‹ Vingt ans d'exilChapitre 10 sur 39 · Rôti. — 2. Bateaui-omnibus. — 3. Police · texte numérisé non relu

Rôti. — 2. Bateaui-omnibus. — 3. Police

Quatre ans s’étaient passés depuis cette scène lorsque je m’établis à Tehenguel-keui. Je craignais d’être reconnu à Beyler-bey; je craignais de rencontrer la belle fillette, qui devait être alors une jeune fille de seize ans. Je l’aurais bien reconnue à sa voix musicale et à ses grands yeux fendus en amande. Je craignais plus de rencontrer Mihri que les mégères aux bétons, aux balais et aux épieux à kêbab.

C’est que je les connaissais, ces séduisantes et violentes femmes turques, qui ne trouvent rien de plus tendre à dire à leurs amants, dans le délire de l’amour, que arslaneum , caplaneum , mon lion , mon tigre. Elles mêlent à une tendresse infinie des éclats de colère terrible. Leurs caresses enivrent, et tuent parfois aussi bien que leur haine. L’amour de ces femmes orientales n’est pas une lumière qui éclaire ; c’est une flamme qui brûle.

La femme d’un pacha en Asie Mineure allait être surprise par son mari en compagnie d’un hekirn (médecin) européen. Elle prit un poignard et se fit une profonde blessure ; cela avec la rapidité de l’éclair. . Elle s’était blessée, dit-elle au pacha, en tombant : elle avait fait appeler le hekim pour la soigner.

La femme européenne la plus romanesque n’eût jamais fait cela.

Et voilà pourquoi, en 1856, au lieu de suivre la mer en passant par Beyler-bey, je prenais toujours la colline.

J’ai dit, au chapitre précédent, qu’un soir, à Kalindjikoulouk, mon ami Noïos, le maître d’école de Tatavla, me sauva la vie. Il fit pour moi à cette occasion ce que l’on avait fait pour lui quelques années auparavant.

L’histoire de mon pauvre ami Noïos est bien intéressante et bien terrible à la fois. Je ne peux la raconter tout entière. 11 y a des détails sur lesquels je ne veux pas m’étendre. Il y en a d’autres sur lesquels j’ai promis le secret.

Joannis Noïos était né dans l’île de Patmos. En 1854, il était calogéros 1 ou moine, au mont Athos. Le calogéros était un beau jeune homme de vingt-huit ou vingt-neuf ans, à la physionomie distinguée, à la barbe longue, noire et soyeuse, au port noble, à la voix harmonieuse. Il aimait beaucoup 1 étude; il avait des tendances mystiques et, ce qui est une chose assez rare

chez un moine, il était chaste.

Il voyageait fréquemment pour les intérêts de son ordre. A il voyait souvent deux jeunes Turcs, deux

1 a la lettre : bon vieillard.

frères, Selim et Achmet. Ceux-ci avaient deux charmantes sœurs.

Ces deux jeunes filles s’appelaient Leila et Fatmé. Leurs parents venaient de mourir. Noïos allait souvent dans cette maison. Il ne dépassait jamais le seuil qui mettait le selamleuk en communication avec Yodaleuk ou harem : cela va sans dire. Le harem lui était interdit, à lui comme à tout le monde.

Un jour Noïos, en compagnie de l’un de ses amis, ' se trouvait à un café. Il venait de prendre une tasse de café au haïmaki. Tout à coup, il se sentit pris d’un vertige : tout tournoyait autour de lui. Ce vertige n’avait pourtant rien de pénible : des images riantes se succédaient sans cesse devant lui, comme dans un stéréoscope dont on changerait une ou deux fois par minute les verres coloriés. Il ne sentait plus le poids de son corps. Son âme seule vivait : elle était pleine d’un bien-être indéfinissable ; elle était plongée dans une extase voluptueuse, dont le chaste moine s’effarouchait, mais à laquelle une force plus puissante que sa volonté l’obligeait à se plaire.

C’est que Sotiri, le cafedji, d’accord avec d’autres, avait administré à Noïos du hachich.... C’était du meilleur, de celui que préparent les derviches du tekké à Péra.... En se réveillant le beau calogéros se trouva dans un jardin délicieux, au bord de la mer. Un appartement coquet s’ouvrait sur ce jardin: on y entrait de plain pied. Cet appartement était un harem. Une jolie et séduisante jeune femme était assise près de Joannis... Cette jeune femme était Fatmé.

Il ne faut pas oublier que le père Joannis de Patmos

était chaste. Toute caresse de femme était pour lui un mystère ; toute volupté, une révélation. Il ne connaissait d’autre amour que celui du cantique des cantiques, qu’il croyait une allégorie.

Quelques mois après, un soir, à neuf heures, Noïos, Fatmé, Leila et quelqu’autre étaient au jardin. Le temps était très-mauvais. Les vagues mugissantes déferlaient sur le rivage et couvraient d’écume l’extrémité du jardin ‘ qui donnait sur la grève. La lune, à son dernier quartier, venait de se lever ; mais elle était cachée par des nuages noirs: elle apparaissait de temps en temps, comme un flocon soyeux d’une couleur blafarde. Les feuilles des arbres, emportées par le vent, tournoyaient et jonchaient la terre. Les amants, à l’abri d’un magnifique acacia en fleurs, se parlaient à voix basse.

Tout à coup le jardin est envahi par une foule de gens criant, hurlant, portant des torches et brandissant des yatagans. C’étaient Selim et Achmet, suivis de quelques amis et de quelques esclaves. Il faut savoir que les deux frères aimaient leurs sœurs d’un amour peu fraternel, et qu’elles avaient repoussé leurs hommages. Ce sont les mystères des maisons turques, orientales.

Selim tranche d’un seul coup d’yatagan la tête de Fatmé, la sœur qu’il aimait. Cette tête rebondit sur la poitrine de Noïos, baignant le visage et la barbe longue, noire et soyeuse du calogéros d’un flot de sang. Des esclaves fidèles, ensuite quelques voisins aussi accoururent au secours des deux malheureuses jeunes filles. 11 y eut des morts et des blessés dans cette mêlée. Achmet resta sur le terrain.

Les deux jeunes sœurs sont ensevelies à côté l’une de l’autre, au bord de la mer, dans ce jardin, sous cet , acacia.

Deux années après, je vis Noïos, à Constantinople, en 1856. 11 n'était plus moine : il ne portait plus les habits de calogéros(xà xaXoyepixâ), mais les habits français (xà cppayicixa).... Sa belle intelligence s’était obscurcie. 11 parlait très-peu : souvent il restait à côté de moi pendant une demi-heure sans dire un seul mot. Il ne croyait plus à rien. C’était encore un assez bel homme, mais il avait vieilli de dix ans. 11 était maitre d’école à Tatavlu, où l’on ignorait son secret.

Un soir, à neuf heures, j’étais chez lui.... Il prit une boîte qui était sous son oreiller et l’ouvrit.

Horrible spectacle!... La boîte contenait la tête de Fatmé. Un esclave qui avait été fidèle à la malheureuse jeune fille 'pendant cette nuit terrible, cédant aux prières de Noïos, lui avait donné cette tête. 11 l’avait embaumée. Les cheveux de Fatmé étaient intacts, ces beaux cheveux noirs qui lui tombaient jusqu’aux pieds. Elle les laissait croître, tandis que les femmes turques les portent d’ordinaire très-courts. Noïos les baisa et se prit à pleurer.

« Noïos, Noïos , lui dis-je en pleurant aussi. Ferme cette boîte : cache les cheveux de cette pauvre morte.

En les regardant je crois en voir d’autres qui ressemblaient à ceux-là.

— Pourquoi , dit-il , se levant et pressant sur son cœur cette tête qui avait été si belle, pourquoi Marcos Antonios veut-il empêcher le calogéros Joannis de Patmos de baiser les cheveux de Fatmé?... Yois-tu comme

ils sont encore beaux!... C'est que je les peigne soigneusement, comme autrefois; comme autrefois, je les parfume d’essences. »

Je ne répondis pas.... Nous pleurâmes, nous pleurâmes longtemps.

Pendant cinq ans tous les soirs, à neuf heures, Noïos ouvrit cette boîte et versa des larmes sur la tête de Fatmé ; tous les soirs pendant cinq ans.

« Que doit-il faire, me disait-il souvent, que doit-il faire au monde cet être inutile, qui était autrefois le père Joannis de Patmos? Tout m’ennuie.... La vie m’est à charge.... Noïos se noiera, Noïos se noie, » ajoutait-il en français, en plaisantant tristement sur son nom.

11 savait un peu de français.

En vain ai-je tâché plusieurs fois de le consoler.

« Tu sais que je suis un bon nageur, disait-il. Mais là, dans la mer de Marmara, près des Sept-Tours, il y a des tourbillons.... J’irai là un jour, emportant la tête de Fatmé, la pressant sur mon cœur. Le tourbillon me prendra ; le tourbillon me portera peut-être sur ce rivage lointain, près de ce jardin délicieux, tout près de cet acacia où sont ensevelis les autres restes.... Oui, Noïos se noiera, Noïos se noie. »

En 1859, après une longue absence, je revis Constantinople. Je revis Kalindji-koulouk, l’horrible rue de Kalindji-koulouk, et Dimitrakis le tutundji.

« Dimitraki, lui dis-je, rl xapei 6 Ndïoç 1 2 ?

— Aèv xctjj.vîi it/.éov répondit Dimitrakis.... 11

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