Le jardin de Bérénice p
« Enfin nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant ^. » Cette première impression, que le jeune René de Chateaubriand reçut de cette terre où il allait passer sa jeunesse, fait encore un tableau exact ; je viens de le vérifier. Chateaub^and ajoute : « J'ai été obligé de m'arrêter : mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude, et pourtant que sont-ils pour le reste du monde ..?» Ces souvenirs, dont Chateaubriand semble prier qu'on excuse l'ardeur, se propagèrent, pour la féconder, dans toute notre littérature moderne. Nous avons dans le sang la fièvre du premier volume des Mémoires d'outre-tombe. Quel admirable contentement de considérer la triste et sévère façade de ce manoir, de s'engager sous ses voûtes, d'en éveiller à notre tour les échos et de prêter notre visage au vent de ses donjons !
J'ai toujours projeté de visiter les lieux où sont les racines des grands arbres à parfums qui, balancés sur le monde, suscitèrent mon imagination. Je ne mourrai point sans m'être assis, pèlerin enchanté, dans Coïmbre et sous le cyprès de la belle Inès assassinée, — en Crimée, sur le temple où Diane transporta Iphigénie, — à Kerbéla parmi les sables qui burent le sang des Alides. Mais dans ce mois guerrier qui me replie sur nos réserves, je ne veux rien qui me détourne de la discipline nationale. J'ai noté autour de Rennes mes pèleri-
i. Mémoires d'outre- tombe.
nages : près de Vitré, aux Rochers, qu'habita M"*® de Sévigné, j'évoquerai dans ses jardins intacts la plus aimable image delà solide raison française: c'est encore de la raison que j'évoquerai à la Chesnaie où le volontaire Lamennais prit barre sur le mol Maurice de Guérin. En d'autres circonstances^ parcourant la forêt de Paimpont qui subsiste des bois immenses de Broceliande, j'eusse aimé y poursuivre Merlin l'Enchanteur et Viviane, mais ce n'est point de rêveries qu'il s'agit pour un soldat des batailles de Rennes! A Combourg je cherche le plaisir d'approcher et de contrôler des magies ; les incantations du poète me deviennent présentes, réelles, concrètes; je vois^ je touche bâti en pierre le premier chapitre des Mémoires (V outre-tombe. Fils des romantiques, je rentre dans ma maison de famille et je sonne à l'huis d'un château, survivance du passé, où je reconnais en même temps le principe de mon activité littéraire.
Ces indications feront-elles entendre à quelques amateurs de la mélancolie lyrique les plaisirs abondants que je trouvai sur chaque marche du vieil escalier, en mettant mes pas indignes dans les pas du génie, jusqu'au sommet de la Tour du Chat et sur le seuil de la chambre fameuse où l'enfant prépara son immortalité...
Subsiste-t-il encore, le saule où, isolé entre le ciel et la terre, le jeune René passait des heures avec des fauvettes et avec sa chimère ? Dans quel endroit écarté du Grand Mail la tradition suppose-t-elle que l'amertume de ses goûts l'incita au suicide ? k Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques ; j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir
scintillant à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes. » Il ne donna jamais son cœur aux poètes, celui qui peut sourire des efforts que tout un jour je multipliai pour toucher exactement ces lieux où j'entrevois que la sauvage et la druidesse soupirèrent d'abord et prirent leurs premières couleurs.
Je portais avec moi une brochure de l'abbé Guillotin de Gorson. « Le monument le plus ancien de Gombourg^ dit-il, est évidemment une allée couverte mégalithique, ou dolmen ruiné, situé au Glos de la Pierre, non loin de l'ancienne maison noble de Ghevrot. G'est là qu'allait rêver Ghateaubriand »
Nulle voiture qui puisse me transporter ; une chaleur intense. Avant de m'éloigner de Gombourg, pour chercher cette lande où un enfant mélancolique exalta de la façon la plus désordonnée les facultés de son âme et entendit le Dieu du désert, je m'occupe d'examiner les entours immédiats du château.
Le grand bois de chênes a disparu. La route de Rennes longe toujours l'étang où le petit Breton conduisait son bateau au milieu des joncs; j'ai attiré avec ma canne les larges feuilles flottantes du nénuphar en suivant sur un chemin abandonné « une onde ornée de plantes rivulaires ». Ghateaubriand écoutait, dit-il, les bruits qui sortent des lieux infréquentés; j'ai entendu un roulement monotone et continu (machine à battre ? moteur qui fournit d'électricité Gombourg ?) Si quelques parties du paysage se sont transformées depuis que le poète en dispersa l'âme sur le monde, il en subsiste assez pour éclairer la puissance et la solitude du génie de Ghateaubriand. Le paysage de Gombourg, que j'embrasse de la rive méridionale de son petit étang, s'impose par
le même trait qu'il y a un siècle; par la superbe des tours et par leur domination sur les masures à leur pied.
On s'assure que Tenfant de ce donjon, en même temps qu'il recevait de son père, le négrier farouche, et d'un paysage sévère, pour compagnonnage, l'idée de la mort, installait au fond de son âme la plus intransigeante fierté. Ses qualités et ses défauts d'homme ou d'écrivain sortent de son orgueil. S'il a peint avec magnificence les mouvements nobles de la passion, s'il a sacrifié au bonheur de faire bonne figure tous les avantages immédiats, c'est par un sentiment extrême de sa dignité. Dans cette âme dégoûtée jusqu'au nihilisme, l'honneur est installé solitaire comme le manoir seigneurial sur la lande bretonne. Chateaubriand dépensa dans sa littérature les tristesses hautaines accumulées par des féodaux sans emploi sur leur terre. 11 enchanta les premières générations démocratiques avec la sensibilité que lui avaient préparée les derniers représentants d'une France féodale opprimée par une France monarchique qui, elle-même, venait de disparaître.
... Tandis que j'étais assis dans l'herbe, à Fombre d'une petite haie, sur la rive de l'étang, des impressions amassées en moi par la constante préocupation de l'aSaire Dreyfus se mêlèrent aux pensées que me proposait Gombourg. La haute vertu artistique d'un paysage cher aux lettres françaises m'épura de tout ce qu'a de douloureux la grande salle du lycée de Rennes, et par une pente insensible je fus amené à confronter, avec cette grande figure de Chateaubriand, Dreyfus transformé en thème philosophique par la force de sa honte...
Quelle magnifique diversité il y a parmi les hommes !
et savez-vous une besogne plus attachante que d'étudier les conditions où se créent leurs variétés ?...
Telles étaient les pensées qu'un manoir breton me suggérait sur un produit de ghetto. Cependant, la chaleur aidant, je m'inclinai à compenser le sommeil dont nous prive chaque matin le Conseil de guerre et je m'endormis sur l'herbe de Combourg.
... Quand je me réveillai, le soleil s'était fortement incliné ; les hirondelles rasaient l'étang. Je les regardais avec estime, car elles font partie de notre littérature nationale : leur manière de poursuivre les insectes, de s'élancer ensemble dans les airs comme pour éprouver leurs ailes, de se rabattre à la surface du lac, puis de se suspendre aux roseaux que leur poids courbe à peine et qu'elles remplissent de leur ramage confus, fournit un thème à tous les professeurs de rhétorique depuis que Chateaubriand, sur cette rive, les a observées. Il fallait pourtant me lever et je me mis à la recherche de Chevrot et du Clos de la Pierre.
Je traversai, à deux kilomètres environ, le chemin de fer de Rennes et je m'engageai dans un de ces profonds chemins creux qui ne nous laissent nous guider sur aucun clocher. Je ne rencontrai personne; seuls, des chiens me parlaient dans les maisons écartées. Nul guide, nul écriteau ; des fossés, des champs, des marais, des bruyères, la nuit qui venait et la fatigue. Je dus renoncer, ce jourlà, à m'asseoir dans le Clos de la Pierre, sur les dolmens de Velleda K
I . Ce que fai vu à Rennes^ p. 3o-43, cf. la première épreuve de ces pages dans Scènes et doctrines du nationalisme, p. i43-i54.