LES FUNERAILLES DE VICTOR HUGO
Tout le jour ce fut le défilé de Paris dont les rangs pressés se formaient avenue Hoche, pour s'écouler par l'avenue du Bois. Haussée sur un double piédestal de velours violet, une immense urne qui montait jusqu'au cintre proposait aux plus lointains regards le cercueil. Partout des écussons dans des trophées de drapeaux affichaient comme des devises glorieuses les titres de ses œuvres. Leurs noms, toujours jeunes dans l'esprit de ce peuple parisien, habitué des théâtres ou des lectures par livraisons, protestaient contre l'idée de mort. Un immense voile de crêpe, dont on avait essayé de tendre l'angle droit de l'Arc de Triomphe, paraissait, des Champs- Elysées, une vapeur, une petite chose déplacée sur ce colosse triomphal. La garde du corps, confiée aux enfants des bataillons scolaires, était relevée toutes les demi-heures pour qu'un plus grand nombre participassent d'un honneur capable de leur former l'âme.
Ces enfants, ces crêpes flottants, ces nappes d'administrateurs épandues à l'infini et dont les vagues basses battaient la porte géante, tout semblait l'effort des pygmées voulant retenir un géant : une immense clientèle crédule qui supplie son bon génie.
Aux premières heures de la nuit, ce dimanche, vers l'instant où la foule entraînait François Sturel, le culte, un peu officiel jusqu'alors, gagnait les masses. Paris, qui était allé dîner, revenait avec de plus grandes facultés d'enthousiasme. D'abord presque uniquement respectueuses, courbées d'admiration devant cet homme des sommets et des nuages, les petites gens s'attendrissaient en pensant que c'était le dernier soir de la présence réelle. Le vieillard, enlevé au mouvement de la grande ville, allait se décomposer dans les compartiments administratifs de la mort, au Panthéon. Déjà le cercueil devenait invisible, perdu là-haut, dans le sombre de la nuit. Les nerfs frémirent. Jusqu'alors pareil aux grandes divinisations impériales romaines, l'hommage prit l'intensité des fêtes funéraires d'Orient. Dans les Champs-Elysées, dans les avenues d'Iéna, Hoche, Friedland, de l'Aima, Marceau, Kléber, Victor-Hugo, du Bois, de la Grande- Armée, sur les pentes de cette haute colline, toute belle ordonnance fut rompue par l'émotion de ces masses campant autour d'un cadavre. Par la puissance de ce bouleversement moral, et dans la liberté d'une fin de dimanche, quelque chose de trouble émergeait du fond. des consciences. Le premier soir de la mort, après une visite au cadavre étendu sur son lit, un journaliste avait écrit : « En face de celte vision funèbre, on comprendles hallucinations, les touchants malentendus d'où sont sorties tant de religions, n faut un effort de la pensée pour se replacer dans notre siècle de science et d'analyse, pour s'avouer que celui que nous pleurons n'a été qu'un homme.,. » Ainsi dès le aa avait commencé l'apothéose ; mais de ce long office des morts la nuit du dimanche au lundi fut l'élévation, l'instant où le cadavre présenté à la nation devient dieu.
Quelles ne sont pas les imaginations de tout un peuple surexcité par la gloire et la mort ? Demain, lundi, quand ces masses porteront le dieu au Panthéon, Taube aura dissipé ces orageuses vapeurs. Il faut Tavoir vu, le cercueil soulevé dans la nuit noire, sombre lui-même à cette hauteur, tandis que les flammes vertes des lampadaires désolaient de lueurs blafardes le portique impérial et se multipliaient aux cuirasses des cavaliers porteurs de torches qui maintenaient la foule. Les flots, par remous immenses, depuis la place de la Concorde, venaient battre sur les chevaux épouvantés, jusqu'à deux cents mètres du catafalque, et déliraient d'admiration d'avoir fait un dieu. Des adorateurs furent écrasés aux pieds de l'idole. On savait qu'à ce cadavre douze hommes jeunes avaient été donnés, poètes et fanatiques, pour l'honorer et le servir. Jean Aicard, Paul Arène, Victor d'Auriac, Emile Blémont, Gourteline, Rodolphe Darzens, Léon Dierx, Edmond Haraucourt, Jacques Madeleine, Tancrède Martel, Catulle Mendès, Armand Sylvestre veillèrent dans un vent terrible qui leur apportait Quasimodo, Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, monseigneur Myriel, Fantine et le cher Gavroche, et des milliers de vers bruissants, et des mots surtout, des mots, des mots ! car le voilà son titre, sa force, c'est d'être le maître des mots français : leur ensemble forme le trésor et toute l'âme de la race. A ces écrivains de sa garde, Hugo est sacré comme le bienfaiteur qui leur a donné leurs modèles, leurs rythmes, leur vocabulaire. Durant ces longues heures nocturnes, ils se définissent son rôle historique dans la littérature française. C'est son aspect légendaire qui prévaut dans les masses et qui les courbe d'amour; pour elles et fort justement, il est ceci : la plus haute
magistrature nationale. Elles le remercient de Tappui magnifique qu'il a donné aux formes successives de Tidéal français dans ce siècle. Oui, c'est le chef mystique, le voyant moderne, non pas le romantique, élégiaque et dramaturge, que ces grandes foules assistent.
On a justement défini l'Arc de Triomphe en plein jour : « une porte sur le vide ». Cette nuit-là, c'était une porte ouverte sur le néant et sur le mystère. « Je refuse l'oraison de tous les cultes. Je crois en Dieu », disait le poète dans son testament répandu à des milliers d'exemplaires. Sur ce seuil, nous le voyions parmi nous faisant son dernier acte, son geste suprême. Il proclamait un inconnu auprès duquel il demandait qu'on intercédât. Voilà le mystère. Il donnait une précision grandiose à cette vérité qu'on voile : l'échec final de tous les efforts. Voilà le néant. « Eh quoi! ne plus le voir, ce grand ami de Paris! Il avait, paraît-il, des facultés plus qu'humaines. Si celui-là meurt ainsi, que sera-ce de moi, misérable ?... Que lui servent mes hommages ! J'aime mieux vivre obscur, infime, jouir de cette fête dans l'ombre des marronniers, que me défaire sous cette orgueilleuse décoration... »
Comme tous les cultes de la mort, ces funérailles exaltaient le sentiment de la vie. La grande idée que celte foule se faisait de ce cadavre, et qui disposait chacun à se trouver plus petit, charriait dans les veines une étrange ardeur. C'était beau comme les quais des grands ports, violent comme la marée trop odorante qui relève nos forces, nous remplit de désirs...
Et pourtant, de cette foule peu consciente, les uns, voyant la gloire, frémissent ; d'autres, sentant la mort, se hâtent de vivre ; d'autres encore, coudoyés par des
coreligionnaires, voudraient fraterniser. Ils font mieux, ils s'unifient : ce prodigieux mélange d'enthousiastes et de débauchés, de niais, de simples et de bons esprits, s'organise en un seul être formidable campé au pied de la hauteur. Sa face qu'il tourne vers le cercueil et qu'éclairent les torches funéraires est faite de cent mille visages, les uns ^immondes, les autres extasiés, mais aucun insensible. Sa respiration fait le bruit de la mer...
Ah ! qu'il voudrait, le pauvre géant populaire, le monstre inconscient, être vraiment créateur et qu'une telle journée ne demeuré pas seulement un témoignage prodigieux de l'excitabilité de Paris...
Cet ensemble mystérieux était du moins extrêmement propre à mettre le perplexe Sturel dans un état philosophique d'où il distinguerait sa vérité. Pour qui cherche à juger avec moralité, c'est un bon système de se dégager de l'accidentel et de se placer à un point de vue éternel. Nul ne pourrait y élever ce jeune homme susceptible de grandes impressions plus sûrement que Victor Hugo, à qui cette apothéose donne ce soir-là une autorité surhumaine.
Ce contemplateur nous enseigne qu'il n'y a pas que le clair, le certain, le fixe, l'isolé : il nous restitue le mystère, le changement, la solidarité de tous êtres et de toutes choses. On se refuse à le suivre si, en l'écoutant, on songe qu'il est un contemporain, avec toutes les infirmités d'un homme sur qui nous renseignent des journalistes malicieux et capables d'interprétations basses ; mais si, par l'imagination, on lui prête du recul, si l'on veut bien l'entendre comme un prophète de jadis, il y a un immense profit à obtenir de son œuvre. Et l'on a raison d'écouter
sa voix comme une voix primitive. Les mots, tels que savait les disposer son prodigieux génie verbal, rendent sensibles d'innombrables fils secrets qui relient chacun de nous avec la nature entière. Un mot, c'est un murmure de la race figé à travers les siècles en quelques syllabes ; c'est le long écho d'un grognement de l'humanité quand elle sortait de la bestialité. On y trouve le premier éveil mystérieux de notre ancêtre qui, s'étant dressé sur ses pattes de derrière, s'exprima. L'individu alors se différenciait peu de Tespèce, voire de l'animalité entière; nous n'avions pas non plus séparé le monde moral du matériel. A cette fraternité, à cette communion, les mots maniés, assemblés, restitués dans leur jeune splendeur par Hugo nous font participer : c'est directement que leur force mythique agit sur notre organisme ; par l'agencement et la force de son verbe, Hugo dilate en nous la faculté de sentir les secrets du passé et les énigmes du futur; il jette des lueurs sur les étapes de nos origines et sur la direction de l'avenir. .. Parole, parabole, décapa et ^aXk&iv, « jeter à côté » : plusieurs de ses paroles nous ont vraiment menés sur les bords de ce double abîme dont il parlait volontiers, gouffre d'ombre sous nos pieds, gouffre de lumière sur nos têtes. ..
Tout se préparait pour le cortège Hugo. Chacun, avec un haut sentiment de soi-même, courait prendre le rang auquel il avait droit. Politiciens, académiciens, littérateurs, artistes de tous genres, industriels, commerçants, ouvriers, apportaient leur vanité naïve pour contribuer à l'apothéose. Des insignes corporatifs respectables et d'autres, un peu grotesques, affirmaient que tous les petits groupements d'intérêts ont pour raison commune et supérieure l'intérêt de la patrie. Cet immense dé-
sordre peu à peu s'organisa, manifesta la grande pensée du pays : « Il ne nous quitte pas; il fera partie des réserves de la pensée française. Nous le conduisons dans le quartier des savants, des éducateurs, des jeunes
gens . »
A midi moins le quart, vingt et un coups de canon retentirent sur Paris. A l'Etoile, les discours commencèrent, infectés d'esprit partisan et vaniteux et se traînant à terre, alors qu'il eût fallu unifier la France et la soulever pour que courageusement, en ce jour de gloire et de deuil, elle mesurât le t^errain qu'elle est en train de perdre dans les manœuvres générales de l'humanité. Ce pendant, le char des pauvres, où se croisaient sur un drap noir deux lauriers, avec l'éclat le plus imposant s'engagea vers la pente des Champs-Elysées. L'antithèse ne laissa aucun visage insensible; d'une extrémité à l'autre des Champs-Elysées se produisit un mouvement colossal, un souffle de tempête ; derrière l'humble corbillard, marchaient des jardins de fleurs et les pouvoirs cabotinants de la Nation, et puis la Nation elle-même, orgueilleuse et naïve, touchante et ridicule, mais si sûre de servir l'idéal! Notre fleuve français coula ainsi de midi à six heures, entre les berges immenses faites d'un peuple entassé depuis le trottoir, sur des tables, des échelles, des échafaudages, jusqu'aux toits. Qu'un tel phénomène d'union dans l'enthousiasme, puissant comme les plus grandes scènes de la nature, ait été déterminé pour remercier un poète-prophète, un vieil homme qui, par ses utopies, exaltait les cœurs, voilà qui doit susciter les plus ardentes espérances des amis de la France. Le son grave des marches funèbres allait dans ses masses profondes saisir les âmes disposées et marquer leur destinée.
Gavroche, perché sur les réverbères, regardait passer la dépouille de son père indulgent et, par lui, s'élevait à une certaine notion du respect.
Cette foule où chacun porte en soi, appropriée à sa nature, une image de Hugo, conduit sa cendre de l'Arc de Triomphe au Panthéon. Chemin sans pareil ! Qui ne donnerait sa vie pour le parcourir cadavre ! Il va à l'ossuaire des grands hommes : — au caveau national et aux bibliothèques. — Ici, une fille légendaire sauva Paris, écarta les Bai'bares : c'est un môme office qu'ont à perpétuer les écoles de la Montagne ; elles ont toujours à sauver la France, en lui donnant un principe d'action. Ici la jeunesse hérite de la tradition nationale et, en même temps, s'initie à l'état de la vérité dans le monde, aux efforts actuels de tous les peuples vers plus de civilisation. C'est ici, depuis les bégaiements du xii® siècle, que se sont composées les formules où notre race a pris conscience et a donné communication au monde des bonnes choses qui lui sont propres .
Certains esprits sont ainsi faits que deux points les émeuvent dans Paris : — l'Arc de Triomphe, qui maintient notre rang devant l'étranger, qui rappelle comment nous donnâmes aux peuples, distribuâmes à domicile les idées françaises, les « franchises de l'humanité », — et cette colline Sainte-Geneviève, dont les pentes portent la Sorbonne, les vieux collèges, les savantes ruelles des étudiants. L'Arc de Triomphe, c'est le signe de notre juste orgueil; le Panthéon, le laboratoire de notre bienfaisance : orgueil de la France devant l'univers ; bienfaisance de la France envers l'univers. Le môme vent qui passe et repasse sous la voûte triomphale court aussi sans trêve le long des murs immenses du Panthéon,
c'est l'âme, le souffle des hauts lieux : nul n'approche le mont de l'Etoile, le mont Sainte-Geneviève qui n'en frémisse, et pour les plus dignes, ce sera le moteur d'une grande et durable activité *.