‹ Vingt ans au parlementChapitre 20 sur 40 · TT · texte numérisé non relu

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Vous voulez, dites-vous, occuper le delta du fleuve Ronge et vous y enfermer; maïs êtes-vous libres, êtes-vousmaîtwsde limiter ainsi votre action militaire et d'assigner ce terme à votre occupation ? Si vos ennemis vous y poursuivent, s'ils vous inquiètent, avez-vous fait le vœu de ne pas leur répondre? Et si, sans vous attaquer, ils tracent autour de vous une sorte de fossé, s'ils élèvent une muraille de Chine qui vous interdise toute communication avec les régions cii^ convoisines, vous résignerez-vous à vivre dans ce lazaret? Vous ne le pourrez pas, vous serez obligés d*en sortir à chaque instant pour vous défendre ou simplement ponr respirer.

Je suppose, messieurs, qu'à l'heure qu'il est nos troupes se soient emparées de Bac-Ninh et de Son-Tay, qui sont les points extrêmes de votre programme ; avez-vous le droit d'en conclure que la possession du delta sera désorm&is assurée, et que vous pourrez en jouir pacifiquement?

Mais, messieurs^ si vos ennemis, si les troupes auxquelles vous avez affaire, se retranchent à quelques lieues de là, dans des positions tout aussi fortes, qu'y aura-t-il de changé dans votre situation? Le delta deviendra, comme le dit le rapport, un camp retranché, et vous condamnerez nos soldats d'occupation au rôle d'assiégés éternels. Eh bien, c'est une situation intolérable, anormale, dont il faut sortir, et j'ai le droit de demander au gouvernement de nous dire quelle est l'issue qu'il peut nous faire entrevoir? (Tirs bien I très bien! adroite.)

Quant à moi, je ne connais que deux issues ; il faut traiter ou combattre. Une seule chose est impossible, c'est de s'immobiliser dans le delta, comme le veut le programme du gouvernement.

Mais, traiter avec qui? Combattre contre qui? Jusqu'ici, messieurs, le gouvernement nous avait toujours dit que nous n'avions devant nous que des bandes irrégulières, des pillards du delta, les Annamites insurgés contre nous ; et quand

— un —

noas lui demandions: A qui avez-Tous affaire? il nous répondait honnêtement: Aux Payillons-Noirs I

C^est hier seulement, sous la pression impérieuse de ropinion, sous la contrainte des exigences justement formulées par la commission, devant Taveu public de l'ambassadeur chinois, que le gouvernement s'est décidé à reconnaître que nous avions en face de nous, non plus les Pavillons-Noirs, mais la Chine elle-même. {Très bien! — C est cela! à droite.) Et c'est ici, messieurs, que vous rencontrez un édifiant témoignage de la sincérité ministérelle, [Rires approbatifs sur les inèmes bancs,) Chaque fois qu'on a signalé l'intervention éventuelle de la Chine, le gouvernement l'a niée. J'ai moi-même porté deux fois cette question à la tribune, au mois de mai et au mois de juillet; j'ai indiqué à la Chambre que l'embarras le plus sérieux, le péril prochain de cette expédition, c'était l'intervention imminente de la Chine. Cette observation, d'autres l'ont faite comme moi, ici et au Sénat; que répondait le gouvernement ? Il répondait que nos craintes étaient chimériques, que la Chine ne ferait aucune opposition à nos desseins, qu'elle se désintéressait de notre entreprise au Tonkin. Et comme il faut citer exactement ses paroles, M. Challemel- Lacour faisait cette déclaration textuelle que la Chine n'avait « ni le droit, ni les moyens, ni la volonté d'intervenir ».

Le gouvernement nous donnait ces audacieuses assurances sur la foi desquelles vous avez voté tout ce qu'il a voulu, tout ce qu'il à demandé, il nous les donnait alors qu'il recevait journellement de tous ses agents, de M. Bourée, de M. Tricou, de M. Rheinhart, l'avis que la Chine se préparait à la guerre et allait marcher contre nous ; qu'il recevait ici des protestations menaçantes de son représentant, qu'il négociait avec lui, qu'il avait les mains toutes pleines de preuves de l'intervention, des revendications de la Chine, et c'est à ce moment qu'il niait tout ! Ces preuves, messieurs, vous les

possédez ; elles s'étalent aujourd'hoi dans te lAorejawmttpi vient de vous être distribué.

Je me rappelle qn'il y a deux ans, à pareille époque, on interpellait le président du conseil, qui était alors aussi H. Jules Ferry, sur l'expédition de Tunisie ; on lui reprodiaii, comme nous lui reprochons aujourd'hui, d'avoir dissimulé ses desseins à la représentation nationale; et M. Jules Ferry répondait qu'il est parfois patriotique de taire la vérité. Bhl bien, je rends hommage à son patriotisme I II est possible que M. Jules Ferry aime la vérité pour elle-même, mais il prend de sévères précautions pour la cacher aux autres. [Très bien I très bien! et rires à droite.)

Dieu merci, ces artifices de la politique ministéridie ont aujourd'hui pris fin ; on veut bien reconnaître maintenant que c'est la Chine que nous avons en face de nous. Il faut ajouter que par cela même, nous sommes en face d'un double conflit: un conflit diplomatique et un conflit militaire.

Du conflit diplomatique, je ne dirai que quelques mots ; vous le connaissez comme moi. Vous avez lu les discours prononcés par les différents ministres sur cette question et le conflit ressort de toutes les lignes ; vous avez parcouru le Livre jaune, le conflit y éclate à chaque page.

Vous savez en quels termes M. Ghallemel-Lacour faisait, il y a cinq semaines, à cette tribune, le procès de la diplomatie chinoise ; vous savez par quelle série de mécomptes et de contestations il en était arrivé à rompre, ou à interrompre au moins, toutes relations avec la légation chinaise. M. Challemel-Lacour a quitté les affaires sur une déclaration que je livre à vos méditations. La voici : « Il existe entre nous et la Chine, non pas un malentendu, — après toutes les explications qui ont été données, il n'y a plus de maleatendu possible ; — mais un désaccord que les propositions de la Chine rendent absolument insoluble. »

Un désaccord insoluble : voilà donc le dernier mot de votre diplomatie I Et, faut-il que votre cause soit mauvaise, qu'elle

soit désespérée, pour qu'un homme d^esprit si fin, d'un talent si exquis, que ce lettré de France ait succombé devant les finasseries d'un mandarin choinois! (rrès bien! très bien! et rires à droite.)

H. Jules Ferry, messieurs, qui succède au département desafEaires étrangères à M. Challemel-Lacour, a eu le mérite de renouer les négociations. Il négocie: sur quel terrain? sur quelles bases 7 pour quel objet et avec quels résultats ? je n'en sais rien.

M. Laroghe-Joubert. — Nous non plus I

H. Jules Delafosse. — Et c'est parce que je n^en sais rien que je demande à M. le président du conseil de vouloir bien suppléer aux lacunes du Livre Jaune dans les explications qu'il fournira publiquement à la tribune. Il y a cependant dans le Livre Jaune un acte sur lequel j'appelle des explications catégoriques. A la date du 18 novembre, M. le président du conseil a notifié au représentant de la Chine que nos troupes avaient reçu Tordre d'occuper Bac-Ninh, Son-Tay, Hong-^Hoà, et, le même jour, le représentant chinois répondait à la notification de notre gouvernement que le Céleste Empire avait envoyé à Bac-Ninh des troupes régulières pour y défendre ce qu'il appelle c< ses intérêts et ceux de son

J'ai l'honneur de demander à M. le président du conseil si l'ordre qu'il avait donné d'attaquer Bac-Ninh a été maintenu. Si nos troupes attaquent Bac-Ninh, vous aurez devant vous non plus des chinois déguisés en Pavillons* Noirs, mais des troupes régulières, régulièrement investies par le gouvernement chinois du mandat de défendre la ville, qa'il revendique comme sa propriété. Par conséquent, vous aurez vous-mêmes engagé la guerre, vous aurez fait un acte de guerre sans avoir obtenu, sans avoir demandé la sanction préalable du parlement, comme l'exige la Constitution {Très bien 1 tris bien! à droite.)

Voix à droite. La majorité s'y habitue !

M. Jules Delafôsse. — En attendant, messiearSf qa^une réponse soit faite à cette question que je crois précise, je yeux relever cette simple conséquence du conflit diplomatique, que M. Challemel-Lacour appelle un désaccord ioso luble ; c'est que vous avez déjà manqué le but avoué de votre expédition et que vous ne l'atteindrez plus ! Car les débouchés commerciaux étaient le mot d'ordre de cette campagae» la raison d'être de l'expédition.

Messieurs, que vaut le Tonkin au point de vue colonial? Hier, j'entendais l'honorable M. Francis Charmes célébrer ses richesses et sa fertilité. Je n'en suis pas étonné.

J'avais entendu, au début de l'expédition, alors que nous nommions dans les bureaux la commission chargée d'examiner la première demande de crédits, j'avais entendu, dis-je l'honorable M. Paul Bert racontera ses collègues émerveillés que le Tonkin était une contrée privilégiée, un pays riche et beau comme un paysage des Mille et une Nuits, quelque chose comme l'Eldorado des légendes.

M. Paul Bert. — Il y a un peu de votre imagination dans cette traduction. Je n'ai parlé ni d'Eldorado, ni de choses semblables I

M. Jules Delafosse. — Monsieur Paul Bert, vous avez tort de m'interrompre {Rumeurs à gauche)^ et voici pourquoi:

Dans le bureau dont je faisais partie comme vous, j'ai pris la parole pour demander que le commissaire qui allait être nommé fût chargé d'appeler lattention du gouvernement, de la commission et de la Chambre sur l'éventualité d'une intervention chinoise, et vous, qui ne ne croyiez pas alors aux Chinois, et qui n'y croyez peut-être pas encore, savezvous ce que vous avez répondu ? Vous avez répondu ceci : Je me garderai bien de soulever la question dont M. Delafosse vient de vous entretenir, car nous ne savons pas ce que veut la Chine, et, si nous en parlions, nous pourrions lui donner des idées qu'elle n'a peut-être pas (Jrk bien! très bien! ei applaudissements à droite.)

M. JoLiBois. — Interrompez maintenant, c'est le moment.

M. LE Provost de Launat. — Il y avait alors un ministère vacant.

M, Paul Bert. — Je n'ai rien à retrancher de mes paroles. J'avais deviné ce que feraient vos journaux. [Très bien ! 1res hkn! sur divers bancs à gauche,)

M. Jules Delafosse. — Je ne dis pas que vous ayez eu tort, vous et M. Charmes, dans la peinture que vous avez faite du Tonkin ; mais je ne crois pas, comme vous Tavez dit, qu'il y ait dans ce pays des forêts merveilleuses, des lacs au fond desquels on trouve le cinahre et des rivières qui roulent de Tor. {On rit.)

Il est possible cependant que le Tonkin soit un pays fertile, fécond et salubre comme vous le dites; mais je sais d'autres témoins qui assurent que le delta ne vaut rien par lui-même, et je crois, quant à moi, que, si le Tonkin a une valeur coloniale, il ne vaut que par les débouchés qu'il peut ouvrir. Or, le Tonkin, messieurs, ne pouvait nous ouvrir de débouchés qu'en Chine, c'est-à-dire dans le Yunnan elle Kouang-Si. Je vous demande, dès lors, ce que vous devez penser de la prévoyance, de la sagacité, de l'esprit de conduite d'un gouvernement qui, entré en campagne pour procurer des débouchés à son commerce, commence par se brouiller avec la puissance qui les détient. {Très bien! très bien! à droite! H à V extrême gauche).

Si nous avions vraiment un intérêt commercial dans ces régions de' l'Extrême-Orient, il serait dans la cordialité de nos rapports, dans l'extension de nos relations avec la Chine. Car la Chine, qui n'a fait encore qu'entrebâiller ses portes, finira par les ouvrir toutes grandes, sous la pression de plus en plus impérieuse de la civilisation et des intérêts. D'ici à quelques années, la Chine deviendra certainement le plus vaste marché du monde. Et ne voyez-vous pas quelle part immense, quelle part merveilleuse un commerce intelligent, hardi, doué de quelque initiative, pourrait se

faire dans ce trafic prodigieax qui aura pour aliment qd marché de 400 millions d^hommesl C'est là «pie senties débouchés; c'est là qu'il fallait les chercher, et vous pouYiez les conquérir pacifiquement. Savez-vous qu'à l'heure qnll est le commerce extérieur de la Chine s'élèTe à plus d'un milliard? Malheureusement la part de la France dans ce milliard est terriblement restreinte.

Un membre à gauche. C'est pour cela que nous Toolons l'élargir.

M. Jules Delafosse. — Voici, pour vous édifier, quel est le tonnage des trois nations d'Europe qui font le commerce avec la Chine :

L'Angleterre, 10.813.779 tonnes ;

L'Allemagne, 882.356 tonnes ;

La France, 172.381 tonnes.

Quant aux maisons de commerce étrangères établies en Chine, en voici le compte :

Maisons anglaises, 298 ;

Maisons allemandes, 56 ;

Maisons françaises, 12.

Ces chiffres n'ont pas besoin de commentaires. Ds disent assez haut que ce ne sont pas les débouchés qui manquent à notre commerce, ce sont les commerçants.

Si faible pourtant que soit notre part, encore feul-H la sauvegarder. Si, par suite du conflit diplomatique que je viens d'exposer, la France devait en venir à une rupture ouverte avec la Chine, celle-ci serait naturellement forcée d'arrêter ses expéditions pour la France. Or, c'est la Chine qui alimente l'industrie de la soie, en nous envoyant la matière première; son exportation de soies en laine pour rindustrie française s*élève à 90 millions ; de telle sorte que si la politique du ministère nous conduisait à une gneire avec la Chine, le premier effet de cette guerre serait la ruine de l'industrie lyonnaise. [Très bien! très bien! adroite.)

Etmaintenant,',devons-nous croire que le conflit diploma-

Uque, que Thostilité flagrante, accusée» publique delà Chine, doive aboutir à une rupture?

Je suis persuadé, quant à moi, que le cabinet ne veut pas la guerre, et je suis plus convaincu encore que la Chine ne la déclarera pas. Mais il ne suffit pas que la Chine s'abstienne de déclarer la guerre, il faudrait qu'elle s'abstînt encore de nous la faire d^une façon indirecte, d'une manière occulte. C'est là, précisément, messieurs, le point critique de ce débat.

Je pose, à ce sujet, au gouvernement une question décisive, décisive, messieurs, par la réponse qu'il y devra faire. L'intervention militaire de la Chine, à l'heure qu'il est, n'est plus douteuse ; il est avéré que ce sont des soldats chinois qui combattent contre nous parmi les Pavillons-Noirs. Eh bien ! je demande au gouvernement : Etes-vous résigné à tolérer plus longtemps une pareille situation? Etes-vous disposé à supporter que la Chine ravitaille, subventionne, entretienne, pousse contre nous toutes ces bandes qui nous combattent? S'il en devait être ainsi, le gouvernement nous aurait condamné, par sa politique, à une guerre indéfinie : car il est bien évident que la Chine n'épuisera jamais son effort, pas plus qu'elle n'épuisera son hostilité. La conséquence de cet état de choses, s'il devait se prolonger, serait la guerre à l'état chronique, avec cette aggravation singulièrement menaçante que les bandes qui nous combattent s'aguerriront par la guerre, et, comme il faut toujours proportionner l'effort à la résistance que l'on rencontre, nous en arriverons promptement, fatalement, à cette dure alternative : ou d'envoyer et d'entretenir au Tonkin une véritable armée, ou de l'évacuer. {Très bien/ très bien! adroite.)

Il y a donc, messieurs, nécessité d'interdire à la Chine de continuer contre nous cette guerre sourde et indéfinie. Mais si la Chine s'y refuse, que ferez-vous? Cette question que je vous pose, le gouvernement se l'est posée à lui-même, et je crois qu'il y avait répondu. Je trouve dans le Livre Jaune la

mention d'une notification faite par M. Tricou au TsoDg-Li- Yamen, notification aux termes de laquelle Fageni franiçûs aurait signifié au gouvernement chinois que toute intervention directe ou indirecte de ses soldats contre nous sérail considérée par nous comme un casus belli.

M. Jules Ferry, président du conseil^ ministre des affaxns étrangères, — Ce n'est pas cette formule qui a été employée. Lisez la dépêche.

M. Clemenceau. — Il est question de casus belli.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — La formulc n'est pas celle qu'on vient indiquer.

M. Clemenceau. — Mais si !

M. Jules Delafosse. — Monsieur le Président du conseil, vous nous expliquerez comment vous entendez le casus klli. Mais si vous l'aviez notifié dans cette forme, je dirais que vous avez eu raison, et c'est peut-être le seul point où je me trouverais d'accord avec vous; car l'intervention d'un neutre a été, en tout temps et en tout pays, considérée comme un casus belli. J'ajoute qu'il ne convient ni à l'intérêt nia l'honneur de la France de paraître ignorer cette connivence armée de la Chine, de ne pas s'apercevoir que la Chine se moque de vous en même temps qu'elle tue nos soldats, de reculer enfin devant les obligations que cette situation commande. Il y a là un casus belli nettement caractérisé : si vous o»? l'avez pas signifié, il s'impose à vous, et je vous demande quelle suite vous entendez lui donner. {Très bien ! très bien! à droite,)

C'est ici, messieurs, que se pose la question de la guerre ouverte, de la guerre déclarée. Voulez-vous aller à la guerre? La guerre, je suis persuadé qu'elle est au bout de lapolilique ministérielle et que le cabinet ne peut y échapper. El c'est pour cela qu'avant de vous engager vous-mêmes en votant des crédits qui engageront le pays après vous, je dis qu'il faut examiner la guerre sous tous ses aspects et dans toutes ses conséquences. Je sais bien qu'il y a sur ces bancs

UD certain nombre de membres qui ne sMnquiètent pas de Téventualité d'une guerre avec la Chine et qui font ce raisonnement: <f Nous avons fait aisément et brillamment la guerre en 1860; nous pouvons la recommencer avec le même succès. »

D autres raisonnent autrement et disent : « Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de conduire une expédition militaire jusqu'à Pékin ; il suffira de bloquer les ports de la Chine, de bombarder quelques villes, et, quand la Chine sera lasse, nous lui offrirons la paix en échange d'une lourde indemnité. »

Messieurs, il y a beaucoup de patriotisme, sans doute, dans cette façon d'envisager les choses ; je crois cependant qu'il y a surtout beaucoup d'illusions. La Chine d'aujourd'hui, et on l'a trop dit déjà, n'est pas du tout celle de 1860 elle le prouve assez. Mais ce n'est plus seulement la condition de la Chine qui a changé, c'est aussi la nôtre.

La France, en 1860, était libre; elle n'avait rien à redouter sur le continent; elle exerçait sur le monde entier une suprématie incontestée. Elle avait pour elle la coopération militaire de l'Angleterre. Elle emportait sous ses drapeaux les vœux de l'Europe entière, intéressée comme elle à ouvrir cet immense marché à son commerce.

Est-ce que notre situation est la même aujourd'hui ? Je ne veux pas insister sur un sujet pénible... (Exclamations à gauche,) Je me contente de dire que la France ne se ressemble pas.

Quant au bombardement des ports de la Chine, je me bornerai à faire observer que les ports que nous pourrions bombarder sont précisément les ports ouverts en vertu des traités aux puissances étrangères, que c'est là qu'elles ont fondé leurs établissements, et que, si nous les bombardions, ce sont les neutres et non les Chinois qui en souffriraient le plus.

Je ne suis pas certain que le blocus soit une mesure beau-

coup plus efficace. Bloquer un peuple qui ne demande qa'à se renfermer chez lui, ce n'est pas le punir, n ne bat pas oublier, d'ailleurs, que les puissances étrangères font un commerce immense avec la Chine ; et c'est une question de savoir si le blocus signifié par nous serait re^eclé par elles. Je ne fais qu'effieurer ce sujet, qu'indiquer ces causes de préoccupation. Je ne veux pas y insister davantage. Je dis seulement qu'il y a là des chances de conflit international, et je crois qu'il est nécessaire d'en tenir compte. (Très bien! très bien! à droite.)

Il y a enfin, messieurs^ une dernière éventualité que je n'ai vue formulée nulle part, mais quHl me parait nécessaire également d'indiquer : c'est l'éventualité, c'est le danger de la course.

Vous savez que toutes les puissances maritimes d'Borope se sont interdit, par le traité de Paris de 1856, la course ea cas de guerre.

Toutes ont adhéré à ce pacte : l'Espagne seule a fait exception; les Etats-Unis également ont refusé leur adhésion. Quant aux peuples de l'Extrême-Orient, ils n'ont même pas été consultés. Il en résulte, messieurs, que la Chine aurait le droit d'armer en course contre nous. Oh I je sais bien que ce danger, à première vue, ne parait pas redoutable. On dit en effet, que la Chine, si elle a des navires, n'a pas de marins, et ses jonques n'inquiètent personne. Mais la Chine peut armer ses navires avec des équipages de mercenaires* délivrer des lettres de marque aux aventuriers du monde entier, et ces aventuriers, naviguant sous pavillon chinois, pourront donner la chasse à nos navires de commerce sur toutes les mers.

Et alors, messieurs, c'est le blocus qui se retournerait contre nous, car aucun de nos navires de commerce n'oserait quitter le port sans être convoyé par un navire de guefre. {Très bien! adroite.)

M. Eugène Farcy. — On n'aurait qu'à leur permettre

d'ayoir des canons, ils sauraient bien se défendre eux-

M. JuiBS Delapossb. — Messieurs, voilà sous quel aspect se présente, selon moi, Téventualité d'une guerre avec la Chine.

C'est à TOUS maintenant de voir s'il vous convient d'orienter la politiqpie du gouvernement vers cette solution. Si nous avions un intérêt certain, permanent, dans la possession du delta, un intérêt équivalent aux sacrifices que la guerre nous coûterait, je voterais la guerre, non sans regret, mais sans hésitation. Et si, dans l'aventure où nous sommes jetés, il n'y avait pour Thonneur national d'autre issue que la guerre je voterais la guerre avec tous les sacrifices qu'elle commande, sans les mesurer et sans les discuter. Mais je dis, messieurs, que ni Tintérêt de la France, ni l'honneur national ne commandent cette solution. La guerre est, à mes yeux, une solution seulement ministérielle, parce qu'elle est le dernier mot, la conséquence obligée, le terme fatal de la politique du cabinet. (Très bieni très bienl à droite.)

D'une question qui pouvait être pacifiquement débattue, pacifiquement réglée, le gouvernement a fait un conflit qui nousaconduits au seuil de laguerre, et je viens vous demander aujourd'hui s'il vous convient de franchir ce dernier pas. Croyez-vous que Theure soit bien choisie pour courir une telle aventure? Est-ce que notre situation sur le continent vous rassure ? Est-ce que l'isolement où nous sommes, isolement constaté par vos ministres eux-mêmes, ne vous donne pas à réfléchir? Est-ce que les alliances contractées bruyamment contre nous ne nous conseillent pas la prudence et la circonspection ? Est-ce que vous ne savez pas, est-ce que vous ne sentez pas qu'à l'heure actuelle des bruits sinistres courent le monde ?..• [Protestations à gauche et au centre, — Très bien! <rèt hien ! à droite,)

Un membre à droite. Certainement.

M. Prax-Paris. — Il faut être sourd pour ne pas les entendre*

M. Léon Renault, rapporteur, — Je demande la parole.

M. Jules Delafosse. — Est-ce que vous ne vous apercevez pas que la guerre fermente aujourd'hui partout, que les plus graves préoccupations agitent TEurope, et qu'il suffirait du moindre accident poiur allumer une conflagration qui dous envelopperait nécessairement? (Très bien! très bien! à droite.)

Et c'est cette heure où tous les peuples, où tous les gonvernements se concentrent, ramassent leurs forces, et se préparent silencieusement à soutenir le choc, à faire faœ aux périls prochains, c'est cette heure que vous avez choisie pour nous livrer aux aventures, pour éparpiller nos forces sur tous les rivages ! (Très bien ! très bien ! à droite,)

M. Lâroghe-Joubert. — C'est pour cela que j'aTais demandé la mise en accusation des ministres.

M. Jules Delafosse, — Je dis que c'est là une politi(iue insensée, et je dirais que c'est une politique criminelle, si ceux qui la font et ceux qui l'approuvent avaient vraimenl conscience des dangers qu'ils nous font courir ! [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Non, messieurs, il ne faut pas que cette misérable question du Tonkin se dénoue par la guerre. S'il y a une chance d'arrangement, il faut qu'elle soit saisie; et, s'il y a un obstacle, il faut que l'obstacle disparaisse.

Eh bieni il y a un obstacle, et je termine en le dénonçant. L'obstacle, à mon sens, c'est le cabinet. [Applaudissemenu à droite, — Exclamations et rumeurs à gauche et au ctnln,)

M. Ernest de la Rochette. — C'est très bien poser la question ; nous ne sommes pas candidats ministres, nous autres.

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je comprends vos exclamations et vos murmures ; cependant, je vous supplie de croire qu'il n'entre aucune animosité de parti dans l'avis que j'exprime. (A^otttje/fe5 exclamations au centre et à gauche.)

M. JouBOis. — Les candidats du futur ministère sont à côté des ministres.

M. LE PRÉSIDENT, iodressant aux membres de la droite. — N'interrompez pas, messieurs, laissez votre orateur exprimer votre pensée.

M. Jules Dblafosse. ^ Je ne demande pas que le cabinet succombe sous le poids des fautes quUl a commises et que le Lkre Jaune lui-même relève d^une façon accablante contre lai. Ce n^est pas son aveuglement, son imprévoyance, sa dissimulation, son mépris superbe de tous les avertissements et de toutes les leçons... [Protestations au centre etàgauche}yce n est pas tout cela que j^incrimine: ce que j^accuse, c'est sa situation, c'est l'impossibilité manifeste où il s'est placé luimême de mener à bonne fin l'entreprise qu'il a commencée. ( Très bien ! à droite,)

En vérité, ce serait à désespérer de toute politique raisonnée, raisonnable, de toute politique prévoyante et sûre dans celte Chambre, si vous ne sentiez pas que le cabinet est le prisonnier de sa politique, qu'il est lié, compromis par ses obligations, par ses déclarations, par ses engagements, par son langage, par la posture qu'il a prise devant la Chine. (Rires et applaudissements à droite.)

Je vois devant moi, messieurs, des députés, des collègues qui sont sincèrement et profondément dévoués au ministère : s il en est un seul parmi eux qui croie que le cabinet actuel, engagé comme il l'est, puisse dénouer la situation par un arrangement pacifique, sans reculer et sans se déshonorer, qu'il puisse sortir de cette aventure à l'avantage delà France, qu'il se lève ! (Rires ironiques et exclamations à gauche, — Applaudissements et bravos à droite.)

Et s'il en est un autre qui croie que toutes les chances de solution pacifique soient maintenant épuisées, qu'il n'y a plus aujourd'hui que la guerre à tenter, qu'il le dise I

Quant à moi, messieurs, je suis persuadé que le cabinet actuel ne peut négocier utilement en faveur d'une solution pacifique, et voilà pourquoi j'ai dit hier que je lui refuserais les crédits.

— fIB —

Cest cette nécessité qai détermine mon YOte et qai déterminera sans doute ceux de mes honorables collègues de droite. Je considère que le vote des crédits dans les circonstances actuelles ne serait qu*une subvention donnée à la politique de guerre.

Et je veux, messieurs, je veux qu'avant d^arrivcràla guerre» on épuise toutes les chances de Téviter.

Il faut donc que le cabinet disparaisse et fasse place à nn cabinet nouveau, animé de sentiments nouveaux, armé d'une situation toute neuve et, par conséquent, propice aux négociations. (Très bien ! très bien! à droite.) Car ce cabinet nouveau aurait Tavantage d'être le désaveu public, le désaveo vivant de la politique actuelle et de porter avec lui les vœnxde conciliation qui nous animent. Et si, d^aventure, nos vœm comme ses efforts devaient être trompés, si la Chine répondait k ces négociations par des exigences telles que la France ne pût les accepter sans se déshonorer, sans s'abaisser d^ vant elle, eh bien I Messieurs, nous accepterions la gaeire alors; nous ferions la guerre, mais nous la ferions avec la résolution tranquille et forte d'hommes qui savent accomplir un devoir, et gardent, quoi qu'il arrive, la conscience d'aroir agi en mandataires fidèles et amis de leur pays I {Vifs af plaudissements à droite. — L'orateur, en retournant à ton banc^ reçoit les félicitations de ses collègues de la droite.)

DISCOURS

SUR LES RESPONSABILITÉS MINISTÉRIELLES (24 novembre i884.)

A la fin de 1884, Texpëditioii du Tonkin avait pris des proportions inquiétantes. Nous étions en gaerre ayec la Chine, et Topinion pnbliqae s^alarmait des suites toujours grossissantes de TaTentare. L*impréToyance et la dissimulalion qui ayaient présidé à Tentreprise éclatèrent à tous les yeux, et Tirritation da dehors avait sa répercussion dans le parlement.

Vers la Un de novembre, le gouvernement, en môme temps quHl demandait de nouveaux crédits, toujours plus considérables, avsdt à répondre à une triple interpellation. M. Lockroy parla le premier ; M. Jules Delafosse lai succéda à la tribune et prononça le discours suivant:

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je n'ai pas Tintention de suivre rhonorable M. Lockroy dans le champ un peu vaste qu'il Tient de parcourir. Il a fait valoir d'excellentes considérations sur les inconvénients et les dangers de la politique d'expansion coloniale ; je m'y associe complètement, mais je crois que le meilleur hommage que je puisse loi rendre, c'est de ne pas le répéter.

Messieurs, je Tondrais restreindre le débat à son objet précis et en déterminer la fin.

Je ne discuterai pas le rapport, parce qu'il n'est pas discutable, l'honorable H. Leroy s'étant surtout étudié à taire ce

que nous avions le plus besoin de savoir. Je ne comimltrai pas les crédits, bien que je sois résolu à les refuser, parce que le vote des crédits me paraît être le moindre întérêtde ce débat; ce qui importe au pays, c^est de savoir si la politique ministérielle qui réclame ces crédits obtiendra voln* approbation, et si le gouvernement qui la pratique recevra de vous le mandat de continuer son œuvre. [Très bien! très bien f à droite.)

Tout à l'heure Thonorable M. Lockroy disait que la question qui nous est soumise n'est pas une quest'on ministérielle, mais une question nationale. C'est aussi mon avis ; mais il est difficile de distinguer entre ces deux intérêts; car s'il est convaincu, comme moi, que la politique ministérielle fait courir d'immenses dangers au pays, il doit reconnaître aussi comme moi que la question ministérielle et la question nationale se confondent absolument. [Très bien! très bien! sur divers bana.)

C'est pour provoquer le libre jugement de la Chambre sur cette question,pour lui permettre d'émettre en toute liberté, en dehors des considérations généreuses, patriotiques ou chimériques qui peuvent déterminer tels ou tels adversaires du cabinet à subventionner une politique qu'ils réprouTenL que mon honorable collègue et ami M. Raoul Duval el moi, nous avions déposé notre demande d'interpellation. Nous avons voulu faire hautement, résolument, le procès du cabinet ; nous voulons vous mettre en présence de cette politique qui a engagé la France dans une entreprise désastreuse, qui a greffé l'un sur l'autre deux conflits également gros de sacrifices et de dangers, qui use en détail nos ressources militaires et nos ressources financières... {Très bien! n droite)^ qui épuise le trésor, désorganise l'armée, ruine 1^ crédit, enchaîne notre liberté sur le continent, et, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Lockroy, arrive, parl'éparpillement inconsidéré de nos forces, jusqu'à comprometlrc la sécurité même de la patrie. [Très bien l très bien ! à droitt. — Humeurs à gauche et au centre,)

Cette politique néfaste, nous vous appelons, messieurs, à, lajuger, et vous me permettrez d'ajouter que le jugement que vous allez rendre, devant le pays qui vous juge à son tour, sera votre rachat, je veux dire le rachat d'une confiance mal placée, ou votre propre condamnation. {Très bien ! à droite,)

Quant à moi, je me suis donné pour tâche de définir, de fixer les responsabilités encourues, et, cela fait, de vous indiquer les résolutions qu^elles me paraissent commander. {Mouvements divers.)

Ces responsabilités, messieurs, — je veux le dire tout de suite, — pèsent, selon moi, tout entières sur la tête de vos ministres ; quant aux suites que ces responsabilités comportent, je vous dirai avec la même franchise que c'est la condamnation de la politique ministérielle et le remplacement immédiat... [Très bien! à droite, — Exclamations ironiques à gauche et au centre.) Messieurs, vous vous êtes trop hâtés de protester contre mes paroles ; je n'avais pas dit ma pensée tout entière. {Ah! ah/) Mais puisque vos interruptions m'y provoquent, je vous dirai que si vous êtes prévoyants, si vous êtes prévoyants et justes, si vous ne voulez pas que la responsabilité ministérielle soit un leurre, ce n'est pas seulement par le renversement du cabinet que vous devriez répondre à la demande actuelle de crédits, c est par sa mise en accusation ! [Applaudissements à droite et à Vextrême gauche. — Exclamations et rires au centre.)

M. Clovis Hugues. — Vous êtes dans les saines traditions révolutionnaires !

M. Jules Delafosse. — Il est inutile de me témoigner par vos murmures que je ne traduis pas vos sentiments; je le sais de reste, et c'est précisément pour y contredire que je viens à la tribune. Ce n'est pas votre sentiment que j'exprime, et encore moins le sentiment du cabinet. {Hilarité.)

C'est une tactique familière à M. le président du conseil de prétendre qu'il n'est pour rien, quant aux origines, dans

la question du Tonkin, qja'il a trouTé la France engagée par les cabinets précédents, et quUl n*a fait, en sommef que continuer leur oeuyre. Quant à son œuvre, à lui, il a soin d^ajouter qu'elle n'a été, du commencement jusqu^à la fin, que Texécution respectueuse et rigoureuse des volontés formulées par le Parlement. Vous avez entendu ces asse^ tions se produire dans les discussions précédentes; eUes seront certainement renouvelées au cours de ce débat.

Il semble, d'ailleurs, que Thonorable rapporteur ait préparé les voies au ministre en énumérant avec tant de complaisance les ordres du jour de confiance que vous lui avez votés. Hais dans son désir de sauver le ministère en lui cherchant sur vos bancs 300 complices... {Applaudissements à droite. -^ Vives réclamations et rumeurs à gauche et au centre,)

M. LE PRÉSIDENT, — Vous ne pouvez pas vous servir d'une pareille expression, monsieur Delafosse !

M. Jules Delafosse. — M. le président me faitobserverqoe le mot de « complices » dépasse la mesure des libertés pa^ lementaires. {Ohl ohl — Si! si!) Gomme je dénonce ici des fautes et mêmes des choses qui sont plus que des fautes, j'imagine qu'on pouvait appeler les serviteurs dévoués du cabinet des complices de ses erreurs. {Interruptions,)

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu — M. Grévy Tadil: « Ni dupe ni complice I » Le terme est classique!

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je n^ai pas l'habitude de m'insurger contre l'autorité de M. le président, et jedéfère à son observation.

Je disais que, dans son désir de sauver le gouvernement, M. le rapporteur avait oublié une chose, c^est que la Chambre n'a été le plus souvent appelée qu'à ratifier des faits accomplis, et toutes les fois qu'on lui a demandé des subsides ou des témoignages de confiance, en vue d'une politique à venir, elle ne les a donnés que sur la foi de promesses qui n'ont pas été tenues, d'engagements qui ont été violés, de programmes qui ont été déchirés, et surtout dansTespé-

rance, mensongèrement entretenue, de solutions qu^on disait faciles et promptes, qui ne sont pas réalisées et que le cabinet ne réalisera pas. (Très bieni très bien! à droite et à l'extrême gauche.)

H. Andrieux. — Vous dégagez la responsabilité de la majorité de la Chambre. C'est très bien ! {Rires à Vextrême gauche.)

M. JoLES Dblafosse. — C'est évidemment de la majorité que je parle.

Je pourrais, messieurs, vous en fournir les preuves, en reproduisant à la tribune les déclaratioûs qui ont été faites dans les discussions antérieures par les deux ministres des affaires étrangères qui se sont occupés du Tonkin, c'estàrdire M. Chaliemel-Lacour et M. Jules Ferry. Mais je sais, surtout à Theure où nous sommes, que les citations sont terriblement encombrantes dans un débat, et combien il est difficile d'appeler et de retenir sur elles Tattention de la Chambre ; cependant, comme nous voulons que le procès que nous faisons aujourd'hui à la politique ministérielle repose sur des témoignages irrécusables, je vous demanderai la permission de vous citer seulement deux déclarations. [Parlez! parlez!)

Voici en quels termes s'exprimait M. Challemel-Lacour, à ia date du 15 mai de l'an dernier. Je l'avais interrogé sur cette question du Tonkin, et c'est à moi qu'il répondait. 11 disait :

<c Les faits et les indices dont M. Delafosse s'alarme ne nous paraissent pas, à Theure qu'il est, de nature k nous causer de bien sérieuses inquiétudes...

» Il n'y a rien à conquérir chez un peuple où tout le monde nous est ami. [Exclamations et rires à droite.)

» Nous n'avons rien à conquérir dans un pays sans force militaire sérieuse et que nous n'avons pas l'intention de nous annexer. Nous avons à redouter de très vives protestations, mais d'assez faibles résistances.

» Quant à la Chine, nous croyons qu^elle n*a nilapenséet ni la volonté d'intervenir. »

M. Jules Ferry, Tannée dernière, à pareille date, s'exprimait en ces termes :

<( Nous savons où nous allons .. » {Bruyantes exlamattom ei rires à droite et à Pextrême gauche,)

«... nous savons ce que nous voulons. Les renfoKsque nous vous demandons ont été calculés de manière à nons conduire dans le temps le plus court au terme désiré de celte campagne. Nous vous le disons de la manière la plus formelle ; les renforts sont considérables et ils seront suffisants. » {Bruit à droite.)

Eh bien ! que résulte-t-il de ces témoignages, je devrais dire de ces monuments d^une politique imprévoyante et trompeuse, ignare et fanfaronne. {Rumeurs sur divers bancs A gauche et au centre) sinon la preuve que le cabinet, qui a commencé par se tromper, a pris systématiquement le parti de vous tromper vous-mêmes? [Vive approbation à droite. — Réclamations sur divers bancs à gauche et au centre.]

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Delafosse, vous pouvez accuser le gouvernement de s'être trompé, d'avoir commis des erreurs, d'avoir eu des illusions, mais vous ne pouvez Taccuser d'avoir trompé volontairement la Chambre. {Applaudissements sur les mêmes bancs à gauche et au centre. — Exclamations à Vextrême gauche et adroite.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Alors on ne peut plus formuler d'accusations contre un gouvernement!

M. Jules Delafosse. — J'ai dit exactement ce que je voulais dire, je ne retirerai pas l'expression que j'ai employée. {Marques d^ approbation adroite.)

Un membre à droite. Vous avez bien raison 1

M. Jules Delafosse. — J'afQrme que le gouvernement, qui a commencé par se tromper, a su la vérité plus tard et qu'il Ta cachée à la Chambre et à la France. {Applaudissements à droite et à Vextrême gauche.)

M. Raoul Duyal. — Et ce ne sont pas pourtant les avertissements qui ont manqué !

M. Georgbs Perin. — Il n'y a pour s'en convaincre qu'à rapprocher les textes et à lire le Livre Jaune,

M. Jules Delafosse. — Les preuves abondent; je n'oserai pas même les produire toutes à la tribune.

Est-il plus vrai de dire que le cabinet n^est pour rien dans la question duTonkin?...

Voix à V extrême gauche. A l'origine, a-t-il dit !

M. Jules Delafosse... que ce sont les cabinets précédents qui ont créé ce conflit?

Non I au moment où il prenait possession du pouvoir, il y avait une question du Tonkin, c'est-à-dire une situation obscure, mal définie, contestée, qui nous tenait en butte au mauvais vouloir de l'Annam, aux agressions des pirates du delta, aux revendications diplomatiques de la Chine ; mais il n'y avait pas conflit. Le conflit date expressément du jour où, pour son avènement, le cabinet dénonça le projet de traité préparé par l'honorable M. Bourée...

Voix à droite. Parfaitement ! C'est cela !

M. Jules Delafosse... et rappela le négociateur. Par cette initiative violente, qui était un acte de rupture, le cabinet prenait exclusivement la responsabilité de la guerre, et cette responsabilité s'est aggravée tous les jours. [Très bien ! très bien I à droite et à V extrême gauche, )

Elle s'est aggravée par l'abandon de cet héroïque et malheureux Rivière [Mouvements divers)^ laissé quatre mois sans secours, sans subsides, sans instructions, exposé aux attaques non plus seulement des Pavillons-Noirs, mais encore à celles des réguliers chinois, rappelés précisément au Tonkin parla dénonciation du traité Bourée qui les en avait éloignés. {Nouvelle approbation à droite et à V extrême gauche.) Elle s'est aggravée, messieurs, par l'extention croissante des hostilités, par l'insuffisance calculée des subsides... [Exclamation sur divers bancs à gauche et au centre),

par la dissimulation... [Très bien! très bien! à F extrême gauche et à droite).., par la dissimulation des risques à courir et des sacrifices à faire, et enfin par la guerre avec la Chine, qui en est le couronnement.

Voilà, messieurs, quelles ont été les responsabilités du cabinet dans cette affaire duTonkin, et je dis qu'il est gmd temps quUl en porte la peine ! {Applaudissementi sur les mêmes bancs.)

Encore si Terreur une fois commise, vous l'aviez reconnue I Si vous aviez dit la vérité tout entière au pays, si vous l'aviez loyalement associé à votre entreprise ! Il y aurait au moins une excuse dans votre sincérité. Mais non ! Vous avez tout nié, tout caché, tout trahi : l'intérêt national comme la vérité I {Bruyantes réclamations à gauche et au centre. — Vifs applaudissements à droite et à V extrême gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Monsieur Delafosse, je vous rappelle à l'ordre... {Très bien! très bien ! à gauche et au centre, — Réclamations à droite.)

M. Jules Delaposse. — Mais, monsieur le président...

M. LE PRÉSIDENT. «- Je VOUS rappelle formellement à Tordre. Il est impossible de commencer une discussion sur ce ton !

Voix à droite. C'est la constatation de la vérité !

M. Léon Chevreau. — Il faut donc une approbation sans phrases?

^ M. Jules Delafosse. — Monsieur le président, j'ai dil que le cabinet avait trahi Tintérét national comme la vérité, et j'en apporterai les preuves au cours de ma discussion. Je demande à la continuer librement. {Applaudissements à droite et à Vextrême gauche.)

M. le président. — Vous pouvez la continuer librement sans vous servir d'expressions injurieuses... {Réclamatiem à droite) pour le ministre, qui est un de vos collègues. {Applaudissements à gauche et au centre.) Je vous ai rappelé à Tordre ; je maintiens le rappel à Tordre, et je vous prie de

vous renfermer dans Tusage des expressions parlementaires. {Approbation sur les mêmes bancs. — Rumeurs à droite.)

M. LE BARON DuFOUR. — Si VOUS ne pouvez pas parler librement, monsieur Delafosse, descendez de la tribune.

H. Raoul DuvAL. — Malheureusement, c'est la vérité qui semble injurieuse.

M. JouBOis. — L'orateur répète de la tribune ce qui se dit partout.

M. Andrieux. — Les épithètes ne sont pas nécessaires ; les faits parlent assez haut.

H. Jules Delafosse. — Je vais précisément les rappeler, les faits, et vous verrez si les mots dont je me suis servi ont dépassé Texpression de la vérité.

Pour atténuer votre responsabilité, vous avez niéjusqu^au bout rintervention armée de la Chine. [C est vrai! à droite.) Pour ne pas mobiliser un corps d'armée et éviter de prendre ainsi devant le pays les apparences de la guerre, vous avez écrémé les régiments ; pour masquer la grandeur des sacrifi ces à demander au pays, vous avez procédé par petits crédits et par petits paquets. Et précisément parce que les sacrifices étaient insufiisants, vous les avez rendus stériles. [Très bien ! a droite.)

Pour dissimuler enfin le conflit avec la Chine, vous avez inventé Tétat de représailles, la politique de rétorsion, les prises de gages et autres qualifications inconnues du droit des gens et de la diplomatie. {Très bien ! très bien I à droite.)

Voix à Fextréme gauche. Et le blocus pacifique.

M. Jules Delafosse. — Et lorsque nous, nous venions tour à tour, de la droite et de la gauche, dénoncer vos réticences et vos erreurs, — je ne veux pas en dire plus pour ne pas encourir un second rappel à Tordre {Rires à droite), *- lorsque nous venions prouver à la Chambre que ce marécage du Tonkin est un gouffre dans lequel fondent inutilement nos millions et nos soldats, vous refusiez de nous croire...

M. Raoul Duval. — Parfaitement !

M. Jules Delafosse... vous refusiez de noos croire, non par inconscience ou par dédain volontaire de la Téritéi mais par intérêt ministériel, parce qu'il ne vous convenait pas d'avouer au pays que, pour mener à terme votre entreprise, vous aviez besoin de lui demander 30.000 hommes et 300 millions. [Très bien ! très bien! à droite.)

Et voilà pourquoi, messieurs, nos admirables et malheureux soldats combattent et meurent là-bas ! Âh ! certes ! ils savent combattre et mourir, et ce n'est pas trop de la reconnaissance enthousiaste de la nation et de nos hommages communs {Très bieni très bien! à droite et à rextrêm gauche) pour les payer de leur héroïsme et de leur dévou^ ment. [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Ils nous ont donné la seule joie qui nous soit venue de cette lamentable aventure ; ils ont rappelé au monde, trop enclin peut-être à Toublier, que la vaillance française surYÎt à nos désastres, survit même à votre politique; ils ont couvert du reflet de leur honneur et de leur gloire nos misères intérieures. Et c'est pour cela que je les salue ! {Applaudissements à droite. )Msis leur héroïsme même vous accuse! Car ils se sacrifient à la plus obscure et à la plus ingrate des causes. Ils meurent par vous et pour vous! {Rumeurs m centre. — Nouveaux applaudissements à droite et à rextrème gauche), et le sang généreux qui coule là-bas depuis dixhuit mois n'est, en définitive, que le prix de vos visions coloniales et de votre égoïsme ministériel ! ( Vifs applaudissements sur les mêmes bancs, — Murmures à gauche et au centre.)

Voilà, messieurs, quelles ont été les responsabilités du gouvernement dans cette affaire du Tonkin. Il reste à voir ce qu'elles ont été du côté de la Chine.

C'est la première fois qu'on traite à cette tribune de la guerre ouverte avec la Chine.

Jusqu'ici on avait envisagé son intervention armée comme

aoe éventualité plus ou moins éloignée et plus ou moins redoutable ; les uns tenaient la Chine pour une quantité négligeable ; c'étaient les amis du cabinet ; les autres, tenant compte des progrès réalisés depuis vingt-cinq ans, croyaient et disaient que la Chine, si elle n'était pas un danger militaire à redouter, pouvait être tout au moins un embarras sérieux.

Aussi n'ai-je pu retenir l'expression de mon étonnement lorsque j'ai entendu, l'autre jour, l'honorable rapporteur nous dire que la politique ministérielle s'était heurtée à des complications inattendues... Inattendues?... Inattendues des aveugles et des sourds ! (Rires approbatifs à droite et à textrême gauche)^ inattendues de ceux qui se ferment volontairement les yeux et les oreilles ! Mais il n'est pas, entendez-le bien, un de ces accidents, pas une de ces complications qui n'ait été prévue et prédite. (Très bien ! très bien I à droite.)

J'aurais quelque droit de rappeler ici que j'ai été l'un des premiers à prévenir la Chambre des dangers qui devaient résulter pour elle de cette politique aventureuse.

Voix à droite. C'est vrai !

M. Jules Delafosse. — Je me contente de dire, et je le regrette absolument, que ces prévisions se sont réalisées. La guerre est maintenant un fait. Il reste à voir comment cette guerre s'est produite et comment elle peut se dénouer.

Vous n'avez pas oublié, messieurs, dans quelles circonstances la Chambre se séparait le 16 août dernier. Après un débat de deux jours, la Chambre votait un nouveau crédit de 38 millions pour le Toukin, et 173 de nos collègues, plus dévonés que prévoyants, se crurent obligés d'ajouter au vote des crédits un ordre du jour de confiance aux termes duquel le gouvernement était invité à poursuivre contre la Chine l'exécution du traité de Tien-Tsin.

Gomme la rupture n'était pas officiellement consommée, que les négociations se poursuivaient encore, au dire du

gouTernement, je m'abstins de faire obserTcr ce qn*il y avait d'excessif, d'anormal et même dHnconsUtationnel due ce mandat.

Aujourd'hui que le traité de Tien-Tsin est, sinon détruit, du moins à refaire, je puis dire, sans préjudice pour pe^ sonne, que les 173 n'avaient pas le droit de donner, que le cabinet n'avait pas le droit de recevoir mandat de poursuivre, par la voie des armes, l'exécution d'un traité qui n'anit pas reçu la consécration des Chambres. {Très bien! très Hen! à droite,)

Messieurs, je fais cette observation pour plusieurs raisons.

Je pourrais dire, avec M. le commandant Fonmier, le négociateur, que le traité n'était qu'une « convention préliminaire qui devait céder ensuite la place à un traité définitif avec traité de commerce, qu'on soumettrait à la ratificatioa des Chambres. » Je pourrais ajouter que l'approbation du traité de Tien-Tsin n'était pas absolument certaine ; car il y a, notamment dans l'article 1*% des obligations imposées i la France qui ne seraient pas acceptables pour une Chaoibrê française, si elles devaient être rendues exécutoires.

Mais ce n'est pas précisément là-dessus que je veux insister. Je dénonce cette irrégularité, d'abord,parce qu'elle a permis à la Chine de s'en prévaloir contre vous, pour opposer une fin de non-recevoir à vos reveQdi€ati<»9 ; ensuite parce que d'autres, à leur tour, pourraient s'en prévaloir également, si leurs intérêts menacés ou lésés les conduisaient à s'interposer entre la Chine et nous.

Je la dénonce, surtout, parce qu'il me parait nécessaire, indispensable que le pays apprenne comment sa politique extérieure est dirigée, comment se poursuivent des négociations d'où dépendent la paix et la guerre, et en quelles mains malheureuses vous avez placé votre confiance. {Trèt bieni très bien ! à droite.)

Lorsqu'on sait avoir affaire à des casuîstes aussi raffinés

et aussi subtils que les Chinois, à des fourbes émérites, k des gens dont M. le président du conseil a dit ici « qu'ils ont le génie de la duplicité et de la mauvaise foi », c^est un deyoir naturel, élémentaire, de prendre contre leurs fourberies toutes les précautions possibles. Eh bien ! j^ai le regret de dire que ces précautions ont été négligées ; car Tabsence de ratification par les Chambres françaises n'est pas la seule lacune du traité de Tien-Tsin ; il y manque aussi la signature de la Chine. {Marques d'approbation à droite.)

J'ai entendu dire ici par M. le président du conseil que le traité de Tien-Tsin avait reçu Tadhésion signée du Tsong-Li- Yamen. C'est une inexactitude...

M. Raoul Du val. — Une de plus I

M. LE PRÉsmENT BU CONSEIL. — Il a rcçu la signature de l'impératrice, c'est encore mieux I {Très bien l très bien! au centre.)

M. Jules Delafosse. — Ni l'impératrice, ni le Tsong-Li- Yamen n'ont signé !

M. le président du conseil. — Il y a un décret impérial qui Ta formellement approuvé. Il existe deux décrets : Fun qui a donné les pleins pouvoirs au vice-roi du Pé-Tchi-li ; l'autre qui a ratifié la convention préparée par lui.

M. Clemenceau. — Après l'affaire de Bac-Lé ?

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Non, le 10 mai.

M. Jules Delafosse. — J'en parle librement, messieurs, parce que la Chine, jusqu'ici, n'a pas contesté la validité du traité de Tien-Tsin. Ce n'est qu'une observation que je veux faire pour montrer ce que vaut la diplomatie du gouvernement. Ce que le Tsong-Li- Yamen a ratifié, c'est un rapport annexe de Li-Hung-Chang, c'est-à-dire une interprétation toute chinoise du traité {Rires approbatifs à droite) ^ et cette interprétation, vous ne l'avez pas connue, vous n'avez pas même demandé à la connaître !

Si vous l'aviez demandé, monsieur le président du conseil, vous vous seriez aperçu que la clause de l'évacuation immé*

diate ne s'y trouvait pas; et ce n'est pas moi qui le dis, c'est votre négociateur, M. Fournier lui-même. Ecoutez, messieurs, cette citation, elle en vaut la peine :

« Je distinguai nettement que les protestations de Pékin avaient empêché le vice-roi d'avouer au palais que le retrait des troupes devrait être immédiat, et que, n'osant pas me l'avouer, il essayait d'arriver au même résultat en allongeant les délais. »

Ainsi, messieurs, la plupart des affirmations apportées à cette tribune par M. le président du conseil se troareDl infirmées par son propre négociateur. (Très bien! très bien! à droite.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Cela se trouve en entier dans les deux langues.

M. Jules Delafosse. — Au reste, messieurs, le traité de Tien-Tsin n'a qu'une influence tout à fait secondaire sur les événements qui nous occupent. Le point capital de ce procès, c'est l'arrangement complémentaire relatif & l'évacuation des villes frontières du Tonkin. Ici encore, M. le président du conseil est venu affirmer qu'il y avait eu une conTention signée. Je ne me permettrai pas, jusqu'à ce qu'il s'en soil expliqué à la tribune, de le contredire. Mais j'affirme qne rien, dans les documents diplomatiques ou dans les communications ministérielles, rien ne nous autorise à dire ou à croire que cette convention ait jamais existé. Voici ce qui s'est passé : si je me trompe, les membres de la commission qui ont entendu et recueilli les confidences du gouvernement lui-même voudront bien me rectifier.

Lorsque Li-Hung-Chang et M. le commandant Fournier eurent conclu entre eux la convention qui porte le nom de traité de Tien-Tsin, M. le président du conseil, impatient d'en finir avec cette affaire du Tonkin qui lui cause de justes angoisses, donna l'ordre à son négociateur de régler les conditions de l'évacuation. Le moment, il n'est pas inutile deie noter, pouvait paraître inopportun; car, à cette époque, il y

avait une recrudescence d'hostilités contre la France à Pékin, et voici le tableau fort intéressant que M. le commandant Fournier a tracé de Tétat des esprits dans la capitale :

« L* orage prévu avait éclaté dés Tenvoi à Pékin, par télégramme, du texte arrêté de notre traité.

» Les protestations arrivaient de tous côtés. »

M. Andrieux interrompt et dit : a Le traité avait donc été rendu public? »

M. le commandant Fournier répond : « Non, mais il avait été soumis au Tsong*Li-Yamen et au grand conseil, ce qui constitue dans le milieu officiel une publicité assez étendue ; cette assemblée comprend les princes tartares, les censeurs, les grands fonctionnaires ; c^était donc un toile général fort redoutable.

» Les censeurs déclarent que ce traité serait la honte, le déshonneur de la Chine ; quUl eût fallu négocier plus longtemps ; qu'au moins le négociateur eût dû réclamer une rectification de frontières; qu'il convenait d^attendre une victoire des troupes chinoises au Tonkin ; que la situation militaire n^était pas désespérée au point dUmposer une pareille humiliation, etc. Li-Hung-Chang, qui avait pleins pouvoirs pour négocier, mais non pour signer, se rembrunissait. »

Je vous prie, messieurs, de retenir cette dernière phrase lorsque vous aurez à juger la politique du gouvernement ; je ne la commente pas^ je me contente de la citer et de la confier k vos souvenirs. {Très bien! très bien! à droite.)

Cet état des esprits devait paraître assez inquiétant pour qu on ne précipitât rien ; il exigeait tout au moins qu'on prit toutes les garanties pour assurer la régularité de la convention à intervenir. Voici, messieurs, comment les choses se passèrent. M. le commandant Fournier se rendit auprès de Li-Hang-Chang et lui remit une note aux termes de laquelle le gouvernement de la France signifiait à la Chine que les

troupes françaises occuperaient, dans le délai de vingt jouis, les places frontières du Kouang^Tong et da Kouang-Si, et dans le délai de quarante jours, les Tilles limitroplies du Tunnan.

Li-Hung-Chang reçut la note et donna son assentiment verbal. Le négociateur français ne réclama pas de lai d'engagement réciproque, contractuel. Il ne lui demanda même pas un accusé de réception.

Messieurs, on a assez vivement reproché à M. le commandant Fournier son imprévoyance, et je crois, en effet, qae si le commandant était un diplomate de profession, on pourrait critiquer sa façon de négocier.

Mais, messieurs, nous n'avons pas le droit d'oublier que M. le commandant Fournier est un officier des plus distiogués de notre marine, un soldat droit et loyal, prétast instinctivement sa loyauté aux autres. {Très Ken ! très bieti! à droite.)

Il se contenta de demander à Li-Hung-Chang d*adres«er la notification au Tsong-Li-Yamen et de la faire ratifier par lui.

Li-Hung-Chang s'y refusa. Il dit qu'il ne le pouvait pas, parce que, au moment où Teffervescence hostile à la France se manifestait d'une façon de plus en plus violente, la noti* fication de cette nouvelle convention pouvait être dangereuse, qu'elle risquait presque d'aboutir à un rejet, et peut-être à une disgrâce pour lui. Il ajouta que la ratification par le Tsong-Li-Yamen n'était pas nécessaire, que les commandants des troupes chinoises au Tonkin étaient tous à sa dévotion, et qu'il suffirait qu'il leur envoyât des ordres pour qu'ils fussent obéis sans hésitation.

Voilà tout ce que nous savons officiellement de l'arrangement complémentaire du traité de Tien-Tsin.

Je suis obligé, messieurs, de marcher avec une extrême précaution sur un terrain dont je sens les difficultés. Voas reconnaîtrez du moins que je n'ai rien dit jusqu'ici qui ne se

trouve dans les documents ofQciels dont tous êtes saisis, et j'espère ne jamais dépasser la mesure que m'impose la nature même de ces débats. {Très bien 1 très bien ! à droite.)

Si j'avais, messieurs, la liberté de dire tout ce que je pense, il y aurait de cruelles représailles à exercer contre la conduite et contre la diplomatie du cabinet. Tout ce que j'en veux dire, c'est que son plus grand tort a été de donner trop largement carrière à la duplicité chinoise, et nos adversaires en ont cruellement usé.

Je ne veux pas apporter à cette tribune de version chinoise. Il ne me convient pas d'emprunter à l'ennemi des armes pour combattre un cabinet français. [Très bien 1 très bien I à droite.)

Je vous demande seulement la permission de vous donner on échantillon de la diplomatie de M. le président du con* seil ; et je le fais avec d'autant moins de scrupule que je suis certain d'avance que l'approbation de la majorité de la Chambre lui est acquise. {Bires à Vextrème gauche. — Très bien ! à droite.)

Messieurs, pour la clarté de la citation que je vais faire, je dois faire connaître à la Chambre qu'après l'affaire de Bac- Lé, dont je vais parler tout à l'heure, le gouvernement français avait demandé une explication au Tsong-Li*Yamen. Le Tsong-Li-Yamen avait déclaré qu'il n'y avait pas eu convention, qu'il n'y avait pas eu d'engagement, et M. le président du conseil a répondu en ces termes :

« C'est le 17 mai, messieurs, que, pour assurer Texécution de Farticle 2 du traité de Tien-Tsin, le commandant Fournier a remis au négociateur chinois une note écrite portant que : « Après un délai de vingt jours, c'est-à-dire le 6 juin, nous pourrions occuper Lang-Son, Cao-Bang, That-Khé et toutes les places adossées aux frontières du Kouang-Tong et du Kooang-Si. » Rien n'a pu faire supposer alors à notre plénipotentiaire que cet arrangement ne fût pas agréé par son interlocuteur. Mais il y a plus. Quelques jours plus tard, le

SO mai, je faisais connaître à la Chambre des députés, à Paris, en même temps que le traité de Tîen-Tsin, les termes mômes du-dit accord, et cette communication a reçu une immense publicité. On ne saurait donc admettre que le gourernement impérial en ignorât les dispositions, et il aurait dû, en tout cas, nous prévenir en temps utile des difficultés qui pouvaient de son fait en empêcher Texécution régulière. »

Messieurs, ces façons de s'expliquer doivent paraître des vérités lumineuses, incontestables, à M. le président du conseil. La Chine a dû écouter ce qu^il a dit ici et se tenir pour avertie. C'est la théorie du contrat tacite que nous avons vue naguère s'épanouir au Congrès...

Un membre à t extrême gauche. C'est cela !

M. Jules Delafosse... contrat tacite qui liait le Sénat, par cette raison décisive que les sénateurs sont censés lire le Journal officiel (Rires et approbations à droite) ; c'est le commentaire anticipé de cette réponse effrayante quefaisall, il y a trois mois, M. le président du conseil à M. Raoul Duval : « Eh ! monsieur, ces choses se traitent par la bonne foi et non par l'écriture î » .

J'ai peur, monsieur le président du conseil, que cette nouveauté diplomatique ne fasse pas son chemin, et s'il est dans votre destinée de négocier longtemps encore pour la France et au nom de la France, je ne puis que vous supplier de vous en rapporter un peu plus à l'écriture, et un peu moins à la bonne foi. {Nouveaux applaudissements sur U^ mêmes bancs.)

Messieurs, puisque nous étudions la politique diplonaatique de M. le président du conseil, et que vous semblei vous intéresser à cette étude, je vous demande la permission de vous en citer un autre exemple. Vous avez lu tous, assurément, l'intéressante et poignante déposition de M. le commandant Fournier. 11 y a un moment où Tun des membres de la commission pose à M. le commandant Fournier cette question :

« Dans votre pensée, Li-Hung-Chang n^engageait-il que lai on engageait-il le gouvernement chinois? »

Le commandant Fournier répond tout d'abord : « Li ne pouvait engager que sa personne » ; puis, en revisant le procès-verbal, il modifie les termes de sa déposition et dit : « Li engageait son gouvernement, puisqu'il était plénipotentiaire ; mais pas sans retour. »

M. Granet. — C'est à moi que la réponse a été faite.

M. Jules Delafosse. — Alors les membres de la commission se retournent naturellement vers H. le président du conseil et lui demandent de concilier des négociations si obscures et si peu fermes avec des déclarations aussi catégoriques que les siennes, et il répond : « Ce qu'il importe de bien préciser, c'est que je n'ai eu en mains qu'une dépêche où Ton ne distinguait pas entre Li-Hung-Chang ou le Tsong- Li-Yamen. » Il dit plus loin : « Toutes ces distinctions ne sont pas dans la dépêche qui a été notre seul renseignement. » Il ajoute même une phrase qui a été supprimée dans le procès-verbal. Supprimée par qui? et pourquoi? Je rignore et voudrais bien le savoir; mais je la rétablis, d'abord parce que la Chambre a décidé que les procèsverbaux destinés à la publicité seraient intégralement publiés, et puis parce que cette phrase jette une certaine lumière sur les illusions dont H. le président du conseil s'est nourri jusqu''à ce jour. Cette phrase est ainsi conçue :

« Nous avons des dépêches où le langage du vice-roi est absolument celui d'un chef de gouvernement. »

M. Lebot, rapporteur. — D'où cette phrase est- elle extraite ?

M. Jules Delafosse. — Du compte rendu de la séance où M. le commandant Fournier a comparu devant la commission. Elle a été supprimée dans l'impression; je l'ai prise dans les registres des procès-verbaux de la commission, et je la reproduis intégralement. {Mouvements divers, — Rires et applaudissements à droite et à l'extrême gauche,)

M. Georges Perin. — Cela fait une quatrième édition des procès-verbaux ; il y en avait déjà trois l

M. JoLiBOis. — Cest une édition considérablement expurgée 1

M. Jules Delafosse. — Je n'attache pas une extrême importance à cette phrase. Je crois seulement y voir que M. le président du conseil qui s'est trompé sur la personnalité de Li-Hung-Ghang, en ce quHl Ta pris toujours pour un ami, pour un allié de sa politique, n'était pas loin alors de le condérer comme le souverain de la Chine. {Rires à droite et à Vextrême gauche,)

Cela explique bien des choses, mais cela n'excuse rien.

Vous savez, messieurs, les événements qui ont suivi. L'ordre est donné au commandant du corps expéditioiinaiFe d'aller prendre possession de Lang-Son. Une colonne de 400 hommes est placée sous les ordres du colonel Dugenne, et se met en marche. Â mi-chemin elle rencontre les troupes chinoises dont les commandants lui refusent le passage. II y a à ce propos une correspondance échangée entre les commandants chinois et le colonel Dugenne, qu'il pourrait être intéressant de publier ; vous la connaissez, je m en rapporte à vos souvenirs, j'ai dit qu'à cette tribune je ne citerais aucun document chinois. {Très bien! très bien! à droite.] U combat s'engage alors, et il dura deux jours. Ce combat fut ce qu'ont été toutes les rencontres de nos soldats avec l'ennemi, un admirable exemple d'héroïsme.

Pendant deux jours nos soldats ont combattu à découvert contre des troupes couvertes, dans la proportion de un contre dix, et ils ont maintenu leurs positions. {ApplatiiUs' sements sur divers bancs.) Ils n'ont pu cependant opérer une trouée, et le général Millot, commandant en chef, a pris le parti de rappeler la colonne à Hanoï.

Ici, M. président du conseil fut naturellement appelé à s^expliquer sur cet incident qui succédait de si près à la paix annoncée. Il déclara que l'affaire de Bac-Lé était ud

guet-apend, une trahison, une violation flagrante du traité consenti.

Les paroles prononcées à cette occasion par M. le président da conseil ont une gravité particulière et je me crois obligé de les citer. Il s*exprime en ces termes, dans la séance du 7 juillet :

« Nous avons cru trouver dans cette agression, dans cette violation formelle du traité de Tien-Tsin le fondement dhine réparation nécessaire.

» Nous avons pensé qu'ayant donné à la Chine et au monde entier une preuve si éclatante de modération, en renonçant à une indemnité dont le principe n^était ni contesté ni contestable, nous étions en droit de rappeler à ceux qui se font un jeu de la foi des traités que de tels actes se payent et veulent une réparation.

« Le gouvernement se croit en mesure de faire respecter les traités, de les protéger contre des entreprises dont l'imprudence touche au vertige, et il promet qu'il ne sera rien épargné pour sauvegarder avec résolution, avec prudence toujours, mais avec une fermeté que rien n^ébranlera, les droits et les intérêts de la France. »

Ces paroles, messieurs, furent acclamées par la grande majorité de cette Chambre, et pas une protestation ne s'éleva de nos bancs, à nous, qui n'avons pas coutume d'applaudir aux paroles ministérielles. Pourquoi? Parce qu'il n'y avait place alors que pour un seul sentiment, le sentiment de la loi violée, de l'honneur outragé, et pour l'obligation que nous sentions commune à tous d'en tirer vengeance. Vous aviez raison de le dire, monsieur le président du conseil: ces choses se payent. S'il y a eu guet-apens, s'il y a eu trahison, vous avez bien fait de demander à la Chine une réparation nécessaire, et j'affirme que la Chambre, plus soucieuse peut-être de l'honneur national que vous n'avez semblé l'être en ces derniers temps, ne vous permettra pas d'abandonner vos revendications.

Mais si, d'aventure, il n'y a ea ni guet-^pens, ni trahison, s*il n'y a pas eu violation des traités ; si la notification n^a pas même été soumise au gouvernement chinois, quel rôle a été le vôtre et que faites-vous sur ces bancs ? [Applaudissementë à droite.)

M. Briens. — Et la Chine va lire ces paroles!

M. Jules Delafosse. — Vous auriez encouru la plus terrible responsabilité que jamais chef de gouvernement ait encore assumée. Car après avoir fait massacrer nos soldats sur la foi d'un traité imaginaire... {Protestations au centre et à gauche)y — je n'affirme pas, messieurs, j'attends les explications, j'attends les preuves et je les sollicite, — vous auriez, sans autre raison que de prêter au pays votre propre erreur, vous auriez engagé la France dans une grande guerre, vous auriez sacrifié des milliers d'hommes et des millions pour couvrir uniquement votre légèreté et votre imprévoyance ! {Applaudissements à droite, — Nouvelles protestationt au centre et à gauche,) Ces choses-là se payent aussi, monsieur le président du conseil ! {Nouvelle approbation à droite,)

Je ne parie pas des autres griefs que nous pourrions faire valoir contre vous, de l'incorrection de vos procédés, de la constitution violée dans sa lettre et dans son esprit, de la guerre faite à Tinsu de la France et sans l'aveu des Chambres... {Très bien ! très bien I à droite)^ du blocus de Formose notifié sans déclaration de guerre^ ce qui nous expose à des complications de tous les jours.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Nullement ! rassuret-voc^

M. Jules Delafosse. — Je ne parle pas des autres irrégularités dont votre politique est semée.

Mais si vous n'avez pas dans votre portefeuille le traité violé, le texte écrit, le texte formel dont vous vous êtes prévalu pour engager la France dans cette guerre, je dis que votre guerre est une conspiration du pouvoir personnel contre la sécurité de la patrie... {Applaudissements à droite. — Protestations au centre)^ et je déclare qu'il n'existe, ni

dans les règles de la responsabilité ministérielle, ni même dans le code pénal, de châtiment qui soit au niveau d'un pareil attentat I {Très bien t très bien! à droite. — Exclamations à gauche.)

M. Lamglois. — Après la peine de mort, je ne connais plus rien l {On rit.)

M. Jules Delafosse. — Si, au contraire, vous avez ce texte, si vous avez cette preuve, si vous avez des arguments encore inconnus à faire valoir, il faut les produire ici, tout de suite, il faut nous dire : Voici le traité, et voilà la trahison ! Alors votre situation deviendra nette et forte, ce qu'elle n^a jamais été ; mais il n'est que temps, en vérité, de renoncer à cette bouffonnerie du secret, à cet attirail du mystère qui prête à votre politique extérieure les dehors de je ne sais quel roman ténébreux ou comique. {Approbation à

De qui vous cachez-vous? et pourquoi vous cachez-vous? Je vous entendais, l'autre jour, pousser ce cri étrange : « Il ne faut pas le dire aux Chinois ! » Dire quoi ? cacher quoi ? Croyez-vous donc que les Chinois, avec lesquels vous négociez, ne savent pas ou ne devinent pas tout ce que vous pouvez dire ou faire? Je vous entendais taxer de puérilité, de mesquinerie, les justes réclamations de M. Clemenceau: mais, monsieur le président du conseil, ce qui est puéril, ce qui est mesquin, c'est de vouloir lutter de ruse avec des mandarins chinois. Cette émulation n'est digne ni de vous, ni de nous. {Rires à droite et à gauche,) Lorsqu'on a l'honneor d'être le chef du gouvernement de la France, on a mieux à faire que de cultiver la chinoiserie. {Rires approbatifs à droite. — Rumeurs au centre,)

Vous vous défendez de jouer cartes sur table avec les Chinois ; et moi, je vous dis qu'il ne faut pas jouer du tout. Avec des adversaires de ce caractère, il n'y a qu'une diplomatie qui soit efficace, c'est la diplomatie brutale, celle qui parle d'une voix claire et haute, qui pose nettement ses

conditions et qui n'en démord plus ; quand elle ne réussit pas, il reste la force. {Très tient très bien!)

Ceci m'amène à demander au gouvernement ce qu'il veat faire. Est-ce la paix, est-ce la guerre?

Si c'est la guerre, pourquoi n'emploie-t-il pas les moyens décisifs ? Pourquoi refuse-t-il de demander à la Chambre les subsides suffisants qui doivent la rendre efficace ?

Si c'est la paix, — et je tiens à vous dire tout de suite que je vous crois incapable de faire jamais la paix, — mais enfin, si c'est la paix, je vous demande de nous apprendre quelles sont vos dernières conditions. Je dis « vos dernières conditions », parce que vous avez eu des conditions successives. Après avoir demandé à la Chine 250 millions, vous atez réduit votre demande d'indemnité au chiffre de 80 millions, et les demi-confidences que vous avez faites, les paroles (pie vous avez prononcées à la tribune donneraient à croire qu'il y a encore des conditions réservées, celles-là sans doate qu'il ne faut pas dire aux Chiniois. {Jffilariié à droite. — Murmures au centre.)

{A ce moment deux membres échangent des paroles qn m parviennent pas jusqu^ au bureau,)

M. CuNÉo d'Ornano. — On proteste parce que, pour nos collègues du centre, le patriotisme consiste...

H. LE PRÉsmENT. — N'interrompez pas, monsieur Conéo d'Ornano.

M. CuNÉo d'Ornano. — J'explique les murmures du centre.

M. LE PRÊsmENT. — Vous u'avez rien k expliquer ; vous n'avez pas la parole, et ceux qui ont interrompu ont eu tort. La parole est à M. Delafosse seul.

M. CuNÉo d'Ornano. — Le patriotisme consiste sans doute à voter aveuglément tout ce que le ministre demande.

M. Jules Delafosse. — Si les interrupteurs voulaient accuser mon patriotisme, messieurs...

M, LE PRÉsmENT. — L'intcrruptiou, qui, d'ailleurs, n'est

pas parvenue jusqu'au bureau, ne vous concernait pas, monsieur Delafosse ; si un membre avait mis votre patriotisme en doute, je l'aurais rappelé à Tordre.

M. Jules Delafosse. — Je disais, messieurs, au moment où j'ai été interrompu, qu'entre le dépôt de la demande de crédits et le moment où je parle, des négociations ont été entamées et elles ont paru un instant sur le point d'aboutir.

J'ai l'honneur de demander au gouvernement de nous apprendre sur quelles bases ces négociations ont été établies et poursuivies, et pour qpielle cause elles ont échoué.

J'attends ces explications avec une curiosité bien naturelle ; mais, quelles qu'elles soient, messieurs, je vous dirai tout de suite qu'elles ne changeront absolument rien à ma conyiciïon... [Rires au centre)^ à la conviction réfléchie et raisonnée où je suis que le cabinet actuel est hors d'état de nous assurer une solution avantageuse et sûre. {Très bien I très bien I à droite.)

Messieurs, je me suis efforcé de vous montrer sa diplomatie sous tous ses aspects et de vous prouver qu'il était seul responsable de la guerre. Je voudrais maintenant vous montrer, en deux mots seulement, parce que l'heure s'avance... (Parkz ! parlez 1)^ qu'il est aussi l'obstacle, l'obstacle insurmontable... {Exclamations à gauche et au centré) à la conclusion de la paix. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Messieurs, je suis de ceux qui croient k la possibilité, à la nécessité d'un arrangement, et, contrairement à l'opinion qu'exprimait tout à l'heure l'honorable M. Lockroy, je crois à l'efBcaité d'une médiation et je l'appelle de tous mes vœux* Mais je suis aussi persuadé que, de tous les cabinets possibles, le cabinet actuel est précisément le seul qui ne puisse y recourir ; pourquoi? parce qu'il s'est engagé de telle sorte qu'il ne peut se dégager sans déshonneur pour lui, et en même temps sans déshonneur pour le pays. {Très bien ! très bien! à droite. — Exclamations à gauche et au centre.)

Je veux Yous en donner la preuve en empruntant le témoignage même du gouvernement

Dans la commission, on n demandé à M. Foumier de dire quelles étaient, suivant lui, les conditions auxquelles la Chine consentirait à traiter. M. Fournier a répondu:

« Ils traiteraient aujourd'hui sur tout ce qui ne serait pas ostensiblement Tindemnité; mais vous n'aurez jamais d'eux aucun argent, à titre d'indemnité. »

Or, M. le président du conseil disait le même jour : « Kons ne renonçons nullement à notre demande d'indemnité; c'est comme gage de Pindemnité que nous saisissons Formose. »

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — M. Foumier a ajouté que la Chine mettait son honneur à ne pas payer cette indemnité.

M. Jules Dblafosse. — Vous voyez, messieurs, ce que tous pouvez attendre de la politique ministérielle, après cet édifiant dialogue. D'une part, le gouvernement dit : Nous voulons une indemnité. Son négociateur, d'autre part, lai répond : Vous ne Tobtiendrez jamais ; et le gouvememeot réplique: Nous la voulons tout de même. {Très Ueniei rires à droite.)

Voilà une diplomatie vraiment concordante et une situation pleine de promesses I

Messieurs, tout autre serait la condition d'un cabinet nouveau. {Exclamations ironiques au centre,)

M. Langlois. — Proposez-le !

M. le gokte de Doithlle-Maillefeu. — Soyez tranquilles, vous y gagneriez I

. H. Jules Delafosse. — Vous me ferez bien l'honneur de reconnaître, j'imagine, que je suis absolument désintéressé dans la question. [Bruit au centre. — Très bien ! très bien ! à

Au point de vue de l'intérêt politique ou de Tintérét de parti, je ne fais aucune difiërence entre tous les cabinets républicains : par conséquent, lorsque je dis que l'avène-

mentd*un cabinet nouveau est indispensable, entendez-le bien, à la conclusion de la paix, vous pouvez d'autant mieux croire mon affirmation qu'elle est absolument désintéressée. {Très bien ! très bien I à droite. — Exclamations ironiques à gauche.)

Je le dis, messieurs, parce qu'un cabinet nouveau pourrait librement désavouer ce qu'il y a de désavouable et de personnel dans la politique du cabinet actuel.

M, Raoul Duval. — Très bien !

M. Jules Delafosse. — Un cabinet nouveau pourrait faire appel à la médiation que je désire et accepter librement son verdict ; il pourrait surtout, sur cette question nationale, et c'est là la raison décisive qui devrait vous faire réfléchir, rallier autour de lui toutes les énergies, et tous les dévouements. [Très bien ! très bien ! à droite.)

Il faut bien vous persuader, messieurs, que la Chine, qui nous observe, qui nous écoute, qui est à l'affût de tous les accidents et de tous incidents, qui suppute ce que peuvent lui donner d'avantages le discrédit et les faiblesses du cabinet actuel, il faut que vous sachiez que la Chine ne consentira à traiter que le jour où vous lui ferez peur. Et elle ne commencera de prendre peur que lorsqu'elle verra tous les groupes et tous les partis se rallier et se fondre dans le mêmes effort et dans la même résolution. {Exclamations au centre et à gauche. — Très bien l très bien ! à droite et sur divers banes.)

J'entends bien, messieurs, le sens de vos protestations ; vous nous dites : Pourquoi ne vous ralliez-vous pas autour du cabinet actuel? Voilà sans doute ce que signifient vos exclamations.

Eh bien, c'est parce que nous ne le pouvons pas ! Non ! non ! nous ne pouvons pas donner notre confiance à un cabinet qui a fait un si misérable usage de celle que vous lui avez prodiguée. Ce serait livrer la paix et la guerre, le présent et l'avenir âi une politique qui n'a ni dbrection, ni pré-

voyance. Il faut, entendez-vous, que le cabinet disparaisse pour que la paix se fasse I {Rumeurs ëur divers bancs,)

II est dès aujourd'hui la victime expiatoire jastement désignée par ses erreurs, et c'est & mes yeux la seule fonction que désormais il puisse utilement remplir. [Très bien ! très bien ! à droite.)

Eh I messieurs, si le cabinet avait conscience de la situation qu'il s'est faite et qu'il nous a faite, s^il avait uniquement souci de l'intérêt national, s'il prenait en piUé ce malheureux pays voué par lui aux aventures sans but et aux sacrifices sans fin, il n'eût pas attendu que je me fisse à cette tribune l'écho d'un cri qui commence à s'élever de toutes parts et qui, bientôt, partira de vos bancs. (Très bien ! irh bien! à droite. — Réclamations au centre,)

M. CuNÉo d'Ornano. — La question sera portée devant le pays.

M. Jules Delafosse. — Mais puisqu'il est, parait-il, incapable de cette abdication volontaire, c'està vous qu'il appartient de la lui conseiller.

J'ai dit en commençant que vous aviez été trompés jusqu'ici, mais vous ne pouvez plus l'être : votre responsabilité commence à l'heure juste où la lumière s'est faite dans vos esprits, et les événements, j'imagine, ont éclairé d^on jour assez vif la politique ministérielle pour que vous ne gardiez désormais aucune illusion. [Approbation à droite,) Vons savez ce que le cabinet a fait dans le passé, vous savez ce qu'il vous prépare dans l'avenir.

H. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Nou, nous ne le savons même pas ! [Rires à droite.)

M. Jules Delafosse. — Je veux dire que, comme il ne semble pas disposé à changer de politique, celle d'hier nous répond de celle de demain.

Vous savez qu'il est hors d'état de faire la paix et que la guerre continue est sa fatalité, je dirais son châtiment, si la France ne payait pour lui. Vous savez que l'état de repré-

sailles n'est qu'un jeu, que la prise de gages n'est qu'un leurre, que l'occupation du delta est un immense fardeau ; TOUS le savez, et tous savez aussi que le maintien du cabinet actuel est la continuation de tout cela I

Il vous appartient maintenant de choisir entre le pays et lui, (Très bienl très bien! à droite.)

Eh bien, malgré les interruptions qui ont accueilli tout à l'heure, je ne dirai pas la sommation, mais plutôt la prière que je lui adressais, je ne doute pas, je ne veux pas douter de votre patriotisme et de votre résolution. Je veux croire que vous finirez par entendre le cri d'impatience, de lassitude et de détresse du pays. «. (/tumeurs <t<r divers bancs. -— Ouil oui! — Très bien! à droite.) Je veux croire que, pour sa délivrance comme pour votre honneur, vous sentirez que l'heure est enfin venue d'arrêter cette politique coupable et folle, dont le développement a été un fléau et dont la continuation serait un crime I {Applaudissements répétés à droite. — Lorateur en retournant à son banc est félicité par ses amis.)

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