‹ Vingt ans au parlementChapitre 30 sur 40 · SUR L'ÉTAT DE NOS RAPPORTS AVEC L'ITALIE · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTAT DE NOS RAPPORTS AVEC L'ITALIE

(Séance du 26 octobre 1891.)

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je prends la parole à propos du budget des affaires étrangères pour demander quelques explications sur Tétat de nos relations avec l'Italie, relations de peuple à peuple, de gouvernement à gouvernement.

La politique italienne fait beaucoup de bruit dans le monde depuis quelque temps. Elle nous intéresse à beaucoup de titres, et j^ai peur qu'on ne comprenne pas partout la règle de conduite à laquelle elle nous oblige.

Deux incidents récents, qui sont, à mon avis, deux fautes, me donnent à croire que le gouvernement lui-même ne se rend pas un compte suffisamment exact des obligations qu'il a envers nous, lorsqu'il traite avec elle ; je veux parler de la part qu'il a prise aux fêtes de Nice, et de son attitude dans l'affaire des pèlerins de Rome.

Ces deux incidents sont d'ordre intérieur en apparence ; mais il ne vous échappe pas qu'ils se rattachent directement à la politique extérieure du cabinet, que c'est elle qui leur a donné leur physionomie et leur conséquence...

M. PiCHON, rapporteur. — Nous l'espérons bien !

M. Jules Delafosse. — C'est à ce titre que je vous demande la permission d'en parler.

Je passe, sans m^y arrêter, sur le premier incident. Si nous étions au lendemain des fêtes de Nice, je pourrais demander compte au gouvernement de sa participation. Mais j*estime que Tincident est déjà loin et que le moment est passé de discuter la personnalité, les services et les idées de Garibaldi. Je ne m'y arrête pas.

A gauche. C'est très bien de votre part.

H. Louis Barthou. — C'est un bon sentiment.

M. Jules Delafosse. — Je pourrais le faire... (Parlez! parlez! à gauche.)

M. Louis Barthou. — Allez jusqu'au bout de votre idée !

H. Jules Delafosse. — Si j'avais à le faire, je ne vous opposerais pas mon opinion personnelle. Vous me traiteriez probablement de clérical et de réactionnaire... {Sourires à droite) et mon témoignage vous serait suspect. Je me contenterais de verser au débat les archives du gouvernement de la Défense nationale, et je laisserais à la Chambre et au pays le soin d'en tirer les conséquences. {Assentiment à droite,)

M. PiCHON. — Vous les avez déjà versées à l'Assemblée nationale et vous n'avez pas eu beaucoup de succès.

M. Jules Delafosse. — Je n'y étais pasî...

Je ne vois et ne veux retenir dans cet incident qu'une chose, c'est que le gouvernement a délégué l'un de ses membres pour aller protester devant la statue de Garibaldi de ses sentiments d'estime et d'attachement pour l'Italie. M. le ministre des finances, qui avait reçu cette délégation, est un brillant orateur ; il s'est donc brillamment acquitté de sa tâche, et voici en quels termes il a fait sa déclaration. Je ne lis que le début de son discours ; il vous fera deviner le reste :

« Messieurs, je considère comme un grand honneur d'avoir reçu la mission de représenter le gouvernement dans cette mémorable circonstance qui rapproche dans un commun élan de reconnaissance et d'admiration les fils de

deux nations anies autant par la communauté de race que par tant d'immortels, tant d'imbrisables liens. y> ( Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Je ne m*étonne pas de vos applaudissements, messieurs ; je m'attendais & les voir éclater.

Je ne reproche rien à cette déclaration, et vous vous êtes mépris sur ma pensée lorsque je vous en ai donné lecture : de pareilles démonstrations peuvent être de bonne politique suivant les circonstances,et produire d'excellents effets, mais aune condition : c'est que les sentiments soient réciproques et que la manifestation qu'on en fait ne reste pas pour compte à Tauteur.

A gauche. Elle n'y est pas restée du tout.

M. Jules Delafosse. — Le Gouvernement voudra bien nous dire s'il a reçu les compliments du gouvernement italien, et si ses protestations d'amitié sont au diapason des nôtres. Quant à moi, je ne sais qu'une chose jusqu'ici, c'est que les ministres d'Italie avaient été conviés comme les nôtres aux fêtes de Nice et qu'ils n'y sont pas venus. Ils ont décliné l'invitation ; pourquoi? Parce qu'il ne leur a pas plu, sans doute, de venir recevoir vos compliments et d'y répondre sous l'œil de la triple alliance ; peut-être aussi parce qu'ils n'ont pas osé, devant l'Italie, paraître consacrer par leur présence, par leur assentiment, la cession définitive de Nice... {Vives interruptions à gauche,)

M. Fauré. — C'est un fait !

M. DE Douville-Maillefeu. — Je demande la parole.

M. Jules Delafosse. — Il serait vraiment bien fâcheux qu'une Chambre française ignorât le programme irrédentiste de l'Italie. C'est un programme qui s'étale au grand jour, et il n'est personne qui l'ignore. Je m'étonne, en vérité, que vous ne permettiez pas à un député français d'en parler.

A gauche. Ce n'est pas là l'Italie officielle.

M. Jules Delafosse. — Je dis que les ministres d'Italie ont été conviés à Nice et qu'ils ne sont pas venujs : je dis que

vous êtes allés porter des compliments au gouvernemeat italien et qu'il ne vous a pas répondu... {Interruptions à gauche,)

Si je me trompe, j'en serai, pour ma part, très heureux,et je désire que le gouvernement nous en apporte l'assurance ; mais jusque-là il n'y a rien qui l'atteste.

Eh bien ! lorsqu'un membre du gouvernement se déplace, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, engage la France, et pour mon compte, je me permets de dire que la dignité de notre pays se fût mieux trouvée, et que le gouvernement lui-même eût été en meilleure posture devant l'étranger, s'il eût réglé sa conduite sur la réserve de nos voisins (Rumeurs à gauche) et s'il avait mesuré ses effusions à leur empressement.

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Nous savous aussi ce que nous avons à faire ; il n'est pas nécessaire d'être archevêque d'Aix pour savoir régler sa conduite.

M. Jules Delafosse. — J'ai dit, messieurs, que le gouvernement italien n'avait pas répondu.

Une réponse cependant nous a été faite, une réponse anticipée, par le peuple italien : je veux parler de la manifestation du 2 octobre dernier, que les témoins les plus impartiaux et les moins suspects, les correspondants de journaux français républicains, ont qualifiée de guet-apcns, et qui mérite, en effet, ce nom.

Voici les faits :

Il y avait en ce moment à Rome un pèlerinage ou des pèlerinages réunis qui comptaient environ 25.000 Français. Un des pèlerins, en visitant le Panthéon, écrit ces simples mots : Vive le Pape I sur le registre consacré à la mémoire du roi Victor-Emmanuel.

De la part d'un pèlerin, qui est, en même temps, un élève ecclésiastique, cette inscription de : Vive le pape I n'était pas un crime, et il devrait être permis à un catholique de crier ou d'écrire : Vive le pape 1 partout, sans offenser personne. (Exclamations à gauche.)

M. Louis Bartbou. — Pas au Panthéon !

M. Jules Delafosse. — Je l'accorde.

M. Louis Barthou. — C'est pour servir les intérêts français que vous êtes à la tribune ?

H. Jules Delafosse. — Assurément, monsieur.

M. Louis Barthou. — Vous les desservez !

M. Jules Delafosse. — C'est votre opinion; ce n'est pas la mienne.

H. LE PRÉSIDENT. — Mossieurs, n'interrompez pas Torateur : vous lui répondrez. M. de Douville-Maillefeu est déjà inscrit, et M. le ministre des affaires étrangères doit aussi répondre.

M. Jules Delafosse. — Vous me dites que ce n*est pas an Panthéon qu'il fallait inscrire ces mots. Je consens à reconnaître qu'en raison du lieu, et sans doute aussi de Tintention probable, c'était une étourderie ou même une gaminerie...

Un membre à gauche. C'était une affaire préparée I

M. Jules Delafosse. — En tous cas, c'était un fait isolé et absolument sans conséquence ; mais il fallait un prétexte aux sociétés gallophobes qui pullulent en Italie. Elles avaient aposté des affiliés chargés de rechercher et de saisir l'incident attendu, et lorsqu'il s'est produit, vous savez ce qui est arrivé : à un signal donné, une manifestation sauvage a éclaté de toutes parts ; des bandes ont parcouru les rues avec des placards préparés d'avance sur lesquels on lisait en grosses lettres que les Français avaient couvert d'outrages la mémoire de Victor-Emmanuel et poussé des cris de mort contre la royauté italienne.

Ces cris de mort, vous savez contre qui ils ont été poussés : c'était contre la France. On a crié avec fureur : A bas la France ! vive Sedan I On a saisi un drapeau aux couleurs françaises, on l'a traîné dans la boue, déchiré, piétiné sous un torrent d'injures I Voilà, messieurs, ce qui s'est passé à Rome dans la jour*-

née du 2 octobre. Le gouvernement italien a laissé faire ; il avait choisi ce jour-là pour aller à la campagne.

M. Antide Boybr. — A qui la faute ?

H. Jules Delafosse. — Mais, vous, ministres de France, qu^avez-vous fait ? Vous avez la garde de nos nationaux, la garde de la dignité nationale et de Thonneur du drapeau.

Lorsqu'un Français franchit la frontière, il passe sous la protection de TËtat où il se trouve, et si cet Etat faillit à son devoir, c'est à notre gouvernement de le lui rappeler. Vous n'avez pas à vous demander s'il est pèlerin, commerçant ou touriste, s'il est ami ou adversaire de votre gouvernement : c'est un Français... {Exclamations à gauche. — {Applaudissements à droite),., et tout Français, quel qu'il soit, s'il n'a rien fait contre l'honneur ou les lois, tout Français à l'étranger engage la France, emmène la France avec lui. {Applaudissements à droite.)

M. Emile Moreau. — La France ne fait pas de pèlerinages. {Rumeurs à droite.)

M. Jules Delafosse. — Je vous parlerai des pèlerinages. {Interruptions à gauche.)

M. Clemenceau. — Vous êtes allés insulter l'Italie chez elle.

M. Jules Delafosse. — Eh bien, vous avez su que ces Français ont été poursuivis, maltraités ; vous avez su qu'on a crié : « A bas la France I » que le drapeau français a été outragé. Quelles réparations avez-vous demandées ? Quelles satisfactions avez-vous obtenues? {Très bien! très bien! à droite.)

Il s'est passé là, messieurs, quelque chose qui me confond. Lorsqu'on apprit l'événement en France, il n'y eut qu'un sentiment, qu'un cri partout. Tous les journaux sans acception de parti, ceux de droite comme ceux de gauche, libres penseurs comme catholiques, ont jugé, flétri avec le môme mépris cette odieuse comédie.

M. le comte de Douville-Maillefeu. — La comédie des pèlerinages, oui 1 {Rumeurs adroite.)

M. Jules Delafossb. — Si vous vouliez bien vous reporter à une correspondance qui n^est pas suspecte, puisqu'elle a paru, il y a cinq ou six jours, dans le Sxècle, vous verriez que je dis la vérité. (Interruptions à gauche et au centre.) Le gouvernement seul a fait exception : il n*a vu dans cette manifestation gallophobe, dans ces injures et ces menaces proférées contre nous, dans les brutalités commises contre nos nationaux, dans Toutrage fait à la patrie et au drapeau...

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Comment, au drapeau ? à la bannière I

M. Jules Delafosse. — ... Il n'a vu, dis-ge, dans ces violences qui auraient dû Tindigner, comme elles ont indigné Topinion publique tout entière. {Interruptions à gauche), il n'a vu qu'une occasion de faire payer à la France Tavanie dont elle était victime !

11 a écrit une lettre publique qui est une satisfaction donnée à ritalie, une approbation des manifestations gallophobes et, en même temps^ un outrage au clergé catholique français. (Interruptions à gauche.)

M. Dethou. — Elle a été une satisfaction donnée à Topinion publique.

M. Jules Delafosse. — Ah ! les évéques ont protesté, et Tun d'eux a traduit sa protestation en termes particulièrement amers. Qu'il ait eu tort dans la forme, j'y consens...

M. Dethou. — C'est heureux !

M. Jules Delafosse. — ... mais vous reconnaîtrez, quant au fond, que sa protestation était légitime et bien venue. (Dénégations et interruptions à gauche.)

Comment I sans droit, sans raison, sans prétexte, la populace de Rome se soulève, se rue contre nos nationaux, les traque, les poursuit et les assomme ; puis le mouvement s'étend à toute Tltalie, où des cris de mort mêlés à d'effroyables outrages sont proférés contre la France. Et le gouvernement français, au lieu de demander des explica-

lions au gouvernemeDt italien, se retourne vers Pépiscopat français et lui dit, en termes déguisés, bien entendu, mais suffisamment clairs : « Tout cela, c'est votre faute, n'y revenez pas ! » (Applaudissements à gauche.) Et vous vouliez que les évoques acceptassent sans mot dire, sans protestation, sans révolte, un pareil traitement I Ce n'est pas humain !

M. Dethou. — Il acceptent bien de l'argent comme fonctionnaires !

M. Jules Delafosse. — Ah ! si M. le ministre des cultes s'était contenté de s'adresser, par lettre privée, aux évoques pour leur demander de déconseiller ces pèlerinages, il n'est pas douteux que chacun d'eux se fût incliné respectueusement devant un conseil que, pour ma part, j'ai trouvé aussi sage qu'opportun... {Rumeurs à gauche); mais, oui, messieurs, j*ai le même sentiment que vous sur les pèlerinages ; je les regrette et trouve ces manifestations dangereures, dans l'état actuel de l'Italie. (Exclamations à gauche.) Oui, c'est par lettre privée qu'il fallait agir, mais ce n'est pas ce que vous avez fait. Vous avez écrit une lettre publique, et vous l'avez rendue publique parce qu'elle était faite, non pour les évéques, mais pour l'Italie. [Mouvements divers,) C'est la publicité qui constitue la satisfaction donnée au gouvernement italien.

Eh bien, je vous le démande, je fais appel k votre conscience et à votre patriotisme : estimez-vous réellement que cette satisfaction lui était due ? Et si vous ne la deviez pas, pourquoi l'avez-vous donnée ? (Très I bien très bien ! à

Et voici qu'aujourd'hui l'on poursuit en police correctionnelle le prélat coupable d'avoir traduit, avec une sincérité peut-être un peu crue, le sentiment douloureux qu'il avait éprouvé. (Interruptions à gauche.) Je regrette, pour ma part, que le gouvernement, mieux édifié sur ce qui s'est passé à Rome, n'ait pas tenu compte de ce qu'il y avait de légitime dans sa protestation. Sachez-le bien, messieurs, les

prêtres, quels qu*ils soient, archevêques ou simples curés de campagnes, n^ont pas fait vœu de pousser Thumilité chrétienne jusqu'à renier le patriotisme, et quel est le patriote parmi nous qui ne se fût indigné, en voyant le gouvernement de son pays donner publiquement un satisfecit au gouvernement de Rome sur le dos de ceux-là mêmes que la populace romaine a frappés ? {Très bien ! très bien ! à droite.)

Il est possible que vous trouviez des juges pour condamner le prélat coupable à vos yeux. Vous devez le croire, puisque vous Tavez soustrait à ses juges naturels, au jury, pour le déférer à la police correctionnelle... {Comment ! à gauche).,. Oui, c'est au jury que la loi ordonne de déférer tous ceux qui se sont rendus coupables d'un outrage aux ministres. Vous ne Tavez pas fait, vous Tavez déféré à la police correctionnelle... {Nouvelles interruptions à gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez écouter Torateur sans l'interrompre.

M. Jules Delafosse. — 11 m'importe peu, je vous assure, et je suppose qu'il lui importe encore moins à lui, qu'il soit condamné ou non.

Mais, quel que soit le verdict, je me permets de vous dire qu'il est une justice plus haute et plus sûre que celle des tribunaux : c'est la conscience nationale. {Exclamations à gauche) y et la conscience nationale vous répondra partout qu'il ne fallait pas écrire une circulaire italienne, si vous ne vouliez pas qu'un évêque vousirépondît en français! {Protestations à gauche. — Applaudissements à droite.)

DISCOURS

SDR NOTRE POLITIQUE EN EXTRÊME-ORIENT (Séance du 7 février i89S.)

M. Jules Delafosse. — Messieurs, parmi les différentes questions qui ont occupé la diplomatie française depuis quelque temps, il en est deux qui ont, à mes yeux, une importance particulière, non seulement parce qu'elles touchent à nos intérêts politiques et moraux dans le monde, mais parce qu^elles ont menacé et qu^elles menacent peut-être encore la paix générale.

La première, c'est le conflit gréco-turc ; la seconde, c'est l'ensemble des problèmes que soulève Tingérence de l'Allemagne en Extrême-Orient.

Dans la séance de samedi dernier, mon honorable ami M. Denys Cochin vous a dit avec sa généreuse éloquence ce qu'il pensait de l'œuvre accomplie par le concert européen dans la question grecque, et de la collaboration de la France.

Je ne puis ni ne veux rien ajouter à ce langage. Je me propose simplement de vous parler des affaires de TExtréme- Orient, et j'essaierai d'élucider certains points que l'honorable M. Decrais, dans sa revue un peu rapide et un peu trop optimiste à mon gré, n'a fait qu'effleurer.

Vous savez, messieurs, comment PAIIemagne a été amenée à occuper la baie de Kiao-Tchéou. Au mois de décembre dernier, deux missionnaires catholiques de nationalité alle-

mande furent massacrés dans le Chang-Toung. Immédiatement, Tempereur d*Allemagne réclama de la Chine les réparations d^usage; mais comme il n^est pas homme à s astreindre à marcher dans les sentiers de tout le monde, il ne voulut pas s*en remettre à la procédure diplomatique du soin d'obtenir les satisfactions qu*il avait demandées: il commença par se saisir d'un gage. Il donna Tordre au commandant de Tescadre allemande dans les mers de Chine d'occuper la baie de Kiao-Tchéou et de débarquer quelques centaines d'hommes sur le littoral ; puis, comme pour donner au monde la mesure de sa résolution, il renforça immédiatement son escadre en lui envoyant deux nouveaux vaisseaux de guerre sous le commandement de son frère, le prince Henri de Prusse.

Il donna même, messieurs, à Tappareillage de ces navires un éclat extraordinaire et prononça en cette circonstance un discours retentissant. Il est, je crois, intéressant de vous rappeler ce langage. Vous y verrez avec quelle plénitude d'orgueil et de force, avec quelle insistance patriotique Tempereur d'Allemagne assure ses nationaux, et même tous les autres Européens, de la protection allemande. Ecoutez, messieurs :

« Les missionnaires allemands, nos frères, se sont placés sous ma protection. Il faut protéger pour toujours ces frères outragés.

» Nos négociants auront le droit de vivre sous notre drapeau protecteur, sous la protection impériale.

» Nos navires protégeront avec énergie tout Allemand lésé, tout commerçant, tout Européen.

» Que tout Européen là-bas, tout commerçant allemand, et surtout étranger comprennent que le Michel allemand a fermement planté sur le sol son bouclier orné de Taigle impériale, afin de pouvoir, une fois pour toutes, y accorder sa protection à tous ceux qui la demanderaient. »

Puis, se tournant vers son frère Henri, il lui dit :

« Et si quelqu'un osail un jour nous léser, frappe-le de ta dextre gantée de fer ! »

Ces façons de parler sont un peu archaïques, mais elles ne déparent pas, d'ailleurs, la physionomie de l'empereur Guillaume II ; elles accusent simplement le conception mystique et féodale quUl se fait de sa fonction. Aussi bien, la forme importe peu; ce qui importe, et ce qu'il est intéressant de retenir pour nous, c'est cette affirmation éclatante de volonté et d'énergie mise au service de l'expansion allemande. J'estime, sans déprécier notre pays, qu'on peut envier quelque chose aux nations dont les chefs peuvent et savent parler sur ce ton-là ! {Très bien ! très bien ! à droite,)

On crut tout d'abord que le dessein de l'Allemagne était d'occuper par la voie des armes une enclave sur le littoral de la Chine, et l'opinion publique en Europe fut un moment très inquiète des conséquences possibles de l'aventure. Mais les choses n'ont pas pris ce cours tragique, et le dessein belliqueux que Ton prétait à l'Allemagne s'est résolu en un arrangement paciGque qui lui confère, d'ailleurs, les mêmes avantages. La Chine a cédé à TAllemagne, à titre de bail gratuit, pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans, la baie de Kiao-Tchéouet quelques kilomètresdu territoire environnant. C'est déjà pour elle un avantage considérable.

Le port de Kiao-Tchéou est encore à Tétat embryonnaire, assurément, mais l'on peut s'en rapporter à l'industrie et à l'activité allemandes pour en faire le rival de Shang-Haï, dont il est voisin. Puis Kiao commande la province de Chang- Toung, qui est grande comme un royaume d'Europe et peuplée de 35 millions d'habitants. Enfin, à quelques kilomètres du littoral se trouvent des charbonnages déjà célèbres dont on compare la richesse minière aux mines les plus riches d'Angleterre. Je ne doute pas assurément que TAUemagne n'ait très sincèrement regretté ses deux missionnaires; mais on peut bien avouer qu'en se faisant massacrer d'une façon aussi opportune ces braves gens ont rendu un

fier service à leur pays. {Très bien/ très bien l à droite.)

Il est intéressant, messieurs, de rechercher quelle a été Tattitude des puissances qui ont des intérêts en Chine ou des Tues sur la Chine.

Au début de Tentreprise allemande, Topinion publique en Angleterre s'éleva avec une extrême violence contre TAUemagne et traita couramment de piraterie Toccupation de Kiao. Puis, comme en somme il n^y avait à cette violence d*autre terme pratique quMn conflit avec TAlIemagne, et que l'Angleterre ne le recherche pas, cette campagne inju* rieuse s'est peu à peu calmée et, à l'heure actuelle, il n'en reste rien.

Nous avons, depuis, recueilli les déclarations publiques des principaux personnages ministériels d'Angleterre : nous avons entendu successivement lord Salisbury, M. Chamberlain, M. Balfour, sir Michaël Hicks-Beach, qui, tous, avec certaines différences de ton, uniquement imputables à la différence de leur tempérament ou de leur éducation politique, nous ont donné en substance le même avis; tous ont déclaré à l'envi que, tout bien considéré, les intérêts et les droits commerciaux — car l'Angleterre prétend ne s'intéresser ià-bas qu'à son commerce — n'ont pas été lésés ; mais ils ajoutent, avec celte énergie qui est traditionnelle dans le langage des Anglais, que si jamais la liberté du commerce britannique était menacée, l'Angleterre saurait faire son devoir.

Les Etats-Unis, qui font un commerce considérable avec la Chine, ont témoigné d'une indifférence à peu près complète.

La Russie, avec le consentement de la Chine, et peut-être à sa requête, est descendue à Port-Arthur qu'elle a occupé.

Le Japon^ dont je dirai un mot tout àPheure, a témoigné, lui, d'une irritation violente, presque belliqueuse; et, sans qu'on sache encore à quelle résolution il s'est arrêté, il a envoyé neuf de ses plus forts cuirassés croiser dans le golfe de Pelchili.

J'ignore quelle a été Tattitude de la France, et le débat actuel a précisément pour objet de fournir à M. le ministre des affaires étrangères Toccasion de nous donner les éclaircissements que nous réclamons. Mais, en attendant qu'il les donne, il me sera permis d'accorder un souvenir et aussi un regret à un privilège français qui me semble avoir sombré dans cette aventure et qui, probablement, n'est plus qu'une ruine ajoutée à tant d'autres. Je veux parler du protectorat catholique de la France en Orient et en Extrême-Orient. {Très bien! très bien ! à droite.)

C'était là, messieurs, une très vieille et très glorieuse tradition, qui résultait non seulement de notre empressement chevaleresque à défendre les causes généreuses et sacrées, mais qui résultait aussi de conventions expressément intervenues autrefois entre le saint-siège et la monarchie française.

Toutes les fois qu'un missionnaire ou un Européen relevant à un titre quelconque des missions d'Extrême-Orient ou d'Orient était lésé, maltraité, massacré, c'était à la France seule, à l'exclusion des autres nations, qu'il appartenait de s'en faire le protecteur ou le vengeur. C'était là, sans doute, une charge souvent onéreuse qui nous obligeait à des négociations longues, difficiles, quelquefois périlleuses, et souvent aussi à de lourds sacrifices. Mais cette charge avait sa compensation; et celte compensation, c'était le respect du nom français, l'extension de l'influence française, le rayonnement de notre prestige à travers tout l'Orient. Et, comme le commerce national est solidaire du crédit, du prestige et du bon renom de la patrie, il y trouvait largement son compte. [Très bien/ très bien/ à droite.)

Que reste-t-il du protectorat de la France sur les chrétiens d'Orient ? Je l'ignore. M. le ministre voudra bien nous l'apprendre. J'ai ont dire, quant à moi, que l'Allemagne s'était prévalue, pour s'en affranchir, d'une tentative faite par le saint-siège lui-même en vue de le dénoncer. Et, en effet, il

y a quelques années, le saint-siège eut Tidée, très téméraire à mon a^is, de renoncer au protectorat français pour accréditer un nonce à Pékin.

M. François Deloncle. — C'est exact !

M. Gabriel Hanotaux, ministre des affaires étrangères. — Voilà la véritable origine du mal.

M. Jules Delafosse. — Oui, je le signale et ce n'est pas à vous que j'en fais un reproche, car la faute était consommée avant vous.

M. François Deloncle. — Cest l'œuvre du cardinal Ledochowski.

M. Jules Delafosse. — Mais s'il est vrai que je regrette Pimprudence qui nous a fait perdre ce privilège, je regrette aussi et surtout qu'il ait été si peu ou si mal défendu. [Très bien ! très bien I à droite,)

A côté du protectorat français, nous avions des intérêts politiques considérables en Extrême-Orient, et il importe de savoir quelle a été et quelle est, à l'heure présente, l'action diplomatique du gouvernement pour les défendre.

L'honorable M. Decrais, samedi dernier, nous a fait pressentir quelle serait la réponse de M. le ministre. Il n'est pas, en effet, besoin d'un grand effort d'imagination pour la deviner. Je prévois que M. le ministre nous dira, à l'exemple des ministres anglais, que nos intérêts et nos droits n'ont pas été atteints ; que la situation de la France reste intacte; que des précautions ont été prises pour parer à toutes les éventualités ; que notre escadre a été renforcée, et j'ajoute qu'en la plaçant sous le commandement de l'amiral de Beaumont, on a fait choix de l'officier général de notre marine certainement le plus apte à cette fonction.

Tout cela est assurément correct, mais ce n'est pas absolument juste. Car s'il est vrai que nos intérêts et nos droits n'aient pas été directement et spécialement lésés, il n'est plus tout à fait exact de dire que la situation de la France soit absolument intacte. Car, messieurs, la richesse, la grandeur,

le prestige, la puissance, sont des choses essentiellement relatives, et lorsque quelqu'un s'élève et grandit, il y a toujours à côté quelque autre qui parait comparativementappauvri et diminué.

Nous avons un exemple éclatant de ce déplacement d'équilibre dans ce qui s'est passé l'année dernière en Orient. Si on demandait à la Russie et à la France ce qu'elles ont gagné ou ce qu'elles ont perdu dans la part qu'elles ont prise aux œuvres du concert européen, elles répondraient que les événements ont trompé leurs espérances sans les atteindre elles-mêmes, et que leur situation est restée intacte.

C'est vrai, lorsqu'elles se considèrent individuellement, parce qu'elles se trouvent semblables à elles-mêmes...

M. MiLLERAND. — Ce u'cst même pas exact I

M. Jules Delâfosse. — Cela peut se dire.

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Cela pCUt SC

discuter comme toute chose.

M. Jules Delafosse. — ... mais à côté d'elles, il y a une puissance qui a tenu une conduite toute différente, qui s'est détachée du concert européen pour faire de la politique personnelle; une puissance qui a poussé la Turquie dans la guerre et recueilli le principal bénéfice de sa victoire et qui, aujourd'hui, règne souverainement à Constantinople. Cette puissance, c'est TAllemagne. A l'heure actuelle, le sultan est le protégé et l'allié de l'empereur Guillaume II, et, si quelque complication venait à surgir en Europe, on peut croire qu'il mettrait à la disposition de l'Allemagne une armée de 500.000 à 600.000 hommes.

Donc l'Allemagne a grandi, tandis que la France et la Russie, en supposant qu'elles n'aient rien perdu, sont restées dans le même état. Eh bien I je dis que ce déplacement d'équilibre constitue une perte pour elles. {Très bien ! très Ken/ adroite.)

11 en est de même en Extrême-Orient. L^ Allemagne n'y avait pas encore pris pied ; elle Ta fait en occupant Kiao-

— aoî —

Tchéou. Cette occupation n^est pas seulement pour elle un accroissement de richesse, c'est aussi un accroissement de crédit et d'influence, et cette conquête, qui est Tinévitable prélude de conquêtes nouvelles, ne s'est accomplie qu'au détriment de la France, de la Russie et de TAngieterre. Elles ont perdu, par comparaison, ce que l'Allemagne a gagné. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Voilà pourquoi, messieurs, je voudrais obtenir de M. le ministre des affaires étrangères d'autres éclaircissements et d'autres garanties que les déclarations un peu banales dont se contente l'optimisme de l'honorable M. Decrais.

Il ne suffit pas de nous donner l'assurance que nos intérêts et nos droits sont et seront énergiquement défendus. Non, ce que je voudrais savoir, c'est dans quel esprit, avec quel concours et vers quelles fins notre diplomatie est dirigée en Extrême-Orient.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Très bien ! très bien î

M. Jules Delafosse. — Eh! messieurs, je ne ferais pas cette question et je n'aurais pas ce souci, si j'étais certain que le statu quo sera maintenu. Mais il est à présumer que l'initiative prise par l'Allemagne en Chine sera suivie de très graves conséquences, et cette éventualité me préoccupe. En tout cas, elle me parait soulever deux questions dont je voudrais dire quelques mots : l'une, c'est lavenir de la Chine ; l'autre, c'est l'aménagement de nos alliances en Extrême-Orient.

Samedi dernier, l'honorable M. Decrais vous a fait envisager, sans y insister, le démembrement éventuel de la Chine. Il y a quelques années déjà qu'on parle de cet événement comme d'une fatalité inéluctable de l'avenir, et d'un avenir peut être prochain.

Des gens d'imagination un peu débridée ont même opéré ce démembrement sur le papier et réparti à leur fantaisie, entre les puissances copartageantes, les morceaux de ce grand corps démembré. C'est ainsi que l'on attribue à la

Russie la Mandchourie et la Corée ; à l'Allemagne, le Petchili et le Chang-Toung ; & l'Angleterre, la région intermédiaire et fort riche, qui s*étend dans la vallée du Yang-tsé- Kiang. Quant à la France, elle aurait pour sa part l'fle de Haï-Nan qui fait face au Tonkin, le Kouang-Si et le Yunnan.

Je me ferais scrupule, messieurs, de discuter sérieusement ces imaginations, car elles me paraissent extravagantes. On ne démembre pas aussi aisément un empire comme la Chine, peuplé de 400 millions d'habitants. 11 est vrai de dire que la Chine ne peut pas se défendre militairement, puisqu'elle n'a pas d'armée ; mais elle peut se défendre et se défendrait par d'autres moyens. Elle se défendrait par son énormité même, par la densité de sa population, par rhumeur irréductible de la race que les conquérants qui ont successivement régné sur la Chine n'ont jamais pu ni assujettir, ni assimiler. Elle se défendrait peut-être encore, devant une invasion étrangère, par le réveil de ses énergies anciennes depuis si longtemps assoupies.

Car, messieurs, le Chinois qui a horreur du métier militaire possède néanmoins toutes les qualités qui feraient de lui un excellent soldat. Il est sobre, patient, dur à la peine et courageux jusqu'à l'impassibilité. Il offre cette singularité, unique au monde, d'avoir en même temps l'absolu mépris des armes et l'absolu mépris de la mort. Et si la Chambre me permettait une digression, je lui dirais que cette singularité, envisagée dans ses conséquences nationales, pourrait être pour certaines gens en France une excellente leçon.

La Chine a été autrefois une nation brillante et puissante entre toutes. Elle a été à la tête de la civilisation et son empire était le plus vaste du monde. Elle n'apparatt plus aujourd'hui que misérablement déchue de son ancienne splendeur et de son ancienne vertu.

Pourquoi, messieurs? C'est parce que la Chine a eu le sot orgueil de sacrifier son activité physique k son activité

purement cérébrale. Oui, c'est le développement excessif de la cérébralité, c'est Texcès de la culture purement spéculative, c'est l'abus des examens, des concours, des mandarinats (Très bien! très bien/), c'est la subordination insolente du métier militaire aux lettrés, c'est le mépris injurieux dans lequel on y tient le soldat, ce sont toutes ces causes unies qui ont fait de la Chine le peuple enfantin et vieillot qui est aujourd'hui la risée du monde. {Très bien ! très bien, à droite.)

Eh bien, messieurs, ne vous semble-t-il pas que dans certaines régions de la société française, et je dis les plus hautes, souffle aujourd'hui un esprit sensiblement pareil à celui qui a jadis anémié, subtilisé et figé la Chine pendant plusieurs siècles? (Très bien! très bien!)

Cela dit, je reviens à mon sujet.

Je dis que je ne crois pas au démembrement prochain de la Chine, parce que ce serait une opération redoutable aux copartageants. J'ajoute que si, contre toute prévision, le démembrement devait s'accomplir et qu'on nous offrit pour part d'héritage le Kouang-Si, le Yunnan et l'île d'Haï- Nan, je serais, pour mon compte, beaucoup plus enclin k refuser de pareils cadeaux qu'à les accueillir.

Je les refuserais, parce que ces possessions nouvelles ne nous apporteraient que des déconvenues, des embarras et des charges. L'iled'Haï-Nan, par sa situation géographique a un véritable intérêt ; mais on la connaît à peine. Elle n'est pas explorée. Ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle est habitée par une population farouche, d'humeur presque féroce, et que sa soumission nous coûterait de très lourds et de très longs sacrifices. Le Kouang-Si est une région à peu près stérile. Et quant au Yunnan, c'est une région montagneuse, très riche en mines, comme le disait avanthier M. Decrais, mais difficilement exploitable pour les Européens.

Pour une nation qui dispose d'une émigration considéra-

ble et qu'elle peut diriger, pour ainsi dire, à son gré ; pour une nation dont le commerce et l'industrie sont en plein essor, il peut se rencontrer une exploitation féconde dans les régions moyennes ou septentrionales de la Chine ; c'est pour cela, sans doute, que TAllemagne a pris pied sur le littoral du Chang-Toung.

Dans la région méridionale, je crois que nos possessions font plus que nous suffire, et qu'il ne faut pas en chercher d'autres. Et ceci m'amène à. répondre un mot à ce que disait Tautre jour l'honorable M. Decrais.

En promenant son optimisme à travers le monde, il s'est arrêté au Tonkin, pour glorifier la mémoire de Jules Ferry et célébrer sk conquête. Or, j'ai été, dans les Chambres précédentes, l'un des adversaires les plus persévérants de l'expédition et de la conquête du Tonkin.

Si j'avais conscience que je me suis trompé, j'en ferais ici très sincèrement l'aveu, et j'eft exprimerais très loyalement mon regret; mais j'ai conscience, au contraire, d'avoir vu juste et loin dans l'avenir du Tonkin. Je l'ai dit alors, je le répète aujourd'hui : le Tonkin ne peut être pour nous ni une colonie de peuplement ni une colonie d'exploitation. Savez-vous combien, il y a deux ans, on comptait de colons français au Tonkin ? Six !... Et c'est pour ces six colons que nous avons dépensé depuis une quinzaine d'années à peu près un milliard!... (Interruptions.) On nous dit: Attendez qu'on ait doté le Tonkin de l'outillage dont il a besoin ! Attendez qu'on ait construit les chemins de fer de pénétration qui doivent transporter nos marchandises et nos produits au cœur de la Chine ! Prenez garde, au contraire, que ces chemins de fer, s'ils sont jamais construits, ne fassent refluer sur nous les produits similaires des provinces chinoises.

Autant je suis partisan de la colonisation en Afrique, parce que nous n'y avons ni concurrence, ni rivalités, ni périls d'aucune sorte à redouter, autant je me défie des colonies asiatiques, parce que là nous avons affaire à des

populations qui sont nos égales en commerce, en industrie, en civilisation, en habileté, et qui, plus sobres que nous, vivant à meilleur compte, travaillant au prix d'une maind'œuvre dérisoire, peuvent fabriquer à meilleur marché des produits similaires des nôtres, et noyer Tindustrie et le commerce de notre pays sous cette inondation I

Donc, bien loin d'escompter à notre profit, sinon le démembrement général de la Chine, que je crois impossible, du moins le morcellement du littoral par des prises de possession successives comme celle que vient de faire VAUemagne à Kiao-Tchéou, je pense que Tintérét le plus certain de la France et, par conséquent, le devoir le plus impérieuse de sa diplomatie est de s'y opposer. [Trh bien! très bien ! à droite,)

Elle doit, à mon avis, pour maintenir Téquilibre entre les puissances, ériger l'intégrité de la Chine en principe, au même titre et pour les mêmes raisons qui lui ont fait défendre rintégrité de Tempire ottoman pendant tout un siècle : et ces raisons, c'est que tout déplacement, toute rupture d'équilibre se produisant là-bas ne pourrait s'accomplir qu a notre détriment.

Mais il ne suffit pas de proclamer ce principe, il faut aussi, pour le faire prévaloir, que nous y soyons aidés, et c'est là que se pose la question des alliances ou, si vous voulez, des concours sur lesquels nous pourrions compter en Extrême- Orient.

Vous savez, messieurs, qu'il y a deux ans la France s'unit à la Russie pour défendre la Chine contre l'invasion victorieuse du Japon, et que cette action diplomatique, appuyée d'une démonstration navale imposante, eut pour efifet de frustrer le Japon des fruits de sa victoire.

Je ne suis pas certain que la France fût dans la vérité absolue, en s'associant à cette manifestation contre le Japon, mais je reconnais qu'elle était pleinement dans son nMc d'alliée de la Russie.

Nous avons, messieurs, recherché l'allia .ce russe, comme la Russie a recherché Falliance française ; nous devons, de part et d^autre, accepter les charges de cette alliance, comme nous en acceptons les avantages. (Très bien ! très bien !)

La Russie avait fait appel à la coopération de la France : nous avions le devoir de répondre à cet appel et, bien qu'on ait blâmé alors très vivement le gouvernement de sa conduite, je ne puis, en ce qui me concerne, que l'en approuver. [Très bien ! très bien f)

M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. — Il S^agiSSait

de nos intérêts !

M. Jules Delafosse. — Je ne vous accuse pas de les avoir trahis, monsieur le ministre. [Très bien! très bien .')

Seulement, l'Allemagne était en tiers dans cette action diplomatique, et c'est alors que certains esprits, ombrageux et plus défiants qu'il ne convient, ont commencé à se demander si l'alliance franco-russe ne serait pas une alliance à trois dont l'Allemagne serait la principale inspiratrice, et aussi la principale bénéficiaire.

Il va de soi que personne en France n'a pu soupçonner la sincérité des sympathies que la Russie nous témoigne, pas plus que sa bonne volonté à tirer de l'alliance franco-russe tous les bons offices qu'elle peut comporter pour nous. Seulement, la Russie n'a pas et ne peut avoir à l'endroit de l'Allemagne les mêmes sentiments que nous. Elle accepte, au titre de faits accomplis, des événements contre lesquels la conscience française proteste toujours et protestera, je l'espère, imprescriptiblement. (Applaudissements.)

Il en résulte que la Russie, pour peu que la France s'abstienne de lui faire des représentations, peut se croire fondée à faire cause commune avec l'Allemagne aussi bien en Europe qu'en Extrême-Orient, alors que l'intérêt bien entendu de la France est plutôt de restreindre l'expansion

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