SUR LES SERVITUDES COLONIALES
(9 février 1888.)
M. Jules Delafosse. — Messieurs, la question coloniale qui nous préoccupe et nous divise depuis plusieurs années, est double, et si Ton veut qu'elle soit complètement élucidée, il est indispensable, selon moi, de Texaminer sous son double aspect : d*une part, le régime propre des colonies et, d'autre part, sa répercussion, je veux dire la répercussion des obligations qu'il nous impose sur Tétat de notre armée, de nos finances et la sécurité continentale de la France.
Je laisse, messieurs, aux orateurs qui doivent parler après moi le soin de discuter la politique coloniale, d'examiner la légalité ou l'illégalité du décret ministériel qui a rattaché le Tonkin à notre colonie d'Indo-Chine en le détachant des protectorats, — à mon sens, je le dis en passant, c'est une illégalité flagrante, — et enfin, d'exposer à la Chambre les avantages ou les inconvénients des différents systèmes d'administration et d'organisation.
Quant à moi, je ne veux ni les précéder ni les suivre sur ce terrain.
La thèse que j'apporte à la tribune étant radicalement contraire à l'essai de colonisation que nous poursuivons là-bas, je n'ai pas à examiner ces diff'érentes questions. Je vous demande donc la permission de rester en France
et d*étudier brièvement ce que nous pouvons, comme français et non comme colons, espérer ou craindre du Tonkin.
Messieurs, lorsque nous discutions, il y a deux ans, le premier crédit demandé & cette Chambre pour le Tonkin, et que j*avais le pénible honneur de répondre à Tun de nos éminents collègues, Mgr Freppel, je soulevais certaines protestations sur quelques bancs de la Chambre en lui tenant ce langage :
« Le Tonkin nous a été présenté par ses auteurs comme une entreprise surtout commerciale ; c^est donc à titre d'affaire qu'il faut l'examiner ; il faut faire la balance des charges certaines et des bénéfices éventuels; puis cette balance une fois établie, comme le font tous les bons commerçants, il faut se décider pour le parti qui paraîtra le meilleur.» — Je comprends, messieurs,qu'une méthode aussi positive puisse choquer Tesprit de ceux qui ne voient dans le Tonkin que Thonneur de la conquête et Torgueil de la possession ; mais j'imagine que la France, qui a sacrifié si longtemps à ces chimères, n'est plus, à l'heure actuelle, ni assez riche, ni assez libre, ni assez sûre, pour céder à de pareils entraînements. {Très bien! très bien! à droite.)
Messieurs, les charges, vous les connaissez; c'est Tobligation toute gratuite que nous nous imposons de conquérir, d'occuper, de pacifier le Tonkin, de le doter, sous forme de travaux publics, de routes, de ports, de canaux, de chemins de fer, de tous les avantages de la civilisation ; c'est, déplus, la nécessité d'y entretenir un corps de fonctionnaires pour l'administrer; un corps d'occupation militaire pour le défendre contre les incursions incessamment répétées des pirates et des bandits qui foisonnent dans ces contrées. Et quand je parle de bandits, messieurs, c'est pour dire comme tout le monde : car en vérité je me demande si nous avons bien le droit d'appliquer cette flétrissure aux révoltés dont nous brûlons les villages, aux chefs de bandes que nous fusillons. [Exclamations au centre.)
Vous protestez? Eh bien, permettez-moi de vous dire que ces gens-là que vous traitez de pirates et de bandits, accom» plissent — contre nous sans doute, et c'est un malheur — un acte qu'on nous apprenait dès le collège à honorer et à célébrer comme le plus saint des devoirs ; ils combattent et meurent pour Tindépendance de leur patrie. {Interruptions à gauche.)
M. Dethou. — Je proteste contre une semblable assertion.
M. Jules Delafosse. —Il ne suffit pas de prolester. Voulez-vous répondre à cette simple question ? Si le hasard vous avait fait naître Annamite au lieu de naître Français, de quel côté seriez- vous? {Très bien ! très bien! à droite,)
Mais c'est une considération sur laquelle je n'insiste pas. Je sais bien que ce sont là les fatalités de la conquête qui ne s^est jamais accordée avec la justice.
Donc, voilà les charges. Où sont les bénéfices? Aucun des défenseurs de la politique coloniale ne pourrait nous en montrer un seul, au moins dans le présent. Je sais bien qu*ils viennent ici la bouche pleine de promesses, et que tous nous répètent à Tenvi les prédictions dorées qu'apportait à cette tribune M. Jules Ferry, au moment de la conquête. On nous disait alors : Le Tonkin n'est encore qu'une charge, c'est vrai ; mais c'est un trésor de l'avenir ; nous ensemençons une terre toute neuve...
M. AcHARD. — Avec notre sang !
M. Jules Delafosse... et la semence coûte toujours; mais nous récolterons plus tard et la moisson sera magnifique !
Je voudrais bien que ceux qui tiennent ce langage, ceux qui ré vent de cet avenir et nous convient à rêver avec eux, voulussent bien nous dire sur quoi se fondent les promesses qu'ils nous font entendre, à quelle époque ils placent cette transfiguration du Tonkin et, en supposant que la transfiguration s'accomplisse, pour combien d'années ils se croient assurés de la possession. {Très bien! très bien ! à droite.)
J'admets — et c'est de ma part une concession purement oratoire, parce que je n'y crois pas — j^admets que Ton puisse, avec beaucoup de temps et beaucoup d*argent, faire du Tonkin une colonie riche et prospère. Il resterait encore à débattre la question de savoir quel bénéfice spécial la France retirerait, k l'exclusion des autres nations, de sa richesse et de sa prospérité.
Pour que la puissance colonisatrice retirai des avantages correspondant aux sacrifices qu'elle fait, il faudrait que la colonie fût fermée à la concurrence étrangère, qu'elle fôl défendue par des tarifs à, peu près prohibitifs. Eh bien^ cela, le pouvez-vous ?
Vous ne l'avez pas fait en Cochinchine, où le tonnage de la marine anglaise, malgré les taxes récemment votées par le conseil colonial, est encore supérieur au nùtre. Vous oe l'avez fait ni à la Martinique, ni à, la Guadeloupe, ni à la Réunion, et depuis le sénalus-consulte de 1866, le commerce spécial de ces colonies avec la France a diminué de moilié, tandis que leur commerce avec l'étranger s'élevait dans la même proportion. Vous ne le ferez pas davantage au TonkiD, et il doit résulter des travaux et des sacrifices que nous y faisons que nos concurrents étrangers soient appelés à en bénéficier au même titre que nous, je dis que ces sacrifices sont une pure duperie. {Très bien / très bien ! à droite.)
J'ajoute que la colonisation, telle que nous la pratiquons, est un anachronisme. Quel besoin les peuples, à l'époque où nous sommes, ont-ils de se créer à eux-mêmes ces servitudes lointaines, si périlleuses et si lourdes, lorsqu'ils ont la liberté de trafiquer, de pénétrer, de commercer partout ? Est-ce qu'il est, en ce moment, un coin de terre où nos nationaux, industriels et commerçants, niaient pas le droit et la liberté de s'établir, de créer des établissements et des comptoirs, sous la garantie de nos consuls, qui sont partout, et mieux encore, sous la garantie de la civilisation qui règle aujourd'hui partout les rapports des peuples ?
J'ai cité autrefois à cette tribune et je veux rappeler encore Pexemple de ces deux colonies libres, jadis fondées en Egypte et à la Plata par des émigrants français.
Voilà, messieurs, les véritables modèles de la colonisation, la seule qui soit vraiment naturelle et féconde, celle qui est créée par l'initiative intéressée des chercheurs et qui enrichit à la fois Témigrant et la métropole, sans qu'il en coûte rien à personne.
Eh bien, ce que nos compatriotes ont su faire en Egypte et à laPiata, tous peuventle faire auTonkin comme ailleurs, et s'ils peuvent le faire, je me demande à quel intérêt présent, à quel intérêt d'avenir répond le système d'occupation administrative et militaire que nous entendons maintenir là-bas. Pour moi, il ne répond absolument à rien. {C'est vrai ! très bien! à droite,)
Car enfin il faudrait bien répondre à cet argument que je pose à tous les défenseurs de la politique coloniale :
Est-il vrai, oui ou non, que nos commerçants aient la faculté de s'établir dans tous les pays du monde ? Est-il vrai que le Tonkin, colonisé par nous, restera néanmoins ouvert à la concurrence commerciale de Tétranger ? Est-il vrai, oui ou non, que si le Tonkin, au lieu de nous appartenir, appartenait aux Italiens, aux Allemands ou aux Anglais, nos commerçants auraient également le même droit, la même liberté de s'y établir et d'y faire le commerce qu'à cette heure où il est une possession française ? Et si cela est vrai, il faut bien reconnaître que les sacrifices que nous faisons là-bas sont absolument inutiles.
Donc, à mon avis, le Tonkin n'est pas et ne peut être une colonie au sens traditionnel du mot, c'est-à-dire une terre devenue française par assimilation et dont les produits profitent exclusivement à la métropole. Ce n'est qu'une dépendance, et, je devrais dire, une servitude aussi lourde que périlleuse, sans intérêt dans le présent et sans compensation dans l'avenir. (Marques d'approbation adroite.)
J'ajoute, messieurs, que c^est une possession fatalement éphémère, qui est destinée à nous échapper d'autant plus vite et d'autant plus sûrement que nous l'aurons plus généreusement dotée. C'est là, messieurs, une considération qui est peut-être nouvelle dans nos débats, mais je pense qu'elle doit y avoir sa place, et je me permets de la recommander à l'attention de tous ceux qui m'écoutent.
Il faudrait être affligé dMne singulière myopie pour ne pas s'apercevoir des changements que la civilisation apporte dans les relations des peuples, et des révolutions qu'elle doit encore y accomplir .
Est-ce que vous vous figurez que l'Europe sera toujours la maîtresse du monde, et que les autres contrées resteront indéfiniment nos tributaires ?
Prenez une mappemonde et regardez la place qu'occupe l'Europe dans cette immensité. C'est à peine un coin, un coin privilégié sans doute, ob la civilisation s'est ramassée pendant une série de siècles, où le génie humain a concentré ses efforts et multiplié ses œuvres. Mais il n'est pas de privilège qui dure, et la suprématie actuelle de l'Europe, déjà menacée, déjà même entamée, est appelée fatalement à disparaître. (Mouvements divers.)
Rappelez-vous ce qui s'est passé aux Etats-Unis. C'était une colonie anglaise, et la colonie ne s'est pas contentée de secouer le joug de la métropole ; elle devance actuellement l'Angleterre, elle devance l'Europe, au moins dans Tordre matériel du progrès, et les Ëtats-Unis nous imposent aujourd'hui leurs produits, leurs œuvres et jusqu'à leurs idées.
Eh bien ! ce qu'ont fait les Etats-Unis, colonie peuplée, il est vrai, de colons de race européenne, les autres nations, les autres colonies le feront à leur tour. L'évolution sera plus ou moins longue, suivant l'aptitude diverse des races à s'assimiler la civilisation, mais elle s'accomplira. Des contrées maintenant désertes se peupleront; des races réputées
barbares s'élèveront progressivement à la lumière, et leur assujettissement, sur lequel vous fondez vos espérances, disparaîtra à mesure qu'avanceront leurs progrès. [Très Uen l très bient à droite,)
Et, permettez-moi de le dire, il n'est pas téméraire de prévoir que, dans certaines régions, ceux qui sont actuellement nos tributaires deviendront promptement nos maîtres; car il est logique et conforme à la loi d'évolution qu'aux peuples vieillis, fatigués, épuisés par leur œuvre même, se substituent dans le travail, dans l'invention, dans le mouvement du commerce, et dans le mouvement des idées, des races neuves ou renouvelées dont l'activité toute fraîche refoulera l'effort du vieux monde, absolument comme ces terres du Far-West américain noient sous l'abondance de leurs produits la culture de l'Europe. (Très bieni très bien! à droite.)
Et de combien de temps croyez-vous qu'il soit besoin pour que cette transformation s'accomplisse ? Je n'en sais rien, mais je crois n'avancer rien d'excessif en disant qu'il ne s'écoulera pas un demi-siècle avant que l'Asie nous déborde et nous dépasse. {Mouvements divers.) Mettez un siècle, si vous le voulez. Mais c'est pour longtemps, si ce n'est pour toujours, que vous voulez coloniser, n'est-ce pas? Eh bien, c'est le temps qui vous manque I et devant une pareille perspective, je vous demande ce que vaudra dans l'avenir votre colonie du Tonkin, qui ne vaut rien dans le présent. (Très bien/ très bien l à droite.)
Messieurs, on a toujours mauvaise grâce à se citer soimême ; cependant, lorsqu'on a conscience d'avoir produit un argument qu'on croit propre à peser sur les résolutions de ceux qui l'écoutent, on est, je crois, excusable de le reproduire. C'est à ce titre que je vous demande la permission de vous lire quelques lignes d'un discours que j'ai pro^ nonce devant vous, il y a deux ans. Voici ce que je disais •
« Vouloir coloniser en Asie, c'est prétendre réaliser une
chimère et appeler le péril. Vous o'avez pas assez songé que ces populations asiatiques sont nos égales, qu'elles ont joui d'une civilisation antérieure à la nôtre ; qu'elles en ont gardé le souvenir et en ont aussi gardé l'orgueil. Elles ont été tour à tour conquérantes et conquises ; elles ont élé libres, autonomes et voudront le redevenir. H n*est pas malaisé de prévoir qu'au contact de notre civilisation, an souffle des idées d'émancipation qui courent le monde, elles sentiront bien vile s'éveiller et fermenter en elles ce besoin d'indépendance qui est la fin et l'honneur des peuples. Elles se révolteront un jour et leur révolte sera nécessairement triomphante, parce que c'est le privilège immortel de la liberté de triompher partout. Je suis convaincu qu'avant un demi-siècle il n'y aura pas une colonie européenne sur le littoral de l'Asie. »
Est-ce à dire que je m'oppose, d une façon absolue, à toute colonisation ? Non ! Je ne reprocherais pas, par exemple, au gouvernement, de donner h M. de Brazza quelquesuns des millions que vous dépensez au Tonkin et de pou^ suivre, en l'agrandissant, Tentreprise coloniale à laquelle il s'est consacré. C est que, en Afrique, il n'y a présentement, el qu'il n'y aura de longtemps aucun des inconvénients et des dangers que je viens de signaler en Indo-Chine.
Nous n'avons là>bas ni voisins ni ennemis, ce qui nous décharge d'abord de l'appareil militaire qu'il faut entretenir à grands frais au Tonkin. Puis les populations nègres ne sont pas redoutables à notre colonisation. Bien que ce soit un crime de lèse-humanité de prétendre qu'il y a des races inférieures et des races supérieures, je crois pouvoir dire, sans humilier personne, que le nègre n'est pas un concurrent capable de nous disputer la place sur le sol même qui le porte. Et si j'ajoute que dans ce pays tout neuf encore, inexploré, magnifiquement fertile dans ce qu'on en connaît, tout est à faire et tout est à prendre, j'imagine qu'il y a là de quoi satisfaire les appétits et l'imagination des partisans
les plus effrénés de la politique coloniale. {Très bien! irez bien! à droite.)
Donc, colonisez autant que vous le youdrez en Afrique, je n*y fais pas d'objection ; mais n'essayez pas de vous étftiblir et de rester au Tonkin ; c'est une chimôre et c'est un danger I
C'est un danger, messieurs, et je veux vous le faire sentir d'un mot.
Avez-vous songé à ce qu'il adviendrait de notre corps d'occupation et de notre colonie, si nous avions une grande guerre à soutenir sur le continent?
Ce n'est pas là, j'imagine, une préoccupation chimérique ; la guerre est aujourd'hui partout, elle menace toutes les nations ensemble, et il suffit du moindre accident pour la déchaîner.
L'année dernière, nous l'avons vue se dresser deux fois à la frontière — et Dieu sait de combien peu il s'en est fallu qu'elle nous ait saisis l — Et quelle guerre, messieurs ? Vous le savez : une guerre dont M. de Bismarck a pu dire, il y a un an, en plein Reichstag — et ce n'est pas le langage qu'il tenait hier qui peut passer pour une atténuation —que ce serait un duel à, mort, une guerre d'extermination qui ne pouvait se terminer que par l'écrasement de l'un des deux peuples !
Eh bien, est-ce que devant la menace d'un pareil conflit vous n'avez pas senti naître au moins quelques doutes sur l'opportunité de votre politique coloniale ? Est-ce que vous n'avez pas senti l'angoisse vous serrer la gorge à Tidée du sort réservé aux malheureux soldats que vous avez déportés là-bas? Car il n'y a pas d'illusion à se faire à cet égard ; la guerre en Europe, c'est le signal d'une insurrection générale de tout TAnnam et de tout le Tonkin, c'est peut-être l'intervention, l'invasion de la Chine, c'est, de toute façon, le massacre du corps expéditionnaire et la perte certaine de la colonie. {Très bien ! iris bien l à droite,)
Je ne sais s'il en est beaucoup parmi vous qui envisageui d^un œil serein ces éventualités ; je déclare, quant à moii qu'elles ont été depuis le premier jour ma principale préoccupation, la raison première de mon opposition. Oui, je pense et j*ai toujours pensé qu'une nation dans la situation qui nous est faite, c'est-à-dire incessamment pressée par la guerre, et certaine qu'il lui faudra tôt ou tard, demain peutêtre, soutenir cette formidable épreuve, doit sacrifier tout à sa préparation. Je pense et j'ai toujours pensé que tout ce qu'on expose et tout ce qu'on dépense dans ces entreprises aventureuses équivaut à une trahison de la patrie. Je pense, enfin, qu'avant de chercher à conquérir des possessions nouvelles, il faut assurer la possession du sol natal et que toute politique qui dérobe à la défense nationale un homme ou un écu n'est qu^une avance à la défaite. {Très bien! très bien ! et Applaudissements à droite,)
Malheureusement, il y a des divergences de vue entre nous ; il y a des illusions vivaces qui les entretiennent et qu'il faudrait détruire.
Dans les polémiques qui s'élèvent entre les partis et même entre les fractions d'un même parti, il n'est pas rare d'entendre glorifier H. Jules Ferry d'avoir accru notre empire colonial. — Vous méconnaissez, nous dit-on, les services et la gloire d*un homme qui a doté la France de ces deux joyaux, la Tunisie et le Tonkin !
H. AcHARD. — Et qui a amené ici cent quatre-vingts députés royalistes.
M. Jules Delafosse. — Messieurs, la thèse que je soutiens n'est pas une récrimination contre le passé. J'ai combattu H. Jules Ferry lorsqu'il était au pouvoir; je n'ai rien à lui dire aujourd'hui qu'il en est descendu. Ce n'est pas contre M. Jules Ferry que j'argumente en ce moment, c'est contre la politique coloniale que l'on prétend continuer après lui.
Jedisque c'est là Tillusion commune de tous ceux quis'obstinent à penser que la France vaincue, affaiblie, dépréciée
sur le continent, pouvait compenser les effets de la défaite par Taccroissement de son empire colonial et qui croient, même contre Tévidence, que toute conquête nouyelle constitue pour nous un accroissement de force et d'honneur.
Ils n'ont pas réfléchi quUI en est de ces possessions comme des propriétés grevées d'hypothèques au-dessus de leur valeur, qui font le désespoir et la ruine de leurs propriétaires.
Je ne veux rien dire de la Tunisie, pour une raison que vous comprendrez tous. Le langage qu'on tient et les sentiments que Ton manifeste de Tautre côté des Alpes nous font un devoir d'honneur de défendre, aujourd'hui la Tunisie comme un morceau de la terre française. {Interruptions à gauche.)
Cependant, si c'était le moment de discuter cette question, il me serait facile de démontrer que cette annexion, qui devait s'accomplir un jour, s^est faite dans une forme fâcheuse et à une heure inopportune.
Quant au Tonkin, je déclare et je répète qu'au lieu d'être un allégement à nos malheurs, la réparation des biens perdus, il n'est, par les charges qu'il nous coûte et par les dangers auxquels il nous expose, qu'une prolongation de la défaite et un terrible obstacle à, notre relèvement.
Tâchons donc, messieurs, de nous entendre. Nous voulons tous, n'est-ce pas ? que la France redevienne grande, forte, puissante, honorée ; qu'elle retrouve le prestige de son nom et l'essor de ses affaires. Si nous le voulons, et nous sommes assurément unanimes à le vouloir, il faut être unanimes aussi à reconnaître que cette résurrection ne peut s'accomplir que sur le continent.
J'ai dit autrefois que l'essor commercial des peuples est proportionnel à leur prestige dans le monde, que la victoire fait la vogue et commande la mode, et c'est pour cela que TAllemagne nous a pris tant de clients. ( Très bien I très bien 1 à droite.)
Eh bien, messieurs, qu^avons-nous à faire ?
Nous préparer à redevenir victorieux. C'est sur le continent que se gagnent et se perdent les colonies. Si nous étions vaincus dans la prochaine guerre, que nous resterait-il de notre empire colonial ? Rien ! On nous prendrait tout, tout ce qui mérite, au moins, d*ètre pris. Si nous sommes vainqueurs, ah ! messieurs, nous n'aurons plus alors à nous inquiéter de chercher des débouchés pour notre commerce, ils s'ouvriront d'eux-mêmes; c'est l'étranger qui s'empressera vers nous ; c'est le monde entier qui nous ouvrira les bras, et tels peuples qui aujourd'hui nous dénigrent et nous bravent seront trop heureux de marcher dans notre sillon. {Applaudissements.)
Mais pour réussir dans ce dessein, pour mériter cette destinée, il faut savoir s'affranchir des servitudes qui nous font obstacle : il faut nous débarrasser de tout ce qui diminue notre force, gène notre liberté, entrave notre action, et au premier rang de ces entraves je place la servitude du Tonkin. (Très bien! très bien! à droite.)
Comment faire? je le dis en finissant, messieurs, et c'est là ma conclusion.
Aucun des orateurs qui ont combattu avec le plus d'énergie la politique du Tonkin n'a osé jusqu'ici en réclamer l'évacuation.
M. Georges Perin. — C'est une erreur! je l'ai demandée en mon nom et au nom d'un certain nombre de nos collègues.
M. Jules Deufosse. — Je vous demande pardon, monsieur Perin ; j'en avais perdu le souvenir.
Pour moi, je ne voudrais pas la conseiller aujourd'hui, du moins, avant d'avoir fait l'expérience d'une autre solution.
M, DucouDRAY. — Vous êtcs devenu opportuniste.
M. Jules Delafosse. <— Je ne parle pas en homme de parti, mais en patriote, et j'imagine qu'il n'y a pas de meilleur langage à tenir que celui-là.
M. Georges Perin. — J'ai eu la prétention de parler en patriote le jour où j'ai demandé révacuation du Tonkin.
M. Jules Delafosse. — Ce n'est pas à vous que s'adressait ma réponse, mais au collègue qui a dit que je parlais en opportuniste. (On rit.)
C'est un parti singulièrement douloureux que de réclamer Tévacuation, parce qu'il y a dans Tabandon d'une terre arrosée de sang français quelique chose qui répugne à notre instinct de générosité. Il semble que les sacrifices qu'on y a faits l'ont rendue nôtre et qu'en l'abandonnant on y laisserait, en quelque sorte, un lambeau de notre chair.
Je veux donc réserver encore cette solution extrême, mais ce que je conseille, ce que je demande avec instance, c'est qu'on change de système, c'est que le protectorat qui n'a été jusqu'ici qu'un mensonge devienne une réalité.
Le protectorat, à l'heure qu'il est, n'est qu'une reproduction de notre système d'administration en France.
Nous administrons le Tonkin absolument comme nos départements français, ou, si vous voulez, comme l'Algérie, avec le même luxe de fonctionnaires, et c'est ce que je ne veux pas.
Je voudrais qu'on rendtt au Tonkin son autonomie. Je voudrais qu'il eût son gouvernement, ses fonctionnaires, ses milices, qu il pourvût lui-même à sa défense et à son administration. A titre d'Etat protecteur, si nous devons conserver le protectorat, nous aurions un résident à HanoY, avec quelques navires de guerre pour sa garantie d'abord et aussi pour l'affirmation visible et permanente de notre droit. Puis nous ferions quelques conventions douanières avec le gouvernement local afin de nous assurer, autant que possible, une situation privilégiée. C'est là, messieurs, tout ce que je désire et tout ce qu'il est permis d'espérer. Si le Tonkin vaut quelque chose, le commerce français tirera de cette situation les mêmes avantages qu'il peut tirer de l'organisation actuelle, et, s'il ne vaut rien, nous n'aurons pas
& payer au prix de 30 ou 40 millions par an son inutilité. {Très bien ! très bien ! à droite.)
Ce que je demande donc, c*est la réduction du protectorat à son minimum de charges ; je déclare que s'il me fallait choisir entre le système actuel et Tévacuation, je me prononcerais résolument pour Tévacuation. Mais je crois, jusqu'à preuve contraire, que le système que j'indique est aisément réalisable. Pour le réaliser il suffit de s'affranchir de cette tyrannie bureaucratique qui fait que jamais la France n'a pu mettre le pied sur une terre étrangère sans y débarquer immédiatement un fonctionnaire et un soldat.
Tel est mon yœu. Hais comme un vœu sans sanction risque de rester stérile, je déclare que je sanctionnerai le mien en refusant les crédits qui nous seront demandés pour le Tonkin. {Vifs applaudissements adroite.)
^^^pf?:.^^-^