‹ Vingt ans d'exilChapitre 6 sur 39 · Rossignol · texte numérisé non relu

Rossignol

breuses tortues qui traînaient leurs carapaces sur le sol poudreux, et au péril de tomber dans les puits béants à fleur de terre.

On appelle la nuit le temps du repos, du sommeil, de la mort. Ses noms même dans les langues aryennes se rattachent à des racines signifiant détruire, tuer, périr. En effet, la nuit, pour la plupart des hommes et des autres animaux, est bien le temps où l’activité cesse ; c’est comme une suspension de la vie ou d’une partie des fonctions vitales, une espèce de mort apparente et temporaire. Mais il y a d’autres anümaux, beaucoup d’autres pour lesquels la nuit est le temps de la veille, de l’activité, de la guerre, de l’amour, C’est pendant la nuit que beaucoup de fleurs ouvrent leurs calices ou répandent leurs plus suaves parfums, depuis l’humble belle-de-nuit jusqu’à la çvêtasurasâ de l’Inde à l’odeur exquise de miel (11). Tout bruit sous l’herbe : ce sont des voix mystérieuses, des cris indéfinissables, des soupirs d’amour. Ce qui n’est qu’une faible lueur pour nous, est une flamme pour une multitude d’autres êtres vivants : tout ruisselle de lumière pour eux, la feuille que la brise agite, le sol que la rosée mouille, l’air que les parfums des fleurs embaument.

Quelquefois, vers le soir, je m’asseyais tout seul, un livre à la main, au bord du Bosphore. Je lisais à haute voix des vers italiens, grecs, français. Une fois je déclamais une des plus belles pages de Lamennais, l’exilé. Je pleurais et je lisais. Mes larmes se mêlaient aux eaux de la mer et le courant rapide les emportait au loin. Le soleil allait se coucher. L’air était tout parfumé des

fleurs jaunes du sparton : c’est un parfum suave et pénétrant à la fois. La brise en emportait des bouffées qu’elle avait enlevées aux belles collines de Thérapia. Les femmesturques des kiosques environnants venaient respirer l’air embaumé du soir à travers leurs cafas grillés. Elles chuchotaient en écoutant cette prose rhythmique dans la belle langue frcnk qu’elles ne comprenaient pas, et en regardant le giaour qui pleurait assis sur le rivage.

Un jour (en 1852) j’étais assis près de la fontaine de Beyler-bey. Je lisais un de mes classiques. Une jeune fille, presque une enfant, de douze ou treize ans environ, sort d’une maison voisine, portant sur sa tête une cruche et vient chercher de l’eau à la fontaine. Elle n’avait pas d ’yachmak 1 . Les femmes turques se couvrent le visage seulement lorsque les premiers signes de puberté ont paru. La fillette devait être près de cet âge critique. C’était une séduisante créature aux traits admirablement beaux, aux grands yeux fendus en amande et ombragés de cils et de sourcils très-touffus, dont la couleur noire n’avait pas besoin d’être relevée par l’antimoine. Ses joues roses étaient couvertes d’un léger duvet; ses lèvres étaient vermeilles, entr’ouvertes. Ses seins naissants étaient sans voile : la poitrine est ce que les femmes turques cachent le moins. Elle avait une petite calotte rouge sur la tête, d’immenses salvar* de perse à grandes fleurs et des babouches jaunes.

Je ne fis pas beaucoup d’attention à la belle enfant :

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