Scènes et Doctrines du Nationalisme, p. '33i
DEROULEDE
Je le connais bien, l'argument et je l'aborde tout droit : « Votre Déroulède, c'est un fou ». Que de fois ne me Tat-on pas dit ! Eh bien ! à l'origine cela fut inventé pour se tirer d'embarras vis-à-vis de l'Allemagne : « Non, Majesté, nous ne pouvons pas, il y a un Déroulède... » — « Mais encore... » — « Nous n'y pouvons rien : c'est un fou qui emballe des fous. » Aussi bien, puisque Déroulède a sacrifié toute sa jeunesse à la patrie, j'accepte cet expédient de notre diplomatie : elle se tire d'affaire moins fièrement que je ne voudrais, mais enfin comme elle peut*.
Il faut reconnaître que Déroulède ne répugne point aux effets violents, qu'il affiche sa personne, ses idées, ses actes. C'est qu'il n'agit point dans les salons ni dans les académies, mais dans la rue. Préféreriez- vous qu'il la laissât à tels autres, la rue ^ ?
1. Le Temps a propagé cette manière de voir. C'est qu'il fallait ne point être interdit en Alsace-Lorraine. « Eh bien! quoi, me dirait Hébrard ; préféreriez- vous que les annexés ne lussent plus un seul journal français ? » Je déclare loyalement que je n'ai rien à répondre. Mais quand l'heure de la justice sera venue pour Déroulède (peu ou longtemps après sa mort), on reconnaîtra un héros et un martyr.
2. J'exige de mon lecteur et ami qu'il se rende compte des sacri-
Je le connais et je vous dis qu'il possède de naissance la notion du ridicule, mais qu'il se hausse jusqu'au courage de braver le ridicule. Aussi bien, passons à ce qui est digne d'arrêter des gens sérieux. Je voudrais brièvement indiquer ce qu'il y a de « raisonnable » dans « l'emballement » des masses pour Déroulède. Je voudrais montrer les longues préparations de ce qu'on appelle ses à-coups. Je n'ai aucun goût pour les forcenés. C'est un sage que reconnaîtra en lui l'historien philosophe . . .
Voilà par quelles étapes s'est formée la vocation patriotique de Paul Déroulède. Voilà dans quelle préparation
fices d'un Déroulède. Quelle amputation il pratiqua sur lui-même en se donnant tout à son apostolat ? Est-il encore un une pour méconnaître, au nom de l'esthétique parnassienne, la qualité des Chants du soldat^ des Chants du, paysan ? L'auteur du Jardin de Bérénicey et de Du Sang^ de la Volupté et de la Mort^ formé d'ailleurs dans la société de Leconte de Lisie, a, dans quelque mesure, le droit de parler d'art ; eh bien! ces petits livres de Déroulède, écrits sans habileté, avec des moyens grêles, je les tiens pour des âmes vivantes. Le plus bel éloge } Ouvrez-les, rien n'y a vieilli, et déjà les livres fastueux de ceux qui ricanaient sont en puanteur. On ne vit qu'une vie. En toute clairvoyance et avec une magnifique résolution, Déroulède a sacrifié sa vie littéraire, c'est-à-dire l'existence la plus heureuse qui soit à notre époque et qui passe singulièrement, pour prendre deux termes vulgaires de comparaison, l'existence des rois et celle des milliardaires. Quand il était à la Conciergerie (voir notre article du Journal^ 3o octobre 1899), on lui offrait l'Académie et il répondait : « Laissons retomber dans l'oubli ce rêve de ma jeu- « nesse, que j'ai sacrifié avec tant d'autres rêves aux devoirs vio- « lents et tumultueux d'une politique de combat qui, hélas 1 n'a « pas encore été une politique dedélivrance... De bien longtemps, « je ne serai pas libre. Quand je sortirai de prison, j'aurai pour « devoir de consacrer au rétablissement du suffrage universel et « à l'avènement de la République plébiscitaire tout ce qui me resu tera de courage, de force et d'énergie. » Il craignait qu'un homme habillé en vert eût moins de liberté pour monter sur la borne.
— iG'i —
il trouve ses forces de persuasion. Nulle habileté, chez ce grand orateur. Et même faut-il le dire orateur? Il est si inégal ! C'est autre chose et mieux : un magnifique excitateur d*hommes. Gomment ? Par sa sincérité...
Mais ce n'est pas seulement l'instinct, l'âme généreuse et bien agissante, c'est la pensée réfléchie qu'il faut aimer dans Déroulède.
11 y a dans son œuvre pn étroit et mince volume, qui comptera dans l'histoire de notre nation. Ce petit ouvrage de format in-32, de 3o3 pages, s'appelle « Le livre de la Ligue des Patriotes, extraits d'articles et de discours ». Il a servi la raison française. En le lisant après tant d'années déjà écoulées, on tient Déroulède pour un héros complet : un sage autant qu'un brave. Feuilletez-le avec moi...
Ceux qui voudront méditer de telles paroles, déjà anciennes, à la lueur des événements les plus récents, seront sur la voie pour distinguer Tordre naturel de la pensée de Déroulède. Cette pensée s'est formée des crises de la nati(m ; ils reconnaîtront, en l'analysant par euxmêmes, et non plus dans les feuilles serviles, qu'elle est conforme aux intérêts les plus droits du pays, et, pour tout dire, au bon sens français.
Il y a des hommes de qui la grandeur ne subsiste que si nul ne la soumet à l'analyse. Déroulède gagne tout à être rendu intelligible par un examen minutieux. L'histoire de sa pensée et le fait qu'à plusieurs reprises elle reçut l'assentiment de la nation entière (se souvenir du duel avec Clemenceau en 1893 et des jours qui précédèrent l'acte de la place de la Nation) sont un réconfort pour un Français. On doute parfois de notre esprit de conduite nationale, on cherche sur quels intérêts raisonnables peut
se faire notre unité. Déroulède s'est fait aimer, non parla flatterie démagogique, mais en montrant une figure de chef; il s'est fait entendre de tous en parlant de l'intérêt national. On suspecte parfois nos forces inconscientes, je veux dire nos masses populaires non organisées. Ce sont elles qui nous sauvent ! Que ne peut-on pas attendre de leur instinct de la santé sociale puisqu empoisonnées de toutes parts par nos intellectuels, elles reviennent si souvent à cet obstiné qui proclame les vraies directions du salut public ^
I . Scènes et Doctrines du Nationalisme, p. 262-27 1 ; cf. r Appel au soldat, p. 473. « En réalité, Déroulède, c''est un homme de rayonnement qui communique âes états d*esprits à tous les êtres qui l'approchent et le leur rend sympathique. Ce don fait de lui un despote qui ne tient aucun compte des caractères individuels et veut tout fondre dans l'action à laquelle il se dévoue. Si Boulanger ne peut lui fournir qu'une victime, qu'un cadavre, il exige sans apitoiement cette suprême contribution ».