‹ Vingt ans au parlementChapitre 11 sur 40 · SUR LE BUDGET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

SUR LE BUDGET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

(27 novembre f886).

M. Jules Delafosse. — Messieurs, depuis ravènement du cabinet actuel au pouvoir, le Ministre des Affaires etraji* gères n'a pas été, que je sache, interrogé une seule fois sur les actes de son département, ni sur les différentes questions qui s'y rattachent.

Ce n'est pas, croyez-le bien, que les sujets de querelle ou tout au moins d'explication nous aient manqué. Mais les événements qui pouvaient les motiver étaient d'une natare tellement délicate, ou se produisaient en des circonstances si peu propices à la discussion que le patriotisme conseillait de s'en taire, et c'est ainsi, messieurs, que la politique extérieure du Gouvernement s'est trouvée en quelque sorte indemne par prétérition.

Je ne m'en plains pas. Je ne suis pas k la tribune pour réveiller ici des querelles rétrospectives et devenues inutiles. Mais j'ai pensé que l'occasion était bonne pour combler certaines lacunes, pour obtenir du Gouvernement quelques explications nécessaires sur certaines questions qui ont une importance présente ou un intérêt d'avenir. (Très bien! à droite,)

J'use en cela, messieurs, d'une tradition parlementaire qui a été respectée jusqu'ici. Cependant, comme il m'a paru,

dans la séance d'hier, que la Chambre ou tout au moins une partie de la Chambre en supportait Fusage avec quelque impatience, je tiens à la prévenir loyalement et tout de suite que les sujets que je me propose de traiter n'ont aucun rapport avec le budget spécial des Affaires étrangères.

Ce sont des questions qui doivent avoir, non par ce que je puis dire, mais par les réponses qu'elles appellent de la part du Gouvernement, un retentissement considérable et très utile pour nos intérêts en France et k l'étranger.

Si la Chambre veut me faire l'honneur de m'écouter, je lui en serai profondément reconnaissant. Mais, si elle croyait, comme elle a paru le manifester hier, que ce sont des hors-d'œuvre inutiles, j'aimerais mieux qu'elle me le fît connaître avant de me laisser commencer... (Parlez! parlez !)

Messieurs, je vous remercie. J'obéis à votre invitation et j'entre immédiatement dans le débat.

Et tout d^abord, je voudrais obtenir de M. le président da Conseil quelques explications sur certaines nominations qu'il a faites dans l'ordre diplomatique et, par suite, sur la façon dont il interprète, à ce sujet, la loi du 30 novembre 1875 sur les incompatibilités parlementaires. [Très bien ! très bien I à droite.)

Vous savez, messieurs, que dans le courant de cette année M. le président du Conseil a nommé plusieurs députés à de hautes fonctions publiques à Tétranger.

Il avait nommé M. Paul Bert, qui vient de payer de sa vie son dévouement à la politique coloniale, résident général au Tonkin ; il a nommé M. Thiessé, ministre plénipotentiaire de France au Venezuela — il a même fallu, pour rendre cette nomination possible, élever le consulat de Caracas au rang de légation. Il a nommé M. Constans, ministre plénipotentiaire en Chine, et chargé, à ce titre, du protectorat des missions catholiques et de la défense des intérêts catholiques dans l'Extrême-Orient. [Rires à droite,)

Enfin, il a donné à H. de Lanessan, qui parcourt en ce moment les mers, une mission que je ne discute pas, parce qu*elle n'a pas été officiellement définie.

Puis, à côté de ces missions à longue échéance, il y a eu des missions plus courtes, spéciales, comme celle de M. Papinaud auprès de la République d'Andorre [Rires à droite)^ celle de M. Rouvier auprès du gouvernement italien. Il y a eu enfin des missions en quelque sorte volantes, des missions ambulatoires, comme celle de rhonorable M. Antonin Proust, qui a été chargé d'aller découvrir pendant les vacances les causes du mouvement ascensionnel de rindustrie allemande.

M. Antonin Proust. — C'est une erreur absolue.

M. Jules Delafosse. — t Vous n'avez pas eu de mission?...

M. Antonin Proust. — Je demande la parole.

M. Jules Delafosse. — Je suis prêt à rectifier mon assertion si elle n est pas exacte.

M. Antonin Proust. — Je vous répondrai. Je demande la parole.

M. Jules Delafosse. — Du reste, je n'ai pas à critiquer ces choix ; ce serait de ma part un manque de courtoisie envers mes collègues et, de plus, un empiétement sur le pouvoir ministériel.

Les ministres nomment, sous leur responsabilité, qui bon leur semble aux fonctions publiques, et, puisqu'il est couramment admis qu'un homme qui a été ou qui est encore député a par cela même toutes les aptitudes possibles à toutes les fonctions possibles, puisqu'on a vu même le cabinet ramasser dans la poussière du champ électoral, où le suffrage universel les avait laissés, quinze ou vingt anciens députés pour les nommer aux fonctions les plus hautes, les plus enviées et les plus généreusement rétribuées... [Très bien! très bien! à droile)^ et cela, messieurs, au détriment des fonctionnaires de la carrière qui ont travaillé, qui ont mérité et qui voient passer devant eux un

aTancemeni qui leur appartient et qui leur échappe [Applau-^ dissements à droite); je ne puis m'étonner que le même Gou- Ternement ait choisi quatre ou cinq députés en exercice pour en faire ses missionnaires ou ses délégués. S'il Ta fait...

M. Martin Nadaud. — Nous sommes sûrs qu'ils ne trahiront pas la République, ceux-là.

M. Jules Delafosse. — Ce n'est pas la République qui est en cause ici.

S'il Ta fait, c'est qu'évidemment il a reconnu chez ces députés des aptitudes professionnelles toutes particulières qui commandaient son choix, et après s'être préalablement assuré qu'il ne pouvait trouver mieux, ni même aussi bien dans le personnel de son département. {Très bien ! très bien I et rires à droite,)

Donc, messieurs, je ne blâme pas plus que je ne m'étonne ; je rappelle seulement que la loi a mis certaines conditions au cumul des fonctions publiques et du mandat parlement» taire; et, comme je ne puis soupçonner M. le président du conseil, qui est homme de précaution, d'avoir ignoré ou sciemment violé la loi, je dois supposer qu'il a une façon tout* particulière de l'interpréter, et c'est cette interprétation que j'ai la curiosité de connaître. {Très bien ! très bien 1 à droite,)

L'article il de la loi du 30 novembre 1875 est ainsi conçu :

A Tout député nommé ou promu à une fonction publique salariée, cesse d'appartenir à la Chambre par le fait même de son acceptation ; mais il peut être réélu, si la fonction qu'il occupe est compatible avec le mandat de député. »

Eh bien, messieurs, ce texte me paraît clair (Oui I oui t Très bien ! à droite) ; je pense qu'il paraît clair à tout le monde ici ; et jusqu'à ce que M. le président du conseil lui ait donné une signification autre que celle que lui reconnaissent les intelligences ordinaires... (Rires approbatifs à

droite), je m'en autorise pour lui demander : Comment se fait-il que les députés dont je parle soient, à Theure qaHl est, fonctionnaires et députés ?

Vous me répondrez peut-être, monsieur le ministre, que la loi que j'invoque n*a visé que les fonctions permanentes ; que TOUS n*avez confié à ces députés qu'une mission temporaire et que toute mission temporaire étant compatible avec la loi, vous êtes en régie avec elle. Malheureusement, la loi a prévu Tobjection. La loi a défini et limité la mission temporaire, et je n*ai, messieurs, qu'à me reporter au paragraphe 2 de Tarticle 9 de la même loi, pour y tronver cette limitation. Il est ainsi conçu : « Toute mission qui a duré plus de six mois cesse d'être temporaire. »

Eh bien ! il me semble que plusieurs des députés dont je parle sont nommés depuis plus de six mois. Et il en sera nécessairement bientôt de même de tous les autres ; car il tombe sous le sens que vous ne pouvez confier une mission de six mois à des gens que vous envoyez si loin. A peine auraient-ils pris possession du poste auquel ils sont appe* lés qu'il leur faudrait revenir ; et alors les frais de voyage, de déplacement et d'installation qui sont, je crois, très considérables, seraient totalement perdus.... je veux dire perdus pour TËtat. {Très bien l très bieni à droite.)

Vous ajouterez peut-être, monsieur le ministre, quHue mission temporaire peut se renouveler, et qu^une mission temporaire renouvelée est toujours une mission temporaire.

Moi, je crois qu'une mission temporaire qu*on renouvelle devient une mission permanente. C'est là Tesprit, et c'est aussi la lettre de la loi. {Très bien! très bien! à droite.)

En tout cas, il en résulterait que la loi, si elle n'est pas ouvertement violée, est, au moins, tournée, et vous n'êtes pas homme à nous dire, monsieur le président du conseil, que le fait de tourner une loi est une manière de la respecter. C'est là un propos de comédie, qui ne serait digne

m de vous ni de nous! {Sourires approbatifs à droite.)

Messieurs, si j'ai souleyé cette question à la tribune, ce D^est pas, je vous prie de le croire, pour chercher une mau- Taise querelle à M. le président du conseil.

A Vextrême gauche. Au contraire !

M. Jules Delafosse. — Mais non, messieurs, Tobjet en est plus haut. J*ai youlu protester contre un abus ou tout au moins contre une tendance que je crois dangereuse et qu'il est urgent d^arrêter.

J*ai dit que M. le président du conseil, en faisant choix de députés pour en faire ses missionnaires ou ses diplomates, n^avait en Tue que l'intérêt de TËtat et la supériorité de leurs aptitudes ; j'en suis convaincu.

Je demande seulement à M. le président du conseil la permission de rappeler que les cabinets ne sont pas éternels, et que tout ministre est un homme prédestiné aux chutes. Or, il peut advenir qu'après des ministres comme lui, de conscience rigide et de principes fermes, le pouvoir tombe aux mains de simples spéculateurs politiques, qui se prévaudraient de ces exemples, si nous les laissions s'acclimater parmi nous, pour trafiquer des fonctions dont ils disposent et se débarrasser ainsi de compétiteurs ambitieux ou gênants. (Rumeurs sur divers bancs. — Applaudis^ iementt à droite.)

Eh bien, messieurs, c'est là une liberté périlleuse qu'il ne &at laisser ni aux ministres qui disposent des fonctions publiques, ni aux députés qui pourraient les solliciter. S'il convient à un député de faire assez peu de cas du mandat qu'il a sollicité et obtenu, des obligations qu'il comporte, pour l'échanger contre une fonction, c'est son affaire ; mais ce qui est notre affaire à nous, c'est de ne pas permettre que les départements qui les ont choisis soient dupes et Tictimes de ces arrangements ; c*est de ne pas souffrir que l'homme qui a été investi de ce mandat de député, le plus haut et le plus beau qu'un citoyen puisse ambitionner et

recevoir» soit libre d^en faire Tenjeu d^un marché. (Vke approbation à droite.)

Messieurs, je suis certain de traduire en cela yos sentiments à tous. Les républicains d*autrefois se sont grandement honorés en protestant avec une admirable et persévérante énergie contre le cumul et les abus du cumul, et je suis heureux de reconnaître quUls ont trouvé sur vos bancs de très nombreux et de très dignes héritiers ; car j'ai consulté vos cahiers électoraux, et j'ai constaté que dans la plupart des départements les candidats républicains avaient inscrit en tète de leur programme Tinterdiction du cumul.

Eh bien» vous voulez, je pense, que vos engagements soient tenus, vous voulez que les lois soient obéies; je vous fournirai tout à Theure l'occasion d'en faire la preuve ; car, je me réserve de donner une sanction parlementaire anx observations que j'ai présentées, après que M. le président du conseil m'aura répondu. {Très bien ! très bien ! à

Ce point réglé, messieurs, j'aborde une question plus grave, qui préoccupe depuis plusieurs années l'opinion publique en France et même dans toute l'Europe.

Je veux parler de la question d'Egypte. Vous savez, messieurs, comment l'Angleterre est entrée en Egypte, comment elle s'est substituée à nous dans Tadministration de ce pays; comment la tutelle administrative et financière que nous l'avions admise à partager avec nous, sous le nom de condominium, a été accaparée par elle et s'est terminée par notre éviction.

Je n'ai pas l'intention de faire l'historique de ces événements ni d'incriminer la politique d'où ils sont sortis ; je me contente de dire que la perte de l'Egypte a été pour nous, pour nos intérêts commerciaux, pour le crédit de notre pays, pour le rayonnement de notre influence dans le monde, une des plus grandes catastrophes que la France ait jamais subies. «

Eh bien, il s'agit maintenant de savoir si cette catas** trophe est irréparable et si TEgypte, qui est perdue pour nous, doit être et rester définitivement acquise à l^Angleterre.

Il semble que la question que je pose ici soit déjà, résolue, non seulement dans Fesprît de la France, mais de l'Europe et de rAngleterre elle-même ; car ni les déclarations, ni les engagements ne nous ont manqué à ce sujet, et tout à l'heure, j'en rappellerai quelques témoignages. Nous verrons ensuite ce qu'ils valent.

Mais, le jour même où TAngleterre a mis le pied sur le sol de TËgypte, elle a déclaré qu'elle n'y était entrée que pour y rétablir l'ordre et que, cette tâche une fois accomplie, elle s'empresserait de l'évacuer et de rendre l'Egypte aux Égyptiens. Toutes les fois que, dans la suite, le gouvernement anglais a eu à s'occuper de ces questions, il a tenu le même langage.

En 1884, d'importantes négociations furent engagées entre le gouvernement français et le gouvernement anglais au sujet du règlement de la question d'Egypte, et, au cours de ces négociations, le chef du Foreign-Office, lord Granville déclara spontanément que l'Angleterre devrait quitter l'Egypte à la date du l" janvier 1888. Il y mettait toutefois une condition : c'est que les puissances intéressées ne ver-, raient aucun inconvénient à l'évacuation ; et comme l'engagement, sous cette forme, paraissait un peu illusoire, comme la condition même qu'y mettait l'Angleterre prêtait au soupçon, le chef du cabinet anglais d'alors, M. Gladstone y répondait en termes d'une admirable énergie que je crois utile de reproduire, non seulement pour l'édification de l'opinion publique en France, mais pour l'Angleterre dont il est parfois nécessaire de rafraîchir les souvenirs. {Trèi bien ! très bien! à droite J)

Voici ce que disait M. Gladstone :

« J'ai entendu quelques personnes dire : Le refus de

l'Angleterre serait-il suffisant pour neutraliser TaTis des autres puissances ?

» Je répondrai que je crois que si nous avions engagé de si solennelles, de si importantes négociations, si nous nous étions résolus à nous soumettre nous-mêmes à certaines conditions, sur Tavis de TEurope, avec Tarrière-pensée au fond du cœur de neutraliser plus tard, par notre refus, Faction de TEurope, je crois, dis-je» qu'alors le temps serait passé de parler de Thonneur de TAngleterre. »

Au mois de mars suivant, en 1885, l'Angleterre s'apprêtait à émettre un emprunt de 9 millions de livres pour TÉgypte et au nom de TËgypte ; elle réclamait seulement la garantie financière de TEurope, qui la lui donna. Mais TEurope y mettait à son tour une condition : c'est qu'elle aurait un droit de contrôle et d'enquête sur les finances égyptiennes.

Eh bien, il me paraît résulter de là clairement que TAngleterre, en réclamant la garantie financière de TEurope, et l'Europe en réclamant un droit de contrôle et d'enquête en Egypte, ont reconnu également, de part et d'autre, que l'Egypte est une terre internationale et ne peut être, par conséquent, la propriété exclusive d'aucune puissance.

Messieurs, le ministère whig qui avait ordonné le bombardement d'Alexandrie et l'occupation qui en fut la suite a disparu ; il a été remplacé deux fois, depuis cette époq[ue, par un ministère tory, lequel a eu, lui aussi, à s'occuper maintes fois de la question d'Egypte. Je pourrais reproduire à cette tribune quelques-unes de ses déclarations antérieures. Elles sont aujourd'hui sans valeur, parce que tout l*intérêt des paroles prononcées antérieurement par le gouvernement tory dans ses deux ministères, s'est complètement efiacé devant l'importance des déclarations qu*a faites, il y a quinze jours, lord Salisbury au banquet de Guildhall. Là, suivant une tradition anglaise, le chef du gouvernement a eu à s'expliquer sur les trois questions qui préoccupent en ce moment le plus vivement l'opinion publique en Angle-

terre, c'est-à-dire sur la question d'Irlande, sur la question bulgare et sur la question d'Egypte. Et Toici, messieurs, en quels termes il a parlé de TËgypte.

« A rheure présente, la politique étrangère offre un Taste champ d'intérêt. Les différents ministres anglais qui se sont succédé ont tous considéré que notre séjour en Egypte ne devait avoir qu'une durée limitée. Seulement il ne s'agît pas d'une limite de temps, mais d*une limite tracée par l'achèvement même de l'œuvre entreprise.

B Nous sommes liés par des engagements si précis et si souvent répétés que nous ne pouvons nous retirer avec un simple lambeau d^honneur. Nous ne pouvons quitter l'Egypte qu'après que nous l'aurons mise dans une position telle qu*elle soit à Tabri d'une agression étrangère, qu'après que nous aurons banni l'anarchie et la confusion de ses affaires antérieures.

» La prospérité et par dessus tout l'affranchissement de l'Egypte de tout contrôle d'une puissance extérieure sont pour l'Angleterre d'une importance vitale. »

Eh bien, messieurs, qu'est-ce que cela signifie?

A prendre cette déclaration à la lettre, on pourrait évidemment y retrouver l'engagement souvent renouvelé d'évacuer l'Egypte à une époque toujours indéterminée. J'ai peur que cette interprétation, même en tenant compte du vague qu'il y a sur la question de date, ne soit absolument illusoire.

C'est en Egypte qu'il faut aller chercher le commentaire de ces paroles ; et, pour peu que l'on rapproche le langage qu'on tient à Londres de la conduite qu'on observe lÂ*bas, on s'aperçoit bien vite que l'Angleterre fait tout ce qu'il faut pour y rester longtemps, si ce n'est pour y rester toujours. (Très bien ! très bien! à droite,)

Certes, lord Salisbury a raison de dire qu'avant de songer à quitter l'Egypte, il faut l'avoir mise en état de vivre: tout le monde est d'accord sur cette nécessité ; il est bien évi-

— Godent qu'une évacuation brusque aurait pour résultat de plonger ce malheureux pays dans une anarchie complète.

Le peuple égyptien, messieurs, est un peuple mineur que de longs siècles de servitude ont maintenu à Tétat d*enfance; mais il n'est pas pour cela moins bien doué que les autres ; il peut, comme eux, progressivement, s'élever à la conscience de sa dignité de peuple ; il peut arriver à prendre possession de lui-même et la direction de ses destinées. Et si TAngleterre avait réellement Tintention d^évacuer TEgyple, elle se fût tout de suite occupée de réaliser cette œuvre civilisatrice; elle eût commencé dés la veille à préparer ce lendemain. Elle se fût appliquée à doter TEgypte d'une armée, d'une police, d^une administration, naturellement encadrée de tuteurs européens, dont elle ne peut se passer encore, mais non pas absorbée par des agents anglais, et enfin de rétablir, autant que cela est possible, le rôle et l'autorité de ce malheureux khédive, dont elle a fait un instrument servile et déshonoré. (Trè* bien! très bien ! à droite.)

Eh bien, messieurs, c'est précisément le contraire que fait TAngleterre. Du jour où elle est entrée en Egypte, elle a institué à l'état chronique cette confusion dont se plaint lord Salisbury.

Elle a accaparé toutes les institutions, tous les services, tous les pouvoirs; elle n'a laissé rien debout de ce qui était international ou égyptien ; elle a occupé de la base au sommet l'administration, et, quand je dis administration, je me sers d'un mot qui ne répond à aucune réalité, car il n'y a plus d'administration en Egypte

L'Angleterre a seulement envoyé là-bas un nombre considérable de fonctionnaires, qui touchent des émolumets monstrueux, mais qui n'administrent rien du tout.

La justice elle-même, qui offrait des garanties aux justiciables, grâce aux tribunaux mixtes, est maintenant une institution troublée, dénaturée, suspecte, quelques-uns disent même vénale. Je crois qu'il est permis de conclure

de cet état de choses, que TAngleterre entretient au lieu d*y remédier, que si elle ne veut sortir de TEgypte qu'après ravoir réorganisée, elle n'en sortira jamais. (Très bien I très bien ! à droite,)

Et tenez, messieurs, savez-vous en ce moment ce qui se passe à Londres? L'Angleterre, qui sent poindre et s'accentuer les résistances de l'Europe, cherche à y échapper en prenant les devants. Elle négocie directement avec le sultan un arrangement à deux, et savez-vous quelles sont les bases de cet arrangement? Les voici telles qu'elles ont été communiquées par le correspondant du Times en Egypte, — cela ne veut pas dire qu'elles soient.offîcielles, mais elles sont reconnues exactes par tout le monde.

« Reconnaissance par l'Angleterre de la suprématie de la Turquie.

» L'Angleterre se charge du maintien de l'ordre à l'intérieur et de la défense du pays contre toute agression étrangère. A cet effet, une subvention annuelle déterminée lui sera payée par le trésor. égyptien.

» En vue d'une évacuation possible, lorsqu'elle sera praticable, l'armée indigène sera augmentée et réorganisée. Mais elle sera commandée par des officiers anglais. Quelques officiers turcs pourront leur être adjoints.

» L'administration anglaise resterait prépondérante dans les questions relatives aux finances et aux travaux publics.

» Les départements de l'intérieur et de la justice resteraient égyptiens. »

On ne saurait dire plus clairement que l'Angleterre .s'approprie entièrement l'Egypte, pendant l'occupation, tant qu'elle durera, et après l'évacuation, si elle se réalise jamais, puisqu'elle se réserve l'armée, les finances et les travaux publics, c'est-à-dire les forces vives de la nation.

U ne faut pas prendre pour une concession l'abandon qu'elle fait au gouvernement égyptien des départements de l'intérieur et de la justice. On connaît assez les disposi-

tions ou pour mieux dire le servage de ce gouvernement pour savoir qu'il n^a pas d'autre volonté que rAngleterre.

J'espère que le sultan, qui sait ce que vaut, — ou plntôl ce que coûte — la protection anglaise ne se laissera pas prendre à l'arrangement qu'on lui propose

En tout cas, s'il avait la faiblesse de consentir à cette combinaison captieuse, je veux croire que M. le ministre des affaires étrangères saura la déjouer. Je veux croire qu'il saura se montrer, dans toutes ses négociations, le défenseur inflexible de nos droits, de nos intérêts là-bàs, parce que c^est son rôle et son devoir. A quel titre ? et de quel droit? Il faut le dire .

Les Anglais et les rares apologistes qu'ils ont trouvés en France prétendent répondre à nos revendications en disant que l'Angleterre est allée en Egypte k ses risques et périls, et sur le refus de la France de l'y accompagner, et comme rAngleterre a accepté toutes les charges de roecupation, il est naturel qu'elle en recueille tous les bénéfices.

C'est là, messieurs, une façon de raconter Fhistoire dont il est nécessaire de faire justice. Il n'est pas vrai que l'Angleterre soit allée en Egypte sur le refus de la France de l'y accompagner. Ce qui est vrai, au contraire, c'est que la France, au début des événements, sous le ministère Gambetta, a pressé l'Angleterre d'accepter une coopération armée en Egypte ; qu^elle a renouvelé cette invitation de la façon la plus pressante, et que rAngleterre s'y est toujours opposée. Et pourquoi s'y est-elle opposée? Parce que l'Angleterre se réservait d'intervenir à son heure, d'intervenir seule ; et, lorsque l'occasion s'est présentée, elle l'a saisie. Il est vrai qu'au mois de juillet, après l'occupation militaire, pour calmer l'irritation qu'elle voyait monter en France, elle fit une proposition à son tour. Elle lui offrit de nous faire un place en Egypte à côté d'elle et c'est alors que H. de Freycinet, qui était à cette époque, comme aujourd'hui président du conseil et ministre des affaires étrangères,

lapp

Tint demander à la Chambre un crédit de 7 millions. Four quel objet, messieurs? Il ne s'agissait pas du tout de prendre une place équivalente à celle de l'Angleterre ; il s'agissait simplement d*envoyer quelques compagnies françaises occuper quelques postes le long du canal de Suez, pendant que l'Angleterre se réservait de conquérir le pays tout entier.

La Chambre, — on le lui a vivement reproché depuis et on le lui reproche encore tous les jours, — la Chambre comprit que le r6le qu'on proposait à la France était non seulement un rôle subalterne, indigne d'elle, mais encore un rôle dangereux, parce qu'une pareille situation devait fatalement aboutir à un conflit avec l'Angleterre. La politique ministérielle fut violemment attaquée, le crédit repoussé, et le ministère tomba du coup. C'était un malheur pour lui, sans doute, mais je crois qu'au point de vue national, ce fut une excellente journée. (Très bien! très Wen / à droite.)

A côté des partisans de la prépondérance anglaise se rencontrent d'autres esprits, prudents et réfléchis, à bon droit circonspects, qui s'inquiètent de ces revendications de la France au sujet de l'Egypte. Ils se demandent si nous sommes en quête d'une nouvelle aventure, si ces revendica* tions ne doivent pas aboutir à un conûit avec l'Angleterre, et enfin si nous sommes disposés à envoyer un corps d'armée dans ce pays prendre place à côté du corps d'occupation britannique.

S'il en est quelques-uns parmi vous que ces craintes tourmentent, je tiens à les rassurer tout de suite. Il n^y a rien dans les revendications que je fais valoir et dont je ne suis ici que l'écho, qui doive, en aucun cas, aboutir à une pareille conséquence : car ce que nous demandons, ce n'est pas une sommation, une mise en demeure, un ultimatum; il s'agit, dans ma pensée, d'une action diplomatique, assez discrète pour ménager les justes susceptibilités de nos

voisins, mais assez puissante, assez continue pour leur montrer que leur établissement en Egypte est chose impossible, et que Fintérét bien entendu de rAngleterre lui conseille d^orienter sa politique vers TéTacuation et non vers rinstallatîon définitive.

Et pourquoi demandons-nous cela ?

Il ne faut pas croire que ce soit là une politique d^imagination, de fantaisie, d*amour-propre : c*est une politique qui est fondée sur les intérêts les plus respectables et les plus nombreux, intérêts que nous avons, les uns et les autres, l'obligation de défendre. {Très bien! très bien! à droite,)

Nous avons, nous Français, deux raisons pour une de nous intéresser au sort de TEgypte et de réclamer son indépendance: c'est tout d'abord le souci des intérêts spéciaux que nous avons là-bas, intérêts qui sont représentés par une colonie française qui souffre et qui crie, qui nous demande depuis quatre ans de venir à son secours, el ce n^est pas, j^imagine, une raison, parce que nous l'avons mal protégée jusqu'ici, de ne plus nous occuper d^elle et de l'abandonner. [Très bien! très bien I à droite,)

Messieurs, au moment du bombardement d'Alexandrie, il y avait en Egypte une colonie française, composée de 18,000 individus, qui étaient arrivée à faire avec la France un commerce annuel de 110 millions. Les grandes institutions de l'Egypte étaient en majeure partie peuplées de Français ; les grands travaux publics étaient concédés à des sociétés françaises, et je n'ai pas besoin, messieurs, de rappeler ici le percement de l'isthme de Suez, l'œuvre immortelle de M. de Lesseps. Eh bien, tout cela a disparu, tout cela a été accaparé ou détruit par la puissance anglaise.

Un membre à droite, — C'est une catastrophe,

M. Jules Delafosse. — Mais s'il nous est impossible de reconquérir intégralement la situation perdue, la situation prépondérante et justement privilégiée que nous occupions

en Rfçypie, il nous est du moins permis de restituer à nos nationanx Tégalité de traitement et de situation à laquelle ils ont droit, de les soustraire à la malveillance anglaise, de leur assurer la liberté et la sécurité. Il nous est permis de recouvrer un peu de ce crédit qui nous appartenait et que nous n'avons pas su retenir. C'est là, messieurs, l'obligation, le devoir indéclinable du Gouvernement français, lequel est le tuteur attitré de nos intérêts du dehors comme de nos intérêts du dedans.

Il serait vraiment extraordinaire que la France, qui a dépensé des milliers d'hommes et des centaines de millions pour aller fonder ou conquérir des colonies dans des régions insalubres, où nous n'avions ni nationaux ni intérêts, abandonnât ces colonies libres, les seules que nous dussions protéger et encourager, ces colonies fondées par la libre initiative de nos concitoyens, et qui se rattachent à nous par tant de liens ! [Très bien ! très bien ! à droite.)

Puis, à côté de cet intérêt particulier, messieurs, il y a l'inlérêt diplomatique que nous partageons avec l'Europe entière, et qui fait que la question d'Egypte est au premier chef une question internationale : cet intérêt, c'est la liberté du canal de Suez.

Le canal de Suez est aujourd'hui la clef du commerce du monde, et son importance augmente tous les jours en proportion de l'accroissement que prennent les relations commerciales de l'Europe avec toutes les parties du monde qu'il commande.

Toutes les puissances, toutes les nations, petites ou grandes, ont besoin de passer par là : l'Angleterre, pour desservir son immense empire colonial ; la France, pour Madagascar, la Réunion, l'Inde, l'Indo-Chine, la Nouvelle- Calédonie et ses possessions océaniennes; l'Allemagne, pour les colonies naissantes qu'elle a fondées, à si peu de frais, dans le sud-est de l'Afrique et à Zanzibar ; ritalie,pour Massaouah et les côtes de la mer Rouge où elle cherche à

s'établir ; l*Espagûe, pour les Philippines ; la HoUanile, pour ses grandes colonies malaises ; toutes les nations, en on mot, sans excepter la Russie et TAutriche, pour le eommerce toujours croissant qu'elles font avec ces différentes régions.

Eh bien, est-il admissible, dans ces conditions, que l'Europe laisse le canal de Suez aux mains d^une seule puissance ? Et ne sent-on pas que les gouvernements, qui ont bataillé si longtemps et si vainement sur la question des Dardanelles, ont le devoir impérieux d'assurer la liberté du canal, qui est mille fois plus précieux pour eux que le passage de l'archipel à la mer Noire. (Très bien! très bien I à droite.)

L'Europe l'a si bien compris qu'elle s'en est déjà préoccupée. Une commission internationale a été nommée Tannée dernière pour élaborer un projet de convention ayant précisément pour objet d'assurer là liberté du canal de Suez. Cette commission s'est réunie à Paris l'année dernière et elle a siégé du mois d'avril au mois de juin.

Tous les commissaires se sont mis d'accord sur le texte de la convention, à l'exception des commissaires anglais qui ont fait des réserves sur certains articles et présenté quelques différences de rédaction. Puis ce texte a été notifié par le gouvernement français aux autres gouvernements, et soumis à leur ratification. Les gouvernements, messieurs, ne l'ont pas ratifié.

Pourquoi ? Parce que tous ont compris que cette convention était illusoire tant que la question d'Egypte n'aurait pas été réglée, c'est-à-dire tant que l'Angleterre roccnpera militairement. Il tombe, en effet, sous le sens, que la puissance qui est maîtresse de l'Egypte est maîtresse du canal, et qu'elle pourra toujours, en cas de guerre, le fermer aux navires ennemis. (Très bienl très bien! à droite.)

Qui pourrait l'en empêcher? Les traités, dira-t-on.

Messieurs» nous vivons malheureusement en un temps où les traités n'obligent plus guère.

M. de Beast, qui vient de mourir, a pronoQCé cette parole qui a été si souvent répétée : « II n^y a plus d^Europe 1 » e'est-à-dire, il n*y a plus de solidarité internationale. (Marques dC assentiment sur les mêmes bancs,)

Les gouvernements aujourd'hui ne prennent plus guère conseil que de leur intérêt immédiat ou de Toccasion, et lorsqu'il leur arrive de déchirer un traité, il est bien rare que les voisins s'en émeuvent.

Sans doute, on les invoque encore lorsqu'on ne peut pas, ou que Ton n'ose faire autrement. Et nous en avons eu récemment un curieux exemple.

* Je vous parlais tout à l'heure du banquet du lord-maire, où le chef du cabinet anglais s'est expliqué sur la politique extérieure. Lord Salisbury a rappelé, en termes presque violentSy l'Europe et tout spécialement la Russie au respect du traité de Berlin.

Rien n^est plus louable que d'invoquer la sainteté des traités ; mais on n'a pu s'empêcher de trouver que cette invocation sonnait assez mal dans la bouche du ministre qui, l'année précédente, avait applaudi au coup de main de Philippopoli, ai même il ne l'avait pas conseillé; qui avait encouragé, subventionné peut-être les entreprises du prince de Battenberg contre Tinfluence russe dans les Balkans, et qui ne songeait pas alors à s'apercevoir que toutes ces équipées étaient une violation flagrante de ce même traité de Berlin qu'il recommandait au respect des autres. {Très bien t adroite,)

Je suppose qu'un conflit éclate entre l'Angleterre et une puissance quelconque de l'Europe, et que l'Angleterre profitant de l'occupation de l'Egypte, laisse le canal ouvert aux neutres et le ferme aux navires de l'ennemi, qui s'en préoccupera? Qui songera surtout, en supposant que l'on proteste, à donner à sa protestation une sanction armée ? Personne ! Cette fin de siècle est pleine de ces conventions sur lesquelles on piétine sans que des protestations même platoniques se fassent entendre.

Eh bieni je dis que c'est lÀ un accident auquel il n*estpas bon que TEurope s^expose, et c^est pour cela que Topinion publique en France et en Europe est unanime à réclamer rindépendance de TEgypte.

L^entreprise est ardue ; mais je crois pourtant qa^on y réussira par une action diplomatique pressante, continue, homogène, collective, à laquelle aucune des puissances intéressées ne voudra se dérober. Je ne demande pas, d'ailleurs, à la France de prendre l'initiative de ces négociations, encore moins de négocier seule, au nom et avec mandat des autres.

En 1884, j'eus l'honneur de faire observer à M. Jules Ferry qu'il commettait une grave imprudence en acceptant ce rôle de négociateur unique au nom de TEurope, d'abord parce que la 'pression étant moindre devait être moins aisément obéie, ensuite et surtout parce que cette procédure donnait à la France l'apparence de chercher querelle à l'Angleterre et qu'on risquait ainsi naturellement d*excîter des susceptibilités légitimes qui devaient nuire au succès de l'entreprise. C'est, je le répète, une action internationale que je souhaite, parce que TEgypte est une terre internationale et que c'est la liberté du commerce de toute l'Europe qui est en cause. {Très bien l à droite.)

Messieurs, le langage que je tiens à cette tribune pourra paraître trop vif, trop hostile k l'Angleterre, et cependant je désire qu'on ne se méprenne pas sur les sentiments qui me l'ont inspiré.

Ce n'est pas une politique d'agression que je conseille contre nos voisins. Je sais mieux que personne combien Tentente des deux peuples et des deux gouvernements est favorable à leurs intérêts réciproques et même nécessaire à la paix du monde. Mais je ne crois pas non plus qu'on doive sacriGer à ces avantages nos intérêts propres et nos droits. (Très bien! très bient)

Notre politique extérieure et coloniale s'est heurtée en

ces derniers temps, sur plusieurs points du globe, aux intérêts rivaux ou jaloux de TAngleterre et surtout à ses prétentions inconciliantes. Et vous savez avec quelle àpreté l'Angleterre défend son bien ou ce qu'elle croit être son bien.

Je demande simplement au gouvernement de M. de Freycinet de montrer dans la défense du nôtre la même énergie, la môme opiniâtreté, et je suis certain que s'il prend Tattitude que nos intérêts commandent, TAngleterre deviendra plus facile; car l'Angleterre a toujours respecté les forts, et n'a de complaisance que pour ceux qui savent se faire respecter. (Très bien/ très bien! à droite.)

Messieurs, la question d'Egypte était le principal objet de la discussion que j'ai soulevée. J'en ai fini avec elle, et je pourrais descendre de la tribune, si je ne croyais devoir, dans rintérét et pour l'honneur de la France, fournir à M. le président du conseil l'occasion de s'expliquer sur une question qui est le principal souci du monde en ce moment: la question bulgare. [Mouvements divers.)

C'est un sujet délicat, et je n'en dirai qu'un mot.

Je ne demanderai pas à. M. le président du conseil d'en dire davantage, et si même il croit qu'il est préférable de se taire, je déclare d'avance que je ne m'en plaindrai pas. {Très bien! très bien/ sur divers bancs.) C'est que cette «piestion, messieurs, qui peut dans un avenir prochain être l'occasion des plus graves événements en Europe, n'exige de nous, en ce moment, qu'une politique d'observation très discrète et très réfléchie.

Un membre à gauche. — Eh bien, pratiquez-la vousmême, cette politique !

M. Jules Delafosse. — Vous allez voir. Des paroles très graves ont été prononcées à Pesth et à Londres ; mais ce n'est guère notre rôle de parler aussi haut, dans cette question, que lord Salisbury et le comte Kalnoky ; d'autre part, ce n'est pas la peine d'ouvrir la bouche toute grande pour

De rien dire, ou exprimer une opinion qui pourrait paraître insigniOante.

Seulement, comme la France, en qualité de signataire du traité de Berlin, peut être consultée, peut être même conduite à participer au règlement de la question bulgare, soit dans une conférence, soit par voie de négociations directes, il est bon qu'elle ait son avis tout prêt, et cet avis, selon moi, doit consister à se tenir strictement dans les termes du traité de Berlin et à en recommander la pure et simple exécution. {Très bien ! très bien ! sur divers bancs.]

Cest la politique dont se prévaut la Russie, et c*est pour cela que j'en parle ; je pense que nous n'avons rien de mieux à faire présentement qu'à nous y associer.

La Russie, messieurs, a été très vivement et très injusiement attaquée dans ces derniers temps. Elle a, plus que personne, le droit de se plaindre des événements el des hommes, et c'est elle qu'on accuse ! C'est elle qui a créé la Bulgarie ; c'est elle qui a tiré de la servitude, presque de l'abjection, le peuple bulgare ; c'est elle qui lui a donné la liberté et l'autonomie. Elle aurait, à ce titre, les meilleures raisons de revendiquer sur la Bulgarie un droit de tutelle, que personne ne lui contesterait et que le peuple bulgare, s'il était consulté librement, accepterait avec enthousiasme.

Eh bien, la Russie se contente de réclamer l'exécution pure et simple du traité de Berlin, de ce traité de Berlin que l'on a fait contre elle et qui l'a dépossédée des plus beaux fruits de sa victoire.

C'est au nom du traité de Berlin que la Russie a condamné les entreprises du prince de Battenberg, et c'est encore au nom du traité de Berlin qu'elle refuse, à l'heure qu'il est, de reconnaître les pouvoirs de la Sobranié de Sophia, parce que la Roumélie s'y est fait représenter, eC qu'aux termes du traité elle n'avait le droit d'y envoyer personne.

C'est là, messieurs, une politique aussi correcte que

modérée, et, s'il m'était permis de donner un conseil du haut de cette tribune, je pense que la France ferait sagement de n'en avoir pas d'autre. II me semble que c'est là le complément naturel, nécessaire, du rapprochement qui vient de se faire entre les deux gouvernements et les deux pays, et dont je me félicite, sans y insister.

Ce serait une banalité que de dire, dans la situation troublée et déséquilibrée de l'Europe, combien il importe à la sécurité et au crédit de la France d'entretenir des rapports réguliers, et, s'il se peut, cordiaux avec toutes les puissances étrangères, avec celle-là surtout dont les intérêts se concilient le plus aisément avec les nôtres. {Applaudisse^ mnts sur divers bancs.)

Page 1