‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 130 sur 144 · LA VALLKR DE LA MOSELLE · texte numérisé non relu

LA VALLKR DE LA MOSELLE

{liivilépar son ami, Gatlaiit de Saint- Phliii à une K excursion lout à fait instructive dans la région de l'Est a, excursion qui lui donnera le moyen a de substituer des organisations positives au brillant l'erlialisme des lieutenants boulangistea u , François Sluret vient d'arriver au vieux château lorrain, oà Saint-Pklin vit seul avec sa grand-mère, « de la vie qu'ont orga-

Ce soir-là, envahi par une paix profonde, Slurel comirenait les harmonies de cette prairie, de ce ciel doux, ces paysans, de son ami, de celte aïeule attentive à ■veiller on étranger. 11 les effleurait tous d'une pensée, 'ecevait de chacun une impression, et il regretlail voir distrait sa mère de leur milieu naturel pour se 'dre avec elle dans te tumulte aride de Paris. S'il avait , dans cette minute, rendre intelligible son état, '^ Gallant de Saint-Phlin se fut écriée : « Mais voilà oe [oe j'appelle la religion ! »

-^ Ce qu'il y a de puissant ici, disait Sturel, c'est que

Ton sent les siècles, la continuité de volonté qu'il a fallu pour créer ce paysage. Il est fait de cette vieille maison, belle parce que ses greniers, ses écuries, sa ferme sont parfaitement appropriés ; de cette prairie où paissent ces vaches ; de ces fleurs dans le verger où bourdonnent les abeilles ; de la marche lasse et satisfaite des serviteurs qui reviennent des champs ; le silence qui l'enveloppe éveille des idées de contentement et de repos, non d'isolement et de crainte ; mais surtout, c'est un domaine patrimonial : on y jouit, comme d'une beauté sensible, des habitudes accumulées.

Ah ! sécria Saint-Phlin, j'attendais de toi cette remarque. Des. habitudes accumulées ! Comprends-tu maintenant que je ne puisse pas vivre à Paris ?

Les deux jeunes gens marchèrent trois minutes dans le silence solennel du parc, et quand leurs yeux se firent aux ténèbres, Saint-Phlin dit à son ami :

— Distingues-tu ce beau chêne ? Tu le remarqueras demain. C'est une des plus belles formes que j'aie vues.

— Plus beau que l'arbre de M. Taine ? dit Sturel, heureux de reporter leurs pensées amicales vers un point du passé où déjà elles s'étaient accordées.

Et formulant les impressions qu'il recevait depuis deux heures :

— Ici, c'est toute la propriété qui d'ensemble constitue cette personne saine^ ce beau platane, que le grand philosophe allait contempler au square des Invalides.

Saint-Phlin n'atteignait pas encore cet âge où l'aninial, ayant perdu sa première brutalité et son agitation, qui le faisaient incapable de voir et de sentir, s'apaise, ouvre les yeux, s'écoute respirer, s'attriste, croit enfin qu'il mourra, et dès lors jouit des réalités dans leur minute, — un cheval en sueur qui passe du soleil à l'ombre, les grandes feuilles pendant d'un antique platane, — et ne reçoit plus des beautés, qui jadis l'eussent entraîné, d'autres sentiments que pour dire ; « Je vois, je sais, je sens qu'à chaque minute je me meurs. » Il n'était pas à ce point maté par la suite des jours, mais déjà il se plaisait sous les mêmes allées, avec les mêmes livres qui avaient formé sa jeunesse, à remettre ses pas dans ses pas. Et puis, de naissance, il possédait une âme délicate et charmante ; il avait de sa famille, de ses horizons, do cette étroite patrie, une notion respectueuse et chère. Si l'histoire de Lorraine n'était entrée pour rien dans sa culture classique, cependant il portait les marques d'une société dont ses ancêtres (plus humblement toutefois qu'il ne croyait) avaient partagé les fortunes. Chaque jour il prenait mieux connaissance de sa formation. II étudiait avec soin les lieux, les habitudes et même les produits naturels ; par là, il devenait Tun de ces êtres avec qui c'est délicieux de sortir le matin dans la campagne, parce que les cultures et les forêts brillantes de rosée, les vapeurs sur les raïs de terre forment un horizon philosophique où leurs propos prennent une pleine valeur, et l'on goûte avec eux le suprême plaisir d'analyser des détails sans perdre de vue la vérité d'ensemble.

Au début d'une divine journée et avec une merveilleuse impression d'amitié et d'allégresse, les deux jeunes gens allèrent s'asseoir aux limites du parc, sur un banc ombragé et devant un vaste espace de pâturages. Ils jouirent de la beauté du soleil, quand il s'avance sur les prairies humides et qu'une vapeur confuse flotte dans l'air audessus de ce miroitement enivrant de jeunesse et de grâce.

On se taisait dans le grand salon, d'un mobilier à la fois fané et solennel, où des toiles heureusement foncées par Tâge représentaient des jeunes femmes et des militaires de la famille. La vieille dame, son ouvrage et ses lunettes sur ses genoux, repassait en esprit avec une grande paix tout ce qu'elle avait vu durant sa longue vie ; elle ne doutait point qu'avec l'âge son petit-fils et Sturel ne jugeass.ent tout exactement comme elle faisait^ Son visage d'un teint clair, d'un dessin ferme, était infiniment agrable à regarder, parce qu'on n'y trouvait aucune bassesse et pas même une trace des passions. Ses paroles très simples, d'une bonne langue, où se marquait une grande idée de son âge et de son chez soi, éveillaient en Sturel des délicatesses et un sérieux nouveau. Ce jeune homme aventureux prit soudain conscience de sa responsabilité. Les sentiments que dans cette calme hospitalité on lui présentait, sans indiscrétion de prosélytisme et avec une dignité bien faite pour séduire une nature poétique, formaient un tout organique : l'un admis, il fallait s'accommoder du reste, à cause de leur enchaînement, aussi nécessaire que celui des diverses parties d'un

animal. Ainsi Slurel subissait déjà cette influence, prévue par Saint-Phlin, d'une terre où des âmes de même qualité se sont additionnées. On peut seulement craindre qun celte culture delà conscience, ce noble souci de sa dignii» ne donnent à un être une trop haute idée de sa personnt morale, et par là une vision de soi-même disproportionnée avec sa place dans le monde.

(Saint-Phlin à Slurel après une promenade à Varennes, et à la veille du départ pour l'excursion projetée.)

Je ne suis pas un homme d'action. Je ne te conseilla' même pas ; je te renseigne. Le boulangisme, qui devait être une conscience nationale, n*est jusqu'à cette heure qu'une fièvre. Puisqu'il s'agit d'une tentative dictée par la piété nationale, je voudrais qu'en toi cette piété s'appuyât non seulement sur la générosité de ton âme, mais sur la connaissance de la réalité. Tu veux donner unedirection commune aux énergies françaises, les coordonner; il faudrait d'abord nous rendre compte de ce qu'ellrs sont dans l'état actuel et puis analyser dans quelles conditions elles seraient unies. Et voici que j'arrive à t'exposer mon projet d'enquête, ce fameux plan de voyage qui va prendre son plein sens dans ton esprit préparé.

Ils allèrent s'asseoir dans le parc jusqu'au souper de sept heures. Puisque Boulanger demandait un rapport sur les départements de l'Est, Saint-Phlin proposait à son ami une tournée en Lorraine :

— Tu ne t'ennuieras pas. La nuit de Varennes, c'est

dramatique comme du théâtre, mais les pays lorrains, c'est mille spectacles aussi tragiques et dont les puissants ressorts peuvent être suivis à travers les siècles.

Il avait préparé un magnifique itinéraire, un voyage le long de la Moselle, de sa source à Metz, puis à Trêves et jusqu'au Rhin. Pas en chemin de fer ; les résultats sérieux doivent être obtenus dans les petites villes et les villages le long des routes où l'unification moderne se fait le moins sentir. Faute de relais, la voiture, sur un grand parcours, est inutilisable. De là le choix de labic}'clette.

— Nous prendrons une leçon de choses. Ce ne sera point une analyse totale, mais nous nous préoccuperons de tout ce qui peut fournir les éléments de la connaissance psychologique et politique. Sur ces grands lambeaux disputés entre la France et l'Allemagne, tâchons de déchiffrer comment se forme et se déforme une nationalité. Cette enquête, sur une terre nouvelle pour nous, demeurerait fort su-perficielle . Mais les diverses Lorraines sont notre pays maternel ; nous savons leur histoire et nous devons retrouver ea nous les façons de sentir qu'elles proposent.

D'Épinal h Toul 6) kil.

Pour procéder systématiquement et prendre la Moselle à sa source, ils allèrent en chemin de fer chercher à Bussang leur point de départ.

Cette pleine montagne, tout en « ballons » couverts de sapins, est d'un grand air sévère. — Si Ton gravit

les pentes, sur un sol feutré de fines aiguilles où le pied glisse, et sous une voûte formée par les cimes, seules respectées, de ces arbres que Tadministration ébranche, c'est indéfiniment un monotone spectacle de troncs bruns et résineux, touspareils, s'élevant droit vers le ciel, avec au bas une maigre mousse. Cette monotonie, cette régularité, cette pauvreté même reposent les nerveux. Ordre, calme et beauté : une beauté apaisante que Puvis de Ghavannes a mise dans son Bois sacré. Parfois ces jeunes corps sveltes et durs évoquent pour l'imagination, que leur senteur fortifie, une forêt de lances fichées en terre. Et sur la hauteur atteinte, sur le chaume, ce moutonnement des têtes, agitées par le vent, est pathétique comme la rumeur d'un camp. — Les vallées longues, étroites, étonnent l'œil par leur propreté parfaite : des tapis d'une herbe luisante, des ruisseaux emportés et limpides sur les vieilles pierres se détachent d'autant mieux dans le cadre noir des sapins. — Çà et là, les hommes ont imposé une maison de garde, une petite ferme à la montagne : elle reste pourtant maîtresse de sa beauté et de ses arrangements, et dans certains cantons forestiers escarpés, nul ne peut exploiter sa vêture.

Il faut comprendre le système général de ces contreforts qui soulèvent, creusent et enserrent le pays. Une race est née entre leurs bras, avec la mâchoire forte et la tête carrée, célèbre par son entêtement. Gomme des divinités assoupies, toujours pareilles à elles-mêmes, les Vosges sont assises dans l'éminente splendeur du raidi et au romanesque coucher du soleil et dans le tombeau étoile de la nuit. Belle assemblée de montagnes, forte, paisible et si salutaire qu'à nos nerfs mêmes elle donne une discipline ! De ces colosses immobiles naît la frivo-

lité, la pente, la fuite Tinsaisissable. La Moselle est la délégation de leurs énergies intimes.

Elle jaillit sur le versant français à trois cents mètres du tunnel qui franchit le col de Bussang et s'ouvre sur la magnifique plaine d'Alsace. La « source de la Moselle » n'est pas la plus forte, ni la plus reculée des gerbes d'eau qui la forment d'abord, mais celle-là ne tarit jamars. Tous les « ballons » de la région concourent aux premiers développements de la Moselle, comme une mère entourée des personnes de sa famille nourrit, caresse et fortifie pour la vie un petit à ses premiers pas. A deux kilomètres de Bussang, déjà cette enfant travaille. Elle fait tourner les roues de moulins, scieries, tissages, filatures et féculeries. A chaque instant, les industriels lui opposent des barrages, ralentissant son cours, sa vie : c'est presque une morte où apparaît déjà la décomposition. Là contre, elle se ramasse, fait effort de toutes ses ressources, passe l'obstacle et court, pacifiée, vraiment jeune et gaie. C'est de son courage que vivent Saint- IMaurice, le Tillol, Ramonchamp et Rupt, où passèrent d'abord Sturel et Saint-Phlin. Si jeune, elle a déjà pris la plus grande importante de toutes ses décisions : elle s'arrête dans sa marche au midi pour se jeter au nord-ouest.

Le Parisien Sturel sent les détails de la nature comme ferait un convalescent et trouve de neuves délices à l'ampleur des feuillages, au dessin des ombres sur le sol ensoleillé, à la qualité joyeuse de l'air sur son visage et dans sa bouche. Tous deux, chaque quart d'heure, se félicitent d'un mode de locomotion qui ne donne pas seulement un délicieux plaisir de vagabondage, mais qui par sa rapidité permet aux impressions de se masser en larges tableaux.

Voici des espaces admirables avec des montagnes trapues, bien garnies en terres, où alternent les spacieux herbages et les immensités d'arbres. A tous instants, d'autres vallées, qui s'ouvrent et vont se perdre dans la principale, fortifient la Moselle, libre, dégagée, charmante, de plus en plus heureuse, par mille contributions empressées. Au pied des ballons, les maisons éparses n'ouvrent que des petits yeux, des fenêtres étroites à cause du froid; courbées, peureuses, abritées sous leurs longs toits qui montent si haut et descendent presque à terre, elles semblent toujours songer aux écrasantes charges de Thiver. Le torrent, tout prêt à être maté, leur offre sa force motrice; les bois attendent qu'elles les débitent...

De Bussang à Epinal, 60 kil.

Vers Ghâtel, à i5 kilomètres d'Epinal, comme on dévale par les terrasses du trias, la vigne apparaît, s»' substitue sur de vastes espaces aux forêts et bordera la rivière jusqu'au Rhin, s'améliorant d'étape en étape, pour fournir les crus fameux de la Moselle. Dès Thaon. celle-ci a cessé son travail. KUe glisse parmi des saules épars et de grands peupliers verts, élégamment vêtus jusqu'à terre de branches frémissantes. Gracieuse avec ses circuits, ses eaux bleues, ses parures variées, ses circuits, elle s'amuserait, se déplacerait, si le canal de l'Est voulait bien la quitter. Ce tuteur morne, utilitaire et rectiligne, la contarie. Mais lui-même, par sa paix, sa belle nappe que nul bateau ne ride, assez large dans

— ru —

certains tournants, met dans cette verdure de prés, d'arbres et de vignes mélangées aux vergers sur les côtes silencieuses, la noblesse d'un parc de plaisir...

Ils atteignaient sur la rive droite, immédiatement audessous de Charmes, le village de Ghamagne, où une inscription désigne la maison chétive, encore intacte, qui vit naître en 1600 Claude Gelée.

— Celui-là, dit Saint-Phlin, on a raison de l'appeler tout court « le Lorrain ». Si notre paysan, mal servi par ses chefs, n'a pu s'exprimer dans une nationalité politique, la souffrance qu'il en eut et sa naïveté sont fixées dans le clair-obscur de Claude Gelée. Enfant, Claude avait eu des rêveries aussi longues que les jours d'été, sur les côtes de cette vallée mosellane entre Charmes et Bayon ; la fraîcheur de ses yeux et de son cœur lui permettait de se pénétrer de la moralité de ce paysage. L'accent rural, la voix des prairies et des eaux, la modestie de ses parents, de sa classe paisible, de sa race contenue, voilà ce qu'entendit ce^endre bouvier avant de connaître la majesté romaine.

Les deux jeunes gens trouvèrent une ombre étroite pour s'asseoir devant ce beau spectacle du soleil sur les espaces mosellans. Adossés à une ligne de bois, ils voyaient à leur gauche, sur un léger renflement, les petites maisons de Chamagne, et toute la vallée qui vient de loin décrire une courbe devant eux et s'enfoncer à leur droite dans d'heureuses campagnes avec ses blés, ses avoines, ses seigles, oii alternent les prairies artificielles, les coteaux de vignes, les vergers et les villages.

Gomme basse sourde, le bourdonnement d'une vanne, puis, par saccades, de minute en minute, la masse stridente des sauterelles, le vol des petits moucherons, parfois un appel d'oiseau, parfois un poisson troublant la surface de la rivière, très loin le grelot d'une bête... Il y a des moments du matin où le soleil réjouit si délicatement l'eau, les longs peupliers, les petites herbes imperceptiblement agitées, les bons arbres groupés en boule dans un champ, la vigne sur les pentes, les fonds vaporeux, douze petits hommes là-bas qui travaillent près d'un cheval et d'une voiture et dont on entend un peu les voix, oui, tout cela si délicatement se réjouit qu'on est plein de sympathie, et l'on accorde qu'il y a un élément moral dans le frisson de beauté et que, pour être tout à fait belles, les choses doivent être bienfaisantes.

La matinée s'écoulait, l'instant arriva où la végétation de juillet sous un soleil enfin chaud prend toute son ampleur et pendant quelques heures trouve des puissances qui dépeuplent la campagne. Sturel approuvait l'interprétation de Claude le Lorrain proposée par son ami.

— Mais, ajouta-t-il, cette harmonie des tons, cette pondération, ce bon ordre, cette délicatesse poétique, pour agrandir leur paix mosellane jusqu'à la majesté qu'on voit dans son œuvre, ce grand artiste les complète avec de magnifiques monuments et des ruines... Ah ! que notre conscience lorraine vaudrait davantage, si elle avait l'orgueil de quelques grands souvenirs !

Saint-Phlin saisit avec empressement cet éveil chez son ami :

— Bouteiller, dès le collège, aurait dû nous ouvrir les yeux sur notre race qui n'est pas sans gloire. Du moins

tu vas la connaître au cours de ce voyage, et tu déblayeras en toi des ruines mémorables...

Proche de Bayon, ils distinguèrent sur la rive gauche à Neuvillers, le beau château bâti par Chaumont de la Galaizière, l'administrateur exécré que la France plaça comme premier ministre auprès du dernier duc Stanislas Leczinski.

Stanislas ! le régisseur du duché pour le compte de la France ! le Polonais ! Ah! le mépris irrité de Saint-Phlin ! Il rendait ce Leczinski responsable de Louis XVI, un lourdaud, de Louis XVIII, fait pour la petite cour de Lunéville, de Charles X, un Slave, il lui reprochait d'avoir plus qu'aucun, par son sang' polonais, différencié les Bourbons et la France.

Sturel souriait :

— On lui doit la place Stanislas, où rien n'est laid, ses grilles, les petits pavillons de Héré, la porte Royale, les places de la Carrière et d'Alliance, qui font de Nancy une ville excellente.

— Je ne conteste pas ces jolies choses, disait Saint- Phlin, mais, après avoir examiné un détail, il faut remonter sur la hauteur et toujours garder une vue d'ensemble. Sont-elles nécessitées, ces élégantes constructions, par notre développement national ? Reconnais-les pour un accident et le caprice d'un étranger, indigne souverain qui se borne à régner avec sa truelle comme aujourd'hui un riche banquier dans son domaine. Derrière ces portants de théâtre, rÉtat, relégué, dédaigné, périssait. Tout ce que Stanislas installe chez nous m'est odieux, Sturel,

en tant qu'importation qui recouvre et étouffe notre nationalité. Sa petite cour de Lunéville, médiocre parterre transplanté de Paris sans racines, gâte l'atmosphère et notre esprit indigène...

Installé avec des moyens factices, ce parisianisme ne s'est maintenu que par la continuité des mêmes moyens. Il ne se fait pas sur place ; on devra nous l'expédier du dehors, jusqu'à ce qu'une dose suffisante de sang étranger soit inoculée dans les veines lorraines. — Mais, Sturel, sous cette domination superficielle, une humble sensibilité s'étend encore, profonde, et dont j'attends qu'un jour elle vivifie la France lassée...

Les deux cyclistes jouissaient beaucoup du paysage parce que, au lieu de promener leur œil superficiellement comme sur un ensemble déjà vu, ils s'occupaient à replacer mentalement les individus et lès choses dans le milieu historique auquel ils survivent. La motte de terre elle-même qui paraît sans âme est pleine de passé, et son témoignage ébranle, si nous avons le sens de l'histoire, les cordes de l'imagination...

Ces mornes plaines et ces siècles qui d'abord semblaient ordinaires et maussades à Sturel, maintenant il leur sentait du caractère : il leur savait gré de n'être ornés d'aucun romanesque fade, mais nus et brutes comme l'histoire avant que les historiens la policent. Il disait : « Nous autres Lorrains, nous ne cherchons pas

à étonner. » Une fois de plus les deux jeunes gens déploraient les humanités vagues, flottantes, sans réalité, qu'on leur avait enseignées au lycée, quand le vrai principe c'est l'éclaircissement de la conscience individuelle par la connaissance de ses morts et de sa terre.

— Comme nous serions ordonnés et plus puissants, se disaient-ils, si nous comprenions que les concepts fondamentaux de nos ancêtres forment les assises de notre vie ! Mis à même de calculer les forces du passé qui nous commandent, nous accepterions, pour en tirer profit, notre prédestination. Tout médecin admet que pour connaître un homme il ne suffit pas de l'examiner à trente ans : il faut savoir quel enfant il fut, les maladies qu'il traversa et son père et sa mère. Or, nos éducateurs ne se préoccupèrent pas une fois de ce qu'est la Lorraine ! Un jeune être isolé de sa nation ne vaut guère plus qu'un mot détaché d'un texte...

De Toul à Pojit-à-Mousson, 36 kil.

Ils circulèrent toute la journée à l'ombre de la belle cathédrale, dans les froides et graves petites rues de Toul, morte oublieuse d'elle-même, mais dont le passé ne cède à aucune cité de France ou d'Allemagne.

C'est un grand plaisir de parcourir ainsi les villes en profitant des empreintes lentement données par les hommes et sans supporter les conditions du particularisme, par exemple, tout ce que les petits endroits contiennent de taquineries, de curiosités mesquines et d'intolérance. Pour bien atteindre les qualités locales, il faut

s'abandonner à. la pente d'une rêverie très avertie de la succession des événements...

Sturel et Saint-Phlin, que Bar et Neuchâteau ont familiarisés avec ces trois éléments de toute petite ville lorraine, le fonctionnaire, l'indigène et l'immigré, se font une vue claire de Toul, mais, n'y trouvant aucune réalité nouvelle, et rappelés y comme on dit dans leur pays, par les fortes nourritures de la veille, ils voudraient retourner immédiatement dans la campagne, où le silencieux, l'anonyme paysan demeure sur les champs et k vigne sans qu'aucun étranger se mêle à son sang, modifie ses puissances. Seulement Saint-Phlin n'entend pas que l'enthousiasme nuise à la méthode. Après midi, sur une table de café, il déplie ses cartes, et consulte ses notes.

Pour que la vallée mosellane leur soit une chose intelligible, ils doivent se mettre chaque fois dans l'esprit de leur étape du jour, et, tout en observant le plus grand nombre de détails possible, ne retenir que ceux qui s'accordent avec son caractère dominant...

Tout ce pays est à peu près semblable, caractérisé par une certaine médiocrité de la ligne qui ne s'enfle jamais beaucoup. Ces collines où serpente la rivière se vêtent de vignes à la base, de forêts au-dessus, et parfois leurs sommets demeurent dénudés. La Moselle, en se jetant à angle droit vers le nord-est, rejoignit les vastes bois d»'

la Haie qu'elle avait quittés vers ïoul. Paysage d'un joli ton clair et charmant de sérénité heureuse. Il n'affirme rien largement, vigoureusement ; sa grâce se développe un peu incertaine, mais les peupliers près de l'eau expriment un féminin, un pureté extraordinaires. Bientôt le ciel amortit sa grande chaleur et parmi des bouquets d'arbres, le long d'une rivière, — mystérieuse, à mesure qu'elle prenait des tons sombres, comme une enfant en velours violet, — ces paysages un peu maigres et qui, sous le soleil, avaient vite fini de parler, s'enveloppent d'élégante volupté.

Liverdun, Frouard, Gustines, Marbache, Dieulouard, où l'on pourrait lire Virgile ! Nul poète, malheureusement, d'un vers immortel ne releva ces lieux. Leurs grâces sont consommées sur place par les Nancéiens du dimanche. D'un mot heureux, le jeune homme de Mantoue a porté sur l'univers le frémissement du lac de Garde égal aux flots de la mer. Des chansons populaires nous firent croire qu'à Triana, près Séville, à la Giudecca de Venise, que n'ombrage même pas une treille, s'étendaient des jardins divins. On est simple, simple, en Lorraine. On craint si fort de surfaire, de s'en faire accroire qu'on apprécie mal ce qu'on possède. Qui voudra interpréter en beauté ces jolis endroits d'une douceur un . peu atone ?

A mi-chemin de leur course, Sturel et Saint-Phlin atteignirent le confluent de la Meurthe et de la Moselle. En vain de grandes cheminées et les scories des hauts fourneaux, dites « des laitiers », s'amassent sur ce point jusqu'à menacer de clore la vallée ; Saint-Phlin dit à Sturel :

— Voici l'endroit que j'aimerais entre tous célébrer.

J'y distingue des éléments variés de romanesque. C'est un des points où tenaient les fortes racines de nos Guises. Ils possédaient ici un château, et la Moselle y réfléchit la petite enfance de Marie Stuart, pareille elle-même, ne trouves-tu pas, à cette rivière...

(A propos des Usines Fould à Custine).

— Ces néo-féodaux, répondait Saint-Phlin, tiennent tous les fils matériels de ces malheureux et ne disposent d'aucune des fibres de leur âme. Il nous appartient de nous emparer des émotions.., La force du boulangisme sera de s'appuyer sur les concepts ancestraux, les sentiments héréditaires, sur la conscience nationale.

— La conscience nationale ! — disait Sturel, inquiet. Et, après un silence : — Voyons, nous faisons ce voyage pour que je prenne contact avec les réalités ; cela me rend exigeant. Je ne veux pas me payer de mots. Ces jours-ci, j'ai bien compris que dans la partie la moins parcourue de la vallée et sur les plateaux subsistaient des traits nombreux de notre nationalité et, en vérité, les éléments d'une conscience lorraine. Mais à cette humble civilisation s'est superposée une civilisation parisienne. Comment agir sur l'une et sur l'autre? Comment trouver le sentiment ou les intérêts communs à une population ainsi dissociée ?

— Patience ! répliquait Saint-Phlin. Nous ne pouvons pas tout examinera la fois. Jusqu'à ce point de notre itinéraire, nous avons constaté qu'à travers les siècles, en dépit des vicissitudes politiques et économiques, une

population racînée dans un sol maintient ses façons de sentir. Quand au second problème que tu poses, dès notre prochaine étape nous allons pouvoir Taborder. Oui, demain, tu verras, je crois, les moyens d'accorder dans un même intérêt, ou plus exactement dans une même émotion qui les suscitera, l'une et l'autre, la conscience parisienne et la conscience lorraine, c'est-à-dire sur ce territoire la conscience nationale.

De Pont-à'Mousson à Metz, a8 kil.

Le long de la Moselle, Sturel et Saint-Phlin ont déjà rencontré environ quatorze forts. Toul en a douze, et Metz, onze. C'est, pour relier ceux-ci, un enchevêtrement de lignes stratégiques et de travaux d'art dans un sol bosselé par les tombes de 1870. En méditant ces espaces dénaturés, on donne enfin leur sens plein aux codes et aux rêveries philosophiques où s'affirme l'antagonisme germano-latin. Un tel paysage, véritable état d'âme social étale devant nous la conscience de l'Europe. Voilà le lieu où se font le plus intelligibles la plus précaire sécurité des peuples et leur surcharge financière. On y voit entre l'état-major français et l'allemand un état de guerre constant, entretenu par des millions sans cesse engloutis dans ce sol de frontière. Secrète ou déclarée, cette bataille, si haut qu'on remonte dans les siècles, ne fait point trêve. Elles ne sont pas près de désarmer, les deux forces ethniques qui s'affrontent ici, à perte de vue historique...

Les Prussiens, qui brûlèrent et rebâtirent avec magnificence des quartiers de Strasbourg, n'ont ici rien modifié. Metz, une fois franchis les travaux qui renscrrent, apparaît dans sa servitude, identique à elle-même. Elle émeut d'autant plus, esclave qui garde les traits et l'allure que ses amis et ses fils aimaient chez la femme libre. Sturel et Saint-Phlin la reconnaissant encore française, lorraine et messine, sentirent avec une vivacité qui les troubla unenuée d'impressions se lever des uniformes, des visagesprussiens, des inscriptions officielles. Tout les traitait trop clairement de vaincus chassés, d'étrangers tolérés et suspects. S'il vous est arrivé de passer après des années devant l'appartement où vous vécûtes avec vos parents votre petite enfance heureuse, et si vous avez donné suite à votre soudain désir de visiter ces chambres occupées maintenant par des inconnus, vous les avez traversées avec cette contrainte, avec ce malaise mêlé de mélancolie agréable qu'éprouvent Sturel et Saint-Phlin, et comme eux vous disiez : « Quoi ! si petit, le lieu de souvenirs si nombreui et si grands ! »

Metz, qui gêne l'Univers, est une ville resserrée et basse, auK rues étroites, et cerclée par l'ancien système de ses murailles françaises, comme un vieux bijou mérovingien monté sur fer. Quand ils eurent visité, au basard de leur après-midi, les maisons de la rue des Tanneurs, rivière derrière la Préfecture, les nombreux ponts de Seilleet de la Moselle ou s'offrent des. vues pittoresques s vieilles portes militaires, la vénérable cathédrale avec cortège de ses filles, églises et chapelles :

— Eh quoi I se disaient-ils, nous ne savions pas les maisons si humbles et si vieilles. Toutes ces rues dont les noms émeuvent les émigrés, et qui, parfois, telle la Serpenoise, ancienne route de Scarpone, nous relient au monde romain, ne sont que d'importantes ruelles où les fenêtres qui se font face voisinent.

Devant ces modestes magasins, aux enseignes encore françaises, et tandis qu'ils coudoyaient d'innombrables soldats et quelques indigènes, de types aisés à distinguer ils crurent comprendre que Metz a perdu son élégance de bon ton, fameuse avant la guerre. Et cela, loin de leur déplaire, ajoutait à leur affection. Peut-être l'eussent-ils moins aimée, à la voir, en même temps qu'un lieu sacré pour la patrie, un riche entrepôt ou une belle œuvre d'art. Ils lui savaient gré de favoriser un sentiment désintéressé. Il suffisait qu'elle existât juste pour mettre de la chair vivante autour de leur notion abstraite du patriotisme.

Depuis cinq jours qu'ils voyageaient et bien qu'ils eussent compris avec affection chacun^ de leurs étapes, ils n'avaient pas encore ressenti la qualité de tendresse que leur inspira cette cité pour laquelle ils eussent été heureux de faire un sacrifice. Les jeunes femmes de Metz font voir un type particulier de douceur qu'ils retrouvaient dans la physionomie d'ensemble de la ville. Sa vaillance, son infortune, son cœur gonflé les enivraient d'une poésie qu'ils n'auraient pu lui exprimer que les deux genoux à terre et lui baisant la main.

— C'est, pensaient-ils, l'Iphigénie de France, dévouée avec le consentement de la patrie quand les hommes de 1870 furent perdus de misère, sanglants, mal vêtus sous le froid, et qu'eux-mêmes, les Ghanzy, les Ducrot, les

Faidherbe, les Bourbaki, les Gharette, les Jaurès, les Jauréguiberry renoncèrent» Toi et ta sœur magnifique, Strasbourg, vous êtes les préférées ; un jour viendra que parmi les vignes ruinées, sur les chemins défoncés et dans les décombres, nous irons vous demander pardon et vous rebâtir d'or et de marbre. Ah ! les fêtes alors, l'immense pèlerinage national, toute la France accourant pour toucher les fers de la captive !

Le passé, que Sturel ne se lassait pas d'apprendre ni Saint-Phlin de préciser et de coordonner en l'expliquant, perdait le caractère morne des constructions d'érudils, parce qu'ils le rattachaient à une impression vivante. Tout en causant, ils se livraient, sans l'analyser, à l'atmosphère de cette Esplanade qui occupe un angle des remparts et domine la Moselle avec l'horizon des forts. Cette petite vue modeste et la biographie d'une ville pourtant de troisième ordre éveillaient dans leurs âmes préparées un tel sens de tragique qu'ils restèrent plusieurs heures à laisser s'agiter en eux des pensées d'amour et de respect pour leur patrie. Sans doute, avant 1870, cette étroite terrasse plantée ne leur aurait proposé qu'un agréable coup d'œil sur un paysage de rivière ; maintenant elle nourrissait de longues rêveries sur une terre esclave...

En dépit de ce Guillaume le Grand, il n'est pas une terre d'où la patrie française soit plus invoquée, plus adorée que de cette Lorraine. Sur ce sol, ils peuvent ériger des trophées, mais l'indigène qui passe dans leur ombre élève spontanément, pour la leur opposer, une pensée d'amour vers la France. Les mots allemands peu-

vent bien proclamer : « Die fur immer sûss ienkwûrdige Capitulation von Metz : la capitulation à jamais doucement mémorable de Metz » ; jamais des syllabes françaises ne s'assembleront pour affirmer une telle façon de voir. Et voilà pourquoi des vainqueurs, conseillés par leur raison nationale, veulent que les écoles du pays annexé n'ensei* gnent plus que l'allemand. G 'est pour contraindre chacun à déserter les mots de ses aïeux, et pour tenir en échec l'âme héréditaire de ce territoire...

Ils gagnèrent, pour le souper de sept heures, un restaurant où l'un et l'autre jadis avaient mangé avec leurs familles et qu'ils trouvèrent encombré d'officiers de toutes armes. La salle, très simple, sans lourdeur de brasserie, les servantes, de petites demoiselles lorraines, faisaient un vieil ensemble messin, où ces beaux géants, mécaniques dans leurs saluts et compassés dans leur fatuité, semblaient tout à fait déplacés. Les deux jeunes gens s'attristèrent à reconnaître que ces types-là maintenant se promènent nombreux même à Paris. Sous des casques à pointes, ils retrouvaient ces espèces de figures avec les basses parties énormes qui souvent les avai( nt irrités chez des contradicteurs de leur entourage. 11 y a en France une incessante infiltration d'Allemands, qui, même s'ils renient leur patrie, compromettent nos destinées naturelles, car tout leur être se révolte contre notre vraie vie où ils ne trouvent pas les conditions de leur développement naturel. Les officiers de ce restaurant avec leur morgue alliée à une évidente acceptation de la discipline, avec leur forte carrure, sont d'intéressants types d'humanité, mais des servants d'un autre idéal ! Sturel et Saint-Phlin songeaient avec amour à ce que de tels êtres sont en train de détruire sur un espace de i4>^87 kilomètres carrés.

Depuis le début de ce voyage, l'imagination de Sturel était souvent mise en mouvement par des objets usuels, ainsi, sur la table où ils mangeaient, des modèles surannés de la faïencerie de Sarreguemines, comme il en avait manié dans sa petite enfance ; et tel sucrier blanc de forme empire, à filet d'or, décoré de têtes de lion, utilisé comme pot à fleurs sur le bureau de la caissière, bouleversa agréablement tout le jeune homme pour le ramener là-bas, làbas vers son passé. La couleur aussi et le goût du petit vin de la Moselle ravivaient en lui un ensemble d'images et de sensations auprès desquelles contrastaient plus durement les éclats tudesques et les traîneries de sabres. Cependant que ces délicatesses un peu puériles troublaient les deux Lorrains, l'un et l'autre s'appliquaient à n'en rien trahir : dans ce milieu, il fallait par décence de vaincus éviter la moindre singularité. Seulement, au sortir du restaurant, contre leur habitude, ils se prirent le bras.

Ils marchaient ainsi affectueusement quand ils rencontrèrent quatre bons voyous à la française, si sympathiques que Sturel proposait à Saint-Phlin de leur payer des cigares, mais les voyous, dégoûtés qu'on les examinât, se mirent à poursuivre ces passants indiscrets d'injures pittoresques devant lesquelles les deux amis fuyaient tout, réjouis que la discipline sociale allemande n'eut pas encore privé totalement ce pays des bénéfices libéraux de la critique alerte à la française.

Ils choisirent un café parce que les lettres de son enseigne dataient de la bonne époque ; ils n'y trouvèrent aucun soldat allemand. La propriétaire, une petite femme, avait la douceur, la gentillesse de la Muselle dans ses yeux. Ces excellentes gens, qui ont toute la finesse dés vieilles villes, s'appliquent encore à plus de courtoisie et

d'urbanité par réprobation de cette lourdeur teutonne qui pour une sensibilité française sera toujours goujaterie... A Metz, les petites et les grandes filles de qui Sturel et Saint-Phlin subissent la puissance émouvante, touchent par une délicatesse, une douceur infinie plutôt que par la beauté. Leur image, quand elles parcourent ces rues étroites, pareilles aux corridors d'une maison de famille, s'harmonise aux sentiments que communique toute cette Lorraine opprimée et fidèle. Quelque chose d'écrasé, mais qui éveille la tendresse; pas de révolte, pas d'esclaves frémissantes sous le maître, mais l'attente quand même, le regard et le cœur tout entier vers la France. C'est ici une caserne dans un sépulcre, mais c'est aussi un parfum, une manière de vieille province. Depuis 1870, la France fait voir d'immenses transformations, mais cette ville où ne sont restées que les classes moyennes et dans des conditions qui les soustraient à l'influence parisienne et des centres allemands, montre les couleurs fanées que l'imagination met sur l'ancien temps. Charmants anachronismes, dans Metz se promènent déjeunes sœurs de nos mères. Avec cela une honnête habileté. Sturel et Saint-Phlin qui cherchaient divers objets et un mécanicien,, assez rare à cette date pour réviser leurs bicyclettes, s'émerveillèrent de la gentillesse, de la fraternité des « bonjour, monsieur » qu'on répondait à leur « bonjour » d'entrée. Et les « veuillez m'excuser », les « pardon », toute cette menue monnaie de la politesse française, comme les marchands la leur donnaient très vite, avec fierté, pour leur marquer : « Vous êtes Français, nous aussi ! » Après cela, pouvait-on discuter les prix?

Ne faut-il pas, hélàs ! que tous, humblement, nous supportions une solidarité dans le crime commis puisque, après tant d'années écoulées et les enfants devenus des hommes, rien n'est tenté pour la délivrance de Metz et de Strabourg que nos pères trahirent.

11 semble qu'il y ait eu dans le premier instant, chez Gambetta, quelque instinct du devoir; la vie nationale allait tendre uniquement à la réfection de la France. 11 préféra passionner la masse agissante sur des abstractions où il n'y avait que des amorces électorales. La clientèle, tant bien que mal recrutée, qui reçut de ses mains le gouvernement de la France, comprit que le retour de Metz et de Strasbourg dans l'unité françnise installerait une nouvelle équipe de dirigeants. Elle ne veut pas d'une revanche. Elle fait croire à des vaincus que donner des fêtes à l'Europe, c'est de la gloire. La plus belle au bal ! Voilà le misérable idéal qu'ils composent à la nation. Dans ce printemps de 1889, Garnot en tête, les parlementaires viennent d'inaugurer la danse du ventre et les prostitutions diverses dites Expositions universelles. Us combattent à l'intérieur l'énergie française, la nation qui voudrait réagir et reprendre ses frontières ; ils donnent aux deux minorités juive et protestante un traitement de faveur et leur attribuent le caractère officiel d'une garde d^élite ; ils vont jusqu'à charger la famille Reinach, issue d'une lie allemande, d'insulter officiellement un général français, né Breton, coupable de confondre dans un soulèvement patriotique l'inconscient du paysan et de l'ouvrier.

Ces pensées qui font sécréter de la haine irritaient Saint-Phlin et appelaient le partisan Sturel à la guerre civile. Malédiction aux traîtres qui abandonnent Metz et désarment la France de son esprit propre î Malédiction sur moi-même assez lâche pour les tolérer! Mais dans ce même instant il leur sembla qu'une main douce se posait sur leurs épaules ] ils venaient de lire à l'autre face de la pyramide cette phrase plus pathétique encore que l'anathème :

LES FEMMES DE METZ A CEUX qu'elles ONT SOIGNÉS

0 solitude pluvieuse, étroits espaces dont la France se détourne ! Il gît là pourtant assez d'âme pour former les générations qui voudraient s'en approcher, et pour émouvoir l'histoire, si le génie français survit et ne laisse pas au seul Germain le soin de la rédiger. Tête nue, dans un sentiment douloureux et fraternel, les deux Lorrains déchiffrent sur les petites tombes les noms qui subsistent entre tant de milliers anéantis par les pluies, le soleil et le vent. Sous ces pierres, dans cette terre captive, sept mille cadavres s'entassent déjeunes gens qui aujourd'hui atteindraient seulement la quarantaine, et leur vie n'aura pas eu un sens si on refuse de le chercher dans l'éternité de la patrie française. Leur mort fut impuissante à couvrir le territoire, mais elle permet à un Sturel et à un Saint- Phlin de se reporter sans honte complète à cette année funeste. C'est une fin suffisante du sacrifice qu'ils consentirent en hâtant la disparition inéluctable de leur chétive personnalité.

Les fifres et les tambours prussiens qui, sans trêve,

d'un champ de manœuvres voisin retentissent sur les tombes de Chambière ne détournent pas les deux visiteurs de leur pieuse méditation, et avec une tendresse égale à l'orgueil de dénombrer sur TArc de Triomphe les généraux de la Grande Armée, ils épèlent la nomenclature des morts, les inscriptions des bannières délavées et des couronnes épandues.

Mais voici à trois mètres du monument français, dans cet exaltant cimetière, où la douleur, la fraternité, Thumiliation et l'orgueil stagnent comme des fièvres, la pierre commémorative qu'eux aussi les Allemands consacrent à leurs morts. Elle jette ce cri insultant : « Dieu était avec nous ! » — Offense qui tend à annuler le sacrifice des jeunes vaincus à qui les femmes de Metz ont fermé les yeux !

Il ne dépend pas dii grand état-major allemand de décider sans appel que nos soldats luttaient contre Dieu ! En vérité, la France a contribué pour une part trop importante à constituer la civilisation ; elle rend trop de services à la haute conception du monde, à l'élargissement et à la précision de l'idéal, — dans un autre langage : à l'idée de Dieu — pour que tout esprit ne tienne pas comme une basse imagination de caporal de se représenter que Dieu — c'est-à-dire la direction imposée aux mouvements de l'humanité — serait intéressé à l'amoindrissement de la nation qui conduisit les Croisades dans un sentiment d'émancipation et de fraternité, qui a proclamé par la Révolution le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes! Mais voilà bien la prétention de toute l'Allemagne, du plus mécanique de ses soldats jusqu'au plus réfléchi de ses professeurs. Ce n'est point par hasard, c'est par le développement d'une pensée très

raisonnée qu'ils inscrivent Dieu comme leur allié à deux pas de l'ossuaire de nos compatriotes, excluant nos chrétiens du paradis des enfants de Jésus, dépouillant nos athées de leur part d'auteur dans l'œuvre civilisatrice de l'humanité^ rejetant nos armées dans le brigandage, et proscrivant la pensée française comme nuisible. Dans cet étroit espace, ce double charnier de Français et d'Allemands produisit une vigoureuse végétation, cette trentaine d'arbres élancés vers les cieux, mais l'Allemagne consciente d'elle-même ne veut pas que « dans le sein de Dieu », dans le concert de l'humanité, le génie français et le génie allemand collaborent. Elle nous excommunie ; elle prêche l'anéantissement de notre langue, de notre pensée. C'est une guerre sacrée. Sur le territoire de Metz et de Strasbourg, l'Allemagne, plus cruelle que les peuples orientaux qui coupent les oliviers et comblent les puits, tend à traduire son principe en actes. Elle supprime la pensée française dans le cerveau des petits enfants, elle ensevelit sous des verbes germains, comme une source vive sous des fascines, une sensibilité qui depuis des siècles alimentait cette race et que ces enfants avaient reçue de leurs pères.

Saint-Phlin et Sturel, à mesure qu'ils maintiennent leur pensée sur ce que veut détruire l'Allemagne, voient avec plus d'horreur l'étendue du crime projeté et avec plus de lucidité sa démence. Ce n'est pas en jetant de la terre sur des cadavres, une formule insolente sur des siècles d'histoire et un vocabulaire sur des consciences qu'on empêche le phénomène nécessité par Taccumulation de leurs forces. Au cimetière de Ghambière, devant un sable mêlé de nos morts, la piété pour les martyrs, la haine contre les Français qui mésusent de la patrie,

Topposition à l'étranger, tout cet ensemble de sentiments habituels aux vaincus et portés au paroxysme par le lieu, déterminent chez les pèlerins un mouvement de vénération. Leur cœur convainc leur raison des grandes destinées de la France et par un coup subit trouve ici son état le plus propre à recréer l'unité morale de la nation.

Alors depuis ces tombes militaires, l'imagination de Sturel et de Saint-Phlin se tourne vers quelques penseurs en qui ils distinguent la connaissance et l'amour des éléments authentiques delà France. La patrie, si on continuait à l'entamer, saurait trouver un solide refuge dans de telles consciences. Une demi-douzaine de ces hommes suffisent à conserver le bon ferment pour notre renaissance. Et par-delà les frontières que notre influence ne franchit plus, le verbe français où ils déposent des idées si fortes et si bienfaisantes conquiert encore des intelligences, de telle sorte que par leur action notre génie contraint à l'hospitaliser ces mêmes races qui avaient juré de l'anéantir.

Avec un sentiment filial qu'ils n'éprouvèrent jamais hors de Metz, les deux Lorrains appellent un soldat heureux pour qu'il adjoigne la force à ces glorieux civilisateurs. En môme temps ils se rappellent que cette élite proclama toujours la gloire de la France intéressée étroitement à l'intégrité de tous les peuples d'outre-Rhin; qu'elle considérait Strasbourg comme un dépôt de la pensée allemande où devaient s'approvisionner nos laboratoires intellectuels. Et ils ne trouvent point naïf de croire que par cette compréhension supérieure la France s'élève au plus haut degré dans la hiérarchie des nations et, pour reprendre le langage mystique du grand état-

major allemand, demeure le soldat initié de plus près aux desseins de Dieu.

C'est ainsi qu'en sortant du cimetière de Ghambière, et d'un grand tumulte du cœur, Sturel et Saint-Phlin associent dans un acte d'élévation les noms illustres de la pensée française aux noms obscurs des petits soldats sur la tombe de qui, tête nue, ils viennent d'unifier leurs intérêts individuels, leur hérédité lorraine, la société française et l'humanité. La tristesse générale de ce paysage asservi fait une magnifique atmosphère à la moralité qui les remplit et qui communique à leur visage la dignité sérieuse de ceux qui, après un deuil, se sentent des responsabilités

De Metz à Sierck, Si kil.

Cette petite Thion ville, aussi dénuée de ressources qu'une guérite de factionnaire, les retenait parce que sous l'enduit allemand ils distinguaient partout les couleurs françaises.

Il est fâcheux que les romantiques qui nous disent avec des expressions saisissantes le grand secret de mélancolie des bois, de la mer et des prairies du centre aient ignoré les petites villes militaires de l'Est et leur atmosphère propre à former les âmes : le son du clairon, tout le jour, le drapeau, le général, les promenades sur le rempart et chaque soir soudain le fracas militaire de la retraite éclatant en apothéose. Ah ! les magnifiques tambours se déchaînant à huit heures sur un geste bref de la grande canne et s'engouffrant dans les rues avec toute la

population derrière ! Cette discipline théâtrale et monotone pénétrait pour en faire des héros et des amateurs de mort glorieuse, les jeunes garçons des places à la Vauban. Il y a là un état d'âme français qui disparaît sans avoir reçu son expression littéraire,.,

Lesjeunes Lorrains dont se détourne la France, sont forcés parleur structure mentale d'associer les idées à la française et de préférer la civilisation qui, pendant des siècles, leur fournit leurs conditions de vie. Sous cette Germanie arrogante qui frappe sèchement de ses talons les étroits trottoirs des vieilles villes militaires, une France nombreuse et saine encore fait le fonds de ce pays. Gomme, à certains tournants morts, la nappe d'eau pure de la Moselle sous la croûte des herbes parasites, elle transparaît cette France, en dépit des plantes germaines jusqu'alors sans racines profondes, dans la douceur du regard des femmes, seul aveu de leur sensibilité souffrante, deuil honorable de celles qui vivent avec des frères, des époux, des pères vaincus. Elle s'affirme dans la fierté du regard des jeunes gens, quand ils ont entendu la langue de leur pays et que leur œil s'écrie : « Le papier des diplomates est nul ! Moi aussi, j'appartiens à la France ! » Elle se proclame dans la fraternité immédiate et sans phrases avec des hommes de toute classe et de toute condition, quand leur main qui serre la nôtre nous déclare : « Jamais il n'arrivera que nous opposions nos fusils, et sous une même tente, un jour, nous partagerons le même péril pour la France ! »

Contre cette fidélité à l'idéal, le grand moyen de TEm-

pire, c*est de transformer la cérébralîté et d'imposer aux jeunes êtres ce qui contient toute civilisation et toute sensibilité : une langue nouvelle, l'allemande. En les forçant à déserter la syntaxe, le vocabulaire, ils espèrent les contraindre à renier leurs idées, leur âme propre.

Voilà qui ne se prête pas à une représentation plastique, nia l'expression scénique. Mais celui qui veut fixer son attention avec force sur une telle situation reconnaîtra qu'on n'en connaît pas de plus pathétique, et sa pensée aura peine à l'embrasser, depuis la place du village où l'enfant joue avec des noms nouveaux les jeux de ses pères, jusqu'aux bibliothèques où l'étudiant qui était né pour la culture française se débat, asphyxié dans l'almo sphère du génie allemand.

Les conséquences d'un si barbare jacobinisme impérial passent notre imagination. Si vous supposez qu'un Voltaire, — d'esprit rapide, faiseur de clarté, et qui répugne à examiner dans un même moment vingt-cinq aspects de choses, — ou bien un Victor Hugo, — génial parce qu'il entendait bruire dans chaque mot français les plus lointains sens étymologiques, — vient de naître depuis 1870 dans quelque village de Lorraine, ne doutez pas que son cerveau désorienté, tenu en servage par l'enseignement allemand du maître d'école, manquera sa naturelle destinée. Je prends cette hypothèse pour qu'on se représente sensiblement la chose ; mais l'ensemble de la génération subit d'une façon certaine la diminution qu'éprouveraient ce Voltaire et ce Hugo hypothétiques. Elle est sacrifiée si les pères et les mères, chaque soir, ne défont pas chez eux tout le travail du maître. Véritable bataille que se livrent dans ces jeunes cerveaux de vaincus, les ancêtres et le vainqueur.

Sturel et Saint-Phlin connurent par leur aubergiste de Sierck les manuels d'histoire pleins de haine et de mensonges qu'on met aux mains des petits annexés. Son fils, des livres sous le bras, dit en rentrant de Técole :

— Pourtant,. selon mon livre, les Français furent toujours frivoles et battus !

Et le père, mal à Taise, de répondre :

— Oublie tout ce qu'il t'enseigne, le maître. Il n'y a de vérité qu'en français.

Cette magnifique parole d'un aubergiste qui baisse la voix sur une terre esclave, ramène, une fois de plus, vers leur collège de Nancy, la pensée irritée de Sturel et de Saint-Phlin. Des professeurs, le croirait-on, cédant à quelque fade sentimentalité, se désolaient des avantages brutaux pris par Louis XIV et Napoléon dans une lutte qui dure de toute éternité entre les populations du territoire français et celles du territoire allemand. C'est niaiserie. En l'absence d'une vérité absolue sur laquelle des membres d'espèces différentes se puissent accorder, les fonctionnaires chargés de l'enseignement doivent s'inspirer du salut public. Ce n'est pas une vérité nationale, celle qui dénationalise les cerveaux.

Sturel et Saint-Phlin le sentent : ce qui résiste à l'invasion allemande, c'est un vieux fonds sentimental rebelle à l'analyse ; ce n'est pas l'éducation française puisqu'elle tend à faire des hommes, des citoyens de 1 humanité plutôt que des Français et des membres de la société traditionnelle ; ce n'est pas, non plus, le souvenir d'une civilisation matérielle qu'on trouve au moins égale sous le régime allemand. Que vaudraient-ils ces admirables patriotes du pays annexé si leur amour pour la France était racine dans ce terrain universitaire, bon seulement

pour qu*il y pousse des fleurs de cosmopolitisme ? Ils résisteront autant qu'ils tiendront fort dans le sol et dans l'inconscient.. .

De Sierck à Trêves par Remichy a5 kil.

— A quoi bon pédaler si vite ? dit Sàint-Phlin, quand ils eurent atteint Remich. Asseyons-nous en plein air ; la vallée est large, le soleil tempéré, il y a des groupes d'arbres épars sur des villages dans les fonds, de vastes espaces en culture ; vivons dans la minute présente et prenons conscience de notre santé et de la santé des êtres.

Slurel remarqua, pour la première fois avec précision ce que le visage de son ami, autrefois nerveux et mobile, avait pris de calme et de force. Et, sous cette influence, il s'appliqua, lui aussi, à se mettre tout dans le moment présent et à savourer parmi ces trésors éparpillés le goût de la vie.

Ainsi passèrent-ils un long temps sur le pont à péage qui relie Remich à Nennig. Non pas que le spectacle ait rien de surprenant, mais cette grande prairie, ces nombreux villages, heureux, ces vaches qui paissent, ces barques au port fortifient les yeux et l'âme. Un tel paysage, c'est une bonne leçon d'art, car rien n'y figure dont on ne discerne la nécessité, et la beauté sûre qui s'en dégage est faite du rapport d'utilité où vivent, depuis une longue suite d'années, tous ces objets que l'œil simultanément embrasse.

A niesure que par la réflexion ils comprenaient mieux

la Moselle, ils l'aimaient davantage. Quelle variété dans son décor ! que de climats politiques et sociaux ! Le vieux duché de Lorraine, puis le tragique pays messin et, pour leur faire suite, un troisième terrain où le flot français à plusieurs reprises séjourna et dont il ne baigne même plus les limites. Que ces régions placides, pourvu qu'on les laisse reposer, soient belles sous tous les vainqueurs, voilà une indifférence cruelle qui touche l'âme des deux jeunes gens d'une sorte de trait romantique.

— Eh ! quelle obstination à considérer les villages de la Basse-Moselle comme une grenaille, que se disputent les aimants de Paris et de Berlin ? Amenons notre esprit à un état plus lucide et plus doux. Pourquoi ce territoire ne poursuivrait-il pas un développement ni parisien ni berlinois ? Est-ce que ces régions n'ont pas été un centre du IV* au IX® siècle?...

— Tout s'écoule, disait Saint-Phlin, comme se parlant à soi-même ; nous sommes boulangistes, nous demandons à notre pays un effort national qui peut échouer. Si Paris, continuant à se développer dans la direction d'un Casino, préférait constamment les étrangers aux Français et poursuivait des fins de plus en plus inconciliables avec les destinées des provinces, celles-ci auraient à se préoccuper de suppléer au cerveau que la capitale cesserait de leur fournir. Peut-être alors trouverions-nous une ressource à ressusciter la vieille nationalité austrasienne ?

Sturel, mal habitué à la notian de développement, dont les conséquences parfois peuvent faire peur, 9e blessa de cette hypothèse exactement comme d'une impiété. Dans ces questions de patriotisme, de religion, il n'y a pas de logique qui persuade, c'est de l'ordre sentimental, héréditaire, c'est du vieil inconscient. Saint-Phlin n'insista pas, car il était bien élevé, mais intérieurement il prit en pitié le servage de son ami. Et pourtant, lui-même, comme tout le monde, il soustrayait aux méthodes critiques cinq ou six idées de fond. 11 n'y a pas d'esprit libre.

Les deux jeunes gens se promenèrent dans Igel et jouirent des choses, le temps d'apaiser leur humeur, puis ils se regardèrent en souriant.

— O romantique, disait Saint-Phlin, est-ce que je ne vois pas que depuis une heure tu n'as pas donné plus de cinq minutes au monument funéraire des Secundini, tandis que tu ne te lasses pas de regarder les images de la Douleur et de la Mort sur ces pauvres tombes ?

Sturel le reconnut.

— Et pourtant, continuait son ami, on trouve partout des cimetières, et sauf en Provence, il n'y a nulle part, de ce côté des Alpes, un monument qui vaille celui-ci.

— Si je voyageais seul, Saint-Phlin, je visiterais tous les cimetières sur ma route. Cette pierre romaine a quelque chose de raisonnable sans mystère, d'honorable sans élan, comme la manifestation d'un commerçant enrichi. C'est là-haut que je respire, auprès de ces images d'anéantissement que toi, catholique, tu devrais rechercher.

— Erreur! Sturel ! Le Dles iras exprime une très petite part de notre doctrine. Le catholicisme est avant tout un faiseur d'ordre, voilà pourquoi j'apprécie les belles pierres sculptées où se témoigne la bonne et solide nature

des Secundini. Une doctrine, supérieure à tous les établissements, m'invite à voir dans leschoses du passé bien moins des suites du passé que des promesses pour l'avenir. C'est peut-être le secret de nos divergences : tu trouves ta poésie à te considérer comme un prolongeiçent et jamais comme un point de départ. Dès le début de notre voyage j'ai vu ton imagination se fixer chez les morts. L'idée que lé sol où tu naquis prendrait une figure inconnue de tes ancêtres te choque gravement. Pour moi, sachant que rien n'arrive sans la volonté de la Providence, je suis un optimiste décidé, et certain de ne pas collaborer à une œuvre qui manque de sens, je porte toujours mes regards sur les étapes à venir. Je n'ai jamais senti dans les cimetières cette odeur du néant où tu t'abîmes. J'y vois l'arbre de la vie, et ses racines y soulèvent le sol.

Sturel reconnut qu'en efiet il répugnait secrètement à ce que le temps et les circonstances apportent de modifications. Cette constatation d'un état d'esprit qu'il trouvait lui-même un peu stérile le rendit soucieux jusqu'à Trêves, où de beaux monuments et l'animation d'une grande ville le sortirent d'idées qu'il n'avait pas un intérêt immédiat à creuser...

[Les ruines romaines de Trêves amènent les deux voyageurs à penser à la Provence romaine, et rappellent à Saint-Phlin une visite quil fit jadis à Mistral.)

— Nous venons, se disaient-ils, de visiter autant de monuments du grand peuple qu'on en voit à Orange,

dans Arles ou dans Nîmes, mais la vie sèche de Provence, ses mœurs maigres, son ciel bleu, sa lumière qui cuit le marbre, répondent mieux à nos idées de bachelier sur la civilisation latine. Là-bas, la route dure, sonore sous le pied, mérite le beau nom de voie romaine. Ici, c'est du sable de Moselle, où la longue suite des conquérants effacent leurs pas les uns les autres. La phrase commencée dans Trêves par des Romains, brisée par trente-six peuples, finit sur des sonorités gutturales de Berlin. En Provence, elle s'est déroulée sans hiatus jusqu'à ce que Mistral y ajoutât son mot.

Ils se rappelaient le Musée Réatlu. On peut en plaisanter, car il s'intitule musée des souvenirs arlésiens et l'on n'y trouve rien de proprement local que dans la loge du concierge, une panetière ; et puis, comme le témoignage du génie municipal, il propose officiellement au visiteur des peintures dans la formule de David et de Prud'hon. Mais cette naïveté même fait juger avec quelle force les enfants de ce pays tendent aux formes classiques. Dans l'instant où la Provence s'ignore et veut être « à l'instar de Paris », elle suit encore les modes de Rome. Son grand Mistral est tout classique

— C'est que celui-là, précisément, des cimetières dégage la vie. Mistral a restauré la langue de son pays, et par là, en môme temps qu'il retrouvait une expression au contour des rochers, à la physionomie des plantes et des animaux, à la transparence de l'air, à la beauté des nuages et par cette même voie aux mœurs locales, il restituait à son univers natal un sens naturel. Il a rendu confiance à une société qui s'était désaffectionnée d'ellemême. Son œuvre est une magnifique action. Il est le sauveteur d'une petite patrie.

Sturel croyait la connaître, cette Provence, rude par son vent et ses coteaux pierreux, douce de civilisation. Il avait respiré l'odeur des cyprès qui se mêle à Todeur des pins, et suivi le Rhône jusqu'à ses embouchures fiévreuses à travers les villes grecques et sarrasines. Il pouvait décrire de mémoire le terrain d'action de Mistral, qui laisse Marseille à la mer et Nice aux cosmopolites, pour préférer Arles, ses tombeaux et ses filles, Avignon et sa colline papale, le bric-à-brac archéologique des Baux qui sont couleur de sépulcre, les effets d'eau de la Sorgue et ses platanes si puissants vers Vaucluse, enfin les ruines romaines de Saint-Rémy.

Un jour d'automne, en montant du village \ers les Alpines, derrière un rideau d'oliviers, sondain lui avait apparu le plateau des Antiques. Sur un gazon planté de quelques arbres où sont disposés des bancs de pierre, dans une admirable campagne, s'élèvent un arc de triomphe et un mausolée. Leurs bas-reliefs inspirèrent David et son Ecole. En plus du dessin, quel charme de couleur 1 Ah ! cette trouée d'azur, par la fenêtre du premier étage, dans le monument funéraire, bleuté des colonnes au faîte ! Et sur les espaces pleins, ces couleurs d'ocre pointillées d'un carmin qu'ont fait le soleil, la pluie et une moisissure ! Sturel, assis dans lombre de ces ruines, avait derrière lui, toute proche, la ligne sévère de la montagne rocheuse, et, sous lesyeux, des intensités d'arbres, des accentuations de vigueur au premier plan incliné d'une plaine semée d'oliviers, inondée de pure lumière et ondulée à l'horizon par la Montagnette. Dans cette solitude, une fontaine bruissait. Quelques branches déjà jaunies dans le feuillage vert des ormes semblaient de longs fruits d'or pendants. Le clocher de Saint-Rémy,

édifié sans doute depuis une trentaine d'années^ troublait seul ce divin ensemble, comme un jeune homme qui parle haut quand les aïeux se taisent.

— Oui, dit Saint-Phlin à son ami que le souvenir de ces beaux jours enchantait, du plateau des Antiques on est bien placé pour aimer la Provence; mais pour /a coni' prendre comme une chose vwante^ le meilleur point, c'est auprès de Mistral.

Sturel fut curieux de connaître quel état d'esprit permet d'espérer que reverdiront des vieilles tiges dont il s'avouait aimer précisément qu'elles fussent desséchées sans espoir. Il pressa son ami de lui parler plus longuement de ce maître.

La visite de Saint-Phlin chez Mistral.

« C'est en été, vers les dix heures, qu'un matin j'arrivai à Maillane, la ville des platanes et des cyprès. Quand j'eus pénétré dans la maison de Mistral et dans son cabinet frais et fermé à la grosse chaleur, je vis un homme d une grande beauté; et d'abord il menait la conversation avec un peu de gène, parce qu'il cherchait à distinguer mon caractère...

« Quand je veux parler avec un homme, disait Mistral, je ne prends pas un « paysan instruit» ; c'est un bêta qui ne comprend rien. J'apprends des « illettrés » ; ils savent le nom des oiseaux et des plantes, leurs mœurs, et leur emploi, les traditions ; ils ont des mots vivants auxquels ils peuvent rattacher des idées, des impressions de chez eux. Les expressions de la ville, dénuées d'objet propre dans nos campagnes, y deviennent des à peu près sans convenance réelle. Il est bon d'étendre notre langue quand

nos besoins dépassent le champ qu'elle embrasse, mais les croyez-vous si nombreuses, ces personnes faites pour déborder le milieu où elles sont nées ? D'ailleurs celleslà, qu'elles soient bilingues! A Marseille jadis on parlait grec, latin, celtique et aujourd'hui encore la Suisse est trilingue. Souvent, quand j'étais jeune, on m'affirmait qu'à Paris seulement je pourrais m'épanouir (et quelquefois aussi je m'attristais à me représenter les plaisirs de la grande ville), mais je reconnais maintenant que ma langue et ma Provence ont été mon bonheur et mon talent, parce qu'elles étaient les conditions naturelles de mes sentiments. Croyez-moi, les paysans de la campagne de Metz défendront leur patois messin plus longtemps que le français ne résistera, car beaucoup de choses chevillées dans leur race ne peuvent s'exprimer que dans le patois.

« Voilà ce que m'a dit Mistral. Je me rappelle certaines de ses expressions et, pour le reste, je ne crois pas trop uj'écarter de son sentiment.

« Je ne m'étais pas proposé en venant à Maillane de lui faire accepter mes idées, qui d'ailleurs, mon cher Sturel, se précisent surtout à parcourir avec toi notre pays ; je me préoccupais seulement de ne pas retourner en Lorraine sans avoir amassé de bonnes provisions. Et je m'abandonnais au plaisir de le comprendre comme un être complet. Ce ne sont pas des théories qu'il faut demander à Mistral; il fortifie parce qu'il ne perd jamais le contact de la réalité. Il dit aux jeunes écrivains de la région : « Tu es le fils d'un petit paysan ; tu veux faire le Parisien! Il y en a bien assez. » Voilà le recrutement du félibrige. Tout accepter, tout prendre; l'élimination se fera par la suite

Il m'indiqua ses projets pour l'accomplissement de son œuvre. Il a rassemblé tout ce qui flotte de particulier dans l'atmosphère de Provence pour en faire un tout significatif comme un monument. A sa nation, il a donné successivement des poèmes où les coutumes héréditaires sont . reliées à l'histoire et aux paysages, de manière à former une âme, puis un glossaire où les mots sont éprouvés et épurés, enfin, une ligne où les bonnes volontés se fortifient et s'utilisent, et maintenant cet infatigable sauveteur voudrait réunir dans un musée provençal tous les objets usuels, les humbles surtout, pourvu qu'ils soient du terroir. 11 s'est ainsi créé des intérêts importants qui lui imposent des soins agréables et ne le laissent pas inactif, sans qu'ils soient tels pourtant qu'il ne puisse les embrasser dans leur ensemble. Ces œuvres d'espèces diverses semblent d'abord modestes, mais leur vérité même les propage et les amplifie, tandis qu'au service d'une conception artificielle l'homme le mieux doué s'exténue en efforts inutiles. Et pensant à Gœthe dans Weimar je prononçai son nom : quand il apparut, l'Allemagne, longtemps inondée de peuples étrangers, transportait dans sa langue des images tout à fait déplacées, et les meilleurs talents s'agitaient dans un trouble infécond parce qu'ils manquaient d'un fond national. Chez Mistral, tout jeune, il y eut une émotion quand il entendit le bourgeois, le « monsieur », railler le paysan et la langue terrienne ; il prétendit venger ces nobles dédaignés. Tout entier, il s'appuie sur cette vérité de l'histoire : « La Provence, en se donnant à la France, a bien marqué que ce n'était pas comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal. »

« Nous étions allés nous asseoir au petit café de la

place, que connaissent tous les pèlerins de Maillane. Je vérifiai de quel respect confiant l'entourent ses concitoyens. La voiture publique qui m'allait ramener au chemin de fer vint se ranger à notre trottoir. J'aurais voulu, au moins, par l'âge, être l'égal de mon hôte illustre pour oser le presser dans mes bras.

(( Gomme nous nous éloignions, durant quelques minutes je le vis de dos qui regagnait sa maison. C'est à cette image dans le grave décor des cyprès que ma piété s'attache le plus. Il retournait dans son isolement. Mais dans une maison héritée de son père, parmi les témoins de sa constance, au milieu de ce riche village, de cette plaine et des pures montagnes, dont l'abolition ferait de son œuvre une épave insensé^e, il est moins isolé qu'aujourd'hui la plupart des hommes supérieurs, qu'interprète avec malveillance un entourage sans unité. Ils s'attristent, parfois, s'aigrissent, et de toutes façons ressentent un perpétuel malaise. Ne penses-tu pas, Sturel, qu'à nous-mêmes Mistral fournit une grande leçon sur l'importance, pour notre bien-être et pour la conservation de nos énergies supérieures, d'accepter un ensemble d'où nous dépendions ? C'est, du moins, dans ces sentiments, avec une profonde émotion, que je quittai ce grand homme et ce centre d'un monde particulier. »

De Trêves à Coblence, i63 kil.

Au soir, (àCochem), ils se promenèrent sur les collines. Pendantplusieurs siècles, sous cette même lumière lunaire et tandis qu'une forêt pendante voilait à demi U rivière,

les pauvres gens entendirent les fées voltiger, survivances dénaturées du « fatum » romain. C'est bon pour des serfs de s'abandonner à l'incohérence de leurs ressouvenirs quand la nuit travaille leurs humeurs. Sturel et Saint- Phlin ne. veulent pas qu'un brouillard les désorganise. Les poètes eux-mêmes, à qui l'on passerait de déraisonner, quand ils suivent les nourrices au pays des fées, en rapportent des puérilités qui ont une odeur de petit-lait. Les deux jeunes Lorrains entendent se posséder. Tandis que la nuit ajoute au pathétique des grands arbres immobiles auprès des eaux courantes et à l'air secret des vieilles maisons qui, derrière leur seuil où le pas des morts est lavé, gardent l'odeur du passé, Sturel et Saint- Phlin, près de leur fenêtre ouverte sur un pays que recouvrit, il y a cent ans, le flot français, imaginent tristement ce que deviendra un village messin dans un siècle.

Vers les sept heures du soir, quand ils arrivèrent dans Coblence avec la Moselle, ils étaient, comme cette rivière, chargés des importantes contributions d'un long territoire. En quatorze jours, leur allure avait bien changé. Ce n'étaient plus des jeunes torrents qui font de l'écume et des jeux de lumière sur tous les obstacles, mais des masses qui veulent qu'on cède où elles portent leur poids. Le puissant pont de la Moselle, la ville sur la droite, la haute forteresse d'Ehrenbreitsten, le Rhin considéré comme l'âme d'un Univers nouveau, leur composaient dans la nuit un accueil qu'ils acceptèrent avec des sympathies de poètes, mais aussi avec les réserves d'hommes pour qui il y a des vérités nationales. C'est bon pour la

Moselle éperdue qu'elle se jette de toutes ses puissances dans le Rhin ! Et s'ils ne peuvent empêcher la pente de leurs curiosités vers la vallée du fleuve magnifique, du moins, à ce point extrême d'un grand courant français, ils savent se dire : a Attention ! nous appartenons à la France. Plus avant s'étendent des espaces étrangers et que.nous aurions à comprendre comme tels, bien loin de nous y confondre ! »

Il fallait songer au retour. Saint-Phlin avait promis à sa grand' mère de ne pas la laisser seule plus de huit jours ; M"*® de Nelles rappelait Sturel ; lui-même voulait passer à Londres. Mais quels renseignements précis apporter à Boulanger ?

— L'important, c'est de raconter notre voyage au Général... Tu souris! Ce serait trop malheureux si ça ne l'intéressait pas ! Arrange un peu les choses ou plutôt les mots d'après son ton habituel, mais voici l'essentiel à lui faire entendre... Nous avons vu qu'une nation est un territoire où le» hommes possèdent en commun des souvenirs, des mœurs, ub idéal héréditaire. Si elle ne maintient pas son idéal, si elle le distingue mal d'un idéal limitrophe, ou bien le subordonne, elle va cesser de persévérer dans son existence propre et n'a phis qu'à se fondre avec le peuple étranger qu'elle accepte pour centre. C'est ainsi que le duché de Lorraine s'est annexé à la France en deux temps, quand la noblesse a délaissé la constitution nationale pour le système français (vers 171 1), et quand les intérêts des paysans et des bourgeois se sont accordés avec les passions révolutionnaires de

Paris (1789-1814); c'est ainsi encore que Metz deviendra Allemagne le jour où les possédants auront substitué leur langue et par suite leur mentalité à la nôtre. Le long de cette vallée de la Moselle, visiblement nous sommes entamés, et même par cette voie des fusées du mal allemand pénètrent bien avant dans notre nation. Le boulangisme doit être une réaction là-contre. Ce qu'on demande au Général, c'est un service de soldat d'abord : la reprise de Metz et Strasbourg, ouvrages avancés qui couvrent la patrie ; c'est en outre une discipline moralQ, une raison qui rassure, fortifie, épure la conscience française... Dis-lui bien cela, Sturel. Il s'est trop diminué en Naquettisme, en verbalisme parlementaire. Il est né de notre instinct du danger national. Il n'a pas à choisir entre les passions particulières qui nous animent,- signes nécessaires de nos divers tempéraments; il doit les absorber dans une passion plus vaste, et recréer ainsi l'énergie nationale. Qu'il prenne connaissance du haut rôle qui lui semble réservé d'être un des expédients de la France dans une des périodes les plus critiques de notre histoire.

Sturel, il y a quinze jours, quand il arrivait à Saint- Phlin fier de posséder la confiance d'un chef, s'était choqué de ce mot « expédient ». C'est qu'il se faisait du boulangisme l'idée oratoire qu'en fournissent les tribuns et les journalistes du parti. Aujourd'hui il embrasse la série des événements, il voit une situation nationale presque désespérée ; et que son Général soit 1' « expédient » de la France, cela cesse de le froisser, mais le convainc d'aimer davantage l'homme à qui les circonstances confient un rôle si grave et peut-être sacrifié.

Il se voit déjà à Londres :

— Boulanger n'est pas un idéologue. Nos idées détachées des paysages où nous les avons cueillies, lui paraîtraient un peu en l'air. Il me demandra des conclusions pratiques.

— Un plan d'action ? Sturel, c'est votre affaire. Mais de notre point de vue lorrain, voici l'état des choses : d'abord sa première grande occasion est passée. Que n'a-t-il saisi l'affaire Schnœbelé ! Faire la guerre, ce jour là, restituer Metz et Strasbourg à la France, créer un Etat catholique autour de Trêves et comme une haie austrasienne contre le vent de Prusse si dangereux à nos plantes françaises (j'ai bien le droit de rêver, n'estce pas ?), et puis, soutenant de provincialisme notre patriotisme, cultiver sur notre sol lorrain les espèces locales, parce- qu'elles résistent mieux à l'envahissement des graines d'outre-Rhin, c'était le rôle d'un César. De la méthode électorale où ses conseillers l'engagent je n'attends rien. Ce sauveur qui veut que les petites gens le sauvent ignore notre tempérament politique. Si positifs que soient les intérêts liés à notre patriotisme, que seuls les observateurs superficiels croient d'ordre sentimental, nos populations n'interviendront pas dans le débat du Général et des parlementaires. Elles se bornent à lui donner le droit moral de saisir le pouvoir à Paris et la certitude que la France acceptera le fait accompli. Qu'il ose et qu'il réussisse !

— Pourquoi ne viens-tu pas à Londres ? dit Sturel, inquiet.

— A Londres ! Oh ! je ne prétends pas lutter de dialectique avec M. Narquet. Ma tâche, et je ne crois pas choisir la plus vaine, c'est de fortifier mon petit pays. Sais-tu ma conclusion de notre enquête ? Je me décide à

me marier. Je serai un chaînon dans la série lorraine, et, si Dieu le permet, mes enfants auront des cerveaux selon leurs aïeux et leur terre. Et sais-tu bien, au lieu de te fixer à Paris, reviens avec ta mère à Neufehâteau et iiTiite-moi.

Sturel distingua dans cette philosophie quelque chose d'égoïste et de satisfait. A cette façon de dire «imite-moi », il sentit en outre que son ami prenait de soi-même une opinion orgueilleuse et desséchante. Comment ose-t-on ériger en loi sa méthode propre, sa convenance, et proposer à un égal d'abandonner ses buts naturels ! Sturel se tut et pensa avec une affection tendre à l'exilé de Londres. Tout l'après-midi, il y eut de la froideur entre eux, d'autant que Coblence, à qui ils dédaignaient de donner un sens, ne les unissait point comme eût fait certainement Metz

Saint-Phlin avait l'esprit social et Sturel l'esprit partisan. Et puis chez l'un et l'autre à la suite de cet effort de l'intelligence, se produisait un ébranlement de la sensibilité. Ils étaient moins des gens à système que des âmes totales, agissantes, et tandis que l'un rêvait de servir un chef et de se dévouer, l'autre projetait de fonder une famille et, par avance, aimait ceux en qui revivraient ses pensées. Leur cœur montrait ses exigences, et des solutions diverses les attiraient. Après avoir posé la question nationale dans des termes communs et s'être développés quelques instants d'accord, ils se séparaient à la façon d'une branche vigoureuse qui se divise en deux rameaux. L'instinct qui les décidait spontanément, l'un à prendre le fil normal de la vie, l'autre à chercher une aventure, les avertissait de leur diversité naturelle. Mais quelle que fût leur contrariété de cet obscur malen-

tendu, aucun d'eux ne songeait à dénier les obligations intellectuelles et morales contractées envers son compagnon de route, et bien souvent, par la suite, Sturel devait se répéter :

— Si j'avais pensé le monde comme j'ai pensé la Lorraine, je serais vraiment un citoyen de l'humanité ; du moins, ma conscience m'autorise à me déclarer un Français de l'Est. J'aime et j'estime Gallant de Saint-Phlin, en dépit de sa prudence qui s'exagère et qui me contrarie, parce que je le connais formé par les siècles pour être mon compatriote.

Et Saint-Phlin, de son côté, eut plusieurs fois l'occasion de rendre témoignage à Sturel :

— C'est une graine emportée par le v«nt, disait-il, et qui peut fleurir sur le meilleur ou sur le pire terrain, mais elle y portera nos qualités héréditaires et montrera aux étrangers ce que vaut la plante lorraine *.

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