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CHANT DE CONFIANCE DANS LA VIE

Les déesses font toute Tordonnance et la noblesse de l'univers et de la vie, qui, d'eux-mêmes, sont un chaos.

Si l'on veut bien s'assurer de ses sensations toutes nues, on reconnaîtra que la forme sensible de la vie, c'est la douleur. Pour moi, je connais les heures du jour et les saisons par l'angoisse, la beauté par un délire qui dure autant qu'elle m'enchante, l'histoire par mon désabusement et mes forces par mon usure. Dans ce servage, trois déesses nous entr'ouvrent leur alcôve ; leur clair visage nous propose de la joie et de la fierté. Elles se nomment l'Amour, l'Honneur et la Nature. Beaux noms et qui suffisent à mettre dans toute âme une musique jaillissante...

Sois clairvoyant, Philippe, mais ne sois pas si faible que de redouter les amères surprises de la fatalité. Ses coups, ses trahisons, il n'est que d'y répondre en donnant, après un répit, quelque nouvel assaut. Jamais un cœur français n'autorise un jeune garçon à refuser un duel avec la gloire. Et si les échelons rompent, est-ce donc à dire que nous soyons rompus ? Nulle mauvaise circonstance ne nous enlèvera le noble entêtement, l'honneur de vouloir. En vain nous paraissons avoir tout

perdu : il y a le vœu de notre sang, il y a notre imagination forte, hardie, qui place, instruite par Corneille, la gloire en dehors du succès. Ne nous laissons point déborder par le sentiment de notre sujétion ; il faut agir comme si la vie distribuait ses grâces équitablement. D'ailleurs, nul n'est vaincu s'il ne s'avoue vaincu. De nos semences dispersées, quelque chose peut naître où nos yeux l'attendent le moins. J'ai prié sur la Lorraine comme dans un cimetière, mais précisément une telle prière, sans objet déterminé, pourrait hausser l'âme lorraine et ranimer cette morne terre. Je commence d'y voir d'ardentes pensées qui prennent corps ; elles ont de la jeunesse, le plus vivant enthousiasme...

Nepouvais-je pas désespérer une heure avant que j'entendisse chanter le rossignol ? Qu'il existât une telle beauté faite pour m'éblouir, comme je suis propre à la ressentir, c'était déjà un prix suffisant de la vie. Que sera-ce si l'un de mes mois, le plus secret et si douloureux d'invincible désabusement, passe dans son divin gosier et par son chant revient sur mon cœur, comme une pluie de musique, fondre toute sécheresse ?

La plus belle, la plus sûre, la plus constante des trois déesses qui donnent un sens à la vie, c'est la Nature en France, je veux dire nos paysages formés par l'Histoire. Je leur dois mes meilleurs moments. Devant eux, la grâce toujours descendit sur moi avec même efficace. A ma mort, Philippe, il faudra me conduire dans Tombre du clocher de Sion et ne point t'attrister, car ma fortune sera comblée si je me confonds dans cette terre riche de toute la continuité lorraine.

Une atmosphère enveloppe certains êtres. Leur présence relève, ennoblit. On souffrirait plus dignement en

leur présence, et même Ton voudrait mourir, pcmr mériter leur regard amical, si l'on ne craignait, hélas ! qu'ils ne le reportassent bientôt sur quelque indigne point de la vie. La présence de ces personnes rares équivaut à de la musique. Parfois leur nom prononcé suffit. Ecartez vos yeux de ces pages trop froides ; laissez tomber à demi voix un prénom dans l'obscurité où vous suivez demi-voilée mon insuffisante pensée.

Que de fois nous gagnâmes ces extrêmes régions où ne subsistent plus d'idées ni de raisonnements, mais, seule, une poussière de douleur, de bonheur, qui nous prend dans son tourbillon ! D'un état d'esprit conscient, il semble que Ton atteigne un pur état physiologique d'angoisse, d'oppression. Parût-elle indiÊférente, le sombre univers lentement se dispose, s'étage sur notre cœur et nous étouffe. Parfois, au contraire, pour un mot de sympathie, ce fut un hymne qui, sans paroles, montait du fond de notre être. Toute sécheresse se vivifiait : quelle marche légère, quelle jeunesse, quelle certitude de ne jamais mourir! Et, pour un simple accent plus tendre, quel recommencement de la vie !

Ces grands états d'émotivité que chacun connut de l'amour, qu'un homme viril reçoit des héros et des chefs de sa race, je voudrais que la terre française chargée de tombes les communiquât au promeneur pensif. Il faut qu'autour des lieux classiques de la France Philippe entende cette musique grande, noble, hardie, dont une maîtresse au cœur pur s'enveloppe devant son amant, quand ils surent par une volonté permanente de noblesse créer leur amour comme une œuvre d'art.

11 est des lyres sur tous les sommets de la France. Quelles que soient les vicissitudes de la politique et

quand nous ferions partie d'une génération sacrifiée, les lyres françaises ne cessent point de résonner. Les alternatives de victoires et de défaites ne changent riçn à la profonde nature des choses. Sous la politique, qui ne peut jamais être qu'une mise en œuvre d'éléments préexistants, la France éternelle demeure. La puissance politique des plus orgueilleux vainqueurs ne peut rien contre la force du sang. C'est dans la mouvante Alsace, tantôt française, tantôt germaine, qu'on voit le mieux comment chaque race possède un chant autochtone. Que le peuple vaincu garde un sang vigoureux, il produira le même esprit, comme le Rhin garde sa pente sous les barques, sous les ponts et dans ses digues, comme la riche plaine d'Alsace, toujours pareille, fructifie, encore que les impôts s'y lèvent pour Berlin et non pour Paris. Quand une âme lorraine se forme une haute conception de sa terre et de ses morts, cette idée, avec l'occasion, deviendra le principe de grandes actions lorraines.

Qu'importe si le rossignol chante sur un arbre étranger ! C'est en moi que sa chanson, qui montait vers le grand ciel froid, a pénétré pour jusqu'à ma mort.

Que sera-ce si l'un de mes mots, le plus secret et si douloureux d'invincible désabusement, passe dans son divin gosier et par son chant revient sur mon cœur, comme une pluie de musique, fondre toute sécheresse ?

Nous avons marié nos parts immortelles, et la mauvaise circonstance qui ne nous laisse d'appui sur aucune réalité, qui nous oblige à soutenir notre amitié par la noblesse permanente de l'intention, deviendra pour nous, contre toute hypothèse, le douloureux mo3'en d'une merveilleuse création.

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Après avoir beaucoup attendu de la vie, de cette brève « promenade .qu'il nous est donné d'accomplir à travers la réalité », on voit bien qu'il faudra mourir sans avoir rien possédé que la suite des chants qu'elle suscite dans nos cœurs.

C'est un problème de savoir si la chanson vaut mieux que le rossignol ou le rossignol que la chanson. Mais puisqu'il s'agit de vivre, c'est-à-dire de nous accommoder avec les circonstances, nous nous tiendrons dans la première affirmative. Par un acte réfléchi de notre volonté, au rossignol qui nous échappe éternellement, nous préférerons ses trilles soutenus et frémissants où s'exaltent nos puissances d'amour, d'honneur et de contemplation.

Je roule souvent dans ma solitude une large phrase d'un- humaniste du xvi® siècle, citée par Michelet : « L'Empire de Charles-Quint fait pitié à celui qui sentit le chant d'Horace à Melpomène. » J'y donne mille sens dérivés. Quand je n'aurais jamais, comme un gibier vivant, tenu dans ma main heureuse quelqu'un de ces rossignols sublimes, l'amour et la gloire, non plus que le couchant ou l'aurore, je devrais pourtant m'assurer d'avoir possédé la meilleure part s'ils déchaînent, comme je le crois, jusqu'à l'occident de ma vie, tous les orchestres du désir.

Musiques enchanteresses ! Jaillissantes évocations ! Mais parfois on voudrait mourir pour ne plus entendre ces promesses de bonheur ! Grandeur d'âme, beauté, passion, hardies volontés, sacrifices : ces fameuses cantilènes qui convoquent nos désirs et qui, toujours, nous les retournent déçus, ah ! qu'il serait doux qu'elle se tus-

sent ! Où fuir ? Leur poison pénètre jusque dans le fond des cloîtres. Trois cents années, une religieuse demeura dans l'extase à écouter un rossignol. Lui-même, le pauvre oiseau, que ne souffre-t-il pas de son sanglot inépuisable ! Je songe au trouble de tel visage si fier, à ces mains glacées de froid. La vie n'a pas de sens. Je crois même que chaque jour elle devient plus absurde. Se soumettre à toutes les illusions et les connaître très nettement comme illusoires, voilà notre rôle. Toujours désirer et savoir que notre désir, que tout nourrit, ne s'apaise de rien ! Ne vouloir que des possessions éternelles et nous comprendre comme une série d'états successifs ! De quelque point qu'on les considère, l'univers et notre existence sont des tumultes insensés...

Philippe, il faut pourtant nous en accommoder.

Dans l'un des livres écrits de 1808 à 181 1, qui relevèrent la nationalité allemande, le patriote Fr. L. Jahn (suivi de près par Michelet dans son cours de 1848) lance au passage un cri sublime : « Nos devanciers ont suspendu un étendard et un signe de victoire dans des lieux saints et consacrés ; une victoire sur la vie et sur le dé- * couragement, n'est-ce pas aussi un triomphe ? »

Pour vaincre la vie et pour triompher du découragement, il faut régler la culture de nos sentiments et de nos pensées. Il s'agit de concevoir une sage économie de nos forces, d'organiser notre énergie et de sortir d'un désordre barbare pour l'accomplissement de notre destin. De là le choix systématique des images que je propose à un jeune Français.

La France a construit une tradition qu'il faut maintenir et développer, et ce soin suffirait presque à donner un sens à notre activité ; mais, surtout, cette tradition est

faite de mœurs, de délicatesses, d'expériences préalables les plus propres à nous protéger et à faire digue contre les brutales poussées de la vie, qui est une inventrice, jamais lasse, de douleurs. Dans nos rapports avec l'univers, si nous refusons toute contrainte pour suivre nos impulsions et les circonstances, nous éprouverons plus d'hostilités que d'amitiés. Ce sera tôt fait de notre dégradation. A sortir des sentiments polis que nous préparèrent nos pères, nous rencontrerons les Furies plutôt que les Déesses. L'Honneur, comme dans Corneille, l'Amour, comme dans Racine, la Contemplation, telle que les campagnes françaises la proposent, voilà, selon mon jugement, la noble et la seule féconde discipline qu'il nous faut hardiment élire.

Un formidable flot, de ses vagues puissantes, insolentes, vient sans cesse assaillir la France. Il rompt les liens de rattache entre les générations autochtones. Depuis un siècle, elles s'acheminent à la tombe sans se connaître les unes les autres. En outre, ce flot briseur lance sur nous des milliers d'étrangers qui nous divisent et des idées qui refoulent, abâtardissent le génie français.

Quelques-uns de nous se croient l'âme très cultivée quand ils ne sont que très encombrés. Vois notre chardon lorrain : comme il monte droit vers sa fleur ! Ecoute le rossignol de nos nuits d'été françaises ; sa chanson aussi monte droit, et, comme elle est toute beauté, elle est encore toute sagesse.

On s'exclame sur des richesses, et des beautés, et des puissances du dehors. Nous ne les ignorons point. Nous

nous abstenons en connaissance de cause. Affirmation qui choquera fort nos contradicteurs, mais je les prie d'y réfléchir : c'est nous qui sommes les plus délicats comme les plus compréhensifs. Nous avons distingué que ce n'est pas toujours le moment de jouir des choses et qu'il faut subordonner parfois son sentiment à sa raison. Quand je reviens toujours à ma rude Lorraine, croyezvous donc que j'ignore tant de douceurs, tant de merveilles épandues sur le vaste monde ? Si je m'en tiens à Corneille, à Racine, ne distinguez-vous point que j'ai subi comme d'autres, et plus peut-être, ce flot de nihilisme et ces noirs délires que, par-dessus la Germanie, nous envoie la profonde Asie ?

Grandeur d'âme, beauté, passion, sacrifice, l'on vous situe d'abord dans les villes légendaires, car l'on voit trop que vous ne croissez pas aux pavés de notre ville de naissance ; mais au retour d'un long voyage à travers les réalités, quand on n'a vu qu'un sable aride, ou pis éncore,-d'irritantes fièvres, si l'on garde assez de ressort pour échapper au désabusement, on n'attend plus rien que de cette musique intérieure transmise avec leur sang parles morts de notre race

Nous n'espérons point dans la mort rejoindre les magnifiques extases que nous connûmes dans les hauts châteaux w^agnériens, mais nous appelons le sommeil, le plus noir sommeil, parce que nous voilà gorgés d'impossibles nostalgies. Voyons clair et, si c'est notre lâche dessein de nous abandonner, livrons-nous à ce flot stérile, à cet appétit du néant. Mais si nous préférons l'allégresse créatrice, la belle œuvre d'art française, rejetons le poison de l'Asie. Aussi bien sa brutale action nous empêche de sentir délicatement. C'est possible qu'il faille frapper aussi

fort sur la blonde Germanie, lourde à s'émouvoir, somnolente de sa longue grossièreté, appesantie de bière. Peut-être là-bas cet excès est-il nécessaire. Mais nous sommes d'un pays où l'on ne put impunément permettre aux jeunes garçons d'écouter les filles de Saint-Gyr qui disaient les stances d'Esther. Un long stylet pénètre nos cœurs si nos yeux suivent les vers de Racine.

Gomme l'Honneur et comme l'Amour, la Nature, pour qu'elle s'accommode avec notre faiblesse et ne nous écrase pas tout de go, doit être épurée, décantée, ménagée par une longue suite de morts, nos pareils. On parle de certaines îles où les foyers préhistoriques gisent encore à fleur de terre. Nul passé, nulle poussière humaine. Sur cette terre crue, rien ne semble viable; l'eau, les fruits, les œufs y sont insipides. Faut-il donc des cimetières pour assainir le sol et mettre les choses à notre usage ? Je le crois, et j'ajoute qu'il faut des cimetières de notre race.

Que l'univers cesse de me parler, si jamais à son tour il ne daigne m'entendre. Toujours les tumultes de la mer; toujours l'isolement de la montagne ; toujours ce frisson des plaines agricoles : quelle morne magnificence ! Un jour enfin j'ai vu mes pensées inscrites sur la nature, et, tandis qu'elle étalait les puissances qui gisent à la racine de mes sentiments, je pressentais qu'à son tour elle pourrait recevoir quelques-uns de mes traits propres. Gela m'advint depuis Sion, à regarder notre Lorraine, où j'eus mon enfance, où reposent mes tombeaux, où je voudrais par delà ma mort ennoblir des âmes un peu serves. Ailleurs, je suis un étranger qui dit avec incertitude quelque strophe fragmentaire, mais, au pays de la Moselle, je me connais comme un geste du terroir, comme

un instant de son éternité, comme l'un des secrets que notre race, à chaque saison, laisse émerger en fleur, et, si j'éprouve assez d'amour, c'est moi qui deviendrai son cœur.

Viens donc, Philippe, sur la vie, comme nous avons fait tous. Les plus sûres amitiés guident tes pas et sur tes yeux mettent d'abord leurs douces mains ^

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