‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 114 sur 144 · PARLEMENTAIRES · texte numérisé non relu

PARLEMENTAIRES

Dans son hôtel de la rue Murillo, le baron de Reinach, ce soir, réunit à sa table quelques-uns des sujets importants de sa collection parlementaire :

Un sénateur, disert et aimable économiste qui porte dans le monde des rabâchages agréables, une ironie d'intention supérieure, sans mélange de ton aigre.

Le directeur d'un grand journal gouvernemental, farceur merveilleux, de verve un peu vulgaire, mais attrayant par sa bonne grâce et surtout par cette mélancolie indéfinissable des vieux parapluies que leurs longs services bientôt feront déclarer impossibles.

Cinq ou six politiciens, ministres, anciens ministres ou ministrables, figures fermées, masques énergiques. Ce qui frappe ce n'est point leur air endimanché j ils le sauvent par le négligé même de leur tenue, dii se trahit leur complète indifférence à toutes les séductions de vestiaire ; mais, dépourvus de la frivolité ou de la résignation des mondains, ils ont dans les premières minutes du repas Tair boudeur, isolé, voire brutal d'un voyageur qui s'a?seyantà table d'hôte, vérifie d'abord son assiette, sa fourchette, son verre, fait jouer sa chaise et ses bras.

Un membre du Parlement anglais, incompréhensible comme tous les étrangers, et qui, d'ailleurs, n*essayanl même pas de comprendre ce milieu, pense à ses intérêts d'Angleterre et à la qualité du vin qu'on lui versera.

Deux peintres, qu'on peut sans ridicule appeler a mon cher maître ».

Un grand entrepreneur, apoplectique, réservé et le poil dur, avec l'expression des gens qui pensent à leur argent et ne sauraient le défendre.

Trois banquiers enfin. — L'un d'origine étrangère, lettré, aimable et joli homme. — Le second est un financier jadis associé aux travaux de l'Empire ; en homme solide qui ne se perd pas en intrigues, mais accapare les forces existantes, il s'est donné à Gambetta et à l'opportunisme, comme il faut se donner, en le prenant. — Le troisième banquier, personne ne le traite avec familiarité. Il se dislingue de ses deux collègues en ce que ses combinaisons sont exclusivement financières. Il agit par le poids des intérêts qu'il syndique, sans avoir à marchander des complices. De là sa puissance : les deux autres peuvent bien tenir trente-six secrets ; précisément, l'avantage qu'ils ont à maintenir leurs hommes au pouvoir les lie à ce régime ; en Teifondrant, ils se précipiteraient. Ce financier-là, juif lui aussi et venu d'Allemagne, ne s'intéresse pas au détail de la politique intérieure, mais seulement aux rapports des Etats entre eux. S'il n'était, par caractère, détaché de toute préférence de régime et, d'ailleurs, avec la haute philosophie d'unGœthe, d'un Vinci, «ennemi des orages », un tel homme serait de taille à ébranler r^difice gouvernemental. Mais pourquoi ? Dans toutes les administrations de l'Etat, n'est-il pas, comme à cette table, entouré et servi ?

Bouteiller, modestement assis à'un bas bout, de suite a distingué le personnage, la magnifique lenteur et le poids de ses phrases, son indifférence un peu morose, propre dans nos ménageries aux bêtes des grandes espèces. Dans tous les sports, la marque du joueur excellent, c'est qu'il s'interdit les gestes inutiles. Toujours intervenir utilement. A la manière dont celui-ci ménage etproportionne ses égards, Bouteiller reconnaît un peseur de forces. Une application constante à deviner le jeu de ses adversaires et l'habitude de songer : « Quoi que ta raison objecte, et même si ton cœur me hait, j'ai tellement d'argent et je sais si bien m'en servir qu'avec tous tes détours, tu viendras à mon heure à mes fins », ont donné à sa physionomie cuivrée et plissée une expression sans aucune noblesse, mais prodigieusement fine, et, à bien voir, insultante.

Il est de ces grands Allemands hégéliens qui se sont répandus sur le monde en disant avec Méphisto : « Je suis l'esprit qui toujours nie, et c'est justice, car tout ce qui existe est digne d'être détruit : il serait donc mieux que rien n'existât. » Mais il n'est pas seulement une survivance archéologique de la vieille Germanie, un philosophe du devenir qui est devenu, comme nos saint-simoniens, un puissant brasseur d'aftaires. Cet hégélien, selon la loi de son développement national, est aussi un bismarckien, et, dans Faust ^ il a encore compris cette réflexion de Brander : « On ne peut pas toujours se passer de l'étranger. Les choses bonnes sont souvent bien loin. Un bon Allemand ne peut souffrir les Français ; seulement, il boit leurs vins très volontiers. » Pour l'instant, comme s'il soupait avec des filles, il s'amuse de ces farceurs de députés et journalistes, des habiletés de l'éco-

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nomiste à tout faire reïitrer dans son système ploutocrate et de l'ensemble de cette tablée que le baron et les deux banquiers en son honneur animent et font briller. Et pourtant ce puissant financier-là, ce n'est point un Rothschild. Un Rothschild peut bien conférer à de rares occasions avec un ministre, mais de préférence se tient à l'écart des figurants officiels.

Le trait commun à toutes ces figures, c'est Timpudence, depuis la bassesse du coquin et du mufle, jusqu'au nihilisme de Méphisto. Il y a surtout des impudences de gras, qui font penser aux valets du répertoire, et des impudences de maigres, qui plaisent par une franchise soldatesque. Mais , pour soutenir la comédie qu'aiment à donner dans le repos d'un bon dîner tous ces visages, quelles énergiques charpentes ! les fortes mâchoires, les fronts de bélier !

Il faut mettre à part l'économiste et les peintres, chez qui Ton distingue de la puérilité. L'économiste, c'est un peu un artiste comique, ou plus exactement une coquette : il ne se suffit pas à soi-même ; il n'a pas le goût de la réflexion ; il attend toujours l'occasion déplacer un propos fin, une interprétation heureuse des statistiques, un paradoxe délié et malin à l'usage des riches ; son impatience, son habitude de bavarder sont si fortes que, dans ses silences, son menton marche tout seul, comme il arrive à ceux qui n'ont pas de dents. Les deux peintres, convaincus qu'ils se trouvent là parmi des bourgeois, des ronds-decuir, des philistins, sont pourtant si fort animés du désir simiesque des décorations qu'ils approuvent tout ce qu'on dit, sans même attendre la fin des phrases, et, fort éloignés de chercher à rien comprendre, ils ne songent qu'à fournir de soi une opinion favorable. D'ailleurs, tous ces initiés

les traitent avec égards et les tiennent pour des enfants vaniteux et des ouvriers, sans plus...

Assurément, les amis de Rœmerspacher au café Voltaire, s'ils avaient réfléchi à ce que peut être un dîner ainsi composé, l'auraient imaginé comme une suite de « prudhomies » de préjugés professionnels coupés d'hypocrisies ; mais, en fait, c'est chez les jeunes gens qu'on trouve le plus de propos convenus et de niaiseries sans attaches avec la réalité...

Leurs propos révèlent l'habitude constante de tenir compte des proportions entre les divers hommes et entre les divers intérêts qu'ils ont à manier. Ils savent mettre chaque chose à sa place. C'est la grande sagesse pratique. Et puis ne partons pas en campagne sur des mots, ne discutons pas des cas hypothétiques ; seuls les faits comptent... En public, s'ils ont à parler, ce devient du galimatias à peine coordonné : — c'est manque de talent et c'est prudence, rien n'étant plus dangereux à la longue que les affirmations claires; dans le privé, ils sont elliptiques et nets, comme des complices qui s'entendent à demi-mot. Ce ne sont pas des romantiques. En eux se continue un état d'esprit qui a exprimé son idéal dans le second Empire : adhésion à l'idée de progrès et de douceur générale des moeurs, nulle notion de moralité ni de dignité personnelle ; certitude que le troupeau sera bien soigné si chacun soigne ses propres intérêts. Il en est des écoles de vie comme des écoles d'art : elles ne disparaissent pas sans avoir épuisé tous leurs principes. On les approuve d'abord, et moins pour leur valeur propre que par dégoût des formes qu'elles balayent; puis elles-mêmes se vident, fatiguent et sont supplantées.

La conception des politiciens du second Empire suppo-

sait chez eux une élégante indulgence pour leurs propres faiblesses et pour celles des autres : Morny, avec de jolies manières, de la bravoure et de l'esprit, peut masquer sa médiocrité de fond et faire un agréable personnage. Quand ces qualités tout extérieures manquent, comme il arrive chez des hommes sans éducation, nulle délicatesse profonde ne se trouvant en eux qui puisse y suppléer, les voilà de simples mufles. Ceux-ci, qui se délassent autour d'une table somptueusement servie et dans le bien-être des bouteilles, échangent allègrement une suite de propos pittoresques et professionnels. El la basse façon de penser qu'ils trahissent forme la plus haute comédie*.

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