SDR LES HISSIONS FRANÇAISES EN ORIENT
(Séance du 26 octobre 1890.)
M. Jules Delafosse. — Messieurs, le chapitre 8 du budget des affaires étrangères porte Tinscription suivante : « Allocations aux établissements français en Orient. — Secours aux écoles. — Frais divers du culte, 520.000 fr. »
Gomme je trouve ce crédit sensiblement inférieur à son objet, j'aurais voulu qu'il fut augmenté. J'avais eu tout d'abord la pensée de reprendre Tamendement que présentait, il y a deux ans, Thonorable M. Deschanel, et qu'il défendit — comme quelques-uns d'entre vous se le rappellent — avec beaucoup d'éclat. {Très bien ! très bien ! à droite^)
J'y ai renoncé pour deux raisons ; d'abord, parce qu'il m'était manifestement impossible de réussir là où un orateur aussi brillant et aussi sympathique à la majorité républicaine que M. Deschanel avait échoué ; ensuite, parce que, fût-il voté, la dotation, même augmentée de iOO.OOO fr., me paraîtrait encore insuffisante.
Alors, au lieu de m'adresser à la Chambre, j'ai pris le parti de m'adresser à M. le ministre des affaires étrangères et de lui demander son avis.
S'il trouve, comme moi, que l'allocation faite à nos établissements religieux en Orient, est loin de correspondre aux services qu'ils nous rendent, et surtout aux services
qu'ils sont appelés à nous rendre dans Tavenir, c'est à lui et non plus à moi qu'il appartiendra de réclamer ou tout au moins de proposer dans le budget prochain une dotation correspondante à ces services. {Trèi bien f très bien! à droite.)
Pour le moment, je voudrais que vous fussiez tous bien persuadés qu'en louant comme il convient nos établissements religieux d'Orient des services qu'ils rendent à la France, je n'obéis à aucune inspiration de parti, ni politique, ni religieuse. Et si vous en doutiez, messieurs, c'est chez vous que j'irais chercher mes témoignages. Car les politiques les plus avisés du parti républicain, ceux-là mêmes qui ont déchaîné chez nous la guerre au catholicisme, Gambetta, Paul Bert, Ghallemel-Lacour et bien d'autres,n'ont jamais hésité à reconnaître très hautement la réalité et l'importance de ces services. Vous savez le mot que répondait Gambetta à quelqu'un qui lui rappelait son fameux cri de guerre au cléricalisme, cri de guerre qu'il aurait, m'a-t-on dit, amèrement regretté depuis. {Interruptions à gauche,]
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Depuis qu'il est mort et qu'il est dans le ciel.
M. Jules Dblafosse. — Mon Dieu ! messieurs, je rapporte simplement ce que j'ai entendu dire, et je n'y insiste pas.
A gauche, — Vous faites bien.
M. Jules Delafosse. — Permettez-moi cependant de vous dire qu'en reproduisant ce propos je crois honorer la mémoire de Gambetta. Car ceux qui font la guerre aux religions, quelles qu'elles soient, sont de simples sectaires... [Bruit à Vextrème gauche) et Gambetta avait la prétention d'être un homme d'Etat.
Mais, en tout cas, qu'il l'ait ou non regretté, peu m'importe. Il y a une chose au moins que vous ne contesterez pas, c'est que Gambetta proclamait en toute circonstance la nécessité pour la France de défendre ce qu'il appelait notre clientèle catholique en Orient.
Ce mot de « clientèle catholique » qu*il employait volontiers n'est pas tout à fait exact ; je veux dire qu'il est trop étroit pour Tensemble des intérêts que nous avons à défendre là-bas : car Tinfluence des établissements religieux ne se borne pas aux populations converties par eux au catholicisme ; elle s'étend à tous les pays auxquels ils enseignent la langue française et où s'exerce aussi leur charité. Ce sont lâL les deux instruments de leurs conquêtes morales et politiques. Les peuples qui apprennent d'eux k parler français sont des clients tout trouvés pour notre commerce, et tous ceux qui ont fait Tépreuve de leur charité, dans les hôpitaux ou ailleurs, deviennent non seulement des clients, mais des amis de la France {Très bien! à droite.)
Il y a deux ans, je me trouvais à Smyrne, et je fus très vivement frappé du nombre considérable de gens qui parlaient le français.
J'interrogeai le consul de France, et il m'apprit que ce commerce habituel de la langue française, à tous les degrés de la société, était l'œuvre de nos écoles religieuses, des écoles vraiment neutres, messieurs, où Turcs et Grecs, catholiques, orthodoxes et musulmans, se pressent, se coudoient, apprennent ensemble à parler la langue de notre pays et à aimer notre pays lui-même [Très bien! à droite) ; seulement le consul ajouta que ces résultats admirables étaient sérieusement menacés par la concurrence italienne : car ritalie, à notre exemple, a fondé des écoles en grand nombre ; elle les multiplie et elle n'a pas, comme nous, le mauvais goût ni le tort de leur refuser des subsides ou des encouragements. [Très bien ! très bien ! à droite.)
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Ce sont des écoles laïques.
Je demande la parole.
M. Jules Delafosse. — L'Italie, messieurs, — je crois qu'on peut parler librement de ces choses, car il n'est personne qui les ignore, — l'Italie qui a des rapports assez déli-
cats avec le chef de l'Eglise, ne nous en fait pas moins une guerre persévérante et trop efûcace sur le terrain religieux. Non seulement elle multiplie ses écoles en Orient, mais elle a essayé, en ces dernières années, de nous retirer le protectorat catholique, ou tout au moins de s'y soustraire. Elle n'a pas réussi, parce que le Saint-Siège a résisté ; mais il n'est pas certain que le Saint-Siège résiste toujours, et le jour où nous serions dépossédés du privilège exclusif, qui nous appartient depuis si longtemps, de protéger les intérêts catholiques, non seulement en Orient, mais en Extrême-Orient, ce jour-là nous aurions perdu le plus précieux instrument de notre influence et de notre près* tige. {Très bien ! très bien ! à droite,)
Mais ce n'est pas, je me hâte de le dire, contre la concurrence italienne que nous avons seulement à nous défendre...
M. Armand Desprez. — Il y a les Anglais aussi.
M. Jules Delafosse. — Il y a en effet, comme vous le dites, mon cher collègue, autour de nous, une rivalité infiniment plus redoutable â. notre commerce, à notre influence, à Tœuvre de colonisation que nous méditons ; ce sont les missions protestantes, les sociétés bibliques que l'Angleterre répand à profusion à travers le monde et qu'on rencontre partout.
On les rencontre partout, mais là surtout où nous avons des intérêts rivaux des intérêts anglais, dans les fies de l'Océan Pacifique où elles battent en brèche^ jusque sur les terres qui nous appartiennent, notre influence et notre domination ; puis en Afrique où, du nord au midi, de Test à l'ouest, elles travaillent à conquérir à l'influence anglaise le continent tout entier.
Nous sommes devenus, messieurs, et il. sied de ne pas l'oublier, une puissance africaine. Dans le partage de l'Afrique, qui a eu lieu dans ces derniers temps, nous avons obtenu une part, qui n'est peut-être pas la meilleure, mais qui est assez belle et assez large pour suffire à notre activité coloniale.
Sur ce point, je n^ai pu, et je tiens à le dire loyalement, m^associer aux critiques, très éloquentes du reste, que faisait valoir avant-hier mon collègue et ami M. de Lamarzelle. Je ne prétends pas que nous ayons obtenu tout ce que nous pouvions désirer ; mais j'affirme que ce que nous avons obtenu est considérable, quand on le compare au peu que nous avons cédé.
Aussi, quand j^en tendais tout à Theure Thonorable M. Delcassé nous dire que nous avions sacrifié nos droits à Zanzibar, il m'oblige à lui répondre que c'est une très grave erreur. Nous n'avions pas de droits sur Zanzibar ; il y avait seulement un traité de désintéressement entre la France et TAngleterre, traité aux termes duquel les deux puissances s'interdisaient réciproquement de mettre la main sur ce pays.
Mais, depuis lors, depuis 1863, date du traité, Tinfluence et les intérêts anglais avaient considérablement grossi k Zanzibar, tandis que les nôtres n'y figuraient même pas.
M. Delcassé. — Notre droit subsistait toujours !
M. François Deloncus. — Et il subsiste encore pour Mascate.
M. Francis Charmes, rapporteur. — Mais c'était un droit négatif.
M. Jules Delafosse. — C'était un titre purement nominal, qui ne nous servait à rien — et c'est en cela que je me distingue de vous — je prétends qu'en abandonnant ce titre inutile en échange des avantages qu'on nous a faits à Madagascar et au Soudan, nous y avons gagné.
Mais ce n'est pas sur ce point que je veux insister. Je disais que nous sommes devenus une puissance africaine, et je me réjouis très vivement que Tefiort de notre colonisation se soit porté de ce côté.
On m'a reproché plus d'une fois d'être un adversaire systématique de la politique coloniale. C'est un reproche immérité contre lequel vous me permettez de me défendre.
Oui, j'ai fait une opposition très vive et persévérante à ce qu'on appelait alors la politique coloniale ; mais cette opposition, comme celle de tous mes collègues de droite — car nous ne nous sommes pas séparés — ne visait que l'expédition et la colonisation du Tonkîn. Et, puisque l'occasion s^en présente, je n'hésite pas à déclarer que je n'ai point changé d'avis. {Très bien/ très bien ! à droite.)
M. PouRQUERY DB BoissERiN. — G'cst la droite qui a engagé l'affaire du Tonkin ; ce n'est pas le parti républicain.
M. JoLES Delafosse. — C'est une erreur matérielle.
M. PouRQUERY de Boisserin. — G'cst Une vérité absolue.
Je demande la parole.
M. Jules Delafosse. — Je vous prie de croire que j'ai étudié la question, car je l'ai souvent traitée à la tribune. Il est absolument inexact de dire que la droite ait la moindre part d'initiative ou de responsabilité dans cette affaire.
M. PicHON. — Vous avez des amis qui l'ont soutenue jusqu'au bout.
M. Jules Delafosse. — Il n'y en a qu'un, Mgr Preppel. C'est le plus éminent, mais il a été le seul.
Je disais alors et je persiste à penser que notre entreprise au Tonkin n'est qu'une coûteuse et sanglante aberration. Je prétends que le Tonkin est et restera, quoi qu'on fasse, une colonie stérile, et j'ajoute une colonie fatalement éphémère...
M. RiOTTEAU. — C'est ce qu'il faudrait démontrer !
M. Jules Delafosse. — ... car, le jour où nous aurions à soutenir une guerre sur le continent, le jour où une puissance ennemie ferait alliance avec la Chine, nous nous trouverions acculés à cette alternative douloureuse... {Exclamations à gauche,)
Voix à gauche. — C'est la même chose pour l'Algérie !
Un membre au centrée — Demandez l'évacuation, alors I
M. Jules- Delafosse. — t Messieurs, là politique est faite
— Mî —
de prévoyance, et ce sont là des événements quUl faut oser prévoir. {Marques dC assentiment à droite.)
Je dis que, si Tévénement auquel je fais allusion se réalisait, nous serions pris dans cette alternative atroce, on d'évacuer le Tonkin sous la menace des canons ennemis, ou d'aller soutenir une guerre formidable, à quatre mille lieues de la mère patrie, pour sauver une colonie qui ne nous sert à rien. (Très bien! très bien! à droite. — Dénégaiùms au centre et à gaiu:he.)
Voilà pourquoi j'ai combattu cette entreprise et pourquoi j'ai refusé et refuserai toujours les crédits demandés pour le Tonkin. {Vive approbation à droite. Exclamations â gauche,)
Au centre. — Demandez donc l'évacuation !
M. Jules Delafosse. — Mais à l'heure même où je combattais Tentreprise du Tonkin, j'indiquais déjà TAlrique comme le ehamp le plus vaste et le plus libre qu'on pût offrir à notre activité coloniale et c'est, en effet, la seule terre où l'on puisse aujourd'hui coloniser avec fruit et sécurité.
Mais, messieurs, ces régions immenses qui sont devenues les nôtres, vous ne voulez pas, j'imagine, qu'elles restent à l'état de possessions géographiques ; vous ne voulez pas que nous ne les possédions que pour la montre et à titre de parure ; vous devez vouloir et il faut, en effet, qu^elles deviennent des colonies réelles, qu'elles soient conquises à notre domination, gagnées à notre influence, que des relations commerciales s'établissent et se multiplient entre elles et la métropole et, enfin, que ces solitudes se peuplent.
Sans doute, ce sont là des résultats à longue échéance, et il se passera de longues années avant qu'ils soient réalisés. Mais on ne colonise pas pour le présent : on ne colonise que pour l'avenir. Avant-hier l'honorable M. de I^armazelle vous faisait prévoir, dans un langage éloquent, les temps prochains où les nations d'Europe, — la France conmie les
autres, — seront étouffées par Taccroissement incessant de la production industrielle et obligées de chercher ailleurs des débouchés nouveaux à leur activité. (7Vè* bienî très bien t à droite.)
Eh bien ! je prétends que les auxiliaires les plus puissants, les plus actifs, les plus patriotes de notre colonisation, ce sont nos missionnaires. Le missionnaire a le courage comme le soldat, l'activité comme le commerçant, mais il a de plus qu'eux la charité. Il est quelquefois le martyr de sa propagande ; mais s'il réussit, on peut dire, et personne ne me démentira, que les conquêtes qu'il fait au catholicisme, sont aussi des conquêtes à jamais françaises. (Applaudissements à droite,)
Eh ! messieurs, vous avez eu récemment une preuve éclatante de ce qu'ils sont et de ce qu'ils peuvent.
^1 y a quelques semaines, nous étions en guerre avec le Dahomey : c'était un incident peu grave en lui-même et cependant douloureux par les obligations qu'il pouvait nous imposer. Nous voulions la paix et nous redoutions, je ne dirai pas la guerre, mais les sacrifices que la guerre eût nécessairement entraînés. L'envoyé français, M. le docteur Bayol, ne réussit pas dans la mission pacifique dont il avait été chargé, et nous étions entraînés, bon gré mal gré, à la nécessité de faire la guerre, lorsque le commandant de notre station navale, M. l'amiral de Cuverville, eut l'idée d'envoyer un missionnaire au roi du Dahomey. Ce missionnaire accepta cette mission dans laquelle il risquait sa tête ; il la remplit et revint avec un traité de paix, un traité qui ne vaut pas grand'chose assurément, si l'on ne considère que les avantages qu'il peut comporter, mais qui vaut beaucoup, si l'on envisage les sacrifices d'hommes et d'argent qu'il nous a épargnés. [Très bien! très bien ! à droite.)
Voilà, messieurs, ce qu'a fait le père Dorgère, ce que feraient partout les missionnaires comme lui, et voilà aussi
la preuve de ce que peut, daus ces régions sauTages, la sympathie qui les entoure. {Très bien ! à droite.)
Voyez, par contre, ce qui c^est passé à Madagascar.
Madagascar est une colonie qui pouvait passer pour française depuis deux siècles et demi. Il est vrai de dire que nos gouvernements successifs ne s*en sont pas beaucoup occupés et leur négligence a eu de tristes résultats ; car là où nous ne savions pas veiller, d'autres se sont substitués à nous et ont pris notre place. Je veux parler de ces sociétés bibliques auxquelles j'ai fait allusion tout à Theure. Ces sociétés se sont infiltrées peu à peu dans Pile et ont fini par y pulluler.
Elles ont fait la conquête religieuse, politique et commerciale du centre de Ttle ; elles ont converti à leur religion d'abord, à leur politique ensuite, — chez elles les deux choses se tiennent — la reine, ses ministres et la moitié de la population hova ; elles ont substitué TangUcanisme politique et religieux a Tinfluence française, si bien que dans ce pays de protectorat français où notre domination devrait être incontestée, nous nous heurtons à des difficultés incessantes et presque à la sédition.
Cet état de chose est imputable, non pas à la diplomatie anglaise, comme on Ta dit, mais â. ces sociétés bibliques qui travaillent, il est vrai, pour elle.
A droite. — C'est l'exacte vérité I
M. Jules Delafosse. — Eh bien, messieurs, permettezmoi de vous dire au risque de vous choquer un peu : si au lieu d'obéir à la politique sectaire qui a prévalu depuis douze ans dans le gouvernement de la République, vous aviez uniquement considéré l'utilité des missions et favorisé leur essor, elles auraient, par leurs écoles et par leur propagande, soutenu victorieusement la lutte et sauvé Tinfluence de notre pays. {Très bien I très bien! à droite.) Car le génie français a sur les autres cet avantage qu'il est plus sympathique, plus apte à se concilier les esprits et les cœurs. Je n'en veux d'autre preuve que les sympathies séculaires que
nous gardent celles de nos colonies dont nous avons été dépossédés, comme Tile Maurice et le Canada. {Très bien ! à droite.)
M. DE Mahy. — C'est aussi le sentiment de celles de nos colonies qui sont restées à la France.
M. Jules Delafosse. — Ce sont là, messieurs, des leçons qu'il faut savoir retenir. S'il vous est démontré, et si vous êtes convaincus, comme je le suis moi-même, que les écoles et les missions catholiques, en Orient et ailleurs, sont les meilleures auxiliaires de notre colonisation, il faut oser le reconnaître bravement, même quand on se pique de faire la guerre au catholicisme en France, et il faut oser aussi les encourager : car c'est travailler à la prospérité et à la grandeur de la patrie. {Très bien ! très bien! à droite.)
Voilà pourquoi j'ai cru devoir appeler sur elles la sollicitude de la Chambre et du Gouvernement, et j'espère que mon appel ne restera pas vain. [Vifs applaudissements à droite,)
DISCOURS