‹ Vingt ans au parlementChapitre 27 sur 40 · QUESTIONS DIPLOMATIQUES · texte numérisé non relu

QUESTIONS DIPLOMATIQUES

DISCOURS

SUR LE CONFLIT GRÉCO-TURC EN 1880 (Séance du 2 décembre iS80,)

Le Congrès de Berlin avait admis le principe d'une rectification de frontières entre la Turquie et la Grèce. A la Conférence de Berlin qui eut lieu deux ans après, les représentants de la France avaient pris l'initiative d'un tracé qui donnait à la Grèce l'Epire et la Thessalie intégralement. La Turquie résistait énergiquement à ce démembrement, et le gouvernement français favorisait de tout son pouvoir les revendications de la Grèce. Il avait même été fortement question, dans Tété de 1880, d'envoyer en Grèce une mission militaire chargée d'organiser et de préparer l'armée hellénique à une guerre contre la Turquie. Ce philhellénisme intempérant paraissait téméraire à beaucoup de gens, et contraire aux intérêts bien entendus de la France en Orient. C'est de ce légitime souci que sortit la double interpellation qui fut adressée au gouvernement, l'une au Sénat, l'autre à la Chambre des députés.

M. Jules Delafosse. — Messieups, la question que je viens traiter n*est plus entière. Elle a été au Sénat l'objet d'un examen approfondi. Cependant, quelle que soit l'autorité et l'éloquence des orateurs qui l'ont discutée dans la Chambre haute, je crois qu'il y a place encore pour un débat devant vous.

N'eussè-je, d'ailleurs, à produire que des arguments déjà

connus, que des faits déjà débattus, j'aurais encore un de- Toir à remplir, celui d'appeler la Chambre à se prononcer sur la politique extérieure de son gouvernement, et c'est ce jugement que je viens provoquer. {Très bien I à droite).

Le 18 juin dernier, je profitai de l'occasion qui m'était offerte par la discussion du budget des affaires étrangères pour examiner devant vous notre politique extérieure.

Après avoir signalé la rareté et Tinsuffisance des documents diplomatiques, constaté l'impossibilité de tout contrôle efficace en ces matières, j'appelai l'attention de la Chambre sur le danger de nos complaisances et peut-être de nos engagements envers la Grèce, et j'essayai de la mettre en garde contre les aventures renaissantes de la question d'Orient.

Le ministre des affaires étrangères ne répondit pas explicitement aux craintes que j'avais exprimées, et les événements, messieurs, m'autorisent à le regretter. Je lui avais demandé notamment ce qu'il comptait faire dans le cas, déjà probable, où le gouvernement ottoman résisterait ou s'opposerait à l'exécution des résolutions prises par la Conférence.

Si M. le ministre des affaires étrangères m'avait répondu qu'il comptait faire exécuter ces résolutions par la voie d'une manifestation navale, il est possible, sinon probable, que vous l'eussiez arrêté ; mais M. le ministre se contenta de déclarer que dans les négociations qu'il avait à suivre et dans les arrangements qu'il avait à prendre, il s'inspirerait comme à l'ordinaire de sa modération et de sa prudence professionnelles, et aussi de la dignité de la France.

Or, messieurs, à ce moment même son représentant à la Conférence de Berlin, M. de SaintrVallier, non seulement s'associait aux mesures comminatoires et presque belliqueuses qui étaient prises contre le gouvernement ottoman, mais encore il prenait lui-même l'initiative d'une nouvelle rectification de frontières entre la Turquie et la Grèce ; il pro-

posait, je pourrais dire il imposait, aux puissances médiatrices ce tracé monstreusement élargi dont j'aurai à tous parler tout à Pheure, et contre lequel la Porte a protesté énergiquement et légitimement.

Cette initiative, messieurs, n'était pas un accident : c'était la suite logique et voulue d'un programme diplomatique qui s'est fait jour au Congrès de Berlin et dont les cabinets successifs ont poursuivi rigoureusement l'exécution. Eh bien, j'estime que cette politique d'immixtion et d'intervention n'était pas conforme à la prudence dont M. le ministre s'était prévalu devant nous, et je crois pouvoir ajouter que la dignité nationale ne la commandait pas. La France, au moins, a été de cet avis, et c'est ainsi, messieurs, que les vacances parlementaires, au lieu d'être pour le pays une période de repos, n'ont été qu'une période de malaise et d'agitation. {Très bien/ très bien 1 à droite. — Protestations à gauche.)

Messieurs, ceux d'entre vous qui protestent contre l'exactitude de mes paroles, m'obligent à leur dire qu'ils ont mal observé ou qu'ils ne se souviennent pas. J'en appelle à tous les journaux de votre parti, messieurs. [L'orateur s'adresse à la gauche.) Tous, sans exception, porteront témoignage de la réalité des inquiétudes que je viens de rappeler. (Cest vrai ! à droite.) La paix a été sauvée, mais elle a paru un moment compromise, et l'opinion publique s'en est justement inquiétée.

La Chambre s'était à peine séparée que surgissait subitement la question Thomassin. J'ai lu, il y a quelque temps, dans le plus autorisé des journaux ministériels, que la mission Thomassin était une légende ; mais je me souviens aussi que le même journal...

Un membre à gauche. Cela n'a pas de rapport avec la question!

M. LE PRÉsmENT. — Laissez parler.

M. Jules Delafossb... s'employait de son mieux à l'expli-

quer et à la défendre au moment où elle s'est produite. Je ne crois pas du tout, quant à moi, que la mission Thomassin soit une légende ; je crois fermement au contraire que le gouvernement français a eu Tidée, a eu la volonté d'envoyer en Grèce un corps plus ou moins nombreux d'officiers choisis, commandés par un officier général des plus distingués, avec mission d'organiser et de préparer l'armée grecque à une campagne que l'on croyait prochaine.

Je crois, de plus, que le gouvernement a délibérément attendu la séparation des Chambres pour mettre son projet à exécution, afin d'éviter des explications qu'il pouvait trouver gênantes. (Murmures à gauche, — Très bien ! à droite.) Nous allons le voir tout à l'heure.

Ces explications, je viens les solliciter aujourd'hui. Elles vous ont été demandées au Sénat, monsieur le ministre, et vous n'avez pas répondu. Il est possible que ma requête n'ait pas un meilleur succès ; mais je dois vous dire que le silence gardé par le gouvernement sur cet incident, qui est énorme, ne fera que confirmer les soupçons, que justifier les inquiétudes de l'opinion publique, qui a vu, ou du moins qui a cru voir dans ce projet de mission un premier pas dans une voie aventureuse, et peut-être le commencement d'une intervention. (Très bien! très bien! à droite,)

Seulement, Topposition du sentiment public a été si nette, si vive et si obstinée, que le gouvernement a dû s'incliner devant elle. Je ne puis, messieurs, que l'en féliciter ; mais alors je suis obligé de lui demander pourquoi il n'a pas montré la même déférence pour Topinion publique, le même respect pour ses résistances, lorsqu'il s'est agi de la démonstration navale devant Dulcigno. Vous savez ce qu'a été cette démonstration : une aventure purement ridicule, et, si le ridicule n'a pas été plus sensible, c'est parce qu'il est largement partagé. Mais cette aventure pouvait devenir aisément tragique, et c'est de la témérité commise que je viens demander compte.

Vous avez envoyé une escadre française rallier la flotte internationale dans les eaux de l'Adriatique, et vous l'avez placée sous le commandement d'un amiral anglais ; pourquoi ? Pour assister à. la remise de Dulcigno aux mains du gouvernement monténégrin, et peut-être pour y coopérer. Je dis peut-être, parce qu'il me semble que toute démonstration navale implique une contrainte éventuelle.

Autrement, si une démonstration devait rester sans sanction, s'il était établi qu'elle doit être et rester purement démonstrative, il est clair que ce ne serait qu'une parade dont le seul résultat serait de prêter à rire aux gens qu'on prétend intimider. {Très bien! très bien! à droite.)

Je sais bien que vous avez donné pour instruction au commandant de l'escadre française de ne pas prendre part à l'action, si l'action devenait nécessaire, de se retirer, si la flotte alliée ouvrait le feu. Eh bien, je suis tenté de regretter ces instructions ; elles ne sont pas de celles qu'on donne k des marins et à des soldats français 1 {Applaudissements à droite. — Protestations et interruptions à gauche.)

Si l'action était devenue nécessaire...

M. Vernhes. — La France n'était pas seule dans l'Adriatique.

M. LE PRÉSIDENT. — N'intcrrompcz pas, messieurs.

M. Jules Delafosse. — Je dis que si l'action avait été nécessaire, votre responsabilité diplomatique eût été la même, et que la retraite de l'escadre française en pareille circonstance eût été justement taxée de désertion. (Très bien! à droite.) Mais j'ajoute queces instructions données ne diminuent par la faute commise ; la faute résulte des éventualités logiques que portait avec elle la démonstration.

Je suppose qu'au lieu d'être retenue dans les eaux de Raguse, la flotte internationale ait accompli son œuvre, qu'elle se soit présentée devant Dulcigno, qu'elle ait sommé les autorités turques et les habitants de la ville de céder la place aux Monténégrins ; je suppose — et il n'y a rien que de

logique dans ces hypothèses — que, dans rexaspération légitime de leur patriotisme, les habitants de Dulcigno aient tiré sur notre escadre, que pensiez-vous faire? Recevoir des coups de canon sans y répondre, c'était subir un outrage, et personne n'est d'avis de le tolérer ; répondre par un bombardement, c'était porter atteinte à la Constitution, qui vous interdit tout acte de guerre. {Marques (Tapprobaiion à droite.) C'était de plus commettre un crime contre la civilisation. {Nouvelles marques d'approbation à droite.)

Je dis crime, messieurs, parce qu'il me semble que, dans cette affaire, la résistance des habitants de Dulcigno était absolument légitime, et que le bon droit était avec eux.

On a beaucoup parlé de la démonstration navale au point de vue diplomatique, et onn^apas assez considéré son objet. On a eu tort, je crois ; car ce n'est pas le côté le moins intéressant de la question. Il s'agissait de faire passer par la violence sous une domination étrangère, et je puis dire sous une domination ennemie, une population jalouse de son indépendance et de sa nationalité. Eh bien, géographiquement, Dulcigno est très peu de chose ; mais, qu'il s'agisse d'une bicoque ou d'une province, les sentiments sont les mêmes et les droits sont égaux. ( Vive approbation à droite,)

J'ignore comment le gouvernement de la République apprécie cette livraison d'une ville; mais je sais qu'en France tous ceux qui ont le sentiment de la nationalité et de la patrie,et qui le respectent chez autrui, n'ont vu dans ce marché qu'un acte absolument odieux, absolument sauvage, et plus digne d'une époque barbare que d'une époque civilisée. {Très bien à droite.)

La France, messieurs, a eu l'honneur de poser dans le monde ce principe civilisateur que les peuples s'appartiennent, qu'ils peuvent seuls disposer d'eux-mêmes; et la France n'a pas seulement posé ce principe, elle a eu l'honneur plus grand de l'appliquer. Lorsque le gouvernement impérial réclama la cession du comté de Nice et de la Savoie

pour prix de sa participation à la guerre d'Italie, c'est des populations elles-mêmes qu'il voulut tenir l'annexion. Il les consulta solennellement ; elles répondirent librement, et la fidélité qu'elles ont gardée à la France vaincue et mutilée témoigne de la sincérité de leur option... {Très bien/ très bien/ à droite,)

D autres vainqueurs, je le sais, n'ont eu ni ces scrupules ni ces respects ; mais s'ils ont donné l'exemple des annexions violentes, ce n'est pas de ce côté des Vosges qu'il convenait de les prendre pour modèles. {Applaudissements à droite.)

Vous avez dit au Sénat, monsieur le ministre, pour justifier la démonstration navale, que le gouvernement français n'était pas libre, et qu'ayant souscrit aux arrangements de l'Europe dans le Congrès, il était tenu de s'associer à l'exécution.

C'est là., permettez-moi de le dire, une interprétation erronée du traité. Le traité de Berlin n'est pas un traité de paix entre puissances belligérantes ; ce n'est qu'une œuvre de médiation. Or, il n'est pas d'exemple qu'une médiation ait jamais eu force exécutoire. Une médiation n'a qu'une autorité purement morale que les intéressés acceptent ou repoussent sous leur responsabilité, mais qui ne peut, en aucun cas, obliger les médiateurs à faire respecter, par la force, leur décision. (Très bien! très bien! à droite,) Autrement, il faudrait en venir à cette conclusion monstrueuse que lorsque des neutres interposent leurs bons offices pour accomplir une œuvre de paix, ils provoquent éventuellement contre eux-mêmes autant de casus belli qu'il y a de clauses dans leur arbitrage. {Très bien! à droite.)

Je vous ferai remarquer, messieurs, que cette théorie ne m'est pas personnelle ; elle est de tous les pays et de tous les temps.

Il y a quelques jours, lord Salisbury la professait publiquement au banquet de Hatfield, et voici en quels termes il s'exprimait :

<( Sans doute le saltan est lié par des engagements à ce sujet, mais il faut protester vivement contre Tidée qu'une puissance quelconque soit tenue de faire exécuter à la pointe de Tépée les stipulations d'un traité. Ce serait inaugurer là une doctrine sanguinaire et plonger TEurope dans une guerre perpétuelle. »

Messieurs, Thomme d'État qui professe cette doctrine était chef du Forcing Office dans le cabinet tory, et lun des signataires du traité de Berlin. Et, si Tautorité de lord Salisbury ne vous paraissait pas suffisante, j'en appellerais à l'autorité plus haute du Congrès. Car vous avez fait, au nom du Congrès, une chose que le Congrès vous avait interdite. Vous trouverez au protocole de la 18^ séance une décision aux termes de laquelle les puissances déclarent s'interdire non seulement tout acte de coercition pour Texécution de leurs décisions, mais jusqu'à la surveillance de l'exécution. {Très bien! adroite.)

Et c'est là une décision fort sage, messieurs. S'il en était autrement, où irions-nous ? Je prends le traité de Berlin, je le place sous les yeux du gouvernement, et je lui demande : Prétendez-vous donc réclamer l'exécution ou faire exécuter vous-même toutes les clauses du traité qui sont encore en souffrance ? Etes-vous disposés, par exemple, à faire respecter la liberté religieuse en Bulgarie où elle est violée ? Etes-vous disposés à réclamer la démolition des forteresses bulgares, à assurer la libre navigation du Danube? Etesvous disposés à réaliser l'autonomie de la Roumélie orientale, à exiger de la Russie qu'elle fasse un port libre de Batoum, et qu'elle en rase les fortifications? Exigerez- vous enfin de l'Autriche-Hongrie qu'elle évacue, dans un temps donné, l'Herzégovine et la Bosnie qu'elle occupe à titre temporaire, suivant l'esprit du Congrès, mais qu'elle entend garder, suivant ses convenances ?

Ce sont là, messieurs, des clauses du traité de Berlin qui ne sont pas exécutées et qui ne le seront probablement

jamais. Eh bien, je ne crois pas que le gouvernement français soit disposé à tirer Tépée pour exiger Texécution de toutes ces clauses. Il ne le fera pas et il aura raison, mais s'il a raison ici, il a eu tort d'aller à Dulcigno. {Très bien ! très bien ! à droite.)

J'arrive, messieurs, à la question grecque. Ici les responsabilités sont directes et ne se partagent pas. La question grecque est une œuvre essentiellement française ; c'est le gouvernement français qui Ta créée, nourrie, développée, et finalement conduite à cet état de crise internationale où nous la voyons en ce moment.

Lorsque la France fut invitée à prendre part au Congrès de Berlin, M. Waddinglon, alors ministre des affaires étrangères et président du conseil, mit à son acceptation une condition préalable : c'est qu'il ne serait traité au sein du Congrès que des questions qui figuraient déjà au traité de San-Stefano.

Le 4 juin, le prince de Hohenlohe lui envoyait une lettre d'invitation, dans laquelle je relève la phrase suivante :

a Le gouvernement de S. M. l'empereur d'Allemagne a l'honneur de proposer aux puissances signataires des traités de 1856 et de 1871 de vouloir bien consentir à se réunir en Congrès à Berlin, pour y discuter les stipulations du traité préliminaire de San-Stefano, entre la Russie et la Turquie. »

Le lendemain, M. Waddington donnait avis à ses ambassadeurs de son acceptation, en ces termes :

« Nous nous sommes bornés à mettre pour condition à notre acceptation que les questions dérivant naturellement et directement de la dernière guerre seraient seules déférées au Congrès, et que le programme de cette assemblée resterait circonscrit aux affaires qui ont été l'origine ou la suite immédiate de la lutte dont le traité de San-Stefano a marqué le terme. »

Ainsi le programme de M. Waddington était limité et défini parles deux lettres d'invitation et d'acceptation.

Ce n'est pas tout. Trois jours plus tard, notre honorable collègue, M. Léon Renault, interpellait le ministre des affaires étrangères sur la conduite <iu'il entendait tenir au congrès. La réponse du ministre ne fut que le commenUûre de la condition que je viens d'indiquer, condition fort sage, messieurs, parce qu'elle avait pour objet et devait avoir pour effet de tenir en bride les ambitions des puissances intéressées au partage de l'empire ottoman.

A la suite de ce débat intervint un ordre du jour motivé qui en était la sanction, et, parmi les signataires de cet ordre du jour, je relève les noms de MM. Gambetta, Qémenceau, Georges Perin, Lockroy, Brisson, etc.

Je n'assistais pas à cette séance ; vous m'aviez invalidé quelques jours auparavant. {Rires et mouvements divers,)

Je n'ai pas consulté depuis les signataires de cet ordre du jour; mais je suis certain de ne pas me méprendre sur leur pensée en disant que le mandat qu'ils confiaient ii M. Waddington était surtout un mandat de réserve et de neutralité.

Par quel phénomène psychologique, et je pourrais dire par quelle aberration, M. Waddington fut-il le première violer la condition imposée ? Je l'ignore. Toujours est-il que dès les premières séances du Congrès, M. Waddington prenait l'initiative de deux propositions qui constituaient une double atteinte à son mandat; il demandait la naturalisation ou l'émancipation des juifs de Roumanie et l'adoption par le Congrès des vœux de la Grèce.

Je n'ai plus à parler ici de la question des juifs de Roumanie. C'est une question réglée et il peut paraître inutile d'y revenir.

Cependant, je puis bien dire que cette revendication de l'égalité politique au profit des juifs de Roumanie créapour le gouvernement roumain un immense et long embarras intérieur dont il eut quelque peine à sortir, et on ne s'explique pas rintérét qu'avait le ministre de France k susciter ces embarras à un gouvernement ami.

Bi. Crémieux est, je crois, le seul homme de France qui ait approuvé cette proposition. Il est mort, et actuellement je ne connais personne, sans excepter M. Waddington luimême, qui pût expliquer à Tavantage de la diplomatie française sa proposition. {Rires approbatifsà droite.)

Quant au patronage accordé par M. Waddington aux yœux de la Grèce, il faut, je crois, en chercher Torigine dans Faction incessante et presque mystérieuse d'une coterie dont j^ai déjà parlé, coterie plutôt romanesque que politique, qui fait de la diplomatie avec des légendes et prend ses imaginations pour des réalités.

Lord Salisbury a dit dernièrement : « La question grecque est une chimère, mi-littéraire, mi-romanesque. »

Rien, messieurs, n*est plus exact.

Il faut ajouter seulement à la décharge du bon sens français que cette chimère est le lot d'un très petit nombre d'esprits ; mais il faut dire aussi que s'ils sont en petit nombre, ils doivent être singulièrement puissants ; car depuis près de trois ans la diplomatie française n'a pas eu d'autre souci, d'autre préoccupation que la satisfaction des vœux de la Grèce. {Marques d'adhésion à droite.)

Ces vœux, messieurs, consistent à convoiter le bien d'autrui et à vouloir s'enrichir des dépouilles de la Turquie. Je puis vous dire en quels termes M. Delyannis, envoyé du gouvernement grec au Congrès de Berlin, les avait formulés.

« Les seuls et véritables vœux du gouvernement hellénique ont été toujours identiqpies aux aspirations de la nation toute entière, dont la Grèce libre ne constitue qu'une petite partie.

» Quant à leur réalisation complète, le gouvernement hellénique ne saurait se faire illusion sur les nombreuses difficultés qu'elle rencontre.

» La ferme résolution de l'Europe d'établir la paix en Orient sans trop ébranler l'état de choses existant indique au gouvernement hellénique les limites qu'il doit imposer à ses aspirations.

» Aussi le gouyernemeat doit limiter ses vœux à voir dans Tannexion de Candie et des provinces limitrophes au royaume tout ce qui^pour le moment,pourrait être hxi pour la Grèce. »

Ainsi, les vœux de la Grèce se réduisaient, pour le moment, à Tannexion de trois provinces et de Candie ! Avant d'accueillir ces vœux, il eût été sage, ce me semble, de chercher quels titres avait la Grèce à les présenter. Car la Grèce n'avait pris aucune part à la guerre contre la Turquie. La Serbie, la Roumanie, le Monténégro avaient fait de très gros sacrifices et intrépidement combattu; la Grèce était restée spectatrice de la lutte, et la lutte achevée, elle venait réclamer le prix de la victoire des autres. C'est dans ces conditions que M. Waddinglon se fit le promoteur des vœux de la Grèce devant le Congrès.

Il s'est passé là, messieurs, quelque chose qui confond la raison. Si la France devait paraître au Congrès de Berlin, elle avait Tobligalion d'y prendre une attitude rigoureusement courtoise et réservée ; cette attitude lui était commandée par ses malheurs récents, par le démembrement qu'elle venait de subir, et par l'abandon où l'Europe l'avait laissée. C'estle contre-pied de cette attitude que pritM. Waddinglon : il s'y fit un rôle prépondérant et trancha volontiers de l'arbitre du monde ; c'est lui qui présidait à la rédaction des protocoles confiés à une plume française, et c'est lui, représentant d'une puissance démembrée, qui offrit à l'ambition des autres le démembrement de la Turquie. (Très bien ! à droite.)

Cette politique, que je qualifierai volontiers d'aveugle, eut une singulière conséquence. M. Waddington n'avait pas eu de peine à faire admettre par le Congrès le principe d'une rectification de frontières entre la Grèce et la Turquie ; mais, une fois la voie ouverte au partage, les autres puissances s'y précipitèrent.

La Russie détacha de l'empire turc la Bulgarie et la Rou-

mélie orientale, aujourd'hui constituées en Etats indépendants, sur lesquels elle exerce un protectorat qui équivaut à rincorporation. L'Autriche-Hongrie, avec la complicité de l'Allemagne, se fit adjuger l'occupation de l'Herzégovine et de la Bosnie, et l'Angleterre prit pour elle l'île de Chypre.

M. Waddîngton avait coopéré aux deux premières opérations. La troisième le surprit et il en parut un instant mortifié. Puis il s'en consola par une affectation de désintéressement ; il revint en France, et dit ou laissa dire autour de lui qu'il était revenu du Congrès les mains nettes, ce qui était une façon discrète de reprocher aux autres de s'en être allés les mains pleines. {Rires approbatifs à droite,}

Cette déconvenue ne refroidit aucunement, d'ailleurs, la sollicitude passionnée de M. Waddington pour la Grèce, et à partir de ce moment il consacra tous ses instants à chercher les moyens les plus propres et les plus prompts de donner à la Grèce les satisfactions qu'elle avait réclamées, et qu'il lui avait promises. Cette satisfaction des vœux de *a Grèce était passée chez lui à l'état d'obsession, et je trouve dans le Livre rouge autrichien un curieux témoignage de cette fièvre grecque dont il était dévoré.

Le 8 août, le gouvernement turc avait adressé aux puissances un mémorandum qui était une réfutation magistrale des prétentions helléniques.

Ce mémorandum provoqua une immense fureur en Grèce et faillit pousser le gouvernement à la guerre. M. Waddington fit de sages remontrances et parvint à le calmer.

Mais M. Waddington s'était pourtant résigné à l'éventualité d'une lutte entre la Grèce et la Turquie, et voici comment il la comprenait :

Le 22 août, M. de Wimpfen, alors ambassadeur d'Autriche à Paris, télégraphiait au comte Andrassy :

« M. Waddington m'a prié devons informer que le représentant de la France à Constantinople a reçu des instructions formelles pour hâter l'exécution du traité de Berlin.

En ce qui concerne les frontières grecques, M. WaddiagloQ constate, avec grande satisfaction, qu'il est complètement d'accord avec Votre Excellence, avec cette diflféreDce toutefois qu^il a formellement déclaré à Constantinople que la France ne permettrait jamais à la Turquie, sous aucun prétexte, de bombarder le Pirée. »

Ainsi, M. Waddington permettait à la Grèce d'attaquer la Turquie, mais il ne laissait pas à la Turquie la faculté de se défendre à son gré {Rires à droite, — Rumeurs à gauche,)

Je m^étais proposé, messieurs, de suivre pas à pas raction diplomatique de M. Waddington, mais je m'aperçois que cet examen m'entraînerait à des longueurs et surtout m'imposerait l'obligation de faire des citations...

A droite. Parlez ! parlez !

M. Jules Delafossb. — Les citations ont rînconvénienl d'alourdir et d'allonger le débat.

M. Roy de Loulay. — Non, cela Téclaire.

M. Jules Delafosse. — Je crois qu'il me suffira de citer les propositions qui sont émanées de M. Waddington ; car, ce qu'il m'importe d'établir avant tout, c'est que l'initiative dans la question grecque est toujours venue du gouvernement français.

Ainsi, le 21 octobre, M. Waddington provoque — ce n'est pas un reproche que je lui fais, d'ailleurs, — une conférence de cc^mmissaires grecs et de commissaires turcs pour arriver à une entente sur le tracé des frontières des deux pays. Cette conférence dura plusieurs mois et n'aboutit qu'à démontrer l'impossibilité de l'accord.

Le 21 avril 1879, M. Waddington provoque une autre conférence de plénipotentiaires turcs et grecs, qui aboutit au même résultat, c'est-à-dire au même avortement. Enfin, le 19 décembre, M. Waddington prend lui-même Hnitiative d'un tracé qui porte son nom, et qu'il soumet à l'acceptation des puissances; elles l'adoptèrent toutes, à l'exception de l'Angleterre, qui réserva son avis. M. l'amiral

Pothuau, alors ambassadeur à Londres, nous a fait connaître, dans une dépêche un peu naïve, qu'il employa toute sa diplomatie à convaincre le marquis de Salisbury de l'excellence du plan Waddington et que le « noble lord », Fécouta sans desserrer les lèvres. 11 finit cependant par lui dire : « Je vous répondrai plus tard... » Cette réponse, H. Waddington ne devait pas la connaître, au moins officiellement : à la fin de décembre, il quittait le pouvoir, et M. de Preycinet prit sa place. {Sourires à droite.)

Avec M. de Preycinet, messieurs, la question grecque prend une tournure, je ne dirai pas nouvelle, mais plus accusée.

Le nouveau ministre reprend pour son compte cette politique de harcèlement auprès des puissances que je viens de rappeler, et se montre plus impatient que M. Waddington et plus ambitieux que les Grecs eux-mêmes, dans ses revendications.

Un membre au centre. Ce n'est pas possible I

M. Jules Deiafosse. — L'Angleterre, après deux mois de réflexions, avait répondu par un refus à la proposition du tracé Waddington, et elle y substituait une autre proposition qui ne fut pas non plus adoptée. A la suite de négociations que nous ne connaissons pas, parce qu'aucun document ne a les établies, les puissances résolurent de se constituer en conférence à Berlin.

J'appelle l'attention de la Chambre sur cette phase nouvelle de la diplomatie française, parce que c'est à partir de ce moment que le philhellénisme intempérant du gouvernement français s'accuse avec une témérité singulière, et j'estime, même après les justifications que j'ai entendues, que cette témérité reste inexcusable. {Marques d'approbation à droite,)

Une fois la conférence résolue, le premier soin de M. de Preycinet fut d'en exclure la Turquie.

« Il serait difficile d'admettre, écrivait-il à ses ambassa-

deurs, que la Turquie, dans les circonslances données, pût élre juge et partie. »

Il eut été, ce me semble, messieurs, plus exact d'appeler la Turquie patiente plutôt que partie, et à titre de patiente, il eut été juste de l'admettre à débattre le démembrement qu'on allait opérer sur elle.

A droite. C'est vrai !

M. Jules Delafosse. — Mais M. de Freycinet remporte, la Turquie est exclue de la Conférence, et les plénipotentiaires se réunissent à Berlin.

Messieurs, nous ne savons pas officiellement ce qui s'y est passé, attendu que les protocoles de la Conférence de Berlin n'ont pas encore été distribués ; mais je suis certain de rester dans la vérité en disant que c'est le représentant du gouvernement français qui a pris toute l'initiative et dicté toutes les résolutions.

La France, à la Conférence de Berlin, ne se contente plus du tracé élaboré au Congrès et amendé par M. Waddinjçton : elle en présente un autre qui englobe dans les frontières nouvelles de la Grèce, l'Epire, la Thessalie et une partie de l'Albanie, qui remet aux mains du gouvernement grec les deux versants des montagnes qui pourraient encore servir de frontières, avec les villes et les situations fortes qui les commandent, telles que Janina, Metzowo, Tchamonri etLarisse.

J'ai entendu l'autre jour au Sénat l'honorable M, de Freycinet défendre ce tracé, qui est son œuvre, en disant que l'Europe l'avait accepté sans objection. Mais certainement 1 l'Europe l'a accepté sans objection, comme elle avait accepté sans objection toutes les propositions de M. Waddington. Cela prouve simplement qu'aux yeux des chancelleries étrangères la question grecque est une question essentiellement française [Interruptions à gauche) et qu'aucune proposition émanée du gouvernement français ne rencontre d'opposition. Aussi ce n'est pas l'adhésion des autres puissances que j'incrimine, c'est votre initiative I

Voulez-vous savoir, messieurs, ce qu'était ce tracé ? Dans une réponse faite par la Porte à la note identique des puissances, il est apprécié en ces termes, — c'est Abbed din- Pacha, alors ministre des affaires étrangères, qui parle :

« En signant le traité de Berlin, la Sublime-Porte ne s'attendait pas, à propos d'un vœu concernant la rectification de la frontière hellénique en Epire et en Thessalie, à recevoir des puissances médiatrices une proposition ayant pour but la cession du pays appartenant à l'Albanie ainsi que de la Thessalie tout entière : c'est-à-dire de la totalité de la vallée du Pénée avec ses deux versants, cession qui consisterait à annexer au royaume hellénique un territoire presque égal à la moite de la superficie actulle de ce royaume. »

Vous entendez, messieurs? Ce qu'on offrait comme rectification de frontières, c'était un territoire presque égal à la moitié de la superficie actuelle de la Grèce I

Eh bien, je dis que ce n'est pas là une rectification de frontières, c'est une spoliation, c'est un démembrement... {Marques d'assentiment à droite, — Bruit à gauche) ; je dis qu'en si misérable condition que soient tombés un gouvernement et son peuple, ils ne peuvent ni l'un ni l'autre accepter pareille iniquité. [Très bien! très bien! à droite,)

Et ce n'est pas la seule singularité que je relève dans le tracé de M. de Preycinet. Il semble que le diplomate français ait oublié que les territoires qu'il concédait si libéralement à la Grèce étaient habités ; du moins il n'a tenu aucun compte des passions, des goûts, des mœurs et des répugnances de ces habitants... (Très bien! adroite) et je n'ai pas à vous apprendre que les populations de l'Ëpire, de la Thessalie et de TAlbanie sont des populations rudes, presque sauvages, passionnément jalouses de leur indépendance, absolument réfractaires à Thellénisme.

M. LE COMTE DE Douville-Maillbfeu. — Pas du tout ! M. Jules Delafossb. — Puisque vous le niez, vous viendrez démontrer le contraire.

... si bien qu'il aurait fallu, non seulement une armée d'expédition pour conquérir à la Grèce ces nouvelles frontières, mais encore un corps d'occupation pour les garder! (Cest vrai/ — Très bien ! à droite,)

M. de Freycinet parait avoir prévu ces difGcuités et il y avait pourvu. Comment? par une nouvelle manifestation navale I

On a cité dans les journaux, on a lu à la tribune du Sénat cette dépêche incroyable dans laquelle M. de Freycinet réclame une manifestation navale en faveur de la Grèce. Je vous demande la permission de la lire ici, quoique vous la connaissiez presque tous, parce qu'elle est la justification du débat que je soutiens en ce moment :

« La seconde condition... »

Je dois dire à la Chambre que M. de Freycinet, répondant à la demande du cabinet anglais sur le point de savoir s'il entendait s'associer à la démonstration navale, avait répondu: Oui, à deux conditions : la première, c'est que toutes les puissances signataires du Congrès de Berlin s'y fassent représenter. Quant à la seconde, il s^en exprime en ces termes :

« La seconde condition à laquelle, dans notre pensée, notre adhésion au plan suggéré par lord Gran ville reste subordonnée, c'est que les puissances, en entrant dans la voie qui leur serait tracée, se montrent très décidées à ne pas la déserter le jour où, après la solution des difficultés spéciales au Monténégro, elles auraient k aborder avec la Turquie d'autres questions d'intérêt européen plus considérable encore. Il est certain que, quant à nous, il nous sérail impossible de justifier devant l'opinion de la France notre coopération à des mesures d'exécution pour laplanissement du différend local qui a surgi entre la Turquie et le Monténégro, si nous devions laisser le gouvernement ottoman maître de porter impunément un défi à l'Europe, dans l'affaire des frontières grecques. Avant donc de nous engager

dans une entreprise du genre de celle où le gouvernement anglais nous convie, nous avons besoin de recevoir l'assurance que les puissances, unanimes pour faire prévaloir leur volonté dans la question monténégrine, agiront avec le même accord et, s'il est nécessaire, par des moyens semblables, pour obtenir que Tarrét de leur médiation dans la question grecque soit respecté. »

Ainsi, messieurs, pour M. de Freycinet, la démonstration de Dulcigno n'était qu'un premier pas et la condition d'une démonstration nouvelle et plus grave en faveur de la Grèce. Il ne lui suffisait pas d'avoir une difficulté des plus épineuses dans r Adriatique, il fallait qu'il allât chercher dans la mer Egée ou dans le Bosphore, des complications nouvelles, peut-être un conflit !

Messieurs, depuis que l'opinion publique s'est si vivement prononcée contre les démonstrations navales, on a essayé d'en atténuer la portée, et M. de Freycinet a dit au Sénat que, dans sa peasée, la démonstration navale n'avait pas été dirigée contre la Turquie, mais contre les bandes albanaises! Oui, messieurs, nous avons eu cette révélation vraiment ineflFable, que l'Europe avait envoyé vingt cuirassés dans TAdriatique pour intimider des gens qui campent dans la montagne. [Très bien ! et rires à droite.)

Quant à la démonstration ultérieure qu'il réclamait, on l'explique d'une façon plus inoffensive encore : « Oui, nous dit-on, nous avons demandé à l'Europe de s'associer à une démonstration navale en faveur de la Grèce, mais nous avions expressément spécifié qu'il n'y aurait pas de canons. » {Nouveaux rires à droite,)

C'est à ces arguments misérables que la diplomatie doit aujourd'hui descendre pour justifier son œuvre ! {Protestations à gauche. — Vives marques d'approbation à droite.)

Je laisse à l'opinion publique le soin de les juger, et je soutiens, moi, que la démonstration navale, même sans canons, nous menait droit à la guerre. {Très bien ! très bien I à droite.)

Messieurs, il y a là un ensemble de circonstances et de conditions qui se commandent, qui s'enchainent, qui aboutissent à des conséquences fatales.

M. de Freycinet commence par imposer à la Turquie un tracé qu'il sait irréalisable. Il est irréalisable, messieurs, parce que la Turquie est absolument hors d'état d'y satisfaire; ce n'est passa volonté qui est en cause, c'est son pouvoir. Il n'est pas un attaché d'ambassade qui ne sache que, si la Turquie tentait de livrer les territoires qu'on lui réclame, elle provoquerait au sud des Balkans une insurrection générale dans laquelle elle périrait.

Donc, la Turquie doit rester inerte, et la démonstration navale était inutile. Mais croyez-vous que, si la démonstration navale avaiteu lieu comme ledemandaitle gouvernement français, la Grèce fût, elle aussi, restée immobile ? Non ! Fière de votre concours, encouragée par la présence de vos navires, il est évident qu'elle eût déclaré la guerre à la Turquie ; et j'ajoute que vous ne pouviez rester indifférents à ce conflit. Et savez-vous ce qui serait arrivé? c'est quau premier coup de canon la liquidation de l'empire ottoman s'ouvrait, c'est que le mensonge du concert européen éclatait à tous les regards ; c'est que, devant l'héritage offert à leur ambition, les alliés de la veille se partageaient en groupes ennemis, et que la guerre commencée sur la mer Egée s'étendait peut-être jusqu'aux Vosges! {Mouvement.)

Et maintenant, veuillez rapprocher, pour en deviner le secret, tous ces incidents, la conférence de Berlin, l'initiative du gouvernement français, la mission Thomassin, la démonstration navale, et dites-moi s'il n'y a pas dans ces négociations cachées à la Chambre, exécutées en son absence et à son insu, une conspiration flagrante du pouvoir personnel contre le droit parlementaire ; et si le pouvoir pe^ sonnel ne nous a pas mis à deux doigts de la guerre ! (Très bien! très bien! adroite.)

Voilà TœuYre de la diplomatie française depuis le Congrès de Berlin. Que sera-t-elle demain?

Messieurs, je désire que la Chambre ne se méprenne pas sur le sentiment qui a dicté mon interpellation. Je ne me fais pas ici l'avocat de la Turquie ; je ne préconise aucun système diplomatique : j'interroge simplement pour m'édifier, pour m'instruite, et aussi pour rassurer le pays, si quelque assurance de paix doit sortir de ce débat. Seulement je ne puis oublier — et il me sera permis de rappeler sans doute — que pendant trois siècles et demi, depuis François I" jusqu'à M. Thiers... [Exclamations et rires à gauche.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — C'est un peu changé.

M. Jules Delafosse. — Malheureusement!

M. Louis Le Provost de Launay. (Côtes-du-Nord). — Que ceux qui interrompent parlent aussi bien que l'orateur !

M. le PRÉsmENT. — Ecoutez, messieurs, c'est de l'histoire moderne.

M. Jules Delafosse. «— Je dis que, pendant trois siècles et demi, la France avait pratiqué devers le Turquie une politique d'alliance ou de protection. Il y avait là, messieurs, une tradition longue, glorieuse et féconde, qui, pendant plus de trois siècles, n'a guère subi qu'une atteinte, le coup de main de Navarin.

Avant votre avènement, je veux dire avant la politique nouvelle que vous personnifiez, on considérait Tintégrité de la Turquie comme nécessaire au maintien et à la sauvegarde de l'équilibre européen. Vous paraissez, et vous bouleversez brusquement la tradition; vous répudiez cet héritage d'efforts et d'honneur de plusieurs générations de diplomates et d'hommes d'Etat ; vous annulez les sacrifices consentis et les résultats obtenus ; vous effacez de l'histoire la guerre de Crimée ; vous tenez vous-mêmes la plume qui biffe le traité de Paris, l'un des beaux monuments diplomatiques de ce siècle.

Soit! Vous ayez apparemment yos raisons pour cela: mais, ces raisons, je demandée les connaître, (rrèi 6ten / très bien ! à droite.)

Je TOUS demande de nous dire quel est le principe et quelle est la fin de cette politique nouvelle, et pourquoi vous Tavez substituée à la diplomatie traditionnelle de la France ; je TOUS demande surtout de nous apprendre quelle est la raison de l'intérêt étrange et passionné que vous témoignez pour la Grèce. Puisque la satisfaction de la Grèce est votre unique souci, et — M. de Freycinet le disait avant-hier au Sénat — votre principal intérêt, c'est bien le moins que vous nous disiez ce que vous avez découvert en Grèce qui justifie les hautes et grandes destinées que vous lui préparez. [Approbation à droite,)

Et quand vous aurez fait connaître le secret de ces desseins encore ignorés, je vous demanderai de nous dire dans quelle mesure et par quels moyens vous entendez les réaliser; car il ne suffît pas, messieurs, de donner sur le papier des frontières nouvelles à la Grèce, il ne sufQt pas de Tenrichir par voie de protocoles, il faut la mettre en mesure de réaliser les avantages que vous lui concédez.

La Grèce y compte ; la Grèce, à Theure qu'il est, mobilise son armée, fait des emprunts énormes, annonce tous les jours qu'elle entre en campagne. Elle compte sur vous et vous appelle : Qu*allez-vous répondre? [Très bien! très bien I à droite,)

Si je fais cette question, messieurs, c'est qu'elle est posée par les événements et qu'il est urgent de la résoudre. Vousmême, monsieur le ministre, vous l'avez posée à la tribuoe du Sénat, et je demande à la Chambre la permission de mettre sous ses yeux vos paroles. (Interruptions à gauche,)

A droite. Lisez I lisez I

M. Jules Delaposse. — Il n'y a rien que de très correct et de très parlementaire dans ce que je fais. [Oui! oui! à droite,)

M. le ministre des affaires étrangères disait avant-hier au

Sénat, en réponse à rinterpellalion de M. de Gontaut-Bîron ;

« On craint que cette démonstration dans l'Adriatique n'ait, dans un avenir prochain, des conséquences excessives, ou, pour parler plus clairement, qu'après la question du Monténégro ne surgisse la question grecque, qui devra être résolue aussi par une seconde et plus difficile démonstration.

» Ici, il faut bien y prendre garde, on rentre dans le domaine de l'hypothèse. (Très bien ! à gauche.) Ceci est du domaine de Tavenir. Quant à nous, nous savons bien quels sont les sentiments qui nous animent à cette heure; mais nous ne pouvons pas répondre absolument de la conduite que nous aurons à tenir plus tard. »

Et plus loin :

« Messieurs, il n'y a que Dieu qui sache l'avenir...» {Exclamations sur divers bancs.)

Un membre à gauche. En encore ! {On rit.)

M. Jules Delafosse, continuant. « ... Quant à nous, notre vue est bien courte, quelque intelligents, quelque sagaces que nous puissions être ; je ne puis donc répéter ce que je disais tout à l'heure : que tels événements immenses peuvent se produire inopinément, qui pourraient compter parmi les catastrophes les plus fatales que le monde ait encore vues. »

A droite. Ce n'est pas rassurant.

M. Jules Delafosse. — Ce n*est pas rassurant, comme on vientde le dire, et c'est précisément pour cela que je vous fais remarquer qu'il y a là des éventualités redoutables contre lesquelles il est urgent de se prémunir. Vous avez dit que Dieu seul connaît l'avenir, et il faut quelque courage à un ministre de la République pour émettre cette vérité hardie ! {Rires et applaudissements à droite.)

Mais, monsieur le ministre, nous ne vous demandons pas d'être prophète, nous vous demandons seulement d'être prévoyant. Et je dis que c'est manquer de prévoyance que d'attendre dans l'immobilité des éventualités contre lesquelles on peut aujourd'hui se mettre en garde.

Digiti

• Vous Toulez la paix. Mais il ne suffît pas de vouloir la paix ; il faut vouloir la politique qui la sauvegarde, et celle politique, vous ne la professez ni ne la pratiquez.

Je crois aux déclarations pacîGques que vous avez faites et que vous allez sans doute renouveler à cette tribune; mais je vous dis qu'elles sont insuffîsantes: elles sont insuffisantes parce qu^elles laissent ouverte une question qu'il est urgent de fermer.

11 n'est pas téméraire de penser que dans quelques mois la Grèce va se heurter peut-être à la Turquie, dans Tespérance de faire naitre un conflit dont elle saurait tirer profit. Eh bien, il m'est pénible, et je crois qu'il est pénible à tous ceux qui ont souci de la sécurité publique de laisser une éventualité aussi redoutable peser sur l'esprit de ce pays.

Je dis qu'on pourrait l'écarter, et c'est ce que je viens vous demander de faire. Je vous demande de fermer cette question, je vous demande de mettre le pied sur ce brandon d'incendie que vous avez allumé... {Rumeurs sur pbuieur$ bancs ^ approbation à droite,)

Messieurs, je crois avoir prouvé que la question grecque est l'œuvre du gouvernement français, et qu'il est juste qu'il en porte la responsabilité. (Très bien/ à droite,)

Je vous demande enfin, et je m'adresse à la fois au gouvernement et à la Chambre, de déclarer aujourd'hui que, quoi que fasse et quoi que dise la Grèce, vous ne direz et ne ferez rien pour elle. [Rumeurs,)

Cette politique, messieurs, peut vous sembler peu généreuse, et je m'en aperçois à l'accueil que vous lui faites; mais je suis de ceux qui pensent que la France a été trop longtemps le Don Quichotte des nations.

Voix à gauche. Oui 1 Sous l'empire I

M. Jules Delafosse. — Elle a trop dit et trop laissé dire, comme on le rappelait hier au Sénat, qu^elle est seule capable de faire la guerre pour une idée, ce qui signifie qu'elle est seule capable de faire une folie chevaleresque.

M. Gent. — Nous ne sommes pas des chevaliers !

M. Jules Delafosse. — Eh bien, je crois qu'il est temps de fermer le livre de la chevalerie française... [Murmures à gauche)... je crois qu'il est temps de se vouer à la politique d'observation, de recueillement, et, puisqu'il faut prononcer le mot, à la politique de l'égoïsme, la seule, messieurs, qui soit raisonable et féconde. [Interruptions à gauche.)

Je n'ai pas qualité, messieurs, pour donner des conseils à. la diplomatie du gouvernement républicain; j'y suis d'autant moins autorisé que j'ai le malheur et aussi l'honneur considérable aujourd'hui de siéger sur les bancs de l'opposition. Mais quand il s'agit de politique extérieure, je crois que nos dissentiments s'arrêtent à la frontière : Il n'y a ici qu'un sentiment, comme il n'y a qu'un vœu dans le pays, c'est d'assurer à la France une situation avantageuse et sûre.

Eh bien, je crois que cette recherche fiévreuse de l'influence et du prestige vous a trompés.

Je crois que vous avez fait trop état du concert européen, et j'ai peur que le concert européen que vous invoquez toujours ne soit une duperie. Il n'y a, ce me semble, de concert que là où il y a communauté de vues et d'intérêts, et je n'ai pas à vous apprendre que ce rapprochement artificiel et temporaire des puissances cache des vues contradictoires et des ambitions ennemies.

Je crois enfin que cette politique inquiète, indiscrète, loquace, intempérante, qui est la vôtre, n'est pas dans notre rôle et ne convient pas à notre situation . ( Très bien ! à droite. ) Il sied, messieurs, aux grands vaincus comme nous de se recueillir dans la réparation silencieuse et solitaire de leurs blessures, et, sans préciser plus nettement le rôle que je souhaite à la France, je crois que la meilleure politique pour elle consiste à être forte, à être muette et à rester libre. [Très bien ! et applaudissements à droite.) — V orateur ^ en descendant de la tribune^ est félicité par ses amis.

DISCOURS

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