‹ Vingt ans d'exilChapitre 5 sur 39 · I. Marchand de tabac · texte numérisé non relu

I. Marchand de tabac

veux pas que mes ennemis meurent; je veux qu’ils se convertissent et qu’ils vivent. Dans tous les cas, je suis sur mes gardes; je saurai me défendre. »

Après quelques vaines répliques mes deux amis partirent mécontents.

' Deux ou trois heures après ils revinrent.

« Monsieur, me dit Vistafina. Ils sont là ; ils sont trois ; ils vous attendent. On nous attend aussi; on sait que nous nous mêlons dans cette affaire. 11 y va de notre honneur; du vôtre également. Si vous ne vous montrez pas, on dira que vous êtes un lâche. Prenez vos armes et sortons ensemble.

— Je ne veux pas d’assassinats, leur dis-je.

— Nous n’attaquerons pas, repondirent-ils. Mais si l’on nous attaque, nous nous battrons.

— Soit. »

En vain ma femme se mit-elle en travers de la porte pleurant et suppliant, notre enfant entre les bras.... Je sortis. Un moment d’hésitation m’aurait perdu.

Nous nous promenâmes pendant une heure à Kaîindji-koulouk. Trois individus s’y promenaient aussi. Mais il paraît qu’ils voulaient attendre le soir pour en venir aux mains.

Mes deux compagnons et moi nous nous assîmes devant un fameux café, qui était un rendez-vous de bandits de cette espèce. On commanda du café turc au kaïmaki. Je me rappelai qu’un soir moi et un autre émigré, passant dans cette rue, nous nous étions arrêtés près du café et nous avions calculé à peu près qu’en faisant addition des assassinats commis par les

individus qui y étaient attablés, on aurait dépassé le nombre de cinquante ... Le café au kaimaki me parut avoir un goût de sang. Je jetai tout, café, tasse et soucoupe, au milieu de la rue.

« Nicolaki, cria Vistafina, quel café as-tu donc servi à M. Marco Antonio? Il devait être bien mauvais! Vite une autre tasse. C'est moi qui paie tout aujourd’hui, café et pots cassés, ajouta-t-il en riant aux éclats.

— Je ne veux plus de café, dis-je en me levant. Vous voyez que je ne manque pas de courage. J’ai assez attendu. On n’a pas osé nous attaquer. J’ai ma femme et mon enfant à la maison. Je m’en vais.

— C’est juste, dirent les autres. Nous allons vous accompagner. »

Chemin faisant ils me proposèrent de nouveau de les laisser faire. Je m’opposai toujours. En me quittant à la porte de la maison, Vistalina me dit:

« Alors, Monsieur, voici ce que vous avez de mieux à faire. Quittez Constantinople. *

En effet quelques mois après, plutôt que de tuer ou d’être tué, je quittai Stamboul, mon petit commerce et Épaminondas. Pour le moment j’eus recours à un autre expédient.

Trois jours après l’alerte dont je viens de parler, au café de la rue des Sandeukdgis à Galata, Épaminondas fut bien étonné d’entendre un marin grec, un nisiote (insulaire) qu’il ne connaissait pas, lui adresser familièrement la parole. Pourtant cette voix ne lui était pas inconnue. Son interlocuteur portait un haut fez grec crânement posé sur l’oreille, deux immenses mousta-

ches, avec les joues etlemènton fraîchement rasés, et de larges salvar (pantalons). Tout cela était accompagné d’un parfait accent nisiote.

Le marin grec, le nisiote, c’était moi. J’avais loué une maisonnette à Tchenguel-keui sur le rivage asiatique du Bosphore, à une heure et demie de Scutari. J’y logeais avec un de mes amis, avec B..., un autre émigré, qui avait été officier de marine à Venise : il était marié aussi. Je me déguisais en grec nisiote toutes les fois que je devais aller à Péra ou à Galata. Mon ami me tenait souvent compagnie , déguisé en marin autrichien.

Je passai alors de longues journées tout seul, me promenant le long du Bosphore, ainsi que j’avais fait pendant mon premier séjour à Constantinople en 1 852, J’ou- — bliais tout, mon petit commerce, mes ennemis, Épaminondas et Vistafina; j’oubliais tout, excepté ma famille et la patrie lointaine et esclave.

Beaucoup d’Européens connaissent-ils, comme moi, toutes les anses, tous les recoins de ce magnifique fleuve d’eau salée, le Bosphore? On s’attendra peut-être ici à une description. Je n’en ferai pas, d’abord parce que cela a été très-bien fait par d’autres, ensuite parce que je ne

saurais dire, surtout dans une langue qui n’est pas la mienne, tout ce que j’ai ressenti sur ces rivages enchantés, tout ce que je ressens encore au souvenir des jours passés. Est-ce qu’il y a un Européen qui connaisse mieux que moi l’histoire de chaque colline, de chaque motte de terre, pour ainsi dire, dans ces lieux célèbres, depuis l’endroit où résidait Amycus, roi des Bebryces, ou dépuis celui où Darius a passé le Bosphore, jusqu’à la maison où l’on avait établi l’hôpital italien pendant la guerre de Crimée?

Je ne raconterai pas non plus les aventures romanesques que ces lieux me rappellent, les mystères du sérail qu’un médecin arménien au sérail même m’a racontés, ni l’histoire du D’Panagiotis et de la belle.... que j’ai vu jeter à la mer cousue dans un sac, près du palais de. .. Pacha, pendant une nuit sombre, orageuse, ni tant d’autres histoires que je sais.

Souvent (en 1852 ) j’arrivais trop tard au pont de Galata; je manquais le bateau à vapeur. Je partais à pied, sur les huit ou neuf heures du soir, et faisais vingt-cinq kilomètres le long du Bosphore depuis Top-hana jusqu’à Buiuk-déré.... Que j’ai vu de belles choses et de choses terribles pendant ces étranges pérégrinations nocturnes dans ces lieux enchantés!

J’ai été toujours un rôdeur de nuit en Italie, en Grèce, dans tous les pays que j’ai visités. Souvent, dans ma jeunesse, parcourant à pied notre belle Péninsule, je sortais à minuit d’une ville par une porte dont je ne savais pas le nom, allant je ne savais pas où, pendant que la lune brillait dans toute sa splendeur. Je marchais,

je marchais toute la nuit.... Combien y a-t-il d’étrangers, de Vénitiens même qui aient observé, comme moi, la place Saint-Marc à trois ou quatre heures du matin en été, lorsqu’on vient d’éteindre le gaz des réverbères et que la lune verse ses rayons argentés sans mélange d’aucune autre lumière sur cet assemblage unique d’admirables monuments? Le silence n’est interrompu que par le clapotement de l’eau sur le quai de la Piazzetta, et par le bruissement des ailes de quelque pigeon qui s’est éveillé avant l’aube.... J’ai passé des nuits entières au milieu des ruines de Rome et d’Athènes, dans les champs et sur les collines de la Troade inseminata (inculte), comme dit notre grand poète Hugues Foscolo.... Quel voyageur, quel être humain s’est assis, comme moi , à deux heures du matin sur le tombeau d’Achille ou, pour mieux dire, sur le tertre qui porte ce nom, évoquant par les plus beaux vers d’Homère l’ombre du héros ?... Qui est-ce qui a entendu, comme moi, pendant des nuits sombres, le cliquetis des armes et le râle des mourants sur les champs de Marathon et sur les plages deSalamine (10)?... Oh ! les délicieuses heures que j’ai passées dans les bosquets de Kadi-keui et de Mal-tépé, là où il existait jadis la villa de Bélisaire, écoutant le bulbul 1 et récitant les vers des poètes persans qui en décrivent le chant admirable, autant qu’on peut le décrire dans un langage humain !... Nous nous connaissions, moi et les oiseaux de Minerve, les chouettes de l’Attique. J’errais nuitamment, en hiver, dans ces champs abandonnés, foulant parfois aux pieds les nom-

Page 1