‹ Vingt ans d'exilChapitre 11 sur 39 · Il ne fait plus rien · texte numérisé non relu

Il ne fait plus rien

est mort.... Il y a six mois, il s’est noyé près des Sept- Tours. »

Pendant mon séjour à Tchenguel-keui, il arriva à Péra un fait tragique, la mort de P..., cet espion autrichien en compagnie duquel j’avais été expulsé de Venise en 1849.

Je dois avant tout remonter au temps de ma connaissance avec P.... Je le revis à Florence pendant le mois d’avril de la même année.

A Vienne, en 1848, P.... s’était donné l’air d’un libéral. Il avait été enfermé dans la même prison que Blum, ce fameux libraire allemand qui avait voulu faire proclamer la république en Autriche. C’était une cellule très-étroite, où deux hommes pouvaient à peine se tenir. Le pauvre Blum, qui était habitué à faire beaucoup de mouvement, tâchait d’entretenir l’élasticité de ses membres par des exercices gymnastiques. P.... lui arracha des aveux qui conduisirent ce pauvre martyr à l’échafaud: Il trahit l’homme avec lequel il était resté pendant quinze jours face à face, avec lequel il avait partagé la misérable couche et la maigre pitance de la prison.

Ensuite, en transportant P.... d’une prison à une autre, on le laissa échapper. C’était une comédîe préparée d’avance.

P..., à Florence, fut atteint d’une étrange maladie. C’était une fièvre ardente accompagnée de délire. Cette fièvre dura dix jours à quelques intermittences près. C’était la seconde fois que cela lui arrivait, disait-il.

J’aurais voulu être peintre ou dramaturge. Je le

vois encore;... un bel homme âgé d’environ trente ans, agenouillé sur son lit, demi-nu, les cheveux hérissés, gesticulant, criant et demandant pardon à l’ombre de Blum et à d’autres ombres aussi, je ne sais lesquelles... . J’entends encore son gros chien hurlant et pleurant auprès de lui, dans le silence de la nuitl A la maison où il était logé, on ne s’était pas aperçu de la vérité.... Il avait longtemps habité Tienne : dans le délire il parlait allemand.

Après sa guérison plusieurs patriotes espionnèrent l’espion et s’aperçurent qu’il ourdissait des intrigues contre l’Italie. Malheureusement il avait acquis une certaine influence auprès de quelques personnes puissantes en se donnant pour un émigré de Tienne, pour un persécuté de la police autrichienne. 11 n’avait pas d’instruction solide, mais il était très-rusé, il parlait avec facilité et savait inspirer de la confiance. Si la réaction ne fut survenue, il lui serait probablement arrivé à Florence ce qui lui arriva quelques années après à Constantinople.

A Rome, en 1849, le jour de l’entrée des Français, j’allais quitter la ville, l’Italie , j’alla s émigrer. Ters la brune je rencontre un homme pâle, maigre, suivi d’un gros chien maigre. C’était P.... J’avais appris du général F.... qu’on l’avait mis en prison. Il avait osé se présenter au ministre de la guerre, le général Avezzana, comme colonel de la garde nationale de Tienne, et avait offert ses services. Le général Haug, qui avait joué un rôle dans la révolution viennoise et qui se trouvait alors à Rome , le connaissait : il le démasqua. Dans la suite Avezzana et Haug mêmes me racontèrent cela.

P.... s’approche donc de moi et me dit d’une voix rauque, éteinte :

« Je viens de sortir du château Saint-Ange. J’ai faim. Marco Antonio, donnez-moi quelques sous.

— Comment! lui répondis-je.... Tu es encore en vie!..

Je croyais que l’on t’avait déjà pendu. Je vais partir pour l’exil ; je partagerai mon pain baigné de larmes avec de pauvres et honnêtes proscrits, jamais avec des traîtres comme toi.... Misérable! va-t’en.

— Nous nous reverrons tôt ou tard dans le monde, me dit-il toujours d’une voix rauque, éteinte, me montrant le poing avec fureur.

— Je l’espère, » lui répondis-je.

Chose étrange ! Cet homme devenu influent à Rome fit du bien à quelques compromis politiques.

Pendant que j’étais à Constantinople en 1856, P.... y vint aussi pour affaires, disait-il. Ses déguisements ne lui servirent de rien: il fut reconnu par quelqu’un. La colonie européenne apprit quel homme était venu admirer les beautés du Bosphore.

Il y avait alors à Péra un café tout près du théâtre. Ce café et ses environs étaient ce qu’est la place Saint- Marc à Venise : un lieu de réunion, surtout pour les Italiens. P.... y allait tous les jours, plusieurs fois par jour. J’allais rarement à ce café. Une fois j’étais là avec mon ami B..., celui qui dans la suite vint habiter Tchenguel-keui avec moi. P.... aussi se trouvait au café. C’était la première fois que je le voyais depuis mon départ de Rome. J’eus de la peiné à le reconnaître : il était changé; il avait bien vieilli!... D’abord il fit semblant de ne pas me reconnaître tout en me jetani des

regards de haine. Ensuite, en sortant du café, il me fit un petit salut, que je ne lui rendis pas.

Malheureux!... Nous nous étions revus dans le monde. Ce salut lui coûta la vie.

Mon ami me demanda quel était cet homme. Je lui racontai tout ce que je savais de sa triste biographie.

Un soir, à Tchenguel-keui, j’attendais sur le bord du Bosphore mon ami, qui était allé passer quelques jours à Constantinople pour affaires. Je le vois arriver tout bouleversé, regardant autour de lui d’un air égaré. On aurait dit qu’il allait devenir fou. Je l’engageai à se calmer, à s’asseoir. Il me fit le récit suivant:

« Hier matin, me dit-il, j’étais au café du théâtre avec P..., cet artiste qui jouedu violon et qui porte le même nom que le traître que tu connais.

« Le café était presque désert. Quatre hommes à mine sinistre étaient attablés près de nous. L’un d’eux, Squartino, qui se dit mon ami, s’approche de moi.

« — Monsieur, me dit-il àvoix basse, connaissez-vous cet homme avec lequel vous êtes ?

« — Oui, lui dis-je. C’est un artiste du théâtre.... Il s’appelle P....

« — Il peut bien être un artiste. Mais c’est aussi un espion autrichien, un traître, reprit Squartino. C’est lui qui a vendu à l’Autriche un pauvre libéral allemand. Moi et mes compagnons nous sommes venus ici pour le tuer. Éloignez-vous de lui. »

« Le pauvre artiste qui avait entendu quelques mots de cette étrange conversation, s’écria :

« — Moi, moi!... Je ne suis pas un homme politique, moi.... Je suis un pauvre artiste. »

«Je confirmai ce qu’il disait. J’ajoutai que P.... l’espion n’était pas celui-là. Il fallait, dis-je à ces hommes, attendre, examiner, interroger des témoins.

« Ils n’entendaient pas raison. Deux de ces scélérats étaient gris.

« — Monsieur, me ditl’un d’eux en se levant. Peu nous importe que ce soit un artiste ou non. On nous a dit que c’est un homme grand, blond, mince, âgé de trentecinq ou trente-six ans environ, et qu’il s’appelle P.... Cet homme, ce P.... est bien celui dont on nous a fait le portrait. Il est donc celui que nous cherchons. Vous faites là un beau métier, Monsieur, de protéger les traîtres.

« — Holà I dit Squartino. Prends garde de toueher à mon ami B....

* — C’est bien, c’est bien, lui répondit l’autre..

« Ensuite se tournant de nouveau vers moi, il me dit :

« — Ecartez-vous.

« Tu le sais bien : on l’a entendu autrefois au café du théâtre ce terrible écartez-vous , qui précède ordinairement un coup de poignard ou de pistolet. On s’écarte, un homme tombe, on emporte un cadavre et tout est fini.

« — Au nom de Dieu, médisait le pauvre artiste.... Sauvez-moi, sauvez-moi. »

« Nous n’avions pas d’armes sur nous.... Il aurait été inutile de crier, car un coup de pistolet ou de poignard est sitôt donné ! Puis on aurait suivi le pauvre joueur de violon.... On l’aurâit tué le jour après, deux jours après.... On l’aurait tué tout de même.

« — Eh bien ! dis-je en me levant aussi. Vous n’avez pas le droit de faire cette terrible vengeance. Vous voulez vous l’arroger !

« — Oui, oui, répondirent tous les quatre.

« — Vous voulez verser le sang !

« — Oui, oui, lirent les sicaires.

« — Vous voulez prendre ce sang sur vous-mêmes!

« — Oui, s’écrièrent-ils. Nous prenons cela sur nousmêmes.

« — Alors, repris-je, cherchez le vrai traître. Cet homme ne l’est pas,

« — Où est-il donc ce traître ? »

« A ce moment (étrange coïncidence !) celui qu’on cherchait, entre au café et, en passant près de moi, s’arrête un instant et me reconnaît. 11 m’avait vu avec toi. Il me regarde comme s’il voulait engager la conversation : puis, ayant l’air de changer d’avis, il va s’asseoir dans un coin, loin de nous.

« — Oh ! voilà, dit l’un des quatre scélérats, un autre homme grand, mince, blond, âgé de trente-sept ou trente-huit ans, qui a l’air de vous connaître aussi.... Lequel de ces deux hommes est le traître?... Dépêchezvous, Monsieur.... Nous n’avons pas de temps à perdre.

<* Cependant le pauvre artiste ne cessait de répéter en claquant les dents: au nom de Dieu, sauvez-moi, sauvez-moi.

« — Eh bien, leur dis-je, eh bien ! c’est l'autre.... Je ne veux pas ce meurtre. Voyez- vous cet homme. On dit qu’il est très-changé. En effet il a l’air souffrant. Le remords le ronge; le remords le tuera peut-être sans qu’il soit besoin de vos poignards. Laissez cette vengeance à

Dieu.... Du moins pas de meurtre ici.... Squartino, empêchez cela. »

« Toute cette conversation s’était faite à voix basse, caverneuse, convulsive. 11 y avait très-peu de monde au café. Autour de nous l’on ne s’était aperçu de rien.

« Le traître sortit. Les autres sortirent après lui. Je tâchai de le rejoindre pour l’avertir.... Je tâchai de le faire prévenir.... Impossible!... 11 n’est pas connu sous son vrai nom. J’ignorais le faux.»

Tel fut le récit de B.... Était-il temps encore de sauver ce misérable ?

« Empêchons, dis-je àmon ami, ce meurtre, si cela est possible. Je ne veux pas que nous soyons aucunement impliqués dans un crime qui va se commettre pour punir d’autres crimes. Je vais me déguiser : toi également. Nous attendrons que le vent tombe pour traverser le Bosphore. Cependant nous pourrons suivre le rivage d’Asie jusqu’à Scutari. On m’a dit où ce misérable demeure. Tu iras l’avertir : qu’il quitte tout de suite Constantinople. J’irai chercher Vistafina pour qu’il couvre sa fuite, pour qu’il le défende, s’il le faut. Il le fera bien si je le lui ordonne. Voilà une autre affaire que nous allons nous mettre sur les bras. Il me répugne d’aller pendant la nuit dans des rues sales et sombres, au taudis nauséabond de ce bandit. Il me répugne d’aller troubler le sommeil d’un homme qui a tué dix-sept hommes. Mais il le faut. Dépêchonsnous.

— Il est trop tard, reprit mon ami; il est trop tard. Ce matin j’ai rencontré dans la grande rue de Péra des cavas qui emportaient un cadavre. C’était celui de P...

Hier à huit heures du soir, l’espion en rentrant chez lui a été tué. Il a reçu seize blessures, quatre de chacun de ces terribles justiciers. »

Mon ami, en disant ces mots, regardait toujours autour de lui d'un air égaré, comme s’il eût encore devant lui le cadavre du traître.

« Ne t’afflige pas, lui dis-je. Tu as été un instrument de Dieu pour punir un scélérat. Son expiation a été aussi grande que ses crimes. Requiescat inpace, » (12)

J’avais conçu une grande idée pendant mon exil en Orient. A mon avis, le rôle de l’Ilalie soit monarchique soit républicaine , le rôle du gouvernement qui eût le mieux représenté les aspirations et le mieux soutenu les intérêts de l’Italie, était de prendre l’initiative du mouvement des nationalités dans l’Europe orientale contre l’Autriche et la Turquie. Gela aurait causé une dislocation, une dissolution des éléments hétérogènes de l’empire d’Autriche en reproduisant la situation de 1848-49. Elle aurait été même plus menaçante qu’à cette époque-là, car tous les peuples de l’Autriche avaient été trahis par elle et lui en gardaient rancune. On aurait dû profiter par-dessus tout du revire-

ment qui s’était fait en Croatie contre l’Autriche. L’Italie aurait pu de la sorte conquérir son indépendance, et jouer un grand rôle dans le monde en faisant accepter son arbitrage dans les différends inévitables qui se seraient élevés entre ces populations, après la chute de ces deux empires. Si l’Autriche avait réussi à rallier quelqu’un de ses peuples mécontents, en lui faisant des concessions, il eût été d’une bonne politique, de la part de l’Italie, de soutenir les autres qui n’eussent pas obtenu de leur gouvernement les mêmes concessions.

Après l’échec des conspirations organisées en Italie en 1850 , 1851 , 1852 contre les Autrichiens, tous les regards des patriotes italiens s’étaient tournés vers un seul homme, lepuissant chef d’une grande nation. Il y avait chez nous une profonde scission entre les libéraux. Les uns croyaient qu’il n’y avait d’autre espoir pour la patrie que dans l’amoindrissement de la puissance de cet homme : quelques-uns allaient même bien au delà. D’autres croyaient au contraire que l’action et l’influence du même homme étaient la pierre angulaire du nouvel édifice. Dans la suite, tantôt les uns tantôt les autres devaient entraîner la majorité de la nation, car les phases allaient succéder aux phases, différentes, parfois opposées, du moins dans l’apparence. C’est à l’histoire de révéler ou d’expliquer les mystères, de remplir les lacunes, de prononcer le jugement définitif. On ne saurait le faire à présent, car le voile est épais plus que jamais, les passions sont toujours ardentes, et la vérité pourrait avoir l’air d’une flatterie ou d’une vaine plainte, ou être encore plus mal interprétée.

Je crois que c’est ici la place d’une révélation assez intéressante.

Tout le monde sait que l’alliance française fut la base principale de la politique cavourienne. Je commence par dire que je n’ai l’intention d’amoindrir en rien la renommée de Cavour, et que le noble comte était assez riche par lui-même pour n’avoir pas besoin de s’approprier le bien d’autrui. Mais je veux constater que la priorité de l’idée de mettre l’ancien président de la République française, ensuite empereur des Français, à la tête du mouvement italien , n’appartient pas à Cavour, mais à un autre homme d’État italien.

Le 3 juillet 1849, jourde l’entrée des Français à Rome, Louis-Napoléon, qui dix ans après devait rallier autour de lui pendant quelque temps la majorité des libéraux italiens, n’avait parmi eux qu’un seul partisan déclaré.... C’était un homme que ce jour-là l’armée française chassait de Rome, un homme qui ce jour-là même avait cessé d’être triumvir de la République, LivioMariani.... Il continua à êlrç napoléonien jusqu’à sa mort, en 1856.

Livio Mariani a été l’un des plus nobles caractères que j’aie connus. C'était un homme d’une trempe antique, un Romain des beaux temps. Lorsque Rossi forma son ministère, en 1848, il offrit à Mariani un portefeuille sous des conditions que celui-ci ne put accepter.

« Voi date un calcio alla vostra forluna 4 , lui dit Rossi. Je trouverai bien qui acceptera.

— C’est possible, répondit Mariani. Mais si vous voulez trouver des hommes à corrompre, cherchez-en qui

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