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INTERPELLATION

SUR LES FINS ANGLAISES EN EGYPTE (Séance du 2 avril 1S96)

L'Angleterre venait de révéler son expédition sur Dongola. Questionné au Sénat à ce siyet, le président da conseil, M. Bourgeois, n'avait répondu que par des déclarations vagues. C'est cette iasufOsance dans ses explications et ses vues qui moliva Tialerpellation suivante à la Chambre.

M. Jules Delafosse. — Messieurs, ceux d'entre vous qui assistaient avant-hier à la séance du Sénat ne s'étonneroiil pas sans doute que des explications nouvelles soient demain dées au Gouvernement.

J'assistais, pour mon compte, à ce débat. J'ai écouté avec beaucoup d'intérêt les déclarations qui ont été apportées à la tribune par le Gouvernement; j'ai relu le discours de M. le président du conseil au Journal officiel et j'ai trouvé — et vous devez tous penser comme moi — qu'il a fait une part un peu large à la réserve diplomatique.

C'est pourquoi j'ai cru devoir maintenir la demande d'in> terpellation que j'avais déposée. {Déiiégaiions à Fex&êmfi gauche, )

M. LE PRÉSIDENT. — Messicurs, vous avez tort de protester. M. Delafosse n'a jamais retiré sa demande d'interpellation.

M. Jules Delafosse. — J'ai dit, lorsqu'on m'a interrogé à ce sujet, que je me tenais à la disposition de la Chambre. Je n'avais pas d'autre attitude à prendre.

J'ai donc cru devoir maintenir, même après la question posée au Sénat par l'honorable M. Bardoux, la demande d'interpellation que j'avais déposée, avec l'espérance que M. le président du conseil, aujourd'hui ministre des affaires étrangères, voudrait bien nous donner des éclaircissements un peu plus précis sur les principes, ou du moins sur les Yues dont s'inspire sa direction de la politique extérieure, et aussi des garanties sur lès fins vers lesquelles il nous conduit.

Nous ne connaissons jusqu'ici son action diplomatique, notamment dans la question d'Egypte, que par les résultats acquis et ces résultats malheureusement ne sont pas réconfortants. [Très bien! très bien! à droite,)

Us peuvent se résumer ainsi : Il y a quelques mois, notre situation extérieure était réellement avantageuse. {Interruptions à Vextrême gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, laissez parler l'orateur sans Imterrompre. Vous lui répondrez.

A droite. D'autant plus que ce qu'il dit est la vérité.

M. Jules Delafosse. — La France, grâce à l'alliance, maintenant publique, de la Russie, était enûn sortie de Tisolement qui avait si lourdement pesé sur elle, tandis que la triple alliance qui nous avait si longtemps menacés, alors que nous étions isolés dans le monde, paraissait en voie de s'affaiblir et peut-être de se dissoudre.

De plus, le gouvernement anglais venait de subir coup sur coup deux échecs très significatifs, l'un au Venezuela, l'autre au Transyaal, et sur cette dernière mésaventure s'était, en quelque sorte, greffée une manifestation publique de l'empereur d'Allemagne, qui avait eu au cœur des Anglais un très profond et très cuisant retentissement.

L'Angleterre semblait alors avoir compris combien sapoli-

Uque égoïste et accapareuse Tavait isolée: elle paraissait en sentir les inconvénients et les dangers, et tout chez elle, aussi bien le langage de ses journaux que les actes de son gouTernement, semblait incliner à un rapprochement avec la France. Telle était la situation, il y a quelques semaÎDes encore.

Aujourd'hui, que voyons-nous? La triple alliance s*est brusquement reformée et TÂnglelerre, en y accédant, semble en avoir fait une quadruple alliance. Le gouvernement anglais, au lieu de préparer les voies à Tévacuatioa de TEgypte, comme il en avait pris l'engagement réitéré, projette et commence une expédition qui ne peut avoir d autre effet que de consolider et de prolonger sa domination.

M. Faberot. — Ce n'est pas la France qui est responsable de cette situation.

M. Jules Delafosse. — L'Allemagne, qui lui tenait naguère un langage si rude à propos du Transvaal, prête les maias à cette entreprise, et la commission de la dette, qui a mission de veiller sur les fonds qui lui sont conGés, ouvre sa caisse toute grande à TAngleterre et lui permet d'y prendre les subsides nécessaires pour payer une expédition qiû nous désoblige avec un argent qui, en grande partie, nous appartient. (Très bien! très bieni à droite,)

Eh bien, messieurs, cette dépression visible dans notre situation extérieure a certainement des causes qu'il faut rechercher et, sous ces causes, il y a des responsabilités qu'il est nécessaire d'établir.

Je n'accuse pas le Gouvernement d'être le promoteur des événements qui ont amené ces résultats. (Exclamations à rextrême gauche.)

M. Charles Rousse. — Il ne manquerait plus que celaî

M. Prudent-Dervillers. — Vous êtes vraiment généreux !

M. Paschal Grousset. — Il y a un petit fait qui s'appelle Adoua et qui a une certaine importance I

M. Jules Delafosse. — ... je lui demande simplement de

nous dire ce qu'il a fait pour les prévenir. {Bruit sur les mêmes bancs.)

Nous avons eu jusqu'ici trois manifestations officielles ou officieuses de sa pensée. D'abord la note aux journaux, easuiie la déclaration apportée à cette tribune par M. Berthelott en réponse au discours de Thonorable prince d'Arenberg, et» en troisième lieu, les déclarations faites avant-hier au Sénat par M. le président du conseil et qui ne sont, en somme, que la répétition presque littérale du langage de M. Berthelot.

Je dirai peu de chose de la note aux journaux. M. Bourgeois priait Thonorable M. Bardoux de ne pas insister sur ce sujet, et je prends Tinvitation pour moi. Il me sera permis toutefois d'exprimer un regret: c'est que, lorsque le Gouverneoient a des explications à donner ou des confidences à faire, il s^adresse aux journaux au lieu de s'adresser à la Chambre; car c^est dans le Parlement, selon moi, qu'il doit chercher Tapprobation ou le conseil dont il a besoin pour fortifier sa politique. J'ajoute que s'il avait parlé au Parlement,il nous aurait évité Tennui d'entendre le sous-secrétaire d'Etat au Foreign Office, M. Curzon, dire devant le Parlement anglais qu'il n'y avait pas à tenir compte de cette note, parce que le Gouvernement français l'avait déjà désavouée. {Très hienl très bien! à droite et au centre.)

Quant aux déclarations de M. Berthelot, elles portaient sur deux points. Il nous disait: L'Angleterre vient d'aviser la France qu'elle a le dessein de faire une expédition vers le Soudan, et elle nous demande notre consentement. Ce consentement, nous sommes obligés de le réserver, parce que i^expédition projetée peut modifier sensiblement les conditions de l'occupation. En second lieu, l'Angleterre nous demande l'autorisation de prélever sur le fonds de réserve les subsides nécessaires à la campagne qu'elle projette. >(ons estimons, disait M. Berthelot, que la commission de la dette a seule qualité pour autoriser ce prélèvement qui ne

peut être accordé que si la commission est unanime a le consentir.

Ce langage, dans sa forme, était certainement irréprochable, et cependant les suites n^en ont pas été des plus heureuses. Car, d*une part, TAngleterre n^a pas attendu Tadhésion de la France pour faire Texpédition, puisqu'elle est déjà commencée, et, d'autre part, vous savez ce qui s'est passé à la commission de la dette. Sans délibération, et pour aiusi dire au pied levé, les commissaires ont décidé par quatre voix contre deux que les fonds réclamés par TÂngleterre lui seraient livrés.

J'imagine, messieurs, que personne en France, si ce n est au ministère, n'a pu s'étonner de ce résultat; car il est bien évident que l'Angleterre n'avait formulé sa demande qu'après s'être d'abord assurée du consentement qu^elle attendait.

On s'est beaucoup ému en France de ce procédé qu'on pourrait appeler une véritable extorsion, et on a eu raison de s'en émouvoir. C'est là certainement un abus de pouvoir qui devrait être flétri et châtié, s'il y avait au monde des tribunaux pour châtier et flétrir de pareils procédés. {Trh bien! très bien!)

M. François Deloncle. — Il y en a.

M. Victor Leydet. — Encore faudrait-il des gendarmes pour faire respecter les décisions de ces tribunaux.

M. Louis Brunet. — Il y a autre chose : la violation du décret khédîvial qui constitue la caisse de réserve.

M. Jules Delâfosse. — Mais, au point de vue politique, c'est une question d'importance tout à fait secondaire. La commission de la dette pouvait très bien refuser à l'Angleterre le prélèvement qu'elle sollicitait, sans que l'Angleterre renonçât â son expédition. Elle en eût été quitte pour faire l'avance de la campagne, et cette avance n'eût été entre ses mains qu'un titre de plus à prolonger l'occupation. {Très bien 1 très bien! à droite et sur divers bancs au centre.)

Il n'y a vraiment d'intéressant dans cette affaire que Texpédition elle-même, envisagée dans son principe et dans son objet.

Quel est Tobjet réel et quel est Tobjet avoué de cette expédition ? Cette question a été traitée à diflférentes reprises devant le Parlement anglais avec une liberté de langage qa^il faudrait bien acclimater chez nous, et il n'est pas sans intérêt de dire que, même en Angleterre, l'entreprise a rencontré de très vives résistances. Il y a, messieurs, en Angleterre un groupe d'hommes très considérables, très distingués et malheureusement trop rares, tels que sir Charles Dilke, M. John Morley, M. Labouchère et quelques autres qui en sont les adversaires déclarés et qui réclament avec nous révacuation de l'Egypte.

Ils réclament cette évacuation, non seulement parce que l'Angleterre s'y est engagée et qu'ils lui font une obligation d'honneur et de probité de tenir son engagement, mais encore pour une raison plus générale et non moins pressante. Ils croient, comme je le crois moi-même, que l'entente de la France et de l'Angleterre est une condition essentielle de la paix dans le monde, et que jamais la sécurité de la paix ne sera si fortement assurée que lorsque toute cause irritante de conflit aura disparu entre nous.

La cause actuelle de conûit, c'est évidemment l'occupation, et cette cause ne pourra disparaître que le jour y)ù TAugleterre aura elle-même disparu de l'Egypte.

On a donc demandé au gouvernement des explications dans le Parlement anglais, sur la cause et sur les fins de l'expédition du Soudan, et voici en quels termes M. John Morley s'est exprimé, — c'est un langage messieurs, qu'il est bon de retenir en France, car il peut être un recours et un appui dans les négociations ultérieures qui se poursuivront sur ce sujet:

« Les puissances désirent que l'Egypte puisse rester seule, sans l'aide de l'étranger ; et nous regardons l'époque où

nous serons en état, suivant nos promesses abondanuneot répétées, de mettre fin à Toccupation de ces pays. Cette occupation a fait du bien à TËgypte. Son maintien ferait du mal àTAngleterre. La nouvelle politique va être maavaise pour rÉgypte, parce qu'elle emploiera pour l'expédition des fonds qui auraient pu être utilement employés à des améliorations en Egypte. Notre occupation a prouvé que TËgypte n'était pas assez forte pour rester seule; et sur ce pays, qui n'est pas fort, on va jeter la responsabilité de gouverner un des territoires les plus difficiles de la terre entière. »

A cela le secrétaire d'Etat aux colonies, M. Chamberlain, répondait en expliquant, à sa façon, les raisons du gouvernement anglais et contestait les objections de M. John Morley :

« Il est faux, disait-il, que la politique annoncée maintenant puisse, en aucune façon, modifier la situation relativement à l'évacuation. Nous resterons aussi prêts à évacuer l'Egypte que nous Tétions auparavant. {Exclamations ironiques) et aussi disposés à examiner toute proposition tendant k une évacuation éventuelle. »

Puis il ajoutait qu'une des causes qui avaient déterminé la résolution du gouvernement, c'était le désir de venir en aide aux Italiens assiégés dans Kassala. Il disait :

« La chute de Kassala pourrait causer aux intérêts de l'Egypte un préjudice incalculable. Le gouvernement a pensé que notre mouvement aurait pour résultat d'empêcher Kassala de tomber entre les mains des derviches et de prêter assistance aux Italiens. »

M. Balfour a prononcé aussi des paroles dans le même sens; mais les citations que je viens de faire sont suffisamment explicites, et je crois pouvoir m'y tenir.

Ainsi, d'après les déclarations des ministres anglais, l'objet de l'expédition serait des plus modestes ; il s'agirail simplement, d'une part, de réduire le mahdisme et, d'autre

part, de venir en aide à TltaLie. Ce sont là de simples prétextes; ce sont même des prétextes assez puérils. {Très bien! très bien! à droite) qui ont été rétorqués dans la même séance par M. John Morley en ces termes :

« De deux choses l'une : ou le khalifat croule, ou il ne croule pas. Dans le premier cas, il n'y a pas de danger, et lexpédition est inutile. Dans le second cas, les forces envoyées sont complètement insuffisantes.

» Il est absurde de supposer que la présence de 5,000 Égyptiens à Dongola causera une panique parmi les derviches à Kassala, qui est à 500 milles de distance. »

M. François Deloncle. — Très bien !

M. Jules Delafosse. — <« Les raisons données pour cette expédition sont ambiguës, équivoques et vagues. Elles prouvent qu il ne s'agit pas du développement de la politique précédente, mais bien d'une politique absolument nouvelle. »

C'est, en etfet, messieurs, une politique absolument nouvelle. En s'en tenant aux explications fournies par le gouverDement anglais, et en acceptant dans sa lettre l'objet réduit qu'il lui assigne, il y aurait encore lieu de s'en préoccuper.

Il y a, en effet, messieurs, des entreprises qui ont des commencements modestes et des fîns singulièrement grandioses.

Certains Anglais ont fait ce rêve énorme, mais qui n'est pas disproportionné avec leurs facultés d'absorption, de conquérir à l'Angleterre les plus riches régions de l'Afrique, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à Alexandrie et, dans le sens transversal, depuis Lagos, dans le golfe de Guinée, jusqu'à la côte de l'océan Indien.

Je ne prétends pas que le gouvernement anglais soit encore tenté par ce rêve ; mais s'il l'était jamais, l'expédition qu'il médite et qu'il entame serait le commencement de sa réalisation. Le Soudan en ses mains devient ainsi une

porte toujours ouverte sur les immenses régions du Sud et de rOuest, qui sont encore à prendre parce qu'elles n^ont pas de maîtres, et lorsque l'Angleterre le Toudrait, une expédition partie de Khartoum pourrait remonter le Nil Blanc, tandis que des troupes venant, au sud, de TOuganda et de TEquatoria s'élèveraient vers le Nord et vers TOuesl pour gagner le Bahr-el-Gazal, puis leDar-Fertit, et enfin, par étapes successives, le Wadaï, afin d'aboutir aux vastes et fertiles régions qui entourent le lac Tchad. Et ne croyez pas que ce soi t là un programme imaginaire. Non I II a été formulé par un homme d'esprit très positif et qui s^est acquis une sinistre renommée dans la conquête de TOuganda: c'est le capitaine Lugard. Voici ce qu'il écrivait il y a quelques mois dans la National Review :

« Il est indispensable, disait-il, de s'avancer au nord de l'Ouganda et d'occuper non seulement la vallée du Nil jusqu'à Fashoda, mais aussi tout le Bahr-el-Gazal. Une attaque simultanée devrait partir de TËgypte... L autorité du khalife agonise, le mahdisme discrédité est vainca d'avance. »

Et le capitaine Lugard ajoutait : « Qui prendra la place du khalife? Nous ! qui réclamons devant l'Europe la souveraineté sans partage de la vallée du Nil. »

Voilà ce que révent certains Anglais.

M. PouRQUERY DE BoissERiN. — C'est un rêve !

M. François Deloncle. — Non I C'est un plan.

M. Jules Delafosse. — Je ne sais pas si c'est un rêve, mais je dis que c^est le programme de certains Anglais qui ont fait leurs preuves et qui ne demandent qu'à continuer. Et j'ajoute que si l'Angleterre veut un jour prêter les mains à la réalisation de ce programme, qui demande assurément de très longues années, beaucoup de persévérance et de méthode — mais l'Angleterre n'en manque pas — il n'y a guère à douter de sa fin; le programme s'accomplira. {Très bien! très bient à droite.)

Ceci, messieurs, me ramène à l'objet de mon interpellation. Gomment se fait-il, comment a-t-il été possible qu'une entreprise aussi grosse de conséquences, ait pu se concevoir, s'élaborer, se préparer, recevoir même un commencement d'exécution, sans que le gouvernement français s'^n soit seulement aperçu? A quelle date et à quel moment a-t-il été avisé ? Et lorsqu'il a été avisé, avec qui et sur quelles bases a-t-il négocié ?

Si je pose ces questions, messieurs, c'est qu'il y a dans tout cela un phénomène qui parait inexplicable au.premier abord, mais qui s'explique tout de même, à la réflexion.

J'admets très bien que l'Italie, par exemple, se jette dans les bras de TAngleterre, si elle espère d'elle quelque secours du côté de TErythrée, sauf à le regretter plus tard ; mais comment rAutriche et TAllemagne, qui sont intéressées comme nous à Tautonomie, à l'indépendance de l'Egypte, qui ont réclamé comme nous l'évacuation, devant qui l'Angleterre a signé des engagements dont elles ont le devoir de réclamer comme nous l'exécution, comment se fait-il que ces deux puissances aient si facilement consenti leur autorisation, pour ne pas dire leur complicité, à une expédition qui a précisément pour objet et pour effet de sceller la domination anglaise en Egypte. {Très bien! très bien! adroite,)

Gomment se fait-il que l'Allemagne qui, l'année dernière, spontanément, sans qu'on l'en priât, s'associait à l'action diplomatique de la Russie et de la France en Extrême-Orient pour battre précisément en brèche la diplomatie anglaise, comment se fait-il que l'Allemagne oublie avec tant d'empressement non seulement l'intérêt commun de l'Europe, mais ses propres intérêts coloniaux en Afrique, qui sont concurrencés et menacés par la colonisation anglaise, et cela, messieurs, sans conditions, sans réserve et sans restriction?

Je me suis posé cette question : j'ai réfléchi sur ces contradictions et la réflexion m'a conduit à croire que c'est la

faute du Gourernemeni. {Exclamations à l'extrême gauche et sur plusieurs bancs à gauche. — Très bien ! très bien ! à droite et au centre.) . A V extrême gauche. Il faut poser la question à Berlin 1

H. LE VICOMTE d'Hugues. — II faut croire que M. Bertheloi s^est montré insuffisant.

M. Jules Delafosse. — Et voici comment: je vais vous le dire très franchement. J'imagine, — ce n'est qu'une hypothèse, et si cette hypothèse est erronée, M. le ministre des affaires étrangères sera très heureux d'avoir Toccasioa de la rectifier — j'imagine que le Gouvernement, au pronier abord, a considéré que la question d'Egypte était une question purement anglo-française.

M. LE PRÉsmENT DU conseil, ministre des affaires étrangères. — < En aucune façon!

M. Jules Delafosse. — ... une sorte de querelle à deux, directe, personnelle, entre l'Angleterre et la France, C'est là, messieurs, une erreur très commune en France, niais c'est une erreur capitale et désastreuse. Il est certain que la question d'Egypte était en effet, à son début, une lutte, une rivalité d'intérêts et d'influence entre la France et l'Angleterre. Mais la question d'Egypte est devenue une question internationale au premier chef.

M. le président du conseil, ministre des affaires étrangères. — Parfaitement!

M. HuBBARD. — Il y a cent ans qu'elle Test!

M. Jules Delafosse. — Et je dis que toute diplomatie avisée et prévoyante devait avant tout s'étudier à lui reconnaître et à lui maintenir ce caractère. ( Très bien! très bien! à droite.)

Messieurs, il est naturel, il est inévitable que les puissances de la triple alliance, lorsqu'elles sont consultées sur un conflit qui met aux prises la France et l'Angleterre, se tournent contre nous. Demander à l'Italie, à l'Allemagne, à l'Autriche, de choisir en pareil cas, est une véritable aberration, car leur choix ne peut être douteux. Mais posez la

question autrement; demandez à TÂutriche, à lltalie, à l'Allemagne, si elles acceptent que TAngleterre s^éternise en Egypte et si elles s'associent à une expédition qui aurait pour principe et pour fin de consolider et de prolonger indéfiniment son occupation, elles répondront non, parce qu'il est impossible qu^elles répondent autrement.

Alors que fallait-il faire ? Exactement le contraire de ce que TOUS avez fait! Le gouvernement anglais vous avise à rimproviste de son projet d'expédition du Soudan, et il vous demande votre adhésion. Vous avez répondu tout de suite à l'Angleterre, en lui faisant les objections que nous savons. Eh bien, ce n'est pas à TÀngle terre qu'il fallait répondre ; ou, du moins, il fallait lui répondre autrement. Il fallait lui dire : « Le consentement que vous nous demandez, nous ne pouvons vous le donner, parce que la question d'Egypte ne concerne pas la France seule... » {Applaudissements à droite et au centre.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL, ministre des affaires étrangères. ^

— Nous l'avons faiti

M. Jules Delafosse. — ... nous allons transmettre l'avis aux puissances intéressées ; nous allons les convier à délibérer avec nous et nous vous remettrons ensemble notre réponse commune.

C'est là, messieurs, la façon dont cette question devait être traitée. Si le Gouvernement en a une autre, il viendra la défendre; mais je crois que, si on avait suivi cette procédure, les choses auraient pris un autre cours.

M. PouROUERY DE BoissERiN. — Qui VOUS prouve qu'on ne Ta pas suivie?

M. LE vicoHTE d'Hugues. — Il faut que le Gouvernement s'explique !

M. le PRÉsmENT DU CONSEIL, ministre des affaires étrangères.

— Je répondrai.

M. Jules Delafosse. — Voici, en effet, ce qui serait arrivé. Il est certain que les grandes puissances auraient accordé

leur consentement au prélèvement des subsides demandés par TAngleterre. Mais elles y auraient mis des conditions que vous n^avez pas posées et que vous ne pouvez plus poser.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL, ministre des affaires étrangères, — Pourquoi?

M. Jules Delafosse. — Parce qu'il est trop tard !

Ces conditions, c'était d'abord que l'expédition se ferait au nom de TËgypte et au bénéfice de l'Egypte toute seole; en second lieu, qu'elle resterait circonscrite dans le cadre indiqué par l'Angleterre et ne dépasserait pas Dongola, et enfin que l'Angleterre non seulement renouvellerait l'engagement qu^elle a pris d^évacuer l'Egypte, mais indiquerait une date ferme pour cette évacuation. {Applatulissements à droite.)

Telle est la thèse que j'avais à soutenir. Je crois que le Gouvernement a commis là une faute initiale dont les conséquences sont irréparables. {Mouvements divers.)

M. le président du coNSEtt. — Vous la lui prêtez très gratuitement. {Rires et applaudissements à gauche.)

M. Jules Deulfosse. — Si M. Berthelot a commis en principe l'erreur que je suppose, il a bien fait de se retirer. Si les ministres qui lui survivent dans le cabinet sont enga^s dans la même erreur, je ne me permettrai pas de leur donner le conseil de suivre l'exemple de M. Berthelot.. (Sourires adroite.)

M. Marcel Habert. — C'est là le seul point qui vous intéresse !

M. Jules Delafosse. — ... mais je leur dirai en toute sincérité que je ne crois pas qu'ils aient désormais la liberté et Tautorité nécessaires pour réparer le mal que leur imprévoyance a fait au crédit et aux intérêts de la France* {Vifi applaudissements à droite. — Bruit à P extrême gauche.)

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