MORES
Bien qu'il ne fût pas un rêveur déprimé par les pressentiments, certes, mais le plus optimiste et le plus entraîné des braves, il admettait lui-même que sa destinée s'accomplirait dans quelque belle embuscade.
Dans tous les milieux qu'il a traversés, ce Mores, mort à trente-huit ans, prit le plus étrange prestige et, pour tout dire, fit révolution. Je n'imagine pas de physionomie plus parfaitement agréable, toute faite de jeunesse, de force gracieuse, de fierté et de sympathie. Et de ces vertus, il usait de telle sorte qu'il semblait vouloir rivaliser avec les prodigalités de la nature à son égard. Ce véritable privilégié, au berceau de qui furent réunis tous les avantages individuels, santé, bravoure, beauté, et tous les avantages sociaux^ en a fait un emploi parfaitement noble. Avec des couleurs vives et jeunes, quels travaux on tracerait de son inlassable ardeur quand, jour et nuit, dans les prairies solitaires du Dakolah, il guerroyait contre les chasseurstrappeurs et échafaudait le premier des trusts américains (1883-1887) ; quand il chassait à pied le tigre dans les jungles indiennes (1887- 1888) ; quand, le long du Fleuve Rouge et sur la frontière de Chine, élaborant la construction d'un chemin de fer, il traversait les bandes de pil-
lards affamés (1888-1889); quand il dénonçait Gonstans, puis les Juifs et les agents anglais (1889-1892) avant de s'orienter, hélas ! vers l'Afrique profonde. Partout où il promena son roman, il apportait de l'agrément et de la chevalerie, un rayonnement à la française. Merveilleux cavalier, excellent tireur, hôte généreux, il a été adoré de ses camarades au régiment, de ses collaborateurs aux colonies, de ses partisans politiques à Paris et en province quand il organisait de si étonnantes réunions politiques.
Mais de quels éléments plus profonds est donc fait ce prestige ? Par une rare combinaison, il joignait les anciennes mœurs, leur brillant, leur frivolité, à la connaissance des intérêts contemporains.
Que la France archaïque et la France moderne se rencontrent sans se désavouer, qu'elles s'unissent dans une même âme, c'est bien rare aujourd'hui que les hommes qui maintiennent le passé boudent le présent, et que les meilleurs ouvriers de cette heure répugnent même aux qualités de l'ancien temps. Mores fait voir ce mélange à la fois si rare et si naturel. Et par exemple, ne distinguezvous pas confondus en lui un personnage de la Fronde et un membre de la Société de Géographie ?
Rappelez-vous qu'il a vécu telles années de sa courte vie comme le fameux « Roi des Halles », duc de Beaufort ; qu'il a voulu intervenir dans la direction des affaires publiques avec une troupe de partisans énergiques armés de forts bâtons, et qu'enfin il cherchait dans le Sahara une voie, des débouchés pour les chambres de commerce françaises...
Avec les dons complexes et avec l'optimisme que supposent ces deux exemples, pris entre mille de son aven-
tureuse existence, comment s'étonner de la séduction qu'il exerçait dans des milieux fort différents ! D'origine sarde *, mais d'éducation si française, il est entré dans la plus parfaite et la plus simpliste de nos traditions nationales. Je le vois comme un héros moderne, mais aussi comme un document sur les hommes d'action, officiers, agitateurs ou coloniaux, de la vieille France.
L'histoire de la formation du pouvoir anglais dans les Indes offre des types d'ofticiers, à la fois colonisateurs et soldats intrépides, qu'on voudrait à première vue rapprocher de Mores ; mais s'ils ont des qualités de ténacité que notre compatriote ne trouva pas une pleine occasion de manifester, celui-ci mêlait à tout quelque chose de chevaleresque, une grâce de haute fraternité qui n'existe pas chez les rigides représentants du génie anglo-saxon.
Mores, avec son type si fortement accusé, n'était pas aisément utilisable dans les cadres ordinaires. Il lui fal lait des besognes singulières. Si les efforts en France étaient coordonnés, on eût demandé et obtenu beaucoup d'un tel individu.
— Eh! me dit-on, quoi de plus dangereux qu'un héros !
— Oui : dans un pays anarchique.
Mais laissons ce problème politique pour considérer que nous manquerions de renseignements importants sur la perfection charmante où peut atteindre la civilisation française, si nous n'avions pas connu cette belle physionomie.
I. Antoine-Amédée-Marie-Vincent Manca de Vallombrosa, marquis de Mores, né à Paris le i5 juin i858. C'est son grand-père qui se fixa en France, vers i8a5, où il épousa Claire de Galard de Brassac de Béarn. La formation sarde demeurait néanmoins, et cela se comprend assez, très forte chez Mores en qui il n'est point difficile de distinguer un chef de clan.
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Vivant, nous ne pûmes l'approcher sans lui donner la première place dans notre cœur; par sa mort, il nous convainc qu'il a pu exister des paladins et que les Roland, les Godefroy de Bouillon et les autres ne sont point une invention des annalistes. Essayons de l'employer tel quel dans sa tombe. Disons qu'il a été interrompu, mais non pas qu'il a échoué. Il a le droit de dire, comme le font parler les premiers poètes de sa légende :
J'aurai touché le but : réveiller l'énergie Et perpétuer raction*.
Voilà l'utilité à tirer d'un Mores : qu'il nous serve à multiplier les hommes, à les exciter, à élargir l'horizon du possible et à former des petits groupes sensibles aux leçons de choses de l'héroïsme.
Jusque dans les périodes les plus sordides de ce siècle et quand l'opinion publique tient la servilité pour une vertu, on distingue de ces êtres superbes. Les circonstances les font végéter dans la suspicion, dans l'isolement ; la gloire les met en demi-solde. C'est à nous d'essuyer cette figure de brave et d'utiliser ce magnifique exemplaire des grandes vertus nationales. Il dépend de quelques bons écrivains que l'on voie toute l'histoire chevaleresque française réfléchie dans le sang volontairement versé de Mores, comme tout le grand ciel tient dans une vasque d'eau pure ^.
i.Lo légende de Mores, poème par MM. Marcel de Lihus et Paul Marval.