‹ Vingt ans au parlementChapitre 12 sur 40 · QUESTION · texte numérisé non relu

QUESTION

SUR LA POLITIQUE ANGLAISE EN EGYPTE (Séance du 2 février 1889).

TewOk-pacha qui n'avait été qu*an instrument inerte et passif aux mains des anglais était mort. Son fils Abbas lui avait soccédé. Le nouveau Khédive, énergique et résolu, avait manifesté une volonté indépendante en renvoyant un ministère qu'il jogeait trop asservi à la politique anglaise, et l'Angleterre avait répondu à celte manifestation d'indépendance en renforçant le corps d'occupation. G^est ce fait qui motiva la question suivante.

M. Jules Delafosse. — Messieurs, lorsque Thonorable M. Deloncle, il y a quelques jours, crut devoir demander quelques explications au Gouvernement sur le grave incident qui venait de se produire au Caire, plusieurs de nos collègues, de droite et de gauche, s'accordèrent à dire qu il commettait une imprudence. Il y a toujours un certain degré d'imprudence à porter à la tribune des protestations ou des plaintes qui peuvent rester sans sanction.

Je m'expose aujourd'hui au même reproche et je ne pré* tends pas qu'il soit immérité. Je vous demande seulemeni la permission de vous faire observer qu'il y a certaines questions sur lesquelles il peut être aussi dangereux de se taire que de parler {Très bien!) ; car le silence, en certains cas, peut être interprété comme une abdication, et il n'est personne parmi nous, j'imagine, qui soit d'avis que la

France puisse ou doive abdiquer une part quelcfpque de son droit, de ses intérêts et de sa dignité. {Très bien ! Très bien I)

Cest de ce sentiment que je me suis inspiré pour porter à la tribune la question d'Egypte. Je le fais, non pas pour donner mon sentiment, qui n'importe guère en Tespëce paisqull n^engage que moi, mais seulement pour fournir au gouvernement de la France Toccasion de faire entendre le langage quHl lui sied de tenir. {Très bien ! Très bien !)

Vous connaissez les événements.

Il y a quelques jours, le gouvernement anglais a donné Tordre d'envoyer un millier d'hommes pour renforcer ses Iroapes d'occupation en Egypte. Le gouvernement français a demandé des explications sur ce point au gouvernement anglais. On lui a répondu naturellement qu'il n'avait pas à s^en émouvoir, que rien n'était changé dans la situation de TEgypte, que Tenvoi de ces troupes n'avait d'autre objet que d'assurer l'ordre et de garantir au besoin les nationaux anglais contre un soulèvement possible de la population égyptienne.

Ce sont là, messieurs, des raisons diplomatiques qui ne nous obligent à aucune créance. La raison vraie, c'est que l'envoi de ces troupes est une réponse d'abord à l'acte d'indépendance que venait d'oser le khédive en remplaçant, comme c'était son droit, un ministère qui lui déplaisait par un ministère qu'il jugeait plus conforme aux intérêts égyptiens ; c'était aussi une réponse aux manifestations de sympathie qui avaient accueilli cet acte d'indépendance dans la société du Caire et parmi tout le peuple égyptien.

Voilà le fait, et de là vient ma question.

Messieurs, quelque dépit que nous ayons de voir les Anglais en Egypte, nous ne pouvons raisonnablement leur demander d'y faire une politique qui soit absolument conforme à nos goûts, c'est-à-dire une politique française : ils sont Anglais, ils pensent en Anglais, ils agissent en Anglais. {Très bien !) Mais ce que nous avons le droit de leur demander

c*esi de faiqp une politique qui ne soit ni anglaise ni française, mais une politique égyptienne, c'est-à-dire, préparatoire à Tévacuation. {Cest cela ! Très bien /)

L'Angleterre, messieurs, n'occupe TEgypte qu'à titre provisoire. Elle s'est engagée, par une convention qui porte non seulement sa signature, mais aussi la signature des puissances intéressées, à évacuer l'Egypte. Eh bien, le conflit entre l'Angleterre et nous tient à ce que le gouvernement anglais ne montre pas assez d'empressement às'exécuter. Il y a même certains indices qui permettent de croire que, s'il ne renie pas sa promesse, il désire qu'on l'oublie, et on aurait pu peut-être en trouver le témoignage dans un passage du discours de la Reine à l'ouverture du parlement passage qui a produit en France une pénible impression. Je vous demande la permission de le lire :

« Le khédive a manifesté d'une manière satisfaisante son intention de suivre désormais la coutume déjà établie de consulter mon gouvernement dans toute affaire politique et son désir d'agir avec lui en complet accord. »

Quelque esprit de conciliation qu'on puisse mettre à interpréter les textes, il paraît difficile de voir dans ce passage autre chose que l'affirmation d'une sorte de protectorat établi, sinon par le droit, au moins par l'usage, et quon voudrait rendre définitif.

Je dois dire, pour être complètement exact, que cette interprétation ne peut être acceptée comme le dernier mol de la politique anglaise ; car hier le gouvernement cmglais, par la bouche de lord Kimberley à la Chambre des lords, et de M. Gladstone à la Chambre des communes, a rappelé et renouvelé les engagements pris précédemment en vue de l'évacuation.

Messieurs, toutes les fois qu'on a rappelé à l'Angleterre sa promesse d'évacuer l'Egypte, elle ne l'a jamais reniée; elle se contente de demander du temps, et lorsqu'on la presse de s'exécuter, elle répond : Nous évacuerons certaine-

ment l'Egypte... lorsque les circonstances le permettront.

Cest là, messieurs, le vice des conventions mal faites, on platôt faites, d'un côté, par des gens trop habiles et, de Tantre, par des gens qui ne le sont pas assez. {Très bien! très bien ! à gauche et à droite,)

Vous me permettrez de dire, à ce sujet, que, si la date de Tévacuation n'a pas été fixée, dans la convention dont je parle, d'une façon plus nette, et plus impérative, ce n'est pas de ma faute. Lorsqu'en 1884, M. Gladstone, alors président du conseil, comme il Test encore aujourd'hui, prit rengagement d'avoir évacué l'Egypte à la date du l*"" janvier 1888, je fis observer au Gouvernement d'alors et à la Chambre que notre ambassadeur à Londres, M. Waddington, n'avait absolument rien compris au texte corrigé, remanié, que lord Gran ville avait remis à sa signature. Et j'apportai ici même, à cette tribune, les preuves les plus étonnantes de son inconcevable aveuglement.

Je dis cela, messieurs, non pas pour insinuer que M. Waddington n'a pas l'intelligence de son métier ; je dis seulement qu'il n'en a pas une compréhension suffisamment française. (Très bien ! très bien ! à droite et à gauche,)

Je le dis parce qu'il est nécessaire que cela soit dit; je dis que l'origine de M. Waddington, son éducation, l'influence secrète de l'atavisme font qu'il n'a pas le sens français de ce qui nous touche... (Rumeurs au centre. — Applaudissements à gauche et à droite),

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Delafosse, vous avez assurément le droit de discuter ici les actes, mais je vous engage à ne pas discuter les personnes. (Très bien ! très bien !)

M. Jules Develle, ministre des affaires étrangères, — Le Gouvernement proteste contre les appréciations de l'orateur. Mouvements divers à gauche et à droite,)

M. Jules Delafosse. — Oh ! messieurs, je serais désolé que Ton pût croire que j'apporte ici des personnalités, que je mets en cause l'honorabilité ou le patriotisme de M. Wad-

diogion ; rien n*est plus éloigné de ma pensée. Ce qae je veux dire, c'est que M. Waddington, en raison des causes que je viens d^indiquer, ne peut concevoir comme nous et défendre comme nous les intérêts français. (Très bien! très bien ! à gauche et à droite,)

Je reconnais volontiers que, s'il les a méconnus en cei^ taines circonstances, c*est assurément sans le vouloir, sans le savoir ; mais je prétends, k ce titre, qu'il était moins propre qu'un Français de vieille race à. représenter la France à Londres. {Applaudissements adroite et à gauche.)

J'ajoute, si vous voulez, à sa décharge, que la plupart des ministères successifs que nous avons eus devant nous ont agi un peu comme lui. Car, précisément, dans la discussion que je rappelle, M. Jules Ferry, qui était alors président du conseil, me répondit que je faisais injure à la bonne foi de TAngleterre et il se porta, lui, premier ministre de France, garant de la ponctualité avec laquelle l'Angleterre Ueadrait ses engagements !

Eh bien ! vous savez ce qui est advenu. D'année en année, l'Angleterre a resserré sa domination sur l'Egypte, et, à rheure qu'il est, les événements, les indices dont je parle laissent croire qu'elle a l'intention de substituer à l'occupation temporaire une sorte de protectorat, peut-être inavoué, mais définitif. C est pour [cela que j'ai porté la question à la tribune, et je viens demander au Gouvernement comment il entend répondre à ces prétentions.

Avant de lui céder la parole, je demande seulement la permission d'indiquer, en deux mots, mon sentiment. {Parlez! parlez I)

J'ai fait, messieurs, dans les Chambres précédentes, de nombreux discours sur l'Egypte. J^ai suivi avec une attention soutenue les événements qui se sont succédé et j'ai eu le regret de me trouver en désaccord, sur tous les points, avec la politique qui a prévalu dans les ministères successifs qui ont eu à s'occuper de ces questions. J'ai blâmé la

déposition dlsmall Pacha, déposition demandée à Tinstigafion de rAngleterre, par M. Waddington, alors ministre des affaires étrangères et président du conseil, et imposée ao sultan.

J'ai dénoncé les inconvénients et les dangers de ce partage à deux qui s'est appelé le condominium. Je me suis plaint avec insistance...

M. Bourgeois (Jura). — Alors, vous avez demandé la parole pour un fait personnel ?

Sur divers bancs, — N interrompez pas ! Laissez parler !

M. Jules Delafosse. — Je ne comprends pas le sens de Imterruption. [Parlez / parlez I)

Je dis que je me suis plaint des sacrifices systématiquement consentis par M. de Blignières aux exigences de TAn- Klelerrc.

Et enfin, lorsque survint Tinsurrection d*Arabi-Pacha, d*où est sortie Tintervention anglaise, j'ai demandé qu'au lieu de recourir, comme on le voulait, à la coopération armée de la France et de l'Angleterre, coopération dont celle-ci n'a jamais voulu, on recourût à l'intervention du sultan, qui est non seulement le suzerain de l'Egypte, mais aussi le khalife, c'est-à-dire le chef religieux du monde oriental et qui, à ce titre, jouit d^une autorité universellement respectée.

Eh bien ! au risque d'être taxé de présomption, je crois que, si la politique que j'ai conseillée alors avait prévalu, notre situation en Egypte serait encore intacte et que l'Angleterre n'y serait pas.

Si je rappelle ces discussions passées, messieurs, c'est que je persiste plus fermement que jamais à réclamer une politique d'entente avec la Turquie.

El ce que je demande aujourd'hui au Gouvernement, ce n'est pas de répondre à l'Angleterre par une protestation isolée ; ce n^est pas de traiter la question d'Egypte comme un conflit purement anglo-français ; non, je lui demande de

s^associer aux représentations que n'a pu manquer oa ne manquera pas de faire le sultan, suzerain de TEgypte, eontre les prétentions anglaises qui non seulement sont eontraires à Tesprit et à la lettre du traité, mais qui co&stituent une violation flagrante de sa suzeraineté.

D'autres puissances s'associeront infailliblement à ces revendications, parce qu'il importe à l'Europe tout entière que l'Egypte soit une terre libre, et par là j'espère que l'occupation anglaise sera moins assurée de sa pérenoité. ( Très bien ! très bien !)

Non, messieurs, il ne faut pas laisser dire, il ne faut pas laisser croire que la question d'Egypte est seulement UBe querelle entre l'Angleterre et la France : c'est une question internationale au premier chef. {Très bien ! très bien!)

La question d'Orient, qui a occupé la diplomatie pendant la plus grande partie de ce siècle, s'est presque entièriemeDt déplacée : elle est passée, on peut le dire, du Bosph^^re au canal de Suez. A l'heure qu'il est, le canal de Suez esl devenu la clef du commerce du monde ; de sorte que toute puissance militaire qui occupe l'Egypte se trouve par le fait même maîtresse du canal, malgré le traité de neutralisation qui le protège. J'estime, dans ces conditions, quil est impossible à aucune puissance, petite ou grande, d'admettre qu'une situation comme celle-là puisse rester indéfiniment aux mains d'un seul.

Quand nous demandons à TAngleterre d'évacuer l'Egypte, nous n'entendons pas du tout nous substituer à elle ; personne n'y pense, et personne n'y consentirait. Ce que nous demandons, c'est qu'on rende l'Egypte aux Egyptiens, qui sont devenus assez grands pour se gouverner tout seuls. ( Très bien ! très bien I)

C'est là, messieurs, une solution conforme à la justice, conforme à l'intérêt de l'Europe, et j'ajoute conforme à l'intérêt bien entendu de l'Angleterre. Car si l'amour-propre national de nos voisins n'était pas engagé dans cette

affaire, leur sens admirablement pratique leur ferait comprendre que loccupation de TEgypte est pour eux un danger et un embarras de tous les jours, que c'est le point le plus vulnérable de leur empire colonial. {Cest vrai ! Très bien !) Supposez en effet — c'est une éventualité qu'il faut toujours prévoir — qu'une guerre éclate entre la Russie et rAngleterre : la Russie n'aurait qu'un mouvement à faire pour envoyer en Egypte une armée qui refoulerait les troupes d'occupation vers le désert ou vers la mer, mettrait la main sur le canal et couperait l'Angleterre de son empire des Indes. Ce danger ne sera plus à craindre lorsque l'Egypte sera redevenue terre libre ou terre neutre, sous la suzeraineté du sultan.

Et voilà pourquoi des hommes politiques anglais, et non des moindres, tels que M. Labouchère, sir Charles Dilke et M. Gladstone lui-même se sont montrés favorables à l'évacuation. J'espère que le peuple anglais, lorsque l'effervescence causée par Tamour-propre national, qui est surtout en cause dans cette affaire, aura disparu, sera conduit par la raison toute seule à adopter cette solution, qui est la meilleure pour lui^ et qui est aussi la meilleure pour tout le monde. ( Vifs applaudisseînents à droite et sur divers bancs à gauche.)

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