‹ Vingt ans d'exilChapitre 12 sur 39 · Mot à mot j Fous donnes un coup de pied d votre fortune · texte numérisé non relu

Mot à mot j Fous donnes un coup de pied d votre fortune

ressemblent à Pellegrino Rossi, non pas à Livio Mariani. »

Cet homme qui était catholique, qui allait tous les dimanches à la messe, tonnait contre Mazzini, qui n’avait pas voulu approuver son projet de démolir le palais de l’Inquisition à Rome, de ne pas y laisser pierre sur pierre. Il disait que Mazzini n’était révolutionnaire qu’en théorie (13).

Lorsque Mariani mourut à Athènes, ses messes ne lui servirent de rien. Les prêtres catholiques ne voulurent pas l’enterrer. Il méritait bien cela.

Avant de quitter Rome pour aller en exil, Mariani dit à ses amis : « il n’y a d’autre espoir de salut pour les Italiens que de se réunir autour d’une grande monarchie libérale italienne. » Ayant été un partisan de Murat, lorsque celui-ci avait levé le drapeau de l’indépendance italienne, il penchait d’abord vers une dynastie muratiste. Ensuite, bien avant Manin, il se rallia à la maison de Savoie.

Au mois de septembre 1849, à Athènes, Mariani me dit : •

« L’indépendance italienne ne peut s’établir que par une alliance d’une monarchie libérale italienne avec la France. Celui qui commencera la délivrance de l’Italie, sera Louis-Napoléon. »

Je le regardais tout ébahi.... Moi, le prophète, j’avais trouvé mon maître.

Il examina, un à un, tous les plans des grands agitateurs, qui avaient le môme but, l’indépendance de l’Italie.

« Tout cela est beau, dit-il; mais tout cela échouera.

C’est mon projet qui réussira. Je vais commencer d’écrire tous les mois au chef de la nation française. Je le connais. Il comprendra bien le grand intérêt qu’a la France à trouver dans l’Italie une alliée forte et sûre.... Il faut aussi faire une grande monarchie unitaire italienne. C’est à regret que moi, républicain, j’entreprends en Italie une propagande monarchique.... Vous l’aurez peut-être un jour, la république, vous autres jeunes gens.... Mais pour arriver là, il faut passer par la monarchie. C’est une nécessité. Cette phase sera plus ou moins longue selon l’habileté du chef que la nation italienne doit se donner, et celle de ses successeurs. »

. Ainsi me parlait ce noble vieillard au port majestueux, à l’aspect théâtral, un jour que nous nous promenions ensemble au jardin d’Acadème (14).

On lui disait quelquefois, lorsqu’il quittait la compagnie d'autres émigrés :

« Où allez* vous, Mariani?

— Je vais, répondait-il, écrire au chef des Gaulois. 11 comprend mes idées.... Il comprendra bien tôt ou tard. Gutta cavat lapidem. »

Et il partait.... On aurait dit un sénateur romain qui allait écrire à un chef obscur de Galates.

Il ne perdit jamais la foi.

« Le temps approche, » disait-il souvent.

Il y a à Paris des Romains qui pourraient confirmer mes paroles en revendiquant pour Mariani la priorité d’une idée.

Ainsi ce pauvre vieillard qui ne devait plus revoir l’Italie, se consolait-il des tristesses de l’exil en espé-

rant que l'Italie môme serait délivrée par ces soldats français qui l’avaient chassé de son sol natal.

Après cette digression, je reprends mon récit où je l’ai quitté. Je parlais de la scission qui existait autrefois entre les libéraux italiens à propos de l’alliance française.

Mon séjour au milieu des populations de l’Orient me rendit toujours ou, pour mieux dire, presque toujours étranger aux espérances et aux excès des deux partis. Placé loin des grands centres politiques, loin de l’influence exercée par les chefs des libéraux italiens de différentes nuances, j’avais devant moi un vaste champ d’action. Je croyais que ce qui importait par-dessus tout, c’était de placer l’Autriche dans une situation semblable à celle de 1848-49, et de mieux profiter de cette situation que l’on n’avait fait alors. Je crois encore aujourd’hui que, si ce plan avait été suivi, la délivrance de l’Italie se serait faite d’une manière plus facile et plus glorieuse pour l’Italie elle-môme.

Je croyais et je crois encore que la mission principale de l’Italie à l’extérieur est de délivrer et de civiliser les peuples de l’Orient. Nos ancêtres ont dominé deux fois - le monde, une fois par le glaive, une autre fois au nom d’une idée, de l’idée chrétienne. C’est à nous, c’est à nos enfants d’exercer une troisième hégémonie par l’exemple des vertus civiques , par le spectacle d’une civilisation modèle et par de grands actes historiques ayant pour but la délivrance et la civilisation des peuples.

Mon rôle à moi, patriote italien ballotté au milieu des

tempêtes révolutionnaires, je dirais même ma mission, si ce mot n’était trop pompeux et si l’on n’en avait abusé, était de parcourir, d’étudier les pays d’Orient, de répandre partout l’influence morale de l’Italie, d’annoncer à ces peuples mes idées sur leur délivrance.

J’ai consacré à cette idée quinze ans de ma vie. On a vu, au commencement de cet écrit, que la dure nécessité m’imposa quelquefois des occupations qui n’avaient rien de commun avec les lettres, la science, la politique. Mais cela n’eut lieu que pendant les premiers mois de mon exil et pendant la guerre d’Orient qui avait troublé et déplacé tous les intérêts. Excepté pendant ce temps-là, j’ai toujours été professeur, homme de lettres, journaliste.

J’ai étudié à fond les questions des nationalités en Orient : je me flatte d’être l’un de ceux qui les connaissent le mieux. Je me suis occupé même de la question arménienne, h’ Opinion» publia, en 1854, des lettres que j'ai adressées de l’Orient à ce journal sur cette question, sur les partis parmi les Arméniens, sur le rôle que joua la cour de Rome dans ces affaires. Il va sans dire que lorsqu’il est question de la liberté des peuples, la Rome papale de nos jours est là . pour entraver ceux qui marchent à la tête des libéraux, même si ce sont des prêtres chrétiens, ainsi que les braves Méchitaristes, et qu’elle donne la main aux oppresseurs, même si ces oppresseurs sont des Turcs.

J’ai appris les langues les plus répandues dans les pays que j’ai habités. Un savant professeur de l’université d’Athènes, Rangabé, a écrit en 1853 dans la Revue

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la Pandoi'e, que je suis l’étranger qui connaît le mieux la langue néohellénique. Éliade, le premier homme de lettres de la Roumanie, a dit, dans une lettre, que je savais bien le roumain et que je m’occupais de perfectionner cette langue.

Je publiai des articles, des brochures.... Je me servis de ma facilité à écrire les langues étrangères pour faire la propagande de mes idées.... Je prêchai la révolution symphone et synchrone (concorde et simultanée) des peuples opprimés, surtout en Orient. « C’est par ce mouvement -là, dis-je dans YÉole de Syra en 1851, que l’édifice politique actuel de l’Europe peut tomber, comme les châteaux de cartes de jeu que les enfants construisent pour s’amuser, tombent au moindre souffle. »

Dans ma brochure Éludes historiques sur l'origine de la nation roumaine, en roumain, j’ai soutenu des opinions contraires à celles de M. J. Bratiano, qui étaient, disait-il, celles de M. H. Martin. Peut-être ces dernières opinions, que je ne partageais pas, étaient-elles meilleures que les miennes, si l’on peut affirmer quelque chose de positif dans des matières aussi contestables. I^e soutenais que les Roumains étaient des Italiens tout - purs, et que tout élément dace a complètement disparu du sol de la Roumanie, ou du moins a .été complètement absorbé et assimilé par l’élément romain. Je voulais par-dessus tout faire de la propagande politiqueTl

Je parcourus la Roumanie, en 1858, recueillant des signatures pour la fondation d’un collège italien, où je voulais inviter comme professeurs les émigrés italiens les plus savants. J’en recueillis pour 100 000 francs.

J’avais repris à Bucuresci le projet que nous avions conçu, en 1853, feu M. le baron Tecco, alors ministre du Piémont à Constantinople, et moi, de créer en Orient un grand établissement d'instruction publique, un grand foyer de lumières. Notre but était d’associer l’Italie et la France libérale dans cette noble œuvre et de combattre l’élément clérical par l’élément laïque. En effet c’est la France cléricale qui est représentée en Orient par les Lazaristes et par les soeurs de Charité. La France libérale, la France de 1789 ne l’est nullement, dans l’enseignement public, tandis qu’elle aurait à la fois le droit et le devoir d’eiercer de cette manière aussi la propagande d’un grand système d’idées. Peu de personnes savent en France qu’il y a quelques années un lazariste français, un jésuite déguisé, M. Boré, était une puissance à Constantinople. Il avait même quelque velléité libérale; il contribua à faire secourir nos émigrés. Je n’ai connu en Orient aucun savant, aucun homme de lettres français, animé d’un esprit libéral, à la tête d’un grand établissement d’éducation.

Toute propagande protestante a échoué en Orient, dans l’enseignement public aussi, ou a produit de bien minces résultats; la propagande faite par les Italiens aussi bien que les autres. Des émigrés italiens essayèrent d’opposer, il y a plusieurs années, à Smyrne, à l’enseignement français clérical, un enseignement italien libéral : n’étant pas soutenus, ils échouèrent. Tout ce que, pendant ces derniers temps, ont essayé de créer quelques professeurs italiens , même soutenus par leur gouvernement, est chétif et ne fait ni bien ni mal.

La France libérale, savante, la France de 1789 pourrait, à mon avis, exercer, d’accord avec l’Italie, une mission civilisatrice en- Orient, même par l’enseignement public, non pas en détruisant les établissements où domine l’esprit clérical, mais en créant une utile concurrence. Il faut avouer que parmi ces Français et ces Françaises appartenant au parti clérical en Orient, il y a des personnes estimables qui font le bien selon leur manière de voir. Liberté, liberté pour tout le monde !

Le projet conçu par feu M. Tecco et par moi-même, à Constantinople, et mon grand projet à Bucuresci seront probablement repris avec le temps par d'autres.... Nous, les premiers piocheurs, nous serons oubliés : cela va sans dire. Qu’est-ce que cela importe pourvu que le bien se fasse!

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