‹ Vingt ans d'exilChapitre 13 sur 39 · XV · texte numérisé non relu

XV

C’est donc par-dessus tout une influence italienne libérale que je voulais répandre en Roumanie. J’y avais acquis une sorte de popularité. Que de patriotes roumains j’ai vus émus, quelquefois émus jusqu’aux larmes, lorsque je leur lisais un passage de ma brochure sur les origines de leur nation, un passage où je parlais du passé et de l’avenir de celle-ci. En voici la fin.

« On a dit d’un peuple en Europe, qu’il est civilisé seulement en apparence, à l’extérieur; qu’en grattant la peau, on trouverait au-dessous son ancienne nature barbare. Au contraire je dis aux Roumains et j’ose affirmer que l’Italie leur parle par ma bouche. — « On trouve parfois de vieux tableaux de grands maîtres, mais couverts depuis longtemps d’une couche sale, noire. Si on les nettoie, les beautés de la peinture se montrent peu à peu et le tableau méprisé auparavant acquiert une grande valeur. Ainsi donc, Roumains, faites tomber ce voile de poussière dont la barbarie des conquérants et la corruption des oppresseurs de votre pays ont couvert votre caractère national; et les anciennes, les grandes vertus romaines reparaîtront aux yeux de tout le monde. Soyez les dignes petits-fils des Romains, les dignes frères des Italiens. Ceux-ci vous soutiendront dans vos efforts. Si votre origine romaine est une erreur, c’est une erreur respectable, qui a contribué et va contribuer dans la suite aussi au bien de votre nation. Même à l’avenir une conviction profonde d’avoir eu de grands ancêtres, d’être les frères d’autres grands peuples, sera pour vous -mêmes une arme puissante. La lutte pour atteindre cet avenir qui vous est réservé, vient à peine de commencer. Que d’études d’hommes savants, que de travaux de publicistes, que de veilles d’hommes d’État, que de sang de martyrs répandu sur les champs de bataille ou autrement, que de sacrifices de tout genre seront nécessaires afin que la nation roumaine puisse se constituer et revendiquer tous ses droits 1 II faut appliquer à

la renaissance de cette fille de Rome ce que Virgile a dit de Rome :

« Tantae molis erat romanam condere gentem ! »

J’ai dit que je parcourus toute la Roumanie afin de recueillir des signatures pour la fondation de mon collège. Chaque signataire s’obligeait à donner 600 ou 300 francs, à des conditions qui étaient indiquées dans le projet que j’avais publié. J’avais reçu du gouvernement des lettres de recommandation pour les préfets des provinces et pour les abbés des monastères qui sont nombreux et riches. Je fus partout bien accueilli. Je me flatte de connaître ce pays admirablement doué par la nature, la tèrra rumdnèsca , mieux que la plupart de ses enfants. J’ai souvent parcouru en carruciôra de posta ces plaines en grande partie incultes et désertes, ces steppes immenses, où souvent il serait impossible de trouver un caillou au milieu de l’humus recouvrant une couche de sable qui est probablement le fond d’une ancienne mer. La ligne de l’horizon n’y est interrompue que par la silhouette de quelques puits, où les pâtres abreuvent leurs troupeaux. On voyage de la même manière dans les terrains accidentés qui précèdent les hautes montagnes : ce sont les dernières terrasses des Carpathes, qui dominent la plaine bordée parle Danube. L’abondant. e des eaux qui sillonnent ce pays, donne de quelque manière raison à ceux qui ont proposé les mots latins vallis aquarum comme étymologie de Valachie, Valaquie, étymologie que la science ne peut accepter. On voyage dans la Roumanie en birgia

ou en carruciôra de posta. Je vais dire quelque chose de celle-ci.

La carruciôra de posta est un véhicule tout en bois, sans un clou en fer; il coûte à peu près dix ou quinze francs, et est aussi grand’qu’une de ces petites voitures à bras où l’on vend des oranges ou d’autres fruits à Paris. A peine un voyageur ou deux peuvent y tenir, étendus sur des gerbes de foin. Quatre, six, huit, dix chevaux petits, maigres, mais pleins de feu, que l’on change à tout relais de poste, attelés de front et lancés à toute vitesse, transportent le frêle véhicule presqu’avec la rapidité de la vapeur sur les chemins de fer. Tandis que sur les chemins de fer on suit un plan horizontal ou ayant une légère inclinaison, et le mouvement se fait sans secousses ou avec peu de secousses ; en carruciôra de posta on traverse des steppes unies, on monte et on descend des rampes roides, on court par monts

et par vaux, le jour et la nuit, on court toujours. On «

est exposé à chaque instant au danger d’être lancé dans l’espace, renversé dans une rivière ou dans un précipice, entraîné par des eaux écumantes et retentissantes. Cela a quelque chose d’effrayant, surtout pendant les nuits sombres. Parfois l’on se trouve tout à coup au milieu d’un torrent impétueux, où les chevaux pataugent, trébuchent et se relèvent demi-noyés. On peut toucher l’eau avec la main; on en sent le froid contact. On invoque inutilement un rayon de lune, une lueur d’étoile qui rompe les ténèbres grisâtres. Lorsqu’on est sorti de l’eau et que l’on croit toucher au rivage, l’on se trouve souvent en présence d’autres menus torrents improvisés par les dernières pluies et quelquefois plus

dangereux que le courant principal. Cependant l’on finit par s’habituer aux craquements sinistres, aux bonds fabuleux , aux sauts acrobatiques : tout fuit, tout tournoie, comme dans une ronde infernale. Cette course effrénée à travers l’espace sans bornes a même quelque chose de voluptueux, comme tout mouvement déréglé, dangereux même, au milieu du bruit et au grand air. De temps en temps une forte odeur de brûlé avertit le voyageur d’une autre espèce de danger : c’est l’essieu en bois de la carruciàra qui, chauffé par le frottement, vient deprendre feu. Cependant un terranu (paysan) long et gros qur conduit, perché sur un petit cheval maigre, un Daco-Romain à la longue et flottante chevelure blonde, à la blanche chemise qui couvre le pantalon, gonflée par l’agitation de la course, chante à tue-tête un air que l’on pourrait appeler l’air des steppes, car on l’entend partout en diverses langues depuis le Volga jusqu’à l’Allemagne « In fa ptulu zilei/d e diminèçia- j Carrutia postei , etc. Au point du jour, un amianche, le carrosse de poste, etc. » Cette manière de voyager est encore plus étrange pendant l’hiver, lorsque la neige est partout étendue comme un linceul et craque sous les roues, ou sous la carruciôra même sans roues qui glisse sur l’immense surface éblouissante , tandis que

le crivatz glacé vous fouette le visage. Quelquefois au milieu d’une forêt, entre les branches d’arbres couverts de givre, le gros museau d’un ours ou le museau effilé d’un loup se montrent tout à coup : parfois même ce sont plusieurs loups. Des hurlements affreux retentissent au milieu de la tourmente. Sans besoin d’être excités par les cris du voyageur effrayé, ou

fouettés par le Daco-Roumain à la blanche chemise effrayé aussi, les chevaux volent, volent, effrayés à leur tour, soulevant sous le piétinement de dix, de vingt sabots un tourbillon de neige.... C’est comme cela que l’on voyage en Roumanie en carruciôra de posta. On arrive cahoté, endolori, brisé, mais enfin, presque toujours, on arrive.

Autant les plaines sont monotones, prosaïques, en Roumanie , autant les montagnes y sont pittoresques, poétiques. C’est un pays qui mériterait d’être plus visité par les touristes, et il le sera lorsqu’on pourra aller de Paris à Bucuresci en chemin de fer. Surtout un voyage aux couvents roumains est assez intéressant et mérite que l'on risque de se casser le cou en carruciàra de posta.

Voilà un pays où M. About, qui a tant fustigé les Grecs, trouverait une ample moisson de ridicule, surtout à Bucuresci, la ville de la joie en roumain, la ville de la beauté en albanais ou pélasgique! Elle mérite ce nom à cause de la beauté de ses femmes et de l’habitude qui règne depuis bien des siècles sur les bords de la Dûmbovitza de jouir de toute manière de la vie. On pourrait appeler Bucuresci aussi la ville de la loue , car ses rues, ainsi que celles des autres villes roumaines, sont affreusement boueuses. C’est là que l’on voit de magnifiques équipages, à la chausseoa, et des logis coquets dont le luxe contraste avec la misère affreuse des paysans. Ces équipages et ces logis appartiennent à des Daco-Romains parlant français, aussi élégants que les élégants des Champs-Elysées de Paris. Ces Français de faux aloi, cesciocot,sontun intéressant sujet d’étude surtout pour le voyageur qui cherche les ridicules humains, et veut

fouetter les vices des pays qu’il visite. Ce qu'il y a de moins corrompu en Roumanie, ce sont les pauvres taxant, les mangeurs de mamaliga, les habitants des bordei (15).

La corruption roumaine est d’un genre différent de la corruption grecque. D’abord, chez les Grecs, malgré leurs défauts et leurs vices, on remarque toujours les signes d’une race supérieure. Des caractères élevés, de nobles et grandes vertus apparaissent chez les descendants des Hellènes, au milieu des conséquences inévitables d’une décadence qui date depuis plusieurs siècles. Les Roumains corrompus no sont pas toujours méchants : au contraire, ils sont parfois débonnaires. Ce serait pourtant une injustice de taire ou de nier qu’il y a en Roumanie une amélioration, un lent progrès, quelques signes même d'une réforme dans les mœurs. Il est à espérer que les jeunes gens qui étudient en France, en Italie, en Allemagne, ne rapporteront pas seulement dans leur patrie des bribes de science, mais aussi quelques unes des grandes qualités du peuple français, de l’italien ou de l’allemand. J'ai trouvé en Roumanie quelque bon prêtre: par exemple, je nommerai le père Néop hyte Scriban. J'y ai trouvé quelque bon et brave professeur, comme M. Poenar qui était directeur du Collège national. Moi, le galopino (chercheur d’or) , qui ai couru le monde cherchant partout la vertu , la vertu partout rare, j’en ai trouvé quelqu’échantillon même au milieu de la boue de la ville de la joie et de la beauté, de Bucuresci. J’y ai trouvé un homme vertueux ! 11 est possible qu’il y en ait même trois ou quatre : je parle de celui que j’ai ' connu. C’était un ardent patriote, un homme Irès-

honnête, une âme sainte. 11 avait été dans les prisons russes et avait eu, en partie, les pieds gelés dans une fuite qu’il avait tentée pendant un hiver très-rigoureux. Il s’appelait Constantin Floresco. Mon excellent ami Floresco était rara avis dans ce pays corrompu ! Je crois qu’il est mort. J’espère que les mères roumaines à Bucuresci auront enfanté quelqu’autre citoyen vertueux semblable au bon Floresco. Cela est possible.

Maintenant les Roumains m’ont oublié,... même ceux qui étaient émus en entendant la lecture de cette page écrite dans leur langue par le pauvre émigré italien après un an de séjour dans leur pays!

Les Roumains ont oublié mes efforts pour contribuer à la renaissance de leur pays et à leur accord avec les peuples voisins, mes vers par lesquels j’ai célébré les faits les plus importants de leur histoire, les services que je leur ai rendus auprès de Cavour et de Garibaldi. Ils ont oublié que j’ai tâché de populariser leur cause en Italie dans plusieurs journaux ; que seul en Italie, presque seul en Europe, lorsque Couza était au faîte de sa puissance, j'ai osé flétrir par ma plume lui-mê’me et son œuvre et défendre les vaincus, qui à présent gouvernent le pays. Ils ont oublié qu’en 1862 je fondai en f Italie une Société italo-roumaine, à laquelle donnèrent leur nom plusieurs savants, hommes de lettres, artistes renommés. Ils ont oublié que lorsque Couza tomba, à point nommé, ainsi que je l’avais annoncé trois ou quatre mois auparavant dans la Vanguardia de Tu rin, et que l’on proposa à l’Autriche de céder" la Vénétie en échange de la Roumanie, moi émigré vénitien j’ai protesté de ns les journaux contre ce honteux

marché. Je me proposais d’agiter l’Italie par les meetings pour le faire repousser par le peuple italien même, lorsque ce projet fut abandonné. Le gouvernement roumain m’a donné, depuis 1859, en rétribution de mes travaux, la persécution; eux, les frères roumains, l’oubli.

Ce n’est pas là pourtant ce qui m’afflige le plus : c’est de voir les sympathies de l’Europe pour ce pays, qui m’est toujours cher, bien diminuées depuis quelque temps. La demi-indépendance de la Roumanie, l’union du pays au delà du Milkov avec celui qui est en deçà de la même rivière, les institutions politiques dont jouissent les Roumains, sont le fruit principal, presqu’unique, du sang français et anglais répandu en Crimée. L’Italie, dans de moindres proportions, s’est associée à cette œuvre. Les tendances russophiles du gouvernement roumain, les persécutions que les Juifs viennent de souffrir dans ce pays, ont produit une grande sensation en France, en Europe. On a cru élever en Roumanie le premier boulevard de la civilisation contre la barbarie : on l’a élevé à grands frais. Est-ce que ce serait là, au contraire, le premier boulevard de la barbarie contre la civilisation?

Certainement je ne veux pas comparer ce brave jeune homme, ce Prussien, le prince Charles * avec Couza ; ni Georges, roi de Grèce, avec le têtu Bavarois dont il est le successeur. Mais les Roumains et les Grecs, en demandant des maîtres aux maisons régnantes en Europe, n’ont pas réfléchi que ces princes auraient servi avant tout les intérêts de leurs mères-patries. Ainsi qu’Othon, a fait plutôt que de la politique grecque,

de la politique bavaroise, le Domnu Charles I" fera avant tout de la politique prussienne à Bucuresci, et le Basileus Georges I er de la politique danoise à Athènes.

Mais si les Roumains peuvent de quelque manière se justifier d’être devenus russophiles, c’est-à-dire barbarophiles, ils ne pourront jamais se justifier d’être devenus hébréophobes. C’est triste, c’est bien triste ! Je n’avais écrit pendant dix ans un mot, un seul mot, sur les injustices que j’ai éprouvées de la part des Roumains; je continuai à servir leur pays. Mais je ne peux me taire sur leurs injustices envers ces malheureux Juifs de Moldavie. Sans doute ceux-ci ont les défauts des peuples qui ont été longuement persécutés; mais ils ont aussi des vertus, surtout des vertus qui manquent aux Roumains, par exemple l’activité. C’est cette forte race juive-allemande qui a produit les Mendelsohn, les Meyerbeer, les Heine, les Diefenbach et tant d’autres hommes illustres. Est-ce qu’une infusion de ce bon sang juif dans les veines appauvries des Daco- Romains, ne serait pas salutaire?... Il y a peu d’années, il n’y avait en Roumanie que deux classes, celle des maîtres et celle des esclaves. Depuis quelque temps, il y en a une autre en état de formation ; elle est composée d’éléments en grande partie étrangers,. Grecs, Serbes, Bulgares, Italiens, etc. L’élément roumain y est en minorité. Pourtant tout ce mélange devient roumain et forme une nouvelle classe, la classe moyenne. Les Juifs peuvent en être un élément précieux. Je leur dois bien quelque chose à ces malheureux Juifs de Roman et de Bakeu. Ce sont là des hommes ni meilleurs ni pires que les autres. Ils sont

faibles et persécutés; je suis donc leur ami. J’ai toujours laissé à d’autres l’honneur et les avantages d’être les amis des forts.

Tout ce qui se passe depuis quelque temps en Roumanie, attriste les amis sincères de ce pays, les amis du progrès.

C’était en 1858. On approchait de grands événements. Des paroles allaient être prononcées du haut de quelques trônes de l’Europe, de ces paroles qui sont le prologue de grands drames historiques.

On sait que Cavour eut devant lui deux projets, lorsqu’il allait prendre l’initiative du mouvement italien. L’un est celui qu’il a choisi, l’alliance française. Je ne juge pas, je raconte. Je m’incline devant l’immense habileté que déploya ce grand patriote dans l’exécution de son œuvre, devant la persévérance qu’il montra pour aller au delà du point où d’autres voulaient s’arrêter.

11 y avait, on le sait bien, un autre projet : la révolution universelle. Ce que l’on ignore, c’est que celui qui l’avait conçu, alla une fois le présenter lui-même au puissant ministre de Victor-Emmanuel.

Une fois, un Anglais, avec un air gentleman parfaite-

ment britannique, se présente chez Gavour à quatre ou cinq heures du matin, rue alors de l’Arcivescovado, n° 11. C’est à cette heure que le comte recevait ses visites. Il y a peu de comtes aussi matineux!

On causa d’abord en anglais, ensuite en italien. « Savez-vous, dit Cavour à son interlocuteur, que pour un Anglais vous parlez bien l’italien !

— Je ne suis pas Anglais, dit l’autre; je suis aussi Italien que vous-même. Je suis un homme qui est condamné à mort en Piémont, un homme qui, comme on dit, n’a pas de courage. »

Cavour se leva ému et tendit la main à ce condamné à mort, à Mazzini ... Cavour était le meilleur des Cavouriens.

Ce que l’on ne sait pas, c’est qu’il y avait aussi un autre projet. Canaris, le grand Canaris, avait proposé à Cavour de rendre le mouvement italien solidaire de celui des peuples de l’Orient. Pourquoi Cavour n'accepta-t-il pas ou ne réussit-il pas à faire accepter aussi ce projet? Il pouvait bien s’harmoniser avec celui auquel il donna la préférence.

Parmi les puissants du monde il y a des hommes profonds : ils croient qu’il vaut mieux marcher doucement et faire les grandes choses successivement. Peutêtre est-ce la bonne méthode. Mais, pour la pratiquer jusqu’au bout, il ne faut pas vivre soixante et quelques années , la vie ordinaire d'un homme , mais cent ans ou davantage, et garder jusqu’au dernier moment la vigueur, la puissance de volonté et d’exécution qui manquent ordinairement aux hommes âgés Pendant que s’agitaient ainsi dans les conseils de

ces puissants du monde les destinées de l’Italie, moi, pauvre émigré, homme obscur, sans aucune intelligence avec les hommes de Londres ni avec ceux de Turin, je combattais l’Autriche au centre de sa puissance, sur le Danube, accroissant les sympathies pour l’Italie, dévoilant les intrigues de l’Autriche même, excitant les peuples à la révolte. En 1859, je fondai un journal roumain à Bucuresci, moi Italien, seul, sans un associé, sans capital. Un mois après j’avais mille abonnés : ce serait comme huit ou dix mille en France. La douleur de voir abandonnée, à Villafranca, ma chère patrie aux Autrichiens me fit commettre un acte imprudent qui causa ma ruine. J’écrivis un article assez violent. Je me souviens que j’étais comme fou de douleur.

A ce moment le brave Zennari, l’ancien secrétaire général du gouvernement de Venise en 1848, mourait de douleur en voyant disparaître à l’horizon les dernières voiles de la flotte française qui était devant Venise. Quelque citoyen courageux aurait dù se mettre à la tête du peuple qui était prêt à se battre et cherchait un chef. Il aurait été impossible que des marins français fissent voile vers le sud, tandis qu’aUPnord, dans les Lagunes, on eût entendu les cris de la mêlée. L'histoire dira ce que pendant ces moments terribles a dit et fait Gavour : je le sais, mais je ne veux pas le révéler. Voici ce que je vais dire seulement. « 11 me faudrait du sang à Venise, s’écria le grand patriote dans son sublime désespoir. Il me faudrait du sang à Venise....» Il se trouva, au contraire, de bons citoyens qui , au lieu d’exaucer les vœux de cet homme sangui-

naire, prêchèrent au peuple de Venise la tranquillité, c’est-à-dire ce qui était, dans ce moment suprême, une lâcheté (16).

Je fus arrêté. Je faillis être livré à l’Autriche. On m’expulsa de la Roumanie.

En 1860, je fus présenté à Cavour par l’entremise d'un homme estimable, feu le comte Giulini de Milan, l’un des chefs de la fameuse consorteria de la Perscuranza. Je ne ferai pas le portrait de Cavour : je ne veux pas tomber dans les redites. J’eus trois entrevues avec lui, toujours à quatre heures, quatre heures et demie du matin, selon son habitude. Il m’est arrivé parfois de voir quelqu’autre visiteur matinal, qui attendait aussi dans l’antichambre, se promener en long et en large, examiner le buste de Cavour, qui avait été envoyé à celui-ci après le Congrès de Paris par des citoyens de Parme, et un magnifique vase de Sèvres qui était un cadeau du Prince Napoléon au célèbre ministre. Enfin, comme l’on s’ennuie de tout, même de contempler les bustes d’hommes célèbres et les magnifiques vases de Sèvres, le visiteur s’asseyait dans un coin et s’endormait. Cependant le comte ne dormait pas ; il parlait, il écrivait, il travaillait, il travaillait toujours. Je crois que sa mort fut causée surtout par cet excès d’activité et de travail.

J’exposai franchement et longuement mes idées à Cavour. Il écoutait en homme qui comprend et qui sait apprécier les opinions même qu’il ne partage pas entièrement. Je développai la formule qui, d’après mon avis, aurait dû être, même avant 1859, la base prinei-

pale de la politique italienne. C’était, indépendamment du ralliement de tous les patriotes autour de la maison de 'Savoie, la révolution symphone et synchrone des peuples soumis à l’Autriche et à la Turquie. Du moins aur’ait-on dû travailler avant tout à replonger l’Autriche dans les orages de 1848-49. Toute autre combinaison politique, hors ces deux formules, était, à mon avis, d’une importance secondaire.

Cavour, homme instruit et d’une intelligence vive et prompte, connaissait la question d’Orient, la question des nationalités, autant que tout homme instruit doit la connaître;, mais il ne l’avait pas approfondie: il n’avait pas fait là-dessus des études spéciales. Il ne voulait pas choisir comme hase principale de ses combinaisons politiques un terrain qu’il connaissait imparfaitement, tandis que la politique et les intrigues des cabinets européens n’avaient pas de mystères pour lui. Il était un grand diplomate plutôt qu’un grand homme d’État. Sur le terrain de la diplomatie, il pouvait trouver des égaux,- mais non pas de supérieurs : il est bien naturel qu’il l’ait préféré à tout autre pour en faire la base de sa politique. Il faut ajouter qu’il voyait les chefs de l’émigration hongroise peu d’accord entre eux, qu’il n’avait nulle estime des Roumains et de leurs hommes politiques : quelque chef croate qu’il avait connu, ne lui inspirait pas beaucoup de confiance. Il ne voulait pas rendre la question italienne solidaire de la question orientale, qui lui apparaissait comme l’a:, y, z de la politique. Je suis persuadé, au contraire, que cette difficulté de loin est quelque chose, de près ce n’est rien. Elle consiste dans l’antagonisme des diverses na-

tionalités; une volonté puissante aidée de puissants moyens matériels peut la vaincre.

La question était nette dans l’esprit de Cavour. 11 fallait opposer à tel nombre de soldats réguliers que l’Autriche pouvait porter sur le champ de bataille,’ tel autre nombre de soldats réguliers, Italiens ou non Italiens. Ce nombre de soldats autrichiens aurait pourtant bien diminué, si la révolution avait éclaté au centre de l’empire, si un cataclysme en Orient avait renversé l’Autriche et la Turquie. Mais Cavour n’avait ni l’audace ni le génie nécessaires pour cette grande œuvre. Comment pouvait-il mettre d’accord les peuples sur des questions qu’il ne connaissait pas?... Qui est-ce qui aurait dû lui venir en aide dans cette grande entreprise? Les diplomates et consuls italiens en Orient étaient en général des gens médiocres. J’en excepte feu le baron Tecco, qui a été ministre à Constantinople et ensuite à Madrid, honnête homme et excellent patriote autant que profond orientaliste et habile diplomate. Il me dit plusieurs fois que Cavour ne comprenait pas grand’chose aux questions des nationalités sur le Danube et en Turquie. Malheureusement Tecco était trop favorable aux Turcs, et il n’y avait pas beaucoup de sympathie entre lui et Cavour. Si celui-ci eut sous la main quelque homme habile et qui voulût entièrement suivre son initiative , il l’employa ailleurs.

Il est pourtant connu que Cavour n’a pas fait d’élèves. Il a cela de commun avec Mazzini. Cavour n’a pas laissé de successeurs: Mazzini n’en laissera pas non plus. Les raisons de ces effets identiques sont tout à fait

VINGT ANS fi’EXIL.

contraires. Les formules de Mazzini sont trop rigides, quoique assez vagues parfois, et (ce qui est contraire à l’esprit de notre époque) entachées de mysticisme. Cavour n’avait pas de formules, de théories : sa politique n’était qu’une série d’expédients.

En 1861, Cavour consentit à prendre l’initiative d’un mouvement sur le Danube contre l’Autriche. L’envoi d'armes que l’on avait décidé, ne réussit pas pour des raisons que je connais, mais que je crois inutile d’exposer. Tout le reste aussi avait été mal combiné. Le projet devait échouer et échoua.

Il est impossible de juger définitivement l’œuvre politique de Cavour : il faut attendre que son système ait porté ses dernières conséquences. Peut-être sa renommée baissera-t-elle avec le temps au lieu de grandir. Cependant l’on doit parler et l’on parlera toujours avec respect de ce grand patriote.

La politique que je proposais il y a quelques années, serait encore aujourd’hui la bonne. L’Autriche occupe encore une partie du territoire italien. Il est de notre intérêt de nous appuyer sur les peuples qui lui sont sujets et en sont mécontents, et d’y semer, s’il est possible, la guerre intestine pour avoir une occasion de prendre ce qui doit être à nous. C’est toujours sur les peuples que nous devons nous appuyer par-dessus tout, plutôt que d’établir comme seule base de notre politique l’alliance de quelque grande puissance étrangère, utile quelquefois, plus souvent dangereuse. En outre la mission de l’Italie est toujours, selon mon avis, de donner la liberté aux peuples d’Orient, comme nos ancêtres leur ont donné la servitude.

En 1862 , à Turin, j’eus un moment d’influence. Je venais de renverser Ricasoli. Ce n’est pas de la fanfaronnade : c’est de l’histoire.

Ricasoli est un homme qui a eu un beau moment dans sa vie. Son nom est attaché à un grand fait historique, l’annexion de la Toscane: ce nom ne périra pas. Au contraire celui de son trop fameux antagoniste, Rattazzi, est attaché à trois grands malheurs de la patrie, Novara, Aspromonte,Mentana. Rattazzi est l’homme aux trois désastres !... Si cet homme de malheur devenait ministre une autre fois, l’histoire l’appellerait hélas ! l’homme aux quatre désastres. Quel coin de l’Italie, de l’ancienne magna parens, serait destiné à acquérir une triste célébrité?... Où les mères et les épouses devraient-elles préparer d’avance leurs habits de deuil après l’avénement au pouvoir de cet homme, après cet événement lugubre ? Serait-ce & Naples où il vient de savourer les douceurs d’une popularité aussi extraordinaire pour lui que passagère et imméritée ?...

Au mois de janvier 1862 un journal venait d’être fondé à Turin. On m’avait assuré que le directeur était un honnête homme : je ne le connaissais pas. Je le vis lorsque son journal, le Tribuno, avait déjà commencé de

paraître. Je m’engageais à le rédiger. J’avais compris de suite quel en était le but: la démolition de Ricasoli. Je suis assez bon démolisseur ; je me mis à l’œuvre, croyant que la chute de Ricasoli serait utile à la démocratie. 11 y eut alors une sorte d’alliance, que j’ai appelée monstrueuse, entre les modérés et les avancés : elle ne pouvait durer. Les avancés espéraient obtenir plus de Ricasoli que de Rattazzi : pendant ces négociations là monstrueuse et passagère alliance s’était effectuée. Ricasoli promit moins que l’autre, mais il aurait tenu sa parole. On se tourna du côté de Rattazzi qui promettait davantage, peut-être, dira-t-on, avec l’intention de ne rien tenir; je ne le dirais pas, car je connais assez la règle parlementaire, d’après laquelle il est défendu de scruter les intentions. Rattazzi a montré parfois quelque talent. Mais il gâte tout dans l’exécution;... puis c’est un'homme de malheur;... il a la jellalura. Je ne reparaîtrai probablement jamais devant l’homme aux trois désastres, que j’ai aussi puissamment qu’involontairement aidé à ressaisir le pouvoir en 1862. Mais si je devais le faire, je ne manquerais certainement pas de me munir d’un spécimen de ce fameux joujou napolitain contre la jellalura.

On sait que la seconde monstrueuse alliance finit par des coups de fusil. 11 ne pouvait en être autrement.

Je n’entends rien aux intrigues. Pendant qu’autour de moi on travaillait au grand œuvre de la seconde monstrueuse alliance, je ne voyais rien ou je faisais semblant de ne rien voir.... Pour le moment.... je démolissais.

Mes articles étaient attribués à une haute inspiration, à celle du roi. On disait que c’était le roi même qui

avait fondé ce journal : on parlait de camarilla. Cela n’est pas impossible. S’il y avait quelque chose de vrai, le propriétaire et directeur du journal devait le savoir. Il me le nia toujours. Je n’ai reçu d’inspiration de personne. Je riais sous cape en voyant que mes pauvres élucubrations étaient attribuées à d’augustes personnages; je frappais fort, toujours plus fort. Cela était pourtant bien dangereux pour moi.

On a dit que le Tribuno prêchait le coup d’État. On l'avait bien trouvé l’ami des hommes aux coups d’Etat!

Ricasoli tomba et pourtant le staluto ne courut aucun danger.

Ce qu’il y eut de plus drôle, c’est que je ne reçus nul argent pour mon travail. On m'avait promis une participation aux bénéfices éventuels du journal. Je n’en ai jamais vu.

Ricasoli se trouvait dans une fausse position. Il ne pouvait compléter son ministère. La Chambre n’avait pas de sympathie pour lui. Le roi lui était hostile et faisait ses délices de la lecture du Tribuno , qu’il était censé inspirer. Cela par-dessus tout agaçait les nerfs de l’irritable baron : il donna sa démission. C’est le Tribuno qui l’a renversé ; cela est connu en Italie. Plusieurs journaux étrangers même en ont parlé dans le temps.

Et voilà comment Ricasoli a été démoli gratis ! C’est de l’histoire.

Lecteurs et lectrices!... Je dis cela par euphonie, pour ainsi dire : est-ce que ce pauvre écrit d’un philologue, ancien démagogue, peut avoir des lectrices?... Avezvous jamais pénétré dans les mystères de la politique?... Avez-vous jamais été dans les Coulisses de ce grand

théâtre où la foule est là bouche béante?... Que tout y est petit', mesquin, sale quelquefois! Il est dangereux pour les honnêtes. gens de s’aventurer dans ces parages.... Le moindre des risques auxquels on s’expose, est de passer à l’état de marionnette : d’autres tirent les fils. Je l’avouerai, dussé-je blesser la fierté de mes ancêtres étrusco- romains, ces fameux chevaliers et consuls de Rome dont mon père, l’ancien corroyeur de la Ruga clei Spezieri, était si fier. Je crois bien avoir été pendant quelque temps une de ces marionnettes !

Que de petites causes engendrent de grands effets 1 Je le sais, moi qui par ma plume acérée et ma fvria italienne ai renversé un puissant ministre.

C’est dans le Tribuno que je proposai la souscription en faveur des ouvriers de Lyon sans travail. On sait que le Siècle en avait pris l’initiative. Le roi Victor-Emmanuel souscrivit pour 4000 francs. Si j’avais ici ce numéro du journal, je traduirais mon article pour faire voir en quels termes je parlais de la reconnaissance que l’Italie doit à la France, et de la fraternité qui doit lier le peuple français et le peuple italien.

Quelques années après je vis le baron de Broglio. Si vous lui demandez ce qu’il pense de moi, il vous dira peut-être que je suis un exagéré. Il ne vous dira pas que j’ai pris part a de honteuses intrigues. Il me tendit la main et loua beaucoup un projet économique que j’avais alors, toujours un grand projet, et qui devait être très-utile à l’Italie. Ensuite il dit à quelqu’un en parlant de moi : « Quel brave homme 1 C’est dommage que l’on se soit mal servi de lui. » Cela fait honneur au fiero barone, mais cela me fait honneur aussi.... Ma-

nin n’eût jamais dit ni fait cela : Gavour peut-être. Le comte piémontais aimait aussi le pouvoir; mais il n’était pas si âpre à le garder ni si acharné contre ses adversaires que l’avocat vénitien. Je l’ai déjà dit : Cavour était le meilleur des Cavouriens.

Je connus Victor-Emmanuel lorsque Rattazzi était ministre, après la chute de Ricasoli : je le vis à Naples. J’invoque là-dessus le témoignage de mon ami-M- le professeur L. d’Ancona de Turin. Ces grands personnages me devaient bien quelque chose. Je ne leur demandai ni une chaire ni un emploi dans la diplomatie, ce qu’à ma place 999 personnes sur 1000 eussent fait. Je ne leur demandai qu’une mission en faveur de mon grand projet « la révolution symphonc et synchrone des peuples de l’Europe orientale contre l’Autriche et la Turquie. »

« Je conduirai à l’un de vos châteaux, dis-je à Victor-Emmanuel, les hommes les plus influents de cinq ou six nations. Vous-même, au nom du peuple dont vous êtes le chef, les engagerez à se réunir contre l’ennemi commun. Après la lutte, après la victoire, c’est de vous-même, c’est de l’Italie que l’on invoquera l’arbitrage dans les questions des délimitations des nouveaux États. Si même l’on ne pourra réussir à empêcher par un arbitrage pacifique de nouvelles et sanglantes luttes, du moins aurons-nous profité de la dislocation et de la dissolution des éléments hétérogènes de l’Autriche, pour délivrer les provinces italiennes soumises à son joug. La situation de 1848-49 se présentera de nouveau avec d’immenses avantages pour nous mêmes. En 1849 la discorde régnait en Italie ; à présent presque tous les bons patriotes sont ralliés autour de vous. Charles-

Albert, lorsqu’il combattit à Novara, était le chef de cinq millions d’Italiens; vous en comptez maintenant vingt millions ralliés autour de vous. Les Croates étaient alors nos ennemis acharnés ; maintenant ils seront probablement de bons amis pour nous. La guerre intestine que nous allons semer en Autriche, affaiblira ses forces de manière qu’il sera facile pour nous de la vaincre. »

Victor-Emmanuel se montrait enchanté de ces projets. Ce qui.lui souriait par-dessus tout, c’était cet arbitrage entre des peuples, que je lui proposais.... « Arbi tro-s’ assise in mèzzo a lor.... Il s’assit entre eux comme arbitre », ainsi que dit Manzoni, le grand poète, à propos de Napoléon I".

On a dit bien des choses sur la vie publique et sur la vie privée de Victor-Emmanuel. Je ne veux pas anticiper sur le jugement de l’histoire. Ce que nous pouvons dire, mes amis L. D’A. et L. M., qui ont eu plusieurs fois l'occasion de le voir et de le bien connaître, et moi, est ceci. Victor-Emmanuel comprend les grandes idées. Lorsqu’on excite en lui certaines fibres, il bondit, du moins il bondissait comme un généreux cheval de bataille.

Ce que je promettais au roi d’Italie, n’était pas un vain mot. J’aurais réussi si je n’avais pas été abandonné dans la suite par le gouvernement italien, et si Garibaldi, poussé par les conseils imprudents de quelques amis et par les perfides conseils de quelques étrangers, n’eût déçu l’attente des peuples d'Orient. J’ose dire que personne ne pouvait mieux réussir que moi. Quoique absent depuis quelques années de la Grèce , j’y étais bien connu. J’avais une sorte de popularité en Roumanie. Je jouissais de la confiance des chefs de l’é-

migration hongroise. J’avais alors pour associé un modeste patriote, courageux et dévoué, mon ami P...., qui était lié avec quelques chefs croates.

11 fut aussi question, pendant mon entrevue avec Victor-Emmanuel, du roi Othon de Grèce, dont on avait eu le tort de faire le centre d’un grand mouvement en Orient. Cette faute était due à un homme très-intelligent en politique, mais qui n’avait pas été bien renseigné sur la situation de la Grèce.

Othon était un homme usé dont le peuple grec ne voulait plus. Il avait promis à Victor-Emmanuel de créer la garde nationale en Grèce et il avait manqué de parole. Je démontrai au roi d’Italie, que la chute d’Othon était inévitable, prochaine. « Oui, dit-il, tous les rois qui n’exaucent pas les vœux de leurs peuples, doivent tomber; et celui-là aussi, ajouta-t-il avec un geste énergique en frappant la table avec le poing, celui-là aussi tombera bientôt. »

Un jour viendra-t-il où il sera nécessaire de rappeler, je ne dis pas à Victor-Emmanuel, mais à quelqu’un de ses successeurs, ces belles paroles ?

Tout le monde connaît le projet de Confédération danubienne, publié par Kossuth en 1862, C’est moi qui

ai composé ce projet d’après les intelligences que j’avais aussi avec d’autres chefs de l’émigration hongroise, par lesquels j’en avais fait accepter l’idée fondamentale.... L’ancien gouverneur de la Hongrie le signa en y faisant quelques modifications. Il eut l'imprudence de le publier trop tôt et de compromettre par là nonseulement ma vie, ce qui importait peu, mais aussi la réussite du projet même. Il fallait disposer peu à peu les Madgyars à l’accepter : c’était là la partie la plus difficile de ma mission.

On m’a. raconté que le ministre anglais Hudson avait réussi à apprendre où j’étais allé, mais pas autre chose. Il disait qu’il aurait donné beaucoup d’argent pour savoir ce que ce diable de Marco Antonio était allé faire sur le Danube. 11 n’eut qu’à donner deux sous et à acheter un numéro de YAlleanzy pour savoir à quoi s’en tenir.

Si je voulais publier de nouveau ce projet, le développer, exposer, les raisons pour lesquelles je crois que c’est la seule forme politique qui puisse assurer le bonheur de ces populations, je devrais trop m’étendre. Certainement l’idée de nationalité est grande et féconde. Quand même elle n’aurait servi à autre chose qu’à préparer la renaissance de l’Italie, on devrait reconnaître que ceux qui l’ont soutenue, ont bien mérité du genre humain. Mais l’on ne doit pas oublier qu’il y en a une autre bien plus grande et plus féconde : c’est celle de l’humanité. L’unité politique n'est possible sur les deux versants des Carpathes Transylvains, ainsi que depuis le Danube jusqu’à la Grèce, qu’au prix de luttes terribles, surtout entre les Roumains et les

Hongrois, entre les Grecs et les Bulgares, au prix d’effroyables boucheries humaines. L’état unitaire panrou- J main, ainsi que l'état unitaire panhellène, est un rêve. L’unité politique s’est faite ou presque faite en Italie, car la race italienne est bien la plus homogène qu’il soit au .monde. Elle existe en France car, faite par la force, elle a été confirmée par l’adhésion spontanée du peuple, et que 1 200 000 hommes armés, dans ce grand pays, seraient prêts à se lever pour la défendre. En Orient, depuis les Garpathes qui séparent la Hongrie de la Pologne, jusqu’à la puer Noire, ou pour mieux dire depuis la Pologne jusqu’à l’extrémité du Péloponèse, tout grand État unitaire est impossible. Il est même très-difficile d’en former deux ayant pour limites les Balkans. Même un État jugoslave unitaire, malgré l’identité de langue entre les Croates, les Serbes, etc., ne pourrait se constituer aisément, car les Serbes n’acceptent pas les prétentions du parti des Grands-Croates d’Agram, et ceux-ci n’acceptent pas non plus l’hégémonie des Serbes.

Les Italiens et les Gaulois se sont assimilé tout élément étranger, conquérant. Les Germains ont absorbé, détruit beaucoup d’éléments celtes ou slaves. Rien de semblable n’a eu lieu depuis les Carpathes jusqu’à la Thessalie. Les races y sont enchevêtrées, pour ainsi dire, d’une /manière inextricable, surtout en Transylvanie et en Macédoine. Toute grande unité politique, je le répète, est impossible dans ces pays.

La situation actuelle des pays de la couronne de saint Étienne est aussi précaire qu’elle était il y a quelques années. La balance qui penchait autrefois en

faveur des non-Madgyars, penche maintenant en faveur des Madgyars; voilà tout. La grande question y est toujours en suspens. La paix n’est pas faite entre les diverses races : il y a seulement une trêve.

Les peuples qui devancent les autres en civilisation , dans cette partie de l’Europe orientale, sont les Madgyars et les Grecs. Ils doivent cela surtout au contact qu’ils ont toujours eu, ceux-là avec l’Aile- magne, ceux-ci avec l’Italie. Ajoutez pour les Grecs qu’ils ont dans leurs veines du sang hellène, du sang de ce * peuple qui a été le premier du monde dans la sphère de l’intelligence. L’hégémonie morale est la seule que les Madgyars et les Grecs doivent tâcher de garder, en renonçant à celle qu’ils pourraient exercer par la force. Dans tous les cas, c’est à la fois le droit et le devoir de l’Europe, c’est surtout la mission de la France et de l’Italie, de proposerou d’imposer un arbitrage pour empêcher de sanglantes luttes, d’horribles massacres. Cependant tous ces peuples sont assez punis de leurs discordes et de leurs ambitions exagérées. Ils se trouvent tous ou dans l’esclavage ou dans un état qui ne permet pas tout le libre développement de leurs forces et des ressources des pays qu’ils habitent.

Donc, point de grand Etat unitaire dans- ces pays d’Orient, mais des confédérations : voilà ma conviction qui est le fruit de longues études que j’ai faites plus sur les lieux mêmes que sur les livres, souvent au. milieu de mille dangers, non pas dans un cabinet, les pieds dans de moelleuses pantoufles et près d’un bon feu. Je sais qu’en disant ces choses je cours le risque de ne contenter personne et de blesser beau-

coup d’intérêts. Je ne sers, je n’ai servi que les idées, les grandes idées. Si j’avais voulu servir des intérêts, j’aurais commencé par les miens, que j’ai toujours négligés.

Ici, je serais tenté de faire le portrait de Kossuth. Je ne le ferai pas pour deux raisons. D’abord je ne le connais pas assez. Je ne l’ai pas assez étudié de près et il ne se livre pas facilement. Ensuite je serais peut-être sévère envers lui. J’ai eu à me plaindre de son imprudence dans la publication du projet de Confédération danubienne, en 1 862, et de son injustice envers moi, lors- ' que les premiers essais pour faire accepter le projet même par tous les peuples intéressés ne furent pas entièrement couronnés de succès. Il est vrai qu’il a reconnu dans la suite que la faute n’en était pas à moi, et que j’avais été la victime d’une trahison. Je reconnais les grandes qualités de Kossuth, les grands services qu’il a rendus à son pays, surtout son immense talent d’orateur. Je dirai seulement peu ‘de mots sur lui : Kossuth est un grand patriote et un grand ambitieux.

Je veux m’étendre davantage à propos du général Klapka, que j’ai vu plus souvent et que je me flatte de bien connaître. Tout a été dit sur le défenseur de Komorn , sur le vainqueur des Autrichiens, dans plusieurs combats en 1848-49 , sur Klapka comme militaire. Ce n’est pas là mon terrain; je ne veux pas faire de l’histoire. Je dirai plutôt quelque chose sur l’homme.

La carrière de Klapka fut aussi brillante que rapide.

Le jeune officier qui au temps de Metternich serait peut-être devenu général dans vingt ou trente ans, de-

vint en quelques mois, en 1848-49, général, ministre de la guerre, tout ce que l’on peut être au-dessous du rang suprême. Il aurait pu arriver là aussi si son pays s'était constitué en république. Ses talents furent à la hauteur des circonstances au milieu desquelles il joua un rôle, un grand rôle historique.

La plus puissante de toutes les facultés de Klapka est l’imagination. C’est cette surabondance, ce débordement d’imagination qui chez quelques hommes est le génie ou tient lieu de génie. Ce que ce Madgyar au nom tchèque désire par-dessus tout, ce sont des émotions. Ce sont des émotions qu’il recherche sur les champs de bataille, à" une table de jeu, au milieu des froids calculs des combinaisons financières. N’est-ce pas une émotion aussi que de gagner cent mille, deux cent mille francs à la fois?... Cela est bon pour vivre, pour vivre splendidement, en vrai Hongrois : ce peuple est toujours un peu asiatique. Cela est bon aussi à partager avec les amis politiques et autres.... Mais cela fond comme la neige au soleil.... Qu'est-ce que cela fait? Il faudra chercher de nouvelles émotions, vivre de nouveau au milieu des espérances et des craintes !

Comme tous les gens à enthousiasme et à vives émotions , Klapka se laisse facilement influencer, entraîner, quelquefois même tromper; et il est parfois sujet au découragement, à l’apathie. Cela dure bien peu de temps. Après s’être affaissé pendant quelques instants sur lui-même, il se relève et atteint de nouvelles hauteurs. If aime tout ce qui est beau, noble, grand. Il n’y a pas d’étranger distingué qui rende plus volontiers justice à Garibaldi. Il l’admire

et il l'aime , tout en avouant qu’il ne saurait avoir quelqu’une des vertus de l’homme de Caprera, de l’ancien matelot.

Klapka, avec des opinions assez démocratiques, a des habitudes aristocratiques. Ses accointances naturelles sont avec les aristocrates. Si des démocrates peuvent lui être utiles, il s’en sert, cela va sans dire ; puis il les oublie.

Il me dit dernièrement : «Voyez, Marco Antonio.... Le pauvre Klapka va devenir vieux ; il aspire au repos. » Il n’en est rien. Il a dit cela parce qu’il le croyait: mais, je le répète, il n’en est rien. Si l’occasion se présentait demain de tirer l’épée, de livrer dejs batailles, comme en 18i8-49, il le ferait encore. Il aura besoin jusqu’à sa dernière heure d’agitation et. d’émotions. Si un jour il se retirait dans sa patrie, à Temesvar, où son père a été bourgmestre (maire), pour y vivre en bon bourgeois, avec une rente assez considérable pour jouir d’une modeste aisance, alors on pourrait vraiment le plaindre; ce serait vraiment alors un homme mort. Maintenant il est très-occupé à organiser le crédit public dans son pays qui est doué de tant de ressources, au milieu de ce peuple qui, quoique arriéré, l’est moins que les autres peuples danubiens. Il y aura même après pour Klapka d’autres choses, beaucoup d’autres choses à faire, avant de se retirer pour vivre en bon bourgeois de Temesvar.

Cependant je ne peux m’abstenir de remarquer que la bonne entente qui existe depuis quelques années entre les Madgyars et la maison d’Autriche, a beaucoup étonné le monde. 11 est vrai de dire que depuis plusieurs siècles l’histoire de la Hongrie est une alterna-

tive de luttes héroïques des Madgyars contre la maison d’Autriche et en faveur de la maison même. Cette entente intime et cordiale ferait croire que les Madgyars en voulaient à l’Autriche seulement parce qu'elle ne consentait pasàleur laisser exercer une suprématie politique sur les autres races. On sait que l’unité de l’empire autrichien a été remplacée par un dualisme : ce système ne peut pas non plus être de longue durée. La position de Rlapka et des autres anciens émigrés ralliés au dualisme est bien délicate. Que feront-ils si d’autres peuples de l’empire, par exemple les Tchèques, s’insurgent pour revendiquer les mêmes droits que les Madgyars possèdent? que feront-ils si d’autres peuples de l’ancienne couronne de Saint-Étienne demandent tôt ou tard, par une agitation légale ou les armes à la main, cette autonomie dans une fédération, que ces mêmes hommes, autrefois persécutés et maintenant tout-puissants, avaient jadis proposée ou acceptée? '

Il y a à la Diète hongroise une minorité dont le drapeau est la Confédération danubienne, ou pour mieux dire la confédération des peuples qui formaient la monarchie unitaire autrichienne. Cette confédération embrasserait aussi quelques provinces de la Turquie d’Europe. Kossuth, quoique absent, est censé être le chef de cette minorité, qui a pour elle l’avenir. On sait que Kossuth a été, en 1848, ou, pour mieux dire, jusqu’à 1862, un partisan acharné de l'unité politique dans les pays appartenant à la couronne de saint Étienne. Il est possible que cet homme qui possède encore un grand talent, dans une verte vieillesse, soit ap-

pelé tôt ou tard à réaliser le projet de la confédération. Cela lui donnerait d’autres triomphes aussi beaux que, ceux de sa jeunesse, lorsqu’il fut le champion infatigable des droits des pauvres paysans de son pays, qui n’ont pas oublié l’éloquent tribun et l’ami dévoué de la cause populaire.

Peu m'importe que l’on sache que c’est moi qui ai fait accepter ce projet par cet homme éminent. Il me suffit de voir une grande probabilité pour le triomphe de mes idées, des idées que j’avais même en 1847, ainsi qu’il est démontré par ce que je dis, dans la préface de mon livre Pie IX et l’Italie , relativement à la confédération slavo-hungro-roumaine. Je disais alors : « J’ai la conviction que cette confédération se formera tôt ou tard et qu’elle remplacera l’empire d’Autriche. » J’ai en 1868 la même conviction que j’avais en 1847.

En mai 1862 j'étais aussi d’accord avec Garibaldi. Celui-ci a été toujours bon envers moi. C’est que cet homme est vraiment grand, et n’a pas besoin, pour le paraître, de rapetisser ou de décrier les autres.

J’ai connu Garibaldi en 1860, le 6 ou 7- octobre, à Caserta près de Naples. Je l’avais vu plusieurs fois à Rome, en 1849, mais je ne lui avais jamais parlé. Cette entrevue de Caserta se rattache aussi à d’autres souvenirs qui me sont chers.

J’avais connu alors à Naples un excellent patriote espagnol, un républicain -socialiste, M. Fernando Garrido. Quels nobles, quels grands caractères on rencontre dans le peuple espagnol! Garrido en est un. C’était un de ces hommes, comme dit J. -J. Rousseau ep par-

lant d’ignacio de Altuna, que l’Espagne seule produit. Les Espagnols, encore plus que les Italiens, ont un penchant à être excessifs en tout, dans le bien comme dans le mal.

M. Garrido s’était r.endu en Italie, en 1860, pour proposer à Garibaldi la formation d'un corps d’Espagnols au service de la cause italienne. On comptait au moins sur 2500 hommes qui étaient prêts et que l’on aurait embarqués à Barcelone et à Alicante. Ils devaient être commandés par un colonel espagnol qui porte un nom célèbre dans l’histoire de son pays.

Il y avait en ce moment dans le midi de l’Italie une foule de Roumains déserteurs de l’Autriche, qui s’étaient enrôlés dans la légion hongroise ou dans d’autres corps. On aurait pu les réunir, en former une légion roumaine, y adjoindre quelques Roumains des Principautés, en bien petit nombre, qui étaient venus en Italie pour servir la cause de la liberté; on aurait fait aussi un appel aux autres Roumains afin qu’ils suivissent ce noble exemple. Ces deux corps réunis, l’espagnol et le roumain, auraient pu avoir le même chef. ... ,

J’avais proposé cela à M. Garrido.... Nous allâmes ensemble àCaserta pour présenter ces projets à Garibaldi.

Je me souviens que le général nous reçut au lit, après une journée de courses, de fatigues. On a dit que tout homme présente une ressemblance avec un animal sans raison. J’ai observé que Garibaldi est

A guisa di leon quando si posa (Dante).

« Semblable au lion lorsqu’il se repose, »

Il est bien terrible ce lion, lorsqu’il se lève, surtout lorsqu’il est en colère 1

Garibaldi me reçut très -bien. Je lui présentai sa biographie que j’avais publiéç en roumain. Il est superflu d’ajouter qu’il fit aussi un excellent accueil au brave Garrido. Pouvait-il en être autrement?

D’après les paroles de Garibaldi, au 6 ou 7 octobre, je compris qu’il allait quitter le pouvoir et se retirer dans son île chérie. « On voudrait , dit-il , me pousser à la guerre civile ; je ne veux pas de guerre civile. »

Si Garibaldi ne s’était retiré à Caprera, la légion roumaino - espagnole eût été formée. Le drapeau roumain (rouge, jaune et azur) aurait flotté à côté de l’espagnol et de l’italien. Les Roumains auraient eu une occasion de se montrer dignes descendants de ces Daco-Romains qui défendirent pendant deux siècles l’empire de Rome contre les barbares et qui soutinrent de glorieuses luttes contre les Turcs pour la défense du christianisme et de l’Europe centrale et occidentale.

En avril 1862 , d’après les intelligences que j’avais avec Garibaldi , il me remit la proclamation suivante que j’ai publiée en grec et en d’autres langues :

Brescia, 10 avril 1862.

« Peuples de l’Europe orientale !

« La cause principale qui a empêché jusqu’à présent l’union qui vous est nécessaire pour secouer le

joug et pour conquérir votre liberté, c’est la discorde qui règne entre vous-mêmes relativement à l’organisation politique à établir dans vos pays. %

« Vous devez avant tout vous soulever comme un seul homme , oubliant les tristes haines qui ont consolidé pendant bien des siècles votre esclavage. Vous devez vous battre , un pour tous, tous pour un.

« Après la victoire une assemblée générale nommée par le suffrage universel fixera les frontières des États nouveaux, créera un nouveau droit international.

II s’agit de fonder sur les ruines du passé un édifice solide, durable. Toutes les nationalités doivent être respectées. Chaque peuple doit avoir tout le développement dont il est susceptible, et occuper dans le monde la place qui lui appartient.

« Les questions de frontières, d’organisation politique, ont une importance secondaire relativement au grand but que vous devez atteindre par l’union de toutes les volontés en une seule volonté, de toutes les forces en une seule force. Ce but est votre délivrance : toutes les autres questions seront résolues dans la suite.

« Au nom de Dieu que vous honorez tous en différentes langues, je vous engage à être d’accord. C’est par cette concorde, autant que par votre bravoure, que vous pourrez conquérir votre indépendance, votre liberté, et rendre riches et florissants les beaux pays que vous habitez.

« Donnez-vous la main. Proclamez devant le monde votre fraternité, votre alliance.... A cette condition,

votre triomphe est sûr dans la lutte qui va s’engager.

c Peuples de l’Europe orientale, je vous envoie un salut fraternel au nom de l’Italie. »

Je vais présenter quelques considérations sur la situation des pays que je devais parcourir pour faire accepter le projet de Confédération danubienne; je me propose de parler en général des peuples d’Orient en 1862. J’entends ici par Orient la partie de l’Europe qui s’étend des Carpathes hongro-polonais jusqu’à la mer Noire et jusqu’au cap Ténare.

Les nations d’Orient se trouvaient alors dans une attente fiévreuse. Ce noble peuple français qui avait marché à la délivrance d’un autre peuple, ces grands événements de 1859 avaient frappé les imaginations. On les attendait incessamment, ces bataillons à pantalons rouges, ces bataillons invincibles; ils allaient chasser, disait-on , les Musulmans de l’Europe et punir l’Autriche d’avoir trahi et tyrannisé ses peuples. A côté des Français l’on s’attendait à voir marcher de nouveau les braves benaylieri au chapeau orné de plumes multicolores. Les hommes à la légendaire chemise rouge,

dont le chef était une espèce de mythe pour ces gens simples, devaient engager la lutte toujours les premiers ou faire des diversions.

C’étaient les peuples chrétiens de la Turquie qui attendaient le plus impatiemment une prochaine délivrance. On les voyait, ces libérateurs, comme s’ils étaient déjà débarqués sur les rivages de l’Illyrie, de l’Épire, de la Macédoine, de la Thrace : on les voyait comme en un mirage, comme en un rêve.

Sur le Scarde, sur le Pinde, sur l’Olympe, sur l’Hémus, on attendait les messies de la liberté. C’était surtout Garibaldi qu’on espérait voir d’un instant à l’autre.

La France était bien puissante dans ce temps-là 1 II est vrai de dire que Villafranca avait excité des colères. Ce jour-là beaucoup de libéraux italiens avaient repris leurs anciennes rancunes; mais ensuite elles s’étaient apaisées de nouveau chez plusieurs d’entre eux, du moins en partie. Les peuples d’Orient n’en avaient pas eu : ils croyaient que tout était seulement suspendu; ils attendaient; ils avaient la foi.

En même temps la gloire de Garibaldi avait atteint son apogée. Il lui était pourtant encore possible de se surpasser: un vaste champ s’ouvrait devant lui, l’Orient. C’était avec une espèce de terreur que les Osmanleu à mine rébarbative prononçaient ce nom de Garubalda.

Le nom de l’Italie était grand aussi dans ce tempslà. Victor-Emmanuel, comme chef, comme personnification, pour ainsi dire, de son peuple, était agrandi par l’éloignement même et apparaissait aux fantaisies

orientales comme le modèle d’un roi et d’un preux chevalier.

Tout cela fut aussi beau et aussi passager qu’un météore.

Si l’on avait dit à ces peuples que leurs espérances seraient déçues, que le champ d’action de la France allait être transporté ailleurs ou l’était déjà, et que le héros populaire, au lieu d’entreprendre de grandes choses mais comparativement faciles, allait en entreprendre d’autres aussi grandes que celles-là, mais hérissées de difficultés, ces gens simples n’auraient pas ajouté foi à celui qui eût ainsi troublé leurs beaux rêves, peut-être même l’eussent-ils pris en suspicion.

On publiera tôt au tard un curieux épisode historique des années 1860-62 : c’est l’histoire d’une idée. Cette idée était éclose du cerveau de deux hommes, à Naples, en novembre 1860 : ces deux hommes étaient un Grec et un Italien. Le Grec était Caratassos, l’un des héros de la guerre de l’indépendance de son pays, en 1821-28. Il avait été, depuis cette époque, un marcheur et un parleur infatigable pour la délivrance des Chrétiens , surtout pour la bonne entente entre les Grecs et les Slaves soumis aux Turcs. Je me suis incliné devant son tombeau à Belgrade. Le prince Michel, qui l’avait fait ériger à ses frais, y fit graver aussi cette inscription : « Que les étrangers apprennent que chez nous aussi on honore les braves. »

Cette idée, ce nouveau-né, fut bien accueilli par de jeunes Grecs de Naples. On fonda un comité sous le nom : « Le droit des nationalités. » Pourtant Fidée aurait peut-être péri, ou se serait arrêtée dans

son développement, sans le vieux prince roumain Alexandre Ghika, qui aida Caratassos à exercer son apostolat en le secourant généreusement. Il était là, en décembre , ce vieillard gréco-roumain , sous les beaux orangers de son jardin de Capodimonte, songeant à son Bucuresci où il y a de l’eau bien douce (17), mais où il n’y a pas d’orangers. Il achevait ses jours à côté de celle qui l’avait aimé lorsqu’il était jeune et en avait fait un prince.

L’idée marcha avec Caratassos à Livourne, et de Livourne, avec un brave jeune homme, un Grec aussi, à Zante. C’est là que l’on fonda un autre comité, dont firent partie M. Quirinis, M. Lombardos et d’autres Grecs. Voilà un autre marcheur et parleur infatigable au service des grandes idées que mon ami le Docteur Lombardos!... L’idée alla ailleurs avec celui-ci, et, avec d’autres homrpes, bien loin et bien haut. En quels endroits les idées ne pénètrent-elles pas?... Elles sont comme l’électricité, la vie. Les idées grimpent aux rochers habités par quelque ermite. Elles ont leurs grandes et leurs petites entrées'dans les palais pleins d’une foule titrée et chamarrée qui s’incline devant les dynastes qui passent- Cette idée marchant, toujours marchant s’était transformée de manière que ses pères légitimes qui en avaient perdu et ensuite en avaient retrouvé les traces, ne lui auraient sans doute pas ouvert les bras en lui disant : « Viens, ma fille »... Tout cela finit par une grande faute, par un malheur immense.

C’est de l’histoire ancienne. Les peuples ont cessé d’espérer dans la France. Quelques-uns d’entre eux se

sont arrangés avec leur ancien maître, l’Autrichien; d’autres ont tourné de nouveau vers la Russie, non pas leurs sympathies (ils n’en ont pas pour elle), mais leurs regards et leurs espérances. Victor- Emmanuel voit chaque jour emporter un lambeau de sa popularité en Italie; en Orient, il n’en a plus du tout.

Est-ce que le fruit du sang, versé en Crimée et à Solferino serait perdu ? Il y a des gens qui le craignent; y en a d’autres qui l’espèrent; j’ai une foi profonde que cela ne sera pas. La phase actuelle est une phase passagère. La France et l’Italie ont la mission de délivrer et de civiliser l’Orient : elles la rempliront tôt ou tard.

L’Europe mettra tôt ou tard une digue à la Russie, à cette houle qui s’avance toujours et qui menace de tout envahir. Rétablissez la Pologne; créez une confédération danubienne et une confédération byzantine; liez ces deux confédérations sous le nom d’États- Unis de l’Orient.... La digue est faite.

Je voudrais être l’un de ceux qui font la tempête et le beau temps, pour dire à la barbarie affublée du masque de la civilisation : tu n’iras pas plus loin. La transformation complète de l’Autriche et l’unification complète de l’Italie pourraient se faire en même temps. Et qu’aurait à gagner la France en contribuant à tout cela ï La gloire d’être la grande nation par excellence!... Est-ce que cela ne vaut pas quelques lambeaux de territoire?

Cette idée d’un arbitrage entre les peuples d’Orient, cette idée qui pendant un instant avait souri à Victor- Emmanuel, ne sourira-t-elle plus à d’autres?

II est à souhaiter que quelqu 'autre choc fatal ne rende

pas impossible la bonne entente entre les Italiens et les Français.... Voici ce que j’invoque : l’alliance de la France et de l’Italie pour délivrer et civiliser l’Orient sur les bases que je viens d’exposer, et pour faire accepter et au besoin pour imposer même leur arbitrage dans les différends qui s’élèveraient entre les peuples délivrés.

Est-ce qu’il n’y aura plus de Français qui avec des pantalons rouges ou de toute autre couleur marcheront à la mort pour la liberté des peuples ? Est-ce qu’il n’y aura plus d’Italiens qui, avec des chapeaux à plumes et des chemises rouges ou autrement habillés, sauront se montrer dignes camarades des Français sur les champs de bataille? Les symboles passent: les grandes nations restent.... En outre, l’Italie a le devoir de faire pour d'autres peuples ce que la France a fait pour elle. Elle doit aussi effacer les honteuses pages de 1866 .

Moi qui ai vécu longtemps parmi ces populations d’Orient, qui ai conspiré avec elles et pour elles, moi qui suis Grec presque autant qu’italien, je le proclame hautement : il est faux que les Grecs et les Slaves du midi aient de la sympathie pour la Russie. Un chef de Bulgares me disait en 1862 : « Que Napoléon III et Victor-Emmanuel nous donnent des armes pour nous délivrer. Nous accepterons leur arbitrage dans nos différends avec les Grecs, et nous formerons nous-mêmes le premier rempart de la France et de l’Italie, de l’Europe civilisée. Les Français et les Italiens savent bien que les Bulgares sont braves. L’histoire est là pour le prouver. *

Les peuples d’Orient, se voyant abandonnés par la France et par l’Italie, se sont tournés vers la Russie. Ils

savent que si même, pendant un instant, celle-ci réussissait à détruire la Turquie et à s’emparer de Constantinople, l'Europe se liguerait pour lui arracher sa conquête ; et ils espèrent alors voir leurs droits reconnus et leur indépendance assurée.

Le prince ou le ministre qui voudrait accomplir cette grande œuvre, la libération des peuplés d’Orient, devrait reprendre mon idée, qui avait souri à Victor-Emmanuel, et appeler autour de lui les hommes les plus influents, les chefs officiels et non officiels de ces peuples, proposer ou imposer une solution à leurs différends, aider à leur organisation militaire»

Je suis persuadé que si la Grèce était organisée militairement comme la Serbie, où tout homme est soldat, si les Grecs et les Serbes soumis à la Turquie, ainsi que les Bulgares, avaient des armes, si les Albanais se levaient en même temps, s’ils étaient tous d’accord, ils pourraient commencer la lutte en proclamant le principe de non-intervention et peut-être vaincre les Turcs sans besoin que les puissances européennes prissent part à la lutte. C’est ce que j’avais proposé en 1863. C'est dans le cas probable d’une intervention russe, que la France et l’Italie alliées achèveraient par une courte campagne le triomphe de la sainte cause et pourraient constituer les États-Unis de l’Orient.

Mais si l’Orient reste le champ des luttes d’influences rivales et également impuissantes des États européens; si les peuples soumis à la Turquie gardent toujours leurs anciennes rancunes; si tandis que l’on combat au Monténégro, la Crète reste tranquille, et lorsque la Crète s’insurge, les Monténégrins traitent avec la Porte pour

la cession de quelques lieues de territoire ; tous ces peuples doivent se résigner à. l’esclavage, et les Turcs ont bien raison de ne pas plier leurs tentes et de rester campés sur les rivages du Bosphore.

Je me suis beaucoup étendu sur la question orientale. Je ne suis pas pourtant sorti de mon sujet. Mon but principal est de faire voir quelle a été ma vie politique. Je viens de montrer que j’ai employé plusieurs années à étudier des questions vitales pour lTtalie, pour l’Europe entière. Je viens d’exposer le fruit de mes études, la solution à donner à ces questions.

Je vais parler dans la suite de mes efforts pour transporter mes idées du domaine de la théorie dans celui de la pratique.

C’est aussi pour une autre raison que je me suis longuement étendu. J’ai disparu de la scène politique depuis une année et demie. Sans doute mes anciens amis en Orient diront :« quel égoïste! Sa patrie est délivrée, n ne songe plus à la nôtre qui est dans l’esclavage. »

Je n’ai rien écrit à propos de la révolution de Crète. Je l’avais déjàdit à quelques Crétois en 1863: «Tout mouvement isolé est inutile. Il ne sert qu’à enrichir un martyrologe déjà bien riche, et ne produit pas d’autres résultats, ou en produit de bien minces en comparaison des sacrifices. Il n’y a d’autre espoir pour vous et pour les autres peuples, que dans un mouvement symphone et synchrone, avec l’aide et l’arbitrage de quelque grande puissance occidentale. »

Qu’aurais-je pu faire en France pour la sainte cause des Crétois?... Écrire des articles? Il y avait assez de publicistes français, des hommes de talent qui en écri-

vaient, comme M. Saint-Marc Girardin (18) et d’autres.

Étant sorti pendant quelques instants de mon mutisme, je saisis cette occasion pour défendre la sainte cause. Il est vrai que le mandat en bonne et due forme que j’avais reçu pour cela en 1863, au nom de Canaris et de l'étérie « La sainte lutte », est depuis longtemps périmé. Mais il y a un autre mandat qui ne l’est pas. C’est celui que me donne mon affection pour la Grèce, pour le pays où j’ai trouvé asile dans mon émigration.

Quel obstacle empêche la France et l’Italie de conclure l’alliance que j’invoque pour délivrer et civiliser l’Orient, pour exercer une hégémonie morale dans le monde ?... Oh ! oui, je vois un obstacle, un grand obstacle.

Malheureusement je ne suis pas assez maître de ma plume, surtout assez maître de la laugue française pour dire certaines choses.... J’aime mifax ir.e taire.

Après une absence de plusieurs années je revis Athènes vers la fin de mai 1862. Je trouvai la ville de Minerve et de Théséeliïen changée. Il est vrai que les res-

tes de l’ancienne cité turque étaient dans le même état de délabrement dans lequel je les avais laissés en 1853. Rien n’était changé non plus à cette rue du Pirée, qui donne une idée si mesquine de la capitale du royaume de Grèce à celui qui la visite pour la première fois, ni à la fameuse Place des voitures où j’étais descendu le 4 août 1849 en demandant : comment appellet-on ce village ? Mais la Néapolis (nouvelle ville) était agrandie, embellie. Des terrains vagues où je m’étais promené, où j’avais passé de longs jours et de bien longues nuits tout seul, le cœur serré, les yeux pleins de larmes, pendant les premières années de mon exil, étaient complètement transformés et s’étaient couverts de constructions assez vastes, quelques-unes mêmeassez élégantes. Je trouvai surtout les environs du Panépistémion ( université ) bien changés. Auparavant ce sol était couvert d’une végétation maigre que les premières chaleurs de l’été brûlaient, de chardons qui s’attachaient aux habits des rares passants. En 1862 on y avait élevé de belles habitations, des maisons coquettes : on y avait ouvert des rues larges et bien alignées. Je me logeai dans une élégante maison au pied du Lycabète, tout près de l’emplacement du Lycée, là où quelques années auparavant je n’avais trouvé que des ruines.

Je trouvai à Athènes plusieurs personnes que j’avais connues pendant ma jeunesse, parmi lesquelles je nommerai la brave Peppina, la Milanaise, qui avait été la mère, la providence des pauvres émigrés. Je revis la bonne famille Bottaro, qui faisait le commerce des plaintes et avait un beau jardm près de l’Ilissus. Plu

sieurs de ceux que j’avais connus, étaient morts. J’allai visiter le cimetière d’Athènes et donner un adieu et quelques larmes à mes bons amis Mariani l’ex-triumvir de Rome en 1849, et le poète grec Zallocosta. Celui-ci avait contribué à faire connaître mon nom en Grèce par les belles traductions qu’il avait publiées de plusieurs d’entre mes compositions poétiques. Il avait traduit, entre autres, une poésie que j’avais composée quelques jours après mon arrivée à Athènes, pour une jeune tille dont j’avais suivi le convoi funèbre depuis l’église Sainte-Irène jusqu’au cimetière, au bord de l’Ilissus (19).

Presque vingt ans sont passés depuis que j’ai composé ces vers. Pourtant je vois encore devant moi, couchée dans son cercueil, cette belle jeune fille, dont je ne savais pas même le nom.

« Son corps était couvert d’un long voile blanc ; ses bras étaient croisés sur sa poitrine; on n’aurait pas dit qu’elle était morte, mais qu’elle dormait. »

C’était la première fois que je voyais un enterrement grec. Ces cérémonies touchantes, ces parents et ces amis en pleurs donnant le dernier baiser à la pauvre morte, tout m’étonna, m’émut.

La traduction que Zallocosta fit ensuite de mes vers, tout en gardant le mètre de l’original, est un vrai chefd’œuvre.... Il avait aimé cette jeune fille.

On trouvera cette poésie parmi les autres que j’ai publiées à la fin de ce volume.

Il y a quelques jours ici, à Paris, je parlais de Zallocosta à une jeune Grecque que je voyais pour la première fois. Elle récita par cœur mes vers pour la jeune Athénienne morte, traduits par mon pauvre

ami.... « Ils sont populaires en Grèce, dit-elle. Les mères , les amants à qui la mort vient d’enlever une fille, une amante, les récitent en pleurant. »

Je n’ai donc pas tout à fait perdu ma vie si j’ai pu semer des idées qui germeront avec le temps, et si j’ai dit des paroles qui excitent ou interprètent de nobles sentiments.

Ainsi que je l’avais prévu , je trouvai qu’une réconciliation entre le roi Othon et les Grecs était impossible en mai 1862. J’eus à ce sujet des entrevues avec Canaris.

Canaris n’est pas seulement un héros de la guerre de l’indépendance, qui a été célébré même par des poètes français. Il est aussi un très-honnête homme. Je ne comprends pas que ceux qui ont écrit que les Grecs sont des coquins, des voleurs, n’aient pas fait une exception du moins pour Canaris. Après avoir été je ne sais combien de fois ministre et président du conseil, il vit très-modestement dans une petite maison hors d’Athènes. Il se rend presque tous les jours à pied à la ville. C’est un vieillard de soixante-quinze ans, encore vert. Il a peu d’instruction : je crois qu’il a appris à lire à l’âge de trente ans ; mais il a beaucoup de bon sens naturel. Il parle souvent par figures, par paraboles. La langue dont il se sert, quoique ennoblie, pour ainsi dire, par le mélange de l’hellénique, à cause du contact que le vieux marin a eu avec les beaux parleurs d’Athènes , est la vraie langue vulgaire appelée x*Qo|mXouusvï), et s’approche de celle que j’ai entendu parler en Asie par quelques vieux Turcs qui se sont enfuis de la Grèce pendant la guerre de J 82 1-28. Cette

langue vulgaire a quelque chose de plus gracieux, de plus naïf que la néohellénique, la langue des loyiotaloi ou savants.

Le vieux marin a des manières simples et bienveillantes. Une fois il me reçut en caleçon , assis à la porte de sa maisonnette. « Pardon , dit-il , si je te reçois de cette manière : je suis un homme simple, un vrai enfant du peuple. On dit que Garibaldi l’est aussi. Nous sommes tous les deux de vieux loups de mer. Je crois qu'il aurait fait tout aussi bien que moi ce que j’ai fait. »

Il n’ajouta pas ce que probablement il se dit à luimême : j’aurais été aussi capable de faire ce qu’il a fait.

Canaris commença donc par me dire : « Il paraît que vous, les Italiens, vous avez de bonnes intentions envers la Grèce. Mais vous vous y prenez bien mal. Vous voulez soutenir un homme dont nous voulons absolument nous délivrer. Vous vous adressez au roi 1 Sais-tu combien de rois il y a en Grèce?...

— Je crois, lui dis-je, qu’il y en a trois: Othon, Amélie et le vrai roi, le peuple grec. Comme tu es le plus noble représentant de ce peuple, j’ai voulu m’adresser à toi-même.

KaXa', xaXâ (bien, bien), dit le vieux brûlotier en souriant.

Dans cette entrevue et dans d’autres, Canaris me fit comprendre que le divorce entre le roi Othon et la nation grecque était déjà consommé. C’est ce que j’avais bien prévu avant de quitter l’Italie. ,

« Le jour où nous serons tous d’accord, dit-il, la révolution se fera en vingt-quatre heures.

— Je crois, lui dis-je, qu’il faut encore trois ou quatre mois de conspiration pour établir cet accord. Lorsqu’il sera conclu, il n’y aura guère de sang répandu. J’annoncerai donc une révolution qui se fera au mois de septembre ou d’octobre sans répandre de sang. L’apparition de deux cents chemises rouges en Grèce pourrait abréger ce délai.

— Annonce aussi, ajouta-t-il, au prince Michel de Serbie , que toutes ses négociations avec le Bavarois sont inutiles. Dans trois ou quatre mois Othon ne sera plus roi de Grèce. »

Je peux dire que je n’ai pas conspiré contre Othon. Je ne me suis jamais mêlé des affaires intérieures des pays étrangers que j’ai habités. Même en Roumanie, dans mon journal, je ne me suis occupé que des affaires extérieures, des grandes questions d’intérêt européen. En Grèce je me suis borné à étudier la situation politique, à constater que la chute d’Othon était inévitable et à contribuer en quelque manière à l’accord des partis qui aurait pu abréger la crise. Au lieu de chercher à retarder cet événement certain, fatal, la France et l’Italie auraient dû prendre la direction du mouvement pour donner une solution définitive à la question d’Orient. Garibaldi aurait pu jouer un grand rôle dans ce drame immense.

M. Thouvenel qui était alors ministre en France, croyait qu’après l’expulsion d’Othon la guerre civile éclaterait en Grèce. Les événements ont paru donner raison à cet éminent homme d’Etat, à ce bon ami de l’Italie, qui connaissait aussi très-bien l’Orient. Cependant il n’avait pas réfléchi que si l’on eût proposé aux Grecs

VINGT ANS D’JkXIL.

la délivrance complète de leur nation, l’accord entre les partis se serait maintenu même après la chute d’Othon et aurait empêché tout excès. Le gouvernement français n’avait pas bien apprécié la situation; il avait cru que le mouvement de Nauplie n’était qu’une révolte, un pronunciamiento militaire, écrasé sans avoir trouvé d’écho dans le pays. C’est que l’accord des partis, qui exigeait de longues négociations, n’était pas encore fait. La révolte de Nauplie fut le prodrome d’une révolution.

C’est un fait historique assez curieux à étudier! C’est pour avoir voulu faire le bien des Grecs, pour avoir voulu le faire malgré eux, sans consulter le vrai roi de Grèce, comme disait Canaris, le peuple grec, que la France et l’Italie ont perdu la grande influence qu’elles possédaient alors en Orient. Cette influence n’était pas due à des menées, à des intrigues. Elle était le fruit d’une politique généreuse, le fruit du noble sang français et italien répandu sur les champs de bataille pour la cause sainte de la liberté des peuples. C’est l’Angleterre qui hérita de cette influence en Grèce. Elle fut bientôt remplacée par la Russie.

Ce qui compliqua beaucoup l’immense imbroglio des affaires d’Orient en 1862 , ce qui est inexplicable pour moi, c’est le rôle que la Russie y joua. C’est le traité secret conclu entre la Russie et une autre grande puissance, qui alarma le plus l’Angleterre. Elle décida d’employer tous les grands moyens, de faire même des sacrifices pour faire tomber Othon et pour empêcher la guerre contre la Turquie , guerre qui paraissait inévitable.

M. Lombardos de Zante était alors, je l’ai déjà dit,

le chef d’un comité qui avait pour but de préparer un mouvement contre les Turcs avec l’aide du gouvernement italien et de Garibaldi. Il s’était aperçu, aussi bien que moi, de l’immense difficulté de faire accepter par la nation grecque, comme chef avoué de ce mouvement, le roi Othon. Il avait présenté un long mémoire là-dessus au roi d’Italie et à Garibaldi. 11 ne se décida à suivre cette impulsion, qui venait de bien haut, que lorsque Garibaldi lui eut lancé la fameuse formule : Sinon , non. Lombardos risquait de perdre sa popularité, une popularité bien méritée, qu’il avait acquise en luttant pendant plusieurs années avec talent et courage contre la protection anglaise dans les îles ioniennes. Il était l’un des chefs du parti radical qui repoussait toutes les réformes que l’Angleterre offrait aux Ioniens, et qui insistait à demander l’union à la Grèce. En s’opposant au courant de l’opinion publique en Grèce, en soutenant le roi, Lombardos jouait un jeu bien dangereux pour lui. En effet, il eut ensuite des luttes terribles à soutenir à Zante contre des adversaires peu loyaux; il' obtint de Garibaldi l’autorisation de tout révéler. Il en profita avec beaucoup de réserve. Ce concitoyen d’Ulysse est très-habile à parler, mais il est aussi très-habile à se taire. Je crois pourtant ne pas commettre d’indiscrétions en soulevant un coin du voile qui couvre tant de mystères. 11 est temps que la lumière se fasse ou du moins commence à se faire.

La Farina n’était pas plus clairvoyant que Garibaldi sur la véritable situation de la Grèce. C’est que, n’ayant pu observer les choses sur les lieux, l’un et l’autre s’é-

taient fiés à des agents subalternes, et obéissaient à une direction suprême.

Ce moment historique si peu connu est très-intéressant et mérite d’être étudié. Il y avait alors un accord exprès ou tacite entre tous ou presque tous les libéraux italiens appartenant aux diverses nuances des partis militants. Ils étaient tous persuadés qu’il fallait se rallier autour du trône, et accepter comme base d’opération l’alliance de la France et de l’Italie. Sans doute, il y avait des dissidents , mais le nombre en était comparativement petit. Peut-être cette docilité apparente cachait-elle, du moins chez quelques-uns d’entre eux, des arrière-pensées ; mais l’histoire réussira trèsdifficilement à démêler la vérité. Les anciens républicains, les démagogues, les gens rebelles et indociles, étaient presque tous, grands et petits, devenus dociles, peut-être trop dociles, et acceptaient loyalement des nécessités politiques. Moi-même, moi républicain, jouant un rôle secondaire, n’ai-je pas été, pendant un instant, d’accord avec un roi ? Il n’y avait pas alors en Italie de sociétés secrètes, ce terrible symptôme d’une société malade, attaquant la base même du gouvernement. Le grand démagogue, le conspirateur des conspirateurs, Mazzini, était alors un général qui n’avait guère de soldats.

Il y aurait place ici pour des révélations très-curieuses, très-piquantes. Quelques-unes ne seraient pas peut-être dignes d’un historien ; elles seraient bonnes pour un romancier. Ce serait curieux, par exemple, de connaître les noms et les qualités d’autres agents politiques plus ou moins avoués, et le rôle qu’ils ont joué.

Je communiquai ce que j'avais entendu, observé et fait, aux Italiens qui avaient le plus d’intérêt à l’apprendre. J’envoyai alors en Italie deux hommes modestes, obscurs, que je veux nommer. L’un d’eux était un menuisier poète, qui venait de publier de beaux vers sur les victimes de la révolution de Nauplie, Spiridion Malakis. L’autre était Zissu Sotiriu, un négociant assez riche autrefois, qui avait tout sacrifié pour la patrie en 1854, pendant la guerre contre les Turcs. Tout âgé qu’il était de cinquante ans environ, il avait fait les campagnes d’Italie avec Garibaldi. J’ai une espèce de remords d’avoir été la cause innocente de l’incarcération du père Zissu. En effet, il suivit Garibaldi à Aspromonte, et fut emprisonné pendant quelques mois. En juin 1862, l’ancien négociant aisé, le vieux Zissu, ne possédait qu’un mince matelas, une couverture, quelques vieilles hardes, parmi lesquelles un immense chapeau de paille que le soleil avait hâlé, et une kanata (cruche) dans une grande chambre propre et nue. 11 se tenait prêt à aller jusqu’au bout du monde, sur les champs de bataille, en prison, pour servir la cause de la liberté.

Je publie ces noms et je raconte ces détails pour montrer qu’il y a des honnêtes gens parmi ces Grecs que l’on a appelés coquins et voleurs et que l’on a tant ridiculisés; qu’il n’est pas même difficile d’en trouver, surtout parmi ceux qui sont le plus attachés à l’Italie.

Je me souviens que j’avais alors de fréquents rapports aussi avec un autre patriote estimable, M. Lambros, un nom assez connu des numismatologues en

VINGT ANS D’JiXIL.

Europe, un ancien orfèvre qui était devenu savant antiquaire et négociant de médailles.

Je voyais aussi souvent un homme respectable, qui honorerait tout pays, M. N. Negris. 11 s’était associé à M. Lombardos pour préparer la sainte lutte. En 1854, Negris, en Epire, avait dépensé cent mille francs : il avait en outre payé de sa personne.

J’étais fâché de ne pas avoir alors sous la main Élias Stathopoulos de Sparte, qui s’était bravement battu pour la cause italienne, en 1859-60. Un jour je lui en faisais mes compliments. « Cela ne vaut pas la peine d’en parler, dit-il: j’ai seulement voulu que ma mère fût contente de moi, qu’elle pût dire qu’elle avait un enfant digne d’elle et de Sparte. » Je crois que Plutarque aurait pu donner place à cette réponse parmi ses apophthegmes laconiques (20).

Mon but était donc de préparer les voies de Garibaldi en Orient.

Je dois avouer pourtant que. j’avais quitté l’Italie prévoyant des malheurs, comme après mon entrevue avec Manin, en avril 1848. J’avais eu cette fois aussi ut.e entrevue qui m’avait affligé. A Gênes, pendant le

mois d’avril 1862 , chez le D r ...., je vis M..., un excellent patriote que j’estime beaucoup. Je lui communiquai mes projets.

« C’est bien, dit-il. Mais Garibaldi n’ira jamais en Orient. Dans quelques mois il sera à Rome avec nous

— Qu’est-ce que vous ferez à Rome? lui dis-je.

— Nous y proclamerons la fraternité des peuples , dit M....

— Parfaitement bien. Il y a pourtant une petite difficulté pour aller à Rome, repris-je. Il y a là-bas des pantalons rouges, des soldats français.

— Les soldats français ne se battront pas contre Garibaldi, dit le patriote.

— Mon Dieu, repris-je. Quelle fatale erreur! Que de malheurs je prévois pour la patrie et pour Garibaldi même!... Oui, il faut aller à Rome; mais le meilleur chemin pour y aller, c’est Constantinople. »

Garibaldi a eu et a autour de lui de braves gens: quelques-uns d’entre ces Garibaldiens sont des héros. Il y a, par exemple, tel ancien décrotteur qui est de ses intimes, que j’estime plus qu’un ministre dans des pays que je connais. Mais il n’y a eu auprès de Garibaldi, du moins après 1860 , aucune forte tête politique, à grandes conceptions , aucun ami sincère de la liberté doublé d’un fin diplomate. Cela ne doit blesser personne : n’a pas un grand talent politique qui veut.

Cette surabondance de patriotisme, <îe courage, d’audace et ce manque de génie politique chez les gens qui entourent Garibaldi, peuvent expliquer plusieurs faits historiques.

L’Italie, ce pays qui a produit tant de grands hommes, même aux époques les plus tristes de son histoire, ne s’en est pas trouvée riche au moment solennel , critique de reprendre sa place parmi les nations indépendantes de l’Europe.

A l’exception de Cavour et de Mazzini, ces deux hommes d’Etat éminents mais à des titres différents, l’Italie contemporaine n’a eu que des médiocrités. Gela n’exclut pas le patriotisme et le courage : heureusement le courage et le patriotisme ne sont pas rares en Italie. Ce qui est rare en Italie, comme partout ailleurs, c’est le grand talent politique, ainsi que les grandes vertus civiques, comme le désintéressement complet, l’abnégation sublime, la justice parfaite envers les émules, envers les -adversaires même. Pour mieux dire, ces vertus sont rares chez les hommes qui ont joué et jouent un rôle politique et se croient de grands hommes, et dont les noms sont assez connus; elles ne le sont pas chez des hommes modestes, obscurs, dévoués, qui n’ont pas de prétentions et dont le nombre est assez considérable. C’est l’élite de la nation. La plupart de ces bons citoyens n’ont rien gagné à tant de changements politiques : ce sont les tièdes patriotes ou les anciens ennemis de la patrie qui ont les emplois, l’influence, le pouvoir.

Il est vrai aussi que l’union d’un grand talent avec de grandes vertus n’est pas rare seulement en Italie; elle l’est partout à notre époque , qui est une époque de grandes idées et de petits hommes.

Je vais dire une chose qui paraîtra bien étrange. Si Garibaldi avait eu l’ambition et le génie de César, au-

quel il est supérieur sous quelques points de vue, ou s’il avait eu auprès de lui quelque forte tête politique, il serait peut-être à présent.... empereur de Constantinople. Cela avait été bien proposé. Il en dira bien quelque chose, je crois, lui-même, dans ses Mémoires qu’il écrit en français.

Selon d’autres, on aurait pu reprendre en 1862, si quelqu’un n’y eût mis son veto , l'ancienne idée cavourienne, ou du moins l'idée acceptée par Cavour, de placer un fils de Victor-Emmanuel sur le trône de Grèce.

Ceux qui ont bien observé les peuples d’Orient en 1860-62, ont pu se persuader que ces vastes ambitions, que Garibaldi n’a jamais eues, n’auraient pas été absurdes. Je vais raconter une anecdote.

Après Aspromonte je vis un de mes amis, B...., qui avait été pendant quelque temps (1853-1856) secrétaire de Bib Doda, prince des Mirdites. Celui-ci s’était bra- . vement battu avec les Turcs contre les Russes en 1854.

En 1862, B. rencontra Bib Doda dans une rue de Constantinople.... La Porte qui ne se fiait pas beaucoup à celui-ci, l'avait fait venir à la capitale, où il était courtoisement surveillé.

« Ah! dit Bib Doda à B.... Pourquoi, au lieu d’aller à Aspromonte, Garibaldi n’est-il pas venu en Orient! Les miens, 60 000 hommes, se seraient levés comme un seul homme. J’aurais bien réussi, moi, à m’enfuir de Stamboul.

— Garibaldi, dit mon ami B..., aurait bien pu devenir empereur de Constantinople !

— Pourquoi pas? reprit Bib Doda. Moi j'aurais bien volontiers reconnu sa suzeraineté. »

Dans ce temps-là il y avait aussi un autre candidat à l’empire de Constantinople. C’était le maître d’école de Missolongi.

Ce maître d’école était le descendant d’une ancienne famille qui a régné à Byzance: d’après une ancienne prophétie, tôt ou tard elle remontera sur le trône.... C’est un vaste théâtre qui a manqué au maître d’école, et non pas le talent, le courage, l’ambition. Il avait une petite église à lui. Des femmes lui étaient très-dévouées et faisaient la propagande. L’une d’elles, une charmante femme de trente ans, m’a longuement raconté, à ce sujet, ses visions et ses révélations : il y avait de quoi éclater de rire, mais cela aurait blessé cette intéressante fanatique. Le maître d’école avait donc ce point de ressemblance avec Mazzini : il était aussi mystique. Il adressait à ses fidèles, dont le centre était Patras, de belles épîtres en grec ancien, dans le style de saint Paul. Il s’était mêlé aux conspirations contre les Turcs; c’était réellement un homme capable autant que vertueux. Si certain projet s’était réalisé, il aurait fait partie d’un gouvernement provisoire.

Revenons à des choses plus sérieuses.

Tout le monde sait comment finit cette partie de l’épopée garibaldienne,... à Aspromonte.

Je vais terminer en citant quelques pages du premier livre des Discours sur Tite-Live par Machiavel li (chap. xxix, xxx). Je ne ferai pas d’observation sur les paroles prophétiques de ce génie. Les lecteurs en feront eux-mêmes.

« Lorsque le général d’un prince vient glorieusement à bout de quelque expédition importante, le prince est obligé de le récompenser. S’il le déshonore , au con-

traire, s’il l'offense par un motif quelconque d’avarice, il commet une faute qui n’a point d’excuse et lui attire une infamie éternelle. Cependant beaucoup de princes font cette faute. Corneille Tacite en donne la raison dans cette belle sentence : « L’on a bien plus de penchant à offenser celui qui nous a été utile, qu’à lui faire du bien.... La reconnaissance est onéreuse; la vengeance est regardée comme un gain. » Mais lorsque le prince ne récompense pas , ou pour mieux dire offense ce général sans y être porté par l’avarice, mais seulement par quelque soupçon , il mérite en quelque sorte d’être excusé. L’histoire est pleine de ces sortes d’ingratitudes, nées du soupçon; parce qu’un capitaine qui a fait de grandes conquêtes pour son souverain et s’est couvert de gloire, acquiert nécessairement tant de réputation auprès de ses soldats, de ses ennemis mêmes et auprès des sujets de ce prince, que cette victoire ne peut plaire à son souverain. Celui-ci ne peut avoir d’autres pensées que de se prémunir contre son général victorieux ; et pour en venir à bout il cherche à lui faire perdre le crédit qu’il aura gagné dans son armée et sur ses sujets en faisant voir avec beaucoup d’artifice que cette victoire a été remportée plus par faveur de la fortune, par lâcheté des ennemis ou par la prudence des autres généraux qui ont joué un rôle dans cette entreprise , que par la bravoure de ce général. L’histoire est pleine de ces sortes d’exemples. Tous ceux qui vivent aujourd’hui, savent avec combien d’adresse et de bravoure un général célèbre a conquis le royaume de Naples pour le roi.... On sait aussi que pour récompenser une telle con-

quête, ce roi s’étant rendu à Naples ôta le commandement des troupes à son général. Cette jalousie est si naturelle aux princes qu'ils ne s’en peuvent défendre , et il leur est impossible d’avoir de la reconnaissance pour ceux qui ont remporté de grandes victoires en combattant sous leurs enseignes.... Une république n’a jamais été injuste par avarice, et a toujours été ■ moins sujette aux soupçons que les princes.... Voici le conseil que je crois devoir donner à ce général, s’il voit qu’il lui est impossible d’éviter les mauvais traitements de l’ingratitude. Qu’il fasse l’une de ces deux choses. Dès qu’il aura remporté la victoire, qu’il abandonne l’armée, et qu’il se remette entre les mains de son prince , en évitant avec soin tout ce qui pourrait marquer de l’orgueil ou de l’ambition ; afin que ce prince n’ayant aucune occasion de jalousie , ait de fortes raisons de récompenser un si fidèle soldat ou du moins de ne lui causer aucun préjudice.... Autrement que ce général prenne hardiment et sans biaiser le parti opposé.... S’il reste incertain, indécis, il se laissera enfin accabler. »

Je croyais être bien reçu en Roumanie en 1862 . Mon expulsion en 1859 ayant été de nécessité politique,

j’espérais que les Roumains et leur gouvernement se se- > raient empressés de me faire oublier une injustice. J’avais écrit en faveur de leur cause. Je leur avais rendu des services auprès de Cavour et de Garibaldi.

Une fois je m'étais entretenu avec Cavour sur l’abolition des juridictions consulaires en Roumanie, sur le droit des Roumains de juger les procès des étrangers résidant dans leur pays d’après les lois du pays môme. J’avais ensuite présenté un mémoire à ce sujet à Cavour. Il me dit qu’il s’était déjà occupé de cette question, mais qu’il aurait aimé à l’approfondir. Au Congrès de Paris il avait proposé l’abolition des juridictions consulaires, mais il s’était arrêté devant l’opposition de l’Angleterre. « Vous concevez, dit-il, qu’avant tout il faut faire l’Italie. — Il faut faire la Roumanie aussi, lui dis-je. — Nous la ferons après, » reprit-il en riant.

J’avais fondé en Italie une société italo-roumaine, à laquelle des hommes de lettres, des savants, des artistes distingués avaient donné leurs noms. J’avais reçu du ministre de l’instruction publique, M. Matteucci, une mission scientifique en Roumanie. Des ministres roumains m’avaient déjà écrit en 1860 , en me remerciant au nom du prince de mes bons services, et en me faisant des promesses bien flatteuses. Les portes de la Roumanie, disaient-ils, m'étaient ouvertes.... Hé bien! j’ai trouvé ces portes fermées. J’en fus indigné autant qu’étonne. Je fus de nouveau expulsé de la Roumanie.

Je crois être l’Italien qui a rendu le plus de services

aux Roumains. Il est vrai que je n’ai pas caressé certains rêves d’ambition démésurée et d’une réalisation impossible. J’ai pourtant réussi à faire accepter l’existence de la Transylvanie, comme État séparé, par l’homme qui avait fait jeter en 1848 le fameux cri, signal de tant d’horreurs : l 'union ou la, mort, par Kossuth. Ce ne sont pas mes idées que les Roumains rejetaient; au contraire, elles étaient acceptées par un certain nombre de patriotes, du moins comme une transaction temporaire. Elles l’étaient surtout en Transylvanie, où s’il existe un grand parti qui ne veut pas de Pest pour capitale d’un État unitaire, on ne veut pas non plus de Bucuresci.

Il existe un autre Italien envers lequel les Roumains ont aussi montré de l’ingratitude, et que peut-être ils ne connaissent même pas. C’est un des plus grands savants et des plus grands patriotes italiens de notre siècle : c’est Carlo Cattaneo. Il a été le premier homme de lettres, en Italie, qui s’est occupé de faire connaître les Roumains, les Valaques comme on disait alors, et qui à propos du Tentamtn crüicum de Lauriano, a rappelé aux Italiens l’ancienne parenté entre eux et les colons du Danube. C’est Cattaneo, ce sont ses écrits qui m’ont donné l’idée de m’occuper de la Roumanie.

Enfin je ne peux laisser échapper l’occasion de dire quelques mots à propos d’un autre acte d’ingratitude des Roumains, et en même temps de rendre hommage au souvenir d’un de mes anciens amis, homme d’une activité extraordinaire et d’un grand dévouement à la cause des peuples. C’était un Prussien, mort en 1866,

Neugebauer, un excellent ami de l’Italie aussi. Cet homme étonnant qui conserva jusqu’à l’âge de quatrevingt cinq ans toutes ses facultés intellectuelles et l’activité de sa jeunesse, fut le premier philoroumain allemand. Son consciencieux et savant ouvrage, la Valachie et la Moldavie, et d'autres de ses écrits ont beaucoup servi la cause roumaine. Cependant les Roumains, dans la distribution des honneurs de leur pays, ont complètement oublié le brave Neugebauer, qui en était un peu affligé, mais nullement étonné.

Je vais dire quelque chose d’un homme qui a été pendant quelques années le chef de quatre millions d’hommes; je vais parler de l’ancien Domnu des Roumains, de Couza.

Avant son élection, Couza était un petit boüar ruiné au jeu.... On montrait au doigt à Galatz un Italien, M. Delvecchio, qui avait gagné 200 000 francs perdus par Couza pendant une seule nuit. Celui-ci avait été pendant quelque temps préfet de Galatz. Pour obliger ses anciens amis de cabaret, il introduisit une mesure pour les liquides spiritueux, qui excédait de quelque chose la mesure légale. C’est la fameuse oca de Couza , qui lui a valu tant de poignées de main et de toasts aux cabarets de Galatz. Voilà ce qu’il avait fait de mémorable pendant son administration. Il était si méprisé que les négociants grecs lui avaient défendu l’entrée de leur lesche ou club. Il était connu comme un dévoué partisan de la Russie. Mais étant dépourvu d’instruction et tout à fait décrié par sa conduite privée, il ne jouissait d’aucune influence. Voilà les précédents d’un homme qui allait devenir le chef d’une nation.

J’étais à Jassy, en janvier 1859, kl’adunare (assemblée), lorsque Couza fut élu. Je me suis trouvé là au milieu de ces Moldaves qui ont quelque chose de plus sérieux et de plus rude à la fois que leurs frères au delà du Milkov, les Munteni ou Yalaques. Le Moldave est bien en quelque sorte le Dacus asper du poète latin. Le mélange d’éléments romains est moins fort chez eux qu’en Valachie et dans le Banat de Temesvar.

Je ne pouvais en croire mes yeux èt mes oreilles. C’était bien l’homme des cabaréts de Galatz, l’homme à l’oca, que l’on proclamait prince, pour qui l’on criait avec tant d’enthousiasme, sa traésca (vivat), et à qui Cogalniceano adressait un beau speech, dans lequel il exprimait son espoir qu’ Alexandra Joanu ressemblerait à l’ancien prince du pays, Alexandru cellu bunu , Alexandre le Bon. Je me souviens qu’alors, moi qui ris rarement, je fus pris d’un fou rire, d’un rire inextinguible, et que les Daci aspri faillirent me mettre à la porte.

Je savais pourtant de quelles circonstances extraordinaires cette étonnante élection était le résultat. Je ne dis pas que parmi ces Moldaves de Yadunare il y eût un grand homme, mais il y en avait beaucoup qui valaient bien mieux que Couza. Le parti libéral de l’Assemblée était partagé en plusieurs fractions : il y avait des candidats sérieux, mais aucun d'eux n’avait chance de réussir. Les conservateurs au contraire étaient compacts, unanimes. C’est alors, que dans une réunion préparatoire des libéraux les plus influents, quelqu’un jeta le nom de Couza, à qui personne n’avait songé auparavant. « Ne vous étonnez pas de ce choix, me dit alors un excellent philoroumain, M. Vaillant : on

était dans un tel embarras, que l’on aurait pris même un Tzigane (bohémien) pour prince; peut-être eût-il mieux valu prendre un Tzigane. »

Couza fut élu aussi à Bucuresci où personne ne le connaissait; c’est le prince de Moldavie qu’on élut. On voulait par là faciliter l’union des Principautés.

Je publiai alors des vers pour l’élection de Couza. J’étais embarrassé; je ne savais que dire de lui, car il n’y avait que du mal à dire.... Je me tirai d’affaire en faisant un abrégé de l’histoire roumaine. Je dis que la renommée le célébrait comme un homme digne de régner en Roumanie (c’était une ironie), mais je lui recommandai de ne pas oublier un conseil que je lui donnais : c’était d’adumre non tesoro, ma gloria, d’amasser non pas des trésors mais de la gloire. On sait avec quelle gloire régna ce prince 1 une nuit il fut obligé de signer son abdication en chemise et nupieds !... Il fit tout le contraire de ce que je lui avais conseillé de faire.

En 1864, Couza saisit le prétexte de l’émancipation des paysans pour faire un coup d’État, lorsque les partis avaient fini par s’entendre sur la nécessité d’accorder quelques parcelles de terre aux cultivateurs. Il escamota cette idée et se fit maître absolu du pays.

Peu de jours après l’élection de Couza, à Jassy, j’étais chez Pano, un homme distingué, libéral, un ministre alors, qui avait fait de Couza un prince. Un excel lent patriote, Marin, dit le national , était présent.

« Couza a accepté des conditions, dit Pano; il les a signées : il les remplira.

— Si le nouveau prince ne remplit pas ces conditions, dis-je, devant quel tribunal le citerez-vous? » Pendant cette conversation, on annonça Couza lui même.... Il parla de son élection inattendue, des engagements qu’il avait pris envers ses amis, de gouverner le pays libéralement, etc.

« Je serai toujours prêt, dit-il, à descendre de ce trône où mes amis et la volonté des Roumains m’ont fait monter, si le bien du peuple l’exige. »

Pano avait l’air d’un homme satisfait de son œuvre ; Marin était tout joyeux; moi, j’étais silencieux et triste.

Hélas ! Pano, voyant la mauvaise administration de Couza, voyant dans quel abîme lui-même, Pano, avait contribué à précipiter son pays, en est mort de douleur.... On m’a dit qu il est mort lou.

Couza se montra ingrat envers ceux qui l’avaient connu dans sa mauvaise fortune et lui avaient fait du bien ; il ne reconnut pas ses anciens compagnons de plaisir.

Après avoir été de nouveau chassé de la Roumanie, j’allai à Matchin en Turquie, vis-à-vis d’Ibraïla. J’avais l’intention de parcourir la Bulgarie, ce que je fis, puis de rentrer en Roumanie, ce que je réussis à faire aussi. C’est à Matchin que je fis la connaissance d’un Italien qui avait eu aussi à se plaindre de Couza, et qui le haïssait mortellement. C'était un homme du Midi, assez instruit, d’un caractère énergique, un de ces Italiens bizarres, excessifs en tout, dans le bien comme dans le mal, et dans lesquels il y a l’étoffe d’un héros autant que celle d’un grand scélérat. C’est surtout le Midi

qui produit de ces caractères excentriques. Quelquesuns de ces brigands qui ont effrayé le monde par leurs crimes, étaient de grands caractères, des malheureux qui avaient pris la mauvaise voie.

B.... avait été aussi injustement que cruellement offensé par Couza et voulait se venger coûte que coûte.

Il avait été l’un des anciens amis de Couza. Une année après l’élection de celui-ci, il alla le voir. 11 le trouva à Ismaïl, petite ville moldave sur le Danube. Non-seulement Couza fit semblant de ne pas le reconnaître, mais pour le châtier de la familiarité qu’il avait montrée envers lui devant tout le monde, il le fit empoigner. B.... fut traîné et cruellement battu dans les rues d’Ismaïl : on le jeta dans un horrible cachot, où le malheureux fut malade pendant quelques mois.

Après avoir été délivré, B.... s’était établi en Bulgarie, au delà du Danube, à Matchin. De là il voyait devant lui la Roumanie; il méditait ses projets de vengeance; il couvait des yeux sa proie. Cette vengeance aurait été vraiment terrible. Il avait enrôlé beaucoup d’Albanais qui travaillaient aux champs en Bulgarie, des gens féroces : il aurait pu ajouter aussi à cette bande d’autres gens non moins féroces, un ramassis de scélérats de toutes nations, qui habitaient Soulina, à l’embouchure du Danube.

« Oui, oui, me dit B.... un soir, dans le paroxysme de la fureur. Je veux me venger : je me vengerai d’une manière qui restera historique. J’attends l’hiver, lorsque le Danube est gelé. On dit que Couza ira cet hiver à Ismaïl. J’en serai bien averti. Je peux disposer de deux cents, deux cent cinquante hommes courageux. Nous nous

réunissons à Toulteha vis-à-vis d’Ismaïl. Nous traversons le Danube sur la glace pendant la nuit. Nous envahissons la ville, un fusil dans une main, un révolver ou un poignard dans l’autre. Nous jetons partout l’incendie, nous semons partout la mort. Je n’étais pas méchant, moi, mais on m’a forcé à le devenir. Je ne serai pas un coquin vulgaire, mais un grand scélérat, un scélérat historique.... Oh! il riait en me voyant maltraiter par ses bourreaux, mon ancien ami, mon ancien compagnon de cabaret.... Je rirai aussi en le voyant souffrir d’atroces tortures. Ils riaient, les Ismaïlites, lorsque j’étais traîné dans les rues, criant, hurlant, la figure ensanglantée. Je n’avais fait aucun mal en Roumanie ; je n’y avais jamais subi de jugement. Je rirai aussi à mon tour. Oui, nous brûlerons tout, nous saccagerons tout, nous tuerons tout, excepté les jeunes femmes. 11 est à nous tout l’or des riches négociants grecs et roumains d’Ismaïl, cet or qui doit servir à payer ma vengeance. Elles sont à nous, les jeunes femmes, toutes les jolies jeunes femmes là-bas. »

Nous nous promenions à ce moment le long du Danube. La nuit allait tomber. Les éclats de voix de cet homme à la haine infernale se répandaient sur la plaine immense et mouvante du fleuve. Ses yeux étincelants,

comme des escarboucles, semblaient percer les ténè-

bres : il croyait voir devant lui, sur le rivage opposé, les victimes vouées à sa vengeance. Ils s’allumaient de convoitise les yeux noirs de l'homme du Midi. Il les comptait déjà, ces beaux galbeni (sequins) qui devaient servir à payer sa vengeance, ces galbeni tout luisants comme s’ils venaient de sortir de la Monnaie. Il les

tenait déjà dans ses bras ees jolies femmes grécoroumaines au teint pâle , à l’œil humide de volupté, aux formes pleines de promesses.

« Vous aussi, me dit B...., vous avez été traité bien mal par Couza, par les Roumains. .. Vous devez les haïr. Si j’étais à votre place, cette entreprise hardie, dangereuse, me tenterait. Je voudrais y prendre part.

— Il y a, lui répondis-je, d’autres entreprises hardies, dangereuses, qui me tentent. Celle-là, non, nullement.... Au contraire, j’ai horreur de vos projets.

— Comment ! reprit B.... Vous ne haïssez pas Couza?... Vous ne haïssez pas les Roumains?...

— Je ne hais pas Couza, lui dis-je. Je le méprise. Parmi les Roumains , je déteste les ciocoi. Je méprise aussi d’autres Roumains parmi ceux qui portent le paletot et le chapeau rond, haut, le chapeau français.- J’aime les Roumains qui portent la camîsia alba (chemise blanche) et la caciula (bonnet de peau). J’aime ce peuple malheureux, bon et intelligent, qui, au milieu de sa misère, sait trouver le mot pour rire! Il a gardé en partie la langue et les traditions de ses ancêtres, qui sont en quelque sorte les miens aussi. Il y a, même parmi les Roumains à paletot et chapeau français, quelques-uns que j’aimais. Ils m’ont oublié. Je ne les aime plus, mais je ne les hais pas non plus.

— Hé bien, dit-il.... Je mûrirai mon plan.... J’ai du temps devant moi. Ce sera pour cet hiver.

— B...., vous l’avez dit, repris-je. Vous avez du temps devant vous; vous avez du temps pour réfléchir. Quittez ces horribles idées. Couza sera tôt ou tard puni. Tôt ou tard j’écrirai cela, je vous le promets. Ce sera

là aussi une punition pour cet homme, une satisfaction pour vous-même. Ne déshonorez pas le nom italien. Ne jetez jamais la mort au milieu d’une foule, dans le but de frapper un . seul homme, pour satisfaire des rancunes personnelles. *

Ce sont mes conseils qui ont détourné B.... de son affreux projet. Couza qui n’a jamais soutenu mes efforts pour contribuer à la civilisation de son pays, qui m’a chassé trois fois de la Roumanie, qui m’a fait plusieurs fois mettre en prison, qui a failli me livrer à l’Autriche et dont les agents ont menacé de me livrer aux Turcs, Couza qui m’a défendu de traverser le territoire roumain lorsque j’aurais voulu me soustraire ainsi à de graves dangers, Couza me doit peut-être la vie.

' Cet homme qui faisait battre cruellement et jeter dans un cachot, sans aucune forme de procès, ses amis, est tombé. Je connais les deux hommes qui se seront le plus réjouis de sa chute. L’un est B...., qui eut la générosité de laisser sa vengeance au temps, à l’histoire. L’autre est un Roumain qui porte un nom italien : c’est Constantin Rossetti. 11 est le principal auteur de la conspiration savamment ourdie et savamment exécutée qui a renversé Couza. Rossetti est passé maître comme conspirateur ; il est maintenant retiré des affaires. Lui aussi a longtemps couvé, mûri son projet. Je le vis lorsqu’il se rendit à Jassy, en 1859, avec Étienne Golesco, qui était dernièrement ministre, pour présenter à Couza le décret de son élection comme prince de Yalachie: ils étaient envoyés par l’Assemblée roumaine.

« Vous, les Roumains/ vous n’avez pu atteindre votre but, lui dis-je. C’était d’avoir un prince étranger.

— Tant mieux que ce soit un Roumain, dit-il : « îllu trîndescu mai ksne»]e le renverse plus facilement.

Ainsi l’ancien et rusé conspirateur songeait-il déjà à faire ce qu’il fit sept ans après, à renverser du trône cet homme indigne qu’il venait complimenter et appeler Maria la (ta grandeur) au nom d’un peuple. On voit bien que Constantin Rossetti a du sang italien dans les veines.

Après avoir parcouiu une partie de la Bulgarie, je rentrai sous un autre nom en Roumanie. Le consul italien de Bucujresci m’avait averti que l’on tâchait de me faire tuer ; il m’avait conseillé de retourner sur mes pas. Je continuai mon voyage.

Je voyageais à l’aide de déguisements, tantôt en Grec, tantôt en Roumain, tantôt en Français. Je fus arrêté une fois dans une petite ville de la Roumanie, près du Danube, d’après un ordre dusous-préfet de la ville même. Le sous-officier des dorobanizi (gendarmes) qui venait de m’arrêter, me dit: « Comment ! vous êtes Marco Antonio, ce bon ami des Roumains î Brûlez vos papiers dangereux; je ne vois rien. J’ai l’ordre de vous

livrer à des Turcs qui sont \enus demander votre extradition. Si vous me laissez faire, vous êtes mort. » Il me facilita les moyens de voir du monde, de haranguer le peuple de cette petite ville. On fut bien étonné d’entendre M. Chauvin de Marseille, négociant de soie, qui un jour avant ne savait pas un mot de roumain et avait même son interprète à lui, parler roumain presqu’aussi bien qu’un membre de Yadunare (assemblée).... Le peuple força le sous-préfet à renvoyer les Turcs. Ce furent la sympathie d’un homme de police et mon habileté à manier la parole et à passionner les foules, qui me sauvèrent la vie.

J’arrivai à Belgrade au milieu des horreurs du bombardement. La ville proprement dite fut abandonnée. Les habitants turcs s’étaient réfugiés dans la forteresse, et les chrétiens avaient trouvé un asile dans d’autres habitations situées hors des murs, ou avaient quitté Belgrade. J’aimais à me promener tout seul dans ces rues désertes, où l’on voyait seulement de temps en temps quelque sentinelle. La lutte aurait pu recommencer d’un instant à l’autre: les Serbes- étaient prêts à l’engager. Au milieu du labyrinthe de ces rues étroites et irrégulières, la vue s’ouvrait parfois sur la forteresse. On voyait les soldats turcs se promener sur les murs, et quelque habitant contempler mélancoliquement de loin sa maison vide et abandonnée. On apercevait, braqués sur la ville, ces canons qui venaient d’y semer l’effroi et la mort.

Je n’eus qu’à me louer du brave Garachanine, qui était alors et qui a été ensuite pendant plusieurs années premier ministre du prince Michel. Homme sim-

pie, vertueux, aux manières nobles et franches, vrai type du Slave du midi (jugo-slave), Garachanine servit avec zèle et dévouement le fils de celui qui avait fait tuer son père, de Miloch. Il déposa sur l’autel de la patrie les vieilles haines, les rancunes qui, pendant de longues années, avaient séparé les deux puissantes familles. Lorsque le prince Alexandre Cara-giorgi fut chassé de la Serbie (1858), Garachanine avait un parti fort nombreux qui voulait le placer sur le trône. Ce furent les amis des Obrenovich qui l’emportèrent, et le vieux Miloch fut de nouveau proclamé hospodar.

Lorsque Michel lui succéda, il appela Garachanine et lui dit : « Nos pères ont été longuement et cruellement ennemis. Le bien delà patrie exige que nous oubliions le passé. Nous lui devons tous les deux nos services. Tu mériterais d’être le premier en Serbie : veux-tu, pour servir la patrie, te contenter d’être le second?... » Garachanine, tout ému, tendit la main au fils de Mi loch et fut depuis ce moment son ministre dévoué. Je ne saurais dire auquel des deux ce trait fait le plus d’honneur.

En 1848-49, pendant les terribles luttes entre les Madgyars et les Serbes, lorsque ceux-ci furent vainqueurs, dans le Banat, Garachanine avait beaucoup contribué au triomphe de ses compatriotes. L’Autriche lui envoya, en guise de récompense, des décorations : il les refusa.

C’est à Garachanine que la Serbie doit son organisation militaire. Ce pays, qui a un million d’habitants, peut mettre sur pied 140 üOO soldats réguliers, divisés en

trois catégories : la première est formée de 50 000 hommes. C’est le noyau de l’armée jugo-slave, qui doit tôt ou tard venger la défaite de Kossovo, où la puissance serbe fut anéantie par les Turcs, un vidovdan ou jour de Pâques. Un journal de Belgrade porte le nom de Vidovdan, comme pour rappeler toujours à la nation ce jour néfaste et le devoir qu’elle a de le venger.

Serbe avant tout, Garachanine est hostile à l’Autriche, du moins à l’Autriche avant 1866, et peu ami de la Russie ; il aime la France et l’Italie, dont pourtant il ignore les langues. Depuis quelques mois, il a cessé d’être ministre. Cela put être considéré comme un échec de l’influence française sur le Danube, comme un triomphe de l’influence russe. Malheureusement la Russie a peu à peu tt partout gagné en Orient le terrain que la France et l’Italie ont perdu depuis Aspromonte. C’est là une date fatale pour tout le monde, excepté pour les ennemis de la liberté.

Garachanine m’annonça lui-même que le projet de Confédération danubienne avait été lu au Casino de Belgrade au milieu des zivio (vivats) des patriotes, et se montra très-disposé à une entente avec les Madgyars. Il faut dire aussi que ce brave peuple agissait de manière à prouver qu’il avait oublié les rancunes de 1848.

Les Madgyars accouraient en foule pour servir la cause de la liberté sous le drapeau serbe. Kossuth avait envoyé sur le Danube un ancien major émigré pour organiser et commander un corps hongrois auxiliaire des Serbes.

Je n’ai personnellement ni à me louer ni à me plaindre du prince Michel. C’était un homme instruit, un

excellent patriote ; mais il avait trop longtemps vécu à Paris au milieu des mollesses de la civilisation pour être un bon chef d’une nation arriérée, mais jeune, pleine de sève et guerrière. Il avait un caractère irrésolu; il manquait d’élan.

Sans doute l’Autriche avait eu vent des négociations entre la Grèce et la Serbie pour résoudre la question orientale; elle se voyait menacée elle-même par le mouvement qui se préparait en Orient. Si les peuples s’étaient accordés, du moins pendant quelques instants, sur les bases équitables et satisfaisantes pour tous les intérêts posées dans le projet de Confédération danubienne que j’avais fait accepter par Kossuth, les deux empires vermoulus, la Turquie et l’Autriche, se seraient écroulés. C’est l’Autriche qui avait poussé les Turcs à précipiter les événements et à commencer les hostilités avant que la Serbie n’eût achevé son organisation militaire. On dit qu’un jeune Dalmate, agent autrichien, qui était devenu secrétaire du pacha de Belgrade, avait persuadé à celui-ci de commencer, parle bombardement de cette ville, une lutte que la diplomatie réussit à arrêter. Cet homme, que j’ai connu, avait, ainsi que tous ses pareils qui servent comme agents secrets la politique autrichienne, un extérieur qui prévenait en sa faveur, de belles manières et des apparences de bon patriote. Il se donnait le nom de Tommaseo et disait qu’il était neveu du célèbre écrivain et patriote dalmateitalien de ce nom.

Il fallait accepter le défi de la Turquie, proclamer la solidarité des Serbes proprement dits avec leurs frères, les Monténégrins, qui avaient engagé une lutte acharnée

contre les Turcs, exciter Othon à tenir ses promesses, faire appel au patriotisme de toutes les races chrétiennes soumises à la Turquie. C’est ce que le parti national, le parti jeune, conseillait au prince Michel. Il est vrai de dire que les Serbes en deçà de la Save avaient peu d’armes; mais au delà de cette rivière cinquante mille autres Serbes, que l’on connaît sous le nom impropre de Croates, aux frontières autrichiennes, tous soldats, étaient prêts à l’appel de l’hospodar. Ce sont en partie les descendants des Serbes qui ont abandonné la vieille Serbie, sous la conduite de leurs évêques pour se soustraire à la tyrannie des Turcs.

Rarement un homme s’est trouvé dans des conditions aussi favorables pour rendre son nom immortel dans l’histoire, que l’hospodar Michel Obrenovich, en 1862 . C’est l’audace qui lui a manqué, cette audace qui fait les grands hommes. Son mariage même l’aurait aidé à jouer un grand rôle historique : sa femme portait un nom célèbre dans l’histoire, celui d’Hunyadi, le héros qui avait fait trembler les Turcs, le Hongrois d’origine roumaine. Ce nom même aurait contribué a rallier autour de lui les Roumains et les Madgyars. Ceux-là ont été toujours en excellents rapports avec les Serbes ; ceux-ci, sans distinction de parti, leur tendaient la 'main. Garachanine me dit que Deak même lui avait fait des avances ; je lui apportais celles de Kossuth et de Klapka. Les Bulgares avaient accouru en aide à leurs frères, les Serbes, et formaient un corps organisé et commandé par Rakowsky. Ils oubliaient eux aussi les anciennes rancunes et l’antagonisme qui a existé pendant des siècles entre eux et les Serbes ,

lorsque tantôt les uns tantôt les autres ont exercé la suprématie dans les pays qui s’étendent du Danube à la mer Noire et au Bosphore. Je connaissais les négociations qui avaient eu lieu entre le roi Othon et l’hospodar Michel pour faire des Balkans la frontière entre la Jugo-Slavie et l’Hellade, ce qui partagerait la Bulgarie en deux tronçons; mais je me serais bien gardé de révéler dans ce moment ce secret.

Le prince Michel suivait les conseils d’une femme politique qui avait beaucoup contribué à le placer de nouveau sur le trône, sa cousine Anka Constantinovich. Il aima mieux se contenter des concessions que la diplomatie arracha aux Turcs, que de commencer une grande lutte. La masse du peuple, qui était très-soumise à son chef, se résigna : mais les hommes les plus influents du parti national lui en gardèrent rancune.... On ne disait pas de bien de lui , tant s’en faut , dans les casernes de Belgrade où était réunie la jeunesse qui avait quitté les écoles pour prendre le fusil, et qui était commandée par des professeurs instruits et estimés.

J’ai conseillé alors à l’hospodar Michel d’avoir de l’audace, toujours de l’audace, et de continuer la lutte que les Turcs avaient engagée. J’ai dit; que je n’ai eu ni à me louer ni à me plaindre de lui. Je me dédis : je dois lui être reconnaissant de ne m’avoir pas fait emprisonner ou chasser de son pays. Quelqu’un, jaloux de l’influence que j’aurais pu gagner, lui avait ditque j’avais été envoyé par Mazzini. Il n’en était rien ; les récits précédents le prouvent. Je n’ai parlé avec Mazzini qu’une seule fois dans ma vie et n’ai jamais reçu de mission

politique de lui. Je n’ai jamais pris part aux conspirations du grand agitateur. Je ne méritais donc pas l’honneur que me faisaient quelques diplomates de Belgrade en m’appelant agent de Mazzini dans les pays danubiens.

Le prince Michel n’ajouta pas foi à ces accusations, mais, je l’ai dit, c’était un homme irrésolu, timide. Je le vis un 'jour au jardin de son palais de Toptchidéré, là où il vient d’être tué d’une manière si tragique.... Il m’adressa quelques paroles bienveillantes. Ensuite il s’exprima avec bonté sur mon compte avec un de mes amis, un Grec, qui le vit en 1865.... Je n’ai donc pu longuement causer avec lui ; mais il recevait mes lettres.... Il se fit une fois traduire en serbe une longue lettre grecque que j’avais adressée à Garachanine. Il acceptait en principe la Confédération danubienne et estimait beaucoup les Madgyars.... Que de fois j’ai vu à côté de cet homme vieux avant l’âge, blasé, usé, cette Madgyare rayonnante de jeunesse et de beauté, Julie Hunyadi 1... Ils se promenaient tous les soirs ensemble en voiture le long de la Save.

Le parti national en voulait d’autant plus à l’hospodar à cause de sa faiblesse, que la propagande slave était très-active en Bosnie, et que même une partie des Musulmans étaient disposés à donner la main aux Serbes et à leurs compatriotes chrétiens contre les autres Musulmans. On sait que les chefs bosniaques au quinzième siècle ont apostasié pour conserver leus privilèges et leurs propriétés.

Michel finit par se soumettre aux exigences de la diplomatie. Il se plaignait amèrement surtout d’avoir été abandonné par l’Italie qui d’abord l’avait poussé à la

lutte et avait contribué à l’entente entre Othon, roi de Grèce, et lui-même.

L’hospodar de Serbie avait donc contre lui plusieurs patriotes parmi les plus influents. D’autres raisons avaient aussi contribué à lui créer des ennemis acharnés. Il aurait dû faire quelques concessions à l’esprit du siècle et à un parti peu nombreux en Serbie mais qui compte presque tous les hommes les plus instruits du pays, en octroyant quelque liberté intérieure, surtout quelque liberté de presse. Sous ce point de vue la Serbie est bien l’État le plus arriéré de l’Europe, plus arriéré que la Russie et la Turquie môme. Une complète liberté de presse, serait d’autant moins dangereuse qu’il n’y a pas de classes sociales en Serbie : il n’y en a qu’une seule. Dans la lutte acharnée que ce brave peuple, qui est peu connu, a soutenu contre la Turquie, il a résolu, à la fois, trois questions, la question nationale, la religieuse et la sociale. Tous les Serbes sont égaux: ils sont tous propriétaires.

La censure et la bureaucratie absolutiste, heureusement bannies de Vienne, ont trouvé malheureusement un asile à Belgrade. Pour publier quelque vérité peu agréable au gouvernement, il faut passer le Danube et aller à Semlin, en Autriche. On dit que cette compression est utile pour maintenir unie et disciplinée l’armée qui doit venger la défaite de Rossovo. Je suis d'un autre avis; je crois que la liberté ne peut jamais être nuisible.

Ce malheureux prince avait donc des adversaires nombreux, puissants, acharnés. Il suivit son système timide même pendant la lutte engagée par les Cré-

tois contre les Turcs : il se contenta de quelques concessions de la Turquie. Ce système de temporisation prudente était aussi soutenu par Garachanine, mais la responsabilité devant le pays et devant l'histoire retombe sur le fils de Miloch.

Le consul italien de Belgrade avait reçu Tordre de m’abandonner, de me désavouer hautement, de protester contre tout ce que j’aurais dit, contre tout ce que j’aurais fait : cela avant Aspromonte. Il est à observer que, pendant ce dangereux voyage, je n’avais dit un seul mot ni contre le gouvernement italien ni contre quelqu’autre gouvernement ami de l’Italie. Je savais que nous marchions tous vers le même but, peutêtre par des chemins différents, mais point du tout opposés.

Je conçois qu’il y ait quelquefois de ces nécessités qui forcent un gouvernement à changer de politique. Dans tous les cas on aurait dû m’avertir et non pa3 m’abandonner sans ressources à une perte presque certaine, peut-être à la mort. Les agents italiens furent presqu’aussi acharnés contre moi que les agents autrichiens. L’homme aux trois désastres m’avait trahi !

Je quittai Belgrade. On y répandit le bruit que Ton m’avait coupé la tête à Vidin, en Bulgarie. Cela était bien arrivé à quelque brave patriote que j’avais connu là-bas, mais je ne me suis jamais aperçu que cette diminutio capitis me soit arrivée à moi aussi. Il y eut un personnage qui, pour fêter cette bonne nouvelle, donna un banquet à ses séides. Je me moquais bien des santés portées à ma mort. Le jour même je passai la Save et

j’entrai dans la frontière militaire autrichienne, portant toujours sur moi cinq ou six papiers dont un seul aurait suffi à me faire pendre, tout comme en Turquie. Les Croates accueillirent bien le ftère italien. Mais je rie pus avoir de nouvelles de mon brave ami P..., qui était allé pour la même affaire à Agram, où il avait été aussi très-bieh reçu par les patriotes croates. Alors j’ignorais cela. Nous nous étions donné rendez-vous à Belgrade; nous devions nous rendre ensemble à Pest et dans la Vénétie. Je devais aller à Venise, voir Arnaldo Fusinato, qui savait tout et qui se trouvait chez Kossuth lorsque celui-ci signa le projet de Confédération danubienne. Arnaldo, ainsi que son brave frère Clemente, était alors à la tête des conspirations dans la Vénétie. Il venait souvent en cachette à Turin, quelquefois avec sa femme, une jolie jeune femme, poète aussi et courageuse autant que dévouée à la patrie. Nous étions convenus d'établir àVenise une espèce d’organisation militaire pour préparer la révolution.

Le projet de Confédération danubienne était donc bien accueilli par les Croates, les Serbes, les Bulgares, et par une partie des Roumains. Mais, en Hongrie, les esprits n’étaient pas bien disposés à cause de sa publication trop hâtée.

Je fus pendant cinq ou six jours malade dans une cabane habitée par une pauvre veuve croate, une des trente mille veuves de 1848-49. Elle avait gardé quelques objets qui avaient appartenu à son mari, un soldat mort au siège de Venise. La veuve pleurait en regardant ees chers souvenirs; elle disait que son mari n’avait

pas été un de ceux qui avaient commis des excès en Italie. « Il était trop bon, celui-là, ajoutait-elle. Les Croates avaient été trompés par l’Autriche. Ils s’étaient bien repentis d’avoir fait la guerre à leurs frères italiens. » Lorsque son fils était parti pour l’Italie en i 859, elle lui avait ordonné de ne pas se battre contre les frères italiens et les braves Français. Ensuite elle avait reçu une lettre de lui d’un pays lointain où il était en garnison : il avait obéi à sa mère. Les autres Croates ne s’étaient pas battus non plus. Elle chantait d’une voix chevrotante et mêlée de pleurs les vers suivants : '

Krv Srbska za tron Swabsky Mlogo puti tecla;

Rec tzarska Srbu dana Svagdase porecla.

« Le sang serbe (croate) a été beaucoup de fois répandu pour le trône suève (autrichien) ; mais la parole impériale donnée au Serbe a été toujours mensongère. »

Je me suis quelquefois endormi, au son de cette plaintive chanson, sur la couche du soldat croate qui était mort en combattant contre ma patrie.

J’étais décidé à aller à Pest. J’étais sans argent. Je l’ai déjà dit : on m’avait abandonné sans ressources. Il y a dans ces pays une grande quantité d'Italiens qui travaillent aux routes publiques ; je voulais me déguiser comme un de ces travailleurs; je serais allé à Pest, même en mendiant.... Ce n’était pas la première fois que je mendiais!... Je reçus la nouvelle d’Aspromonte. Hélas ! il n’y avait plus rien à faire. Garibaldi était alors le chef de toute entreprise révolutionnaire en

Orient. Je fus témoin du désespoir de ces peuples qui l’attendaient tous les jours.

Après quelques jours d’absence, je retournai à Belgrade.

J’avais appris que le ministre italien à Constantinople, M. Caracciolo Bella, s’était montré étonné, indigné de la conduite de Rattazzi et de Durando envers moi, et que si j’avais pu arriver à Constantinople, je n’aurais eu rien à craindre. Je dois de la reconnaissance à M. Caracciolo Bella pour ce qu’il a fait pour moi alors et dans la suite.

11 s’agissait donc d’arriver à Constantinople. Cela était très- difficile pour moi ; j’étais traqué de tous côtés. En vain avais-je demandé à Couza la permission de traverser la Roumanie pour me rendre à Galatz. L’imprudence de Kossuth, la trahison du gouvernement rou-‘ main qui, ayant réussi à avoir pendant deux ou trois heures quelques-uns de mes papiers, en avait donné copie à l’Autriche, l’abandon du gouvernement italien, et surtout le manque d’argent me plaçaient dans une position terrible. Sans doute si j’avais voulu demander quelque argent au brave Garachanine, il ne

me l’aurait pas refusé : je n’ai pas voulu le faire. Il n’y avait qu’un homme à Belgrade qui pouvait me sauver : cet homme était Rakowsky.

Rakowsky est un Bulgare, peut-être le plus actif et le plus influent des Bulgares qui travaillent pour la délivrance de leur patrie. Cet homme est peu connu en Europe ; il mériterait de l’être davantage. Il travaille infatigablement depuis trente-cinq ans à préparer la renaissance de son peuple, un peuple honnête et laborieux, qui veut aussi avoir sa place au soleil de la liberté, et l’aura tôt ou tard. Rakowsky a écrit, a conspiré, s’est battu pour la liberté des Slaves tributaires ou soumis à la Turquie; il a rédigé des journaux, par exemple le Cygne du Danube en 1860-61, en français et en bulgare, à Belgrade, et un autre journal depuis quelques annés à Bucuresci. Il a publié des livres sur les époques les plus glorieuses de l’histoire de son pays. Il a combattu l’opinion des savants allemands sur les origines récentes de sa nation ; il croit qu’elle est établie, depuis des siècles reculés, sur le sol qu’elle occupe actuellement, deux tiers dans la Bulgarie proprement dite et un tiers en Macédoine et en Thrace. D’après lui, les pâtres des Balkans ont gardé des chansons populaires qui remontent aux luttes des Thraces contre les Celtes. Il y a là des questions d’une immense difficulté, dont la place n’est pas ici. L’analyse du petit nombre de mots macédoniens qui nous restent, comme sarisse , etc., me porte à croire que la langue des anciens Macédoniens s’approchait plus du paléoslave que du pélasgique (albanais) , et qu’elle était peut-être une langue slave.

Rakowsky a les bonnes et les mauvaises qualités de ses compatriotes: il a un caractère très-opiniâtre ; c’est une vraie tête de Bulgare (pouXyapixi» x£<p«Xt), comme disent les Grecs. Il a contre ceux-ci toute la haine nationale que peut avoir un Bulgare, haine qui ne remonte pas au temps de l’empereur Basile, le Bulgaroctone (tueur de Bulgares), mais à des temps bien plus reculés.

En 1862, Rakowsky s’était montré disposé à une entente, à une conciliation avec les autres peuples qui étaient intéressés, de même que les Bulgares, à la ruine de la Turquie et de l’Autriche ; il avait consenti à se mettre d’accord avec les Grecs aussi.... La concorde des peuples et la direction suprême et combinée de l’Italie et de la France (car alors l’Italie et la France étaient d’accord) : voilà les bases du travail des libéraux italiens en Orient avant Aspromonte. Bientôt tout changea. Les espérances d’une prochaine délivrance avaient disparu; les esprits étaient irrités; les vieilles haines s’étaient ranimées.

Je vis Rakowsky et lui dis : « Je suis un homme perdu. Je suis sans ressources et traqué de tous côtés. Vous avez de riches et puissants amis, des Bulgares, à Calafat. Faites-moi aider, faites-moi sauver par eux.

— Jamais! dit-il. Vous êtes trop philhellène. Je. ne ferai jamais cela.

— Rakowsky, lui dis-je : il est vrai que je suis plus philhellène que philobulgare, car la Grèce est pour moi comme une seconde patrie. Mais j’ai travaillé et j’ai risqué ma vie pour la liberté de tous les peuples soumis au joug de l’Autriche et de la Turquie. J’ai ma famille

là-bas, qui m’attend et qui sans moi va être plongée dans la misère. Je vous supplie de m’aider. Je vous en supplie, au nom de ces couleurs qui brillent sur votre poitrine, au nom de ce drapeau tricolore qui est un symbole de liberté pour votre patrie , comme il l’est pour la mienne.

— Non, non; répondit-il; je ne ferai rien pour un philhellène comme vous.

— Adieu, Rakowsky, lui dis-je. Je vous pardonnerai lorsque vous irez à Athènes donner la main aux Grecs, comme je vous ai conseillé de le faire.

— Jamais 1 reprit-il , jamais ! »

Vingt jours après cette scène violente , dramatique, j’étais matelot à bord d’un des bâtiments grecs qui parcourent le Danube, de l’Agios-Nicolaos (Saint- Nicolas). Le carabocyres (capitaine) Lucas, se rendait à Galatz avec son bâtiment chargé de blé. Il savait une partie de mon secret. L’équipage s’était bien douté que j’étais un proscrit politique qui cherchait à se mettre en sûreté.

Avant de prendre cette décision, j’avais essayé de trouver d’autres moyens pour retourner à Constantinople, du moins pour aller à Galatz, où j’aurais trouvé le bateau français. Si j’étais un romancier, je pourrais écrire de longs chapitres sur cette partie de mon voyage. Quelques-uns de ces chapitres auraient pour titres : les forêts de la Serbie; les mines d’Ipek; la Hongroise de Semendria, etc. Je dirai seulement quelques mots de la tentative que je fis pour passer le Danube et me rendre en Roumanie.

Turnu Severinu (la Tour de Sevère) est une petite

ville roumaine nouvellement bâtie tout près des restes de la tour de l’empereur Sévère et du pont de Trajan. Vis-à-vis de Turnu, un peu plus en amont, est située la petite ville serbe de Cladova ; entre Cladova et le pont il y a un village serbe dont j’ai oublié le nom. Les deux têtes de ce pont bâti par Apollodore, sur le rivage roumain et sur le serbe, sont encore en assez bon état ; il devait être très-haut sur le niveau ordinaire du fleuve. Ses vingt-deux piliers paraissent rarement, lor sque les eaux sont très-basses. Il est situé tout près d’un coude du fleuve, où le courant n’est pas bien rapide et où le lit n’est pas très-profond à cause d’une langue de terre qui s’étend, sous l’eau, du rivage serbe vers le rivage roumain. J’ai vu au musée de Belgrade la tête de la statue en bronze de Trajan, qui existait au bout du pont même, en Serbie

Mon projet était de passer le Danube pendant la nuit tout près du pont de Trajan , de débarquer tout seul en Roumanie et d’aller voir mon ami Miculesco , qui était préfet de Turnu. J’étais très-lié avec lui ; j’avais traduit ses beaux vers sur les ruines de la fameuse Tour de Sévère. Il avait reçu des ordres rigoureux de son gouvernement sur mon compte; mais je savais bien qu’il ne m’aurait livré ni aux Turcs ni aux Autrichiens. Il m’aurait probablement donné une escorte pour traverser la Roumanie en carruciôra de posta jusqu’à Galatz. Le rivage du Danube est gardé par une milice appelée granitzeri ou confinaires; mais j’aurais bien pu éluder leur surveillance pendant la nuit.

Lé brave capitaine ou sous-préfet de Cladova, Vassa

Stoicovich, favorisait mes projets. Vassa avait l’air d’un de ces braves Dalmates que l’on voit sur le quai des Esclavons à Venise; il avait vu cette ville de ces rêves. Gomme tout bon Jugo-slave, il aimait mon pays natal; il avait été émerveillé de ses splendeurs. Le nom de Venise est très-connu par tous les Jugo-slaves. Il était bien grand chez eux à l’époque où le plus célèbre de leurs rois, Étienne Douchan, proposa à la Sérénissime république de partager l’empire d’Orient 1 On entend souvent dans ces pays le nom de Venise. Les restes des voies romaines et des villes qui ne figurent pas même dans les itinéraires anciens, tout cela est à Venise.

Le capitaine Vassa me fournit donc les moyens de traverser le Danube. Je quittai à deux heures du matin la Serbie sur un bateau conduit par deux habiles rameurs. La nuit était sombre , horrible : la tempête était déchaînée sur l’immense plaine liquide. On aurait dit une mer sans bornes , car les rivages disparaissaient dans les ténèbres. « Tant mieux que le temps soit mauvais, disaient mes bateliers. Les granitzeri roumains auront bien autre chose à faire que de se promener sur la berge.... » On avait rarement vu d’aussi violent taîazi, disaient-ils. Les vagues étaient hautes, noires, mugissantes. Nous faillîmes faire naufrage: il nous fut impossible de gagner le rivage romain.

Je fus pendant un instant frappé d’une espèce de crainte superstitieuse. Il me semblait que l’approche de la côte opposée du Danube m’était défendue par l’ombre de l’un de mes ancêtres, qui avait passé le fameux pont bâti par Apollodore , avec les légions

romaines marchant à la conquête de la Dacie. C’était un ami de Pline le jeune. Il écrivit l’histoire de ces guerres : cette histoire a péri. Il a laissé aussi son nom à une ville qui est maintenant un village dans la vallée de l’Oltu. Ces noms italiens sont très-fréquents en Roumanie. Dans la partie roumaine de la Hongrie orientale il y a Venetia major et Venetia minor. Une fois, en voyage, pendant la nuit, je m’arrêtai dans un village. « Où sommes-nous, demandai-je au bir giarul — Suntem la Malamoccu , Domnule.... Nous sommes à Malamocco, Monsieur, » me répondit-il. En Italie il y a aussi un Malamocco, sur le rivage de la mer, tout près de Venise.

Je crus donc pendant un instant qu’une force surnaturelle me repoussait du rivage roumain , où m’atten daient peut-être de grands malheurs. Cette terreur absurde disparut bientôt. Mais je me décidai à chercher d’autres moyens de me sauver. Je ne voulais rien devoir aux Roumains; j’étais très-fâché contre eux.

Après avoir traversé une partie de la Roumanie, me donnant pour un arendasu (fermier), je montai sur un bâtiment grec à Calafat. Le voyage de ce port du Danube à Galatz se fait ordinairement en huit ou dix jours. Malheureusement les eaux du fleuve étant très-basses, la navigation devenait difficile, presque impossible.

Il nous arrivait souvent de rester des heures, des journées entières échoués sur un banc de sable, ou embourbés dans la fange du fleuve. On réussissait à grand’peine à se tirer de là. On jetait au loin une ancre, à laquelle était attachée une corde, dont l’extrémité s’enroulait

à un cabestan à bord du bâtiment échoué. On faisait tourner le cabestan pour enrouler la corde de manière que le navire se détachât peu à peu du banc de sable ou de la boue gluante. Un bâtiment turc faisait route avec nous. Les matelots des deux navires s’entr’aidaient fraternellement. Le danger commun faisait oublier les haines nationales et religieuses. Je ris encore en songeant à la belle figure que devait faire le démagogue Marco Antonio tournant le cabestan au milieu des marins grecs et turcs et criant aussi comme eux oh oh !

Ordinairement on était obligé de sonder les eaux du fleuve. J’ai passé des journées entières sur la barque turque ou grecque qui précédait les deux navires pour leur indiquer la marche à suivre. J’étais devenu assez habile à manier la perche que l’on plonge dans l’eau pour la mesurer. Il fallait aussi crier de loin la me- * sure : c’est moi et Mehemet qui faisions ordinairement cela. Mon ami Mehemet avait une voix de basse profonde : ma voix n’avait pas un grand volume, mais elle était claire et perçante. Je criais à pleins poumons sur la vaste étendue liquide le nombre et les fractions de pieds de profondeur, dans cette langue bizarre qui est en usage pour cela chez les bateliers du Danube. C’est un mélange de grec , de turc et de bulgare. Il n’y a pas d’éléments roumains, car la marine marchande roumaine est presque nulle. Il fallait entendre les cris de joie de mes camarades grecs et turcs, lorsque j’annonçais d’une voix retentissante une suite de dobra voda ( bonne eau, en bulgare, c’est-à-dire eau profonde).

VTNGT ANS D'EXIL.

Nous étions arrivés près de Giurgevo en Roumanie, à la distance de vingt ou trente lieues. J’avais entendu dire à Calafat qu’un bateau de la compagnie franco serbe nouvellement établie avait commencé de faire des voyages de Giurgevo à Galatz. Je priai le carabocyres Lucas de me donner une barque avec deux hommes de son équipage pour aller rejoindre ce bateau. Il y consentit : nous partîmes, Dimitrakis, Petros et moi. Ayant appris de quelques pêcheurs que le bateau était parti, au lieu d’aller à Giurgevo, nous décidâmes d’aller à l’île des Tziganes pour y attendre le passage de V Agios Nicolaos.

De gros chiens, toute une meute, aboyaient avec fureur sur le rivage de l’île des Tziganes, lorsque Dimitrakis, Petros et moi y abordâmes à la nuit tombante. Quelques hommes de la tribu vinrent à notre rencontre. Tandis que l’un d’eux allait avertir le chef, les autres calmaient les chiens qui, depuis ce moment, se montrèrent aussi bons amis que leurs maîtres envers les nouveaux venus. C’était une tribu de lingurari ou fabricants de cuillers ( linguri ) et de toutes sortes d’outils en bois : environ deux cents ou deux cent cinquante

hommes. Ils occupaient l’intérieur d’une forêt sombre, séculaire. Peut-être le terrain avait-il été déblayé pour établir le camp : peut-être avait - on profité d’une clairière naturelle. Des branches d’arbres entrelacées ou ployées en arcs-boutants formaient une cinquantaine de cabanes ou plutôt de misérables taudis. Toutes ces cabanes, étaient ouvertes sur le devant ; là se tenaient les lingurari coupant dans le bois des cuillers et d’autres outils. Nous fûmes tout à coup entourés d’une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants déguenillés: un signe du chef suffit pour nous délivrer de cette curiosité indiscrète et pour renvoyer tout ce monde au travail. De grands feux étaient allumés dans les environs du camp pour éclairer les travailleurs et pour écarter les loups.

Le chef des Rommi, c'est là le vrai nom que se donnent les Tziganes ou Bohémiens , nous offrit d’un air noble l’hospitalité. «Nous mettons à votre disposition, dit-il, tout ce que nous possédons. C’est bien peu de chose 1...» Ce chef était un très-bel homme, âgé d’environ trente-trois ans, au front vaste, aux traits nobles et fortement accusés, aux yeux grands, noirs, étincelants au milieu de la pénombre où il était placé à l’entrée de sa cabane. Une masse de cheveux bouclés et aussi noirs que l’ébène tombait sur ses épaules. Il était un peu moins déguenillé que ses sujets. Il montrait des jambes et des bras athlétiques et une large poitrine solidement bâtie. Il parlait lentement, avec une certaine solennité, dans ce langage pittoresque et plein de figures qui est commun aux peuples orientaux,

moitié en roumain corrompu et moitié en rommi ou tzigane.

Nous nous assîmes autour du feu allumé près de l’entrée de la cabane, au grand air. On éventrales grosses carpes du Danube de quatre à cinq kilos de poids, que nous avions achetés de quelques pêcheurs. Tandis qu’elles rôtissaient devant la braise embrochées dans de longs épieux plantés en terre, la conversation s’engagea entre le chef des lingurari et moi. J’avais étudié autrefois la langue des Rommi et tout ce qui a été écrit sur leurs origines. Je connaissais les belles études de M. Vaillant faites sur les lieux mêmes. Je m’étais quelquefois entretenu avec les Tziganes leutari ou musiciens. Mais les Rommi de l’île du Danube sont plus intéressants.

J’observai alors, comme autrefois, que les chefs de ce peuple étrange, gardiens de ses traditions et de ses mœurs, sont persuadés qu’il est établi en Europe depuis bien des siècles. Ils se vantent de posséder des traditions antéhistoriques, des mythes qui sont la base d’anciennes religions. Ils se moquent de toutes nos religions et disent que cela est bien récent. Ils singent Chrétiens et Musulmans, et ne croient ni à l’Évangile ni au Coran. J’avais remarqué la même chose chez ces belles jeunes tilles tziganes qui chantent des chansons voluptueuses en turc dans les rues de Stamboul : j’en ai recueilli et publié quelques-unes.

Il est possible que d’autres immigrations de la même race ou de quelqu’autre ayant une affinité avec elle, se soient superposées à des couches plus anciennes. Peutêtre ces Rommi, au lieu d’être les derniers Aryens venus

en Europe, en sont-ils les premiers : peut-être ont-ils succédé aux peuples de l’âge de pierra et ont-ils apporté les premières notions de métallurgie en Europe. Beaucoup de noms de rivières en Italie et ailleurs sous la même latitude, jusqu’aux steppes de la Russie, ont des origines sanscrites et signifient fleuve , eau ; le nom du plus grand fleuve de l’Italie, le Pô, signifié de même eau en tzigane. Le mot rommi signifie homme ; dans la langue des Tziganes, ainsi que les noms d’autres peuples, d’après mes études, dans d’autres langues : romme signifie homme en égyptien aussi. Quel rapport peut avoir cela avec le nom d’Égyptiens qu’on a donné aussi aux Bohémiens? C’est un mystère dans l’état actuel de la philologie comparée.

Après deux ou trois heures de conversation, le chef demanda à se reposer. Il était très-affligé, presque malade à cause de la mort de son enfant, de son unique enfant. Il fallait entendre les 4 deux parents éplorés exprimer par des phrases éloquentes et pittoresques leur profonde douleur pour cette perte !

Je me couchai tout habillé sur la terre devant le feu, appuyant ma tête sur l’oreiller que le chef m’avait obligé d’accepter. Le chef des Bohémiens de l’île du Danube possédait un oreiller!

Il l’avait bien dit, le brave homme : il avait mis à ma disposition tout ce qu’il possédait. J’étais plongé depuis une demi-heure dans une espèce de torpeur, lorsqu’une démangeaison bien incommode m’éveilla.... Les lin gurari travaillaient toujours. Ils ne devaient cesser que vers minuit, pour recommencer à quatre ou cinq heures du matin. Le bruit qu'ils faisaient, m’empêcha de m’en-

dormir de nouveau. Je me levai et allai faire le tour du camp.

Je n’ai jamais vu de ma vie et ne reverrai certainement pas de spectacle aussi étrange. Tous ces pauvres gens étaient nus, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes ; nus, quoique l’air ne fût rien moins ' que chaud. Ils travaillaient assis à l’entrée des cabanes disposées régulièrement sur deux lignes parallèles ou presque parallèles, et sur d’autres qui se croisaient avec celles-ci. Parfois, l’un d’eux se levait pour chercher du bois à ouvrer, pour jeter d’autre bois sur le feu, ou pour calmer les chiens qui aboyaient de temps en temps en mêlant leurs voix au grondement sourd, lointain, incessant du fleuve immense.

C’est un spectacle ordinaire pour les voyageurs dans les pays sauvages, dans les pays où il n’existe aucune civilisation, que de voir des gens nus. Mais nous étions tout près de Giurgevo, de Bucuresci, de pays civilisés, ou du moins possédant les apparences de la civilisation. Il est vrai que les mœurs y sont très-corrompues, mais enfin on n’y pousse pas si loin l’impudeur! Ces gens nus sont ordinairement des Hottentots, des Peaux- Rouges, des Australiens : ils appartiennent à des races de formes hideuses, ou du moins bien éloignées du type caucasien. J’avais sous mes yeux un beau type, un des plus beaux types caucasiens, malgré la dégradation morale de ces gens. C’étaient là . des Aryens, des frères à nous, les Aryens, des gens auxquels j’avais dû avoir recours pour trouver l’étymologie des noms de fleuves de ma patrie!

Tantôt les feux flamboyants et pétillants jetaient des

flots de lumière sur cette masse de corps nus, de feuillage sec, de monceaux.de bois à ouvrer ou à brûler. Tantôt la flamme s’éteignait tout à coup, et ce qu’il y avait de plus brillant au milieu de cette demi-obscurité qui succédait aux lueurs de l’incendie, c’étaient les yeux étincelants de' ces frères Aryens déchus, bien déchus. Tantôt des reflets rougeâtres tombaient sur ces corps bronzés et sur ces chevelures épaisses qui n’avaient jamais connu de peigne. Une vieille hideuse, aux chairs flétries et flasques, travaillait à côté d’une fillette de douze ou treizp ans, l’âge de maturité chez ces impudiques enfants des forêts du Danube, aux contours moelleux, aux traits irréprochables. Un vieillard osseux, un squelette, à la longue barbe argentée, se tenait à côté d’un jeune homme beau comme l’Apollon du Belvédère, aux formes dépourvues d’embonpoint mais élégantes et aux chairs fermes. Parfois, quelqu’une de ces jeunes filles, dans le costume d’Ève, se montrait d’un air effarouché, puis elle se cachait, mais pour mieux exciter les désirs et reparaître bientôt dans des poses plus artistiques et plus provoquantes, sans être obscènes pourtant.

Je trouvai en général les hommes plus beaux que les femmes, et les jeunes filles, quoique belles, moins belles pourtant que les Tziganes de Stamboul. Je # crois que s’il y a un ange des ténèbres, un esprit du mal, et si cet ange pouvait prendre une forme humaine, il prendrait celle d’une de ces jeunes filles des Bohémiens qui campent aux Eaux-Douces d’Europe, à Chiathana. Je n’ai jamais vu au monde de plus belles et de plus terribles créatures; je n’ai jamais vu d’yeux plus

pétillants, plus malicieux, plus tendres* et en même temps plus féroces, plus lubriques, plus diaboliques.

Je m’assis à l’un des carrefours de cette cité étrange, et je regardai autour de moi.... Je croyais rêver. Je me demandais si j’étais bien moi, Marco Antonio le démagogue, pour le moment Marco Antonio le matelot grec, moi, un homme habillé au milieu de tous ces gens nus!

Peuple étrange que ces Rommi! leurs chefs prétendent être les dépositaires de traditions qui se rapportent à la plus ancienne civilisation. Ils sont bien les frères des peuples les plus civilisés du monde, et pourtant ils manquent d’une des plus belles qualités des peuples civilisés, de la pudeur.

Peuple mystérieux, dont le nom est égyptien et dont la langue est en partie sanscrite , du moins aryenne ! Peuple plein de talent, d’aptitude à la musique, à tous les autres arts!... Mélange étonnant d’un élément angélique avec un élément satanique !

Deux jours après, l' Agios Nicolaos parut en vue de l’île des Tziganes et je retournai à mon métier de matelot, à mesurer l’eau et à crier dobra voda sur le Danube.

Un mois et demi s’était passé depuis que j’avais quitté Calafat. Je m’ennuyais à mourir. L’hiver s’approchait. Je craignais d’arriver trop tard à Galatz, lorsque la navigation du fleuve serait interrompue. J’avais en vain prié , le carabocyres Lucas de me débarquer, pendant la nuit, sur un point quelconque du rivage roumain. 11 disait que ta chose serait tôt ou tard découverte, qu’il payerait

une amende et irait peut-être même en prison. Un jour une barque turque, avec deux hommes, vint à passer. Ils allaient à Silistrie, qui n’était pas bien loin. Ces Turcs consentirent à me faire descendre, pendant la nuit, sur la côte roumaine; et je quittai la prison flottante où j’avais passé presqu’un mois et demi.

Les deux Turcs avaient un air sinistre, féroce : ils portaient force candjars et pistolets à la ceinture. Le marché s’était fait à l’aide de quelques mots roumains et bulgares. Ils croyaient que je ne comprenais pas le turc.

Souvent la barque échouait; alors les bateliers se jetaient dans le fleuve et poussaient leur esquif en ayant l’eau jusqu’à la ceinture.

Le sommeil m’ayant surpris un instant, je m’éveillai tout à coup et entendis les deux bateliers qui parlaient de moi.

« Pourquoi cet homme, disait l’un d’eux, Mustafa, veut-il descendre nuitamment d’une manière étrange sur un point désert du rivage roumain? Selon toute probabilité, c’est quelqu’un qui a volé une somme considérable, et qui s’enfuit portant avec lui le magot.

— En effet, dit Selim, l’autre batelier, il a un petit sandeuk (malle), qui est assez lourd.

— Il faut bien l’envoyer servir de pâture aux poissons du Danube, cet étrange voyageur, reprit Mustafa. Cette nuit nous le tuerons, et le jetterons à la rivière. S’il résiste, nous nous jetterons aussi à l’eau avec lui pour l’étouffer. Le Roum (grec) au -magot ne remontera plus dans notre barque.

— Mais, s’il n’a pas d’argent? reprit Selim. »

— Qu’est-ce que cela fait? dit Mustafa.... Tuons toujours.... Ce sera toujours un Roum de moins. »

J’étais perdu. Je n’avais sur moi qu’un pistolet à un seul coup. Il est vrai que j’avais aussi un poignard dans ma petite malle, mais Selim l’avait déjà cachée sous des sacs de farine. J’aurais éveillé des soupçons en la demandant: On m’aurait vu tirer le poignard. J’avais affaire à des hommes robustes, féroces : la lutte était inégale. Ce que je craignais, par-dessus tout, c’était d’être jeté à l’eau; car malheureusement je ne sais pas nager. Entre parenthèses, c’est un avis qu’un cidevant démagogue donne aux démagogues de l’avenir : il faut qu'ils apprennent à nager.

La seule chose à faire était de chercher le poignard vers la brune. Aussitôt que je me serais aperçu que le moment fatal approchait , j’aurais dû engager moimême la lutte, au premier signal, en tuant l’uir des scélérats; peut-être aurais-je pu me défendre contre l’autre. J'attendais la nuit. Cependant il y avait bien peu de chance pour moi, car en supposant que je pusse réussir à me défaire de tous les deüx Turcs, qu’aurais-je fait tout seul dans une barque, pendant la nuit? Le vent commençait déjà à fraîchir, et ma frêle embarcation aurait pu chavirer ou être mise en pièces. •

J’étais perdu.... Je le voyais bien. La nuit approchait. Je n’avais plus qu’une heure, peut-être quelques minutes seulement à vivre.

Mourir !... Ce n’est rien de mourir ! Mais mourir ainsi, assassiné par de lâches mécréants, ignoré de tout le monde! Mourir non pas au milieu de l’enivre-

ment et du tumulte des batailles; pas même sur un échafaud au milieu d’une foule qui vous regarde, qui pleure sur vous, qui vous admire peut-être; pas même sur un lit, au milieu d’êtres chéris qui vous donnent le baiser d’adieu, et qui vous disent» au'revoir, peutêtre au revoir bientôt. » Mourir assassiné dans le silence de la nuit, sur un fleuve immense, qui aurait roulé mon cadavre à la mer, comme il en a roulé tant d’autres, lç tôv Euïjeivov xaÀeûp.tvov uôvtov (dans la mer * appelée Euxine), comme finit la fameuse période d’Hérodote citée par les critiques comme un modèle d’harmonie! (21)

Le soleil allait disparaître sous l’horizon.... C’était un de ces beaux couchers de soleil comme j’en ai tant vu sur le Danube. Ce n’était pas un embrasement du ciel, comme à Syra, à Athènes, à Rhodes : mais une auréole immense s’étendait de ce foyer lumineux à l’Occident vers les autres points du ciel ; des rayons infinis, multicolores, divergeaient de ce centre vers le zénith. L’immense miroir liquide reflétait, reproduisait ce rayonnement merveilleux. De temps en temps, l’onde frissonnait sous la brise du soir. De longues files de grues traversaient le ciel du nord et de l’est vers le midi, en mêlant leurs cris rauques à ceux plus doux et plus perçants des hirondelles. En regardant l’eau qui passait, je me pris à songer à mes chères lagunes, à ma patrie, pour l’amour de laquelle j’allais mourir ainsi, martyr obscur et ignoré.... Je songeai à ma pauvre famille abandonnée, qui n’aurait plus eu de nouvelles de moi.

Toute ma vie passée, tout ce que j’avais fait et soul-

l'ert pour la liberté pendant quinze ans, se représenta à mon imagination. Tout cela passait devant moi comme une suite d’images fugitives. Puis, je songeai même pendant un instant aux calomnies auxquelles j’avais été en butte, à l’ingratitude que j’avais trouvée en rétribution de mes efforts pour la cause de la liberté.... Je fus tenté, pendant ce moment suprême, de prononcer l’imprécation de Brutus à Philippes.

La silhouette de Silistrie se dessinait à ma droite comme une grande tache noire sur le ciel. Le chant des muezzins sur les minarets annonçait la prière du soir. Je ne sais comment cela se faisait, mais les mots arabes prononcés par ces voix se transformaient dans l’air et ressemblaient à Vora pro eo que l’Église chante pour les mourants.... Je me rappelai mon adolescence, ce temps où j’avais chanté, à l’église Saint-Cassien de Venise, au chœur avec les prêtres et avec les autres adolescents destinés à la prêtrise, ora pro eo, comme j’avais chanté les psaumes et les lamentations de Jérémie.

Tout à coup, en regardant à ma gauche, j’aperçois au fond, bien loin, des silhouettes de navires à l’ancre.... Oh! c’était là, en Roumanie, Calarach!... C'étaient des navires grecs dans ce port. . . . J’étais sauvé, j’étais sauvé !

Je me lève debout et commençe à crier de cette voix perçante qui avait tant de fois annoncé sur le I)a-

riube la dobra voda «’ASeXs-oî, iôsXW, c 'EXXr 1 v£;... Frères,

frères, Hellènes; je suis dans cette barque avec deux Turcs qui veulent me tuer. Venez à mon aide; sauvezmoi, sauvez-moi! *

En même temps j’ordonne aux Turcs d’arrêter la barque. Les Grecs étaient assez loin et la nuit allait tom-

ber. Comme Mustafa ne voulait pas s’arrêter, je tire mon pistolet et le braque sur lui, menaçant de lui brûler la cervelle. Quelques minutes après, six frères hellènes arrivent avec leur barque; j’y monte. J’étais tenté de faire aux deux mécréants ce qu’ils avaient voulu me faire à moi-même; mais il valait mieux se montrer généreux, d’autant plus que les sentinelles sur les remparts de Silistrie auraient bien pu s’apercevoir de quelque chose.

Je passai la nuit à bord d’un navire grec.... On me donna une hospitalité splendide. Je ne payai rien, comme je n’avais rien payé au carabocyres Lucas durant un mois et demi que j’avais passé à bord de l\Agios Nicolaos.

Le matin suivant en descendant, sous un autre nom, à Kalarach, et renouvelant mes remercîments à ces braves gens, je leur dis; « Je ne suis pas Grec.... Je suis Italien. »

— C’est égal, dirent-ils. Les Italiens aussi sont nos frères. Vive l’Italie I »

Trois jours après j’étais à Galatz.... Un mois après j’étais à Turin.... Ceux qui connaissaient plus ou moins mes étranges aventures, me saluaient comme l’on saluerait un mort sorti du tombeau.

D’après ce que je viens de raconter, le lecteur comprendra parfaitement bien pourquoi, étant ami de tous les peuples, je suis pourtaut plus philhellène que philoroumain ou philobulgare.

Je suis profondément convaincu que les Grecs malgré leurs vices et leur défauts, que l’on a exagérés, sont une race supérieure aux autres races orien-

taies, et que l’hégémonie morale dans ces pays leur appartiendra s’ils savent respecter les droits des autres peuples.

Je suis convaincu aussi que le voisinage et la ressemblance de génie, de caractère (ressemblance qui se montre même dans quelques défauts) créent entre nous les Italiens et les Grecs des rapports bien plus étroits que ceux qui pourraient exister entre nous-mêmes et tout autre peuple en Orient.

Indépendamment de cela, comme individu, je ne saurais jamais oublier que la Grèce m’adonné aide et asile pendant les premières années de mon émigration, et que si je n’avais été secouru et sauvé par des Grecs sur le Danube en 1862 , je n’aurais jamais revu ma famille et l’Italie.

En 1862-63 j’ai tâché de donner à la révolution grecque qui venait d’éclater, un but digne d’elle : la guerre contre les Turcs. J’étais d’accord à ce sujet avec Mgr Athanase, archevêque de Corfou, noble vieillard, excellent patriote, dont le souvenir me sera toujours cher, et avec un autre Grec aussi brave soldat que citoyen vertueux, qui a consacré sa vie à la cause de la liberté, avec Léonidas Bulgaris.

Malheureusement, en 1862-63, les Grecs, au lieu de tendre la main à leurs frères esclaves, assourdissaient l’Europe de leurs cris: « Un maître! un maître! ne trouverons-nous donc personne qui veuille bien être notre maître!... » C'était une vraie fureur monarchique.... L’Angleterre avait promis de céder les îles ioniennes à condition que l’on renonçât pour le moment à la sainte lutte (Upoç «rpv), comme les Grecs appellent la guerre contre les Turcs. Mon ami Léonidas rédigeait à Athènes un journal qui portait ce titre même. La Sainte Lutte avait proposé un candidat à ces royalistes enragés : elle leur avait proposé d’imiter les Florentins au temps de Savonarola et de proclamer roi de Grèce Jésus-Christ. Je ne sais combien de votes a eus Jésus au jour de l’élection; il n’a eu probablement que celui de mon ami et peut-être celui du barbier Démosthènes, un républicain dont parle aussi, ce me semble, M. About. Il n'a pas eu mon vote, car je n’ai pas de droits politiques en Grèce. Je n’en ai nulle part; je suis un paria politique.

J’étais très-connu en Grèce. Au mois de mars 1863, un député que l’on disait soudoyé par l’Angleterre, avait prononcé à l’Assemblée une violente diatribe contre moi et contre les autres agitateurs, les charlatans, disait-il, qui poussaient le pays à une guerre contre la Turquie. Il m’avait nommé. Le jour suivant, je fis afficher dans la ville des bulletins où étaient indiqués catégoriquement les mensonges qu’avait prononcés ce député. * Monsieur un tel a dit cela.... Il a menti. On le prouvera. » Cela était répété douze fois.

Je ne saurais assez le répéter: chaque pays a ses mœurs. Ces choses, qui seraient étranges en France, sont permises à Athènes. On ne doit pas oublier qu’Athènes a été le siège d’une turbulente démocratie, et que les Grecs sont bien les descendants des avSpeç ’A 07 ]vaïoi (hommes Athéniens).

Dans ce temps-là, un journal de Zante me défendit énergiquement et publia mon panégyrique. Au fond, je me soucie aussi peu des panégyriques que des diatribes. Je n’ai eu qu’une idée : faire quelque chose de grand pour la liberté, surtout pour la liberté de ma patrie, de Venise. J’ai essayé d’établir entre les peuples danubiens soumis à l’Autriche une entente contre celle-ci. Ensuite j’ai tâché de préparer un mouvement général en Turquie, car je savais bien que, s’il avait éclaté, il aurait fini par s’étendre à l’Autriche aussi. Mon but était, par-dessus tout, de créer des embarras à l’Autriche, de manière que l’Italie pût saisir cette occasion pour conquérir, pour compléter son indépendance. Je voulais créer une situation telle que la délivrance de "Venise pût se faire d’une manière glorieuse. C'est donc à l’Italie, c’est à ma ville natale que je songeais lorsque je me faisais démagogue cosmopolite; j’étais fier de l’être. J’aime, par-dessus tout, après l’Italie, la Grèce. Mais si vous grattez en moi le cosmopolite, le philhellène, vous trouvez l’Italien et plus audessous, au cœur, le Vénitien. Nous, enfants des Lagunes, nous sommes tous ainsi.

Marco Antonio, appelé charlatan (ayép-rriç) à la Chambre grecque, avait donc répondu au député qui lui avait appliqué cette épithète, en l’appelant douze fois men-

teur.... Il publia ensuite une brochure pour prouver que ce député, M. Jalemos, méritait cette kyrielle d’injures. Le titre de cette brochure était l’Hellade , la Serbie et l’Italie dans la question d’Orient.

Comme cet écrit présente des aperçus importants, môme aujourd’hui, je crois pouvoir en 'donner une courte analyse.

— En voici le commencement :

« L’accord, l’action commune des peuples pour atteindre un but commun, est un principe élémentaire de toute bonne politique. Si les intérêts de deux ou de plusieurs peuples s’accordent en beaucoup de choses importantes et se choquent dans quelques autres, leur accord est possible, il est désirable du moins jusqu’à ce qu’ils aient atteint les buts qui n’ont rien de contraire, qui s’harmonisent entre eux. »

Je démontrais assez longuement que les intérêts du peuple grec et du peuple italien ne se choquent nullement; qu’ils s’harmonisent sous beaucoup de points de vue...; que par conséquent cet accord dans l’action entre les deux nations est désirable et possible.

Parmi les autres intérêts communs aux Italiens et aux Grecs, je faisais remarquer celui-ci. Les uns et les autres doivent s’opposer à une suprématie des Serbo- Bulgares, car elle menacerait à la fois l’Italie et la Grèce. Les Serbo-Bulgares devenant trop puissants pourraient se rendre maîtres de la Thrace et de la Macédoine et en même temps enlever à l’Italie l’Istrie et l’ancien Prioul autrichien, sur lesquels ils ont des prétentions.

Je m’étendais aussi longuement sur la mission de l’Italie en Orient, mission qui consiste, à mon avis, à unir les peuples contre l’Autriche et la Turquie.

Il est inutile que je répète des choses dont j’ai déjà parlé. Je dévoilais les intrigues de l’Angleterre pour empêcher la guerre d’Orient et soutenir l’empire Ottoman ; je détruisais les illusions de ceux qui croyaient que l’Angleterre même voulait aider à établir la suprématie des Hellènes en Orient.

J’établissais, comme base d’opération pour la délivrance des Chrétiens soumis aux Turcs, l’alliance de la Serbie et de la Grèce. Je donnais l’analyse de quelques articles de journaux serbes qui exprimaient des sentiments très-amicaux envers les Grecs.

La nation grecque commettait, disais-je, une faute ' immense en abandonnant des millions de compatriotes sous le joug turc, pour obtenir l’annexion de 300 000 Ioniens, cette annexion devant être la conséquence nécessaire de la chute de la Turquie, de la délivrance de ces millions de Chrétiens soumis aux Ottomans. C’est à la sainte lutte qu’il fallait songer avant tout. Voici ce que je disais :

« Je souhaite qu’elle passe vite cette phase étrange de l’histoire hellénique, la phase de l’anglomanie! Qu’elle passe aussi bien vite cette autre phase douloureuse, de la lutte pour des intérêts personnels! La révolution est sortie de sa voie : qu’elle y rentre..,. Les Grecs ont bien raison de songer à Yeunomie; mais ils doivent songer aussi à la délivrance de leurs compatriotes qui sont dans l’esclavage. Ceux-ci leur tendent les bras en pleuraDt et les supplient d’accourir à

leur aide, d’imiter l’héroïsme des agonistes pendant la grande guerre de 1821-28. »

En quelques mois la Serbie aurait eu 140 000 hommes sous les armes. La Grèce qui avait la même population, devait en armer autant. La sainte alliance des Slavo-Hellènes aurait dû proclamer le principe de nonintervention. A l’aide du mouvement symphone et synchrone des Bulgares, des Grecs, des Serbes et des Albanais soumis aux Turcs, on aurait pu dans quelques mois détruire la Turquie. L’aide morale et matérielle de l’Europe civilisée, n’aurait pas manqué aux Slavo -Hellènes.... L’Italie leur aurait certainement tendu la main.... Leurs efforts communs auraient été couronnés de succès.

Je désapprouvais tout mouvement partiel, isolé.

J’expliquais les raisons pour lesquelles l’Angleterre était favorable au maintien de l’empire Ottoman. Elle craignait de voir les peuples qui voulaient s’émanciper de la Turquie, se combattre avec acharnenient et favoriser ainsi les projets de la Russie. Ces peuples auraient pu, se montrant d’accord et refusant l’aide de la Russie, se concilier les sympathies de l’Angleterre même. —

Malheureusement ces idées n’étaient pas acceptées alors par la majorité des Grecs....

Le jour de l’élection du roi Georges, tandis que toute la ville d’Athènes, toute la Grèce était en fêle, car ce maître tant désiré était enfin trouvé, et c’était un enfant de dix-huit ansl... je publiai un artiçle dans le journal dirigé par Léonidas, avec le titre wStvev opoç K’ l-cexe [aüv : La montagne (la révolution) a accouché

de la souris. Si je n’ai pas été roué de coups, si je n’ai pas été tué ce jour-là, moi qui, au milieu des réjouissances publiques, osais dire à un peuple d’aussi dures vérités, c’est que j’ai aussi mon étoile. La police était venue saisir les exemplaires qui nous restaient de ce numéro. On nous avertit cinq minutes d’avance. Tandis que mon ami enfouissait au jardin des papiers importants, je sautai par-dessus le mur qui donnait sur le rivage de l'ilissus, au risque de tomber au fond et de me casser le cou. Emportant, caché sous mon paletot, le précieux butin que la police était venue chercher, je passai au milieu des mouchards qui gardaient les environs de la maison et dont l’un s’écria en me regardant et riant aux éclats : « Voi là u n hom m e bien gros : on dirait une femme enceinte. » Je lui fis la nique et passai outre. Tandis que la police partait morfondue, j’allai moi-même faire distribuer gratis dans les principaux cafés de la ville l’article incriminé, qui avait excité tant de colères officielles et non officielles, et je passai intrépidement au milieu d’une foule .malveillante. Pendant ce temps, l’un de mes collaborateurs et amis réussissait à disperser une masse d’étudiants et de gens du peuple, qui se dirigeaient vers mon domicile pour faire une démonstration (22).

Cependant, même après l’élection du roi Georges, nous n’étions pas découragés, mes amis et moi. Je vais raconter quelques anecdotes pour faire bien connaître mon ami Léonidas Bulgaris que j’ai nommé ci-dessus.

Léonidas voulut se rendre en Italie pour voir les ministres, pour savoir s’il y avait à espérer d’eux quelque aide pour la sainte cause. Il avait des lettres

de M. le général Lamarmora. Celui-ci avait appris à l’estimer en se battant contre lui en Crimée , où Léonidas s’était rendu après avoir fait la campagne de Thessalie contre les Turcs, en 1854. A Turin, il trouva toutes les portes ouvertes : il assista ïnème à un conseil de ministres.

M. Pasolini, qui était alors ministre, lui demanda une fois :

« Combien vous faut-il pour commencer la lutte?

— Oh, fit le Grec, peu de chose!... 100000 francs. »

Pasolini eut une idée, une triste idée, et lui dit :

« Comment ! une aussi petite somme pour commencer une aussi grande œuvre! Hé bien! je crois que votre voyage en Italie n’aura pas été infructueux pour vous. »

Mon ami ne répondit rien. Il partit sans saluer.

Deux jours après il se présente chez Pasolini et lui dit :

« Monsieur le ministre, je n’ai pu fermer l’œil pendant deux nuits.

— Comment! vous êtes indisposé, lui répondit le ministre.... J’en suis fâché.

— Oh ! fît le Grec, ce sont les tristes paroles que vous m’avez dites, il y a deux jours, qui m’ont ôté le sommeil. »

Il était très-pâle. Pasolini le regarda et pâlit aussi. Pour le moment on ne pouvait rien décider. Il lui offrit de l’argent pour retourner à Athènes,

« Adieu, monsieur le ministre, lui dit mon ami.... Je n’ai pas besoin de l’aumône des Italiens.. . Adieu! »

Il retourna à Athènes par le bateau français, sur le

pont, en décembre, exposé aux rafales de vent et aux coups de mer pendant une horrible traversée. Mais il n’avait pas reçu l’aumône.

En me racontant cela il pleurait, le soldat, en songeant qu’on avait pu soupçonner qu’il était allé à Turin voler l’argent des Italiens.

Je veux raconter une autre anecdote relative à mon ami Léonidas. Il avait été pendant deux ans en prison à Athènes pour conspiration contre Othon : il en sortit le jour de la révolution, en 1862 . Au milieu du tumulte, il rencontre au Pirée le procureur du roi, M. Moutzouridis, son ennemi acharné, qui avait suborné de faux témoins contre lui, qui l’avait fait rester en prison contre un arrêt du tribunal. Léonidas s’approche de lui d’un air sévère et lui dit :

« Il est enfin arrivé ce jour après lequel j’ai tant soupiré. »

L’autre se prit à trembler.

« Tu as mal compris, lui dit mon ami. Le jour après lequel je soupirais, était celui où je devais te pardonner. »

Et il l’embrassa.

Je crois que mon ami Léonidas se fâchera contre moi, voyant que j’ai publié des confidences intimes. Lorsque j’ai composé ce livre, je croyais qu’il était mort : il avait été fait prisonnier par les Turcs dans une tentative trop hardie d’insurrection en Thessalie. Je viens d’apprendre qu’après avoir passé trois ans dans d’horribles cachots turcs, mon ami vient d’ôtre délivré.

Je crois que la publication de ces détails fera plus de

bien à la cause grecque, à la sainte cause, que toutes les déclamations de la presse hellène et philhellène contre les Turcs. Certainement, il y a en Grèce de la corruption ; mais la nation qui produit de tels hommes, la nation qui produit les héros d’Arcadie, en Crète, est destinée à un grand avenir.

On s’étonnera peut-être que l’on pût songer à commencer la sainte lutte avec d’aussi faibles moyens.... C’est que ces agonistes sont d’une sobriété fabuleuse!... Les modérés italiens ont bien tort de s’en étonner. Est-ce que Garibaldi en partant pour Marsala avait plus de 100 000 francs? Je crois même qn’il avait moins que cela.... Il a fait Marsala, Calatafimi, Palerme, Naples, le Volturne.... Qu’ont fait les modérés avec tant de millions dont la malheureuse nation italienne doit payer les intérêts? Ils ont fait Custoza et Lissa!

Le jour de Pâques 1863, à Athènes, plusieurs hommes appartenant à différentes nations soumises entièrement ou en partie au joug des Turcs, se réunirent à un banquet fraternel, chez une noble femme qui a consacré toute sa vie et sa fortune à la sainte cause, à la délivrance des Chrétiens, et qui porte un nom célèbre dans l’histoire, celui de Mauromichali.

J’étais aussi avec eux ; je devais partager leur mission et leurs dangers. Cette noble femme disait en parlant de quelque proclamation que j’avais préparée, que Dieu me pardonnerait beaucoup pour avoir écrit cela. Je pourrais citer un homme de lettres italien, qui saitaussi le grec, et s’écria en entendant lire ces proclamations : « On voit bien que c’est un Italien qui les a composées. »

Il s’agissait donc enfin du mouvement symphone et synchrone. Le Souliote était assis près du Serbe; le Bulgare près du Grec. Je nommerai seulement un de ces convives.... C’était l’homme à la tête dure : c’était Rakowsky, le Bulgare. Il était venu donner la main aux Grecs.... Je lui avais pardonné.

Rakowsky avait raison de me dire, du moins à son point de vue : « Je suis venu à Athènes, comme vous me l’avez conseillé. Il n’y a rien à faire ici. Il n’y a que le faible espoir du mouvement dont il a été question avec nos amis communs. Les Grecs ne songent qu’à trouver un principicule européen qui daigne les commander.... Ils se sont laissés tromper, par l’Angleterre, qui leur tient la dragée haute.... Pour ce lopin de l’Eptanèse ils oublient la Thessalie, l’Épire, tous les pays habités par leurs frères ou seuls ou avec d’autres peuples aussi malheureux qu’eux-mêmes.... Qu’a fait pour nous Garibaldi?... Nous l’attendions bien; nous étions prêts à le suivre. Il s’est perdu dans une entreprise impossible! L’Italie nous abandonne. La France ne se soucie pas de nous, comme si les clefs des Balkans n’étaient pas dans nos mains. L’Europe ne nous connaît pas.... Pourtant les Bulgares sont honnêtes et braves!... Je dois bien m’adresser là où il y a du moins une lueur d’espoir... Je vais me jeter de nouveau dans les bras de la Russie. »

XXYIl

Le mouvement que l’on préparait au printemps de 1863, devait commencer par éclater en Épire. « Lorsque vous serez sur l’Olympe, et vous sur le Pinde, avait dit le chef bulgare, je serai avec les mienssurles Balkans.» C’est en Épire que l’on devait donner le signal. Cependant tout était subordonné à l’appui moral et matériel que l’on espérait du gouvernement italien.

A Turin je vis Peruzzi qui était alors ministre.; je l’engageai à favoriser ce mouvement.

«Dans un mois, peut-être, oui; à présent, non, » répondit-il.

En vain ai-je insisté qu’il fallait saisir l’occasion de l’accord entre des chefs influents de plusieurs peuples, occasion qui s’échapperait pour ne plus revenir. De faibles, bien faibles moyens suffiraient pour commencer. En poussant en même temps au mouvement les peuples de l’Autriche, nous n’aurions eu besoin d’aucune alliance étrangère pour lutter contre celle-ci.... Voilà les idées que je développai. Peruzzi est un homme intelligent. Malheureusement nos hom- - mes d’État ne connaissent nullement l’Orient.

Enfin je perdis patience et lui dis :

« Monsieur le ministre, je sais pourquoi vous venez de me dire : peut-être, dans un mois, oui. C’est que vous espérez que dans un mois la malheureuse Pologne aura succombé et que la Russie sera libre de son action. Je connais votre politique : vous vous appuyez sur la Russie. Vous et vos collègues vous avez une entente avec cette puissance. Depuis quelque temps elle a sur les bras la révolution de la Pologne, qui a été suscitée par l’Angleterre qui connaît vos intrigues. Nous n’avons pas besoin de la Russie. Ce serait une grande faute pour nous de donner la main à la barbarie affublée du masque de la civilisation. Je sais que les malheureux Bulgares vont être sacrifiés. »

Peruzzi niait, niait toujours.

« Monsieur le ministre, lui dis-je. Je ne suis pas venu vous demander quels sont les secrets du gouvernement italien ; je suis venu vous montrer que je les connais. Voici ce que je vous recommande par-dessus tout : Non treschiamo coi despoti. Ne jouons pas avec les despotes. Tenons haut le drapeau des nationalités.

— Nous n’en avons pas d’autres, » répondit-il.

Cependant Peruzzi, un homme intelligent, un rusé Florentin, ayant voulu trescare coi despoti, faillit tenir en main, au lieu du drapeau des nationalités, celui de la réaction dans l’Italie méridionale.... Je ne l’accuse pas d’avoir été traître; je ne veux calomnier personne. 11 a été dupe.

Il y a eu pendant les années 1862-63, dont l’histoire est si peu connue, un imbroglio, un vaste imbroglio organisé avec autant de finesse que de perfidie par le parti bourbonien. Le centre d’action était à.... Il s’agis-

sait de jeter dans l’Italie méridionale, au service de la réaction, plusieurs milliers d’hommes organisés dans un pays voisin soumis aux Turcs, en Albanie, sous le prétexte d’un soulèvement contre les Turcs mêmes. On avait de puissants moyens, de l’argent, des bateaux à vapeur. C’est le plus grand danger qui ait menacé l’unité italienne dans le midi. Il n’était pas question de quelques bandes de brigands, mais d’une véritable armée qui aurait été commandée par le général Bosco. La Russie était pour quelque chose là-dedans, la Russie qui allait être notre alliée contre l’Autriche. L’homme ou pour mieux dire la femme qui dirigeait tout cela, était à la fois un organe de la Russie et des Bourbons.

Pendant ce temps -là, un romancier célèbre, un homme naïf, fut trompé comme Peruzzi, le rusé Florentin. Il était sincère lui aussi et tout plein de feu pour la sainte cause. Il y avait là des noms de héros épiques : il les chantait. Sachant que j'étais entrepreneur d’affaires révolutionnaires en Turquie, il me proposa de me charger de celle-là aussi .... Je m’aperçus que c’était une affaire véreuse et n’en voulus rien faire. L’apparence en était bonne pourtant. C’était bien là une idée qui, au tempsdu Comité le droit des nationalités , nous avait appartenu, à M. Zaccaro, M. Mosciaro et moi, et pour laquelle nous avions lancé des proclamations. Mais on avait volé l’idée pour s’en servir dans un but antilibéral. Pour mieux réussir on avait inventé un faux prince....

Cette affaire véreuse fut proposée par d’autres, et fut bien accueillie. Le Florentin, ainsi que ses autres collègues, donnèrent dans le panneau. Le naïf Vé-

VINGT ANS D’EXIt.

nitien l’avait bien averti qu’il jouait un jeu trop dangereux. Si de grands malheurs furent alors épargnés à l’Italie, on le doit à mon ami Miltiade Theocaris de Corfou et à moi-même : nous avons tout découvert et avons donné l’éveil au gouvernement italien. Un brave homme, M. Pinna, qui était alors consul général d’Italie à Corfou, et M. Peruzzi même en savent bien quelque chose (23).

Je ne veux pas donner d’autres détails. Le temps de le faire viendra. Je recueille des matériaux précieux et me propose de les céder à ce romancier célèbre, afin qu’il en compose un roman qui sera bien le plus étrange de ceux qui sont sortis de sa plume féconde. Il pourrait aussi mettre cela de côté pour quelque petit neveu ou arrière-petit neveu, à lui, un romancier de l’avenir. Est-ce qu’il n’y a pas de familles comme celle des Asclépiades dans la Grèce ancienne?

Je reprends mon récit où je l’ai quitté,... à mon départ pour la Grèce après mon entrevue avec M. Peruzzi.

Ainsi que je l’ai déjà dit, le mouvement allait commencer en Épire. Deux personnes n’avaient qu’un mot à dire et le signal était donné. Ces deux personnes étaient Mgr l’archevêque de Corfou et moi.

Je reviens à ma théorie des petites causes qui engendrent ou peuvent engendrer de grands effets. Pour empêcher une guerre en Orient et sauver la Turquie, l’Angleterre avait poussé Garibaldi à Aspromonte , en lui faisant accroire qu’une révolution allait éclater dans un grand pays; elle avait contribué à miner le trône d’Othon ; et à susciter la

révolution en Pologne pour créer des embarras à la Russie et rompre son alliance avec l’Italie. Elle était allée jusqu’à se dessaisir du protectorat des îles Ioniennes pour donner une fiche de consolation aux Grecs et se créer parmi eux un parti. Cependant il n’a tenu qu’à un mot d’un prêtre grec et d’un émigré italien, que tout cet échafaudage ne fût renversé. Ce mot ne fut pas prononcé. On n’avait rien à attendre du gouvernement pas plus que des démocrates italiens. L’opinion publique en Grèce n’était pas favorable à un mouvement; on aspirait à établir l’ordre, 1 ’eunomie dans le royaume ; et la sainte lutte était différée à d’autres temps. Ni Mgr Athanase ni moi n’avons voulu assumer la terrible responsabilité de provoquer une insurrection qui eût pu donner un prétexte à l’Angleterre pour différer l’annexion des îles Ioniennes à la Grèce, et nous avons décidé d’attendre que le mouvement eût commencé ailleurs. Cela n’arriva pas.

Depuis ce moment je ne me suis plus mêlé de la

sainte cause.

Je n’avais pas approuvé le mouvement isolé de la Crète; mais puisqu’il avait éclaté, l’Italie, selon moi, aurait dû le soutenir.

Voici ce que j’aurais fait si j’avais été ministre italien en 1867. Lorsque le drapeau italien fut insulté par les Turcs, en Crète, je n’aurais pas, comme on l’a fait, demandé et obtenu simplement une misérable satisfaction. Sans me concerter avec aucune autre puissance, j’aurais dirigé, avec toute la rapidité possible, dix ou quinze mille hommes sur la Crète, et détruit la flotte

et l’armée turque. Puis, der suite, pour ne pas donner de soupçons à l’Europe , j’aurais fait retourner en Italie toutes nos forces, en ouvrant des négociations pour la complète indépendance de la Crète. De cette manière FItalie se serait relevée moralement de ses échecs en 1866, et aurait commencé à remplir sa mission en Orient.

Rakowsky, le Bulgare, a oublié le banquet fraternel et le baiser de paix du jour de Pâques 1863. Lorsque le mouvement crétois eut commencé, il s’empressa de désavouer toute solidarité entre les Grecs et les Bulgares. Puis, lorsque la Crète était déjà domptée ou presque domptée, il essaya, par ordre de la Russie, de faire un mouvement en Bulgarie. Ce mouvement fut ensuite suspendu, probablement toujours par ordre de la Russie (24).

La Serbie en fit de même. Elle profita des embarras de la Porte pour en obtenir des concessions!... Elle laissa succomber les Crétois!...

Je vois donc partout des forces dispersées, divergentes, qu’une volonté puissante pourrait unir et diriger. Si en Orientou ailleurs cet homme existe, je lui recommande mes idées, mes pauvres idées qui sont le fruit de tant d’études et m’ont fait courir tant de dangers.

Je suis toujours persuadé que la solution de la question orientale est là. <

Avant de finir ce chapitre, je vais faire une autre révélation ou pour mieux dire une demi-révélation Le vrai philanthrope, selon moi, doit désirer tout ce

qui peut rapprocher les hommes et faire tomber les barrières qui les séparent. C’est pourquoi, bien que je sois depuis longtemps sorti par le fait du giron du christianisme, je crois que la réunion de l’Église grecque et de l’Église romaine serait un progrès pour l’humanité. D’accord avec un prêtre italien que je ne veux pas nommer, j’ai proposé cette union à des évêques grecs, et notamment à l’excellent archevêque dé Corfou, Mgr Athanase. Je les ai trouvés assez bien disposés. On sait que les deux Églises ne sont divisées que sur très-peu de points dogmatiques, ou plutôt sur un seul, sur un mot. La vraie cause de la séparation est l’autorité despotique que le Pape, comme chef spirituel, veut exercer sur ceux qui ont été pendant plusieurs siècles ses égaux, les évêques. Les Orientaux se sont conservés plus fidèles à l’esprit de l’Église chrétienne, lorsque la hiérarchie du clergé y fut établie. Je suis persuadé que les évêques grecs seraient disposés à reconnaître au Pape une espèce de suprématie honorifique, mais rien de plus. Un autre obstacle, un sujet de scandale pour l’Église d’Orient, est l’obstination de la papauté à garder les derniers lambeaux du pouvoir temporel. Le jour où le Pape voudra bien se borner à exercer ses fonctions spirituelles et à être pour ainsi dire le chef constitutionnel de l’Église, au lieu d’en être le chef absolu, l’union entre les deux Églises sera assurée ; du moins les plus grands obstacles qui l’empêchent, auront disparu. Les savants ».t éloquents évêques de France en soutenant la papauté temporelle avec tant d’acharnement contre l'Italie, et en général tous les ultramontains en appuyant l’autorité absolue du Pape, éloignent,

autant qu’il est dans leur pouvoir, le moment où s’accomplira ce grand fait, l’union des deux Églises, cette union que tout bon Chrétien doit désirer.

Je regrette de ne pas avoir ici plusieurs discours prononcés par ce digne prélat hellène, Mgr Athanase, à la cathédrale de Corfou, dédiée à saint Spiridion. L’une de ces allocutions, qui fut prononcée pour l’anniversaire de la révolution grecque de 1821-28, à été publiée dans les journaux. Ces discours sont empreints du véritable'esprit de l’Évangile, esprit éminemment démocratique. Ils contiennentdes paroles touchantes relativement à l’Italie et, ce me semble, à la France aussi. Le haut clergé de l’Église orientale grecque a toujours identifié sa cause avec celle du peuple, et est restée en général fidèle aux anciennes traditions chrétiennes. Il est à regretter que le haut clergé de l’Église occidentale s’en soit écarté.

Le concile œcuménique, qui se tiendra prochainement à Rome, et auquel les évêques d’Orient sont invités aussi, pourrait donner à ceux-ci une occasion de proclamer les bonnes anciennes traditions du christianisme, en essayant d’y ramener aussi l'église de Rome. Soit qu’ils y interviennent ou non, ils pourraient, de vive voix ou par écrit, tenir au Pape un langage courageux et respectueux à la fois, en lui démon trant la nécessité d’abandonner les derniers lambeaux du pouvoir temporel. Ce serait là un fait d’une grande importance dans l’histoird 1 du christianisme, de l’humanité.

En juin 1863 je retournai à Turin, où je repris mon ancienne profession d'homme 3e lettres. Tout en m’occupant d’un dictionnaire étymologique des mots dérivés du grec, que j’ai publié, je ne quittai pas la -politique. J’ai pris part à des meetings ; j’ai créé un comité pour soutenir une insurrection qui avait éclaté dans la Vénétie ; j’ai appartenu à la représentation de l’émigration venète. Toutes les fois que j’ai parlé en public, j’ai parlé de Venise, du devoir qu’avaient les Italiens de la délivrer. C’est d’après ma proposition que trois meetings déclarèrent que Turin était prêt à faire tous les sacrifices pour la délivrance de la Vénétie, et qu’il invitait toutes les autres villes d’Italie à faire la môme déclaration. Ainsi que ce sénateur romain finissait tous ses discours par les mots fameux : « delenda Carthago, » ainsi je finissais tous les miens par des périphrases qui signifiaient il faut délivrer Venise. Je garde, comme un précieux souvenir, une lettre qui me fut adressée en 1864 par le maire de Turin , <à propos de mes incessants efforts pour la délivrance de ma patrie.

Le meeting tenu à Turin, en mai 1864, dont le but principal était de remercier le peuple anglais de l’accueil fait à Garibaldi, fut une solennité nationale.

L’irritation avait été grande à Turin à cause d’Aspromonte. Ce fut là une sincère réconciliation du peuple turinois avec le grand patriote. Le meeting avait été convoqué par quelques ouvriers de mes amis. J’étais à côté du président, ouvrier aussi, qui avait cédé ses attributions à M. le député Sineo. Ce qui donna plus d’importance à cette solennité, ce fut la présence du roi même. Oui, Victor- Emmanuel assista au meeting en l’honneur de Ganbaldi; je crois même qu’il paya une partie des frais. L’un de mes amis, avec lequel j’étais d’accord, l’avait persuadé d’y assister : il se trouvait dans une loge grillée de l’avant-scène. Le meeting se tenait dans un théâtre qui porte le nom du roi même. Sept ou huit mille personnes prirent part à cette réunion. Nous avions tout préparé alin que ce fût un triomphe pour le roi aussi. L’orchestre joua l’hymne royal avant celui de Garibaldi. Je me souviens que l’on avait placé les portraits du roi et du héros de Marsala aux deux extrémités de la scène, que je les fis mettre l’un à côté de l’autre, et que je lançai dans mon discours des imprécations à quiconque oserait séparer ces deux hommes que la nation aimait. Cinq ou six personnes seulement savaient que le roi était présent. Son nom fut aussi chaleureusement applaudi que celui de Garibaldi. Victor-Emmanuel ne doit pas avoir oublié ce jour.... Ce fut la dernière fois qu’il fut fêté par son peuple de Turin, qui était autrefois si attaché à sa famille et à lui-même !... Quatre mois après, le sang était versé sur la place Castello et sur celle de Charles-Emmanuel, et.... Mais je ne veux pas insister davantage sur ces tristes souvenirs.

Mes amis et moi nous tâchâmes toujours d’entretenir la bonne entente entre Victor-Emmanuel et Garibaldi. C’était une œuvre patriotique, dans ce temps-là.

Je me souviens que, dans la réunion préparatoire de ce meeting , j’exposai une formule de vote à présenter au meeting môme. Une seule partie en fut acceptée, celle qui se rapportait aux remercîments à faire au peuple anglais. Les deux autres motions en faveur de la prochaine délivrance de Venise et de Rome furent rejetées à l’unanimité.... On craignait de les voir froidement accueillies. Cependant je les lançai devant plusieurs milliers de personnes : elles furent approuvées et frénétiquement applaudies. Le roi même applaudissait dans sa loge....

Je pourrais parler aussi d’un autre meeting tenu à Turin, en faveur d’un mouvement insurrectionnel qui avait éclaté dans la Vénétie, et d’un comité que je formais dans ce but. Je me tais pour ne pas trop m’étendre.

Mais je vais dire quelques mots du meeting qui eut lieu qüelques jours après les massacres de septembre 1864.... Ces faits horribles sont très-peu connus en Europe, car jamais la télégraphie officielle n’a menti avec plus d’impudence que pendant ces tristeà jours . Il y a des pays où les conservateurs frémiraient à l’idée d’un meeting dans une ville où le sang vînt de couler. Pourtant les ministres italiens qui siégeaient au pouvoir en 1864, eurent le bon sens de ne pas s’y opposer.

Tout se passa dans un ordre parfait. Pas de phrases sur ces tristes massacres, pas de cris de vengeance. On

se borna à déclarer quel était l’esprit du peuple de Turin et à renouveler les votes Dour Rome et pour Venise. D’ailleurs, si quelqu’un eût osé prononcer des cris séditieux, il y avait des gens préparés par les démagogues pour chasser les perturbateurs et leur administrer même, le cas échéant, une bonne correction.... Nous, les démagogues, nous étions les hommes d’ordre : les révolutionnaires étaient les ministres tombés, qui avaient fait verser le sang du peuple.

Je vais donner, en ma qualité de démagogue émérite, une leçon à l’usage des démagogues de l’avenir et même des hommes du gouvernement.

Les meetings sont à la fois une école pour le peuple et la meilleure soupape de sûreté pour les passions politiques. S’ils sont bien dirigés et fréquemment répétés, ils forment peu à peu l’opinion. Un gouvernement, même timide et peu libéral, a tort de les craindre. La discussion, quelque violente qu’elle soit, ne l’est pas autant que les cris de la place publique. Un vrai progrès serait celui d’admettre dans les meetings la contradiction et la discussion. Les meetings politiques devraient entrer dans les habitudes des populations civilisées, autant que les réunions religieuses, car l’église n’est qu’une espèce de meeting, et que les conférences scientifiques et littéraires. Un gouvernement qui les craint, doit les multiplier. La contradiction n’est qu’apparente. Ce qu’il y a de plus dangereux pour les gouvernements, c’est l’absence des meetings, l’absence de cette manifestation de l’opinion et de cette école du peuple. Toute force comprimée est menaçante et dangereuse. Beaucoup de réunions

publiques traitant de politique et dirigées par divers partis ou fractions de partis, se neutralisent et, tout en éclairant l’opinion publique, empêchent les excès; De la même manière un petit nombre de journaux qui exercent une espèce de tyrannie sur l’opinion, est plus dangereux pour un gouvernement qu’un grand nombre de journaux. Tous les partis, même celui qui peut faire dire le dernier mot au canon et au fusil Chassepot, devraient se servir de ce puissant moyen de propager leurs idées, des meetings.

Ce que les démagogues honnêtes doivent éviter autant que possible, ce sont les démonstrations tumultueuses sur la place publique. Elles sont très-dangereuses, surtout chez les peuples appelés néo-latins, qui s’enflamment si facilement, et dans les pays où tous les partis qui se sont trouvés au pouvoir, ont abusé des moyens de répression.

Plus il y aura de journaux libres, de réunions politiques libres, et plus il y aura de sûreté dans le pays et moins de danger que les partis, soit au pouvoir soit exclus du pouvoir, remplacent la discussion par la force brutale et l’ordre par le désordre.

Cette horreur des démonstrations, du tumulte dans les rues et sur les places publiques est née en moi le jour (5 mai 1849) où je vis le peuple de Venise, que moi et d’autres citoyens courageux avions inutilement tâché d’éclairer, envahir la place Saint-Marc et imposer

l’Assemblée vénitienne la dictature de Maflin, qui a été si fatale à la patrie.

Pas de dictatures 1

Pas d’idoles ni en politique ni en religion!

Pas de tumul te dan sles rues et sur les places publiques ! Comme Gœthe mourant s’écriait : « de la lumière , encore plus de lumière I » je m’écrie : « de la liberté, encore plus de liberté ! » Mais la liberté d’un citoyen a pour bornes les droits des autres citoyens et ceux de l’État, ainsi que la liberté d’un peuple a pour bornes les droits des autres peuples.

J’ai joint la pratique à la théorie que je viens d’exposer, relativement à ces démonstrations dans les rues qui ne sont bonnes qu’au cas extrême, lorsqu’on est décidé à faire autre chose que de crier. A Turin, en 1864, après ces terribles nuits de septembre, pendant lesquelles plus de deux cents hommes avaient été tués, on allait ouvrir le Parlement. Il y avait un certain nombre d’agitateurs qui voulaient une démonstration, un mouvement à tout prix. Il fallait, disait l’un d’entre eux, habituer aux protestations, même aux luttes de la place publique, ce peuple qui avait été trop longtemps soumis. Il fallait du sang....

« Que voulez-vous faire de ce sang? m’écriai-je.... On en a assez répandu en septembre. On a beau laver cette tache au pied de la statue de Charles-Emmanuel : elle reparaîtra un jour. Mais à présent cette effusion serait inutile. Tout mouvement serait écrasé. Toute l’Italie est contre Turin. Il faut aussi habituer le peuple à respecter les autorités légales. Non 1 tant que Marco Antonio sera vivant, l’on ne répandra pas de sang à Turin à l’ouverture du Parlement. »

J’étais connu; j’avais de la popularité. J’étais décidé à empêcher le mouvement ou à en être la première victime. Je réussis à faire signer par plusieurs ou-

vriers' ou anciens ouvriers qui avaient de l’influence, une proclamation engageant le peuple à se tenir tranquille, à respecter le Parlement et ses décisions.... Si la tranquillité fut alors maintenue à Turin, on le doit en partie à moi-méme.

Oui, malheureusement, presque toute lTtalie était alors contraire à Turin. A présent les' choses ont bien changé !

La grande majorité des libéraux italiens approuvaient la Convention du 15 septembre et en espéraient de grands bienfaits pour l’Italie. Quelle illusion ! Les Italiens en sont bien revenus.

Comme en 1847 j’avais défendu les Vénitiens, en 1854 les Grecs, j’ai défendu en 1864 les Turinois insul tés presque par tout le monde. On m’a bien dit que j’aurais dû être avocat. Je l’aurais été si la révolution n’eût brisé ma carrière.... J'aurais été l'avocat des malheureux.

Oui, j’ai défendu Turin méconnu, calomnié ; j’ai fait cela dans une brochure que j’ai publiée à propos des événements de septembre, sous le nom de Marco Veneziano. Est-ce qu’on a tout à fait oublié sur la Dora que j’ai été presque le seul émigré qui ait levé la voix en faveur de cette noble ville, tandis que d’autres...? Mais il est inutile de faire des récriminations à propos de quelques événements qui malheureusement sont aussi peu et aussi mal connus à Paris que l’histoire de Venise, l’histoire vraie, en 1848-49.... Que dis-je, à Paris? Ils sont très-peu et très -imparfaitement connus en Italie même.... L’histoire fera justice à Turin et à ses défenseurs pendant cette crise terrible.

Il va sans dire que j’ai parlé de la Convention du 15 septembre, dans ma brochure.... Je l’ai considérée comme un acte dangereux pour l’Italie, du moins comme un acte inutile. Les régiments français allaient partir. Mais est-ce que l’ombre du drapeau français à Rome ne valait pas autant que plusieurs régiments?... Je vais citer un fragment de mon écrit :

« Dans deux ans, il y aura toujours en France des hommes puissants et de puissants partis intéressés à ce que l’état du Pape, tout petit qu’il est devenu, existe toujours, comme un éclat de pierre entre les bords d’une blessure , et qui en empêche la cicatrisation. Malheureusement il est encore assez grand le nombre de ceux qui croient que ce doit être un principe fondamental de tout gouvernement français absolu, constitutionnel ou républicain, d’empêcher la complète unité de l’Italie. Même après le départ des troupes françaises de Rome, on fournira indirectement des armes, des soldats et de l’argent, afin que le Pape ait une force suffisante pour qu’il soit très-difficile aux Romains de se délivrer. Les Catholiques du monde entier en feront de même. Si nous laissons le chemin ouvert aux volontaires accourant à l’aide des Romains, surtout si nous faisons entrer dans l’état du Pape nos troupes régulières, la France interviendra en vertu d’un traité qui, tout en ayant l’air de nier l'intervention, l’admet en réalité. L’intervention française à Rome, qui était auparavant une violation de droit, deviendra conforme au droit international ‘accepté par nousmêmes, si la Convention est violée par notre gouvernement ou s’il la laisse violer par d’autres. Cepen-

dant nous deviendrons les gardiens, les gendarmes du Pape. »

On voit bien que je n’avais pas perdu en 1864 cette clairvoyance que je possédais en 1847, lorsque j’annonçais qu’une révolution allait éclater à Venise, que * des crises auraient lieu à Vienne et que l'Autriche mourante serait sauvée par la Russie.

Ici je m’arrête : le terrain est trop brûlant. Ce que je devrais dire ne serait agréable à aucun parti, car ce serait la vérité.

J’ai pris part à la campagne du Tyrol en 1866, comme commissaire de guerre au 9 e régiment des volontaires.

Parmi les bons patriotes qui perdirent la vie dans le Tyrol , je veux au moins rappeler deux hommes dont le souvenir doit être cher à tout cœur italien : le major Castellini et le colonel Chiassi.

Quel glorieux martyrologe que celui des officiers supérieurs et des officiers d’état -major de Garibaldi morts dans les campagnes d’Italie, depuis 1848 jusqu’à une date assez récente! Oui, il n’est, pas nécessaire d’avoir étudié à fond Machiavelli.pas mêmed’avoirétudiéà

fond Jomini pour appartenir à l’entourage de Garibaldi; il n’est pas nécessaire pour cela d’être un grand politique ni un profond tacticien.... Mais on ne pourrait en faire partie sans être brave, très-brave. Je sais un maître dans l’art de la parole , qui, dans la fougue de l’improvisation, a mis en doute cela. Mais je suis persuadé que, s'il étudiait mieux l’histoire contemporaine, dans le silence du cabinet, cet éminent orateur français serait assez loyal pour avouer qu’il s’est trompé.

Après avoir parlé d’abord, comme il est juste, de ceux qui sont morts pour la patrie, je vais dire quelques mots de l’un de mes amis, qui a pris part à cette campagne du Tyrol, de M. Polidoro Casalta d’Ornano.

Polidoro Casalta est un Corse ; il est neveu d’un général de ce nom au temps de Napoléon I er . Il fit les campagnes d’Algérie en 1840-48 dans l’armée française. En 1848 il était de retour à Marseille, et allait devenir officier. Il quitta le service et s’engagea dans les garibaldiens, alors qu’il ne serait venu dans l’esprit de personne qu’une lutte pût avoir lieu entre les Français et les Italiens. Il souffrit les misères de l’exil avec courage et dignité, toujours étudiant avec passion l’art de la guerre et écrivant dans les journaux militaires. 11 alla en Corse pardonner publiquement à un compatriote qui avait tué son frère à lui, à Casalta. Après avoir fait avec Garibaldi les campagnes de 1859-60, il devint lieutenant-colonel dans l’armée régulière italienne. Le général Fanti, ministre de la guerre, qui se connaissait en hommes de son métier, disait que l’armée italienne n’avait pas d’officiers plus braves et plus instruits que Casalta. Lorsqu’éclata la guerre entre les

États du Nord et ceux du Sud de l’Union américaine, Casalta donna sa démission en Italie; il sacrifia les restes de sa petite fortune pour se rendre en Amérique, où il offrit son épée au gouvernement de Washington. On croyait possible, peut-être prochaine, une guerre contre la France ; on croyait que celle-ci allait prendre fait et cause pour les séparatistes. On demanda à Casalta s’il se serait battu contre les Français. Mon brave ami se prit à songer qu’il était Corse, par conséquent un peu Français aussi, qu’il avait porté le pantalon rouge, que les Français étaient ses anciens compagnons d’armes.... Il répondit qu’il ne se serait jamais battu contre les Français. On n’accepta pas ses offres de services : cela le ruina tout à fait. Au lieu de devenir général américain, il retourna en Europe. Il ne fut plus admis dans l’armée italienne. En Tyrol, le brave Casalta, sans avoir de grade militaire, était attaché au général Avezzana et rendit d’excellents services. .

L’un des enseignements de mon livre est que les grands caractères sont rares dans notre temps, mais qu’il y en a encore, et que ces hommes à grand caractère sont ordinairement malheureux.

On s’étonnera, on me blâmera même de ce qu’au lieu de parler de moi, je m’étende trop longuement à parler d'autres hommes. C’est qu’en recueillant mes souvenirs, pour ne pas sentir mon cœur déborder d’amertume et de colère, j’ai besoin de m’ entourer des images du petit nombre d’hommes vraiment bons, vraiment vertueux que j’ai connus. J’ai aussi une autre observation à faire. Autrefois, l’étude de l’homme, en tant de pays que j’ai visités, m’avait rendu misan-

thrope. Ce qui m’attristait par-dessus tout, c’était de voir la plupart de ceux qui prêchent la fraternité, sous une formule quelconque, bien peu fidèles à leurs théories dans la pratique de la vie. A quoi bon placer le nom de fraternité dans la loi religieuse ou dans la loi politique , si elle n’est pas dans les mœurs , si elle n’est qu’un vain mot?

J’ai été parfois tenté de partager les hommes en deux catégories , l’une formée de ceux qui sont plus sots que méchants et l’autre de ceux qui sont plus méchants que sots : je me résignais à me placer moimême dans la première, qui est la plus nombreuse. Ces deux grandes catégories pourraient être divisées et subdivisées en plusieurs autres, de manière à former un système savamment compliqué. Mais j’ai connu un petit nombre d’hommes qui se soustraient à mes théories, que je ne peux faire entrer dans mes catégories, qui renversent mes systèmes. C’est donc avec un sentiment mêlé de bienveillance et de mauvaise humeur, que je nomme, que je dénonce publiquement quelques-uns de ces hommes, à cause desquels je suis réduit de nouveau à m’écrier : mystère que l’homme ! impénétrable mystère 1

Hélas! ...moi-même et plusieurs autres patriotes nous avons inutilement travaillé pendant plusieurs années afin de démontrer que le moyen le plus sûr, le plus glorieux pour conquérir, pour compléter l’indépendance italienne était de porter la guerre au cœur de la monarchie autrichienne, en poussant les peuples contre le gouvernement. Nous nous sommes inutilement exposés

à tant de dangers.... Moi, je suis revenu de ces pays danubiens.... On m’a dit que d'autres n’en sont pas revenus.... Dans un discours que le général Lamarmora adressa à ses électeurs quelques mois après la fin de la guerre de 1866, il dit qu’il avait été un ennemi généreux pour l’Autriche et qu’il n’avait pas voulu « la combattre par la guerre civile!...»

Est-ce qu’il y a dans l’histoire des pages plus glorieuses que celle des cinq journées de Milan en 1848, de la défense de Venise en 1849, et plusieurs autres de l’histoire italienne pendant la même époque?

Est-ce qu’il y a dans l’histoire d’Italie une page plus triste que celle de 1866?...

C’est pourtant le même peuple qui a fait la révolution de Palerme, les cinq journées de Milan, qui a défendu Rome et Venise, a fait Marsala.... Ce sont en partie les mêmes hommes.... Donnez d’autres chefs à ces soldats qui ont été malheureux.... Donnez à ce peuple une autre direction politique.... Ils feront des miracles.... Ils en ont fait autrefois, à une époque assez récente.

Pendant l’automne de l’année 1866, Venise était dans l’ivresse de la délivrance. L’étranger était chassé de notre patrie : cela faisait oublier aux Vénitiens toute autre chose. Mon rêve, à moi, avait été de voir l’Italie glorieuse et jouant un grand rôle dans le monde; de voir le peuple italien profiter d’un mouvement national pour assurer ses droits politiques, même en confiant la garde de ces droits à un homme ou à une dynastie, si c’était là une nécessité politique, si c’était

la volonté de la majorité. Je trouvais exagéré l’enthousiasme des Vénitiens. Il est vrai que la désillusion le remplaça bien vite ! Je trouvais qu’ils avaient tort d’accueillir les bras ouverts, sans conditions, cette mala signoria (mauvais .gouvernement) qui alors mosse Palermo a gridar mora, mora (força Palerme à crier : qu'ils meurent, qu’ils meurent 1 Dante). Les cris de joie dans les rues de Venise et sur la place Saint- Marc faisaient un étrange contraste avec les gémissements des mourants dans les rues et sur les places de Palerme. Où était la solidarité nationale?... Lorsqu’un membre du corps est gravement malade, tous les autres sont plus ou moins souffrants.

J’avais une sorte de honte de paraître sur la place Saint- Marc, à côté de ceux qui avaient fait ou souffert plus que moi pour la patrie. Heureusement il y en a plusieurs à Venise. Je ne voulais pas non plus me trouver au milieu de l’essaim bruyant et pétulant des faux martyrs: cela m’eût agacé les nerfs. La joie de ce pauvre peuple m’aurait fait mal. Il ne savait pas qu’il allait être aussi malheureux qu’auparavant! Je n’eus pas le courage, que j’avais eu en Grèce, de dire à une foule ivre de joie de dures vérités.... Je n’aurais pas eu non plus la force de me taire.... Je n’allai pas à Venise.

11 était alors impossible de fonder dans ma ville natale un journal d’opposition. Tout le monde était si content!... Presque tous les députés élus dans la Vénéie furent des modérés, des ultra-modérés, des conservateurs, des cléricaux....

Le dégoût de la politique m’avait pris.... On ne peut vivre en homme de lettres ni à Venise ni dans aucune

autre ville italienne. Il n’y a que Cantu qui puisse le faire.... Il est dévoué au parti clérical.

Je décidai de venir à Paris pour y vivre en obscur homme de lettres, pour y composer des livres que je croyais utiles.

C'était quelques jours avant mon départ pour Paris; je me trouvais à Florence....

« Vous souvenez-vous, dis-je à un député que j’avais vu en Tyrol, du 16 juillet, .lorsque nous nous sommes trouvés ensemble à un endroit (au pont de Storo)oùdes balles pouvaient nous frapper l’un à côté de l’autre....

— Oui, oui, dit-il en riant. 11 vaut mieux qu’elles ne nous aient pas frappés.... »

Il avait raison pour lui. Il a une grande position sociale et deviendra tôt ou tard ministre. Pour moi, c'était bien différent. Pendant ce second exil, exil volontaire, la nostalgie me prend quelquefois. Surtout pendant l’hiver, sous le ciel gris, au milieu des pierres grises de Paris, je soupire après le beau soleil qui brille alors sur la place Saint-Marc ou sur le quai des Esclavons de Venise. Cette lumière est pourtant moins éclatante que celle des pays où j’ai passé une grande partie de ma vie, la lumière qui inonde le ciel des Cyclades, de l’Ionie, de Byzance.

Je prépare une édition française de mon dictionnaire étymologique (60 000 mots) et plusieurs autres travaux de philologie comparée. Je ne connais presque personne ici. Je vis parfois au milieu d’une société française à moi. C’est celle des grands écrivains de ce pays, dont j’étudie les œuvres; c’est celle de ses grands hommes, surtout des grands agitateurs, dont je lis les

hauts faits dans l’histoire.... Est-ce que cette société française n’en vaut pas une autre ?

Que d’occasions j’ai eues, moi aussi, de devenir un personnage, si j’avais voulu sacrifier mes principes, surtout si j’avais voulu me donner corps et âme au parti modéré qui est tout-puissant en Italie ! J’ai mieux aimé me résigner parfois à des rôles tout à fait subalternes.... En Italie, comme en Orient, on m’appelle partout Monsieur le professeur. Je ne le suis pas. Le député B.... me dit une fois : si je deviens ministre de l’instruction publique, je n’oublierai pas mon bon helléniste. Il estdevenu ministre, et il a oublié son bon helléniste. Il est vrai que je n’ai jamais rien demandé.

Qu’est-ce que je recherche par un travail assidu, fiévreux?... M. Gorresio, savant sanscritiste, membre de l’Institut de France, a écrit que j’ai ouvert de nouvelles et plus larges voies à l’étymologie, que la science peut profiter de mes travaux. Je sais pourtant que ces travaux faits au milieu des agitations de la politique, des luttes des partis, des dures nécessités de la vie, sont bien imparfaits; qu’ils ne sont qu’une ébauche de ce que je veux faire.... Je ne travaille pas pour montrer que les paroles de M. Gorresio sont vraies, pour accroître ma renommée scientifique, pour répondre à mes ennemis littéraires, qui ne sont ni moins nombreux ni moins déloyaux que mes ennemis politiques. Je travaille pour mettre de côté quelques épargnes et aller mourir où je suis né, pour aller ouvrir dans une colle solitaire de Venise une modeste imprimerie, et travailler, moi ouvrier, avec d’autres ouvriers associés. Oui, je suis ouvrier aussi. J’ai publié en Grèce

des poésies italiennes, toujours des poésies nationales. C’est alors que, pour faciliter la publication de mes vers, je suis devenu moi-même compositeurtypographe. Hélas! je ne suis pas un bon compositeur.

Parfois, lorsque je me rappelle les diverses phases de ma vie romanesque, la tête me tourne, je me prends à douter de mon identité avec le héros de tant d’aventures et je m’interroge :

Suis-je bien le même individu qui a chanté les psaumes et les lamentations de Jérémie à l’église Saint- Cassien de Venise,... et qui a fait avec tant de dévotion son namaz dans plusieurs djami (mosquées) de l’Asie Mineure (25)? qui a composé au bagne une Oratio pour la Constituante italienne , a tué un consul autrichien par un discours grec dans un cimetière, et a été tant applaudi aux meetings de Turin? qui a été le premier à faire retentir le nom de Manin hors de la Lombardie et delà Vénétie, et que Manin a si cruellement persécuté ?

Suis-je bien le même individu qui a mangé le pain et le fromage et a bu le vin résiné des brigands grecs, qui s’est promené une fois à Kalindji-koulouk avec Vistafina, a serré la main de quelques-uns des plus célèbres personnages du siècle et a dit à quelques-uns d’entre eux : «signez cela» et ils ont signé?... qui a demandé l’aumône dans les rues de Smyrne et qui, tout en restant presque aussi pauvre qu’alors, a hanté les palais des rois et les cabinets des puissants ministres?

Suis-je bien le même individu qui a prêché la fraternité des hommes aux chefs de plusieurs nations, même à celui des Rommi de l’île du Danube, ainsi qu’à

la belle Mihri, la fille de Suleyman effendi de Beylerbey?... Celui qui a joui de tant de popularité en Roumanie et qui a été ensuite chassé, persécuté et oublié par les Roumains?

Enfin suis-je le même qui a été empoisonné deux fois, qui a failli être assassiné cinq fois, qui a été au siège de Malghera, au siège de Rome, à la campagne du Tyrol ; qui a visité, bien malgré lui, tant de prisons ; qui a été homme de lettres et journaliste italien, grec, roumain et français, professeur, artilleur, compositeur-typographe, commissaire de guerre, pharmacien, matelot, marchand d'oignons et étymologiste?

11 y a une chose dont je ne puis douter.

C’est moi qui, en 1847, ai défendu Venise insultée par les cléricaux, par les mazziniens, par les modérés, par tout le monde, et en ai prédit la glorieuse renaissance. C’est moi qui ai travaillé pendant plusieurs années à remuer ciel et terre, afin qu’elle pût se délivrer glorieusement par une révolution simultanée à celle des autres peuples opprimés par l’Autriche.

On me dira peut-être : comment vous, un homme qui a fait ses preuves comme patriote, et qui s’était proposé comme but jprincipal de sa vie politique la délivrance de Venise et l’indépendance italienne, comment avez-vous pu être sévère envers Manin qui a pris l’initiative du mouvement national unitaire en 1856? C’est ce mouvement qui a produit la délivrance de Venise et l’indépendance italienne. C’est ce quia fait l’Italie.

Je commencerai par faire observer qu’un corps sans tête n’est pas encore fait.

Incedo per ignés suppositos cinen doloso.,.. Il m’est impossible de donner à l’expression de ma pensée tout le développement dont elle serait susceptible.

Je l’ai énoncé une autre fois. Je m’incline devant l’habileté immense dont Cavour a fait preuve dans l’accomplissement de son œuvre, surtout pour rallier autour de lui des hommes éminents qui avaient été hostiles à l’unité italienne ou à la forme monarchique ou à l’alliance française. C’étaient là les bases de sa politique. Cavour s’est servi de négociateurs et de convertisseurs habites auprès des hommes qu’il voulait gagner. C’est M. Nigra qui seconda Cavour à Paris : c’est lui qui lut

VINGT ANS D’EXIL. 29 i

le convertisseur de Manin à l’unité italienne, et déploya à cette occasion du talent et de l’éloquence. 11 en fallait beaucoup : il s’agissait d’un pécheur endurci. L’Italie doit savoir gré à M. Nigra de cette belle conversion. Il s’est alors souvenu, qu’avant d’être un diplomate, il avait été un jeune homme de lettres distingué. Sans doute il a parlé comme un démagogue vénitien de 1848, un de ces démagogues que Manin persécutait et faisait flétrir dans l’histoire, parce qu’ils auraient mieux aimé un roi d’Italie qu’un doge de Venise.

Ce sont des négociateurs et des convertisseurs d’un autre genre que Cavour employa auprès d’autres hom* mes éminents, toujours avec le même tact et le même succès.

Les rôles furent distribués par l’auteur de la pièce, par le comte piémontais. C’est à Manin, l’ancien dissident rallié, qu’échut le rôle de proposer aux autres dissidents l’unité nationale monarchique. Le véritable initiateur de ce mouvement, Cavour, se tenait pour le moment à l’écart. C’est Manin qui eut l’air de marcher en tête, tout en se laissant remorquer . Cependant Cavour riait probablement et se frottait les mains, comme il avait l’habitude de le faire. M. Nigra se taisait modestement et s’effaçait. Ils savaient tuus les deux que l’histoire met tout le monde à sa place.

Je ne conteste pas le mérite du repentir qu’a montré Manin de ses anciennes fautes en 1848-49, fautes qui avaient tant contribué à la chute de Venise et à la ruine de l’Italie. Mais ces fautes ne furent réparées qu’en partie. La situation en 1856 était bien différente de celle qui s’était présentée en 1848-49, lorsque

nous aurions pu, par la réunion de toutes les forces nationales sous un chef élu, sous un roi d’Italie, obtenir d’emblée trois choses d’une importance égale: l’unité politique, des institutions nationales démocratiques et

de larges institutions municipales et provinciales

En donnant la main à quelques-uns des peuples révoltés contre l’Autriche, l’Italie se serait fatta da sè.... Nous n’avons obtenu que la première de ces trois choses: encore est-elle incomplète.... L’Italie ne s’est pas fatta da sè, hélas I

Il y eut un moment où Manin traita de puissance à puissance avec le Piémont (1856-57). Il a été, comme l’a dit Tommaseo, plus que dictateur en exil. Je ne veux nullement accuser Manin de n’avoir pas imposé, comme condition de son adhésion, cette fameuse Constituante, dont il avait une telle horreur qu’il accusa comme émissaires autrichiens ceux qui en avaient demandé la corivocation. En outre il eût été très-difficile d’obtenir la promesse d’une nouvelle constitution : il y a des nécessités politiques qu’il faut accepter. Mais comment l’ancien partisan des petits États en Italie ne prévit-il pas que la centralisation envahirait teut, qu’elle s’étendrait sur tout le pays, comme une plaie hideuse, et qu’il se trouverait un homme de malheur pour faire cette œuvre? Cet homme existait; il s’est trouvé là à point nommé : ce fut l’homme aux trois désastres. Oui, c’est à Rattazzi que l’Italie est redevable de ce bon service aussi. Comment Manin n’a-t-il pas songé du moins à assurer au pauvre peuple le droit de suffrage, qu’il avait possédé en 1848-49, à Venise et ailleurs?...

11 est constaté qu’à Venise il y avait, en 1866, 40000

pauvres; depuis lors ce nombre est, dit-on, augmenté de 4000. Si j’étais là-bas, il y aurait donc à Venise 44 001 pauvres.... Ces pauvres n’ont pas de droits politiques : c’est le servum pecus. J’ai travaillé pendant vingt ans pour devenir un paria politique ! Ce qu’un paysan français peut faire dans sa commune , je ne pourrais le faire à Venise. Le suffrage universel, qui est la base du droit politique intérieur en France, est encore à conquérir en Italie.... Manin nous a oubliés, nous, les pauvres, les déshérités.... C’est qu’il avait plus de haine contre l’étranger que d’amour pour la liberté.

Qui sait si nous posséderons jamais, moi et les autres pauvres de Venise et d’Italie, ce précieux droit du suffrage universel, limité seulement par la condition de savoir lire et écrire 1 Oui, limité ainsi, car les droits politiques sont des devoirs aussi; et il faut prouver, de quelque manière, que l’on est capable de remplir ces devoirs.

Il faut pourtant être juste. Ce n’est pas Manin seulement qui avait le devoir d’assurer les droits du peuple italien avant de donner la main à Cavour. Ce qu’il eût dû faire lui qui n’était républicain qu’en apparence , qui était réellement un modéré, à plus forte raison les libéraux avancés, les anciens amis de Mazzini, qui se rallièrent au Piémont, auraient dû le faire aussi. Ce n’était pas tout d’éloigner l’étranger de Milan et de Venise. On l’a fait, et pourtant le peuple de ces villes, le peuple italien est aussi malheureux qu’auparavant, et il n’a pas plus de droits politiques qu’il n’en avait auparavant.

Il ne faut pas oublier que Cavour était un libéra),

vingt ans d’exil.

mais toujours un comte libéral.... Oh! s’il avait été un avocat comme Manin, un petit bourgeois, presque un homme du peuple comme moi! Gavour a eu un tort, celui de naître comte.

Le malaise actuel de l’Italie est un fait dont les causes sont nombreuses et complexes. Il est dû en grande partie à l’apathie des classes qui possèdent : elles devraient développer les ressources du pays et ne le font pas ou du moins pas assez. C’est aussi la faute du système. Ce système est composé de plusieurs parties principales : gouvernement du pays par une bourgeoisie censitaire à l’exclusion des masses; centralisation excessive; admission des ci-devant réactionnaires aux emplois supérieurs et aux honneurs publics. Voilà les causes principales de la situation triste, menaçante de l’Italie, une situation qui empire tous les jours. Elle n’est nulle part aussi triste et aussi menaçante qu’à Venise. L’état de ce pauvre peuple est horrible!... Pas de droits politiques et presque pas de pain ! (26)

Cependant, les Cappellari, les Bembo, les Cittadella Vigodarzere, fidèles serviteurs de l’Autriche jusqu’à Solferino ou à Sadowa, et d'autres hommes semblables à ceux-là, siègent ou siégeaient dans le même hémicycle avec quelques-uns des meilleurs patriotes, dans ce pandémonium qu’on appelle Chambre italienne. Les hommes qui gouvernent et administrent l’Italie unitaire, depuis dix ans, sont, en grande partie, d’anciens ennemis acharnés de l’unité italienne, associés avec quelques-uns parmi les hommes qui ont été le plus dévoués aux anciennes tyrannies.

Lauda finem ! Lauda finem! Lauda finem!

Un homme que je plains beaucoup, est le roi Victor- Emmanuel, qui a eu parfois de bonnes idées et a su trouver de belles paroles. Il voit périr ce qui lui était le plus cher après la patrie : sa popularité. Je l’ai déjà dit, chaque jour en emporte un lambeau.

La presse n’a pas manqué à sa mission, à Venise : elle a excité les classes qui possèdent, à organiser le travail ; mais les résultats obtenus jusqu’à présent sont bien minces.

L’annexion politique de Rome au reste de l’Italie serait sans doute une bien belle chose : il est à désirer que le peuple romain même en prenne l’initiative. La république italienne serait la réalisation des rêves de notre jeunesse. Mais il y a une autre chose bien plus nécessaire, bien plus urgente que tout cela.

C’est du travail, du travail, du travail à donner au peuple. C’est le développement de la richesse nationale.

Les nations riches peuvent payer de gros budgets; les nations pauvres ne le peuvent pas..,. Qu’arriverat-il si la majorité du peuple s’écrie : « I/Italie ne peut payer la monarchie ? »

Les ennemis de l’unité italienne ne doivent pas s’empresser à tirer de mes paroles des conséquences fausses. Les restaurations sont impossibles en Italie. Il s’agit de résoudre un problème. La bourgeoisie italienne qui gouverne, tandis que le roi règne, peut-elle présider aux destinées du pays, à sa régénération? Peut-être oui, si elle sait lui donner l'extension graduelle du suffrage, ainsi que des libertés nationales, provinciales et municipales plus étendues; si elle peut achever l’unité, sauvegarder les droits et la

dignité du pays même; surtout si elle veut organiser le crédit et le travail national? 11 est à désirer que cela arrive. Autrement l’Italie devra passer par des crises pour compléter son unité et assurer sa liberté. Les hommes nécessaires dans ces crises ne manqueront pas au peuple, et le peuple ne manquera pas à ces hommes.

Avant de finir, je vais dire quelque chose sur ce qui s’est passé à Venise le 22 mars 1868.

La mémoire de Manin doit être honorée. Malheur aux peuples qui oublient les citoyens qui ont rendu de grands services au pays, même s’ils ont commis des fautes dans la suite!... Je répète ce que j’ai dit une autre fois : « Du respect pour l’ombre de Manin, et de l’indulgence pour ses fautes.... » Mais pas de culte, pas d’apothéose, pas d’idolâtrie.... ni pour lui ni pour personne.... S’il y a eu un grand citoyen au monde, c’est Lincoln. Quand il fut tué, la douleur du peuple fut immense, mais digne* On n’a pas créé des fétiches là-bas. C’est que les Américains sont un grand peuple, mûr pour la liberté: nous sommes nés d’hier et portons encore aux poings les traces des chaînes. Les journaux vénitiens ont parlé de dépouilles adorées, de saintes reliques. On voit bien que nous sommes catholiques ;

il nous faut des saints. Peut-être, parmi ces exagérateurs,y avait-il à Venise aussi quelques-uns de ceux qui insultèrent autrefois Manin dans ce qu’il avait de plus respectable, son honnêteté. Les insulteurs étaient devenus des thuriféraires, et agitaient l’encensoir devant le cadavre de celui à qui ils avaient jeté la boue.

Des blasphèmes ont été prononcés le 22 mars 1868 dans cette salle qui a pour plafond le ciel immense, la place Saint-Marc. On a prêché le mensonge à ces foules simples, et hélas ! ignorantes, à qui nous devons dire la vérité; nous qui savons parler aux foules.

On a dit à ces foules qu’il y eut au dix-neuvième siècle un homme plus grand à lui seul que tous les saints du paradis ensemble, un homme qui a été la sainteté et la vertu personnifiée.

On avait tâché de me persuader autrefois qu’il y a eu un homme au monde qui fût tout cela, Jésus....

J’avais toujours entendu dire qu’il n’y a eu au monde qu’un Jésus et un Washington.

C’est le 22 mars 1868 que j’ai entendu dire qu’il y en a eu deux.

Je ne suis ni catholique ni chrétien. Mais j’avoue qu’il y a parmi les saints que l’Église vénère, au moins dix hommes que l’on doit compter parmi les génies, parmi ceux qui ont le mieux servi les intérêts de l’humanité. Je ne suis ni catholique ni chrétien, mais je crois qu’il y a plus de vertu chez l’humble prêtre qui va prêcher l’Évangile aux barbares et aux sauvages, que chez la plupart des grands ambitieux que j’ai connus et qui remplissent le monde de leur renommée.

J’ai vu, dans tous les pays que j’ai visités, la plupart des hommes dominés et corrompus par la force, par la superstition et par la rhétorique. On entend

quelquefois la vérité sur le trône, près de l’autel, sur

la place publique; mais c’est là le cas le plus rare. J’ai en horreur les hommes qui se font les corrupteurs du peuple, soit qu’ils portent le diadème royal, ou les insignes sacerdotaux, ou le bonnet phrygien.

Voici les conséquences de l’exagération. Le jour du triomphe de Manin, le 22 mars 1868, on a oublié à Venise deux autres citoyens éminents qui l’ont précédé, ou se sont associés à lui pendant les grands jours de 1848 : Tommaseo et Avesani. Un fleuve d’éloquence a coulé pendant deux heures sur la place Saint-Marc. Une rapide allusion à Tommaseo; une autre à Avesani, comme s’il était question d’un grand coupable à qui l’on pouvait enfin pardonner; d’habiles circonlocutions, pas de noms propres : voilà tout. J’avoue que surtout cette allusion à Avesani m’a profondément ému. Il y a un de ces orateurs vénitiens que j’estime, et dont j’aurais attendu quelque chose de mieux.

Comment a-t-on pu oublier Tommaseo? J’ai déjà parlé de lui.... Il est superflu que je parle de nouveau de l’éminent philologue pauvre et aveugle que mes ingrats compatriotes ont oublié pendant ce jour solennel. 11 est assez connu, cet ouvrier de la première heure.... Que l’ouvrier de la dernière heure reçoive le même salaire que les autres, soit.... Mais est-ce que l’on doit dépouiller à son profit ceux qui ont travaillé depuis l’aube du jour?

Comment a-t-on pu oublier Avesani? Qui est-ce qui

a accompli le plus grand acte du 22 mars 1848? Est-ce Manin qui, entouré de quelques amis courageux et dévoués, est entré à l’Arsenal, qui était déjà aux mains des nôtres? Avant son arrivée, l'on avait braqué les canons sur les Autrichiens. Manin se trouva au milieu de soldats italiens au service de l’Autriche, mais déjà gagnés à notre cause, et d’un millier à'arsenalotti prêts à se battre et enivrés déjà par l’odeur du sang, cette odeur qui monte si vite au cerveau, hélas! N’est-ce pas Avesani qui, entraînant à sa suite quatre ou cinq hommes tremblants, entra au Palais-Royal plein de soldats autrichiens, pour ordonner au gouverneur civil et au gouverneur militaire de se démettre de leurs fonctions? Si ces deux Hongrois, ces deux enfants d’un pays de braves, n’avaient pas été des hommes faibles, Avesani ne serait pas sorti vivant de ce palais. Certainement Manin, allant constater et compléter la victoire du peuple, a risqué sa vie. Les Croates qui étaient à l’Arsenal de terre, quoique tenus en garde par les canons braqués sur eux avant l’arrivée de Manin, auraient pu essayer de faire une résistance désespérée. Manin, aussi bien que les autres, aurait risqué sa vie dans une mêlée. Mais Avesani, seul ou comme seul au milieu d’Autrichiens, devant les deux gouverneurs qui avaient encore en leur pouvoir le palais et les casernes pleines de soldats fidèles, a risqué de se faire fusiller. Si Avesani a eu quelque hésitation au commencement de l’œuvre, son courage au moment suprême doit faire oublier cela. J’ose dire que si les cinq journées de Milan sont dans leur ensemble supérieures à la révolution de Venise, elles n’ont pas d’acte aussi héroïque.... Pas un mot

sur ce grand fait au jour anniversaire du fait même!... M. Hérold, l’éloquent interprète du barreau de Paris, ignorait certainement ces détails de l’histoire de Venise : s’il les avait connus, il aurait sans doute prononcé quelques paroles sur Avesani, sur le premier avocat du barreau de Venise en 1848.... Oui, je voudrais pardessus tout faire rendre justice à Avesani, qui est mort • et qui est moins connu. Tommaseo vivant et célèbre n’a pas besoin de moi.

Manin aurait été grand s’il eût tendu la main à cet ancien adversaire, qui au jour décisif avait rivalisé de patriotisme et de courage avec lui. Il ne l’a pas fait : c’était lui qui était le maître de la situation.... On dirait que nos misérables rancunes humaines nous poursuivent même au delà du tombeau. C’est triste! Manin vivant exclut son adversaire du pouvoir : mort, il lui enlève sa part de gloire!

Sij’avaisétéle 22 mars 1868 sur la place Saint-Marc, sur cette tribune, à côté de ce cadavre, j’aurais appelé les ombres de ces deux citoyens éminents devant cette foule immense, enthousiaste, devant ces illustres étrangers, qui représentaient, pour ainsi dire, le grand peuple qui a versé son sang pour la délivrance de l’Italie; je les aurais suppliées, ces ombres sévères, je les aurais sommées au nom de la patrie de déposer ces vieilles haines qui datent de quinze ans avant 1848 et de se donner le baiser de paix. Si je retourne un jour dans ma chère ville natale, je ne demanderai rien pour moi à mes concitoyens : je leur demanderai d’effacer la tache d’ingratitude qui depuis le 22 mars 1868 ternit le nom de Venise, en érigeant deux autres tom-

beaux à côté de celui de Manin, l’un pour Avesani (ne dût-ce être qu’un cénotaphe), l’autre, dans la suite, pour Tommaseo.

Venise a besoin d’hommes politiques nouveaux. L’un de ses jeunes gens, de ceux qui étaient enfants en 1848, aurait bien pu saisir l’occasion de cette grande solennité du 22 mars, pour faire, là sur la place Saint-Marc, son maiden speech. Ce sont ces discours-là que j’aurais voulu entendre. Qu’avons-nous à faire des hommes qui se sont assis au bord du chemin, tandis que d’autres marchaient, marchaient toujours?... Hélas! quelques-uns marchèrent à l’échafaud.... Qu’avons nous à faire des personnages secondaires et des comparses des vieux drames?... N’y a-t-il pas à Venise au moins un jeune homme de vingt-cinq ans possédant le talent et le courage nécessaires pour jouer un grand rôle politique? C’était bien là l’occasion de se montrer. J’aurais voulu qu’il sortît de cette foule émue, ce jeune homme, et que sa parole fût à la fois une juste appréciation du passé et une promesse pour l’avenir.... Place, p'aceaux jeunes gens!... On me dit qu’au milieu de cette génération nouvelle que je ne connais pas, il n’y a personne qui allie les grandes qualités que Manin possédait, avec les autres, non moins grandes, qui lui manquaient tout à fait ... Cela ne peut, cela ne doit pas être.

Je vais conclure: il en est bien temps.

Parmi les hommes respectables auxquels j’ai communiqué mon intention de publier cet ouvrage, quelqu’un m’a conseillé de n’en rien faire, car je n’ai pas besoin, dit- il, d’apologie. D’autres, au contraire, m’ont encouragé à le publier, croyant qu’il peut être intéressant à cause des piquantes révélations qu’il contient. Quelqu’ autre , tout en prévoyant que mon courage pourrait m’attirer des persécutions, a approuvé ce que j’ai dit relativement à l’histoire de Venise en 1848-49, comme parfaitement vrai et écrit d’une manière modérée. Enfin quelqu’un m’a annoncé que n’appartenant à aucune coterie et ne formant partie d’aucune société d’admiration mutuelle, le principal élément du succès me manquait et que ce qu’il pouvait m’arriver de moins désagréable, serait d’être peu lu.

Tout cela n’a ni confirmé ni ébranlé ma résolution de remplir un engagement que j’avais pris envers moimême en quittant Venise en 1849. C’était de dire tôt ou tard la vérité sur certains faits de cette époque, en démontrant que le peuple de ma ville natale a été bien grand, et que ceux qui en ont dirigé les destinées ont été bien petits.

Ma vie politique est peut-être finie : je serais bien aise de consacrer ce qui me reste de temps et de talent à la science qui a formé les délices de ma première jeunesse, à la philologie. Ici je suis resté et je resterai toujours étranger à la politique militante. Mais si je devais entrer de nouveau dans la carrière politique, en Italie ou en Orient, je n’aurais pas besoin de lancer un programme : ma vie en est un.

Voici ce que je dis à un meeting de Turin en 1864 :

« Il y a un idéal du bon citoyen, un idéal dont nous devons tâcher de nous approcher autant que possible. L’homme éminent qui s’en approche le plus chez nous, est l’ermite de Gaprera. En agissant pour sa patrie, le bon citoyen, satisfait de l'applaudissement de sa conscience, ne recherche pas de louanges, ne demande pas d’honneurs, ne se soucie pas de blâmes. Il brave les dangers et les calomnies : il supporte avec dignité les injustices des princes et des peuples. Il ne s’étonne pas de voir que d’autres recueillent où il a semé lui-même. Comme l’ermite de Caprera, il foule aux pieds les petitesses humaines. »

Le Journal de Gemve'a. dit que l’on aurait cru que la salle où ces paroles furent prononcées, allait crouler sous les applaudissements. Ces applaudissements n’étaient pas pour moi : ils étaient un hommage au grand citoyen dont je venais de faire le portrait.

On dira que je suis en contradiction avec moi-même, que je me suis trop soucié des blâmes qu’on m’a infligés, que j’ai publié une trop longue apologie, que j’ai donné à ma personne une trop grande place au milieu de grands événements et d’hommes éminents.

Les principes énoncés par ces paroles prononcées au meeting de Turin, ont été la règle de ma conduite pendant ma vie entière. Presque toujours je me suis laissé accuser, calomnier sans répondre. En voici une preuve : je venais de retourner de ce dangereux voyage sur le Danube, en 1862, lorsqu’on publia dans le Daily Ncics une correspondance bien perfide contre moi. L’honnête editor de ce journal a publié aussi ma* réponse : mais elle disait que je ne voulais pas répondre.

J’avais commencé cet écrit en forme de lettre : il est devenu un volume. Si j’avais du temps, je le referais et j’en élaguerais ce qu’il y a de trop personnel ; mais je n’en ai pas.... J’ai été long, car je n’ai pas eu le temps d’être court.

Enfin, je l’avouerai, stoïque, insouciant, presque apathique par habitude, j’ai eu un instant de faiblesse. Voyant que la vie s’enfuit et que la justice ne vient pas, voyant que le panégyrique d’un homme a jusqu’à présent remplacé l’histoire d’une époque et a faussé l’opinion publique ici, au centre du monde intellectuel, j’ai craint que mon nom, le nom d’un obscur soldat de la démocratie, ne fût, je ne dirai .pas oublié, ce qui m’importerait bien peu, mais tôt ou tard calomnieùsement prononcé dans l’histoire. J’ai cru aussi que je pouvais dire des vérités bonnes à savoir, en France comme ailleurs, sur des questions très-importantes, et qu’il était de mon devoir de mettre en commun ma part d’expérience, une expérience bien chèrement acquise. J’ai écrit et publié ce livre.

NOTES

1. « Un goût croissant pour la littérature m’attachait aux livres fran çais, aux auteurs de ces livres et au pays de ces auteurs. Mes lectures, continuées et toujours tirées de la même nation, nourrissaient mon affection pour elle. J’ai eu, dans la suite, occasion de remarquer dans mes voyages que cette impression ne m’était pas particulière, et qu’elle agissait plus ou moins dans tous les pays sur la partie de la nation qu aimait la lecture et qui cultivait les lettres.... Les romans, plus que le hommes, attachent aux Français les femmes de tous les pays : leur chefs-d’œuvre dramatiques affectionnent la jeunesse à leurs théâtres. Enfin, l’excellent goût de leur littérature leur soumet tous les esprits qui en ont » J.*J. Rousseau, Confessions, 5.

2. On sait que le mot démagogue est grec et signifie à la lettre celui qui conduit le peuple, qui le dirige, qui acquiert par sa parole une iofluence dans l'État. Isocrate appelle Périclès un démagogue. Les Athéniens employaient ce mot dans le sens que les modernes donnent à homme politique. Mœris dit : les Attiques ne disent pas iroXiTeirniç homme politique, mais démagogue. Dans la suite, ce mot fut employé aussi pour désigner un agitateur qui flatte le peuple, qui se sert de sa parole pour exciter des désordres. J’emploie quelquefois le mot démagogue dans son vrai sens d homme politique, orateur, agitateur.

3. J’ai demandé, relativement à ce. portrait de Manin, l’avis d’un de mes anciens amis, qui a beaucoup fait et beaucoup souffert pour la patrie et n’a pas été persécuté par l’ancien dictateur de Venise. Voici ce qu’il vient de m’écrire .

« Le jugement que tu portes sur Manin, est plus indulgent que le mien. Il fut honnête, désintéressé : cela est beaucoup. Comme orateur, il posséda la faculté d’entraîner : c’est qu’il était persuadé que ce qu’il disait, était vrai. Mais il ne s’entendait nullement à gouverner; if

manquait de pratique ; il ne connaissait pas les hommes. Étant médiocre et n’ayant pas de fortes convictions, il se laissait facilement tromper par des gens qui savaient le flatter. Il ne voulut pas s’associer des hommes indépendants; il avait môme en suspicion ceux qui l'étaient. Il ne supportait pas la contradiction. Il y avait dans cet homme, qui n’était pas méchant au fond, la disposition latente à devenir tyran. Il s’obstina à garder auprès de lui, dans le triumvirat, Graziani, qui était incapable, et Cavedalis.... N’ayant pas de fortes convictions, ainsi que je l’ai dit, il n’était républicain que de nom. Il flotta toujours incertain, sans savoir ce qu’il faisait. C’est pourquoi (au commencement) l’armement fut négligé, ainsi que l'approvisionnement de la ville. Venise par sa position ne devait pas se borner à la défense, mais prendre l’offensive, tâcher de ranimer la révolution. Elle aurait par là forcé l’Autriche à garder toujours dans la Vénétie et la Lombardie au moins cent mille hommes. (Au contraire, n’ayant guère à cra'ndre de notre côté, l’Autriche put réunir toutes ses forces contre Charles- Albert et l’écraser, en 1849). C’est par la bravoure de son armée, c’est par l'héroïsme de ses habitants que Venise a vécu, mais ainsi que vit un malade rongé par une gangrène.

® Si la justice régnait, Manin serait respecté seulement pour son patriotisme. Ce qui fut vraiment grand, ce fut le peuple de Venise pour son héroïsme et pour sa constance au milieu des malheurs. Ce fut le peuple qui imposa silence aux classes privilégiées, c'est-à-dire aux nobles et aux prêtres qui n’aspiraient qu’à une capitulation. »

4. « Tout a été fait par l’argent. » C’est une modification du passage de l’Évangile de saint Jean « Omnia per ipsum facta sunt. »

5. Pour être fidèle à la vérité historique, je dois dire que l’escalier au bout duquel on trancha la tête au doge Marin Faliero, était en bois. L’Escalier des Géants est en pierre et fut bâti au seizième siècle sur l’emplacement de l’ancien escalier en bois.

6. On n’a pas encore trouvé d’étymologie du motpalI»fean',qui signifie guerrier. D’après mon système philologique, c’est une combinaison de deux racines équivalentes, ou presque équivalentes. En sanscrit b’all et kar signifient de même tuer. Le second élément de ce mot (/tari) pourrait aussi se rattacher à la racine kar dans le sens de faire. Mais la première étymologie est préférable. Le latin bellum guerre, se rattache à la racine b’all, tuer.

7. Je ne peux m’abstenir de raconter une anecdote, toujours dans le but de prouver que les Grecs d’aujourd’hui sont bien les descen-

NOTES

dants plus ou moins directs des Hellènes, et <jue l’esprit des anciens revit dans les contemporains qui habitent cette terre célèbre.

Il y a quelques années, il existait à Athènes un étrange personnage : on aurait dit un philosophe cynique du quatrième siècle avant Jésus-Christ ; c’était Diogène ressuscité.... Il était né dans . l’île de Sériphe : c’est pourquoi on l’appelait Sériphios. Un jour, Sériphios, près du célèbre monument choragique appelé vulgairement Lanterne de Diogène, criait à tue-tête : âvSpeç ’Aônvaïoi, àvSpEç ’AOïivaîot.... Hommes Athéniens, hommes Athéniens! » Un grand nombre de personnes s’étant réunies autour de Sériphios, on lui demanda : « Pourquoi nous as-tu appelés? que nous veuxtu?... — Comment! dit Sériphios.... Ce n’est pas vous que j’appelle.... Vous n’êtes pas des àvSpeç (hommes) :... vous êtes de grosses bêtes.... Ce sont les ombres des anciens que j’appelle.... Allez-vous en au diable, bêtes.... Laissez-moi causer avec les grandes ombres des anciens.... 'Av8pe; ’Adnvaïoi, àvSpsc ’Afrnvaloi ! »

Sériphios, tout en niant que ses concitoyens soient les descendants des hommes Athéniens, tout en affirmant leur dégénération, donnait, par ses paroles, un démenti à ses paroles mêmes.... C’était là dn Diogène tout pur.

8. Les myrologues sont des vers que l’on chante pour les morts. L’étymologie que j’ai proposée de ce mot est la suivante. Il est composé, à mon avis, de pivptco, tivpop.at pleurer, se lamenter, et Xéyoç discours. On dit aussi mxjriologue (pûpiov signifie pleurs, lamentation) . D’autres croient que le premier élément de ce mot vulgaire est Motpa, Parque, ou pwptot dix mille, c’est-à-dire très-nombreux.

9. J’ai traduit puplot, à la lettre, dix mille. Ce mot est employé souvent dans un sens indéterminé et peut se traduire beaucoup, en nombre infini.

10. Les vers suivants font allusion à cette croyance des anciens. Ils appartiennent à une élégie d'Alexandre Soutzos, que j’ai traduite en italien:

...O mar di Salamina, echeggia La notte il pianto de’ Persiani in tuoi Flutti romoreggianti, e allor che mette Urlail démon delle procédé, scudi Rigetti e cranii sui percossi lidi.

« OmerdeSalamine, les pleurs des Persans retentissent au milieu du fracas de tes vagues, et lorsque le démon des tempêtes hurle pendant

la nuit, tu rejettes des boucliers et des crânes sur tes rivages battus par les flots. » (On peut voir aussi les Sepolcri de Foscolo.)

Une anthologie des meilleures pièces des poètes grecs modernes serait assez intéressante pour la France : l’Allemagne en a plusieurs. Je m’étonne qu'aucun des élèves de l'école française d’Athènes n’y ait songé. Ce serait surtout assez intéressant de donner une idée des deux écoles littéraires, que l’on pourrait appeler ionienne et athénienne.

1 1 . C’est un arbre ou un arbrisseau de la famille des jasminacées, auquel Linné donna le nom de nyctanthes arbor tristis, et dont les fleurs exhalent une odeur agréable de miel frais aux approches de la nuit. — Rheede, Hart. Malab. I, 35. « Arbor grandis trium vel quatuor hominum altitudine.... Flores odore dulci et delectabili optimum mel aemulante,... interiuset exterius albicante et aqueo colore.... Folia (florum) in sole valde coruscantia. » — Roxburg, Flora indica, I, 87. « The flowers of this tree are exquisitely fragrant, partaking of the smell of fresh honey. » — Le sanscrit çvêtasurasd est composé de çv êta blanc, su bon, rasa saveur, suc. Cette belle plante a aussi plusieurs autres noms en sanscrit, p. e. b’ûtavêçi, naipdli, masika, çêpâli, suvaha, etc. On l’appelle en malabarique, rnanja-pumeram ; en bramanique, paria-tacu; en bengali et hindoustani singahar, nibari, etc.

12. On répandit dans la suite à Constantinople le bruit que P.... n’était pas mort : ses blessures, disait-on, n’avaient pas été mortelles; il portait une cotte de mailles en fer. D’autres soutenaient qu’il était bien mort et qu’ils l’avaient vu enterrer au Gran Campo. Il se peut bien que mon ami , voyant emporter le cadavre d’un homme assassiné, ce qui était une chose très-commune à Péra en ce temps-là, ait cru que c’était ceiui de P.... Si celui-ci vit encore, si par hasard ce livre tombe sous ses yeux, il verra que Marco Antonio, qui avait refusé de lui faire l’aumône à Rome, quelques années après, a failli mettre en danger sa vie pour le sauver.

13. C’est une plainte que j’ai entendu répéter par d’autres révolutionnaires de vieille roche. A Rome, en 1849, il y avait un parti, peu nombreux mais très-audacieux, qui regardait Mazzini comme un modéré.

14. Le jardin ootanique d’Athènes, occupe, dit-on, l’emplacement de l’ancienne Académie.

15. La mamaliga des Roumains est ce qu’on appelle polenta en italien, de la pâte de maïs. Les bordei sont des habitations souter-

NOTES

raines, creusées dans la terre et couvertes d’un toit en bois. Une grande partie des paysans roumains n’ont pas d’autre habitation.

16. On avait fait espérer, dit-on, à la Russie, que les duchés de Parme et de Modène seulement seraient annexés au Piémont, et que la Lombardie et la Vénétie auraient formé un royaume pour le duc de Leuchtenberg. Lorsqu'elle s’aperçut que le mouvement était par-dessus tout unitaire, la Russie, ainsi que la Prusse, menaça.... de soutenir l’Autriche. Mais une révolution triomphante à Venise aurait beaucoup modifié la situation politique.

17. On fait allusion au proverbe roumain : Dûmbovitza apa dulce ; cine bee nu se mai duce. Dûmbovitza eau douce ; qui en boit ne s'en va jamais (de Bucuresci).

18. Le journal d’Athènes MéXXov (l’Avenir) a publié dans son numéro 464, le 4-16 juin de cette année, le décret suivant :

« L’Assemblée générale des Crétois :

« Vu la noble et chaude défense de la lutte Crétoise par l’illustre philhellène français M. Saint-Marc Girardin, qui a toujours soutenu avec énergie les droits de tous les Chrétiens d’Orient ;

« Vu que ces actes méritent, outre la profonde reconnaissance du peuple Crétois, aussi un témoignage d’honneur pour les généreux sentiments du susdit philhellène :

« Décrète :

« M. Saint-Marc Girardin est nommé citoyen Crétois, etc.

« Garaze de Melopotamos, le 22 mai-3 juin 1868. »

C’est en vain que les malheureux Crétois et les autres Grecs accourus à leur aide ont montré autant de valeur que les agonistes en 1821-28. La France, l’Europe est restée indifférente, apathique, tandis qu’en 1821-28 elle était pleine d’enthousiasme.... Où est-ce qu’il y a décadence, en Grèce ou ailleurs ?

19. D'autres pièces de vers composées par moi furent traduites en grec par Mme Euphrosyne Samartxidis, une femme poète et philosophe que j’ai connue à Syra. Protégée, aidéè par la sultane Validé, mère d’Abdul-Msdjid, elle publia pendant un an, toute seule, à Constantinople, un journal mensuel, ta Rucke, où elle abordait des questions difficiles de philosophie et de critique. Mme Samartzidis était aussi modeste qu’instruite. Elle s’était formée par elle-même, sans maîtres, sur les livres.

20. J’ai entendu la même phrase d’un martyr italien , le Père Ugo

Bassi. Il s’était trouvé à la bataille de Mestre, en octobre 1848, au milieu de la mêlée, en assistant les blessés, les mourants. Il pria ensuite M. Varè, rédacteur de YIndipendente, de dire quelques mots là>dessus dans son journal. J'étais présent. « C’est, dit-il, pour ma mère: elle sera charmée de voir que son enfant est brave, qu'il est digne d’elle. » Je me souviens que lorsque Bassi fut parti, M. Varè me dit : « Si Jésus-Christ eut pour apôtres douze hommes semblables à Bassi, je ne m’étonne pas qu’il ait fondé une religion. » — On sait que le pauvre Bassi fut fusillé par les Autrichiens en 1849.

21. Afin que l’on ne m’attribue pas une bévue que je suis loin de commettre, je fais remarquer qu’Héiodote, dans ce fameux passage, ne parie pas du Danube, mais de l’Halys, fleuve de l'Asie Mineure.

22. Si je devais publier maintenant une brochure en grec, je lui donnerais, en faisant allusion à la révolution de 1862,1e môme titre que postait le dernier article que j’ai publié il y six ans, ûôivev ôpo; x’ ëvexe (xôv : La montagne a accouché de la souris. Les luttes des partis en Grèce, malheureusement, sont toujours des querelles de personnes, non pas des questions de principes. Si un parti sérieux, ayant pour drapeau des principes, se constituait en Grèce, il devrait avoir pour programme : « Armement de la nation, comme on a fait en Serbie, pour résoudre, d’accord avec celle-ci, la question orientale, avec proclamation de la non-intervention au commencement de la lutte contre les Turcs, et avec l’aide et l’arbitrage de quelque puissance occidentale, si l’alliance des Slavo-Hellènes ne pût triompher seule. »

Je conseille mon ancien ami Lombardos, qui a été ministre et qui se trouve maintenant dans l'opposition, de lever ce drapeau, de formuler ce programme.

Les Grecs du royaume ne doivent pas oublier une chose. A raison ou à tort ils ont perdu les sympathies de l’Europe. 11 est possible qu’un mouvement révolutionnaire se fasse à Constantinople par l’accoid de plusieurs hommes éminents, sans distinction de race et de religion, pour donner en réalité des droits égaux à toutes les races. 11 est possible aussi que la Turquie ait tôt ou tard un ministre de génie, comme l’ontété autrefois les célèbres Keupresli,qui réalise cesgrandes réformes par l’initiative du gouvernement. Tout cela est peu probable, mais est possible. Alors les Grecs du royaume perdraient à jamais l’initiative et la suprématie morale en Orient.

23. Ce mouvement était d’autant plus dangereux que les Muratistes avaient alors donné la main aux Bourboniens contre l’ennemi commun, le gouvernement italien, et voulaient descendre dans la rue, à

NOTES

Naples et ailleurs. Tous les partis anti-unitaires préparaient une levée de boucliers. Ce qui lit tout échouer, ce fut l’emprisonnement de quelque agent bourbonien du faux prince...., ainsi que l’hésitation montrée au dernier instant par le chef d’un autre parti.

24. Il est à désirer que le mouvement qui vient de commencer en Bulgarie soit couronné de succès, mais cela ne parait pas probable.

25. Pour prévenir toute fausse interprétation de mes paroles, je déclare que je n’ai jamais été musulman. L’un de mes amis, un émigré aussi, et moi, voulant voir toutes les cérémonies du culte mahométan, nous entrâmes quelquefois dans les mosquées, habillés en Turcs et faisant toutes les prostrations, toutes les ablutions, etc. , que faisaient les vrais croyants eu Dieu et son prophète.

26. Un de mes amis en Toscane ayant réussi à trouver un exemplaire de mon ouvrage, Pie IX et l'Italie (1847), vient de me l’envoyer. Je l’ai reçu lorsque l'impression de ce livre était presque achevée. Je vais publier un passage de la préface. Ce passage a, sous un certain point de vue, une espèce d’actualité. Après avoir défendu le peuple de Venise contre ceux qui l’accusaient de ne pas avoir de sentiments nationaux et d’être résigné à la domination étrangère, après avoir annoncé les symptômes de son réveil, j’ajoutais :

« Que peut faire de plus un peuple qui depuis des siècles a cessé de discuter les affaires publiques et de soutenir par les armes sa volonté? un peuple habitué à une obéissance aveugle par une rusée aristocratie? un peuple qui a reçu très-peu ou n’a point reçu d’instruction, qui est inerme, qui n’a pas d’industrie et vit pour ainsi dire de l’aumône des étrangers?

« Si l’on ôtait à Venise le concours des étrangers qui la visitent pour jouir de cet air salubre, de la vue de ce beau ciel et de ces admirables monuments, elle devrait se dépeupler. Il faut étudier les vraies causes de cet état affreux du peuple vénitien et en rechercher les remèdes. Le peuple de Venise n’a pas de capitaux; il ne peut en former par l’épargne, car il ne peut faire d’épargnes. Lorsque Venise était florissante, les nobles s’étaient réservé non-seulement les magistratures, mais aussi la direction des principales entreprises commerciales ; ils s’associaient quelques plébéiens, mais les plus gros bénéfices étaient pour eux. Au seizième siècle les riches capitalistes, dont une grande partie étaient nobles, abandonnèrent le commerce et l’industrie. Les voies du commerce avaient changé après la découverte du Cap de Bonne- Espérance. Les Espagnols avaient inoculé aux Italiens leur orgueil et leur dédain du négoce. Le peuple consomma bientôt ses petites épar-

gnes, s’il en avait, et tomba dans la misère. Les nobles, les riches négociants, en général, s’étant retirés des affaires, achetèrent des terres dans la Vénétie, ailleurs, et vécurent en propriétaires.

« Le commerce et l’industrie de Venise sont presque nuis : ce sont le concours des étrangers et la petite industrie nourrie par un certain nombre de nobles et de bourgeois aisés dépensant à Venise les revenus de leur propriétés, qui empêchent ce pauvre peuple de périr de faim.

a Voilà, à mou avis, la cause principale de la ruine de Venise sous le point de vue économique.

« Pour restaurer la prospérité d’un pays, il faut le ramener à ses origines. Il faut donc ouvrir de nouveaux commerces, fonder des établissements industriels. Il faut associer les capitalistes avec les ouvriers, de manière que ceux-ci participent aux bénéfices et puissent faire des épargnes. Pour cela il est nécessaire d’avoir un gouvernement dont les intérêts se concilient avec ceux des gouvernés: il n’y a qu’un gouvernement national qui puisse être tel. Il est nécessaire de posséder la liberté des discussions publiques, de vive voix et par écrit, afin que ces utiles institutions puissent être proposées et discutées. Mais les étrangers qui occupent notre pays, regardent cette liberté comme très-dangereuse. Ceux qui voudraient un gouvernement libéral, soutenant les droits sacrés de leurs concitoyens, s'exposeraient à être persécutés, emprisonnés et tués. »

Page 1