LA QUESTION DD TONKIN
Il se passera quelque temps encore avant que Topinion publique soit à même de porter un jugement définitif sur la politique d'expansion coloniale et sur les entreprises diverses auxquelles elle a donné lieu. L'expérience seule pourra dire si ce fut une coûteuse chimère ou une réalité bienfaisante ; la discussion n y suffit pas. Elle se heurte, d'une part, aux résistances raisonnées de ceux qui prétendent qu'un pays sans émigration est radicalement impropre à la colonisation, et, d'autre part, à l'amour- propre national, à l'instinct mystérieux de la conquête, à ce chauvinisme ailé, irréfléchi, irrépressible, qui ne pose pas à terre et prend toute extension de l'empire colonial pour un accroissement de puissance et un titre de gloire. C'est de ces dernières inspirations qu'est sortie la politique d'expansion coloniale inaugurée par M. Jules Ferry, et suivie par ses successeurs. Au premier moment, l'opinion publique l'avait adoptée avec faveur, non qu'elle en eût mesuré les avantages et les inconvénients éventuels, mais parce qu'elle y voyait avant tout un commencement de revanche et de réparation. Le souvenir et les effets de la défaite pèsent lourdement sur ce peuple de France, dont le génie rayonnant et dominateur s'était fait une habitude de la primauté. Conquérir des colonies et planter triomphalement son pavillon sur de nouvelles posses-
sions, ce n'était pas encore la revanche des grands désastres ; mais c'était le signe d'une renaissance, le retour à la vie,la nouvelle donnée brillamment au monde que la France n'avait pas abdiqué.
Cette politique d'imagination a subi de sévères mécomptes et valu quelques déboires cruels à ses propagateurs. Mais il est peu d'entreprises considérables qui n'aient payé tribut à Tinfirmilé humaine. La politique d'expansion coloniale se ferait aisément pardonner ce qu'elle coûte aux générations présentes, si elle pouvait assurer aux générations de l'avenir de longues et riches moissons. Mais le problème est précisément de savoir si nous n'avons pas sacrifié la réalité à de purs mirages. La réalité, c'était l'impérieux et sacré souci de relever la France de ses défaites en Europe, avant de s'adonner aux conquêtes lointaines. Le mirage ne serait-il pas l'escompte des espérances qu'on a fondées sur elle? M. le duc de Broglie a soutenu cette thèse avec un éclat incomparable dans un article retentissant que publiait la Revue des Deux-Mondes au mois de juin 1896. Il lui semblait que la France, après la diminution qu'elle a subie, avait mieux à faire qu'à courir la prétentaine. Au lieu d'éparpiller ses forces et de jeter son argent à pleines mains dans des entreprises aussi coûteuses qu'inconsidérées, elle devait s'appliquer uniquement, et sans jamais s'en laisser distraire, à reconstituer et à perfectionner incessamment le double instrument de sa renaissance, ses forces militaires et ses finances, afin d'attendre dans la sécurité du devoir accompli ce retour de fortune infailliblement promis à qui sait le mériter.
C'est trahir la patrie que de tromper ou distraire cette noble espérance. Car la défaite est autre chose qu'une blessure d'amour-propre qui saigne au flanc des nations ; c'est une cause permanente d'amoindrissement
et de ruine finale. De même que la victoire fait la vogue et commande la mode, la défaite provoque à l'abandon. C'est une mauvaise marque que celle des vaincus. Aussi longtemps que la France restera une nation battue et démembrée, elle sera aussi une nation délaissée. Elle verra son activité décroître, sa production diminuer, sa clientèle se diriger vers les foyers nouveaux d'où rayonnent la gloire et la primauté. La décadence économique est la suite inéluctable de la défaite.
M. de Chaudordy, dans ses études diplomatiques, professe les mêmes idées, exprime les mêmes regrets. Il croit que la France n'a fait que sanctionner sa déchéance en s'éparpillant. Il considère que son devoir le plus impérieux, le plus étroit, le plus sacré était de concentrer et d'accroître incessamment ses forces pendant vingt, trente, quarante ans, s'il le fallait, comme la Prusse après léna, jusqu'à ce que sonnât Theure fatidique et propice de l'élan victorieux qui l'eût glorieusement vengée de sa trop longue épreuve. C'est le sentiment à peu près général de ceux qui avaient l'Age d'homme en 1870. S'ils sentent toujours en leur chair la cuisson de la défaite et sont obsédés par la vision de la revanche, c'est une autre àme qui anime les générations nouvelles. Comme elles sont sans souvenirs, elles sont aussi sans regrets. A défaut de la revanche sur les Vosges, on leur a servi les conquêtes coloniales. C'est un dérivatif dans lequel nos marins, nos soldats, nos explorateurs ont gagné quelque gloire et un renom de bon aloi. Mais ni le commerce, ni l'industrie pour qui ces conquêtes ont été faites ne s'empressent à les connaître. Colonies d'exploitation, sans exploitants ; colonies de peuplement, sans émigrants ; des fonctionnaires et des soldats, en guise de colons, voilà ce que représente, en ses résultats les plus appréciables, la politique d'expansion coloniale. Ceci est pro-
prement la faute des industriels et des commerçants français qui ne veulent pas exploiter les champs nouveaux qui leur sont ouverts. Mais il se rencontre parfois dans la conquête elle-même un défaut d'équilibre, de prévoyance et de sûreté qui confine à la démence. L'expédition du Tonkin, dont je veux esquisser Thistoire, en est un édifiant exemple.
L'immixtion de la France au Tonkin remonte à l'automne de 1873. A cette époque, un commerçant français, aventureux et hardi, dont le nom eut un moment de célébrité, M. Jean Dupuis, avait entrepris d'ouvrir le Fleuve Rouge à la navigation, de la mer au Yunnan. Un premier voyage avait réussi ; il en préparait un second, lorsque les mandarins annamites qui ne goûtaient pas son entreprise, lui suscitèrent toutes sortes de difficultés et le retinrent à Hanoï. Mais Dupuis n'était point un commerçant ordinaire. 11 opérait à la tête d'une flotille de guerre, pourvue d'un nombre respectable de canons, et montée par 150 hommes d'équipage, dont 50 soldats du Yunnan que le vice-roi lui avait donnés pour escorte. II avait conquis, par ses services, la faveur du gouvernement impérial, et c'est avec son autorisation et son concours qu'il avait entrepris son expédition. Fort de cette situation privilégiée, et comptant sur le concours final de la France, il brava les défenses des mandarins annamites et répondit par la violence à leurs mauvais procédés. Le conflit s'aigrissant de jour en jour, et le gouvernement du Tonkin désespérant de venir à bout d'un négociant aussi audacieux et -aussi puissamment armé, la cour de Hué prit le parti de faire appel à l'intervention du gouverneur de la Cochinchine
pour trancher le litige et se débarrasser de Dupuis. Lecontre-amiral Dupré accepta cette mission, sur laquelle il comptait un peu, et désigna pour la remplir le lieutenant de vaisseau Francis Garnier.
Dupuis n'avait point de mandat officiel du gouvernement français. Il était venu Tannée précédente à Paris pour le solliciter ; le ministère avait refusé. C'est de son initiative propre, à ses risques et périls qu'il avait agi ; mais il est incontestable qu'il avait pour lui la complicité tacite de l'amiral Dupré. Celui-ci favorisait de ses vœux et se montrait prêt à favoriser de son action une entreprise qui devait donner à la France l'avantage et la gloire d'avoir frayé la première cette voie de pénétration au cœur même de la Chine, que les Anglais avaient si ardemment et vainement cherchée par le Cambodge. Aussi les instructions données au lieutenant Garnier ne furent-elles pas restreintes à la solution du conflit pendant entre Dupuis et l'Annam. Après avoir réglé ce différend privé, il devait assurer par un traité la liberté du commerce au Tonkin et l'ouverture du Song-Koï à la navigation sur tout son parcours. Mais c'était trop peu pour l'âme héroïque et l'imagination grandiose de Francis Garnier. Dès son arrivée à Hanoï, il fut pris tout à coup du vertige des grandes aventures. La diplomatie cauteleuse et fuyante des madarins annamites l'avait rebuté; leur faiblesse le tenta. Il vit que la conquête du Tonkin était dans sa main, et ne résista pas à rivresse d'un pareil triomphe. Avec trois cents hommes, il enleva la citadelle d'Hanoï que défendaient sept mille Annamites, puis partageant sa petite troupe en pelotons, il donna l'ordre à ses lieutenants d'achever la conquête, en enlevant de la môme façon les villes du Delta. L'opération se fit avec la même audace et le même bonheur. C'est à la tête de sept hommes que l'aspirant de marine Hautefeuille enleva Binh-Ninh. Ce prodi-
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gieux coup de main qui a fait une légende héroïque autour du nom de Francis Garnier eut un sinistre lendemain. Une fois maîtres du Delta, les conquérants s'y trouvèrent bientôt assiégés.On commença contre eux cette guerre d'embuscade dont nous devions éprouver plus tard les terribles effets. Des Pavillons-Noirs attirèrent Francis Garnier dans une sortie et le massacrèrent. Francis Garnier laissait une gloire immortelle; mais il laissait aussi un héritage des plus embarrassants pour son gouvernement. M. le duc de Broglie, alors président du conseil, s'en est expliqué publiquement avec une discrétion qui n'exclut pas la clarté. Un jour que des adversaires ignorants rejetaient sur lui la responsabilité originelle de la guerre du Tonkin, il sut se défendre en rendant un hommage éclatant à la mémoire du lieutenant Garnier: t Les qualités dont il a fait preuve, l'audace, l'esprit d'entreprise, le dévouement, la passion pour la grandeur de la France sont aujourd'hui trop rares; il est trop essentiel de conserver Tétincelle de ce feu sacré dans les âmes pour que j'incrimine la mémoire d'un homme courageux qui a racheté un acte repréhensible par une mort héroïque. Je serais obligé de dire que le lieutenant Garnier, en accomplissant au Tonkin, au lieu d'une mission toute pacifique, une véritable tentative de conquête, désobéissait aux instructions formelles qu'il avait reçues de ma main. » La situation était difficile, en effet. Le gouvernement ne voulait pas engager la France, alors en plein travail de réorganisation, dans une aventure aussi hasardeuse que la prise de possession du Tonkin et, d'autre part, il ne pouvait abandonner totalement la conquête de Garnier, sans ruiner notre prestige dans l'Extrême-Orient. Il s'en tira par un compromis, comme l'on fait ordinairement dans les cas difficiles, et ce compromis fut le traité du 15 mars 1874.
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C'est, à vrai dire, un traité incomplet, plein d'obscurités et de lacunes, qui ne définissait ni notre situation, ni nos droits au Tonkin, qui déférait à la France un protectorat innommé, mais ne le disait pas, un traité par provision, qui laissait la porte incessamment ouverte à l'action française, et lui permettait de s'abstenir tant que l'heure ne lui paraîtrait pas propice. Les imperfections voulues, peut-être inévitables dans la rédaction du traité, ont eu de fâcheuses conséquences. M. l'amiral Jauréguiberry s'en est fort bien expliqué, lorsqu'il disait en 1879: « D'où vient qu'après une existence d'à peine cinq années, le traité du 15 mars 1874 soit, en quelque sorte, caduc ? La cause en est tout entière dans les termes ambigus d'une rédaction évidemment préparée en vue du protectorat, mais d'où le mot topique a été effacé au dernier moment. » Les adversaires du gouvernement qui signa ce traité avaient donc les meilleures raisons du monde d'en critiquer les vices; mais lorsque M. Jules Ferry déclarait qu'il n'avait fait la guerre au Tonkin que pour faire respecter les obligations inscrites dans ce traité, il le calomniait; car ce traité ne l'obligeait à rien.
Ce fut là cependant le thème ordinaire des apologistes de l'expédition. Le traité de 1874, disaient-ils, constituait à la France une situation privilégiée au Tonkin, et c'est uniquement pour défendre ces privilèges méconnus ou violés qu'on a dû recourir à la guerre. Eh bien, non ! 11 n'y avait pas de privilèges à ce point impérieux dans le traité : il n'y avait, à vrai dire, quune servitude; c'était l'obligation qui nous était imposée d'aller faire la police du Tonkin, d'y rétablir Tordre troublé, et sur la requête du souverain de TAnnam. La requête nous en fut faite ; mais aucun des ministères antérieurs à celui de M. Jules Ferry ne voulut y acquiescer, et leur refus d'intervenir eut pour
conséquence immédiate de donner accès à Tintervention chinoise. Ce n'est pas que la Chine eût jamais renoncé à son droit d*intervenir ; elle s'est toujours prévalue de sa suzeraineté sur TAnnam, et l'a défendue avec une infatigable énergie. Mais le traité de 1874 avait proclamé l'indépendance annamite, et bien loin d'y tenir la main, nous le dénoncions nous-mêmes par cela seul que nous permettions au souverain de TAnnam de faire acte de vassal en sollicitant le secours de la Chine, et à la Chine d'affirmer sa suzeraineté en répondant à son appel. En 1878, une insurrection formidable, fomentée par un officier rebelle de l'armée impériale, nommé Ly-Yong Tchoï, avait éclaté dans le Kouang-Si, puis s'était dirigée sur le Tonkin, dont elle occupa quelques provinces. Les troupes chinoises l'y suivirent. et mirent deux ans à l'étouffer. Mais lorsque Li-Yong Tchoï eut été pris et décapité, elles ne rentrèrent pas en Chine. Elles restèrent au Tonkin, et se trouvèrent bientôt en contact avec les quelques postes militaire-^ que le traité de 1874 nous avait permis d'entretenir là-bas.
Ce fut l'origine d un long conflit diplomatique entre la Chine et nous. L'article 11 du traité avait autorisé la France à établir quatre consulats au Tonkin, et à les faire garder par une escorte dont le chiffre ne devait pas dépasser cent hommes. On espérait que ces consulats seraient le noyau d'établissements coloniaux qui viendraient se grouper autour d'eux, et que la conquête du pays s'opérerait ainsi, gratuitement et pacifiquement. L'illusion ne dura guère. Les consulats français ne furent bientôt plus que des îlots perdus au milieu de la piraterie qui dévastait la contrée, et nos petites garnisons durent être renforcées pour échapper au massacre.
Alors les contestations éclatèrent et s'aigrirent. La Chine prit ombrage et nous accusa de méditer la con-
quête d'un pays qui était son vassal ; la France répondit en invoquant les dispositions du traité de 1874 et les obligations qui en dérivaient pour elle. Il y avait assurément dans cette situation ambiguë une cause flagrante de conflit, si les ministres d'alors avaient eu plus d'humeur que de jugement, et plus d'ambition que de calcul. Mais, grâce à Dieu, ils avaient supputé les risques, et leur défense resta rigoureusement circonscrite dans le cadre des revendications purement diplomatiques.
M. Jules Ferry s'est vanté quelquefois d'être simplement le continuateur de M. le duc Decazes. C'était faire tort à la diplomatie de l'ancien ministre. Voici en quels termes il exposait et justifiait en 1875 sa politique de temporisation : « Cette politique, disait-il, en parlant du protectorat plutôt indiqué qu'inscrit dans le traité, a été traversée par des considérations diverses qui s'imposaient à notre prudence. Sous l'empire de ces préoccupations, nous avons dû renoncer à exercer ouvertement un protectorat qui était, sans aucun doute, originairement dans les vues du gouvernement français... Bien que les circonstances soient aujourd'hui plus favorables, je ne crois pas que nous devions chercher à étendre notre situation au Tonkin. En supposant qu'une telle entreprise pût être peu coûteuse par ellemême, elle nous exposerait au grave inconvénient d'être entraînés plus loin que nous ne voulons aller. » Tous les successeurs de M. le duc Decazes ont tenu le même langage et observé la même réserve. Sous le ministère de M. Gambetta, M. Le Myre de Vilers, gouverneur de Gochinchine, donnait au commandant Rivière les instructions suivantes : « Vous connaissez les vues du gouvernement de la République. Il ne veut, à aucun prix, faire à 4.000 lieues de la France une guerre de conquête qui entraînerait le pays dans de graves com-
plications. C'est politiquement, pacifiquement et administrativement que nous devons étendre et affermir notre influence au Tonkin. » Et M. de Freycinet, successeur de M. Gambetta, confirmant ces instructions, ajoutait, t Notre action me parait devoir être localisée avec soin, et ne saurait s'exercer par aucune prise de possession, même mitigée et administrative, des villes et provinces annamites. » On voit si M. Jules Ferry avait bonne grâce à dire qu'il continuait simplement la politique de ses prédécesseurs !
De 1875 à 1883, ils avaient eu à soutenir contre la diplomatie cauteleuse et tenace de la Chine un conflit des plus difficiles; en prenant le pouvoir, le gouvernement de M. Jules Ferry avait la bonne fortune de le trouver résolu. Notre agent d'alors, M. Bourée, avait étudié la Chine de très près. Avec une rare sûreté d'observation, il s'était rendu compte de ses dispositions, de ses menées, de son organisation militaire, des progrès redoutables qu'elle avait réalisés; il avait vu que le conflit s' aigrissant dejouren jour, devait fatalement aboutir à une rupture, et, jugeant qu'une guerre même heureuse pourrait être l'équivalent d'un désastre, il prit sur lui de la prévenir. 11 négocia spontanément avec le tout-puissant vice-roi du Petchili, Li-Hung Tchang, cet arrangement qui a pris son nom. Ce serait ici le cas de l'étudier en détail ; le cadre de cette étude ne permet pas cet examen. Il suffira de dire que le traité Bourée nous assurait, sans sacrifice d'aucune sorte, tous les avantages que nous avons achetés par deux années de guerre, et qui sont formulés dans le traité de Tien-Tsin. Nous avons même pu dire à la tribune de la Chambre des députés, sans risquer d'être contredit, qu'il était plus avantageux, parce qu'aux avantages matériels, il joignait un avantage politique inestimable: c'était de nous assurer le bon voisinage de la Chine,
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tandis que le traité de Tien-Tsin arraché par la guerre, laisse la Chine à Tétat d'ennemie éventuelle, de voisine armée, et d'autant plus redoutable qu'elle a fait son éducation militaire et pris conscience de ses forces en nous combattant.
Le premier acte du ministère de M. Jules Ferry fut de dénoncer le traité Bourée et de rappeler le négociateur. 11 le fit avec une brusquerie et une brutalité de formes qui ne sont pas d'usage en diplomatie. A quelles inspirations obéissait-il ? On ne sait trop ; les aberrations de cette nature, et sortant à ce point du cadre ordinaire des actions humaines, sont surtout des phénomènes psychologiques qui défient toute explication. En supposant que l'arrangement négocié par M. Bourée ne réalisât pas toutes les satisfactions souhaitables, il avait, du moins, l'inestimable avantage d'oflrir une excellente base de négociations, et, ne fût-ce qu'à ce titre seul, il fallait le retenir. M. Jules Ferry préféra rompre. Il faut attribuer ce coup de tête à cette intoxication particulière de l'orgueil et de l'ambition dont il a donné tant de preuves au pouvoir. Il était le conquérant de la Tunisie, et se vantait très haut d'avoir donné une colonie à la France. Il voyait dans le Tonkin une gloire jumelle à conquérir, une colonie nouvelle à prendre, et il voulait que le pays la tint de sa main.
C'est le 13 mars 1883 que la question du Tonkin fait sa première apparition devant le Parlement. Au Sénat M, le comte de Saint- Vallier adresse une question au ministre des affaires étrangères, et comme il est un fervent propagateur de la politique coloniale, il presse le gouvernement d'occuper le Tonkin. « Il faut une
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occupation, dit-il, mais il la faut prompte et résolue, avec un plan bien arrêté, sans demi-mesures, sans hésitations, sans incertitudes. » La réponse du nainistre est tout à fait modeste : il déclare adhérer à la politique recommandée par M. de Saint-Val lier, mais dans « la mesure que la sagesse et nos moyens comportent » ; il proteste contre toute idée d'entreprises chimériques, de conquêtes hasardées ; il veut être « économe, ménager des forces que la France a trouvées dans son travail et dans sa volonté ». Il prononce même cette parole qui deviendra plus tard un grief : « Il n'est pas permis de songer à une conquête du Tonkin qui ne présenterait certes pas de grandes difficultés, mais qui serait absolument stérile. » Mais de ces explications il ne résulte aucun éclaircissement précis sur ce que le gouvernement veut faire du Tonkin. M. Challemel-Lacour annonce simplement que le gouvernement a là-dessus « des résolutions arrêtées », et qu'il les fera connaître plus tard, sous la forme d'une demande de crédits.
Cette demande de crédits, que la rupture rendait urgente, ne fut présentée que tardivement, et vint en discussion à la Chambre des députés le 16 mai suivant. Il est difficile de comprendre une telle incurie après tant de précipitation, et plus difficile encore de l'excuser; car elle était grosse d'accidents. Le commandant Rivière allait la payer de sa mort, et sa petite troupe d'un sanglant insuccès. Le traité préparatoire de M. Bourée avait reçu du côté de la Chine un commencement d'exécution. Elle avait rappelé ses troupes du Tonkin et leur avait fait repasser la frontière. En dénonçant le traité, le gouvernement de M. Jules Ferry devait prévoir que le premier effet de cette rupture serait de ramener les Chinois au Tonkin, de les unir aux bandes d'Annamites et de Pavillons Noirs et de les pousser ensemble contre nous. Son premier devoir
alors élait de demander des crédits de guerre et d'envoyer inamédiatement dés troupes de renfort au commandant Rivière, dont il savait la détresse ; car le malheureux la criait dans toutes ses lettres et dans tous ses rapports. Le gouvernement n'en fit rien ; il laissa passer trois longs mois, sans s'occuper de la situation critique et de plus en plus menacée de nos soldats. C'est presque à l'heure même où il discutait paisiblement son premier crédit que Rivière acculé par l'ennemi, et croyant à Tabandon de son pays, essaya cette sortie désespérée dans laquelle lui et tant de ses compagnons d'armes furent massacrés. C'est par ce sanglant baptême que fut inaugurée l'expédition du Tonkin, et l'on peut, sans injustice, en rejeter toute la faute sur le gouvernemientde M.Jules Ferry ; car il avait consommé la rupture sans regarder aux suites.
Le premier crédit demandé pour le Tonkin était de proportions modestes; il s'élevait à la somme de 5.300.000 francs. Le débat dont il fut l'objet, mérite attention; car c'est là que s'accuse pour la première fois cette politique d'imprévoyance et de dissimulation dont le gouvernement de M. Jules Ferry se fit un système jusqu'au dernier jour. L'opposition naissante, et inconsciente elle-même des proportions formidables que devait prendre l'aventure, s'appliqua surtout à démontrer les difficultés et les dangers d'une entreprise qui lui semblait mal conçue et mal étudiée. Elle se préoccupa des dispositions de la Chine et prit occasion du rappel de M. Bourée pour demander au gouvernement si son entreprise au Tonkin ne devait point se heurter à une insurrection de sa part. < La Chine d'aujourd'hui, dit-elle, n'est plus du tout la Chine de 1860 ; elle a réalisé des progrès militaires considérables, et se trouve suffisamment armée pour susciter à la France les plus graves difficultés. Or, il importe à la
Chambre d'être pleinement édifiée sur ses sentiments et de ne voter les crédits qu'après 8*étre assurée que l'expédition proposée par le gouvernement est l'exprèssion d'une politique réfléchie, avantageuse et sûre, et non le commencement d'une aventure. »
La réponse de M. Ghallemel-Lacour est intéressante à rappeler. Il déclara que les prétentions du gouvernement se réduisaient à faire reconnaître le protectorat de la France sur le Tonkin, à prendre position dans le Delta et à en occuper quelques points. Mais il se défendit de toute idée de conquête et d'occupation intégrale. < Nous n'avons rien à conquérir , dit-il, chez un peuple où tout le monde nous est ami, sans force militaire sérieuse, et que nous n'avons pas l'intention de nous annexer. » Quant aux rapports avec la Chine, il s'en expliqua en ces termes : c Les faits et les indices dont M. Delafosse s'alarme ne nous paraissent pas, à l'heure qu'il est, de nature à causer de bien sérieuses inquiétudes. La Chine ne sera jamais une puissance militaire. Nous ne pensons pas que les prétentions qu'elle a élevées prennent jamais un autre caractère qu'un caractère purement platonique... Nous croyons qu'elle n'a ni la pensée, ni la volonté, ni le droit d'intervenir. »
Ce n'était qu'une illusion, dira-t-on. Ce serait trop déjà. En matière aussi grave, les gouvernements ^ l'obligation de se pourvoir de renseignements précisa n'ont pas le droit de donner carrière à leurs illusions. Mais ces renseignements, le gouvernement dont M.Challemel-Lacour était l'organe les possédait, et ils étaient en contradiction flagrante avec son langage. Il recevait journellement une série de dépêches de M. Bourée.disgracié mais non remplacé et toujours vigilant, qui l'avisait des préparatifs de guerre de la Chine et de sa volonté bien arrêtée de nous disputer le Tonkin les armes à la main.Voici notamment un télégramme reçu le 16 avril :
n J'ai la crainte que la gravité de la situation ne soit pas comprise à Paris. Je me suis efforcé d'expliquer par ma correspondance que si nous n'arrivions pas à une entente avec la Chine au sujet du Tonkin, elle nous y devancerait et nous en disputerait la possession par les armes. On a jugé devoir passer outre
» La retraite des troupes n'avait eu lieu que difficilement. Le gouvernement de l'empereur croyait à la possibilité d'un arrangement, mais maintenant que nous refusons de traiter, les troupes repassent la frontière. On ne s'arrête pas aux protestations pacifiques que je prodigue, non plus qu'à nos droits conventionnels avec TAnnam, que la Chine n'a jamais reconnus. On veut des garanties effectives, et pour se les assurer plus de 10.000 hommes du Yunnan sont déjà rentrés au Tonkin. C'est l'avant-garde d'une autre armée d'invasion et nous aurons bientôt devant nous des masses considérables avec un fort appoint de soldats bien armés et d'officiers étrangers.
» On assure que la mise sur le pied de guerre de toutes les forces de l'empire vient d'être ordonnée par la Cour. Si vous persistez dans la ligne adoptée, préparez-vous à une lutte des plus sérieuses qu'aucune assurance amicale ne saurait plus conjurer. Je serais un agent déloyal si je ne vous tenais ce langage. »
Le 3 mai, c'est-à-dire treize jours avant de tenir le langage optimiste que nous venons de rappeler, le ministère avait également reçu de M. Bourée une autre dépêche datée du 17 mars où nous relevons ce passage :
€ A mon profond regret, je n'ai pas eu le don de persuader le gouvernement... La Chine est considérée comme un facteur négligeable dans la situation que nous allons avoir à régler sur les bords du Fleuve- Rouge.
» Je souhaite vivement que l'événement me donne