‹ Vingt ans au parlementChapitre 35 sur 40 · SUR L\ REFORME DE L'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

SUR L\ REFORME DE L'ENSEIGNEMENT

(Séance du 1i novembre 4897.)

M. JiTLES Delafosse. — HessieuTS, la discussion générale du budget de rinstruction publique a été particulièrement brillante, et chacun de nous doit souhaiter qu*elle devienne également féconde. Je voudrais lui donner un commencement de sanction en recommandant à Tattention de la Chambre et à la sollicitude de M. le ministre une réforme qui) dans ma pensée» est le principe de réformes essentielles dans la distribution et dans Torganisation de notre enseignement d'Ëtat. Cette réforme, messieurs, c'est la refonte intégrale du conseil supérieur de rinstruction publique.

Vous savez quelle est la composition actuelle du conseil supérieur et quelles sont ses attributions. Il se compose de soixante membres dont douze, je crois, sont nommés soit par le chef de TËtat, soit par le ministre ; les autres sont élus par leurs pairs dans les différentes catégories de TUniversité ou des corps ressortissants à TUniversité.

C'est une véritable sélection dans une élite, et il va de soi qu'une assemblée ainsi constituée n'est et ne peut être qu'une très haute et très brillante aristocratie de l'esprit ; c'est un hommage que je rends très volontiers au conseil supérieur.

Seulement, ces membres du conseil supérieur sont tous

ou presque tous des professeurs en exercice ou des pro« fesseurs honoraires, et c'est ce dont je me plains.

En effefy Tattribution principale du conseil supérieur de rinstruction publique est d'élaborer les programmes de notre enseignement d'Ëtat à tous ses degrés, depuis Técole primaire jusqu'à la Sorbonne ; et j'estime que Télaboration de ces programmes se ressent un peu trop des habitudes d'esprit, des études professionnelles de ceux qui en sont chargés. [Très bien/ très bien/ à droite.)

Le reproche le plus ordinaire et le plus juste, à mon avis, que Ton fasse à notre enseignement d'Ëtat, et principalement à notre enseignement secondaire, c'est d'être à la fois superficiel et stérile. Il est superficiel, parce qu'il embrasse beaucoup trop de matières et que les jeunes gens, obligés de répandre leur attention sur trop de sujets à la fois, n'en conservent que des notions forcément éphémères qui se dissipent dès qu'ils sont sortis de l'Université. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que chacun, dans le conseil supérieur, veut avoir sa part. Il y a là des hommes qui sont tous éminents à divers titres. Chacun d'eux est une illustration dans sa spécialité, et chacun aussi incline naturellement vers ses études préférées. La conséquence, c'est qu'on a voulu faire plaisir à tout le monde en mettant un peu de tout dans les programmes de l'enseignement secondaire, et c'est précisément parce qu'on y a mis un peu de tout que Ton ne peut rien étudier à fond.

Vous trouverez dans le rapport remarquable de l'honorable M. Bouge les traces de cette diversité de vues, de cette rivalité d'études, du surmenage et de l'incohérence qui en résultent.

Il y a des savants illustres, comme M. Berthelot, par exemple, qui voudraient qu'on proportionnât la part des études scientifiques aux progrès mômes de la science. Il y a, d'autre part, les humanistes qui prétendent que l'honnête homme, comme on disait au dix-septième siècle, n'a pas

besoin de bagage scientifique et que la culture des lettres lui suffit.

En fait, on a donné raison aux savants et on a, depuis quelques années, considérablement restreint la part des études littéraires. On a commencé par supprimer le vers latin, puis la plupart des compositions latines. Cest à peine si les élèves de rhétorique font un discours latin par mois. Quant au grec, on a Tair de renseigner encore ; mais on ne l'apprend plus du tout et, à Theure quUl est, on est reçu bachelier à la condition de lire quelqueis lignes de grec, sans en traduire un seul mot. Je crois savoir que les rapports des inspecteurs généraux constatent un déclin marqué dans la culture classique ; mais ils ne constatent pas que les études scientifiques aient progressé en proportion du recul qu^ont supporté les autres. En sorte qu^on pourrait dire, sans risquer beaucoup de se tromper, que rignorance de nos élèves est aujourd'hui, comme leur programme, à peu près encyclopédique. [Très bienf très bien/ à droite,)

J'ajoute que cet enseignement est stérile, parce qu'il n^est plus assez classique pour conférer & ses disciples cette haute culture, cette esthétique intellectuelle et morale qu'on appelait autrefois du beau nom d^humanités; et, d'autre part, il n'est pas assez pratique pour ouvrir à ceux qui fréquentent nos établissements une porte sur une profession déterminée. En somme, cet enseignement ne fait que des bacheliers; nos lycées et nos collèges ne sont plus, à l'heure actuelle, que des écoles préparatoires au baccalauréat. Or, s'il est vrai que les bacheliers sont des candidats à tout, il est également vrai qu'ils ne sont préparés professionnellement à rien. (Très bien I à droite.)

Vous avez entendu, à la précédente séance, M. Dejean se prononcer avec une grande vivacité contre le baccalauréat, et M. Dejean ne parlait pas pour lui seul ; il était l'interprète de la plupart, je pourrais dire de tous ses camarades

de rUniversité. Tous les humanistes sont les adversaires déclarés du baccalauréat.

M. LE COMTE Lanjuinais. — Ils Ont bien raison.

M. Jules Delafosse. — Us le considèrent comme Pennemi de la culture classique. Et si Tbonorable M. Dejean n'a pas demandé d^une façon formelle la suppression du bacca* lauréat, je n'hésite pas à la demander moi-même. Je crois qu'il serait infiniment plus avantageux, aussi bien pour la jeunesse française que pour la société française, de supprimer tout net le baccalauréat et de le remplacer par des examens spéciaux, des examens techniques, qui seraient placés au seuil de toutes les carrières qui exigent despreuves.

Il y a, messieurs, un homme qui est une des idoles du parti républicain, un homme dont on invoque presque ton» jours Tautorité, lorsqu'il s'agit des questions d'enseignement, c'est Condorcet.

Eh bien, Condorcet avait une autre idée de la distribution de l'enseignement public à la jeunesse ; et je n'en veux d'autre témoignage que ce projet en deux articles qu'il soumettait à l'Assemblée législative :

« Article premier. — Dans les écoles primaires de cam* pagne, on apprendra à lire et à écrire. On y enseignera les règles de l'arithmétique, les premières connaissance» morales, naturelles et économiques nécessaires aux habi* tants des campagnes.

« Art. 2. — On enseignera les mômes objets dans les école primaires des villes ; mais on insistera moins sur les connaissances relatives à l'agriculture et davantage sur les connaissances rotatives aux arts ou au commerce. »

Évidemment, ce programme paraîtrait singulièrement court aujourd'hui ; mais tout ce que j'en veux retenir, c'est que Condorcet pensait que l'instruction de chacun doit être proportionnée à son état présent ou futur {Très bien/ très bien! adroite)^ et j'incline à croire qu'il avait raison. On a

beau dire que rinsiruction ne coûte rien à porter; il n'en est pas moins vrai qu*il peut être extrêmement dangereux d'enseigner des choses inutiles, parce que ces choses inutiles, mal entendues ou mal digérées, peuvent faire éclore dans le cerveau qui les reçoit des ambitions exagérées, des rêves irréalisables, et que toute disproportion un peu choquante entre le rêve et la réalité tangible est une cause de malaise universel. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Après avoir invoqué Tautorité de Condorcet, vous me permettrez de m'en référer à Favis qui a été exprimé par notre honorable collègue H. Bouge dans son rapport. H. Bouge a parlé d'une crise ou d'une menace de crise dans TUniversité; rhonorable M. Dejean préfère « malaise ». Il m'importe peu, messieurs, qu'on applique tel mot ou tel autre à l'état actuel; ce qu'il est utile de constater, c'est qu^l y a souflSrance. Quelles en sont les causes et quels en sont les remèdes ? Je ne veux pas les rechercher ici. Je me contente de retenir cet aveu : qu'il y a quelque chose qui souffre dans l'organisation et dans la distribution de l'enseignement en France. Et puisque la machine universitaire fonctionne moins bien, je dis qu'il y a nécessité de corriger ou de changer son rouage essentiel, c'est-à-dire le conseil supérieur de l'Instruction publique. (Très bien f très bien!)

Je [me plaignais tout à l'heure de l'accaparement du conseil supérieur par les professeurs. En demandant qu'on le réforme intégralement, je ne veux pas dire que les professeurs en doivent être radicalement exclus : ce serait une injustice et une sottise. Il faudra toujours recourir à leurs lumières et à leurs conseils. Ce que je veux dire, c'est qu'ils ne devraient y figurer qu'en minorité ; car s'ils continuent d'y dominer, ils continueront nécessairement à y faire prévaloir, et à y faire dominer avec eux les tendances professionnelles auxquelles ils sacrifient.

Or, la fonction essentielle de l'Université n'est pas de faire des savants : c'est de former des hommes et de les

rendre, autant que possible, égaux aux situations qu'ils doivent occuper plus tard. Cest pourquoi je pense qu^on devrait logiquement demander le recrutement du conseil supérieur non point aux professionnels, c'est-à-dire au corps enseignant, mais aux grandes catégories du travail social. (Très bien! très bien/)

Il y a quelques années, je défendais à cette tribune un avis qui fut mal accueilli, d'ailleurs, qui parut même une hérésie parlementaire. Il s'agissait de notre réorganisation militaire, et je soutenais cette doctrine que notre réorganisation militaire devait être Tœuvre du conseil supérieur de la guerre, et non Tœuvre de civils incompétents, comme le sont en pareille matière les assemblées politiques. (TVe^ bien I très bien l à droite).

Je soutiendrais pour la même raison que le conseil supérieur de Finstruction publique doit être composé de professeurs, si TUniversité ne devait former que des professeurs. Mais je viens de le dire, elle a mission de former des hommes. Sur cent élèves qui la fréquentent, il y en a à peine un qui se destine à la carrière de renseignement. Tous ces jeunes gens, au sortir des bancs du collège, se répandront dans toutes les professions ; ils seront industriels, commerçants, agriculteurs, militaires, magistrats, etc.

J'en conclus, messieurs, que c'est dans ces grandes divisions du travail et de Pétude, dans cette variété des carrières, c'est-à-dire dans les Chambres de commerce, dans la haute industrie, dans la magistrature, dans Farmée, etc... qu'il faudrait aller chercher les hommes les plus aptes, à mon avis, à constituer le conseil supérieur. [Très bien! très bien !)

On m'objectera peut-être qu'il y a, au sortir du collège, des écoles professionnelles qui préparent les jeunes gens aux carrières qu'ils ont choisies, que les militaires par exemple, ont SaintrCyr ; les industriels, l'École centrale ; les commerçants, l'Ëcole des hautes études commerciales ;

les agriculteurs, rinstitut agronomique ; ceux qui se destinent aux carrières libérales, TËcoIe des sciences politiques et rEcoIe de droit.

Je n'en disconviens pas. Mais ce que j'affirme, c'est qu'avant de se spécialiser, le jeune homme a besoin d^ac* quérir un certain degré de culture inteltectueile et morale, un certain fonds de notions générales qui seront en quelque sorte rassise de son éducation.

Eh bien, c'est précisément sur ce programme qu'il faudrait s'entendre ; et je le demande à H. le ministre, à la Chambre qui me fait l'honneur de m'écouter, qui donc pourrait mieux comprendre et formuler ce programme que cette élite sociale dont je viens de parler, composée d'hommes qui ont étudié, travaillé, réussi, et qui joignentà l'expérience de la vie l'autorité du succès. {Très bien! très bien! à droite.)

Me dira-t-on qu'une assemblée composée comme je viens de le dire sera disparate, vouée aux délibérations cacophoniques, incapable de s'entendre sur rien ? Je ne le crois pas. Je suis persuadé, au contraire, que les hommes d'expérience dont je parle se mettraient aisément d'accord pour formuler un programme approprié à son objet. Car il ne s'agit pas d'étendre le programme de nos études ; il s'agit de le rectifier, d'alléger ce qu'il contient de superflu, de maintenir ce qui est indispensable, avec l'obligation d'étudier à fond ce qu'on ne fait qu'étudier superficiellemenL {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs,)

Je crois, messieurs, qu'il est très possible d'étudier beaucoup mieux en étudiant plus vite. Je considère, par exemple, que la division de l'enseignement secondaire en classes de huitième, septième, sixième, etc., est une pure extravagance. On fait perdre ainsi un temps précieux à la jeunesse ; car on ànonne au lieu de marcher. Je suis convaincu qu'avec un fond solide d'études primaires un élève intelligent et laborieux pourrait commencer ses études classiques à douze ans et les terminer à seize.

Plus tard, après avoir franchi ce premier degré, il pourrait alors se spécialiser, ou plutôt l'Université se spécialiserait pour lui : elle ouvrirait des cours professionnels en vue de la carrière qu'il aurait choisie et donnerait ainsi, sur ce fonds solide d^études classiques, ce qui manque le plus à son enseignement, c*est-à-dire des fins déterminées. [Ttèsbien! très bien ! sur les mêmes bancs.)

Voilà, messieurs, sur quelles considérations j*ai fondé la demande de réforme que je vous soumets.

Je ne demande pas à H. le ministre de l'approuver hic et nunc ; la logique parlementaire ne comporte pas de pareils miracles. Je me tiendrais pour satisfait si j'avais la certitude que M. le ministre et la Chambre voudront bien y réfléchir. (Applaudissements à droite.)

DISCOURS

SUR LA RÉFORME DU SERVICE MILITAIRE (Séance du 4 mars i895.)

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je m'excuse auprès de la Chambre de venir traiter devant elle une question pour laquelle, je dois le reconnaître, je n'ai pas de compétence particulière. Mais nos institutions militaires et Tétat de notre armée n'intéresent pas seulement les militaires de profession ; c'est le souci le plus constant et le plus légitime de tous ceux qui considèrent Tarmée comme la meilleure sauvegarde de notre sécurité au dehor8,et au dedans...

M. Jaurès. — Très bien V

M. Jules Delafosse. — Je suis très sincère, mon cher collègue.

M. Jaurès. — C'est très franc, et je vous en remercie.

H. Jules Delafosse. — C'est le souci de ceux qui pensent, en outre, que c'est sur elle que reposent les destinées et l'existence même de la patrie. {Très bien! très bien! à droite.)

Je suis de ceux qui ont combattu la loi de 1889, et j*ai beaucoup réfléchi depuis à l'armée qu'elle nous a faite. Cependant, si les opinions que je viens exposer à cette tribune m'étaient purement personnelles, je me serais certainement abstenu de les reproduire. Mais j'ai interrogé, toutes les fois que l'occasion s'en est offerte, les hommes

qui sont le plus à même de me renseigner ; j'ai consulté d'anciens commandants de corps d'armée et de jeunes officiers tout frais émoulus de TÉcole de guerre ; je leur ai demandé ce qu'ils pensaient de notre organisation militaire, du service universel et obligatoire réduit à trois ans, des économies réalisées par voie de congés multipliés, et surtout de la valeur respective de la qualité et du nombre en temps de guerre.

TouB, messieurs, m'ont répondu de la même façon, et c'est le résultat de cette enquête longuement poursuivie, c'est l'ensemble de ces témoignages recueillis, je puis le dire, aux sources mêmes de l'autorité en pareille matière, que je me permets de soumettre à vos méditations.

Je me propose de vous dire que notre organisation militaire repose sur une double illusion : d'abord, l'illusion de l'égalité qui nous a fait sacrifier l'éducation de métier au service obligatoire et court ; puis, l'illusion du nombre qui nous a poussés à substituer à l'armée professionnelle d'immenses rassemblements d'hommes qui constituent, à coup sûr, de puissantes milices, mais qui ne sont plus Tarmée, au sens traditionnel du mot.

La thèse que je viens ainsi soutenir n'est pas faite pour vous plaire ; elle heurte, en effet, les idées, les sentiments, les principes, et vous me permettrez d'ajouter les préjugés sur lesquels reposent la plupart des [institutions républicaines (Interruptions); mais je n'y mets, je vous assure, ni parti pris, ni provocation.

Sur quelques bancs que nous siégions, de quelques principes politiques que nous nous réclamions, le patriotisme est partout également sincère, également ardent, et lors même que nous nous trompons, — comme cela peut m'arriver aujourd'hui — c'est encore le b)atriotisme qui nous anime jusque dans nos erreurs. {Très bien I très bien !) M. Leydet. — Malheureusement il y a l'expérience ! et il faut en tenir compte.

M. Jules Deufosse. — Je vais en parler de Texpérience.

M. LE PRÉSIDENT. — NUnterrompes pas, messieurs, les difiérentes thèses se rencontreront à la tribune. {Très bien/)

M. Jules Delafosse. — Messieurs, lorsque TAssemblée nationale, au lendemain de nos désastres de 1870, assuma la tÀche de relever la France de sa ruine et de Tarmer contre les périls et les surprises de Favenir, elle eut tout d'abord k se préoccuper de reconstituer notre armée.

Elle fit alors une loi, la loi de 1872, qui conciliait, selon moi, dans la plus juste mesure, le contingent du nombre et le contingent de la qualité. Elle avait divisé Tarmée en deux portions : Tune qui servait un an, l'autre qui servait cinq ans.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Malheureusement, on ne Ta jamais mise à exécution !

M. Jules Delafosse. — Je ne parle que pour mémoire du volontariat d'un an, qui, à côté d'avantages sociaux incontestables, comportait, au point de vue militaire, des inconvénients très graves, et qu'on a bien fait, à ce titre, de supprimer. Eh bien, je dis que cette loi de 1872 nous avait dotés d'une armée imposante, solide, exercée, pourvue de cadres admirables, prêts à encadrer les hommes de la réserve et pouvant opposer, dès le premier jour, on front de 1,200,000 hommes à l'ennemi. {Très bien f très bien! à droite.)

Vous ne trouverez pas, messieurs, dans Tarmée française un officier, un seul, pour peu qu'il ait Texpérience et le sens de la guerre, qui ne vous dise qu^une armée composée de 1,200,000 soldats comme ceux-là, solides, instruits, exercés, confiants en eux-mêmes et confiants dans leurs chefs, est une armée absolument invincible, et je dis « invincible », messieurs, alors même qu'elle aurait à répondre & une coalition deux ou trois fois plus nombreuse, parce qu'il y a nécessairement une limite au delà de laquelle le nombre n'est plus qu'une cohue, et que les cohues [Très bien! très

bien ! sur divers bancs]^ comme en fait foi Thisloire, sont fiLtalemeat vouées à la déroute. {Nouvelles marques d'approbation.)

Pourquoi donc a-tron substitué à cetle loi excellente, qui nous avait fait une armée excellente, une organisation nouvelle à laquelle on ne pourrait, sans injustice et même sans aberration, adresser le môme compliment 7 C'est que nous sommes affligés, en France, d'une double et pernicieuse manie ; d'abord, la manie de vouloir astreindre tous les citoyens au même traitement, aux mêmes obligations, aux mêmes servitudes, alors même que Tuniversalité devrait en souffrir; puis, la manie de vouloir copier servilement TAUemagne en matière militaire, sans tenir compte des différences d'esprit, de mœurs, de tempérament, d'éducation, de condition sociale, qui nous distinguent si profondément de nos voisins. (Très bieni très bien! à droite,)

Messieurs, Tesprit égalitaire et niveleur, qui est le mauvais côté, et je pourrais dire le mauvais instinct des démocraties, n'a pu s'accommoder longtemps de cette division de Tarmée en deux portions. Il a vu dans cette inégalité une dérogation choquante au principe de Tégalité absolue formulée par la Révolution française^ bien que le sort seul en fûtrarbitre. Il s'est dit aussi qu'une armée dalis laquelle tous les citoyens serviraient au même titre et pour la même durée, sans distinction, sans préférence, sans privilège d'aucune sorte, serait une armée plus nationale, plus homogène, mieux préparée par son homogénéité même et sa camaraderie aux grands efforts qu'on pourrait attendre d'elle.

C'était un pur sophisme, et au sophisme s'est ajoutée la déclamation.

Des écrivains, des orateurs, sont venus nous dire que le temps ne faisait rien à l'affaire, que le meilleur rempart de la patrie,c'était — vous connaissez la phrase — les poitrines dç8 citoyens; qu'un conscrit, à ce titre, valait un grognard,

et qu'une armée française sérail toujours invincible, si elle portait en elle le grand souffle de la Révolution.

Oui I il y a des gens qui écrivent et qui disent ces choses, et il se trouve des esprits crédules pour les croire ! H. JouRDE. — Le grand Carnot le croyait ! M. Jules Delafosse. — J*en tends bien. Vous êtes vousmême de ceux qui le croient... Vous croyez sans doute aux miracles de la levée en masse'; vous restez persuadé, malgré Thistoire, que les volontaires de 1792 dont parlait tout à, rheure H. Raiberti...

M. Paschal Grousset. — Ils ont fait Tarmée de Napoléon! . M. Jules Delafosse. — C'est précisément ce que j'allais dire.

. Vous croyez qu'ils furent, dès le premier jour, les admirables et légendaires soldats qui accomplirent, quelques années plus tard, tant de prodiges. Eh bien, ce n'est là qu'une légende, et sur cette légende on a greffé un mauvais calcul.

La vérité, c'est que le métier militaire est un métier comme les autres, un métier dans lequel on n'excelle, comme dans tous les autres, que par Tappren tissage, l'habitude et l'éducation. {Très bien! très bien/ à droite,) Il ne faut qu'un jour pour habiller un citoyen en soldat : il faut des années pour lui faire l'àme militaire. {Très bien ! très bien ! sur ks mêmes bancs,) Car un soldat n'est vraiment soldat que le jour où il se sent assez en famille au régiment pour avoir perdu la nostalgie de l'autre. {Très bien! très bien! à droite.)

C'est chose dangereuse, messieurs, surtout en pareille . matière, de méconnattre l'expérience, à laquelle faisait tout à l'heure appel notre collègue, et c'est chose plus dangereuse encore de la remplacer par de la rhétorique. Si vous contestez la théorie que je suis venu soutenir à, cette tribune, vous ne pouvez du moins contester les témoignages sur lesquels elle s'appuie. Lisez les statistiques allemandes ;

elles sont admirablement sincères et elles sont décisives ; elles accusent des pertes effroyables dans ^es combats livrés autour de Metz, et lorsque Tarmée de métier enfermée à Metz eut disparu, lorsque les troupes alleman* des n^eurent plus affaire qu^aux troupes improvisées de la Défense nationale, les pertes qu^accusent les statistiques allemandes sont presque insignifiantes. Qu*est-ce à dire, sinon que la qualité vaut mieux que le nombre, vaut mieux que la bonne volonté sans expérience et que le courage sans éducation ? {Mouvements divers,)

Je ne prétends pas du tout comparer Tarmée actuelle aux formations hâtives, improvisées, incohérentes dont put disposer et dut se contenter le gouvernement de la Défense nationale: ce que je prétends, c'est que le service actuel est trop court pour cimenter ensemble ces âmes de soldats, pour leur donner les vertus militaires, c'est-à-dire la cohésion, Tendurance, Tesprit de corps et Tentrainement martial qui sont la force et la gloire des armées. {Très bien! très bien l à droite.)

Vous me permettrez d'ajouter qu'une armée ne peut être considérée comme solide, lorsque les hommes qui la composent n'aspirent qu'à la quitter.

Nous n'avons pas de réfractaires, mais nous avons beaucoup d'impatients. Nos régiments sont pleins déjeunes gens qui, vous le savez comme moi, comptent les jours qui leur restent à faire, et cela est parfaitement humain ! le métier militaire, comme la gloire elle-même, n*a de prestige qu'autant qu'il est le lot d'un petit nombre ; le jour où il devient une corvée commune, c'est à qui s'empresse à l'esquiver. {Murmures à gauche. — Très bienl très bien! à droite.)

Voilà, messieurs, ce que je voulais dire du sophisme égalitaire.

Mais il est une question plus grave que je recommande plus fortement encore à vos méditations: c'est ce que j'ai

appelé tout à l'heure Villusion, et j'ai bonne envie de dire la superstition du nombre.

Ce mal date de la guerre. Après nos désastres de 1870, tout le monde a dit et tout le monde a cru que nous avions été vaincus par la supériorité numérique des Allemands; puis, cette cause de défaite une fois proclamée, nous avons voulu devenir aussi nombreux, plus nombreux même que nos vainqueurs.

Eh bien I messieurs, raisonner ainsi, c'est n'avoir quhme vue superficielle et courte des événements. Non, il n'est pas vrai de dire que nous avons été vaincus par le nombre [Mouvements divers) ; au moins le nombre n'a-t-il pas été la cause décisive de notre défaite.

La cause principale, ce fut l'impéritie du commandement

Il s'est produit au cours de cette guerre, une série de fautes incroyables, de fatalités inouïes, qui ont accumulé .les échecs sur les échecs et qui nous ont conduits au désastre final.

Seulement ce qu'il faut reconnaître, après avoir constaté ces fautes, c'est que non seulement elles étaient évltables, mais que rien n'était plus facile que de les éviter.

Et si on les eût évitées, qui ne voit que le cours des événements en eût été complètement changé ?

Messieurs, vous avez certainement gardé tous au plus profond de vos cœurs le sentiment vivace et cuisant de ces épreuves ; mais peut-être n'avez- vous pas conservé un souvenir aussi exact des conditions dans lesquelles les événements se sont développés. Je vous demande la permission de les rappeler en quelques-mots ; car l'évocation de ce passé est nécessaire à la thèse que je défends.

Au début des hostilités, la France pouvait opposer une armée de 250,000 hommes aux 400,000 Allemands qui marchaient contre nous.

Je dis 400,000 Allemands, non pas que j'ignore que TAUemagne a fait passer en France un nombre beaucoup plus

considérable de troupes. Je crois même que rinvasion ennemie s'est élevée à un million d*hommes ; mais ce n'est qu'à la fin de la guerre qu'elle atteignit ce chiffre. Au commencement, TAllemagne redouta un instant une intervention de TAutriche et de Tltalie, et pour se garder cantre ce péril peut-être chimérique, mais auquel elle crut un moment, TAllemagne dut conserver chez elle phts de la moitié de ses effectifs.

Je dis donc avec raison que nous pouvions opposer 350,000 hommes aux premiers contingents de rennemi. La stratégie la plus élémentaire conseillait de masser ces 250,000 hommes en deux corps compacts et mobiles, afio de les jeter au moment propice sur le point faible du déploiement de Tennemi. On fit précisément le contraire : on étendit Tarmée française de Thionville à Belfort, en forme de rideau sans profondeur que Tennemi troua facilemenL de son premier choc; et alors les échecs succèdent aux échecs et les désastres aux désastres. Le général Abel Douay se laisse surprendre et massacrer à Wissem bourg. Le général Frossard est attaqué, refoulé, écrasé à Forbacb, sous les yeux des divisions du 3^ corps qui ne lèvent pas un fusil pour le secourir. Le maréchal de Mac-Mahon livre bataille à Reischofifen dans des conditions d'infériorité navrante. Le maréchal Bazaine se laisse envelopper et bloquera Metz, et Mac-Mahon, dans le dessein de secourir Bazaine, va s'engouffrer à Sedan.

C'est là, messieurs, une série de malheurs immenses et tels que l'histoire d'aucun pays n'en offre d exemple. Mais qui donc pourrait dire, qui donc oserait soutenir que cette succession de désastresétaitla conséquence nécessaire, inévitable, fatale de notre infériorité numérique ?

Supposez pour un instant — et je ne fais pas, je vous le jure, de politique de parti — supposez que l'armée française eût été placée aux mains d'un chef habile, énergique et résolu; que serait-il arrivé? C'est qu'aucun des échec et des

désastres que je viens de rappeler ne se serait produit. Le général Abel Douay ne se serait pas laissé surprendre ; le général Frossard, secouru à temps par le 3* corps, eût opposé une résistance victorieuse à Tennemi ; le maréchal de Mac-Mahon, au lieu de combattre à Reischoffen, eût attendu comme il le devait, d'avoir été rallié par les troupes des 5* et 7* corps qu'on venait de placer sous ses ordres et c^est à la tête de 90,000 hommes, au lieu de 38,000, qu'il aurait livré bataille à Tannée du prince royal de Prusse* Le maréchal Bazaine, au lieu de se laisser immobiliser à Metz se serait retiré sur Paris, et le maréchal de Mac- Mahon, n'ayant plus à secourir Bazaine, n'allait pas à Sedan*

Certes, je reconnais que notre inFériorité numérique nous condamnait encore à la retraite ; mais c'était une retraite qui pouvait paraître grosse de revanches: car si Tennemi arrivait jusqu'à Paris, Paris lui opposait un front inabordable, tandis que deux grandes armées, incessamment grossies par Taccession des recrues et des réserves, s'établissaient ^ droite et à gauche de sa ligne de communication et attendaient le moment propice pour l'attaquer.

Le raisonnement que je fais ici devant vous n'est pas d& moi, messieurs, je tiens à le dire ; si je me permets de l'exposer, c'est que je l'ai entendu tenir par des hommes qui avaient toute autorité pour cela. C'est ainsi que les choses devaient, en réalité, se passer, suivant la logiqua même de la guerre.

Et si les événements s'étaient développés ainsi, que* deviennent,que valent les arguments de ceux qui prétendent que notre défaite, notre écrasement en 1870 n'est dû qu'à notre infériorité numérique?

M. Leydet. — Et à l'incurie, et à la trahison 1

M. Jules Delafosse. — Je discute une question militaire ; n'y mêlons pas une question politique.

C'est cependant sur cette interprétation erronée et dange-

reuse des événement» qu^on s^est fondé pour sacrifier dans la loi nouvelle la qualité au nombre.

Nous avons vu TAUemagne grossir démesurément ses eflectifs, et nous avons voulu faire comme elle. Eh bienl messieurs, en principe, c'est une entreprise parfaitement chimérique que de vouloir rivaliser par le nombre avec rAllemagne, parce que la population allemande s'accrott d^année en année, tandis que la population française reste, à peu près stationnaire. «

L'Allemagne, en dépit des 200,000 émigrants qui chaque année quittent la métropole pour essaimer àrétranger, pour aller s'établir dans tous les pays, sur tous les rivages, pour y créer des établissements de commerce et des comptoirs qui» soit dit en passant, prennent notre clientèle et occupent nos débouchés, TAUemagne possède aujourd'hui 50 millions d'habitants. Avant quinze ans, elle en aura 60 millions, tandis que la France restera aux environs de 40 millions» N'est-ce pas là, je vous le demande, la démonstration la plus certaine, la plus éclatante que c'est folie de prétendre égaliser par le nombre les chances d'une lutte éventuelle avec l'Allemagne ? {Très bien I très bien I à droite,)

Mais il y a autre chose. En fait, l'Allemagne se trouve dans des conditions toutes différentes de celles où nous nous trouvons nous-mêmes: l'Allemagne, messieurs, a deux frontières à défendre, et si elle s'est tellement hâtée de grossir ses effectifs de guerre, c'est qu'elle s'est toujours préoccupée de répondre à une double agression. Elle est hantée par cette idée qu'elle peut être simultanément attaquée à l'est et à l'ouest, et elle s'est armée en conséquence. Si cette éventualité redoutée par elle venait à se réaliser, l'Allemagne devrait distraire cinq ou six corps d'armée pour les employer à la frontière de l'Est, ce qui diminue d'autant les forces auxquelles nous aurions à répondre nous-mêmes.

Je sais bien que l'Italie, qui est l'alliée de l'Allemagne, en

temps de paix, serait sans doute son alliée dans la guerre. Mais nous sommes défendus contre Tltalie par des irontières à peu près infranchissables, et il est généralement admis que la mobilisation de deux ou trois corps suffirait pour fermer le passage des Alpes.

Un membre à gauche. Mieux vaut des hommes que des montagnes I

M. Jules Delafossb. — Si on en juge par les états de mobilisation, il nous resterait une armée de 3 millions d*hommes environ pour faire face à Tagression de TAlle* magne.

Trois millions d'hommes, messieurs ! Est-ce que le seul énoncé dMn tel chiffre ne vous fait pas rêver ? Est-ce qu'il ne vous dit pas ce quHl y a d'exorbitant, d'irréalisable et de fantastique dans cette recherche effrénée du nombre ?

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Très bien I très bien I

M, Jules Delafosse. — Comment! nous ne pouvons réunir 100,000 hommes pour les grandes manœuvres, sans qu'il se produise presque journellement ce qu'on appelle des accrocs, c^est-à-dire de la confusion et du désordre, et vous voulez que sans confusion et sans désordre on mobi* lise, on concentre, on dirige, on approvisionne une armée de 3 millions d'hommes!

Napoléon, qui fut certainement le cerveau le plus prodigieux qu'ait enfanté l'humanité, qui a été l'homme de tous les pays et de tous les temps, qui a le mieux compris et le mieux fait la guerre, Napoléon disait un jour: « Qui donc est capable de commander une armée de trois cent mille hommes? Moi peut-être, et encore?... »

M. Leydet. — Il ne semble pas qu'il ait si bien commandé son armée pendant là campagne de Russie.

M. Jules Delafossb. — Je m'adresse au gouvernement, à M. le ministre de la guerre, sur qui reposent, à Theore actuelle, les destinées de la patrie, et je leur demande : oii donc est-il le général, où donc est-il le cerveau sur-

humain qui se flatte de concentrer, de diriger, de manier et nourrir 3 millions d'hommes? {Très bien! très bien! :à droite,)

Tout cela, messieurs, c'est de la fantasmagorie ! La vérité — et il faut oser la reconnaître et la regarder en face, — la vérité, c'est que ces millions d'hommes qui figurent sur nos états de mobilisation, ne pourront jamais arriver en temps utile sur le théâtre de la guerre, et je vais vous dire en deux mots pourquoi.

Si la guerre doit éclater un jour entre la France et TAUemagne, elle éclatera avec la soudaineté d^un coup de tonnerre, et il n'y aura pas plus d'intervalle entre la déclaration de guerre et les hostilités qu'il n'y en a — permettezmoi cette comparaison banale, mais exacte — entre l'éclair et la foudre. (TVè* bien! très bien!)

L'Allemagne aura, le plus silencieusement, le plus discrètement possible, massé à la frontière ses troupes de premier choc, et, en môme temps qu'elle déclarera la guerre, elle donnera l'ordre d'attaquer ; l'agression aura ainsi tout le caractère, toute la brusquerie d'un guet-apens, et l'effet moral des premières rencontres sera tellement puissant, tellement décisif, aussi bien en Allemagne que chez nous, que l'issue de la guerre sera déjà fixée avant que les corps les plus éloignés aient commencé même à se mettre en route ! {Très bien ! très bien ! — Mouvements divers.)

Oui, messieurs, c'est ainsi que les choses se passeront, et il est impossible qu'elles se passent autrement.

Eh bien ! je vous le demande, ne comprenez-vous pas, ne sentez-vous pas combien il est important, combien il est urgent peut-être d'avoir à notre frontière de l'Est^non seulement des régiments nombreux et pleins, comme le demandait tout à l'heure M. Raiberti, mais des régiments de qualité supérieure aux troupes de l'Allemagne, parce que c'est de la trempe militaire des troupes que dépend le sort de la bataille ? [Très bien! très bien!)

Cette trempe militaire, qui est faite de discipline, d'endurance, d'entraînement, d'esprit et d'honneur professionnels, le conscrit ne l'apporte pas en venant au régiment, et le nombre n'y supplée pas. Elle est l'œuvre du temps, le fruit de l'éducation ; vous le savez vous-mêmes, et je vais vous en donner la preuve par une comparaison à laquelle vous répondrez spontanément.

Admettriez-vous que deux armées qui marchent Tune contre l'autre, et qui sont sur le point d'en venir aux mains, s'arrêtent subitement pour se dire : Ne nous battons pas, comptons-nous ! Celle des deux armées qui sera trouvée la plus nombreuse sera aussi réputée la plus forte, et elle aura tous les bénéfices de la victoire ? Un pareil raisonnement vous paraîtrait à bon droit extravagant ; mais pourquoi ? Précisément parce que ce n'est pas le nombre qui décide de la bataille, parce qu'un homme ne vaut pas un homme, parce que la victoire est le lot légitime du plus habile, du plus intelligent et du plus vaillant. {Applaudissements.)

C'est donc que la qualité vaut mieux proportionnellement que le nombre, et si jamais la qualité fut le contingent par excellence des armées, c'est surtout aujourd'hui, en présence des méthodes nouvelles, des engins nouveaux dont nous n'avons pas encore fait l'épreuve, mais qu'on sait effrayants.

Dans les armées d'autrefois, quand les régiments chargeaient ensemble, coude k coude, les vieux encadraient les jeunes, les forts encadraient les faibles, et tous marchaient du même pas sans la moindre défaillance. Mais aujourd'hui, pour tenir devant un ennemi invisible qui vous fusille sans se laisser voir, pour tenir sous des obus venus on ne sait d'où, qui fauchent, dans Téparpillement de leur mitraille, des espaces larges comme la place de la Concorde, il faut une trempe autrement solide, et il faut la demander à l'éducation militaire, à la longue durée du service, parce que l'éducation seule est capable d'engendrer ces vertus d'es-

sence militaire et presque surhumaine qui s^appellent Tesprit de discipline, la passion du sacrifice, Texaltation de rhonneur, la religion du drapeau ! {Applaudissements.)

Messieurs, j'ai terminé : la thèse que je voulais exposer devant vous s'arrête ici. J'aurais assurément d'autres arg^* ments à faire valoir contre notre loi militaire ; mais ces arguments sont d'ordre politique et social, et je ne pourrais les produire aujourd'hui sans excéder le cadre de ce débat. Je tiens seulement à dire, avant de descendre de la tribune, que si notre organisation militaire me parait être d'une efficacité douteuse pour la guerre, il n'y a pas le moindre doute à garder sur ses effets sociaux; ils sont épouvantables I {Mouvements divers.)

Messieurs, la guerre n'est qu'un accident dans la vie des nations ; l'état normal des sociétés, c'est la paix. {Très bient très bien !) Il en résulte que l'organisation militaire d'un peuple devrait être calculée de façon à donner son maxi* mum d'intensité dans la guerre, et à laisser dans la paix leur maximum de liberté et d'essor aux modes divers de son activité. {Très bien ! très bien !)

Nous avons fait précisément le contraire. J*ai dit, et tout mon discours tend à démontrer que notre organisation mili-» taire ne nous a dotés que d'un instrument imparfait pour la guerre. Mais ce que je n'ai pas dit, ce que je pourrais démontrer et ce que nous démontrerons quelque jour, c'est que cette organisation militaire fait peser sur le pays une servitude plus lourde et plus onéreuse que la guerre elle-* même.

M. Jaurès. — Si nous en disions autant, on nous mettrait en prison comme anarchistes !

M. Jules Delafosse. — Elle est une entrave pour tout le monde, pour l'ouvrier d'industrie dont elle interrompt l'apprentissage et perd quelquefois la main ; pour le jeune homme qui se destine aux carrières libérales, et dont elle interrompt les études en y introduisant parfois des lacunes

irréparables. Mais elle est surloat une cause effroyable de

déclassement : elle jette chaque année sur le pavé des villes des milliers de jeunes gens en quête d'emploi qui accroissent le parasitisme d'£tat, cette grande plaie de la société contemporaine. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Je m'étonne que des hommes de gouvernement qui, à ce titre, ont charge de peuple, ne se soient jamais inquiétés d'un pareil mal.

Depuis dix-huit ans que j'ai Thonneur de siéger dans le Parlement, j*ai vu naître beaucoup de cabinets et j'ai constaté que tous sans exception, les modérés comme les radicaux, lorsqu'ils viennent exposer k cette tribune leur programme de gouvernement, tiennent à protester avec la même pompe, avec la même énergie, de leur attachement et je dirais presque de leur religion pour la loi militaire et pour la loi scolaire. Tous nous disent à l'envi que ces lois-là sont les lois fondamentales de la République...

Sur plusieurs bancs. C'est vrai !

M. Jules Delafosse. — ... qu'ils les ont reçues comme un dépôt sacré remis entre leurs mains, et qu'ils ne permettront pas qu'on y touche.

Eh bien ! non, ce n'est pas vrai comme vous le prétendez. Non ! ce ne sont pas des lois sacrées et qui doivent rester intangibles : ce sont des lois de mort I Je le dis, non pas eu homme de partie mais avec la conviction réQéchie, étudiée, ardente autant que sincère d'un patriotisme qui vaut le vôtre et qui est justement inquiet de leurs ravages : je crois en conscience qu'il n'est pas de société capable de résister longtemps aux effets coalisés de ces deux lois. (Applaudissements à droite,)

Je termine, messieurs, en vous remerciant de l'attention que vous avez bien voulu me prêter, et en vous adressant un dernier appel.

Vous êtes, ou vous prétendez être des réformateurs ; vous vous êtes fait élire presque tous en promettant aux popula-

lions qui vous ont nommés de grandes et bienfaisantesréformes. Je ne sais trop de quelles réformes il s'agit, mais je sais bien qu'il n'en est pas» dans votre programme, de plus urgente, de plus bienfaisante, de plus indispensable que la réforme de votre loi militaire.

Si vous voulez faire quelque chose d'utile à la patrie, réformez, messieurs, la loi militaire ; car la réforme de la loi militaire, ce n'est pas seulement la victoire dans la guerre, c'est aussi le salut dans la paix ! [Vifs applaudissements à droite. — L'orateur, en retournant à son bane, est félicité par ses amis,)

DISCOURS

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