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Ambassadeur d'Angleterre à Paris

à l'appui de la Note collective, ça été, en fin de compte, pour récarter... Lord Granville entendait, en effet, que la Note collective ne devait être considérée que comme un encouragement platonique qui n'impliquait la promesse d'aucune sanction ». C'était aussi catégorique que peut l'être le langage diplomatique, et TAngleterre n'a pas un seul instant varié. C'est qu'à ce moment déjà elle se réservait d'intervenir seule, à son heure, ou de ne se rallier qu'à toute autre combinaison qui évinçât la France, avec laquelle elle ne voulait plus rien partager. A ce moment de la crise, l'échange des communications diplomatiques entre les deux gouvernements est particulièrement intéressant. Gambetla et lord Granville emploient les mêmes termes, mais chacun d'eux leur donne un sens différent. Autant le ministre français se montre pressant, autant le chef du Foreign Office s'applique à se dérober. Le 30 décembre 1881, Gambetta lui propose de faire dire au khédive, afin de fortifier son autorité, qu'il peut compter sur l'appui des deux puissances. — c Le principal intérêt de cette démarche, écrit-il à M. Challemel-Lacour, me parait être d'affirmer avec plus de précision eijcore que par le passé, la ferme volonté de la France et de l'Angleterre de rester unies à l'avenir, aussi bien que dans le moment présent, pour parer à toutes les complications que nous pouvons redouter de voir se produire en Egypte. » — Lord Granville consent à la démarche proposée ; mais il a soin d'en détruire préalablement tout l'effet qu'en attendait Gambetta, en spécifiant que cela n'engageait à rien ! — « Il est bien entendu, fait-il observer à l'ambassadeur de France, que les instructions communes n'entraîneront aucun engagement d'action effective, et qu'elles ont pour but unique d'exercer une action morale sur le khédive, en l'assurant, une fois de plus, de raccord des deux puissances. »

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Ainsi, de part et d'autre, on proclame l'entente ; mais on ne s'entend pas du tout sur le sens qu'il convient d'y attaciier. Le 7 janvier, les deux gouvernements faisaient remettre au khédive une note identique que Gambetta considérait comme la préface d'une action commune ; mais dès le lendemain, le ministre anglais s'empressait d'en atténuer l'effet. Enfin comme Gambetta s'obstinait à ne pas comprendre les réserves de l'Angleterre, lord Granville lui faisait transmettre par M. Ghallemel-Lacour la déclaration catégorique que je viens de citer.

En dehors du mauvais vouloir de l'Angleterre, des objections qu'il n'avait pas prévues lui venaient de différents côtés. C'est ainsi que, à la date du 10 janvier, notre agent diplomatique à Berlin lui adressait la communication suivante : — « D'après les renseignements que j'ai recueillis, un échange d'idées s'est produit entre l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie, au sujet de l'attitude qu'il conviendrait d'observer, si de nouveaux troubles de la nature de ceux qui ont éclaté en Egypte, il y a peu de mois, venaient à se produire. Il résulterait de ces pourparlers que les cabinets de l'Europe orientale seraient unanimes, bien qu'à des degrés divers, à repousser l'hypothèse de la descente sur les bords du Nil de forces anglo-françaises, et que la solution qui lui paraîtrait la seule praticable serait l'envoi de régiments turcs, après entente préalable de la Porte avec les cabinets de Londres et de Paris, et avec l'adjonction, au besoin, d'une démonstration navale de ces deux puissances. »

D'autre part, le sultan, suzerain de l'Egypte, protestait contre le sans-façon avec lequel la France et l'Angleterre intervenaient là-bas, au mépris de ses propres droits. Enfin, le 21 janvier, le consul général de France au Caire M. Sienkiewicz lui télégraphiait : — c Le

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moment actuel est très défavorable à une intervention . Ce n'est guère que dans le cas où toutes les grandes puissances s'accorderaient à reconnaître qu'une intervention est nécessaire qu'elle pourrait avoir lieu dans des conditions avantageuses. » — C'est au milieu de ce fouillis diplomatique qu'il fut renversé du pouvoir, en laissant à son successeur un situation hérissée de doutes. Qu'aurait-il fait, s'il eût continué de régner? Il n'y a pas grand intérêt à discuter cette hypothèse. Une seule chose est certaine, c'est que Teffort de sa diplomatie ne répond aucunement à la légende qu'on lui à faite. L'histoire, très documentée sur ce point, témoigne que s'il voulut fermement servir la cause française en Egypte, sa bonne volonté était fondée sur un faux calcul. Il comptait sur une intervention anglo-française, et l'Angleterre refusait obstinément de se prêter à son dessein.

M. de Freycinet qui lui succédait à la présidence du conseil et au ministère des Affaires étrangères n'avait ni le parti-pris, ni la témérité de Gambetta. C'était un esprit circonspect et souple, surtout attentif à ne pas s'engager dans une aventure, et soucieux de modeler sa diplomatie sur les mœurs pacifiques et casanières du Parlement. Il rompt, pour ses débuts, avec les projets d'intervention chers à Gambetta, et dès le 3 février, se met d'accord avec le cabinet de Londres sur trois points essentiels qui résument son attitude dans la question d'Egypte. — « Lord Lyons, écrit-il à son ambassadeur, m'a dit qu'il allait écrire à lord Granville pour lui faire connaître que nous étions d'accord sur ces trois points :

V Nous réservions notre adhésion à toute action effective ultérieure;

2^ Nous répugnions à remploi des moyens coêrcitifs;

y Nous étions contraires à l'envoi des troupes turques en Egypte. »

Cette politique expectante le conduit à s'en remettre à l'intervention collective des grandes puissances, toujours sous cette double réserve que la France n'enverra pas de troupes en Egypte et que la Turquie ne sera pas autorisée à y envoyer les siennes.

M. de Freycinet ne prenait pas assez garde aux contradictions que contenait cette double proposition. D'une part, en effet, le recours au concert européen impliquait une renonciation à la situation prépondérante et privilégiée qu'il avait revendiquée pour la France, dans ses discours au Parlement, et, d'autre part, l'intervenlion de TEurope devait nécessairement aboutir à l'action militaire de la Turquie qu'il prétendait exclure. Il est, en effet, bien certain qu'aucune puissance n'eût consenti à envoyer en Egypte un corps expéditionnaire, et que toutes devaient se mettre nécessairement d'accord pour charger la puissance suzeraine, c'est-à-dire la Porte, de cette opération de police. Aussi bien M. de Freycinet ne tarda guère à reconnaître cette nécessité ; car il écrivait, le 16 juin, à ses agents diplomatiques : — «Je vous prie de proposer au gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité que le sultan soit, en cas de nécessité, invité simultanément par les puissances réunies en conférence à se tenir préparé à prêter au khédive une force suffisante pour permettre à S. A. de maintenir son autorité. »

Cependant la Conférence internationale, qui s'était substituée à l'accord anglo-français, se réunissait à Constantinople, et elle inaugurait ses travaux en faisant signer au représentant de chaque puissance un protocole de désintéressement. Il -était stipulé que chacun des gouvernements représentés à la conférence décla-

rait s'interdire toute recherche d'un intérêt particulier et toute action isolée. La Porte, qui considérait cette intervention de TEurope en Egypte comme une atteinte à ses droits de suzeraineté, avait refusé de participer k la conférence. Mais elle s'apprêtait à la délégation qui lui serait donnée, et le Ministre des Affaires étrangères de France, enfin résigné à cette intervention turque, écrivait à son ambassadeur à Gonstantinople, M. de Noaiiles : — c Dans le cas où l'intervention arniée de la Turquie serait mise en délibération, je vous recommande expressément d'insister pour que cette intervention soit réglée de manière à ne pas dégénérer en une occupation définitive. » Il eût été plus prudent de prendre cette précaution contre l'Angleterre!

Pendant que la diplomatie procédait avec la majestueuse lenteur qui est dans ses traditions, la situation en Egypte empirait de jour en jour, et les événements allaient se précipiter. Des troubles sanglants avaient éclaté au Caire et à Alexandrie. Le parti militaire, avec Arabi pour meneur, redoublait d'insolence et menaçait le khédive de déposition. D'un commun accord, la France et l'Angleterre avaient envoyé chacune six vaisseaux de guerre devant Alexandrie, dans l'espérance que cette manifestation intimiderait les meneurs. Ce fut Teffet contraire qui se produisit. Au lieu de reculer, Arabi, ministre de la guerre en titre, et dictateur en réalité, faisait construire des forts en face des bâtiments de l'escadre anglo-française et les armait de canons insolemment dirigés sur eux. L'Angleterre voyait ces manœuvres avec impatience et ses intentions ne se laissaient plus ignorer. — c Je ne serais pas étonné, écrivait à son consul général M. deFreycinet,que l'exécution des nouveaux travaux de défense à Alexandrie déterminât TAngleterre à opérer un bombardement. » — Et le consul général lui répondait le lendemain : —

€ Tout semble disposé pour une action prochaine de l'Angleterre, avec ou sans nous. »

II voyait juste. Le 5 juillet, le gouvernement anglais envoyait à l'amiral Seymour l'ordre d'adresser aux Egyptiens un ultimatum aux termes duquel ils étaient sommés de suspendre leurs travaux de fortification, sans quoi l'escadre anglaise ouvrirait le feu. En même temps, l'ambassadeur de la Reine à Paris, lord Lyons, recevait Tordre de communiquer cette décision au gouvernement de la République. Le cabinet anglais ne demandait pas au nôtre de s'associer à l'action de guerre qu'il avait résolue ; mais il s'informait si l'amiral Conrad, commandant de l'escadre française, avait reçu ou allait recevoir des instructions conformes à celles qu'il avait données lui-même au commandant de l'escadre anglaise.

L'heure décisive avait sonné. M. de Freycinet ne prit pas sur lui de répondre personnellement à la demande de l'Angleterre. Il réunit le conseil des ministres et lui soumit la question; le conseil se décida pour l'abstention. En conséquence, l'amiral Conrad reçut l'ordre de s'éloigner avec ses vaisseaux, à l'instant même où l'escadre anglaise commencerait le bombardement. L'événement ne tarda guère. Il semblait que les anglais eussent pris mesure de la folle présomption d'Arabi. U ultimatum de l'amiral Seymour ne l'avait pas arrêté : il n'armait qu'avec plus de furie ! Le 1 1 juillet, à 7 heures du matin, les vaisseaux anglais ouvrirent le feu sur les ouvrages égyptiens. Ils furent détruits en quelques heures, sans avoir riposté. Arabi et sa misérable armée se retirèrent à quelques lieues d'Alexandrie, abandonnant la ville au pillage de la populace. Ce fut une invitation au débarquement pour rétablir Tordre. L'amiral anglais n'y manqua pas. Ce débarquement des équipages anglais, bientôt suivi de l'envoi d'un corps expéditionnaire, marqua la prise de possession de l'Egypte

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par l'Angleterre. Conformément aux instructions qu'il avait reçues, Tamiral français s'était éloigné avec ses vaisseaux. Ce fut le signal de notre éviction.

Il est un épilogue à ce gros événement qui appelle une explication nécessaire, parce qu'il est l'objet d'une interprétation erronée Quelques jours après le bombardement d'Alexandrie et le débarquement des équipages anglais, M. de Freycinet proposait à la Chambre le vote d'un crédit de 7 millions pour l'envoi de quelques troupes françaises en Egypte. Le crédit fut rejeté à une immense majorité, et ce rejet détermina la chute du ministère. C'est à cette journée que l'opinion publique, toujours mal informée, fait remonter la perte de l'Egypte, et c'est naturellement sur la Chambre qu'elle en fait peser la responsabilité. Cette légende est si fortement accréditée qu'elle court le monde sans soulever la moindre contradiction. Chaque fois que l'occasion s'en présente, les orateurs la propagent du haut de la tribune du Parlement, les journaux la reproduisent à l'envi, et le public, qui n'a ni le temps ni le souci de remonter aux sources, et ne connaît pas l'art de vérifier les dates, s'en tient à la leçon qu'on lui a faite. Mais ce n'est pas cela du tout.

Dès le lendemain de son entrée en Egypte, le Gouvernement anglais s'empressait de prendre les mesures nécessaires pour assurer sa prise de possession. Il faisait voter par la Chambre des Communes un crédit de 2 millions 500.000 livres, soit une somme de 62 millions 500.000 francs pour pourvoir aux nécessités immédiates, et il décidait l'envoi en Egypte d'un corps expéditionnaire de 7.000 hommes empruntés au con-

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tingent de l'Inde. De son côté, le gouvernement français demandait à la Chambre des députés un crédit de 7 millions. Pour quel objet? Pour prendre place à côté du corps expéditionnaire anglais, s'associer à son action et partager sa conquête? Pas le moins du monde. Non seulement il ne songeait pas à doubler TAngleterre dans son expédition militaire, mais encore il se défendait énergiquement contre cette interprétation. Sa seule préoccupation était d'assurer la liberté du canal de Suez qu'il croyait menacée, et le vote du crédit demandé avait pour unique objet, non point immédiat et certain, mais seulement éventuel, d'établir quelques postes français le long du canal pour le protéger, s'il en était besoin. Je n'interprète pas sa pensée ; j'invoque simplement son témoignage. Voici, en effet, en quels termes le président du Conseil défendait sa proposition devant la Chambre :

« En nous concertant avec l'Angleterre sur ce point, nous avons expressément formulé deux réserves : l'une, que nous ne ferions de débarquement sur le canal que si la circulation était manifestement menacée au point de rendre le débarquement indispensable.

» La seconde réserve, c'est que nous refuserions de toutes façons, dans tous les cas, de coopérer à l'intervention proprement dite en Eygpte.

» Le cabinet britannique a pris acte de ces réserves et les a acceptées » (Séance du 29 juillet 1882).

La Chambre ne fut séduite ni par ce dessein ni par les réserves dont il était entouré, et c'est par une majorité de 375 voix contre 75 qu'elle rejeta le crédit. 11 n'est pas sans intérêt de faire observer que Gambetta fut au nombre de ceux qui le repoussèrent, et ce vote de Gambetta, qui s'était montré le partisan le plus ardent d'une intervention française à côté de l'Angleterre, est bien la réponse la plus décisive qu'on puisse opposer à ceux

qui accusent la Chambre d'avoir perdu l'Egypte ce jour-là.

L'Egypte était déjà perdue pour nous, et ce n'est pas une occaion qui nous était offerte de la reconquérir. Ceux qui ont repoussé la proposition de M. de Freycinet, — et je suis du nombre, — peuvent interroger leur conscience, sans crainte d'y retrouver les suggestions de parti ou de passion qui pouvaient alors la troubler. Elle leur dira comme alors que leur opposition était justifiée, parce que la proposition ministérielle pouvait tout compromettre, et ne pouvait rien sauver. Avant le bombardement, il était facile et simple de régler notre action sur tîelle de nos voisins, de bombarder avec eux, de débarquer avec eux, bref de partager leur action en toutes choses, afin de ne leur laisser prendre aucun avantage particulier sur nous. Il est probable qu'après cette exécution, l'Angleterre n'eût pas poussé plus loin l'aventure, et qu'elle se fut empressée de rendre l'Egypte aux Egyptiens.

Mais c'était chose hasardeuse que d'envoyer une troupe française en Egypte pour y remplir une besogne subalterne et latérale à l'expédition anglaise. Car, autant il était aisé d'envoyer nos soldats sur les bords du canal, autant il apparaissait difficile de les faire revenir- S'ils ne devaient pas participer à l'expédition anglaise contre Arabi,ils ne pouvaient conférer à la France aucun droit aux bénéfices de l'entreprise. Et si, d'autre part, l'Angleterre devait, comme elle le fit plus tard, nous contester tout droit au partage, il devenait impossible de maintenir là-bas nos soldats sans raison, comme il était impossible de les rapatrier sans humiliation. Il n'y avait donc dans ce projet qu'une chance de conflit sensiblement analogue à celui qui mit aux prises l'Autriche et la Prusse, dans le Schleswig-Holstein, après leur expédition commune contre le Danemark. Et s'il n'a-

boutisasit pas au conflit, il n'eût fait qu'accuser, à un moment donné, par le rappel résigné de nos soldats, d'une façon plus humiliante encore, l'accaparement de l'Angleterre et notre propre éviction. Dans l'un ou l'autre cas, il créait un péril ou soulignait une honte.

Il est évident que la diplomatie de M. de Freycinet, en ces circonstances, fut incertaine et timide. Il l'avait subordonnée aux dispositions probables du Parlement, ce qui est pour un gouvernement le plus sûr moyen de paralyser son action. Il n'est pire conseil que Topinion des Assemblées, parce qu elles sont d'instinct pour l'expectative et l'abstention. L'homme d'Etat qui veut faire quelque chose doit les devancer et les mettre en face du fait accompli. C'est contraire à la doctrine parlementaire ; mais le tort de M. de Freycinet fut de l'avoir trop scrupuleusement observée. Il est souverainement injuste, d'ailleurs, de lui imputer personnellement la perte de notre situation en Egypte. Après la Chambre, c'est sur lui qu'on fait peser la responsabilité du désastre. Gambetta, dit-on, devait tout sauver, si on l'eut laissé agir; M. de Freycinet ne voulut rien faire, et tout fut perdu. Ce n'est pas plus vrai de l'un que de Tautre.

Notre éviction d'Egypte ne fut pas l'œuvre d'un jour. Ce fut, au contraire, une évolution lente, méthodique, progressive, qui commence au partage anglo-français et finit au bombardement d'Alexandrie. La responsabilité se répartit ainsi sur un certain nombre d'années, par conséquent, sur les ministères successifs qui ont coopéré, consciemment ou non, à cette évolution. S'il y avait encore, à l'heure où nous sommes, un intérêt quelconque à distribuer ces responsabilités, c'est à mon

avis, Gambetta qui devrait en supporter la plus lourde part. Il fut assurément aussi fervent que sincère dans son désir de sauvegarder ce qu'on appelait alors, à juste titre, Tinlluence prépondérante et privilégiée de la France. Mais si elle était prépondérante et privilégiée, elle excluait l'égalité de traitement avec toute autre nation, et la faute initiale de Gambetta fut de consentir à TAngleterre une situation équivalente à la nôtre-

Jusqu'en 1878, l'Angleterre ne possédait en Egypte qu'une ingérence purement financière. C'est M. Waddington qui, au Congrès de Berlin d'abord,puis par des arrangements ultérieurs, lui ouvre un accès décisif dans l'administration intérieure. Le Condominhim fut une institution anglo-française; mais il n'eût jamais existé, si le Gouvernement français ne l'avait, en quelque sorte, offert à nos voisins. La déposition d'Ismaïl, également provoquée par M. Waddington, augmente encore la part d'influence acquise à l'Angleterre, en même temps qu'elle diminue la nôtre. M. Barthélémy Saint-Hilaire, philosophe égaré aux Affaires étrangères, continue les errements de M. Waddington, et c'est lui qui dans une lettre au consul général de France au Caire constate ce que nous avons perdu. — t On peut dire que la France et l'Angleterre, tout en ayant en Egypte des intérêts de nature fort différente, y ont pourtant des intérêts égaux. » — L'affirmation de cette égalité d'intérêts était une hérésie, et l'hérésie était d'autant plus choquante, en l'espèce, qu'elle émanait du ministre officiellement chargé de défendre la prépondérance française. On ne s'étonnera pas qu'après de pareilles promesses, M. Barthélémy Saint-Hilaire conclue à l'accord intime avec l'Angleterre. — c II ne doit pas y avoir de rivalités, professe-t-il ; il ne doit y avoir qu'un concours sympathique et une émulation qui rapprochent les personnes, au lieu de les diviser. » C'est une diplomatie

qui pourrait prendre place dans la morale en action ! On dira que ce digne homme était philosophe, et que M. Waddington était un anglais, ce qui explique la naïveté de Tun et Texotisme de l'autre. Sans doute ; mais s'ils furent tous deux également incapables de comprendre et de servir les intérêts français en Egypte, il n'en ont pas toute la faute ; car ils ne furent, en réalité, ministres que de nom. C*est Gambetta qui inspirait et dirigeait notre politique extérieure. Il était, sous ces prête-noms, le partisan obstiné de l'accord intime avec l'Angleterre. Il croyait, avec une opiniâtreté sereine, malgré les avertissements et malgré les preuves, à la sincérité comme au désintéressement des anglais! Et de fait, il est permis de penser que le gouvernement anglais ne songeait pas, au début du Condominium^ à la conquête de l'Egypte, et ce serait le calomnier sans doute que de voir dans le coup de main du 11 juillet 1882 le dénouement prémédité d'une longue conspiration machiavélique. Seulement les concessions bénévoles que lui fit la France le mirent en goût d'avantages nouveaux. Il y a là-dessus une fable charmante de La Fontaine : le Chat et les deux Moi7ieatcx. Gambetta ne se souvenait pas assez que ces contes ne servent pas seulement à divertir l'enfance. Leur morale familière et sûre sert à tous les âges et convient à toutes les professions, principalement aux diplomates. Lorsqu'il prit officiellement le pouvoir à son tour, il était plus féru quejamais de l'alliance anglaise; et il prépara son expédition d'Egypte, comme s'il était assuré d'avance de la coopération de nos voisins. C'est à peine si les dépêches de M. Ghallemel-Lacour lui firent comprendre qu'il avait trop présumé de « l'accord intime », et l'on peut dire qu'il tomba avant d'être revenu de ses illusions sur la solidarité britannique et la confraternité d'armes qu'il en avait attendue. On sait le reste !

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II n'y avait, en réalité, qu'un moyen de sauver la situation prépondérante et privilégiée que nous possédions en Egypte, sans en aliéner rien, et c'est le seul précisément que nos ministres à Tenvi repoussaient avec une sorte d'horreur : ce moyen, c'était le recours personnel et direct à Tautorité du suzerain, le sultan. Abd-ul-Hamid, en 1880, n'était pas le maniaque sinistre et sanglant qu'il est devenu. Les débuts de son règne avaient donné de lui une opinion plutôt favorable. Il se montrait studieux, appliqué, travailleur, libéral, et disposé aux réformes ; bref, c'était un chef d'empire avec lequel il était possible de conclure d'honnêtes et profitables alliances. Ciomme suzerain, il possédait sur le khédive une autorité encore indiscutée ; comme khalife, c'est-à-dire chef religieux du monde mulsuman, il jouissait sur la conscience de la population tout entière, depuis le khédive jusqu'au fellah, d'une puissance scrupuleusement obéie. Au début des troubles qui en s'aigrissant devaient nécessairement provoquer une intervention étrangère, il eût suffi sans doute au sultan d'une intervention purement morale pour tout faire rentrer dans l'ordre. Cette intervention, la France pouvait la provoquer, sans attendre ou que le sultan, fort de son droit, la revendiquât pour luimême, ou qu'elle dérivât d'une délégation à lui donnée par le concert européen.

Mais cet appel à l'autorité du sultan pour la sauvegarde de notre influence en Egypte ne pouvait être un acte accidentel et isolé. Pour être compris et suivi, il devait apparaître à la Porte comme la suite de notre diplomatie traditionnelle à Constant inople. La France avait été jusque-là la protectrice attitrée de la Turquie. Elle devait conserver ce rôle qui était la condition essentielle du maintien de son crédit, non seulement en Turquie, mais dans tout l'Orient Elle devait, au

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Congrès de Berlin, défendre la Turquie vaincue par la Russie, contre les déprédations de TAutriche et de l'Angleterre qui lui prenaient, Tune, File de Chypre ; Tautre, l'Herzégovine et la Bosnie ; elle devait aussi la défendre contre les convoitises de la Grèce qui prétendait obtenir, sans avoir combattu, une large rectification de frontières à ses dépens. Dans ces conditions, Tappel de la France à Tintervention turque n'apparaissait plus que comme la suite naturelle d'un pacte d'alliance, un échange de bons procédés, et la France en eût retiré les plus grands profits.

C'est la procédure que j'avais exposée et défendue dans les débats parlementaires sur la question d*Égypte, et quelques-uns des discours que je reproduis en portent témoignage. Mais je fus seul de mon avis. Tous nos ministres des Affaires étrangères, M. Waddington, M. Barthélémy Saint-Hilaire, M. de Freycinet, et surtout Gambetta, avaient pris violemment parti contre la Turquie, et l'exclusion de l'intervention ottomane était la clause première de leur diplomatie. Je n'entends pas du tout me prévaloir des cuisantes déconvenues qu'elle a subies pour proclamer que la politique que j'avais recommandée eût sûrement sauvé tout ce qu'ils ont perdu. Mais elles m'autorisent, tout au moins, à croire qu'en recourant, en temps utile, à l'intervention du sultan, plutôt qu'à Taccord intime avec l'Angleterre, il ne nous serait arrivé rien de pis que ce qui est advenu.

La prise de possession de l'Egypte par l'Angleterre modifia complètement Torientation de notre diplomatie en cette question. Nous n'avions plus ni à défendre ni à essayer de reconquérir la situation prépondérante et

privilégiée qui nous avait appartenu. Elle était totalement et définitivement perdue. Nous ne pouvions plus rentrer en Egypte; mais nous devions vouloir que l'Angleterre en sortit, et comme l'action diplonaatique de la France ne pouvait suffire toute seule à obtenir l'évacuation, il y avait nécessité d'en appeler à l'intervention des grandes puissances. Ainsi la question d'Egypte qui avait été d'abord une question presque exclusivement française, puis une question anglofrançaise, pendant la période du Condominiumj était devenue une question internationale.

Chose à peine croyable, le coup de main de l'Angleterre sur l'Egypte et l'éviction française qui s'en était suivie n'avaient pas corrigé le gouvernement de la République de son anglomanie ! L'école politique qu'avait façonnée et dirigée Gambetta, et qui occupait le pouvoir, sous la direction de M. Jules Ferry, restait obstinément fidèle à l'entente anglo-française, et sa façon de la comprendre se traduisait par un système de concessions indéfinies. Elle avait pour interprète et pour agent à Londres M. Waddington qui ne comprit jamais rien à la cause française, et M. Jules Ferry luimême était trop occupé de son entreprise au Tonkin, pour exercer des revendications trop pressantes à propos de l'Egypte. Il continuait à négocier sur cette question directement avec le gouvernement anglais, au lieu de rechercher dans une entente préalable avec les autres nations d'Europe le seul moyen de coercition qui pût contraindre l'Angleterre à l'évacuation.

Les années ont passé, et le temps comme toujours est devenu complice de l'usurpation. Au lendemain de l'occupation, les ministres anglais, whigs et tories, renouvelaient, en toutes circonstances, l'engagement de rendre l'Egypte aux Égyptiens, dès qu'il leur apparaîtrait que l'évacuation était devenue possible. Et

comme ces affirmations réitérées n'étaient pas sans soulever quelques sourires d'incrédulité, M. Gladstone attestait en termes solennels l'honneur britannique. — « J'ai entendu, déclarait-il, quelques personnes dire : Le refus de l'Angleterre serait-il suffisant pour neutraliser l'avis des autres puissances ? Je répondrai que je crois que si nous avions engagé de si solennelles, de si importantes négociations, si nous nous étions résolus à nous soumettre nous-mêmes à certaines conditions, sur l'avis de l'Europe, avec l'arrière-pensée au fond du cœur de neutraliser plus tard, par notre refus, l'action de l'Europe, je crois, dis-je, qu'alors le temps serait passé de parler de l'honneur de l'Angleterre ! » M. Gladstone était assurément sincère. Mais la garantie qu'il invoquait n'obligeait ni son gouvernement ni son peuple. L'honneur de l'Angleterre s'est facilement accommodé d'une temporisation indéfinie. 11 restait toujours quelque chose à faire en Egypte, avant de l'abandonner, et le terme s'éloignait indéfiniment. Il apparaît aujourd'hui si loin et si vague qu'il n'attire plus l'attention. Les Anglais se sont habitués à considérer la possession detat comme un titre à l'occupation définitive, et leurs ministres, lorsqu'on leur rappelle cette vieille histoire, répondent aujourd'hui que ce qu'ils ont fait pour l'Egypte leur a créé des droits sur elle. Bref, l'Egypte est devenue partie intégrante de leur empire colonial. Elle est maintenant terre anglaise, et personne en Europe ne paraît plus songer à leur en contester la jouissance.

En France, les ministres qui ont succédé à M. Jules Ferry n'ont prêté à la question d'Egypte qu'une attention distraite et intermittente. L'opinion publique, absorbée par les querelles de parti ou les scandales du parlement, était profondément indifférente à une affaire aussi lointaine. Les élections successives avaient presque

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entièrement renouvelé la représentation parlementaire. C'est à peine s'il restait quelques rares témoins des événements de 1882, et s'ils s'étaient avisés de renouveler les violentes revendications d'antan, les nouveaux leur auraient volontiers répondu : — L'Egypte?.- Où prenez- vous l'Egypte?.. Ils s'y intéressaient tout juste autant qu'au Canada perdu sous Louis XV. L'Angleterre peut donc se dispenser de déguiser en droits les raisons qu'elle se donne à elle-même de rester en Egypte : son titre le plus sûr est notre indiflférence.

Le désastre pour nous n'en est pas moins immense. Car en perdant l'Egypte, nous avons perdu notre influence, notre crédit, notre prestige, notre personnalité, notre nom môme en Orient. Ce désastre, les discours reproduits dans ce volume témoignent que j'ai fait, dans la mesure de mes moyens, tout ce que mon mandat m'autorisait à faire pour le prévenir. Le premier dat^ du 6 juillet 1881. J'y dénonçais les abus du Condominium et l'usurpation anglaise en ces termes : — « L'Angleterre vise ostensiblement à l'accaparement de rÉgypte, et ses progrès sont de tous les jours. » — Le 2 juin 1882, c'est-à-dire six semaines avant l'occupation anglaise, je disais : — « Si nous n'y prenons garde, si notre diplomatie suit en Orient les mêmes errements et persiste dans la même voie, cette prépondérance française qui était unique et souveraine depuis le temps de Méhémet-Ali, va disparaître, et l'Angleterre avant longtemps en emportera le dernier lambeau. »

Mon dernier discours est du 2 avril 1896. Il s'agissait alors de l'expédition que l'Angleterre avait annoncée au sud de l'Egypte. Le cabinet de Londres donnait à son entreprise les proportions les plus modestes. C'était, disait-il, pour anéantir l'insurrection mahdiste. Et il lui assignait pour terme Dongola. On sait aujourd'hui quelles étaient les fins réelles de l'expédition. Le mah-

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disme n'était qu'un prétexte, et Dongola n'était qu'une étape vers Khartoum. L'entrée triomphale du corps expéditionnaire dans cette ville qui ouvre sur les régions équaloriales des perspectives infinies est, à mes yeux, l'un des événements les plus considérables du siècle. Il est surtout intéressant et redoutable pour nous, parce qu'il doit mettre la conquête anglaise en contact, autant dire en conflit, avec la zone d'influence que les missions françaises nous ont conquise dans le bassin du Nil Blanc et du haut Oubanghi. En reprochant à la diplomatie que dirigeait alors M. Bourgeois l'imprévoyance dont elle avait fait preuve, au cours des communications échangées entre les deux gouvernements, j'avais indiqué les fins réelles de l'expédition anglaise et les proportions que devait lui donner l'avenir :

M. Jules Delafosse. — En s'en tenant aux explications fournies par le gouTernement anglais et en acceptant dans sa lettre Tobjet réduit qu^il lui assigne, il y aurait encore lieu de s'en préoccuper.

Il y a, en e£fet, messieurs, des entreprises qui ont des commencements modestes et des fins singulièrement grandioses.

Certains Anglais ont fait ce rêve énorme, mais qui n'est pas disproportionné avec leurs facultés d'absorption, de conquérir à TÀngleterre les plus riches régions de TAfrique, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à Alexandrie, et, dans le sens transversal, depuis Lagos, dans le golfe de Guinée, jusqu'à la côte de l'océan Indien.

Je ne prétends pas que le gouvernement anglais soit encore tenté par ce rêve ; mais s*il Tétait jamais, l'expédition qu'il médite et qu'il entame serait le commencement de sa réalisation. Le Soudan en ses mains devient ainsi i}ne porte toujours ouverte sur les immenses régions du Sud et de TOuest, qui sont encore à prendre, parce qu'elles n'ont pas de maîtres, et lorsque l'Angleterre le voudrait, une expédition partie de Khartoum pourrait remonter le Nil Blanc, tandis que des troupes venant, au sud, de l'Ouganda et de TEquatoria, s'élèveraient vers le nord et vers l'ouest pour gagner le Bahr-el-Gazal, puis le Dar-Fertit, et enfin, par étapes successives, le Wadaî, afin d'aboutir aux

vastes et fertiles régions qui entourent le lac Tchad. Et ne croyez pas que ce soit là un programme imaginaire. Non I II a été formulé par un homme d'esprit très positif et qui 8*est acquis une sinistre renommée dans la conquête de TOuganda : c*est le capitaine Lugard. Voici ce qu'il écrivait il y a quelques mois dans la National Rtview.

<c il est indispensable, disait-il, de s'avancer au nord de TOaganda et d'occuper non seulement la vallée du Nil jusqu'à Fashoda, mais aussi tout le Bahr-el-Gazal. Une attaque simultanée devrait partir de l'Egypte... L'autorité du khalife agonise, le mahdisme discrédité est vaincu d'avance. »

Et le capitaine Lugard ajoutait : « Qui prendra la place da khalife? Nous, qui réclamons devant l'Europe la souveraineté sans partage de la vallée du Nil. >

Voilà ce que rêvent certains Anglais.

M. PouRQUKRY DE BoissBRiN. — C'est un rêve I

M. François Dbloncle. — Non 1 C'est un plan.

M. Jules Delafossk. — Je ne sais pas si c'est un rêve, mais Je dis que c'est le programme de certains Anglais qui ont fait leurs preuves et qui ne demandent qu'à continuer. Et j'ajoute que si l'Angleterre veut un jour prêter les mains à la réalisation de ce programme, qui demande assurément de très longues années, beaucoup de persévérance et de méthode — mais l'Angleterre n'en manque pas — il n'y a guère à douter de sa lin ; Je programme s'accomplira.

Il n'y avait pas grand mérite à prédire des événements qui n'étaient que le développement logique et fatal des préparations anglaises, et je ne reproduis pas mes prévisions pour le vain plaisir de jouer au prophète. Je veux simplement montrer que si un simple député, réduit à ses propres lumières et aux renseignements incertains et trop rares que lui apportaient les journaux, a pu prévoir ces événements et leurs conséquences, le gouvernement amplement renseigné par ses agents pouvait aisément les prévenir. Mallieureusement, dans la république, la politique extérieure est une improvisation continue : la mobilité parlementaire fait qu'elle n'a ni principe, ni suite, ni fixité. C'est

ainsi que la puissance française a pu subir en Egypte un désastre comparable à la perte de TAIsace-Lorraine, sans que la diplomatie républicaine s'en soit aperçue, et sans que personne en supporte la responsabilité!

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