SUR LA QUESTION D'ORIENT
(Séance du iô mars iS97).
Entre ce discours et celui qui le précède, il s*était écoulé ane période de 17 ans, et, dans ce long intervalle, les événements mal dirigés par notre diplomatie, avaient complètement modifié notre situation en Orient. Nous avions perdu tout ensemble notre influence en Egypte et notre crédit à Gonstantinople. L'Allemagne avait pris notre place dans la confiance et dans les sympathies du sultan. De la politique d'alliance et de protection ({ui avait été la longue et féconde tradition de la France en Orient, il ne restait rien.
D'autre part, le sultan Abd-ul-Hamid venait de soulever Thorreur universelle par les massacres d* Arménie. Nos devoirs d'hamanîté s'accordaient avec l'intérêt bien entendu de notre pays pour imposer des réformes et prendre des garanties. Cest à ce doable objet que répond le discours suivant :
M. Jules Delafosse. — Messieurs, la demande d'interpellation que j'avais déposée la semaine dernière n'avait pas pour objet seulement de demander au Gouvernement ce qu'il entendait faire dans Taffaire de Crète; elle visait Tensemble de son action diplomatique en Orient.
L'honorable M. Goblet vient de traiter un point spécial et restreint de cette question ; il a combattu avec vivacité le concert européen ; il s'est refusé à la participation de la
France et il a pressé la Chambre dUaviter le Gouvernement à sortir du concert pour ne pas s'associer à des mesures qui lui répugnent.
Messieurs, nous avons le devoir, tous tant que nous sommes, dans une question aussi difficile et aussi complexe que celle qui nous occupe en ce moment, d'y apporter notre part d'étude et de lumière. {Très bien! très bien /). Il y a quelques jours, H. Millerand disait qu'en matière de politique extérieure, il n'y avait pas de place pour Tintérét de parti, mais seulement pour le sentiment national {Très bien I très bien!). Nos conceptions, assurément, diffèrent; mais je ne crois rien dire qui ne réponde à vos sentiments,en affirmant que le patriotisme est le même sur tous les bancs et dans tous les cœurs. (Très bien ! très bien I)
M. Goblet vous a dit qu'il se refusait à suivre le concert européen dans les mesures de coercition qui vont nous être probablement demandées. Il y a, messieurs, deux choses dans le concert européen : Taccord initial des puissances, qui a pour principe et pour fin le maintien de la paix ; puis, il y a, sous cet accord, l'action diplomatique qui a été exercée depuis plusieurs années, tant en Asie-Mineure que dans la mer Egée.
Je suis sur ce dernier point de l'opinion de M. Goblet et je trouve avec lui que cette politique n'est pas défendable.
Mais, quant au principe même du concert européen, je suis d'un avis diamétralement contraire au sien. Je considère le concert européen dans l'état actuel de l'Europe, au milieu des circonstances que nous traversons, comme un bienfait inestimable. Je pense que le Gouvernement, en y réclamant et en y occupant la place qui lui appartient, a compris et rempli le plus impérieux des devoirs qui soient impartis à la France, c'est-à-dire celui de prévenir des conflits imminents et de sauver la paix. {Très bien! très bien ! à droite et sur divers bancs).
Or, la France, à l'heure présente, peut être considérée
comme la pierre angulaire de cet accord, précisément parce qu'on la sait désintéressée. Qu'elle vienne à se retire^ comme le demande H. Goblet, quelles seront les conséquences? Je ne puis naturellement le prédire avec certitude. En matière politique, on ne peut raisonner que sur des probabilités ou des hypothèses; mais enfin il me parait possible que d^autres puissances, qui éprouvent peut-être les mêmes répugnances que nous,et qui peuvent y mêler aussi d'autres calculs, se retirent à leur tour, et alors qu'arrivera-t-U? Il arrivera que l'accord se disloquera et qu'au lieu de celle digue résistante et solide qui a jusqu'ici contenu le péril, il y aura une brèche largement ouverte aux aventures. (Tm bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
Et puis, fût-il certain que la retraite de la France ne ferait pas courir à notre pays les risques que je redoute et que je signale, il ne paraît pas démontré que la politique d'abstention ou d'isolement soit plus avantageuse k nos intérêts.
Nous avons fait — et pendant que l'honorable M. Goblet parlait une interruption le lui a rappelé — nous avons fait, il y a quelques années, l'expérience de la politique d'abstention; c'était dans l'aflFaire d'Egypte. {Applaudissements à droite et au centre.)
Il y a quinze ans, messieurs, deux escadres se trouvaient côte à côte devant Alexandrie ; une escadre française et une escadre anglaise. A un moment donné, l'escadre anglaise débarqua ses troupes : ce fut le commencement de l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre. L'escadre française vira de bord et revint à Toulon : ce fut le principe de l'éviction de la France. {Applaudissements au centre et à droite.)
M. Crémieux. — Qu'a fait alors le fameux concert européen dont on parle tant aujourd'hui ?
M. René Goblet. — Voulez- vous me permettre un mot monsieur Delafosse ?...
Vous venez de dire que vous m'avez adressé une inte^ ruption...
M. Jules Delâfosse. — Ce n'est pas moi.
M. René Goblet. — Dans tous les cas, je regrette de ne pas ravoir entendue.
Il est très vrai que nous n^avons pas voulu bombarder Alexandrie. La France n*aime pas à bombarder. {Applaudissements à r extrême gauche,)
Voix nombreuses à droite : Et Sagallo ?
M. René Goblet. — Monsieur le président, je demanderai tout à rheure la parole pour un fait personnel. En attendant, je réponds à Thonorable M. Delâfosse qu'il oublie une chose, c'est qu'après notre retraite à. Alexandrie, le Gouvernement d'alors avait négocié avec l'Angleterre une convention aux termes de laquelle nous devions occuper une des rives du canal pendant qu'elle occuperait l'autre, et c'est la Chambre qui a refusé d'approuver la convention. [Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)
M. Jules Delâfosse. — Je ne veux pas faire dévier la discussion. Je n'ai rappelé l'Egypte et notre retraite à Alexandrie qu'à litre d'exemple, je n'y insiste pas: mais si la question devait être portée à la tribune par M. Goblet, j'accepterais volontiers le débat. {Très bien! très bien ! à droite,)
Je reviens à la question du concert européen.
L'honorable M. Goblet lui opposait, tout à l'heure, ce qui s'est passé en 1886, c'est à-dire le blocus auquel nous avions refusé, en effet, de coopérer. Le fait est exact; mais je ne crois pas que l'exemple soit absolument probant et voici pourquoi : il n'y a selon moi aucune assimilation possible entre la situation de l'Europe en 1886 et la situation actuelle.
En 1886, il s'agissait d'une querelle qui pouvait être très aisément localisée entre la Grèce et la Turquie. Il s'agit aujourd'hui des conséquences internationales .et peut-être imminentes que cette querelle entraînerait fatalement,si on lui laissait libre carrière. En 1886, la Turquie avait encore les apparences de la vitalité. « L'homme malade » n'était pas l'homme mourant qu'il est aujourd'hui, et personne ne
songeait encore au partage imminent de Théritage. A Theure actuelle, il s'agit de savoir si les grandes puissances, dans Tintérétde la paix, vont s'interdire réciproquement de dépecer cette proie ardemment convoitée,ou si elles vont rompre raccord pour se ruer ensemble à la curée et engager une guerre générale en guise d'hallali. (Très bien! très bien! à droite,)
Je me suis placé en présence de ces perspeclives et j'ai fait mon choix. Je sais lout le mal qu^on peut dire du concert européen, si on le juge dans ses œuvres. Mais vous m'accorderez au moins qu'il a cet avantage unique de maintenir à Tétat indivis une succession dont nous ne serions pas les héritiers. Si l'héritage venait à s'ouvrir, je vois bien ce que prendraient les autres ; je ne vois pas du tout ce qui serait notre part. {Très bien ! très bien ! à droite,)
A F extrême gauche. Eh bien, alors !
M. Jules Dblafosse. — Permettez-moi de vous dire que vous en prenez trop à votre aise en cette question. Les États, messieurs, ne sont grands que par relation, et c'estse diminuer, c'est s'a£faiblir que de travailler ou même de se prêtrer par abstention à l'agrandissement des autres. [Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs,)
Lorsque l'Empire commit l'inexcusable, l'irréparable faute de faire l'unité italienne et de laisser faire l'unité allemande {Applaudissements à droite)^ la France ne perdit à ce douWe événement ni une motte de terre, ni un habitant. Mais il n'est pas de Français qui, au lendemain de Sadowa, n'ait senti que la France avait diminué de toute la grandeur qu'elle avait laissé prendre à ses nouveaux voisins. {Très bien! très bien !)
M. Jaurès. — L'unité italienne n'est pas une diminution pour la France.
M. Jules Delafosse. — Voilà la raison de prévoyance, la raison décive pour laquelle je suis un partisan convaincu et réfléchi du concert européen. Et c'est aussi pour cela que
j'approuve le Gouyernement d'y avoir pris sa place et de vouloir fermement la maintenir. Mais l'approbation que j'exprime est toute de principe, et ne s'applique aucunement à ce que j'appelle les œuvres du concert européen. [Interruption à V extrême gauche. — Parlez l Parlez l à droite.)
Je dis que sous le concert européen il y a une action diplomatique qui s'est exercée successivement auprès du sultan et contre la Grèce, et je tiens la politique orientale de l'Europe, en regard des massacres arméniens qu'elle a tolérés, et dont elle s'est rendue complice en les tolérant [Très bien l très bien I à Vextrême gauche); comme une trahison de ses devoirs envers l'humanité ; quant à l'action comminatoire etcoërcitive auprès de la Grèce, j'incline à trouver qu'elle est plutôt voisine du ridicule que de la majesté. [Mouvements divers.)
Je ne veux pas revenir sur les massacres arméniens. Vous vous rappelez avec quelle hauteur d'éloquence nos honorables et distingués collègues MM. Denys Cochin, de Mun et Jaurès ont flétri ces horreurs. Je tiens cette flétrissure pour définitive, et je n'y veux rien ajouter. Mais, messieurs, il reste à demander à l'Europe, et par conséquent à la France, puisqu'elle s'est associée à l'action collective de l'Europe, comment elle comprend et comment elle compte remplir son devoir.
L'Europe, à défaut de la France, qui détenait ce titre depuis plusieurs siècles, est devenue la tutrice attitrée du droit, de la justice, de la civilisation et de l'humanité en Orient...
M. Jaurès. — Un tuteur qui vient voler son pupille.
M. JuLBS Delafosse... et lorsqu'un chrétien est molesté, lésé, assassiné, elle a le devoir impérieux d'intervenir. Or, ce n'est pas un chrétien, messieurs, qui a été assassiné, c'est 150.000 chrétiens.
Eh bien ! je demande ce qu'on a fait et ce qu'on veut faire, non seulement pour réprimer ces horreurs, mais pour en empêcher le retour. (Très bien l très bien/)
Je n'ignore pas que la diplomatie des puissances à Cens* tantinople a fait des remontrances, remis des notes, soumis des programmes an sultan; mais je sais aussi que cela n'a pas arrêté un seul instant la besogne sanglante. Et quand je parle au passé, j ai tort, car on massacre encore, et Ton massacre toujours.
Voici ce que vous pouviez lire dans les journaux d'hier où Ton publie ces choses en guise de faits-divers, tellement cela est devenu banal. « On publie des rapports venus des provinces asiatiques, qui annoncent que u les populations chrétiennes se trouvent dans une situation navrante, dans le vilayet d^Adana ; les Arméniens de Payas sont soumis à la pire oppression par les musulmans. Ils ne peuvent pas quitter leurs villages sans que les musulmans les dévalisent et souvent même les assassinent. Une grande détresse règne parmi les Arméniens. La situation à Payas est tellement critique, que Ton craint une repétition des événements de Sassoun. h
Je demande à M. le ministre des affaires étrangères, — c'était en partie Tobjet de mon interpellation — ce qu'a fait l'Europe, et quelles mesures la France, en particulier, compte prendre pour répondre à de pareilles provocations ?
A V extrême gauche. On va bombarder le Pirée.
M. Jules Delafosse. — Oui, c'est à la Grèce, en effet, qu'on répond, et Ton répond en prenant contre elle des précautions énormes, et M. le ministre des affaires étrangères Ta nous annoncer tout à l'heure les mesures coërciUves dont on se propose d'user contre elle.
Il est possible, messieurs, que ces mesures soient une nécessité de situation, et je n'y contredis pas; mais il est impossible de ne pas dire qu'une diplomatie qui montre de pareils contrastes est vraiment déconcertante, et que cette inégalité de traitement entre le sultan, qui parait obtenir la liberté du massacre, et la Grèce, qui n'est coupable que d'impatience, choque et révolte l'instinct inné que nousavons
— Mode la justice et de la proportion. (Très bien! Très bien! à droite et sur divers bancs.)
Je ne dis pas cela, messieurs, par philhellénisme ; je ne suis pas plus philhellène que je ne suis iurcophile. Philhellône, je l'aurais été sans doute, aux environs de 1825, comme tous les contemporains des Orientales^ c'est-à-dire à un moment où le peuple grec combattait héroïquement pour son affranchissement et la conquête de sa nationalité. Je ne le suis pas k Theure actuelle, alors que la Grèce combat ou nanifeste Tintention de combattre seulement pour son ambition. Il peut convenir — et M. Goblet le disait tout à l'heure — au monde des poètes, des artistes, des lettrés, de tous ceux qui regardent la Grèce contemporaine à travers la magie de leurs souvenirs classiques, de prêcher la croisade pour elle. Mais il appartient à ceux qui ont charge de peuple, à ceux qui siègent dans les conseils des gouvernements ou dans les assemblées délibérantes, de prendre une mesure plus exacte de la réalité et de regarder ce qu'il y a au fond de ce mouvement populaire.
Eh bien, derrière le philhellénisme, il y a le panhellénisme, c'est-à-dire le rêve d'une reconstitution de l'empire grec avec Byzance pour capitale. [Mouvements divers.)
Je ne discute pas ce rêve; il est chimérique, absurde, extravagant; mais il existe, il agit, il est une cause d'agitation et une menace pour la paix générale, et je prétends que les puissances européennes qui ont la charge de la paix ont aussi le devoir de prendre leurs précautions contre cette action.
Si donc j'accuse la diplomatie internationale, ce n'est pas pour défendre contre elle les revendications helléniques. Je raccuse,simplement,parce qu'elle a été lamentablement inférieure t son devoir. Elle pouvait sauver 150,000 existences humaines en Arménie, si elle l'eût fortement et unanimement voulu; elle pouvait, de même, prévenir l'insurrection Cretoise et l'intervention grecque, si elle avait eu l'esprit de les
prévoir. Ainsi, défaut de prévoyance et défaut de volonté, voilà sa faute; et cette faute tient à un point de départ chimérique qui Ta conduite à des fins absolument irréalisables.
Messieurs, en parcourant le Livre Jaune ou bien en écoutant les déclarations plusieurs fois apportées à la tribune par H. le ministre des affaires étrangères, vous avez pu constater que la diplomatie des puissances à Gonstantinople reposait sur deux propositions qui ne sont pas connexes, mais qui constituent ensemble, à mes yeux du moins, une double et dangereuse illusion ; c'est, d'une part, Tobligation imposée au sultan d'introduire et de réaliser dans son empire un ensemble de réformes dont les puissances se réservent de tracer le progamme, et c'est, d*autre part, le maintien de l'intégrité de l'empire ottoman.
Je ne crois pas qu'une question ainsi posée soit posée d'une façon heureuse. Je ne crois pas qu'il soit d'une bonne politique de dire au sultan : « Voilà un programme de réformes que nous vous sommons de réaliser. Mais si vous ne le réalisez pas, nous vous garantissons quand même l'intégrilé territoriale de vos Etats. » Il me semble qu'il eût été d'une politique plus avisée et plus avantageuse de laisser entendre au sultan que les remontrances, que les exigences de l'Europe ne pouvaient et ne devaient pas rester sans sanction et que, s'il y résiste, il s'expose à payer sa résistance de quelques morceaux de son empire (Tr^s bien! très bien! à droite,)
Mais c'est là une pure querelle de procédure sur laquelle je n'insiste pas. Pour moi, la contradiction n'est pas seulement dans les termes, elle est aussi et surtout dans les faits. Je suis absolument convaincu que jamais l'Europe chrétienne, — et je dis chrétienne, parce que c'est le mot qui importe dans cette affaire, parce que la question d'Orient n'est qu'un conflit essentiellement et exclusivement religieux, et c'est précisément en raison de ce caractère religieux qu'il est insoluble, aussi bien par la voie de la conciliation que parcelle de la contrainte; — je dis que jamais l'Europe chrétienne
n'obtiendra du sultan les réformes qu'elle réclame de lui, et je suis en même temps certain que Tempire ottoman, au degré de désordre et de décomposition où il est tombé, ne peut être ni maintenu ni sauvé. D'où je conclus qu'il faut rechercher et préparer d'autres solutions. Lesquelles î [Mouvements divers.)
Je ne suis monté à la tribune que pour vous le dire. Je dis des solutions et non des expédients.
On ne peut admettre, en effet, que le concert européen n'ait d'autre programme que le maintien du statu quo. Son œuvre restera stérile et courte, s'il se contente de neutraliser la Crète et de faire sentinelle au pied des Balkans.
S'il veut que son œuvre soit durable et féconde, il faut travailler dès maintenant à résoudre les problèmes qui restent des causes de conflits toujours renaissants dans l'avenir.
Je lisais, il y a quelques jours, un article de M. Clemenceau, article éloquent comme Pétait sa parole, et dont j'ai retenu le passage suivant :
<c Dans le tassement hasardeux des peuples d'Orient, il ne manque pas de sujets de guerre. C'est pourquoi chaque nation a pour souci principal de se tenir prête à. se ruer du jour au lendemain contre les voisins plus ou moins bien intentionnés que lui a donnés le sort. C'est ce qu'on nomme la paix armée,la paix du sabre, une paix qui tient en suspens, à toute heure, un nombre incalculable de vies humaines, et fonde sur la peur des imminents retours de barbarie l'œuvre de civilisation où se complaît notre fierté. »
a Cette paix provisoire, parce qu'elle est la paix de fait, a son prix. Lés philosophes, les rêveurs commencent à parler d'une autre paix qui serait d'équité, de justice, de droit. Cela viendra peut-être ».
M. Clemenceau a raison. Il n'y a de paix durable, de paix réelle, que celle qui repose sur Tharmonie et sur le droit, et non sur la contrainte. (Très bien I très bien !)
Je crainsy comme lui, qu'il ne se passe de longs temps
encore avant que la raison d'Etat cède le pas à la raison de droit. Il y a, dans le sentiment national des peuples et, par conséquent, dans la politique des gouvernements un fort contingent de préjugés et d'injustices, et, si nous nous interrogeons nous-mêmes, nous trouverons que le patriotisme est beaucoup plus fait d^antagonisme que de fraternité.
Mais quels que soient les obstacles qui s'opposent è. la réalisation de la justice absolue sur la terre, il y a du moins un point sur lequel nous serons d*accord : c'est que toutes les fois que l'occasion se présente de faire valoir un droit, de faire triompher une liberté, nous devons la saisir immédiatement. {Très bien! très bien! adroite.)
Eh bien, voici deux points douloureux de la questioo d'Orient, deux problèmes qui tiennent l'Europe sur le qui-vive et restent une menace chronique de guerre : c'est, d'une part, la question de Crète et, d'autre part, la question des Balkans.
Je demande pourquoi la diplomatie des puissances à Constantinople et pourquoi les gouvernements associés au concert européen ne profitent pas de l'occasion qui leur est offerte de résoudre une fois pour toutes ces deux problèmes. On ne le fait pas. On se contente de dire à la Crète : « Nous allons vous donner l'autonomie. » C'est précisément la solution dont la Crète ne veut pas. Quant à la Macédoine, on n'en parle pas, pour ne pas éveiller les redoutables conflits qui dorment au fond de cette question.
Je crois que la diplomatie a tort; je crois qu'il faudra donner bon gré mal gré la Crète à la Grèce, non point parce que la Grèce la réclame, mais parce que c'est la Crète qui veut se donner. La Crète est grecque par l'histoire, par le sang, par la race, par toutes ses affinités, et ce n'est pas à nous, les amputés d'Alsace-Lorraine, dont la blessure saigne toujours, qu'il convient de contrarier ou de comprimer un pareil vœu. Il est possible que la Crète regrette plus tard le mariage d'inclination qu'elle veut faire, mais ce seraalorssonaffiûre, ce ne sera plus la nôtre.
Quant à Tautre question, il est généralement admis que la Macédoine est une sorte de tison toujours fumant, toujours près de communiquer le feu aux corps, très inflammables, d'ailleurs, qui Tavoisinent. Eh bien, pourquoi la diplomatie internationale ne s'empresse-t-elle pas de mettre le pied sur ce brandon d'incendie et de l'étouffer pour toujours ? Elle le pourrait aisément en dotant la Macédoine d'une administration autonome, comme on Ta fait pour la Houmélie orientale, et ce système aurait le double avantage de soustraire cette partie des Balkans, à la fois, à l'oppression turque et aux convoitises helléniques.
On me dira, et je prévois l'objection, que je fais trop bon marché des droits et de la propriété du sultan, et que je viole ouvertement le principe de l'intégrité de l'empire ottoman.
Je réponds que si j'exproprie le sultan, c'est parce qu'il me parait juste et bon, et surtout humain, de lui faire payer les atrocités arméniennes par une diminution de puissance. Quant à l'intégrité de l'empire ottoman,il sufQt de constater, l'histoire t la main, que ce n'est plus un principe depuis bien longtemps.
M. Goblet rappelait tout à l'heure que l'Europe méridionale est faite de ses dépouilles et que, depuis un demi siècle, on a détaché de lui, successivement, la Grèce, la Moldavie, la Valachie, la Bosnie, l'Herzégovine, la Bulgarie, et que chacune de ces imputations a été une conquête de la civilisation sur la barbarie.
Seulement, si l'intégrité de l'Empire ottoman n'est plus un principe, je reconnais que c'était pour nous une longue et souvent glorieuse tradition. Elle remonte à François I*^ et n'a jamais subi d'interruption que les coups de canon de Navarin. Je comprends qu'elle soit restée chère aux diplomates, à ceux qui ont la charge de notre direction diplomatique.
Mais qpiel que soit le prix que l'on doive attacher à cette tradition, je pense que nous ne pouvons plus avoir l'illusion
de la maintenir. Aussi longtemps que l'empire ottoman était une force, aussi longtemps que Tétai de nos rapports ayec lui a pu être pour nous une source d*influence qui, de là, rayonnait dans le Levant, oui, Tintégrité de Tempire ottoman était une tradition bonne à garder, un intérêt national bon à servir. Mais, à Theure actuelle, nous ne pouvons plus conserver cette illusion. Il résulte de toutes les publications qui affluent de toutes parts, il résulte des événementseux-mêmes, que Tempîre ottoman n'est plus qu'une ruine et une ruine désormais impossible à. sauver.
J'ajoute que l'état de nos rapports avec lui n'importe plus à. notre situation dans le Levant, situation très amoindrie et presque annulée par notre éviction de TËgypte.
Il n'y a donc aucune considération de principe ou d'intérêt qui s'oppose chez nous à. l'accomplissement des choses qui doivent s'accomplir. Vous savez aussi bien que moi que le Turc conquérant qui n'a pu ni s'assimiler sa conquête, ni se fondre en elle, est aujourd'hui en Europe un corps étranger voué fatalement à l'expulsion. Vous pouvez décider par des arrangements internationaux que l'intégrité de l'empire ottoman restera sauve. Vous ne pourrez pas faire que ce qui doit arriver n'arrive pas, et c'est pour cela, c'est parce que j'ai le sentiment qu'on fait aujourd'hui delà politique contre la logique des choses, contre la raison, contre la prévoyance, contre la paix elle-même, que je demande k la diplomatie collective de l'Europe, plutôt que de s'en tenir à des expédients qui masquent les problèmes au lieu de les résoudre, de s'étudier à canaliser en quelque sorte le cours des événements et k prévenir, par cette préparation même, la crise finale qui peut être grosse de catastrophes.
Si les mesures que le Gouvernement va nous demander tout à l'heure ne sont qu'une façon de courir au plus pressé, si elles doivent avoir pour effet d'empêcher la Grèce de se jeter dans une aventure dont elle ne serait pas seule è supporter les conséquences, je me déclare prêt à les voter. J'ai
dit que j'étais partisan du concert européen, et j^en tends émettre un vote conforme à l'avis que j'ai défendu. Mais je prie instamment M. le ministre des affaires étrangères de ne pas considérer cet arrangement de circonstance comme une solution définitive. Je sais bien qu'il n'appartient pas à la France de faire prévaloir à elle seule les solutions qu'elle pourrait préférer. Je lui demande simplement — et j'arrive ainsi à la même conclusion que l'honorable M. Goblet — d'en provoquer rexamen,en demandant la réunion d'un congrès ou d'une conférence internationale (Mouvements divers.)
On peut me demander quelle différence j'établis entre une conférence et le concert Européen. La différence, la voici : les puissances agissant à Constantinople par l'entremise de leurs ambassadeurs, n'ont procédé jusqu'ici que par des démarches isolées et successives, et c'est assurément parce que le sultan n'a pas senti chez tous la même pression ou la même volonté, qu'il a pu éluder les engagements qu'on réclamait de lui. Un congrès travaillant au grand jour, publiant le protocole de ses séances, laisserait moins de place aux restrictions mentales, aux conspirations sourdes, aux mauvaises volontés. On arriverait ainsi à des solutions exactes et définitives, beaucoup plus faciles et beaucoup plus promptes. Et si la France avait l'honneur de cette initiative, l'Europe tout entière en aurait le profit.
C'est là ma conclusion. Je demande au Gouvernement, après avoir obtenu de la Chambre les sanctions qu'il réclame pour les mesures immédiates et que,pour ma part, je neveux pas lui refuser, je lui demande de provoquer un congrès qui donne une solution aux questions pendantes en Orient.
Il est possible, messieurs, que cette politique qui fait appel aux concours des autres pour résoudre des difficultés que France tranchait autrefois avec l'épée, paraisse un peu timide et un peu effacée, un peu trop modeste à ceux qui se montrent partisans de la politique héroïque et chevaleresque.
Je ne répugne pas à cette politique ; mais il ne suffît pas de Taffirmer pour qu'elle soit : il faudrait encore lui donner les moyens de vivre. Si la France a été la grande libératrice, si elle a brisé des tyrannies, émancipé des nationalités et créé des peuples, si de nos jours encore, en 1860, elle a pu faire l'expédition de Syrie sans consulter personne, pour défendre les Maronites contre l'agression des Druses, ce n'est pas seulement parce qu'elle était une messagère d'idées, c'est parce qu'elle était une force et une liberté.
Ces jours-là ne sont plus. Des événements sont survenus qui ont modifié les lois de sa politique,en modifiant sa condition. C'est assez pour elle aujourd'hui de siéger dans le conseil des nations, d'y prendre des initiatives généreuses, d'y défendre les justes causes auxquelles elle doit son concours et son dévouement, mais auxquelles elle ne doit plus son sang, réservé qu'il est pour d'autres devoirs ! [Applaudissements à droite.)
DISCOURS
SUR NOS MOEURS DIPLOMATIQUES (7 juin 1894).
M. Jules Delafosse. — - Messieurs, je ne retarderai pas longtemps les explications que la Chambre attend impatiemment du gouvernement. Je n'ai que quelques mots à dire.
Vous connaissez dans tous leurs détails la nature et Torigine des griefs que nous avons à faire valoir contre l'arrangement récemment intervenu entre l'Angleterre et Tétai du Congo.
Ceux de nos collègues qui avaient été chargés par le groupe colonial de développer Tinterpellation se sont expliqués de la façon la plus claire et la plus complète.
Je n'ai rien, de ce chef, à y ajouter. Tout à l'heure M. le ministre — je ne crois pas commettre une indiscrétion — va vous dire que le gouvernement est parfaitement résolu à faire respecter, non seulement la lettre des traités, mais les droits et la dignité de la France. Lorsque ces explications auront été échangées, vous allez être appelés à voter un ordre du jour. La Chambre, dans une manifestation que j'espère unanime, témoignera sa volonté de sanctionner les déclarations et les résolutions annoncées par M. le ministre. Et puis lorsque le débat sera ainsi conclu, qu'y aura-tril de fait ?
Ici, messieurs, se pose une question qui me parait se rattacher étroitement au débat.
Comment les faits dont nou^ nous plaignons ont-ils pu se produire? Et quelles garanties avons-nous quils ne se renouvelleront pas ?
Si je pose cette question, c'est que les griefs que nous faisons valoir procèdent d'une cause invétérée, qu'il faut nécessairement dénoncer à la tribune, si Ton veut qu'elle soit corrigée. Cette cause, c'est l'infériorité de notre méthode en matière diplomatique et coloniale {Très bien! sur divert bancs)^ infériorité qui s*accuse surtout et d'une façon lamentable lorsqu'on l'oppose à la méthode anglaise.
Les Anglais sont assujettis comme nous k la loi du régime parlementaire. Ils en observent comme nous...
M. Paul Dgsghanel. — Mieux que nous !
M. Jules Delafosse. ~ ... et même mieux que nous, les règles et les traditions.
Tout à rheure,rhonorable M. Etienne rappelait justement qu'il ne se passe pas de semaine, on peut dire qu'il ne se passe guère de jour sans qu'une question se produise à la Chambre des communes touchant un des points nombreux où la politique anglaise est engagée. Mais ce qu'il n'a pas dit, c'est que ces questions ne visent jamais que des faits accomplis ou en voie de s'accomplir. Il n'est pas d'exemple que le pouvoir exécutif, en Angleterre, ait été obligé de rechercher l'autorisation et les encouragements du parlement pour faire ce qu'il croyait être son devoir.
Chez nous, c'est le système contraire qui prévaut ; nous laissons agir les autres et nous ne faisons rien, nous les regardons même travailler contre nous ; puis, lorsque la mesure est comble, lorsqu'une révélation un peu retentissante secoue l'opinion publique, nous venons ici verser à la tribune nos doléances et nos griefs sous forme de question ou d'interpellation ; nous en appelons au gouvernement, nous lui disons : Défendez-vous et défendez-nous !
Je trouve cette méthode doublement fâcheuse: d'abord, parce que l'intervention parlementaire arrive toujours trop
tard ; ensuite, parce que la politique extérieure, lorsqu'elle est portée à la tribune sous forme de récriminations, prend souvent un éclat intempestif, redoutable, et presque toujours hors de proportion avec son objet. {Mouvements divers,)
Messieurs, c'est là le vice qui est né d'une sorte de règle de conduite imposée depuis de longues années par le déparment des affaires étrangères à nos agents diplomatiques ou coloniaux, règle de conduite qui se résume dans cette formule bien connue : Ne nous faites pas d'affaires! {Cest vrai ! — Très bien ! sur divers bancs]^ évitez toute occasion de conflit avec Tétranger I
Eh I messieurs, je sais bien ce qu'il entre de prudence légitime, de prudence nécessaire dans ce conseil; je sais que dans la situation qui nous est faite en Europe, les témérités de conduite et de langage ne nous sont pas permises; je sais que nous avons le devoir étroit de conserver la libre disposition de nos ressources pour les épreuves décisives,et j'approuve, en principe, la politique qui s'étudie à nous garder des aventures. Mais je voudrais cependant que le gouvernement de la République consentit à comprendre que la prudence poussée à un certain degré devient de l'imprudence, et que le parti pris de l'effacement provoque le péril ; {Applaudissements)y car il sollicite, il encourage même — et c'est là l'objet de ce débat — les mauvais procédés, les empiétements, les provocations de toute sorte, et il arrive toujours une heure où tous ces griefs accumulés font explosion.
C'est précisément ce qui nous arrive aujourd'hui. Nous venons d'être assez cruellement mystiOés par le roi des Belges.
Il y a quatre ans que le roi des Belges, agissant non pas au nom de la Belgique, mais comme souverain de l'état indépendant du Congo, avait préparé et même conclu avec l'Angleterre l'arrangement dontnous nousoccupons aujourd'hui, ce qui ne l'a pas empêché, depuis ces quatre années, de négocier avec nous et de paraître même nous offrir la préférence.
Ctti cft C[ui résulte avec la dernière clarlé d'une lettre explicatiTe réceoMMiA aitessée par lord Kimberley à M. Hardinge, commissaire générsF dte intérêts anglais dans l'Afrique orientale.
Le gouvernement de la République ignorait, àcoupsAr, cette comédie clandestine qui se jouait derrière le rideau, à nos dépens ; mais le roi des Belges savait certainement que cette comédie serait un jour révélée, et cette prévision ne Ta pas retenu. Pourquoi? Eh! mon Dieu, c'est probablement parce qu'il a le sentiment que la France est aujourd'hui moins fière, moins susceptible, moins décidée qu'autrefois à faire respecter sa dignité et ses droits.
L'autorité morale des gouvernements et des peuples se mesure à la peur qu'on a de leur déplaire, et c'est pour moi un douloureux témoignage de déchéance que d'être ainsi bernés par le roi des Belges. {Très bien ! très bien I)
Malheureusement, ce n'est pas au roi des Belges tout seul que nous avons affaire. Nous avons les mêmes griefs à faire valoir et les mêmes revendications à exercer conire l'Angleterre.
Tout à l'heure, l'honorable M. Etienne dressait un réquisitoire des plus sévères contre la politique anglaise. C'est un genre de polémique dans lequel je ne veux pas le suivre, parce que les défaites trop nombreuses que nous avons subies du fait de l'Angleterre ne sont pas pour nous faire honneur. C'est à nous à nous défendre. Il faut bien admettre, en somme, que les Anglais sont Anglais, qu'ils agissent en Anglais, qu'ils servent et défendent leurs intérêts en Anglais ; et si nous ne défendons pas les nôtres, ce n'est pas à eux qu'il faut s'en prendre, c'est à nous.
Il faut oser élever l'impartialité jusqu'à reconnaître qae les Anglais développent dans leur politique extérieure et coloniale des qualités tout à fait admirables que nous avons le droit d'envier. Pour mon compte, j'admire et j'envie la puissance d'initiative de ce peuple, son esprit d'entreprise.
le sens pratique, toujours en éveil, qui lui fait distinguer et saisir ses avantages avant même que les autres s*en soient aperçus ; j'envie et j'admire surtout Tâpre et tenace voknlé qu'ils mettent à les défendre. {Rumeurs à gauche.}
M. François Dbloncle. — Nous avons «ne politique loyale. Nous ne violons jamais les traitéseewime le font les Anglais : voilà la diflFérence.
M. Jules Delafossb. — Oh ! je sais toutce qu'on peut dire: les Anglais ne respectent pas les traités, et Ton peut ajouter qu'ils ne respectent guère davantage le bien d'autrui ; mais il faut bien reconnaître aussi que la grandeur des peuples est souvent fondée sur le mépris du droit. {Exclamatious sur divers bancs.)
M. Le Hérissé • — C'est pour cela qu'il faut montrer notre force, il n'est que temps I
M. ^ULES Delafosse. — Je crois, messieurs, que vous vous méprenez sur le sens de mes paroles ; je constate un fait qui n'est pas niable, mais ce n'est pas du tout une doctrine que je professe. Les choses vont ainsi dans le monde. Voulez-vous, messieurs, interroger vos souvenirs classiques ? vous vous apercevrez que les grands hommes et les grands peuples que, dès le collège, on nous a appris à le plus admirer sont ceux-là mêmes qui ont le plus maltraité et pillé les autres. (Nouvelles exclamations,)
Je constate, mais je n'approuve pas.
J'opposais tout à l'heure la méthode anglaise à la nôtre et je rappelais tous les avantages que l'Angleterre en tire. Sans pousser plus loin la discussion, je vous demande la permission de vous citer deux exemples qui vous feront mieux sentir ce que je veux démontrer.
Il y a tout juste aujourd'hui dix ans, il se trouvait devant Alexandrie deux escadres, l'une française, l'autre anglaise, en prévision de troubles depuis longtemps prédits et prévus. Aussitôt que ces troubles éclatèrent, l'amiral anglais fît ouvrir le feu sur la ville insurgée, il fit débarquer ses équi-
pages et occuper ia ville. L'amiral français, lui, donna Tordre de virer de bord et de rentrer en France. Il le fit, non pas parce que c'était son opinion ou son goût, mais, vous le pensez bien, parce qu'il avait des instructions pour cela.
Eh bien, vous savez quelles ont été les conséquences de cette différence de conduite. L'Angleterre a pris pied en Egypte, elle s'y est établie et elle l'occupe solidement.
La France, évincée par sa faiblesse et par son abandon, n'a gardé pour lot que les remontrances et les récriminations nutiles ; car il est devenu visiblement inutile d'adresser à 'Angleterre, maltresse de l'Egypte par notre faute, des nvitations à l'évacuer. {Protestations à gauche.)
M. JouRDE. — Comment, inutiles ? Mais nous avons des droits à faire valoir I
H. Jules Delafosse. — Assurément, nous avons des droits...
M. Jourde. — Pourquoi dire alors que nous nous bornons à des récriminations qui sont inutiles?
M. Jules Delafosse. — Parce qu'elles ne portent pas de fruit. Je connais à merveille et nos droits et les traités d'où ils découlent, car je les ai défendus plus souvent que personne à cetle tribune. Ce que je veux dire, c'est que les invitations que nousadressons périodiquement à l'Angleterre, ces rappels réitérés à ses engagements et k là lettre des traités sont restés jusqu'ici lettre morte, et que, si nous avions agi au lieu de discuter, nous aurions sauvegardé notre situation en Egypte. Voilà ce que j'entends dire, et pas autre chose.
J'ai cité un premier exemple. Voici l'autre :
L'année dernière, les vexations et — je puis le dire — les insolences du gouvernement siamois, qui paraissait avoir de nous la même opinion que le roi des Belges, nous avaient amenés à la nécessité d'une démonstration militaire. Une flottille, composée de trois petits navires de guerre, fut envoyée à cet effet dans les eaux du Meinam. Le commandant Bory, qui commandait cette flottille, avait dans sa
poche des mstructions contradictoires, les unes émanant de Tamiral qui lui prescrivaient une action énergique et immédiate, les autres émanant de notre agent diplomatique à Bangkok, qui lui recommandaient d'observer et de témoigner, par sa présence et par son attitude, qu'il était prêt à agir s'il en était besoin.
Le commandant Bory obéit naturellement aux instructions de Tamiral. Il remonta le Heinam, força les passes à coups de canon et alla s'embosser devant Bangkok où le gouvernement siamois, converti par ce coup d'audace, se hâta de capituler.
Ce fait d'armes qui fut, vous vous en souvenez, salué en France avec une patriotique ûerté, n'eut pas de lendemain. Au lieu de profiter de la situation prépondérante que nos marins nous avaient faite pour dicter nos conditions, la diplomatie française entra en négociations avec l'Angleterre, et ces négociations aboutirent à l'institution de ce fameux état-tampon dont vous avez entendu parler, et qui nous mit devant le Siam et devant la Chine dans une situation plus délicate et plus difficile, pire, en un mot, que celle que nous avions auparavant.
M. François Deloncle. — Il n'existe plus, cet état-tampon ; il n'a fait que passer.
M. Jules Delafosse. — Oui, mais il a existé, et les négociations d'où il sortit nous ont fait perdre les bénéfices d'une action victorieuse et décisive, dont une diplomatie plus prévoyante et plus hardie eût certainement tiré des avantages inespérés.
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — VoUS pasSez
bien des choses dans ce résumé par trop succinct.
M. LE COMTE DE Lanjuinais. — C'cst Ic fait même d'avoir introduit l'Angleterre, dans ces négociations-là, qui est grave.
M. Jules Delafosse. — Je pourrais citer d'autres exemples encore ; mais les faits que je viens de rappeler suffisent,
— «74 — je crois, & démonlrer que la timidité exagérée est aussi périlleuse que la témérité.
Je ne veux pas, d'ailleurs, qu^on se méprenne sur le sens du conseil que je me permets de donner. Je ne demande assurément au gouvernement de la République ni conquêtes ni aventures. J'ai combattu autrefois celles qu'il a tentées avec une persévérance qui ne m'a laissé ni regret ni doute ; je lui demande seulement de faire respecter ce qui est le patrimoine matériel et moral de notre pays, c^est-à-dire son nom, son intérêt, son droit et son honneur, et le respect, vous le savez, on ne l'obtient qu'en sachant, qu'en osant l'imposer. {Très bien l très bien l)
En ce qui concerne plus particulièrement le conflit congolais, je dirai que nos griefs, si légitimes qu'ils soient, me paraissent être plutôt une question de forme que de fond. En réalité, l'Angleterre, en cédant à bail au roi des Belges des territoires dont elle n'a ni l'usufruit ni la propriété, me parait lui avoir fait un cadeau qui n^est pas des plus précieux; car il se passera quelque temps avant que ces territoires, encore k peu près inexplorés {Exclamations à Vextréme gauche), rapportent quelques bénéfices à celui qui les possède.
M. Chauteups. — Nous ne sommes pas ici à la Chambre des communes, pour y entendre l'apologie de la politique anglaise.
M. Jules Delafosse. — Vous me comprenez fort mal si vous interprétez ainsi mes paroles. J'ai conscience de penser et de parler en bon Français, et, si je me plains de quelque chose, c'est précisément des défaillances passées dans le service et la défense des intérêts de la France.
Quelle que soit, d'ailleurs, la valeur coloniale du territoire dont il s'agit, nous avons un double devoir à remplir.
Nous avons le devoir tout d'abord de préparer les voies à la colonisation future sur cette terre d'Afrique qui est encore l'inconnu, le mystère, mais qui sera certainement le grand
souci et peat-étre le grand champ de bataille du siècle prochain.
Nous avons, en outre, le devoir non moins impérieux et plus immédiat d'apprendre à ceux qui ont pu croire à un parti pris de faiblesse et d'abandon, que la France s^est enfin ressaisie, qu'elle est décidée à se faire respecter et qu'elle est entrée pour cela dans la période d'action.
M. le ministre des affaires étrangères vous dira tout à rheure qu'il connaît son devoir et qu'il saura le remplir; j'en suis persuadé. Un homme qui a vécu comme lui dans l'intimité de Richelieu, n'a pas besoin qu'on lui fasse la leçon. Je me contente d'espérer qu'il se montrera digne de son modèle ! {Très bien très bien I à droite,)
DISCOURS