'est bien ! nous sommes d'accord. Et il signe, sans paraître s'en apercevoir, exactement le coatraire de ce qu'il avait proposé! {Très bien! très bien là droite.)
Voilà comment les négociations ont été traitées ! J'ai donc raison de dire que l'Egypte ne sera pas évacuée. J'ajoute que vous avez donné l'investiture à l'Angleterre ; que c'est de vous qu'elle tient son titre et son droit à l'occupation définitive. {Très bien ! très bien ! à droite.)
Ainsi, vous avez livré à l'Angleterre la possession de l'Egypte et la disposition de la dette ; vous lui avez sacrifié les intérêts et les droits traditionnels de la France ; vous vous êtes associé à l'Angleterre pour substituer à des institutions internationales, des institutions purement anglaises et, en échange de cette accumulation de concessions et de sacrifices, qu'avez-vous obtenu? Rien ! absolument rien !
Vous pouvez, messieurs, tourner et retourner dans tous les sens l'arrangement anglo-français, l'étudier sous toutes ses faces, je défie M. le Ministre des affaires étrangères et le négociateur, M. Waddington, je défie les députés ministériels les plus intelligents et les plus subtils, d'en tirer quoi que ce soit qui ressemble à un avantage pour la France. (Très bien! très bien! à droite.)
Voilà ce que vous avez fait, et pourquoi ? dans quel but?
dans quel intérêt? Si j'ai bien compris le langage de M. le président du conseil, il n'a fait tant de concessions que pour maintenir les bons rapports de la France et de TÂngleterre, que pour cimenter Tunion des deux gouTernements et des deux pays.
Messieurs, c'est là, je le confesse, une considération sérieuse; je reconnais, et personne ne sera plus empressé que moi à proclamer que l'union, ou tout au moins l'entente de l'Angleterre et de la France, est la meilleure garantie de la paix du monde, et aussi de notre propre sécurité. Mais personne non plus n'osera dire que nous devions payer cette harmonie entre les deux peuples, du prix de noire abdication. (Fit;e approbation à droite.)
L'Angleterre, il faut la traiter comme elle veut l'être ; c'est une nation forte et fière, qui a le sentiment de sa responsabilité, qui défend avec la plus grande énergie ses droits et ses intérêts partout où ils sont, et là même où ils sont incertains, mais qui n'a l'habitude de respecter que ceux qui se font respecter eux-mêmes. [Très bien! très bien sur les mêmes bancs,)
J'ai dit ce qu'il y avait dans votre traité ; il me faut maintenant regarder ce qui n'y est pas, et ce n'est pas la part la moins importante de ma tâche.
Ce qui n'y est pas, c'est la défense des intérêts français, c est la garantie donnée d'une voix haute et ferme, comme on l'attendait, qu'aucune atteinte ne serait portée à. ces intérêts si graves, si considérables, si nombreux et si répandus que nous avons en Egypte; c'est l'assurance donnée qu'il ne serait porté aucune atteinte à la loi de liquidation. Vous savez tous, comme moi, quelle curiosité, et je pourrais dire quelle ^angoisse, s'attache à cette question ; et, pour vous fairOf comprendre combien elle est légitime, combien tant de milliers de gens ont raison de s'intéresser aux négociations du Gouvernement, au programme de la conférence et à. nos débats, je vous demande
la permission de vous exposer brièvement quelle est la situation actuelle de TEgypte et comment cette situation a été créée.
Il y a deux ans, TAngleterre se dérobant brusquement à la conférence de Constantinople et, violant sans explication aucune la clause de renoncement qu*elle avait signée conjointement avec les autres puissances, l'Angleterre s'en allait en Egypte et mettait la main sur elle. Elle l'occupe depuis cette époque, sans partage, sans contrôle, sans entraves d'aucune sorte, et personne — bien que les objections n'aient' pas manqué, — n'a fait obstacle à son occupation.
L'Angleterre expliquait cette prise de possession en disant qu'elle était allée en Egypte pour rétablir Tordre, pour réorganiser l'administration, pour l'asseoir sur des bases fixes, durables et solides, et cette tâche philanthropique une fois accomplie, elle promettait de se retirer et, suivant l'expression de M. Gladstone, de rendre l'Egypte aux Egyptiens.
Vous savez, sans que j'aie besoin de vous l'apprendre, comment l'Angleterre s'est acquittée de cette mission.
Aussi, j'ai été stupéfait lorsque j'ai entendu M. le président du conseil rendre hommage à l'Angleterre des efforts qu'elle a faits là-bas pour rétablir l'ordre! En vérité, messieurs, si ce n'est se moquer de la Chambre, c'est, du moins, exiger d'elle une trop forte dose de crédulité.
L'état de l'Egypte peut se résumer en quelques mots : L'Egypte est en plein chaos, le désordre est partout ; tonte administration a presque disparu ; la vie normale y est en quelque sorte suspendue dans l'attente d'une solution que l'on fait entrevoir et qui ne vient pas ; le Soudan est perdu, la haute Egypte est menacée, et, enûn, ce désarroi général se complique d'un effondrement des finances égyptiennes. Le g&chis est tel, il a paru tellement inextricable à l'Angleterre elle-même qu'elle a fait appel aux puissances euro-
péennes pour qu'elles Taident à en sortir ; c*est de là qu'est né le projet de conférence.
Au début des négociations, TAngleterre avait émis la prétention ou tout au moins le vœu que le programme de la conférence fût restreint à. Texamen de la situation financière et à Tadoption de certaines mesures, qu'elle juge indispensables, mais qu^elle ne peut prendre toute seule, parce qu'elle n'en a pas le pouvoir.
En effet, la loi du 17 juillet 1880, dite loi de liquidation, est un acte international qui ne peut être détruit ou modifié que de l'aveu et avec le concours des puissances qui y ont coopéré.
Entre autres dispositions de cette loi, il y en a deux auxquelles l'Angleterre voudrait toucher : Tune qui fixe l'intérêt de la rente ; l'autre qui interdit au gouvernement égyptien la faculté d'emprunter.
Or l'Angleterre prétend diminuer les charges de l'Etat en réduisant l'intérêt de la dette ; elle veut en même temps faire contracter un emprunt de 200 millions par le gouvernement du khédive, parce qu'elle a épuisé les ressources ordinaires.
Avant d'examiner cette double mesure qui sera proposée à la conférence, mais sur laquelle, j'imagine, il est naturel que je réclame des explications ici, avant de demander au Gouvernement quel accueil il compte faire à cette proposition, je vous demande la permission de rechercher en quelques mots le caractère et la portée de ce surcroît de charges sous lesquelles l'Egypte succombe.
Ces charges, messieurs, qui étaient inconnues avant l'occupation, proviennent: 1** d'une indemnité de 106 millions environ, réservée aux victimes du bombardement d'Alexandrie; 2* des frais occasionnés par la guerre du Soudan ; 3^ de la dette flottante, qui n'est elle-même que le résultat immédiat de Tadministration anglaise.
Vous remarquerez que toutes ces dépenses, sauf, pour
Digiti
une pari, celles qui ont été occasionnées par la guerre ud Soudan, sont le fait direct et immédiat de la politique anglaise ; et si les choses étaient réglées suivant les lois d'une stricte justice, ce n*est pas TEgypte, ce ne sont pas les créanciers de TEgypte qui devraient payer les frais de la politique anglaise, c'est TAngleterre elle-même. {Trè4 bien! très bien ! à droite.)
Voici, par exemple, Tindemnité réservée aux victimes d'Alexandrie. Messieurs, ce n'est plus Theure d'apprécier aujourd'hui le bombardement; le moins qu'on en puisse dire, c'est que ce fut une immense et cruelle erreur ; mais l'Angleterre Ta commise de sa propre initiative, et sous sa seule responsabilité.
Or, c'est un principe de justice vulgaire que celai qtd cause un dommage quelconque est tenu de le payer. (Très bien! très bienf à droite.) Et cette loi, messieurs, il n^est pas nécessaire de l'apprendre à l'Angleterre, car elle l'applique rigoureusement aux autres: nous en avons deux exemples dans notre propre histoire de ces derniers temps. Nous avons bombardé Sfax, en Tunisie, et Tamatave, à Madagascar ; un certain nombre de sujets anglais ont subi quelque dommage du fait du bombardement ; immédiaiement l'Angleterre a réclamé à la France une indemnité proportionnée au dommage subi par ses nationaux ; et elle a eu raison.
Mais, si elle a eu raison de nous appliquer cette loi, pourquoi ne se l'applique-t-elle pas à elle-même ?
Par quel renversement de la justice, par quelle déviation du sentiment des responsabilités prétend-on faire payer à ces malheureux Egyptiens les dommages qu'ils ont emmêmes subis? (Nouvelles marques d^ approbation sur ks mêmes bancs.)
Je n'ai rien à dire, aujourd'hui du moins, de la guerre da Soudan. Tout au plus ferai-je remarquer à la Chambre qoB si l'insurrecticm du Mabdi a pris de si menaçantes pro-
portions, Toccupation anglaise y est bien pour quelqae chose. Je n'insiste pas.
Mais je ne puis oublier de dire quelques mots sur la réforme administrative opérée par TAngleterre.
Immédiatement après Toccupation, le gouvernement anglais envoya en Egypte son ambassadeur à Constant!nople, lord Dufferin, et le chargea d'élaborer un plan de réorganisation. C'est ce plan qui a été appliqué depuis par plusieurs fonctionnaires, notamment par M. Clifford Lloyd, qui s'est acquitté d'une façon tellement brillante de sa mission que l'Angleterre a dû le rappeler.
Cette réforme administrative a consisté simplement à substituer dans toutes les charges et emplois des fonctionnaires anglais aux fonctionnaires indigènes ou français. On a révoqué autant qu'on l'a pu; et beaucoup de nos nationaux ont été victimes de cette épuration exotique. Lorsqu'on n'a pu révoquer, on a recouru au sytème des mises à la retraite, et c'est ainsi que le chiffre des pensions s'est élevé subitement h la somme de 5 millions ; on a créé des emplois nouveaux, et, dans les emplois nouveaux comme dans les emplois anciens, on a introduit des fonctionnaires anglais qui ont été pourvus d'émoluments monstrueux, puisqu'ils varient de 40 à 80,000 fr.
On a mis à la charge de l'Egypte les frais de l'armée d'occupation; on a laissé dissoudre à peu près l'armée égyptienne, mais on a conservé ses cadres dans lesquels on a fait entrer des officiers anglais qu'on a aussi libéralement pourvus que les fonctionnaires civils. Outre le désordre inhérent à cette transformation, faut-il s'étonner que les finances de l'Egypte, jusqu'alors si solides, se soient subitement effondrées et que le déficit soit apparu ?
Sans doute le déficit existe, il faut le constater, messieurs ; mais il faut ajouter qu'il n'existe qu'en proportion du surcroit de charges que l'occupation anglaise fait peser sur l'Egypte ; car on ne dira jamais assez haut que tous les
exercices antérieurs à Toccupaiion anglaise se soldaient avec des excédents qui s'éleyaient de 25 à 40 millions. Et » TEgypte pouvait être débarrassée de ce fardeau qui Fécrase le budget égyptien retrouverait immédiatement son équilibre et sa prospérité.
Des financiers anglais dont la compétence est universellement connue, M. Cave^ M. Hivers Wilson, M. Goschen, oat tour à tour reconnu et proclamé les ressources de TEgypte. C'est un véritable grenier d^abondance. Hais il est dans la fatalité de ce malheureux pays, opprimé et pressuré depuis tant de siècles, que tous les fléaux s^abattent successivement sur lui, sans épuiser sa richesse et sa fécondité. L'Angleterre Toccupe aujourd'hui, et son administration est venue, en moins de deux années, à bout de ses ressources normales, et c'est ainsi que l'Egypte se trouve acculée par elle à la nécessité de contracter un emprunt de âOO millions.
Dans quelles conditions cet emprunt sera-t-il contracté? Comment sera-t-il émis? Par qui sera-t-il couvert? Comment sera-t-il payé? Avec quelles ressources, puisque toutes les ressources disponibles sont épuisées, entendezvous en servir les intérêts?
M. le président du conseil me répondra, sans doute, que cette questiou est une de celles qui sont réservées à la conférence. Soit! j'y consens et n'insiste pas ; mais j'arrive à une question infiniment plus grave, infiniment urgente, sur laquelle j'attends des explications catégoriques : cellelà est du domaine exclusivement français, et Topinico publique, dont je me fais simplement l'écho, ne comprendrait pas qu'il n'y fût point répondu.
L'Angleterre a émis la prétention de réduire la dette égyptienne par une réduction de l'intérêt. Or, personne n'ignore, et le gouvernement français doit ignorer moins que personne que la France détient aujourd'hui pour 1,200 millions environ d'emprunt égyptien; que cet emprunt n'est pas, comme on pourrait le croire, dans le portefeuille
des gros étabKssements ; qu'il est, au contraire, répandu partout; que c'est l'épargne française qui Ta pris en quantités considérables, parce qu'on Tavait habituée à croire que c'était une valeur absolument solide et sûre. Or, messieurs, si le Gouvernement français consentait au sacrifice...
M. Raoul Duval. — Au grand sacrifice !
M. Jules Delafosse. — ...Au sacrifice énorme réclamé par le gouvernement anglais, il s'ensuivrait que l'épargne française se trouverait employée à payer les frais de la politique anglaise!
J'ai rhonneur de demander à M. le président du conseil s'il entend consentir ce sacrifice qui, non seulement serait nne spoliation, mais la violation formelle d'engagements antérieurs. Vous n'avez pas, en effet, le droit d'oublier que les porteurs d'emprunt égyptien ont déjà subi des réductions considérables, que la loi de liquidation de 1880 a diminué leur revenu de 3 0/0, en le ramenant de 7 0/0 à 40/0; mais qu'en échange ils ont reçu des puissances signataires de la convention l'assurance qu'il ne serait désormais porté aucune atteinte à leur propriété.
Il y a là, messieurs, un véritable contrat; je demande au Gouvernement de nous dire si le contrat tient toujours, s'il est d'humeur à le violer ou à le laisser violer, et à permettre qn'on emploie l'épargne française, en fin de compte, à payer l'usurpation anglaise et notre propre éviction. (Très bien ! très bien ! à droite.)
Je suis d'autant mieux fondé à réclamer des explications à ce sujet, que votre ambassadeur à Londres a paru faire bon marché de ces intérêts. Il y a une dépêche de M. Waddington qui a vivement et légitimement ému l'opinion
publique en France. Je vous prie, messieurs, d'entendre
et de retenir ce langage véritablement incroyable. Voici ce qu'écrit M. Waddington à lord Gran ville : « Après avoir exposé les vues de mon Gouvernement sur
— tt —
ces deux points si importaniSi j'ai Caii observer à Votre Seigneurie qu'il serait juste de stipuler dans Tintérèt des créanciers de l'Egypte, auxquels vous alliez peut-être demander de grands sacrifices, certaines garanties de nature à assurer la bonne gestion des finances égyptiennes... etc. >
M. LE COMTE DE Lamjuinais. — QucUe finesse diplomatique!
M. Jules Delafosse. — Ainsi, rambassadeor de Francet votre négociateur, sans qu'on lui demande rien, sans qu'il soit officiellement saisi de la question, va au-devant d^ vœux et des calculs du gouvernement anglais et lui oifre spontanément de prendre dans les poches de nos natioauix l'argent dont elle a besoin pour mener à bien ses propres entreprises!...
M. LE COMTE DE Lamjuinais. — On n'a jamais vu de pareils diplomates dans aucun pays!
M. Jules Delâfosse. — Monsieur le président du conseil, vous êtes responsable des faits et gestes, des paroles et écrits de votre ambassadeur. J'ai Thonneur de vous demander si vous souscrivez à ce langage et si vous êtes d'avis que M. Waddington aille continuer dans la Conférence la même politique que cello qu'il a pratiquée dans son ambassade, et que je viens de révéler. {Très bien! tm bien ! à droite,)
Messieurs, comme je veux être complet, je dois dire qu'à défaut d'une réduction de la dette, on pourrait songer à frapper d'un impôt la rente égyptienne.
M. RiBOT. — C'est la même chose.
BL Jules Delafosse. — Le résultat serait exactement le même ; il se traduirait par une diminution de revenu, et la demande que je fais au Gouvernement vise également Tune et l'autre éventualité. (Très bien!)
Messieurs, toutes ces questions ont assurément leur importance, mais elles ne sont en somme que le corollaire d^une question principale, et cette question principale
consiste à savoir ce que vous entMdez fidre de TEgypté.
\o\ÈS n*admettez pas, j'imagine, que la conférence se réunisse uniquement pour aviser atix moyens de fournir à l'Angleterre les ressources dont elle a besoin. Je sais quels efforls considérables et persistants ont été faits en Angleterre pour réduire ainsi son programme et sa liberté d'action. Mais je sais, et vous savez comme moi, qu'il y a eu dans toute TEurope un véritable soulèvement de Topinion publique contre cette prétention, et que partout on a dit que mieux valait qu'il n'y eût pas de conférence du tout qu'une conférence ainsi paralysée.
Et Topinion publique a eu raison, messieurs ; car c'est de Vétat définitif de TEgypte que dépend le règlement de toutes les questions auxquelles je viens de toucher. En voulez-vous un exemple? On veut remédier au déficit dans les finances égyptiennes, c'est k merveille; mais pour remédier au déficit, il faut bien toucher aux causes du déficit, par conséquent à la question de l'occupation anglaise. Vous voulez ouvrir l'emprunt et modifier la loi de liquidation. Je le veux bien, mais avant dé courir cette aventure, vous avez préalablement le devoir de garantir l'Egypte et ses créanciers contre le retour ou la contiiiuation de l'anarchie qui la ruine; et si cette anarchie provient de l'occupation anglaise, il va de soi qu'il faut statuer sur la situation même do l'Angleterre en Egypte. {Très bien! très bien I à droite»)
Tout S3 tient dans cette affaire : la question financière est intimement liée à la question politique et on ne peut discuter l'une sans avoir réglé l'autre. {Marques d^ assentiments à droite,)
Si cela est ainsi, — et je crois que personne ne contredira la logique même de cette situation, — je demande à M. le président du conseil : A quoi rime l'arrangement que vous nous avez proposé ? A quel intérêt répondent les négociations dont vous nous avez communiqué l'autre jour les
réiBultâts? Voyez quelles contradictions il y a entre ¥o€re politique et votre situation ! Vous avez négocié pendant trois longs mois en pleines ténèbres, en plein silence, tous nous avez fermé la bouche jusqu'au dernier jour, vous n'avez voulu ni parler ni entendre, et le mystère dont vous vous êtes entouré nous faisait croire à un prodigieux et fécond labeur... (7rè« bien! et rires à droite)^ et lorsque rheure est venue de découvrir votre œuvre, qu'est-ce que vous nous apportez? Vous nous apportez un arrangement qui, au défaut d^étre Pacte public de notre abdication, joint le tort le plus grave de constituer une entrave pour k Conférence et un danger. Car, en fixant les bases de la Gon> férence et en limitant son {Nrogramme, vous paralysez son action. A mon avis, la Conférence ne peut et ne doit se réunir que si elle a pleins pouvoirs, et c'est la paralyser q«e de circonscrire son domaine. {Très bien! 1res bien! à droite.)
J'ai dit tout à l'heure ce que je pensais de cet arrangement au point de vue de nos intérêts immédiats ; je n^en ai point une meilleure opinion au point de vue diplomatique. J'ai peur que la diplomatie de Ihonorable M. Jules Ferry unie à la diplomatie de M. Waddington [Sourires à droite) n'ait un peu gâté l'œuvre du temps ; car le temps, messieurs, travaillait pour nous; les événements avaient corrigé d'euxmêmes et rapidement les effets désastrueux de cette politique inconhérente et contradictoire qui nous fit perdre TEgypte, il y a deux ans. Et pour recueillir sûrement le bénéfice de ce retour de fortune, il suffisait de ne pas cornpromettre, par une diplomatie trop complaisante envers l'Angleterre, ou trop aventureuse au sein de la Conférence, la situation qui nous était faite par les fautes d'autrui. {Marques d'approbation à droite,)
Cette situation, il importe de le constater, elle était, elle est encore très simple, très commode et très sûre : TAngleterre, incapable de sortir seule du gâchis — c'est le mot
propre. — où elle s'est en ({uelque sorte émbou)*béë fait appel au concours, de TEurope: et propose une réunion de rBorope en conférence.
Qu'avons*nous à faire? Il faut promettre notre concours, il fiiut. aller à la Conférence, mais à la condition de recouvrer, en échange de notre concours, une partie au moins des intérêts et des droits dont on nous a dépossédés.
De deux choses Tune, en effet : ou TÂngleterre considère TEgypte comme une annexe de ses possessions coloniales, comme un fief conquis par les armes et lui appartenant par la possession d'état: et alors il est bien inutile de négocier, et il serait inutile d*aller à la conférence, parce qu'on irait se heurter à un conflit. Si TAngleterre émettait une pareille prétention, il n'y aurait qu'une conduite à tenir :• ce serait de s'unir aux puissances intéressées pour maintenir ensem* ble les droits et les intérêts qui nous sont communs, de s'opposer à ce qu'aucune atteinte soit portée aux pouvoirs de la caisse de la dette, qui est, comme je le disais tout à l'heure, la clef des finances égyptiennes, et d'empêcher enfin toute modification à la loi de liquidation.
Ou bien l'Egypte, au contraire, et j'emprunte ici les expressions de l'honorable M. Jules Ferry, l'Egypte n'est ni une chose française ni une chose anglaise. C'est une terre internationale, une terre européenne, et qui doit être neutralisée. S'il en est ainsi, pourquoi faire un arrangement préalable ? Pourquoi ces négociations à deux, lorsque toutes les puissances sont convoquées ensemble pour délibérer et statuer ensembje? Que signifient ces précautions que vous mettez au seuil de la conférence ? Et de quel droit, à quel titre, pour quel objet, pour quelle fin disposez-vous d avance et séparément d'une propriété que vous appelez commune, et usurpez-vous sur le domaine de tous? {Très Wen / très bien I à droite.)
J'ai été fort étonné, messieurs, et non moins inquiet de ce rùlede négociateur unique qu'avait pris M. le président du
conseil. Il a^ait reça une sorte de délégation de TEmope pour préparer les voies à la conférence, et je m'explique cette délégation par l'importance exceptionnelle de nos intérêts en Egypte, par la situation prépondérante que nous y avons occupée. Mais peut-être eût-il été prudent d^yvoir quelques calculs malveillants et de s'en défier.
A droite. — C'est cela! (1res bien!)
M. Jules Delafosse. ~ Cest un rôle ingrat et périlleux souvent que d'être le porte-parole de TEurope, et d'être amené quelquefois à devenir Tinstrument de ses exigences.
Je sais bien que vous avez évité Técneil en abandonnant tout à TAngleterre. En lui résistant, vous couriez le risqae de soulever contre la France Topinion publique anglaise. H y avait là une cause d'animosité entre les deux peuples, une chance de conflit entre les deux gouvernements, que je vous féliciterais volontiers d'avoir évitée, si cela ne vons coûtait rien, mais pas au prix que vous y avez mis. (TWi bieji ! très bien ! à étroite.)
Quant à moi, messieurs, je pense qu'il y avait un moyen terme entre l'abdication à laquelle vous vous êtes résignés et les revendications extrêmes: c'était l'action commune avec l'Europe. Il fallait, il faudrait encore solidariser votre action avec celle des puissances intéressées comme nous à l'indépendance de TEgypte. Les intérêts et les droits qui nous restent seront mieux défendus, mieu^c protégés par l'Europe elle-même que par vos arrangements avec TAngleterre toute seule, qui n'a que des intérêts et des droits rivaux des nôtres; nous trouverons, messieurs, dans cette solidarité plus d'aisance et de sécurité.
Messieurs, ce sera là mon dernier mot. Je demande au Gouvernement d'aller à la conférence les mains libres et la volonté ferme, et de solidariser son action diplomatique avec celle des autres puissances, puisque ses négociations préliminaires n'ont abouti qu'à notre dépossession.
Je demande à la Chambre de rejeter l'arrangement
préalable dont M. le président du conseil lui a donné, 1 autre jour, communication ; je lui demande enfin de charger le Gouvernement d'envoyer à la conférence un négociateur sur Ténergie et Tintelligence duquel on puisse compter et de lui donner mandat d'y défendre avec fermeté les droits et les intérêts de la France. {Applaudissements à droite. — L'orateur, en regagnant sa place, est félicité par ses amis,)
DISCOURS