‹ Vingt ans au parlementChapitre 19 sur 40 · SUR LA POLITIQUE COLONIALE · texte numérisé non relu

SUR LA POLITIQUE COLONIALE

P décembre i883.)

La situation au Tonkin s'aggravait de jour en jour. Les difficul«tés se multipliaient; les sacrifices en hommes et en argent devenaient de plus en plus considérables. Une nouvelle demande de crédits supplémentaires avait provoqué déjà de très vifs reproches de la part de deux orateurs. Le discours suivant est nne critique de la politique coloniale du gouvernement.

M. Jules Dblafosse. — Messieurs, les deux orateurs qui m'ont précédé ont fait l'un et l'autre le procès de la conduite du gouvernement dans la question du Tonkin. Leurs critiques me dispensent de revenir sur les sujets qu'ils ont traités, et de vous démontrer après eux que la politique ministérielle n'a été dans cette affaire, du commencement à la fin, qu'une longue série de fautes, d'irrégularités, de dissimulations, une véritable conspiration contre les intérêts du pays... [Protestations au centre et à gauche. — Applaudissements à droite.)

Je répète, messieurs: une conspiration contre les intérêts du pays, contre le droit parlementaire et contre la vérité. (Très bien I à droite,)

Plusieurs membres à V extrême gauche. Cela est vrai I

M. JciES Delafosse. — Je m'associe, messieurs, aux cri-

tiques quMls ont fait entendre, tout en regrettant que Thonorable M. Charmes, qui a condamné avec tant de sûreté et de compétence la diplomatie ministérielle, ait conclu au yote des crédits. C'est une politique dangereuse, à mon avis, que celle qui consiste à blâmer la politique du gouvememeut, à dénoncer ses fautes, et à voter ensuite des subsides qui lui permettront de les continuer. {Trè$ bien! très bien! à droite.)

Je préfère la logique rigoureuse, implacable si TOusTOulez, de rhonorable M. Rivière ; je prends à mon compte ses conclusions et viens vous demander comme lui de repousser les crédits.

Je demande à la Chambre de refuser au cabinet qui est sur ces bancs les crédits qu'il demande, parce que le vote des crédits implique non seulement un vote de confiance et d'approbation, mais parce quUl serait une subvention donnée à une politique qu'il est urgent d'arrêter; parce que la politique d'expansion coloniale, dont M. le président du conseil a proclamé le principe, condamne la France a des aventures sans fin ; parce qu'enfin le cabinet actuel coupable d^avoir compromis la France dans une détestable affaire, n'a plus, selon, moi ni l'autorité nécessaire ni la liberté voulue... {Protestations à gauche, — Très bien! très bien ! à droite) pour la faire aboutir aune solution pacifique, solution que je préfère et la seule à laquelle j'imagine que nous devions tous travailler ensemble. (Très bien ! très bien! adroite.)

Je vais m'écarter, messieurs, en apparence et pour un instant, de l'objet immédiat de ce débat; mais il m'a paru que l'heure était propice pour discuter et soumettre à votre examen cette politique d'expansion coloniale dont M. le président du conseil est à la fois l'inventeur et le prophète. (Exclamations à gauche. — Rires approbatifs à droite.]

Je le ferai, parce que cela n'a pas été fait jusqu'ici. J'ai le droit de dire, en effet, que cette politique d'expansion colo-

niale n'est encore, à Vheure actuelle, qu'une invention personnelle de M. Jules Ferry...

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je n^ai rien inventé du tout I

M. Jules Delafosse... et ce n^est pas le phénomène le moins curieux du régime présent qu'un chef de gouvernement parlementaire ait pu proclamer ce principe, formuler ce programme, l'appliquer, engager dans les entreprises qui lui font suite Thonneur, le sang et l'argent de la France, non seulement sans avoir obtenu l'aveu de la représentation nationale, mais sans même qu'il l'eût consultée I (Applaudissements à droite.)

II en est, messieurs, beaucoup parmi vous qui ont combattu sous l'empire le pouvoir personnel ; eh bien, je fais appel à leur sincérité à tous, et je leur demande si jamais sous l'empire il y eut rien de plus personnel... {Rumeurs et protestations à gauche,)

Voix à droite. Cela est vrai I

M. Jules Delafossb. — Permettez-moi de vous dire, messieurs, que vous protestez avant d'avoir réfléchi.

Je voudrais bien savoir si ceux qui répondent à mes accusations par des protestations ou des murmures pourraient nous donner une preuve que la Chambre ait été jamais consultée sur l'expédition de Tunisie et sur Texpédition du Tonkin ! {Très bien ! très bien 1 à droite,)

Messieurs, vous vous souvenez certainement d^une séance récente où M. le président du conseil, non content de se décerner à lui-même la couronne de conquérant {Rumeurs à gauche, — Rires approbatifs à droite) et de se gloriCer d'avoir doté la France de la Tunisie, faisait appel à de nouvelles conquêtes et vous disait : « Il faut que la France s'étende et se répande au dehors, à l'exemple des autres nations, ses voisines et ses rivales. La République ne peut pas s'accommoder d'une politique éphémère, à vues courtes, d'une politique qui vit au jour le jour, sans horizon et sans souci du lendemain. Il lui faut regarder de haut l'avenir et

préparer Théritage des générations futures ; il faut qu'elle ouvre des débouchés nouveaux au commerce, qu'elle élargisse son domaine : ce sera le patrimoine de nos enfants et le pain de nos ouvriers... » (Mouvements divers.)

Voilà, presque textuellement, ce qu'a dit ici, il y a cinq semaines, M. le président du conseil, et voilà ce que tous avez applaudi. Oh ! messieurs, je ne m'en étonne pas, et je ne vous le reproche pas ; je sais que les applaudissements sont, d'ordinaire, des politesses obligées... [Rumeurs à gauche. — Rires approbatifs à droite)] je veux dire des politesses que toute majorité fidèle et dévouée, comme vous Tètes, doit aux ministres de son choix. Laissez-moi vous dire, pourtant, que lorsque vous applaudissez un ministère qui se trompe ou vous trompe, et que vous donnez à ees applaudissements une sanction parlementaire, sous la forme d'un témoignage de confiance ou d'un blanc-seing, les applaudissements, alors, impliquent une complicité immé* diate, font peser sur vous une responsabilité qui, dans certaines circonstances, peut devenir bien lourde, {rrè^^ien.à droite. — Mouvements divers.)

Eh bien, messieurs, sans revenir sur le passé, sans reprocher à la Chambre — je n'aurais pas le droit de le faire — les votes qu'elle a émis, je viens lui demander si elle ne sent pas que l'heure est enfin venue de couper court à ces dangereuses expériences. Je tiens, quant à moi, messieurs, la politique d'expansion coloniale, telle que Ta conçue M. le président du conseil, et telle qu'il la pratique, pour une véritable hallucination. {Rires approbatifs à droite. — Exclamations à gauche.)

Messieurs, si l'expression vous choque, je dirai que je la tiens pour un leurre, pour un rêve, pour le plus décevant, le plus périlleux des rêves, et je n'interviens dans ce débat que pour essayer de vous le démontrer. {Très bien ! trh bien! à droite.)

J'ai eu le plaisir d'entendre dans le bureau dont je faisais

partie, lorsqu'on a nommé lacommission du Tonkin, l'honorable M. Rihot protester avec sa haute raison contre Fengouement irréfléchi dont la politique coloniale est en ce moment Tobjet. Il disait qu'avant de se lancer et de lancer le pays dans des entreprises aussi aventureusesi, il fallait du moins posséder l'instrument, et l'instrument, c'est une armée coloniale. J'ai trouvé la même pensée dans le rapport de l'honorable M. Léon Renault.

Tous deux ont parfaitement raison ; mais qu'ils me permettent de le leur dire : ils n'ont raison qu'à demi.

Pour faire avec succès une politique coloniale et pour lui donner tout le développement qu'elle comporte, il ne suffit pas d'avoir l'instrument de conquête et d'occupation: on ne fonde pas des colonies avec des soldats, on ne fonde pas des colonies avec des fonctionnaires. {Très bien I à droite et sur divers bancs à gauche.)

Pour fonder une colonie, il faut posséder aussi l'élément vital, l'élément indispensable de toute colonisation, c'està-dire le colon ou l'émigrant.

A droite. C'est cela ! Très bien !

M. Jules Delafosse. — Ce qui revient à dire que vous ne ferez de bonne politique coloniale que lorsque l'émigration vous aura fourni des contingents suffisants pour faire prospérer les conquêtes que vous aurez réalisées.

Messieurs, je ne voudrais pas surcharger un débat, qui menace d'être long, d'exemples et de citations ; laissez-moi vous rappeler pourtant que l'histoire de la colonisation dans le monde n'est autre chose que Thistoire des émigrations ; que c'est grâce à l'émigration que la Grèce antique peupla de ses colonies tous les rivages de la Méditerranée. {Bruit au centre. — Très bien I très bien ! à droite.) C'est par l'émigration que l'Espagne du seizième siècle s'est assimilé l'Amérique, c'est par l'émigration que l'Angleterre contemporaine a pu conquérir l'immense empire colonial que vous lui connaissez. {Interruptions.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Comment ! même les Indes?

H. Jules Delafosse. — Je ne dis pas que les Indes aient ^çu beaucoup d^émigrants anglais : je dis que rémigration est Taliment général des colonies anglaises.

Voilà les ressources des autres pays : où sont les nôtres? Montrez-nous en France ces exodes annuels d'émigrants qoi désertent la famille trop nombreuse ou la patrie trop pauvre, pour aller chercher fortune à l'étranger! Il n'y en a pas.

H. Martin Nadaud. — Les guerres sous la monarchie nous ont fait perdre toutes nos colonies I

M. Jules Delafosse. — Je pose une question à laquelle le gouvernement a déjà répondu en nous distribuant récemment la statistique de Témigration.

Cette statistique, messieurs, nous donne des chiffres édifiants, décisifs, que je vous demande la permission de replacer sous vos yeux.

L^ Angleterre fournit annuellement 181.000 émigrants ;

L'Allemagne, 103.000;

La Suède et la Norvège, 64.000 ;

Lltalie, 32.000 ;

La France, 3.754.

M. Paul de Cassagnag. —Y compris les membres des congrégations dissoutes 1

Au centre. Eh bien? eh bien ?

Un membre à gauche. Cela prouve qu^en France on est plus patriote! (Bruit.)

M. Jules Delafosse. — Permettez-moi d'achever.

La France fournit donc moins de 4.000 émigrants, dis-j^> dont les trois quarts s'en vont aux Etats-Unis ou à la Plala; 300 à peine vont en Algérie; le reste se disperse on peu partout ; aucun d'eux ne va dans les autres colonies françaises.

M. FEUX Faure- — On n'en tient pas compte dans la statistique que vous avez eue sous les yeux I

M. Jules Delafosse. — J'ai pris les chiffres, et les observations que j^y joins, dans les documents publiés par le ministère de Tintérieur. Ces chiffres, messieurs, il faut les constater, mais il ne faut pas s^en plaindre : car Témigration n'est en réalité que lïndice, la conséquence forcée d'un état social mal équilibré. {Mouvements divers.)

M. HippoLYTE Maze. — Cela prouve qu'en France on est très heureux !

M. Jules Delafosse. — On émigré, messieurs, là où le sol est pauvre, là où le travail est rare et le salaire mesquin, là où la vie est incertaine et précaire. Hais dans un pays comme le nôtre, dans un pays démocratique, où la Révolution, sans avoir absolument nivelé les conditions, a du moins fait disparaître les inégalités choquantes... (Interruptions à gauche) où le travail est abondant et sûr, où la main-d'œuvre atteint des prix qu'on trouve même excessifs, il n'y a aucune raison d'émigrer. La condition des Français, aujourd'hui, est généralement très supérieure à celle des habitants des autres pays. Il faut s'en féliciter et ne pas regretter qu'à ce prix la France n'ait pas de colonies. (Très bien! très bien ! à droite,)

M. Camille Pelletan. — C'est l'éloge de la Révolution que vous faites !

M. Jules Delafosse. — Qu'importe, si c'est la vérité I

Messieurs, je sais bien qu'on invoque les besoins du commerce et que l'on vous dit: Le commerce chôme, l'industrie dépérit, la concurrence étrangère nous menace, nous étouffe, nous évince des marchés que nous avions l'habitude d'approvisionner et, si nous n'y apportons pas de remède, c'est une crise dans laquelle l'activité commerciale et industrielle de la France risque de périr.

Messieurs, rien n'est plus réel que cette crise dont on se plaint, avec raison, et rien ne serait plus urgent aussi que le remède, si nous pouvions l'appliquer. Mais la question, précisément, est de savoir si c'est là le rôle de l'Etat, si l'Etat

peut substituer efficacement son initiative à celle du commerce lui-même.

J^entends bien que les commerçants français recueillent avec faveur, avec avidité, les promesses formulées dans le programme de M. Jules Ferry, qu'ils lui font écho, qu'ils nous disent après lui : « Ouvrez-nous des débouchés nouveaux, car nous périssons I » Mais je ne vois pas que les commerçants ou les industriels français s'empressent d'exploiter ces débouchés, lorsqu'ils leur sont ouverts.

Messieurs, il faut avoir le courage de dire ici la vérité à tout le monde, parce que la vérité est la règle de toute bonne politique, et malheureusement nous en sommes sortis. {Très bien! très bien I à droite.)

Eh bien, on voit des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Yankees, des Oiinois, se répandre partout au dehors, aller chercher fortune à Tétranger, entrer et s'établir au cœur des autres nations, fonder des maisons de commerce, créer des comptoirs et, en se groupant par nationalités, constituer de véritaJbles colonies, moins la possession du sol. Ces colonies sont, en réalité, les meilleures, les plus souhaitables pour nous, parce qu'elles activent le trafic entre la métropole, ses nationaux et les pays où ils sont fixés, et aussi parce qu'elles ne coûtent rien à la France.

Je ne connais, pour ma part, que deux colonies françaises de cette sorte : l'une, celle de la Plata, composée de méridionaux. Basques pour la plupart, et cette colonie est en pleine prospérité : c'est ce qui explique sans doute que la France fasse avec la république Argentine, à l'heure actuelle, un commerce qui arrive à 266 millions ; l'autre, la colonie française d'Egypte, qui comptait, avant les derniers événements, 18.000 individus. Vous savez ce qu'il en est advenu. L'Egypte, vous l'avez perdue; la colonie française, vous l'avez sacrifiée, vous l'avez livrée à la concurrence anglaise. Aussi le commerce de l'Egypte avec la France.., [Interruptions au centre. — Très bienf très bien I à droite.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il y a donc une politique coloniale?

M. Paul de Cassagnac. — Oui, il y en aune bonne et une mauvaise : celle que vous suivez.

M, Jules Delafosse. — Oui, mais je viens de vous dire dans quelles conditions. Les colonies françaises de la Plata et d'Egypte ne se sont pas faites par la conquôte ; elles se sont créées spontanément. C'est la différence que je veux établir.

Je disais, messieurs, au moment où j'ai été interrompu, que le commerce de la France avec l'Egypte, qui était en 1869 de 94 millions, est tombé Tannée dernière à 57 millions, par la faute de votre politique ou par suite des événements que vous avez laissé s'accomplir. (Interruptions à gauche,)

En dehors de ces deux colonies d'Egypte et de la Plata, je ne connais pas de colonies françaiesde ce genre. Partout, ailleurs, le Français est des plus rares. Si vos consuls vous renseignent exactement, ils doivent vous dire que le nombre des Français qui vont créer des établissements à l'étranger est devenu de plus en plus restreint, et que c'est à grandpeine que les établissements d'ancienne fondation se maintiennent.

Il ne faut pas dire qu'en faisant de la politique coloniale^ nous ouvrons un champ nouveau à l'activité commerciale ou insdutrielle de nos concitoyens. Il serait plus politique et plus juste de reconnaître que nous travaillons pour les autres. Nous pouvons conquérir et civiliser. Mais quand l'œuvre est accomplie, quand le champ est ensemencé, les Français restent chez eux, et ce sont les autres qui viennent faire la ■ moisson. [Marques (T assentiment,)

11 n'y aurait qu'un moyen d'assurer au commerce, à l'industrie de la France le bénéfice de la colonisation, ce serait d'en interdire l'accès à l'étranger par des tarifs prohibitifs. Mais la prohibition, messieurs, n'est pas une mesure que j'ose conseiller, car elle est souvent ruineuse, desséchante» et elle aurait le tort, en outre, de provoquer des représailles

dont nous serions, en lin de compte, les premières victimes.

Ce sont là, messieurs, des vérités tristes à dire, tristes à entendre. Mais je les dis, parce que ce sont des vérités. Je me suis promis de n'apporter dans cette discussion, grave par elle-même, grave par les résolutions qu'elle vous commande, aucune assertion qui ne fût accompagnée de sa preuve.

J'ai essayé de vous démontrer les causes de rinfériorité coloniale de la France, et par suite la stérilité de la politique imaginée et poursuivie par le cabinet. Voulez-vous me permettre d'appuyer ma démonstration d'un exemple?

Lorsqu'on parle de la Cochinchine, on ne manque jamais d'y joindre des épithétes élogieuses ; on dit: notre grande, notre magnifique colonie de Cochinchine.

Eh bien, je vais vous apprendre ce que c'est que la Cochinchine et ce qu*e]le vaut!

Messieurs, nous possédons la Cochinchine depuis un peu plus de vingt ans. Nous y avons fait d'immenses travaux, nous y avons réalisé d'immenses progrès; nous Tavons, en un mot, dotée de tous les éléments qui pouvaient assurer sa prospérité, sa force d'expansion, sa richesse et sa grandeur. Savez-vous^ après vingt ans de sacrifices et de possession, quel est le chiffre actuel des Français établis en Cochinchine ? Il y a 1.862 Français, dont il faut défalquer 220 Asiatiques d'origine, naturalisés Français ; ce qui réduit le nombre des nationaux de France à 1.642. Et ces 1.642 Français — notez ce détail, messieurs — sont tous des fonctionnaires ! {Exclamations et rires à droite et à gauche,)

M. LE VICOMTE DE BÉuzAL. — Et ils éliscut uu député !

M. Clemenceau. — Il y a bien quelques missionnaires I...

Un membre. Et M. Blancsubé I

M. Jules Delafosse. — Messieurs, j'ai appelé l'attention de la Chambre sur ce détail, non seulement parce qu'il vient à Tappui de la thèse que je veux soutenir, mais aussi parce

qu'il TOUS indique comment nous entendons la colonisation. Vous croyez peut-être que, lorsque nous avons mis le pied sur un rivage étranger, que nous y avons planté le drapeau de la France, en signe de possession, nous faisons simplement appel à l'activité de nos nationaux, que nous leurdisons: « Venez, exploitez, cultivez! Toutcela est à votre disposition, tirez-en le meilleur parti possible I Nous ne sommes ici que pour protéger votre travail. » Non, messieurs, ce n'est pas ainsi que nous procédons.

Nous ne faisons de colonisation que pour faire de Texportation bureaucratique. (Très bien! très bien! et rires à droite,)

Voulez-vous que je vous cite, à titre d'exemple, l'organisation administrative de la Cochinchine ? Le tableau est édifiant. Au sommet, un gouverneur général; puis, audessous de lui, une direction de l'intérieur, avec un secrétariat général et quatre bureaux; et si je vous disais les attributions de chacun de ces bureaux, vous y retrouveriez le décalque exact des bureaux de nos ministères et de nos préfectures.

Puis une subdivision en 22 arrondissements avec un personnel de :

2 administrateurs généraux ;

9 administrateurs de première classe ;

9 administrateurs de seconde classe ;

9 administrateurs de troisième classe ;

9 administrateurs stagiaires.

M. Paul de Câssagnac. — Et pas d'administrés I

M. Jules Delafossb. — Quant à l'organisation judiciaire:

Une cour d'appel ;

Un procureur général ;

Un avocat général ;

Deux substituts ;

Un président ;

Un vice-président ;

Quatre conseillers ;

Quatre conseillers auditeurs ;

Un greffier.

Huit tribunaux de première instance avec le personnel des tribunaux de la France, auquel il faut ajouter le corps des huissiers et des avocats défendeurs, qui sont nommés et appointés par le gouvernement.

M. Blancsubé. — Cest une erreur!

M. Jules Delafossb. — Où est Terreur?

M. Blancsubé. — J'ai exercé vingt ans et j'exerce encore, et je vous assure que le gouvernement ne me donne rien.

M. Jules Delafosse. — J'ai puisé ces indications dans an livre qui est consacré à la Cochinchine, et qui lui est absolument favorable.

Je pourrais vous citer, à la suite, l'organisation financière, celle des travaux publics, celle de Tinstruction publique.

Je me résume en disant qu'il y a en Cochinchine une colonie de fonctionnaires qui s'administrent entre eux, mais il n'y a ni commerçants, ni agriculteurs, ni industriels, ni colons. [Applaudissements à droite.)

Pour assurer la vie à cette colonie de fonctionnaires^ la France fait à la Cochinchine une subvention annuelle de 4.798.733 francs, non compris lasolde et les frais de passage de la garnison et des fonctionnaires, qui restent à la charge du budget de la marine.

Il est vrai que la France reçoit de la Cochinchine mie redevance de 2 millions, ce qui réduit à 3 millions environ le tribut annuel que nous lui payons.

Quel est maintenant le commerce de la Cochinchine avec la France? Il n'atteint pas 8 millions : 6.131.609 francs à l'importation, 1.426.532 francs à l'exportation. Il faut dire que ce n'est pas là tout le commerce de la Cochinchine. U s'élève en totalité à 90 millions environ, dont les trois quarts consistent dans l'exportation du riz, un riz de qualité grossière, qui ne peut être consommé en Europe, et que pour cela on écoule en Chine.

Mais ne croyez pas, messieurs, que les navires de la marine marchande française soient les convoyeurs de ces exportations. Non. J'ai fait aussi le relevé des entrées du port de Saïgon, et voici ce que j'ai constaté:

Navires anglais, 184 ;

Français, 95.

Les Allemands, qui, en 1879, avaient 91 navires, sont tombés k 39.

En résumé, messieurs, une colonie de fonctionnaires, un tribut annuel de 3 millions donné à la colonie, un commerce avec la France de 8 millions, un commerce général de 90 millions, qui ne profite pour les trois quarts qu^à TAngleterre ; voilà, messieurs, tout ce que vaut la Cochinchine ! (Très bien l très bien ! à droite.)

Messieurs, j'ai cité avec détails Texemple de la Cochinchine parce que, vous le comprenez, elle a une corrélation étroite avec le Tonkin.

Les deux contrées se ressemblent, et comme notre méthode de colonisation se ressemble également partout, et comme il est probable que nous ne ferons au Tonkin que ce que nous avons fait en Cochinchine, c'est-à-dire que nous lui verserons la même subvention, que nous y introduirons les mêmes procédés, que nous la peuplerons des mêmes fonctionnaires, il est vraisemblable, messieurs, que nous arriverons aux mêmes résultats. Ces résultats, vous les connaissez aujourd'hui par anticipation, et je vous demande, messieurs, après les avoir placés sous vos yeux, si M. le Président du conseil a eu raison de vous dire que la conquête du Tonkin devait être l'héritage des générations futures et le pain de nos ouvriers. [Très bien! à droite,)

Si les générations futures de la France et ses ouvriers ne devaient avoir d'autres ressources que celles que leur assure Timagination coloniale de M. le Président du conseil, autant dire qu'il les a condamnés d'avance à mourir de faim I [Afflaudissements à droite.)

M. Paul de Câssagnag. — Ils auront le pain du siège ICest là ce qu'on leur promet.

M. Jules Delafosse. — Et maintenant, messieurs, cpie nous ayons jeté un regard de notre côté, Youlez-vous regarder chez nos voisins? Vous y trouverez les mêmes enseignements. Les Etats-Unis n'ont pas de colonies, et les Etais- Unis font avec le monde entier un commerce immense, et qui va toujours croissant. {Mouvements divers.)

L'Allemagne n'a pas de colonies, et son commerce extérieur croit dans des proportions tellement menaçantes pour le nôtre, qu^un de nos honorables collègues, un patriote ardent, l'honorable M. Lockroy, a jeté récemment ce cri presque désespéré, que je répète à mon tour du haut de la tribune : « Prenez garde qu'au Sedan militaire ne s'ajoute un Sedan industriel? » Cette préoccupation patriotique est au fond de tousnosdébats; jelarecueille,etj'y trouvelemeilleur argument dont je puisse me servir pour combattre la politique coloniale du cabinet. (Très bien! très bien/ à droUe,}

Pourquoi l'Allemagne voit-elle son commerce d'exportation monter toujours I C'est parce qu'elle est forte, parce qu'elle est puissante, parce qu'elle est victorieuse. {Mouvements divers.) Elle bénéficie de la victoire : car, c'est triste à dire, mais il n'est que trop vrai que la victoire fait la vogue et commande la mode. Et c'est pour cela qu'au lieu de nous discréditer par la politique d*aventure, d'éparpiller nos forces aux quatre vents, je voudrais que tous ici nous fussions unis pour les ramasser, les concentrer,' pour travailler ensemble à redevenir forts, à redevenir victorieux, à reconquérir ainsi, avec le prestige perdu, les bénéfices qui l'accompagnent. (Applaudissements à droite et sur divers autres bancs.)

Du reste, messieurs, l'exemple que j'emprunte au commerce extérieur de l'Allemagne, le commerce français le fournit lui-môme et confirme mes assertions. J'ai Dût, avant cette discussion, le relevé du commerce général de la France

avec chaque nation. Voici les chiffres que j'ai trouvés et qui sappliquent aux différents pays en dehors de TEurope. La citation sera courte, et elle peut être intéressante.

La France fait avec les Etats-Unis un commerce de 750 millions.

Avec la Plata, de 266 millions.

Avec rinde anglaise, de 217 millions.

Il est vrai de dire que c'est un commerce d'importation.

Avec la Chine, de 91 millions. (Importation.)

Avec le Brésil, de 109 millions.

Avec le Pérou, de 40 millions.

Avec rOruguay, de 56 millions.

Avec le Chili, de 51 millions.

Eh bien, messieurs, le commerce total des colonies françaises avec la métropole ne sMlève pas à 200 millions, sur on total de 9 milliards ! Voilà tout le contingent de la politique coloniale. Vous savez maintenant par ces chiffres ce qu'elle vaut et si elle mérite les sacrifices qu'on vous demande pour elle. [Très bien ! très bien ! à droite.)

Messieurs, j'ai cité des chiffres qui sont officiels, j^ai apporté à la tribune des faits qui sont indiscutables : j^en tire des déductions qui peuvent vous paraître excessives, mais que je crois absolument justes. Si, grâce aux indications que j'essaye de faire passer dans vos esprits, vous arrivez à apprécier comme moi, dans son principe et dans ses conséquences, la politique d'expansion coloniale, j'espère que vous serez à l'aise pour la juger dans l'application particulière qu'on en fait auTonkin* (Vifs applaudissements à droite.)

Plusieurs membres. A demain ! à demain I

ly autres membres. Non I non ! — Parlez ! parlez I

(L'orateur échange quelques mots à voix basse avec if. le Président.)

M. LE PaÉsmENT. — Messieurs, l'orateur me dit qu'à raison de l'heure avancée, il désirerait le renvoi à demain.

Sur divers bancs, A demain ! à demain 1 M. LE PRÉSIDENT — II n'y a pas d'opposition au renvoi à demain de la suite de la discussion ?... {Non I non !) La suite de la discussion est renvoyée à demain.

(S décembre iS83).

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je remercie la Chambre d^avoir bien voulu hier, sur ma demande, renvoyer à aujourd'hui la suite de la discussion.

Je ne puis mieux lui témoigner ma gratitude qu'en abrégeant les quelques instants qu'elle doit encore me consacrer.

Mais je veux tout d abord réparer une omission. J^ai dit hier à la fin de mon discours que la totalité du commerce des colonies en France ne s'élevait pas à âOO millions. Le Journal officiel a oublié de recueillir cett restriction que j'avais faite: « moins TAlgérie. »

Je n'avais pas compris TÂlgérie dans ce total. L'Algérie fait, avec la France, un commerce de 260 et qnelcfws millions; seulementje ne considère pas TAlgérie comme une colonie véritable ; elle est presque assimilée à la France, et n'est, à mes yeux, qu'un prolongement de la métropole. C'est pour cela que je ne croyais pas devoir comprendre le chiffre de ses affaires dans le total du commerce colonial.

Cette rectification faite, je rentre au cœur du sujçt, et je dis : qu'est-ce que ce que nous allons faire au Tonkin ?

Il est surprenant, messieurs, qu'après huit mois de négociations, de débats publics, de polémiques effrénées, on en soit encore réduit à faire une pareille question. Qu'est-ce que nous allons faire au Tonkin ? Mais ce n'est pas ma faute siie gouvernement ne l'a jamais su, ou, le sachant, ne la jamais dit. [Très bien! très bien! adroite.)

Je sais bien qu'il s'obstine à nous répondre qu'il est allé et qu'il nous a conduits au Tonkin pour y faire exécuter le

traité de 1874 ; mais je sais aussi que le traité de 1874 ne contient absolument rien de ce que le gouvernement a voulu en tirer, ni le protectorat, ni l'organisation, ni la conquête pacifique ou militaire, ni Toccupation du delta. J'ai relu les discours prononcés par les orateurs du gouvernement sur cette question, j'ai parcouru le Livre Jaune pour y trouver une indication nette, précise et définie de l'entreprise, et je n'ai trouvé partout que l'expression changeante d'une politique incertaine, oblique, sans consistance et sans fixité. [Nouvelles marques d'approbation à droite,)

CSe que j'ai trouvé de plus clair, ce sont ces trois lignes, tirées de l'exposé des motifs qui précède la demande de crédit.

Il est dit:

Ci La seule partie du Tonkin que nous nous proposons d'occuper est le delta du Song-Koï; nous n'entendons pas dépasser Bac-Ninh et Hung-hoa, près de la rivière Claire, sauf pourtant, sur la côte, les points dont l'occupation paraîtra nécessaire. »

J'aurais beau jeu, messieurs, pour opposer ce programme étroit, ce programme ridiculement mesquin, quand on le compare aux efforts et aux sacrifices qu'on vous demande, mais qu'on réduit à dessein, sans doute pour vous rassurer, vous aveugler peut-être sur ses suites ; j'aurais beau jeu, dis-je, pour l'opposer aux déclarations antérieures du cabinet; mais Tincohérence de la politique ministérielle...

Voix à droite. Très bien ! très bien !

M. Jules Delafosse... les contradictions de son langage et de son action sont tellement connues, tellement percées à jour, qu'il est devenu banal de les mettre en lumière. [Nouvelle approbation à droite.)

La seule chose qu'il convient de relever dans ce programme, c'est, d'une part, l'imprévoyance incurable dont il témoigne, et, d'autre part, les réticences et la dissimulation qui l'accompagnent.

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