‹ Vingt ans d'exilChapitre 3 sur 39 · Le traître à la patrie · texte numérisé non relu

Le traître à la patrie

sieurs, que les libéraux ne savent pas pardonner, même dans un cimetière. L’indignation contre le traître et la haine contre le scélérat sont aussi saintes que le respect et l’admiration pour l’homme vertueux. »

Nizzoli tomba malade ;... peu de temps après il quitta l’île et alla mourir à Salonicbio.... Ma parole l’avait tué.

' Smyrne me rappelle de chers et de tristes souvenirs, ou des souvenirs chers et tristes à la fois. Ces derniers se rapportent à l’un de mes amis, que j’ai connu dans cette ville en 1853. Le récit que je vais faire, «st plus intéressant, plus romanesque que tout ce que j’ai lu dans les romans.

En 1863, je passai de nouveau par Smyrne. Je revis cet ami, Aristide Eleutheris. Je peux publier ce nom en toutes lettres, car le pauvre Aristide, le héros de cette histoire, est mort depuis deux ans.

Je lui montrai la Grèce contemporaine de M. About, dont il avait entendu parler, mais qu’il n’avait jamais lue. Je lui lis lire la page où il est question de mon ami Agésilas Levendis, dont j’ai parlé au chapitre vin.... Je fus étonné de le voir pâlir tout à coup et verser des larmes sur cette page même.

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« Comment! lui dis-je.... Toi aussi tu as connu Agésilas?

— Je l’ai très-peu connu, dit-il. J’ai connu Térésina.* Je le priai de m’expliquer son émotion, de me raconter cette histoire. 11 me fit le récit suivant :

« C'était en 1848. J’étais étudiant à Athènes. Je connus Térésina, une jeune Napolitaine, qui habitait depuis quelques années la Grèce, avec sa famille. Elle se destinait au théâtre. Tu dois aussi en avoir entendu parler. La première fois que je la vis, je lui récitai une poésie que j’avais composée sur la chute de Missolongi. "Elle avait été malade et venait de ressentir les premières atteintes d’une maladie de cœur.

« Elle était là sur un immense fauteuil, habillée ou pour mieux dire enveloppée d’une robe blanche. Je la vois encore, pâle de cette pâleur uniforme qui est la fraîcheur des brunes, mais légèrement ternie par la maladie. Ses yeux étincelaient: elle répétait d’une voix mélodieuse et émue mes vers qu’elle trouvait délicieux. Qu’elle était séduisante, cette jeune fille de dix-huit ans, aux traits charmants, aux belles formes, cette ' Italiote au tempérament ardent !

« Elle se mit au piano. Elle broda des fantaisies sur un air d’amour connu, improvisa des variations, créa des mélodies, des accompagnements. La femme éprise tout à coup d’une grande passion se montra autant que l’excellente musicienne. Il y avait dans ces notes tous les soupirs, toutes les faiblesses, tous les délires d'une âme aimante.... Puis elle tomba affaissée, pleurant, presque évanouie.... Elle avait parlé, elle avait fait sa déclaration dans sa langue à elle, en musique.

« Depuis ce jour, Térésina m’aima d’un amour ardent, en vraie Napolitaine. Elle fît de moi une idole, qu’elle garda toujours au fond de son cœur, et pour laquelle elle eut toute l’adoration que l’on peut avoir pour une créature humaine.

* Je l’aimai pendant un instant, un rapide instant. Son nom m’était cher. Il réveillait en moi le souvenir d’une fille Juive, qui avait changé son nom de Rachel en celui de Thérèse, une jeune Bavaroise que je connus à Athènes. Ce fut là mon premier amour, qui m’a fait bien souffrir. Ma belle Juive a bien souffert aussi.

« Cet amour pour Térésina fut un germe qui resta, pendant des années entières, enseveli dans mon cœur. J’ai couru après d’autres illusions, des illusions bien indignes de moi!... Je voyais rarement Térésina.... Je quittai Athènes, puis j’y retournai. Elle était perdue dans le tourbillon de la vie, au milieu de mille tentations, entraînée quelquefois peut-être par des sens ardents. Elle essaya plusieurs fois de me ramener auprès d’elle.

« Enfin, pendant un long voyage, je réfléchis, je réfléchis beaucoup. Je descendis au fond de mon cœur et je trouvai que c’était bien Térésina que j’aimais. Son amour aussi passionné que constant, pendant plusieurs années, méritait bien d’être payé de retour. Je décidai de la revoir, de lui parler d’amour, de l’épouser.

« Je retournai à Athènes.... Elle était partie pour Corfou. Ohl mystères du cœur humain. Cette femme que j’avais eue entre mes bras et que je n’avais pas serrée sur mon cœur, cette séduisante jeune fille dont j’avais senti la bouche presque sur la mienne et dont je n’avais

pas baisé les lèvres , je me pris à l’aimer d'une passion aussi ardente que la sienne.

« Je tombai malade ; mais à peine fus-je guéri que j’allai à Corfou. Elle avait quitté cette île et avait en même temps abandonné le théâtre. Je ne pus savoir ce qu’elle était devenue, et je perdis ses traces.

« Au milieu d’affections passagères, bien qu’orageuses parfois, dans l’assouvissement même des désirs des sens, je ne gardai au fond du cœur qu’un seul amour, mon amour pour Térésina.

« Je me mariai,... et me mariai sans amour. C’estque je m’ennuyais à périr dans ce grand monastère de la Panagia de Chalki, où j’expliquais nos classiques grecs aux élèves. Je me mariai après avoir eu l’idée de me faire calogéros (moine), ce qui eût été bien mieux pour moi.

« Huit ans après avoir perdu de vue celle qui était toujours ma bien-aimée, j’étais avec ma famille à Salonichio. J’avais une domestique de Larisse, en Thessalie, une jeune fille de dix-sept ans, qui était somnambule, cataleptique, et s’appelait Marie. Je la magnétisais. J’avais appris cet art du docteur ...., qui avait fait ses études à Paris.

« Marie devint clairvoyante, extatique. Elle excellait surtout à décrire les maladies des personnes qui se trouvaient loin, bien loin, dans d’autres pays. Une fois, elle décrivit une affection à l’épine dorsale dont souffrait une femme qui habitait Rodosto en Thrace. L’autopsie confirma le dire de Mûrie la clairvoyante.

« Souvent elle voyait des personnages célèbres, puissants. Je me souviens qu’elle riait toujours en faisant

une comparaison entre les têtes de deux puissants souverains. Elle disait que toutes les idées étaient en ordre, casées pour ainsi dire, dans le cerveau de l’un d’eux. L’ange lui défendait, disait-elle, de rien révéler. Au contraire, une confusion affreuse, un vrai calabaleuk, comme elle disait en turc, régnait dans le cerveau de l’autre. Cette tête à calabaleuk appartenait à ...

« Je l’envoyais souvent chercher des nouvelles des personnes que j’avais connues dans le monde, des personnes que j'avais aimées ou haïes.

« Un soir je lui dis : « Est-ce que tu pourrais me donner des nouvelles de Térésina,... une jeune fille que j’ai beaucoup aimée et dont j’ai perdu les traces ? Cherche, Marie, cherche dans l’espace immense. *

« La magnétisée se leva.... Elle tendit les bras et se haussa sur la pointe des pieds ; elle ne touchait à la terre que par l’extrémité des doigts. Tout le reste du corps était tendu, raide. On aurait dit qu’elle allait se soulever dans l’air. Son visage pâlissait et rougissait tour à tour. Ses yeux fermés avaient l’air de percer l’espace, de pénétrer la matière.... Elle était muette.

« Après cinq minutes « Elle est là, s’écria-t-elle.... Elle est là.... Elle est belle encore. Elle souffre toujours au cœur. Elle vous aime toujours Au milieu

des égarements des sens, elle n’a vraiment aimé qu’un seul homme au monde :... c’est vous. Elle aussi a perdu vos traces.... Maintenant, mon esprit est en contact avec le sien. Je lui rappelle son amour, son unique amour, cette passion dévorante et inassouvie.... Elle pleure.... Elle est là! Elle est là!

» — Marie, s’écria ma femme.... Ne parle plus.... Tais-toi, au nom de Dieu.

<* — Parle, parle, Marie, lui dis-je. Où est Térésina?

« — Elle est là.... L'ange me défend de le dire.... Vous aussi me le défendez, Hélène. Mais il y a deux âmes qui s’aiment, deux âmes qui étaient faites l’une pour l’autre.... Je dirai où elle est.

« — Non, non, dit ma femme toute en pleurs en tombant aux pieds de l’extatique; ne dis rien, Marie, ne dis rien.

« — Oui, oui, dis-je en même temps, en tombant aussi aux pieds de Marie. Dis-le-moi. Je l’aime, je l’aime.

« — Elle est là, dit Marie. Elle est ici..., telle rue, tel endroit. »

« L’extatique s’affaissa sur elle-même. Elle roula sur le pavé au milieu d’horribles convulsions, en vomissant du sang.

« Depuis ce moment, elle perdit peu à peu «a clairvoyance. Elle continua de vomir du sang plusieurs fois par jour. Je n’aurais jamais cru qu’un corps humain pût contenir et surtout jeter tant de sang.... Elle devint méchante, diaboliquement méchante. Elle disait que l’ange l’avait punie et qu’il lui conseillait de retourner dans son pays. En effet, elle est maintenant à Larisse.... Elle est guérie et s’est mariée, mais elle n’est plus clairvoyante.

« Trois ou quatre jours après cette scène terrible, Marie me dit, dans le sommeil magnétique : « Monsieur, je sais où vous avez été cette nuit. Ne faites plus cela.... C’est fort dangereux. Vous finiriez par succomber.... Pendant que vous étiez là, elle pleurait aussi.»

« En effet, j’avais passé presque toute la nuit à la porte de Térésina en pleurant. Pendant trois jours, je fus bien des fois sur le point de passer ce seuil. Je savais qu’après l’avoir passé, j’aurais abandonné ma femme et mes enfants. Je n’ai pas voulu le passer.... Je n'ai pas revu Térésina.

« Trois années se sont écoulées depuis lors.... Tout le monde sait que je suis marié, et pourtant mon âme est veuve.... Quelquefois j'ai des velléités d’aimer encore une fois avant de mourir. Je me sens des trésors d’amour, de tendresse.... Quelques images de femmes m’ont souri.... J’ai vu une grande dame qui gardait d’admirables restes d’une admirable beauté, un noble cœur, un esprit cultivé. J’ai chassé cette image : elle revient quelquefois. J’ai vu une jeune fille de dix-huit ans, une fleur qui venait de s’épanouir. Elle se mêlait d’écrire; elle était romanesque, et me fit les avances d’une romanesque passion. J’ai chassé cette image. J’ai vu une pécheresse, une belle pécheresse demi-convertie, aux formes charmantes quoiqu’un peu fanées, à la voix suave, au sourire enchanteur. Celle-là je l’ai tant chérie pendant un rapide instant, que, lorsqu’elle était indisposée, j’aurais voulu souffrir, mourir à sa place. M’aimait-elle ? Est-ce qu’elle luttait entre le reste d’une autre affection faible et presqu’éteinte et le commencement d’une passion puissante et défendue? Je n’en sais rien. J’ai chassé cette image aussi.

« Maintenant tout est fini. Je ne vis que de souvenir. Oui, je désire, j’espère revoir au delà du tombeau Térésina, comme elle était le jour que je lui ai lu

mes vers sur la chute de Missolongi, habillée de blanc, pâle, les yeux étincelants et la voix émue.... Cette illusion seule me reste.... J’ai perdu toutes les autres. »

Je l’ai dit. Le pauvre Aristide est mort.... Désiret-il encore revoir Térésina? Espère-t-elle cela, elle aussi? Se sont-ils revus? Se reverront- ils jamais?... Mystère que tout cela! Mystère!

Et voilà comment les larmes de deux hommes, un Italien et un Grec, sont tombées sur une page d’un livre destiné à faire rire.

En 1856, il y avait à Constantinople un ramassis de scélérats italiens, grecs, maltais, de toutes les nations de l’Europe. Les émigrés honnêtes étaient pour ainsi dire perdus, noyés dans cette boue immonde. En disant Constantinople, j’entends par-dessus tout Galata et Pera. On sait que Constantinople, avec ses annexes d’Europe, est une ville immense, qui s’étend le long de la mer, depuis Saint-Étienne sur la Propontide jusqu’à Jeni- Mahalla, sur le Bosphore, près de l’embouchure de la mer Noire, sur une longueur de plus de cinquante kilomètres. Cette zone est très-étroite: au delà c’est la solitude, c’est le désert. On peut regarder aussi comme

des annexes de l’immense ville, Scutari, Kadi-keui, les îles des Princes et les villages semés le long de la côte asiatique du Bosphore. Mais notre ville à nous, les émigrés, la ville franque, était formée de Galata et de Pera.

Constantinople consiste, moralement parlant, en plusieurs sociétés, en plusieurs cités, pour ainsi dire, étrangères entre elles, qui se côtoient, se touchent, s’entrechoquent parfois, sans jamais se mêler. Notre société était une fraction de la société franque. Cette fraction était composée de quelques honnêtes émigrés et d’une masse de scélérats, le rebut de l’Italie, de l’Europe.

Dans ce temps-là on tuait, on tuait à Péra et à Galata, le jour et la nuit, dans les rues, dans les cafés, ai théâtre même, impunément, le plus souvent par trahison. C’était une rage, une manie de tuer : on respirait le crime dans l’air. Des scélérats vous tendaient une main où les taches de sang venaient à peinq de disparaître, et l’on n’osait pas toujours repousser cette main. Un mot, un geste, un rien, pouvait vous mettre aux prises avec un assassin. En trois ans j’ai compté trentecinq cadavres dans laseulerue de Kalindji-koulouk.... J'ai failli deux ou trois fois être le trente-sixième,

Je vais raconter quelques anecdotes pour montrer quelle société anormale et corrompue était celle de Péra etde Galata dans ce temps-là, pendant la guerre d’Orient.

Je devais aller, pour mes affaires, trois ou quatre fois par semaine, à Buyuk-déré, sur le Bosphore, et y passer la nuit. J’avais loué une chambre dans une maison habitée par des gens que je croyais, du moins comparativement, honnêtes. C'étaient un homme et une femme mariés et un riche négociant en diamants.

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VINGT ANS D’EXIÏ..

Voici ce que j’appris dans la suite.

Le mari fermait les yeux sur les désordres de sa femme, sur sa liaison avec le négociant, car il en tirait profit. Les deux époux, pour voler les diamants et les pierres précieuses, mirent le feu à la maison, pendant l’absence du négociant. Tout un quartier brûla. Ils furent emprisonnés: la femme fit quelques révélations. Cependant les deux époux se sauvèrent en corrompant les juges, et furent mis en liberté. Le mari, pour se venger, tua sa femme en lui enfonçant un long clou dans le crâne par l’oreille, et resta impuni.

Voici une autre histoire plus étrange.... J’ai promis de donner des canevas de roman. Celui-ci en est un.

Une jeune fille, àPéra, en 1855, avait trois prétendants. Elle donna la préférence à l’un d’eux, qui s’appelait Skilitzis. Un des prétendants éconduits tira dans la rue un coup de pistolet à la jeune fille pendant qu’elle était à la fenêtre. Ce coup de pistolet manqua de tuer une personne qui était dans la même chambre.

L’autre prétendant organisa une intrigue diabolique.

Il eut recours aux trois plus fameuses sorcières de Constantinople, une grecque, une arménienne et une bohémienne. On jeta un sort sur les époux. Le jour de la noce, la porte de la maison du mari et toute la chambre nuptiale furent couvertes de signes cabalistiques en graisse de porc. C’était la partie ridicule de l’intrigue.

Mais il y avait aussi quelque chose de plus sérieux. On avait réussi à administrer à l’époux un poison lent mais sûr, qui affaiblissait toutes les forces et finissait par tuer. Quelques jours après le mariage , la sorcière grecque

révéla le terrible secret au pauvre Skilitzis et demanda une somme considérable pour lui donner un contrepoison. Le malheureux ne possédait pas cette somme. La bonne sorcière consentait bien à rabattre quelque chose de ce qu’elle lui avait demandé, mais elle ne voulait pas le guérir gratis. Les médecins européens ne comprenaient rien à cette étrange maladie.

Le pauvre mari rencontre, par hasard, à Péra, un vieillard qui, l’entendant appeler par son nom, se fait connaître à lui. Ils avaient tous les deux le même nom et le même surnom ; ils se trouvèrent un peu parents. Le vieillard était un médecin ignorant, mais qui avait de la pratique et connaissait les mystères de Constantinople : il guérit son homonyme.

Tout n’est pas fini.... On enlève la jeune mariée : on la transporte dans la maison paternelle. Le prétendant empoisonneur avait promis de donner beaucoup d’argent aux parents s’ils réussissaient à la lui faire épouser. Ce second mariage se serait fait à l’église grecque. On dit qu’il n’y a plus de Gretna-Green. A Constantinople, un prêtre grec bénit un couple qui se présente à lui, sans s’enquérir nullement de la condition des époux ni de leurs pré:édents. Pour cent francs, un homme ou une femme liés par une autre union peuvent se marier sans difficulté. J’ai connu, à Constantinople, un Italien qui avait trois femmes, toutes les trois épousées à l’église.

On gardait donc enfermée la jeune mariée. On employait toute sorte de séductions. Elle résistait ; peutêtre allait-elle faiblir. Dans tous les cas, on l’aurait livrée à l’empoisonneur, par l’église ou autrement,

Cependant le mari, que le poison, l’antidote, les chagrins avaient rendu presque fou, préparait sa vengeance. Une bande de gens qui lui étaient dévoués, devaient envahir et prendre d’assaut la maison habitée par sa femme. Cette maison était située dans un endroit écarté. On aurait tué. tout, y compris la jeune femme. Le mari disait que celle-ci était la victime qu’il se réservait pour lui-même. Ensuite on aurait mis le feu à la maison.

La famille eut vent de ce projet infernal : elle s’aperçut qu’il lui eût été impossible de soutenir une lutte à outrance, et rendit la femme.

Ce n’est pas encore fini. On essaya deux ou trois fois de tuer le pauvre Skilitzis. On avait répandu le bruit qu’il était mort: je n’ai pu vérifier la chose. Le romancier de l’avenir est libre de faire vivre ou mourir ce mari, comme il lui plaira.

Tout cela s’est l'ait, ou se serait fait impunément.

Sans doute la situation morale de Constantinople s’est un peu améliorée depuis ce temps-là ; mais le fond des mœurs y est toujours le même.

Voilà quelle est la société, quel est l’État que l’Europe civilisée a pris sous sa protection. Une grande partie des soldats qui ont combaitu pour les Turcs pendant la guerre d’Orient, sont morts ou en Crimée ou après leur retour. Mais est-ce que les mères françaises, anglaises et italiennes n’ont pas fait d’autres enfants depuis lors ? On sait que le maintien de l’empire ottoman est le chef-d’œuvre des grands politiques du siècle. D’habiles sophistes se sont enrichis en faisànt des livres pour combler d’éloges ces braves

Turcs, qui gouvernent si bien des pays admirablement doués par la nature, ou pour ridiculiser les Grecs qui voudraient remplacer les Ottomans.

Je fis plusieurs séjours plus ou moins longs à Constantinople, que je visitai pour la première fois en 1852. Le plus long fut de deux ans et demi : ce furent là les plus tristes années de ma vie qui a été si triste.

A peine fus-je arrivé à Constantinople, un ancien émigré me donna le conseil de choisir parmi les scélérats qui y abondaient, une espèce de protecteur : celui-ci m’aurait défendu contre les autres. Lui-même, disaitil, et d’autres aussi avaient suivi ce système et s’en étaient bien trouvés.

Il me proposa pour protecteur un homme qui avait de la sympathie pour moi, disait-il. Cet homme s’appelait Vistafina : il était borgne. Vistafina avait tué dix-sept hommes. Il n’y a pas d’exagération : beaucoup d’émigrés ^ui l’ont connu, peuvent confirmer ce chiffre.... Malheur à quiconque se serait attaqué à moil II me sauva deux ou trois fois la vie.

Vistafina avait un extérieur moins repoussant que d’autres scélérats qui habitaient alors Constantinople et qui avaient commis moins de crimes que lui. Il devenait féroce, terrible, hideux lorsqu’il était en colère : il disait qu’alors il voyait tout rouge autour de lui. Alors, doué comme il était d’une grande force et d’une grande adresse, il tuait des hommes, comme le tigre tue des antilopes dans la forêt. Une fois je venais de le revoir après une longue absence. « M. Marco Antonio, me dit-il, j’ai bien suivi vos conseils. Depuis que

nous ne nous sommes vus, je n’ai tué que deux hommes. Il est vrai que j’ai rendu par là un service à la société. C’étaient deux francs coquins, presque aussi coquins que moi. » Ce misérable a fini par être, je ne dis pas tué, mais à la lettre haché par les cavas turcs.

Tant qu’il ne s’agissait que de meurtres entre giaours , entre Européens, la police turque laissait faire. Quelquefois elle avait recours aux grands moyens, aux remèdes héroïques. Par exemple elle fit mettre le feu à une rue longue, étroite et sale de Galata, où plusieurs de ces bêtes féroces avaient leurs tanières et où les cavas n’osaient pénétrer. C’était pour les dénicher. En effet ils en sortirent à demi-brûlés : à mesure qu’ils se montraient hors des flammes, on les tuait. Cependant un pacha, à peu de distance du foyer de l’incendie, était accroupi à l’orientale sur un beau tapis qu’il avait fait étendre par terre; et fumait avec délice dans son tchibouk un excellent tabac de Latakié et savourait un flinzani 1 de café au kaïmaki*. Des femmes turques, grecques, arméniennes couraient dans les rues, comme des folles, emportant leurs enfants, deminues et criant : au feu! au feu! Les harnais, hurlant banabac, banabac *, emportaient les effets de quelque famille menacée par l’incendie. Le propriétaire de ces effets suivait les harnais en tenant le bout d’une corde enroulée autour de leur taille pour les empêcher de se disperser et de s’enfuir. Le silence de la nuit était rompu par des cris répétés dans toute la ville immense : Galata-da ianguin var le feu est à Galata.

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